‹ Les Jésuites-martyrs du Canada [microforme]Chapitre 51 sur 73 · SR DE · texte numérisé non relu

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“ semblables, comme aussi à étudier la langue de mon mieux. ‘“ (car qu'est-ce qu’une étude sans écriture ?) quand, après ia ‘“ fonte des neiges au milieu de mars, les Sauvages me condui- ‘“ sirent avec eux à la pêche.

“ Nous partimes donc, un vieillard, une femme âgée, un ‘“ jeune garçon et moi; nous nous arrêtâmes sur les bords #“ d'un lac à quatre journées de marche. Nous ne primes que “très-peu de petits poissons ; on mélangeait ordinairement ‘“ leurs intestins avec notre farine de blé d’Inde pour l’assaison- ‘“ ner, car on gardait le poisson même pour le porter au village.

‘“ L’habitude, la faim, le défaut de vivres meilleurs, m’avaient ‘“ rendu cette nourriture, je ne dirai pas agréable, mais tolé- “ rable. Il en était de même des intestins à moitié pourris “ des cerfs, qu’ils mêlent avec le sang et une partie des excré- ‘“ ments, des champignons cuits à l’eau, des coquillages gâtés, “et des grenouilles qu’ils mangent toutes entières avec la “ tête et les pattes, sans les écorcher, ni les vider.

‘“ Combien de fois je me suis arrêté dans ces lieux déserts ‘et sur le bord des eaux, comme les Israélites sw /a rive “ des fleuves de Babylone, et j'ai versé des larmes au souvenir de ‘ Sion, non seulement de cette Sion triomnhante dans les ‘ Cieux, mais de cette Jérusalem de la terre, où Dieu est ‘“ connu et loué ! Combien de fois aussi, sur cette terre étran- “€ gère, j'ai chanté les cantiques du Seigneur À, et les montagnes “et les forêts retentissaient des louanges de leur Créateur, “ qu’elles n'avaient jamais entendues ! Combien de fois j'ai ‘“ gravé le nom de Jésus sur les arbres élevés de ces forêts ‘“ séculaires, afin que les démons qui tremblent en l'entendant “ prononcer, prissent la fuite en le voyant! Combien de “ fois j'ai formé sur eux, en découpant leur écorce, la sainte “ croix de mon Sauveur, afin que sa vue mît le démon en fuite, “et que par elle, Ô mon Seigneur et mon Roi, ous puissiez ‘ gégner au milieu des ennemis de votre croix, les hérétiques, “les païens, habitants de ces contrées, et les démons qui en “ sont depuis si longtemps les maîtres !

3 Ps. 136, 1.

“ Je me réjouissais de ce que Dieu eût permis que je fusse “ conduit dans cette solitude, à l'époque où l'Église rappelle à | “ses enfants les souffrances de leur Sauveur. Je pouvais | “ainsi plus à loisir me retracer les détails de sa Passion, ses | ‘“ a nertumes et son fiel, et sécher de douleur à ce souvenir. | ME

‘“ Aussitôt donc que j'avais terminé le travail que je devais “à mes maîtres, comme serviteur des Sauvages, je passais “ presque tout mon temps, loin de la cabane, aux pieds d’une | “ croix, que j'avais tracée sur un pin élevé ; mais on ne me | “ laissa pas longtemps jouir de ce saint repos. J'avais déjà “ passé trop de jours sans mes angoisses ordinaires.

“ Le lundi de la Semaine sainte, un Sauvage de notre village “ vint nous trouver. Voici à quelle occasion. Dix Iroquois, | “ parmi lesquels était le fils de celui qui m'avait coupé le L| | “ pouce, et dans la cabane de qui je demeurais, étaient partis “ pour la guerre au milieu de l'été. On n'avait eu aucune “ nouvelle d’eux ni pendant le reste de l'été, ni pendant l’au- “ tomne, ni pendant tout l’hiver. Ils étaient déjà regardés ‘ comme morts, et des guerriers des nations voisines avaient il ‘“ même répandu le bruit, qu’ils avaient été victimes de la “ cruauté de leurs ennemis. Mais pendant notre absence on 1 ‘ amena, au commencemeni du printemps, un prisonnier. fl ‘ Interrogé sur leur sort, il répondit que le fait était vrai, et | “ qu'ils avaient été mis à mort. N'ayant plus alors aucun 4 ‘“ doute, ils immolèrent aussitôt ce prisonnier aux mânes du n'o ‘ jeune homme, fils du maître de la cabane ; mais cette victime 4! “ne paraissait pas assez noble aux yeux du père désolé ; il Pi “ voulut aussi me sacrifier.

