LETTRE DU P. ISAAC JOGUES AU P. PROVINCIAL DE LA PROVINCE DE FRANCE
Mon Révérend Père en Fésus-Christ.
“ Voulant écrire à Votre Révérence, j'ai hésité d’abord pour “ savoir dans quelle langue je devais le faire, en latin ou en “ français ; car, après une si longue interruption, j’ai presque ‘“ oublié l’une et l’autre langue, et elles m’offrent toutes les ‘“ deux la même difficulté.
‘“ Deux raisons m'ont déterminé à choisir la langue latine. ‘ D'abord je pourrai employer plus facilement les paroles de “ Ja Sainte-Écriture, qui a été pour moi une puissante consola- “tion au milieu de mes afflictions, et ensuite, cette lettre sera ‘“ moins facile à répandre.
‘“ Cette extrême bonté qui vous faisait autrefois excuser la “ multitude de mes manquements, vous portera à pardonner “ les fautes de forme ou de langage d’un homme qui, depuis
Nous donnons cette tradnction, en partie d’après le texte latin dn précieux manuscrit de 1652, et en partie d’après celui du P. Algambe
(Mortes illustres, «te: 1 vol. in-fol.) et non sur la version italienne, qui nous a paru un peu trop libre,
# huit ans, a perdu tous ses anciens usages, et qui, de plus, est ‘“ devenu maintenant Sauvage pour les habitudes et le vête- “ment, Ce que je crains, c'est que, #gmorant dans la langue “ je ne le sois aussi dans la science À, ne connaissant pas le temps “ auquel Dieu m'a visité ?, et que je ne m'acquitte mal de la “ fonction sublime que Dieu m’a confiée, de prédicateur de “ l'Évangile, de Jésuite et de prêtre.
# Je suis porté à écrire à Votre Révérence dans l'espoir que, “ si par hasard cette lettre arrive un jour jusqu'à vous, vous ‘“ m'aiderez par les saints sacrifices, et les prières de toute la “ Province, à supporter les rudes épreuves que je rencontre ‘“ dans ces régions sauvages, au milieu des Iroquois et des ‘“ Maquas Ÿ. Elle le fera, je l'espère, d'autant plus volontiers ‘“ qu’elle verra par cette lettr« combien je dois à Dieu, et com- “bien j'ai besoin des prières des hommes vertueux, qui sont ‘“ pour moi, je le sais, un puissant secours.
“ Nous partimes de chez les Hurons le 13 juin 1642, dans “ quatre petits canots (c’est le nom qu'ils donnent à leurs ‘“ embarcations), montés par vingt-trois personnes, parmi les- ‘“ quelles se trouvaient cinq Français.
‘“ Ce voyage très-difficile, tant à cause des incidents qu’il “offre qu'à cause du Portage des canots et des bagages, qu’il ‘ faut faire dans quarante endroits différents, était devenu très- ‘“ dangereux par la crainte des ennemis embusqués chaque ‘“ année, tout le long du chemin qui conduit chez les Français, ‘et où ils font un grand nombre de prisonniers.
‘“ L'année dernière, ils furent à la veille de se saisir de la ‘“ personne du P. Jean de Brébeuf. De plus ayant pris récemment ‘“ deux Français, ils les envoyèrent sains et saufs pour obtenir “la paix, mais à des conditions iniques, et on la refusa. Ils ‘“ furent eux-mêmes repoussés à coups de canon, parce qu’ils
1 Cor. xI, 6.
3 Luc. XIX, 44.
* Maquas ou mieux Maquaas et Maqtuois d’après un manuscrit antographe du P, Jogues, était le nom donné par les Hollandais aux [roquoi leurs plns proches \ oisins, que les Français nommaient Agniers.
Anglais les appellent Mohawks.
‘“ se comportaient comme des ennemis. Alors ils déclarèrent “ que si quelque Français tombait entre leurs mains, ils le tour- ‘“ menteraient aussi cruellement que les autres prisonniers, et “ qu'ils le brûleraient à petit feu.
