‹ Les Jésuites-martyrs du CanadaChapitre 34 sur 37 · MORT DU PÈRE JACQUES BUTEUX · texte numérisé non relu

MORT DU PÈRE JACQUES BUTEUX

Extrait (Tune lettre du Père Supérieur de la Mission au E. P. Provincial l.

Mon Reuerend Pere,

Pax Christi.

La présente lettre sera pour informer vostre Reuerence de la glorieuse mort du Pere Iacques Buteux, massacré par les infidèles Hiroquois. le dixiéme iour de May, de la présente année 1652.

Le Pere Iacques Buteux estoit d’Abbeuille en Picardie, né dans le mois d’Auril de l’année 1600. Il entra dans la Compagnie à Rotlen, le deuxième iour d’Octobre 1620. Il fut enuoyé en ces Missions de la Nouuelle France l’année 1634 apres auoir acheué ses estudes de Théologie.

Il a employé l’espace de dix-huit années en la conuersion des peuples Montagnetz et Algonquins. Dieu luy auoit donné vue grâce toute particulière de toucher les cœurs de ces panures gens et de leur instiller les sentimens de pieté ; de sorte qu’on reconnoissoit entre nos Néophytes, ceux qui estoient sortis de sa main, par vne tendresse de deuotion, et vu esprit de foy solide, et tout à fait extraordinaire.

C’estoit vn homme d’oraison, et d’vne mortification si constante, que sa vie a esté vn ieune quasi continuel, il couchoit tousiours sur la dure, et retranchoit de son sommeil vne grande partie de la nuict ; et quoy qu’il fût d'vne complexion fort délicate, et tousiours dans les souffrances de quelque maladie, il y adioustoit des mortifications volontaires au dessus de ses forces, ne pouuant rassasier les grands désirs qu’il auoit de souffrir.

Entendant quelques personnes, qui souhaitoient plustost la mort,

1 Relations , 1652.

que (le tomber vifs entre les mains des Hiroquois : “ Pour moy,” disoit- “ il à ceux à qui son cœur deuoit s’ouurir, ie m’estimerois trop heureux, “ si Dieu auoit permis que ie tombasse en leurs mains, leur cruauté est “ grande, et de mourir ;\ petit feu, c’est vn tourment horrible ; mais “ la grâce surmonte tout, et vn acte d’amour de Dieu est plus pur “ au milieu des flammes, que ne le sont toutes nos dénotions séparées “ des souffrances.” Et en effet, il a esté plus de mille fois dans les lieux oh l’IIiroquois estoit à craindre, sans iamais y avoir pasly, et sans que jamais la veuë d'aucun danger l’oust arresté de faire un pas lors qu’il y auoit esperauce d’y faire quelque chose pour la gloire de Dieu.

Sa mort a esté le sceau de sa vie. Il auoit conuerty à la Foy quantité de nations Sanuages, pour lesquelles il auoit des tendresses de Pere, et qui auoient toutes pour luy des amours de véritables enfans. Mais sur tout la Nation des Attikamegues, que nous nommons les Poissons blancs, qui estoient les enfans de son cœur, et dans l’ame desquels il auoit imprimé des sentimens de deuotion si puissans et si efficaces pour leur salut, qu’il sembloit que ces bonnes gens no fussent nés que pour le Ciel, que l’innocence f ust leur partage et que le péché fust banny de tout leur pais, depuis que la Croix du Sanneur du monde y est plantée, et que d’un peuple tout barbare, la charité de ce bon Pere en auoit fait vn peuple tout Chrestien, Il y auoit fait vn voyage, il y a vn an, auec des peines et des fatigues inconceuables, dont nous auons fait le récit en nostre dernière Relation.

Cette année, apres auoir passé l’hyver aux Trois Riuieres auec quantité de Saunages, qui s’y estoient assemblez pour y receuoir ses instructions, quelques familles de Poissons blancs l’inuiterent à les suiure dans leur pals, oh se deuoient trouver quantité d’autres peuples plus esloignez en tirant vers le Nord, qui auoient donné leur parole de se rendre Çhrestiens. Y eust-il mille vies à perdre et mille Hiroquois en chemin, le zele de ce bon Pere l’engagea dans tous ces périls. Ils partirent le quatriesme iour d’Auril : voicy ce qu’il m’escriuit la veille de son départ.