‘ On vint donc me chercher au lac où nous étions, pour ‘ me réunir à cette première victime et compenser ainsi la “ mort du guerrier. C’est ainsi que l'avaient décidé une ou f

SRE

; | ‘“ deux femmes et un vieillard décrépit. | {1 1 fé ‘“ poursuivis. Ils donnaient pour prétexte que les ennemis Î 1

‘“ étaient en campagne. Nous arrivâmes au village le Jeudi | ‘ saint, vers le soir. “

| | .“ Nous partons le lendemain, comme si nous eussions été En } | Î Î

“ Le jour suivant, le dernier de la vie de mon Sauveur, eût ‘ aussi terminé la mienne, si le Seigneur qui, en ce jour, m'avait “ donné par sa mort la vie de l’âme, n’eût pas voulu me con- ‘“ server la vie du corps.

‘“ Ce jour-là donc, où je devais être mis à mort, il courut “ d'abord un bruit vague, dont on ignorait la source, que ceux “ que l’on croyait perdus vivaient encore, ensuite qu’ils s'étaient “ réunis à une autre bande et qu’ils amenaient vingt-deux pri- ‘“ sonniers.

‘“ Dieu déjoua ainsi les cruels projets des Sauvages, et m’ap- “ prit à reconnaître le soin qu'il prenait de moi, afin de w’obliger “à me jeter tout entier dans son sein }, sachant bien qu’il ne “ me /arsserait pas tomber à terre.

4 Échappé à ces périls et à bien d’autres, j'éprouvais natu- “ rellement une certaine joie ; mais elle ne m’empêchait pas de ‘“ gémir, en me voyant toujours exposé à de nouvelles douleurs “et à de très-cruels tourments, et condamné à une vie plus “ pénible que mille morts.

‘“ Je ressentais seul le contre-coup des succès ou des revers “ de ces Sauvages. Quelqu'un tombait-il sous le fer de l’en- ‘“ nemi, on me demandait aussitôt comme victime pour ses ‘“ mânes. Amenait-on quelques prisonniers, après en avoir tué ‘“ d’autres, selon la coutume, comme c’étaient des Français ou “ des amis des Français, mon cœur était toujours en proie à “ une grande douleur. J'aimais donc par choix les lieux retirés “et solitaires où, loin des habitations, je n'étais pas le triste ‘ témoin de la cruauté ordinaire de ces barbares, et où je pou- “vais m'occuper de Dieu avec plus de liberté et d’ardeur ; “ mais sachant bien que Lia, quoique chassieuse, éfait plus “ féconde, et avait eu plus d'enfants que Rachel, et me rappe- “ lant de plus l'esprit de notre Société, qui veut qu’on préfère “le salut du prochain à ses propres consolations, je restais “ volontiers dans la cabane. Non-seulement je trouvais dans ‘““le village plus de facilité pour étudier la langue, mais je “ pourvoyais mieux au baptême des enfants et au salut des

} 1 Pet, v, 6,

“ adultes. Quand je m’absentais, j'avais À gémir ordinairement “ en apprenant qu’un adulte était mort sans instruction ou un ‘“ enfant sans baptême.

‘# Nos Sauvages revenaient donc cette fois de la guerre avec “ trente-deux prisonniers. Six d’entre eux appartenaient à une “ nation avec laquelle ils n'avaient jamais été en guerre ; néan- ‘“ moins, contre tout droit et toute justice, on les accabla de “ coups de bâton, et l’on mutila leurs doigts, selon la coutume. ‘“ Cinq autres furent destinés à la mort ; les autres, c’est-à-dire “les femmes et les enfants, furent réservés pour l'esclavage. “ Leur salut m'inquiétait, car je ne savais pas leur langue. ‘“ Cependant, avec l'assistance d'un Sauvage, qui parlait le “ huron, je parvins avec la grâce de Dieu à les instruire, et à “les baptiser avant leur exécution, qui eut lieu pendant les “ fêtes de Pâques.

‘“ Ce hideux spectacle se renouvela encore à la Pentecôte. ‘ On amena d’autres captifs, c’est-à-dire, trois femmes et quel- ‘“ ques enfants ; car les hommes avaient été tués dans le combat. ‘# Ces infortunées, dépouillées de leurs vêtements, furent muti- “ lées et accablées de coups à l'entrée du village. L’une d'elles ‘ fut même, contrairement à l'usage, brûlée sur tout le corps et “ jetée ensuite dans un vaste bûcher.

