SUPPLICE DU PÈRE JOGUES
“ Je commençais à peine à reprendre haleine, lorsque “ d’autres Iroquois, à leur retour, m'arrachèrent presque tous
“ les ongles avec leurs dents, et mâchèrent aussi mes deux index ‘en me causant d'affreuses douleurs. Ils traitèrent de la même manière René Goupil, mais ils ne firent aucun mal aux ‘“ autres prisonniers hurons.
‘“ Quand tous les Iroquois qui poursuivaient les Hurons furent revenus, après en avoir tué deux, ils nous transportèrent sur l’autre rive du fleuve !, et partagèrent entr'eux le ‘ bagage des douze canots. Le butin était assez considérable, “ car outre ce que chaque Français apportait pour lui-même, nous avions vingt paquets renfermant beaucoup d'objets d'église, et de plus pour les missionnaires, des habits, des livres, et autres choses, que notre pauvreté chez les Hurons ‘“ rendait vraiment précieuses.
‘ Pendant qu'ils faisaient ce partage, je baptisai ceux qui ‘“ étaient suffisamment instruits. De ce nombre était un vieil- “ lard octogénaire ?, Quand ensuite on voulut le faire entrer dans un canot pour suivre les autres, il dit à ses bourreaux : ‘ À mon âge, comment puis-je aller dans un pays lointain et étranger ? Non, je mourrai ici.” Et en effet, il reçut le coup “ de la mort là où il venait d'être baptisé.
‘“ Les Iroquois poussèrent un grand cri de joie, comme des vainqueurs maîtres du butin %, et nous firent prendre avec eux ‘ le chemin + de leur pays. Nous étions vingt-deux captifs ; “ trois d’entre nous avaient reçu la mort.
‘“ Dans ce voyage, qui dura treize jours, nous avons vrai: ment beaucoup souffert, avec la grâce de Dieu, entr'autres choses la faim, la chaleur, les menaces, et la haine cruelle
! Ce lieu, d’après un ancien manuscrit, était près de Sorel. Les Iroquois, selon leur coutume, gravèrent sur les arbres l’histoire de lenr triomphe. A l’aide de ces lignes grossières et hiéraglvphiques, ils faisaient connaître le nombre et la qualité des captifs, Îl était facile de distingner le P, Jogues parmi eux. Les Chrétiens qui trouvèrent, peu après, ce triste monument, voulurent en perpeimer et en sancti-
er le souvenir, en élevant une croix au même lieu, Il était juste que
l’étendard des prédestinés marquât la route de ces héros de la Foi. Il ne reste plus aujourd’hui de traces de ce pieux monument,
? Il se nommait Ondouterraon.
9 Jsai, 1X, 8,
+ Ils remontèrent la Rivière de Sorel, pendant longtemps nommée Rivière des D'oqueis.
‘“ des Sauvages et les très-vives douleurs de nos plaies encore ‘“ ouvertes et envenimées, dans lesquelles se formaient déjà ‘“ des vers.
“ Nos bourreaux prouvaient bien leur barbarie quand, “ nous voyant épuisés par cinq ou six jours de marche, ils “ s'approchaient de nous de sang-froid, pour nous arracher les “ cheveux et la barbe, et enfoncer profondément leurs ongles “ toujours très-aigus, dans les parties du corps les plus délicates “et les plus sensibles à la moindre piqûre. Mais mon cœur “ souffrait bien plus encore, quand je contemplais cette marche “ funèbre de chrétiens, parmi lesquels se trouvaient cinq “ anciens néophytes, et les principaux soutiens de l'Église ‘ naissante des Hurons.
‘“ Une ou deux fois, je l’avouerai avec simplicité, je ne pus “ retenir mes larmes. J'étais affligé de leur sort et de celni “ de mes compagnons, et l'avenir me remplissait d'inquiétude. “ J'y voyais en effet les Iroquois mettre une barrière au pro- “ grès de la foi chez un grand nombre d’autres peuples, à moins ‘ d'une intervention toute spéciale de la divine Providence.
‘“ Le huitième jour nous rencontrâmes une bande de deux “ cents Sauvages, en marche pour la guerre. Ils nous accueil- “ lirent ave le préjugé qu'il faut préluder à la guerre par la “ cruauté, et que celle-ci est la mesure du succès de l’autre. “ [ls rendirent d’abord grâce au soleil, qu’ils regardent comme “le Dieu des combats, et félicitèrent leurs compatriotes par ‘“ une bruyante décharge de fusils. Puis ils coupèrent tous ‘“ des bâtons dans la forêt voisine, pour se mettre en état de ‘ nous recevoir.
‘“ Aussitôt que nous eûmes mis pied à terre, ils se rangèrent ‘sur deux haies, et nous accablèrent tellement de coups, que ‘“ me trouvant le dernier, et par là même plus exposé, je tombai accablé par leur nombre et leur cruauté, au milieu du chemin pierreux qui conduisait à la colline, sur laquelle ils avaient élevé une estrade. Je crus que j'ailais mourir au “ milieu d’un pareil traitement. Aussi, soit faiblesse, soit lâche- “té, je ne me relevai pas.
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“ Dieu seul, pour l'amour et la gloire de qui il est honorable “et doux de souffrir ainsi, sait combien de temps et avec ‘“ quelle barbarie ils me frappèrent.
“ Une cruelle compassion les fit s'arrêter enfin pour n’em- ‘“ mener vivant dans leur pays. Ils me portèrent sur l’estrade, ‘“ à moitié mort, et tout couvert de sang. Quand ils me virent ‘“ reprendre un peu mes sens, ils me firent descendre pour m’ac- “ cabler d’injures, d’invectives et d’une grêle de coups sur la ‘ tête, sur le dos et sur tout le corps.
“ Je ne finirais pas, si je voulais raconter tout ce que nous ‘“eûmes à souffrir, nous autres Français. Ils me brûlèrent un “ doigt et en broyèrent un autre avec leurs dents. (Ceux qui “ l'avaient déjà été une fois, furent encore tordus avec violence, “ de telle sorte qu'après leur guérison, ils sont restés horrible- ‘“ ment difformes. Le sort de mes compagnons ne fut pas
‘“ meilleur. DO ‘“ Dieu nous fit bien voir qu’il prenait soin de nous, et qu’il Ho.
‘“ voulait nous éprouver, et non nous décourager. En effet, Lt
‘un de ces Sauvages insatiable de sang et de cruauté, vint à Li
‘“ moi, qui me tenais à peine sur mes jambes, et me saisissant le
‘“ nez d’une main, il se prépara à le couper avec un grand cou- u
“ teau, qu'il avait de l’autre main. Que faire ? Persuadé que j'al- tit
“ais être bientôt brûlé à petit feu, j'attends immobile, me 1