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D'autres Algonquins, plus rapprochés de Québec, croient que toutes les espèces d'animaux viennent d’un premier animal, principe et origine de tous les autres. Ainsi, tous les castors, selon leur idée, descendent d’un premier castor qu'ils se figurent grand comme une cabane. Celui qui aperçoit en songe ce premier animal, est heureux à la chasse des animaux de cette espèce. Quand on leur demande où se trouvent ces pr ‘iers animaux, ils répondent qu'ils ne le savent pas avec KE mais qu’ils pensent que les premiers des oiseaux sont uns le ciel, et ceux des autres animaux dans l’eau.
Nos Sauvages, il est vrai, n'avaient pas de culte régulier et ordinaire de la divinité, qu’ils ne connaissaient même que d’une manière confuse ; aussi, n’avaient-ils ni temples, ni prêtres, ni prières, ni rits publics. Ils étaient cependant si loin d’être athées, ou irréligieux, qu’ils rendaient certains hommages à des génies auxquels ils attribuaient tout ce qui leur arrivait d’heureux. Non-seulement ils les invoquaient souvent, comme nous l'avons dit du Soleil, mais ils leur adressaient des remerciments publics pour leurs victoires, et les regardaient comme la cause de tous les succès, et des heureux effets des remèdes dans leurs maladies. Ils ne croyaient même pouvoir compter que sur ces moyens superstitieux, auxquels ils recouraient avant d’avoir reçu la lumière de la foi.
Parler de superstition, c’est-à-dire d’excès en matière de religion dans un pays où l’on n’en trouvait aucune, passera peutêtre pour un paradoxe ; cependant ce n’est pas chose nouvelle de voir passer dans les vices, sans intermédiaire, d’un extrême à l’autre. Comme cette matière, si je ne me trompe, doit intéresser mes lecteurs, j'en dirai ici quelques mots.
Les Hurons païens distinguaient trois sortes de maladies : les unes, qu'ils regardaient comme naturelles, provenant de causes purement physiques ; d’autres, qu’ils attribuatent à l’âme du malade, qui désirait ardemment quelque chose ; les troisièmes, enfin, qu'ils croyaient causées par les jongleurs. Les premières se guérissaient, disaient-ils, par des moyens naturels, les secondes en contentant les désirs de l’âme, et les troisièmes
en extrayant du corps du malade le sort qui était la cause de son mal.
Il faut remarquer que les Hurons croyaient que nos âmes, outre les désirs libres ou au moins volontaires, en avaient d’autres naturels et cachés, formés en elle, non par voie de connaissance, mais par un certain transport aveugle de l’âme vers un objet en harmonie avec elle. Les philosophes appellent ces derniers désirs innés, pour les distinguer des premiers, qu’on aspelle désirs formés.
Selon ces Sauvages, la première espèce de désirs se manifeste par les songes, qui sont le langage propre de l'âme. Si l’on réalise ces songes, l'âme, disaient-ils, est sacisfaite ; mais si on ne les écoute pas, elle s’indigne, et loin de procurer au corps le bonheur et la félicité, elle se révolte contre lui, l’accable d'infirmités, et cause même sa mort.
Quand ils rêvaient à quelque objet éloigné, ils croyaient que l’âme, non l'âme sensitive qui ne peut pas abandonner le corps, mais l'âme raisonnable dont l’action est indépendante de lui, quittait le corps pour se transporter près de cet objet. Ceci nous fait comprendre pourquoi ils mettaient tant de soin à remarquer leurs songes, afin de découvrir les désirs de l’âme, et de les contenter. Ils leur obéissaient au prix même de leur sang, et quand le songe l’exigeait, ils allaient jusqu’à se mutiler les membres avec d’horribles douleurs.
