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“tournera toute notre indignation, et nous n’aurons à jamai: “ que de l’amour pour toi.” Pour réponse à ce discours, on leur présenta un faisceau de
petits bâtons liés ensemble, un peu plus longs et plus gros que des allumettes. Ils exprimaient le nombre des présents que
nous demandions pour la réparation de ce meurtre. Nos néophytes nous avaient instruits de leurs coutumes, et nous avaient engagés à les suivre à la lettre, si nous ne voulions pas gâter non-seulement notre propre cause, mais celle de Dieu et de la foi.
Les capitaines se partagèrent incontinent ces petits bâtons, pour que toutes les tribus concourussent à fournir es présents demandés. (Chacun retourna ensuite à son bourg pour y rassembler tout son monde, et l’exhorter à fournir les présents. Personne cependant n’y est contraint ; mais ceux qui sont de bonne valonté apportent publiquement ce qu’ils veulent y contribuer, et ce semble à l’envi l’un de l’autre, selon qu’ils sont plus ou moins riches, et que le désir de paraître affectionnés au bien public les incite en semblables occasions.
Un jour fut donc assigné pour tenir l’assemblée suivante, et pour faire la cérémonie avec toute la solennité d'usage ; ce fut le onze mai. La veille au soir, quatre capitaines, dont deux chrétiens et deux infidèles, furent députés par le conseil général pour venir nous parler. Ils se présentèrent à notre porte, et comme, dans une pareille circonstance, on ne fait rien que par présents, ils en offrirent un premier pour obtenir qu’on leur ouvrit, et un second pour qu’on leur permit d’entrer. A chaque porte qu’ils avaient à passer, nous aurions pu exiger un présent.
Aussitôt entrés, ils ouvrirent le discours par un présent qu’ils nommen: l'essuiement des larmes. “ Nous essuyons tes larmes “ par ce présent,” dirent-ils au Père, “afin que tu n’aies plus la “ vue troublée, la jetant sur ce pays, qui a commis le meurtre.” Suivit le second présent, qu'il nomment ëreuvage, “et qui # devait nous rendre la voix que nous avions perdue, et en “ adoucir le son à l'avenir.” Un troisième présent était offert pour calmer les esprits agités par ces pensées douloureuses.
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Un quatrième avait pour objet d’apaiser des émotions d’un cœur justement irrité.
Ces présents se composent pour la plupart de morceaux de coquillages de mer que les Français ont nommé forcelaine, comme nous l'avons dit, ou de semblables bagatelles qui seraient de vraies pauvretés en Europe, mais qui sont ici d’un grand prix. |
Ils en ajoutèrent ensuite neuf autres, comme pour ériger un sépulcre à la victime. Tous :es présents avaient une fin particulière. Quatre d’entre eux étaient pour les quatre piliers qui devaient soutenir ce sépulcre, quatre autres pour les pièces transversales, sur lesquelles doit reposer le lit du défunt ; un neuvième devant lui servir de chevet.
Les huit capitaines des huit tribus offrirent alors chacun un présent pour. les huit os principaux du corps humain, ceux des pieds, des jambes et des bras.
En suivant leurs coutumes, nous fûmes alors obligés de parler et d'offrir un présent de trois mille grains de porcelaine, pour relever le pays renversé et le consolider de manière qu’il fût capable de supporter les reproches que nous devions lui faire pour le forfait commis 1.
Le lendemain matin, en présence d’une foule immense ac- . courue de toutes parts, les Sauvages disposèrent dans une place publique une espèce de théâtre, où ils suspendirent cinquante présents qui formaient la partie essentielle de la réparation ; car ceux dont venons de parler n’en étaient que l'accessoire.