‘“ Les Supérieurs, informés de tout cela, et connaissant les ‘“ dangers qu’on pouvait rencontrer dans ce voyage, nécessaire ‘à la gloire de Dieu, me proposèrent de m’en charger, en me “ laissant cependant la liberté de l’accepter ou de le refuser. ‘“ Je ne voulus faire aucune observation, et je reçus de mon ‘“ plein gré et de bon cœur, cette mission d’obéissance et de “ charité. Je savais qu’en la rejetant, je la ferais retomber sur ‘ quelque autre bien meilleur que moi.
“ Nous partimes donc du port de Sainte-Marie des Hurons, “et après avoir éprouvé bien des craintes, des dangers, des ‘“ avaries et même quelques naufrages, nous arrivâmes enfin en “ bonne santé à la Conception de la bonne Vierge Marie, “ trente-cinq jours après notre départ. Là se trouve une habi- ‘ tation, ou une colonie des Français, nommée Z7or5-Rivières, ‘à cause d’une très-belle rivière qui coule tout auprès, et se 0 | “ décharge par trois embouchures dans le grand fleuve Saint- Un ‘“ Laurent. Nous rendîmes à Dieu les actions de grâces que 0 ‘“ nous lui devions, et nous nous arrêtâmes là et à Québec ÿ | ‘ environ quinze jours. 6h |
‘“ Les affaires qui nous avaient amenés étant terminées, nous ‘“ reprîmes la route des Hurons le second jour d'août, après ‘ ‘“ avoir célébré la fête de notre Père Saint Ignace.
“ Il n’y avait que deux jours que nous étions partis, lorsque | “ quelques-uns de nos voyageurs remarquèrent, le matin, sur ni ‘“ le rivage, des traces d'hommes toutes récentes ; et comme 1 “les uns soutenaient que c’étaient des traces d’ennemis, et M ‘“ d’autres, que c’étaient des traces d'amis, Eustache Ahatsistari, ‘“ qui par ses faits d'armes avait mérité d’être placé à la tête, “ leur dit : ‘ Ennemis ou non, je crois qu’ils ne sont pas plus ‘“ de trois canots ; notre nombre ne nous permet pas de ‘“ craindre cette poignée d'hommes.” Nous étions quarante, ‘“ car plusieurs autres s'étaient joints à nous.
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“ Nous continuons donc notre chemin ; mais à peine avons- “ nous fait un mille, que nous tombons au milieu des ennemis. ‘“ Ils étaient soixante-dix guerriers, dans douze canots. Divisés “en deux bandes, ils nous attendaient sur les deux rives du ‘ fleuve, cachés dans ler herbes et les roseaux.
‘“ Quand nous arri: , au lieu où ils avaient dressé leur ‘“ embuscade, ils tir, sur nous avec des fusils, dont ils ‘ étaient presque tous armés. Ils ne tuèrent personne. Cette ‘“ première décharge mit en fuite la plus grande partie des ‘ Hurons, qui abandonnèrent leurs canots (nous longions la “ côte pour éviter le courant), et qui cherchèrent leur salut au ‘ milieu des bois.
“ Nous restâmes quatre Français, et un petit nombre d’autres “ chrétiens ou catéchumènes. Après nous être recommandés ‘ à Dieu, nous nous mîmes en devoir de résister : mais n'étant “ que douze à quatorze contre trente, nous fûmes accablé: ‘ par le nombre. Nous combattions cependant bravement ‘ jusqu'alors ; mais à la vue de nouveaux canots ennemis, qui ‘“ accouraient de la rive opposée, mes compagnons perdirent “ courage et s’enfuirent. Un des Français, nommé René ‘“ Goupil, qui se faisait remarquer par son courage, fut pris ‘ alors avec quelques Hurons.
‘“ Pour moi, témoin de tout, je ne voulais ni ne pouvais fuir. ‘ Comment fuir en effet nu-pieds 1 ? Comment me résoudre à “ abandonner ce bon Français, les autres Hurons captifs, et ceux “ qui allaient le devenir, et dont plusieurs n'étaient pas bapti- “sés? Cependant, comme les ennemis, pour poursuivre les “ fuyards, m’avaient laissé sur le théâtre du combat, j'appelai ‘“ un de ceux qui veillaient à la garde des prisonniers, et le “ priai de m’adjoindre au Français déjà pris, lui faisant com- ‘“ prendre qu’étant son compagnon de voyage, je voulais par- ‘“ tager ses périls et sa mort. Cet homme, comme saisi de ‘ frayeur, et pouvant à peine ajouter foi à mes paroles, s’appro- ‘“ cha de moi, et me réunit aux autres captifs.