“ Je fus témoin pour la première fois de ce fait digne de re- “ marque ; chaque fois qu’on appliquait le feu à cette femme ‘“ avec des torches ardentes, un des anciens disait à haute voix : # “Démon Aireskoï, nous t’offrons cette victime, que nous brû- “ lons en ton honneur ; rassasie-toi de sa chair, et rends-nous “ encore vainqueurs de nos ennemis. Son corps, coupé par “ morceaux, fut porté dans les différents villages et dévoré par ‘“ les Sauvages.

‘“ Au milieu de l’hiver, ils s'étaient reproché d’avoir traité ‘“ quelques captifs avec trop de bonté et de ne s’être pas nourris ‘“ de leur chair. Aussi, dans le sacrifice solennel de deux ours “ qu'ils offrirent à leur démon, ils firent entendre ces paroles : ‘“ “Tu nous punis justement, démon Aireskoï, puisque depuis ‘“ longtemps, nous n’avons pas fait de prisonniers. (Pendant

# l'été et l'automne ils n'avaient pris aucun Algonquin, ce sont “ leurs ennemis proprement dits.) ‘ Nous t'avons offensé en ne ‘“ mangeant pas les derniers captifs que nous avons immolés. “ Si nous en prenons d’autres, nous te promettons de les man- ‘ ger, comme nous allons manger ces deux ours.” Ils accom- ‘“ plirent leur promesse. “ J'ai baptisé cette femme en lui portant à boire sur son “bûcher. J'avais essayé en vain de le faire auparavant. “ La veille de la Nativité de Saint-Jean-Baptiste, dont il est “ écrit : Plusieurs se réjoutront à sa naissance À, l'arrivée de onze “ captifs hurons et d’un français vint mettre le comble à mes ‘“ douleurs ordinaires. Je ne parle pas de trois autres, que les ‘ Sauvages avaient tués et dont ils apportaient les chevelures, ni ‘“ de dix Hurons, parmi lesquels on comptait quelques-uns de “# nos plus illustres chrétiens, lesquels, trompés perfidement par ‘“ des dehors d'amitié, furent ensuite massacrés. “ Je ressentais bien alors le châtiment, que méritaient mes “ péchés, et que Dieu avait annoncé à son peuple, en disant : “€ Les solennités de vos néoménies et vos fêles seront changées en “ jour de deuil et d'afliction ?. En effet, aux fêtes de Pâques, “ de la Pentecôte et de la Nativité de Saint Jean-Baptiste, je ‘# me suis vu accablé de nouvelles douleurs, qu'augmenta beau- ° coup depuis la défaite de cent Hurons, dont une partie fut “€ livrée aux flammes chez les nations voisines, après avoir passé “ par toutes les horreurs de tourments cruels. Infortuné que “je suis ! suis-je donc né pour voir le malheur de mon peuple 3 ? Au milieu de ces poignantes angoisses intérieures, et d’autres ‘“ semblables, mon âme se consume dans la douleur et mes jours “ dans les gémissements 4. Le Seigneur m'a frappé à cause de (mes iniquités, et il a fait dessécher mon âme, comme l’'araignée 5. “ Jl m'a rassasié d'amertume et abreuvé d'absinthe. Le consola- ? Luc. 1, 4.

? Amos. VIII, 10, 5 1 Mach. 11, 7.

«+ Ps. 30, 11.

5 Ps, 88, 12.

«leur qui pouvait me soulager s'est éloigné de moi \ ; mais au “ milieu de tous ces maux nous triomphons, et avec la grâce de “ Dieu, nous triompherons par la force de celui qui nous a aimés 2, ‘€ et dans l'attente de celui qui doit venir et qui ne tardera pas *, “ jusqu'à ce qu'arrive mon heure comme celle du mercenaire %, ou “que mon changement s'accomplisse 5,

‘“ Quoique bien probablement je puisse prendre la fuite, si je ‘“ le veux, soit par la colonie des Européens, ou par le moyen ‘ des autres Sauvages nos voisins, cependant je suis bien résolu, ‘ avec :la grâce de Dieu, de vivre et de mourir sur cette croix, ‘où le Seigneur m'a attaché avec lui. Autrement qui pourra ‘ consoler et absoudre les captifs français ? Qui rappellera aux ‘“ Hurons chrétiens leurs devoirs? Qui instruira les nouveaux “ prisonniers, fortifiera dans les tourments et baptisera les mori- ‘“ bonds? Qui pourvoira au baptême des enfants et à l’instruc- “tion des adultes ?