Pendant notre séjour au milieu d’eux, nous fûmes témoins de ce fait singulier, arrivé à un homme de considération dans le pays. Ayant rêvé qu’il était tombé entre les mains de ses ennemis, et qu'ils lui avaient coupé un doigt avec un coquillage, il donna aussitôt un grand festin, et pendant le repas, après avoir fait, selon la coutume, le récit de son songe, il se coupa réellement le doigt en présence de tous les convives. La douleur fut d'autant plus cruelle, qu’au lieu d'un couteau, il se servit d’un coquillage, qui ne pouvait que déchirer la chair et les nerfs. Il fit tout cela d’après la décision de leurs jongleurs dont nous parlerons bientôt, et afin d’obéir aux songes dont ils sont les esclaves, et auxquels ils sacrifient comme à une véritable divinité. L
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Les songes, dans l'idée des plus habiles, étaient la parole de l'âme, qui manifestait ainsi ses désirs innés, appelés dans leur langue Ondinnonk. Ils croyaient ces désirs tellement liés aux songes, que, sans les songes, les désirs resteraient souvent inconnus. Ils pensaient de plus que, de même que nous nous communiquons nos pensées par la parole, il était aussi possible que quelques hommes pussent, à l'aide d'une lumière extraordinaire, connaître ces désirs.
Ils se figuraient donc qu'il y avait des hommes plus écle ‘és que d’autres, et capables de lire dans l’intérieur le plus secret de l'âme, ses désirs naturels et les plus cachés. Ils nomment cette classe d'hommes Arendiogouanne. C'étaient ordinairement leurs médecins, ou plutôt leurs jongleurs, qui, appelés auprès de quelque malade, n'exerçaient pas autrement leur art que par leur science superstitieuse, en devinant les désirs intimes de l'âme qui tourmentaient, par dépit, le corps du malade. Ils attribuaient cette lumière ou cette vertu à un Or, c'est-àdire à un génie puissant qui habitait en eux, depuis qu'ils l'avaient aperçu en songe, ou après leur réveil, sous la figure d’un aigle, d'un corbeau ou d'un autre animal semblable, Pour deviner ces désirs cachés, tantôt ils regardaient dans un bassin plein d’eau, tantôt ils feignaient d’être possédés de quelque furie, comme autrefois les sibylles, tantôt ils se cachaïient dans quelque lieu obscur, d'où 1ls découvraient, disaient-ils, les images des désirs de l’Âme affligée. Ils les faisaient connaître ensuite afin qu’on les accomplit ; mais le remède du songe, aussi bien que celui du jongleur, était le plus souvent vain et inutile, bien que tous, à l’envi, s’industriassent sans épargner ni dépense, ni fatigue, à se procurer ce qui, d’après le jongleur, était le désir de l’âme du malade.
C’est dans ces circonstauces surtout, que les capitaines trouvaient à exercer leur éloquence, et que chaque citoyen faisait preuve de libéralité et de religion. Quoique en effet, à leurs yeux, ce fût une bassesse de demander, même des choses de peu d'importance, ils n’en tenaient aucun compte lorsqu'il s'agissait de satisfaire à un songe ou à un Ondinnonk, et ils ne
refusaient pas de solliciter même des choses extraordinaires, comme présents, festins, ou danses peu honnêtes, qui n'avaient lieu que dans ce cas ; et un refus aurait passé pour une impiété et un sacrilége. Plusieurs des nôtres, dans les commencements, ont couru des dangers pour le : vie, parce qu'ils ne voulaient point prendre part à ces superstitions.
Ces remèdes, regardés généralement comme superstitieux, étaient un témoignage de l'estime qu’on faisait du malade ; aussi arrivait-il que des Sauvages de considération simulaient quelquefois une maladie, afin d'être ainsi honorés de cette bienveillance publique. Celui qui en avait été l’objet, devait par reconnaissance lui attribuer sa guérison, lors même qu’il se serait trouvé plus mal qu'auparavant ; comme ceux qui en avaient agi ainsi par un principe de vanité, se levaient aussitôt sur leurs pieds, la croyance à l'efficacité du remède, quelque vain et inutile qu’il fût, était générale dans le pays.