+ C'était un usage chez les Sanvages de quitter les chaussures ep entrant dans les canots, afin de n’y introduire aucune saleté.
“ Je dis alors à René : ‘“ Mon bien cher frère, les desseins “ de Dieu sur nous sont bien mystérieux ; mais Z7 es le maître ; “ Ja fait ce qu'il a jugé meilleur \ ; Il a accompli sa volonté ; “ que son saint nom soit béni à jamais ? /
“ Le bon jeune homme se jette à genoux et se confesse ; “ après lui avoir donné l’absolution, j'approchai des autres “ captifs hurons. Je les instruisis d’abord ; ensuite, je les ‘# baptisai. Comme il en arrivait toujours de nouveaux, qu'on ‘ avait arrêtés dans leur fuite, mon travail ne discontinuait pas.
‘# On amena enfin l’illustre chef chrétien, Eustache Ahatsis- “tari. En me voyant il s’écria: ‘O mon Père, je t'avais juré ‘“ que Je vivrais et mourrais près de toi; nous voilà bien réu- “ nis. Je ne sais ce que je répondis à ces touchantes paroles,
‘“ tant mon âme était abattue par la douleur.
“ Le dernier qu'on amena fut Guillaume Couture, qui était
“ descendu avec moi de chez les Hurons. Quand il vit le “ désordre général, il suivit les autres dans les bois. Comme il ‘ était jeune, plein d’ardeur et d’agilité, il se trouva bientôt #“ loin des ennemis. Tout-à-coup jetant les yeux autour de lui, “et ne me voyant pas: ‘ Comment ai-je pu, se dit-il à lui- ‘“ même, ‘abandonner mon Père chéri, et le laisser exposé à la ‘ rage des Sauvages ? Comment ai-je pu fuir sans lui? Quoi! # l'abandonner ? Jamais.” Et aussitôt retournant sur ses pas, il ‘ vint lui-même se livrer à ses ennemis. Plût à Dieu qu'il eût “ échappé et qu’il ne fût pas venu augmenter le nombre des
‘“ infortunés ! En pareille circonstance, ce n’est pas une conso-
“lation d’avoir des compagnons, surtout quand ce sont des
‘“ personnes qu’on aime comme soi-même. Mais tels sont les
“ hommes, qui bien que séculiers et sans motif d'intérêt ter-
‘“ restre, se consacrent chez les Hurons au service de Dieu et
‘“ de la Compagnie de Jésus.
‘“ On s’imaginera difficilement le nombre et la rigueur des
“ supplices qu’il endura. La haine des ennemis contre les
‘“ Français et surtout contre ce jeune homme, qui dans le com-
? 1 Reg. VIN, 15.
? Job. 1, 21.
“ bat avait donné la mort à un de leurt chefs, avait pris un ‘“ nouveau degré de fureur. Ils le dépouillèrent entièrement, “ lui arrachèrent les ongles avec cruauté, lui broyèrent les “ doigts avec leurs dents, et lui passèrent une épée à travers “]a main droite. Le souvenir des souffrances de Notre Sei- # gneur, m’a-t-il dit depuis, lui fit supporter avec grande joie “ cette doulenr, quoiqu'’elle fût atroce.
“ Aussitôt que je l’aperçus lié et dépouillé de tout vêtement, “ je ne puis me retenir, et 4issant là mes gardiens, je traversai “ la troupe des ennemis qui le conduisaient ; je l’embrassai “ tendrement, et l’exhortai à offrir à Dieu toutes ses douleurs “ pour son salut et celui de ses bourreaux.
‘“ Les Sauvages parurent d’abord surpris de ma démarche, “ mais aussitôt, reprenant pour ainsi dire leur férocité, et ral- “ lumant leur fureur, ils me repoussèrent, en me frappant à “ coup: de poings, de bâtons et de massues, et me laissèrent “ à demi-mort. Deux Sauvages me traînèrent au lieu où j'étais ‘“ d’abord.
# Milton el ARTE