Pour un Huron tué par un autre Huron, on se contente ordinairement de trente présents. Pour une femme, on en demande quarante, ‘parce que,” disent-ils, “les femmes n'étant ‘ pas pour se défendre, et d’ailleurs étant celles qui peuplent le ‘“ pays, leur vie doit être plus précieuse, et leur faiblesse doit “trouver un plus puissant appui dans la justice.” Pour un
1 Voici l’image dont le P. Ragueneau se servit pour revêtir sa pensée et l'accommoder à leur langage : ‘ Ce présent est pour applanir ‘vos terres, afin qu’elles puissent vous recevoir plus doucement lors- E que vous tomberez, renversés' par la violence des reproches que je ‘“ dois vous faire, pour avoir commis un crime si horrible.” (Re. 1648).
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étranger, on en demande encore davantage, ‘“ car,” disent-ils, ‘sans cela, les meurtres seraient trop fréquents, le commerce “en serait empêché, et les guerres s’allumeraient trop aisément ‘entre les nations différentes.”
La cérémonie ne s'arrêta pas là. Le cadavre à qui l’on avait élevé un tombeau ne devait pas y reposer tout nu; il fallait le revêtir selon sa condition. Pour cet effet, ils firent trois présents, l’un pour une chemise, l’autre pour un pourpoint, le troisième pour un haut-de-chausses ; puis ils en ajoutèrent quelques-uns pour l’arquebuse, la poudre et les balles que le défunt possédait, et un autre pour retirer de la plaie la hache qui avait fait le coup. Il fallut faire autant de présents que la victime avait reçu de blessures, afin de cicatriser toutes ces plaies.
Suivirent trois autres présents : le premier, pour /érmer l'ouverture faite dans le sol; le second, pour rendre la terre solide (ici, selon leur coutume, ils se mirent tous à danser en signe
d’allégresse, de ce que la terre s'était refermée) ; le troisième,
pour jeter dessus une grosse pierre, afin que cet abîme ne puisse jamais plus s'ouvrir.
Il y eut encore sept autres présents : le RER pour rendre la voix aux missionnaires ; le second, pour engager nos Fran çais à ne pas prendre les armes contre le meurtrier, mais plutôt contre leurs ennemis, les Iroquois ; le troisième, pour rallumer le feu que nous tenions toujours prêt pour la commodité des passants ; le quatrième, pour rouvrir la porte de l’hospice ! où nos chrétiens logeaient fréquemment ; le cinquième, pour remettre à l’eau le canot dans lequel ils passaient la rivière quand ils venaient nous visiter ; le sixième, pour remettre l’aviron en main au jeune homme chargé du passage ; le septième, pour apaiser M. le Gouverneur, qu'ils appellent Onontio 2
Nous eussions pu en exiger deux autres pour reconstruire notre cabane et notre église, et‘ pour relever les quatre croix plantées aux quatre angles de notre enclos; mais nous nous contentâmes de ce qu’ils nous présentèrent d'eux-mêmes.
1 Ce présent se trouve marqué le troisième dans l'énumération du P. Ragueneau (Rel. 1648).
3 C'était M. le chevalier de Montmagny.
Trois des principaux capitaines offrirent enfin trois présents, pour nous raffermir l'esprit et nous prier de continuer toujours à les aimer.
Tous ces présents montèrent environ à une centaine.
Nous en fîimes à notre tour à chacune des huit tribus, pour raffermir notre alliance avec‘ eux ; à tout le pays en commun, pour les exhorter à se tenir unis ensemble et avec les Français, afin de mieux résister à leurs ennemis ; un autre présent plus considérable avait pour objet d'arrêter les calomnies qu'on faisait courir contre la foi et les chrétiens, comme si tous les malheurs qui arrivent dans le pays étaient un effet de la foi que nous venions leur annoncer. Nous leur fimes aussi des présents pour les consoler de la perte de quelques-uns des leurs tués par l'ennemi. Enfin, nous terminâmes par un présent, qui les assurait que M. le Gouverneur et tous les Français perdraient entièrement le souvenir de ce meurtre, et n'auraient plus que de l’amour pour eux.
Voilà comment ils punissent l'homicide, et si l’on néglige de faire ces présents après un second et troisième crime, les tribus se déclarent la guerre.