Ces jongleurs prenaient leurs remèdes dans la nature ; ils se servaient ordinairement de quelque simple, capable de provoquer le vomissement. Si le malade rendait une mèche de cheveux, un petit morceau de bois ou une petite pierre, ils disaient que c'était là le sortilége. Ils se vantaient même souvent de l’extraire avec la pointe d’un couteau, de quelque partie du corps, et ils montraient avec adresse l’objet qu’ils avaient en réalité tenu caché entre leurs doigts ou ailleurs. Si le malade ne guérissait pas, ils donnaient pour raison qu’il avait encore un autre démon, et ils recommençaient leurs opérations. Si le malade mourait, ils s’excusaient en disant que le démon qui l'avait tué était plus puissant que le leur.
Tout ie mauvais succès de ces remèdes n’empêchait pas cette idée superstitieuse de s’enraciner tellement dans tout le pays, que c’est à peine si, après bien des années, on a pu l’affaiblir.
Cette erreur venait d’un faux principe, qui a toujours passé
chez eux pour une vérité incontestable, c’est que tous les remèdes produisent toujours infailliblement leur effet. Quand le remède naturel était sans résultat favorable, il fallait un remède en dehors de la nature, et superstitieux.
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Comme la plupart de leurs remèdes avaient peu de vertu, et par conséquent n’opéraient pas, ils disaient que presque toutes les maladies venaient d’une cause qui n’était pas dans ia nature, et qu’elles devaient être attribuées à quelque sort, ou à quelque désir secret de l'âme. Aussi la superstition régnait-elle partout, quoique malgré de longs et sérieux examens, nous n’ayons pas pu nous convaincre que, dans leurs remèdes ou dans leurs maladies, 1l y eût rien qui surpassât les forces de la nature, ni trouver parmi eux aucune trace de vraie magie, ou de sortilége et de maléfice. Le démon qui commandait à leurs âmes en maître absolu, et sans opposition, ne se mettait peut-être pas en peine de les servir, comme il servait les magiciens, sur l’âme desquels il espérait avoir des droits, en retour de ses services.
Ce qui nous confirme dans cette opinion, c'est que tout ce qui était un peu extraordinaire passait aux yeux des Sauvages pour superstitieux. Si, par exemple, à la chasse, ils avaient de la peine à tuer un ours ou un cerf, et qu'en l’ouvrant ils trouvaient dans sa tête ou dans ses entrailles un os, une pierre, ou un serpent, etc., ils disaient que c'était là un off, et que c’est ce qui donnait cette vigueur à cet animal, et l’'empêchait de mourir. Ils se servaient ensuite de ces objets comme les superstitieux le font des charmes, et croyaient que cela leur porterait bonheur.
Si dans un arbre ou dans la terre ils trouvaient quelque pierre de figure extraordinaire, par exemple, de la forme d’un plat, d’une cuiller ou d’un vase, ils regardaient cette découverte de bon augure ; car, disaient-ils, les démons, qui font leur demeure dans ces bois, ont oublié cet objet, qui rend ceux qui le trouvent henreux à la pêche, à la chasse, dans le trafic et au jeu; et ils appelaient ces choses aaskouandi. Ils disaient que ces aaskouandi changeaient parfois de forme et se métamorphosaient, par exemple, er. serpent, ou en bec de corbeau, ou en ongle d’aigle, etc. Personne cependant n’a jamais vu ces choses, bien que tous ajoutassent foi à ces fables, ainsi qu’à une infinité d’autres, inventées par des charlatans étrangers, qui leur vendaient à grand prix des objets qu'ils ne connais-
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saient pas, et qui étaient sans valeur, mais auxquels la superstition leur faisait attacher du prix.
Ils poussaient encore plus loin leur confiance en certains hommes qui se prétendaient non-seulement prophètes, mais encore maîtres des saisons, et qui ne perdaient pas leur crédit, malgré leurs fausses prédictions.
La foi de ces pauvres Sauvages dans cette multitude de sortiléges et de charmes était telle, que, sur un simple soupçon, ils tuaient sur-le-champ ou brûlaient leurs propres compatriotes, sans exiger d'autre accusateur ou juge qu’un moribond qui se disait ensorcelé et frappé à mort par quelqu'un, et qui ne donnait pour preuve que l’Ondinnonk, ou le songe d’où dépendait ainsi la vie même des hommes.
