MORT DU P. ANNE DE NOUË ET DU P. ENNEMOND MASSE
Le 30 de Ianuier de ceste presente année 1646, le Pere Anne de Nouë partit de la residence des Trois Riuieres, en la compagnie de deux soldats et d’un Huron, pour s’en aller à Richelieu 2, éloigné de douze lieuës des Trois Riuieres, pour dire la Messe et pour administrer les Sacrements de Penitence et de l'Eucharistie aux François qui sont là.
Toutes les riuieres et tous les lacs n’estoient qu’vne glace, et la terre estoit couuerte par tout de trois ou quatre pieds de neige à son ordinaire pendant l’hyuer. Ce bon Pere et ses compagnons, marchans sur des raquettes pour ne point enfoncer dans les neiges, ne firent que six lieuës, la premiere iournée, et encore avec bien de la peine : car iaçoit que les raquettes soient vn soulagement, elles ne laissent pas d’estre des entraues à ceux qui n’en ont pas vn si grand vsage.
Ils se bastirent vne petite maison dans la neige, abriée des arbres et couuerte du Ciel pour passer la nuit. Le Pere ayant remarqué que les deux soldats qui l’accompagnoient pour estre nouueaux dans le païs, auoient bien de la peine de marcher auec des pieds bridez, et de traisner encore auec cela tout leur bagage apres eux, se leue enuiron les deux heures apres minuit pour gagner le deuant et donner aduis aux soldats de Richelieu de venir secourir leurs camarades. Cette charité luy a osté la vie : heureux martyre de mourir des mains de la charité !
* Nous reproduisons dans ce chapitre le texte même du Père Jérôme Lalemant, anquel le Père Bressani a emprunté son récit.
? Aujourd’hui Sorel.
Il quitte sa compagnie, luy donne aduis des uiure ses pistes, l’asseurant qu’on les viendroit bien-tost secourir ; il ne prit ny son fusil pour battre du feu, ny sa couuerture, ny autres viures qu’vn peu de’‘pain et cinq ou six pruneaux, qu’on a encore trouué sur luy apres sa mort. Il faut porter en ce pays-cy les hostelleries avec soy, c’est à dire son lict et ses viures ; pour la maison on la trouue par tout où la nuit se rencontre.
Comme cet homme de feu marchoit sur les glaces du Lac Sainct Pierre, qui se rencontre entre les Trois Riuieres et Richelieu, n’ayant pour guide que son bon Ange ét la clarté de la Lune, le Ciel se couurit, et les nuées, luy dérobant son flambeau, se changerent en neige, mais si abondante que les tenebres de la nuit tousiours affreuses, l’estoient au double : on ne voyoit ny les bords du Lac, ny les Isies dont il est parsemé en quelques endroits. Le pauure Pere n'ayant point de boussole ny de quadran pour se guider, s’esgara ; il marcha beaucoup et auança peu.
Les soldats qu’il auoit quittez, se leuant pour se mettre en chemin, furent bien estonnez quand ils ne virent point les traces ou les vestiges du Pere, la neige qui estoit tombée de nouueau les auoit dérobées ; ne sçachant quelle route tenir, l’vn d’eux qui auoit esté une seule fois à Richelieu, tire vn quadran et se guide à peu pres sur le rumb ou rayon de vent sur lequel il le croyoit estably : ils cheminent tout le iour sans qu’on leur vienne au secours ; enfin recrus du trauail, ils passent la nuict dans l’Isle de S. Ignace, non pas bien loin du lieu où estoit le Pere, mais ils n’en sçauoient rien.
Le Huron, plus fait à ces fatigues que les François, se recognoissant donne iusques à Richelieu ; il demande si le Pere n’est point arriué, on dit que non ; le voila bien estonné, et le Capitaine de ceste place encore plus, apprenant qu'il estoit party si matin pour faire seulement six lieuës.
Comme il estoit nuict, on attend au lendemain matin pour enuoyer au deuant de luy, les soldats de la garnison courent, ils le cherchent du costé Sud, et il estoit du costé du Nord : ils crient, ils appellent, ils tirent des coups d’arquebuses, mais en