" Mon Reuerend Pere, c’est à ce coup qu’il faut esperCr que nous partirons, Dieu veuille que les resolutions soient fermes, et qu’enfin nous partions vne bonne fois, et que le Ciel soit le tenue de nostre ' °yage. Haec spes reposita est in sinu meo x. Nostre équipage est faible, la pluspart d’hommes languissans, ou de femmes et d’enfans, le tout enuiron soixante âmes. Les viuandiers et les prouisions de cette petite troupe sont entre les mains de Celuy qui nourrit les oyseaux Ciel. Io parts accompagné de mes miseres, i’ay grand besoin de prières, ie demande eu toute humilité celles do vostre Reuerence, et de nos Peres. Le cœur me dit que le temps de mon bouheur approche* Dominas est, quocl bonum est in ocu/is suis facial Ce sont ses dernières paroles.

Celte espérance reposera toujours dans mon sein. (Job. xix, 27. )

Il est le Seigneur, qu'il fasse ce qui est agréable à scs yeux. (1 Keg. m, 18.)

Apres vn mois, et plus, de beaucoup de fatigues, et sur tout de la faim, qui les suiuoit par tout en ce voyage, estans souvent plusieurs ionrs sans que leur chasse leur donnast de quoy viure, ils se résolurent de se séparer et de prendre diuerses routes. Si venerit Esau ad vnam turmam et perçussent eam, alia turma, quœ religua est, saluabitur 1. Toutefois leur séparation ne fut qu'au iour de l’Ascension, apres que le Pasteur eut confessé et repeu tout son Troupeau, et que leurs cœurs animez d’vne nouuelle deuotion, se furent disposez au voyage de l’éternité.

Les autres bandes ayans pris le deuant, le Pere resta en compagnie d’vn ieune François, accoustumé à la vie des Sauuages, et d’vn ieune Clirestien Huron. Les neiges estoient fondues, et les riuieres déglacées. Us s'embarquèrent dans vn petit canot d’escorce, qu’ils auoient fait eux-mesmes, et ils cabanerent où la nuit, les obligea de s’arrester.

Le lendemain, qui estoit le dixiéme iour du mois de May, ils continuent leur route ; et ayans esté obligez de se débarquer par trois fois, en des endroits où la riuière va tombant dans des précipices, et où elle n’est plus nauigable; (c’est à dire qu’en ces rencontres, il faut porter sur ses espaules son canot et tout son bagage) ; lors qu’ils faisoient leur troisième portage, chargez chacun de son fardeau, ils 6e virent inuesty d’vne troupe d’Hiroquois, qui les attendoient au passage. Le Huron, qui marchoit le premier, fut saisy si subitement qu’il n’eut pas le loisir de faire aucun pas en arriéré. Les deux autres, vn pen plus esloignez, furent iettez par terre, les ennemis ayant fait sur eux la décharge de leurs fusils. Le Pere tomba blessé de deux balles à la poitrine, et d’vne autre au bras droit, qui luy fut rompu. Ces barbares se ruèrent incontinent sur luy, pour le percer de leurs espées et pour l’assommer à coups de haches, auec son compagnon. Us n’eurent point tous deux d’autres paroles en bouche, que celle de lesus. Us furent despotlillez de leurs vestenunts, et leurs corps furent iettez dans la riuiere.

Deux ionrs après, d’autres Chrestiens qui tenoient le mesme chemin tombèrent dans les mesmes embusches, et vn ieune Algonquin, que les Hiroquois prirent vif, y fut bruslé cruellement sur le lieu mesme, n’ayant point d’autre consolation, sinon do Dieu, qu’il inuoqua Jusqu’au dernier souspir. Us reseruoient le ieune Huron pour le brusler en leur pals ; mais Dieu luy donna le moyen de rompre ses liens au bout de quelques ionrs, et s’estant échappé de sa captiuité, il arriua heureusement aux Trois-Riuieres, le huietiéme iour de Iuiu ; et ce fut luy qui nous apporta ces tristes nouuelles, assez heureuses toutefois, puis qu’elles sont glorieuses à Dieu dans la mort de ceux qui consomment leur vie pour le salut des âmes.

Du depuis, les Sauuages Chrestiens allèrent chercher le corps de leur bon Pere ; mais quelque diligence qu’ils ayent apportée, iamais ils ne l’ont pù trouuer, quoy qu’ils ayent rencontré celuy de son compagnon, derny mangé des corbeaux et des bestes.

’ Si Esati vient attaquer un» des troupes, V autre qui restera sera sauvée. (Gen. xxxn, 8.)

Deus, venerunt gentesin hœreditatem luam ' .... Posuerunt morticina seruorum tuorum, escas volatiUbus cœli, carnes Sanctorum tuorum bestijs ierrœ ; ■effuderunt sanguinem eorurn tanquam aquam.... et non erat qui sepeliret. Mou Reuereud Pere,

Vostre tres-humble et tres-oboïssant serniteur en N. S.,

Pavl Ragveneav.

de la Compagnie de Iesus.

De Kebec, ce 4 d’Octobre 1652.

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