Néanmoins, par une admirable disposition de la Providence, le démon n’a jamais eu le pouvoir de nuire par ce moyen aux prédicateurs de l'Évangile.
En terminant cette matière, je voudrais avertir ceux qui travaillent à évangéliser des pays nouveaux, de ne pas adopter facilement et sans un examen attentif, même ce qui aurait été admis généralement depuis des siècles et sans inspirer aucun doute. Il est facile de condamner comme superstition bien des futilités, et de les prohiber comme telles ; mais il n’est pas aussi facile de se rétracter, et d'éviter le mépris des personnes mieux instruites, qui sont dans le secret. Nous avons été un peu sévères sur ce point, et nous avons obligé nos premiers chrétiens, qui trouvaient de la superstition partout, à s'abstenir non-seulement des plaisirs permis, mais même du commerce des autres, et de plus de la moitié des rapports de la vie sociale, jusqu’à ce que, avec le temps, l'examen et l'expérience, ils nous eussent convaincus de notre erreur.
Il nous resterait à dire maintenant quelque chose du culte que ces peuples rendaient à leurs morts, et qui donnait occasion à la cérémonie la plus sacrée et la plus célèbre qu’ils eussent ; mais pour ne pas être trop long, je ferai seulement quelques remarques à ce sujet.
1° Les païens redoutent les âmes des ennemis qu’ils ont fait
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souffrir ; ils font donc des efforts pour les éloigner, et s’imaginent pouvoir les chasser de leurs cabanes, en faisant partout un bruit horrible après le coucher du soleil, le jour où ils les ont mis à mort. Mais ils ne craignent pas les âmes de ceux qui ont péri autrement, et bien moins encore celles de leurs amis et de leurs parents, que les femmes pleurent solennellement, surtout le matin, à l'aurore, pendant des semaines entières. Outre les pleurs, les veuves ont un autre témoignage de leur douleur ; elles ne portent plus d’ornements ; elles omettent de se laver et de s’oindre ; mais laissent leurs cheveux en désordre, et gardent un morne et rigoureux silence. On a vu des mères conserver dans leur maison, perdant des années entières, le cadavre de leur enfant, malgré l’horrible odeur qu’il répandait ; car ils sont dans la persuasion que l’âme, malgré sa séparation du corps, ne s’en éloigne pas immédiatement.
Ils vont souvent, mais surtout les femmes, pleurer près des tombeaux de leurs morts. Ces tombeaux sont élevés de terre et ordinairement placés dans un même champ. Quand la mort a été naturelle, chaque cadavre est mis séparément dans une caisse formée de grosses écorces, et élevée sur quatre poteaux. Il reste là jusqu’à une fête appelée par eux la /éfe des morts, qui se célèbre tous les huit ou dix ans. A cette époque, tous les habitants d'un même village descendent ces bières, dépouillent avec soin de leur chair les ossements de leurs morts, et les enveloppent dans des peaux précieuses ; puis on convoque le pays entier, et tous ces ossements réunis sont ensevelis avec solennité et pour toujours dans une grande fosse richement tapissée de pelleteries. On y enterre en même temps différentes offrandes comme chaudières et autres choses dont les âmes sont supposées avoir besoin dans l’autre vie.
Quand la mort a été violente, le cadavre est brûlé ou enseveli aussitôt ; souvent même dans ces accidents subits, on n’attend pas la mort pour ces funérailles, comme je l’ai vu moi-même plusieurs fois. Il y a une exception pour ceux qui meurent de froid ; leur cadavre subit une longue et superstitieuse dissection, avant que les ossements parfaitement nets soient confiés
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- | à la terre. Mais on n’exhume jamais ensuite ni les uns, ni les t | autres, même à la Jé/e des morts. Les Sauvages croient folle- S ment que les âmes des infortunés qui sont morts misérablement £ à la guerre ou dans un naufrage, etc., n’ont pas dans l’autre vie s de commerce avec les autres. L.