‘“ Ce n’est certainement que par une permission particulière “ de la bonté de Dieu que je suis tombé entre les mains de ces “ Sauvages, tandis que leur haine pour la religion, et la guerre “ cruelle qu'ils faisaient aux autres Sauvages, et aux Français ‘ à cause d’eux, fermaient à la foi l'entrée dans ces pays ; c’est ‘“ encore un effet de sa volonté que ces Iroquois m'ont, comme ‘“ malgré eux, conservé la vie jusqu’à présent, afin que tout in- ‘“ digne que j'en suis, je puisse instruire, éclairer dans la foi, et “’baptiser tous ceux qui étaient prédestinés à la gloire.

‘“ Depuis ma captivité, j'ai régénéré dans les eaux sacrées “ soixante-dix personnes, enfants, jeunes gens et vieillards de “ cinq nations et de langues différentes, pour que chaque tribu, ‘ chaque langue, chaque peuple soit représenté devant l Agneau T.

‘ Voilà pourquoi je fléchis, chaque jour, Ze genou devant le

1 Lament. 111, 15.

* Rom. Vi, 37.

4 Hebr. x, 87.

< Job. vit, 1.

5 Job. x1v, 14.

6 Gal. ii, 19.

* Apoc. vai, 9.

44 Seigneur et le Père de mon Seigneur À, pour que, si sa gloire “le demande, il fasse évanouir les projets des Européens et “ des Sauvages qui songent ou à m'arracher à mon exil, ou à ‘“ me rendre à mes frères. Plusieurs en effet ont parlé de ma “ délivrance, et les Hollandais, chez qui je vous écris, ont “ fait des offres généreuses, et en font encore pour ma rançon “et celle de mes compagnons. Je les ai visités deux fois, “et ils m'ont toujours reçu avec bonté. Ils ne négligent “rien pour obtenir notre rachat. Ils vont même jusqu’à “ combler de présents les Sauvages chez qui je vis, pour qu'ils ‘“ me traitent avec douceur.

“ Mais je commence à me lasser d’une lettre si longue et si ‘“ diffuse.

“ Je conjure donc Votre Révérence de vouloir bien, malgré ‘“ mon indignité, me regarder toujours comme son enfant. “ Sauvage par mes habitudes et mon vêtement, et vivant même ‘“ presque séparé de mon Dieu dans une vie si agitée, je veux “ cependant mourir, comme j'ai toujours vécu, enfant de la “ sainte Église romaine, et membre de la Compagnie de Jésus.

“ Demandez pour moi à Dieu, dans vos saints sacrifices, “ qu'après avoir mal profité jusqu’à ce jour, de tant de secours “ qu'il m’a offerts pour arriver à la plus haute sainteté, je ne ‘“ perde pas la dernière occasion qu’il me présente. Votre ‘“ bonté ne refusera pas cette grâce à la prière suppliante de ‘“ votre enfant.

“ La vie que je mène est bien triste, et toutes les vertus y sont ‘en danger : la foi au milieu des ténèbres si épaisses de l’'infi- “ délité ; l'espérance dans des épreuves si longues et si dures ; “ la charité en présence d’une si grande corruption, et dans la “ privation de tous les sacrements. Si la chasteté ne trouve pas “ ici de dangers du côté des délices, elle en rencontre dans ce ‘“ mélange et cette familiarité des deux sexes, dans cette liberté ‘“ absolue laissée à chacun de tout dire et de tout faire, et ‘“ surtout dans les nudités continuelles. Bon gré mal gre, il ‘“ faut souvent voir ici ce que l’on cacherait ailleurs, non-seule-

3 Epb. ui, 14.

# mentaux regards des curieux, mais même de qui que ce soit.

# C'est pourquoi je pousse tous les jours des gé:nissements “ vers mon Dieu, pour qu'il ne me laisse pas sans secours au “ milieu des morts \, et je lui demande de faire en sorte que, “ malgré toutes ces impuretés et le culte idolâtrique rendu au “ démon, où il m'a exposé seul et sans défense, mon cœur “peste pur àuns ses justifications 2 ; afin que, lorsque le bon “ Pasteur rassemblera les tribus dispersées d'Israël 5, il nous “ relire du milieu des nations pour bénir son saint Nom 4.

‘ Fiat ! Fiat!

“ Permettez-moi de prier Votre Révérence de saluer tous mes ‘“ RR. PP. et mes très-chers frères, que je chéris et que je res- “ pecte tous en Notre Seigneur, et de me recommander à leurs “ prières.

‘“ À la colonie de Renselaerswich 5, dans la Nouvelle-Bel- “ gique, le 5 août de l’année 1643.

“ Votre très-humble serviteir et fils en J.-C.

“ Isaac Jocuss, S. J.”

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