- 2° Ils ensevelissent avec le mort ce qu’il avait de plus pré- - cieux pendant sa vie, et comme ils préfèrent les morts aux
. . Ent [AUS à à vivants, et les tombeaux aux cabanes, ils n’hésitent pas, dans l'incendie d’un village, à faire une perte irréparable pour sauver | les ossements de leurs morts, avant d’éteindre les flammes qui
consument leurs demeures.
Nos néophytes, désireux de conserver l’usage d’enterrer avec | : leurs morts ce que ceux-ci avaient de plus cher, nous donnaient / pour motif leur propre douleur, et nous assuraient que ce n'était 1.4 pas parce qu’ils croyaient ces objets nécessaires ni même utiles | aux âmes séparées de leurs corps, mais afin de soustraire à leurs 14 regards ce qui dans la cabane réveillait souvent avec le plus de à vivacité le souvenir du défunt. A 3° Si le souvenir de leurs parents morts leur cause une très- 1: où ] vive douleur, ils trouvent encore bien plus pénible d'entendre Le ; parler d’eux, et c’est faire une très-grande injure à quelqu'un que de lui dire: “Ton père, ou ta mère, ou tes parents sont morts.” Dire même simplement : “ Les morts de ta famille,” est regardé comme la plus horrible des malédictions, capable ir à elle seuls de pousser deux personnes à en venir aux mains. jh Lorsqu'on est obligé de parler d’une personne morte, ce ' 1 serait un très-grand affront de prononcer son nom, sans y j joindre celui de “ défunt”; on peut dire : ‘celui qui se nom- | mait un tel,” ou bien d’une manière générale “le défunt,” ou $ “celui qui nous a quittés.” Aussi, à la nouvelle de la mort d'un Sauvage, quel que soit le lieu où elle est arrivée, les capi- 4 taines l’annoncent à haute voix dans les villages, afin qu’on ne le nomme plus sans ajouter le mot : “défunt,” et si quelqu'un Ca du village porte le mêne nom, il le change pendant quelque temps, pour ne pas envenimer la plaie encore toute récente \ d’une famille affigée.
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Mais si le nom du défunt est un nom célèbre, il survit toujours ; l'aîné de la famille le prend dans un festin solennel, et l’on dit de lui qu’il a ressuscité l’autre. Cet usage s’observe régulièrement pour tous les noms de capitaines, qui de la sorte ne changent jamais.
Avant de terminer cette première partie, il me reste à répondre à trois questions intéressantes, que m'ont adressées des personnes savantes et très-considérées en Europe. Je n’ai pas pu les insérer ailleurs.
L Le flux c! le reflux sur les côtes d'Amérique, arrivent-ils aux mêmes heures qu’en Europe, ou au contraire à des heures opposées? Cette question a pour but de découvrir si ce mouvement des eaux part du milieu de la mer, et se dirige de là vers les deux rivages opposés, ou bien s’il vient d'Europe en Amérique par une seule et même action (Der modum unius). Après un examen attentif, appuyé sur le témoignage de marins habiles, j'ai trouvé que ce mouvement ne se fait d'aucune de ces deux manières.
D'abord, s’il avait lieu d’un rivage à l’autre, il faudrait trop de temps à la mer pour ce mouvement de trois mille milles, et, quand bien même il commencerait au milieu de l’océan, ce serait pour chacun des points extrêmes une distance de quinze cents milles, et cependant la mer ne met que six heures à monter et six heures à descendre.
Voici maintenant la réponse directe à cette question : 1° Le flux et le reflux n’ont lieu régulièrement que sur les rivages. Même à vingt-cinq ou trente milles des terres, ils varient considérablement ; en tel endroit ce mouvement suit les vents, ailleurs il leur est contraire ; ailleurs enfin il ne se fait pas sentir, comme on en a la preuve évidente dans les barques, qui restent à l'ancre immobiles des journées entières pour pêcher la morue. 2° Dans quelques endroits, comme dans le golfe Saint-Laurent, ainsi appelé à cause du grand fleuve du même nom qui s’y jette, le courant pousse en pleine mer pendant plusieurs mois ; pendant les autres, il ramène à la terre. 3° Le fleuve Saint- Laurent, qui a soixante milles de largeur à son embouchure,
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comme nous l’avons dit (c’est-à-dire autant que la mer Adriatique), n'éprouve jamais le flux dans la partie du milieu, mais constamment le reflux ; même dans quelques endroits, près de la côte du nord, l’eau augmente et diminue chaque jour sans flux ni reflux, comme l’ont éprouvé des vaisseaux qui se tenaient à à l’ancre, auprès de certaines îles. Mais à quelques centaines de milles en remontant le fleuve, le flux et le reflux sont parfaitement réguliers de six heures en six heures, comme sur les rivages de la mer; toutefois, plus on s'éloigne, plus le flux diminue et le reflux augmente, de telle sorte que celui-ci se fait sentir quelquefois pendant près de neuf heures, et celui-là un peu plus de deux. Peut-être y at-il quelque mouvement ou quelque action secrète au fond des eaux, qui ne paraît pas à leur surface. Il y aurait bien des recherches à faire sur ce sujet, et je pourrais en parler longuement, si je voulais franchir les bornes que me prescrit un récit abrégé.
II. D’où viennent ces nombreux et grands amas d’eau dans presque toute l'Amérique ?
Cette question peut avoir deux sens, l'un historique, l’autre scientifique ; le premier fait remonter à la cause formelle, l'autre à la cause éfciente.
Si la question est prise dans le premier sens la réponse est facile, et je l'ai donnée sur la nouvelle carte ou mappemonde 1 publiée récemment à Paris, sur laquelle sont tracés les lacs nombreux et étendus qui alimentent le grand fleuve Saint- Laurent.
Mais si l’on demande comment se produisent ces grands lacs ; pourquoi depuis tant de siècles, ils ne se dessèchent pas, ou ne diminuent pas, c’est aux savants à répondre, et ce n’est pas chose facile pour l'Amérique, moins encore que pour les trois autres parties du monde, soit pour la partie méridionale où les pluies sont très-fréquentes, soit pour la partie septentrionale, où elles sont plus rares qu’en Europe.
! Nous ne connaissons pas la carte dont l’Auteur fait ici mention; mais la carte du Canada, par Sanson en 1656, et même celle de Champlain de 1632, indiquent presque tous ces lacs.
Je dirai cependant que la mer ne reçoit pas autant d’eau qu'il paraît à première vue. Le flux forme en effet, toutes les six heures, une digue contre le courant, et, contre sa propre nature, l’eau est ainsi forcée de reculer avec une violence incroyable jusqu'à plus de 500 milles dans le fleuve ; puis, à peine le reflux est-il revenu à cette première digue, qu’un nouveau flux repousse encore cette eau comme la première fois, et empêche ainsi qu’il ne s’en décharge beaucoup dans la mer.
III. La déclinaison de l’aiguille aimantée est-elle la même là qu’en Europe, et a-t-on découvert quelles lois elle suit ?
Cette question est facile à résoudre. Dans les quatre voyages que j’ai faits dans ces contrées, j'ai toujours remarqué dans mes nombreuses observations que, depuis la France, (soit qu’on parte de la Normandie, de la Bretagne, ou de l’Aquitaine, où la déclinaison est orientale et de 2 ou 3 degrés jusqu'aux Açores), comme aussi depuis la Flandre, ainsi qu’il est marqué sur la carte, la déclinaison diminue peu à peu et finit par disparaître ; mais en allant de ces îles vers l'occident, elle croît sans cesse, de telle sorte qu'après 1000 ou 1200 milles, c’est-àdire dans les parages où se pêche la morue (c’est ce que nous appelons le grand banc, parce qu’on n’en trouve de semblable, ni avant ni après), elle est déjà de 22 degrés vers l'occident. C’est le contraire de l'Europe. En continuant la route vers l'ouest, elle diminue sensiblement, au point qu’après plus de 600 milles, c’est-à-dire vers Québec, elle n’est plus que de 16 degrés, et plus on s’avance vers l’ouest et dans les terres, plus elle diminue. Chez les Hurons à 35 minutes de temps à l’ouest de Québec, elle n’est plus que de 12 degrés.