MORT DU PÈRE JEAN DE BRÉBEUF ET DU PÈRE GABRIEL LALEMANT
S 1. Prise des bourges de la mission de Saint-Ignace.
Dieu semblait avoir fixé cette époque pour la fin de la mission des Hurons, et pour la mort de celui qui l'avait fondée. C'était, comme nous l'avons dit, le P. de Brébeuf ; et sa mort fut comme le signal de la ruine totale de cette nation.
La Foi avait alors conquis presque tout ce pays, et partout on en faisait profession publique. Non-seulement les simples
: Les premiers missionnaires revenus au Canada étaient arrivés en
? L'auteur fait allusion à différentes apparitions de ce serviteur de Dieu après sa mort; le Père Ragueneau en rapporte plusieurs dans sa Relation de 1649.
# Quoy qu’il en soit, il nous a laissé après s0y l'exemple de toutes ses vertus, et à tous les Sauuages mesme infideles, une affection si tendre pour sa memoire, que ie puis dire en vérité, qu’il a ravy lecœur de ceux qui iamais l’ont connu. (Æel.)
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particuliers, mais les capitaines eux-mêmes, étaient devenus en même temps ses fils et ses protecteurs. Les superstitions, que l'on voyait jusque là régner sur les esprits, commençaient à perdre tellement dans l'opinion, qu'un infidèle du village de la Conception, ayant demandé qu’on lui fit une de ces cérémonies pour obtenir sa guérison, ne put jamais, malgré la considération dont il jouissait, trouver personne qui voulût s’en charger.
Les persécutions contre les missionnaires avaient cessé depuis quelque temps, et les malédictions contre la Foi s'étaient changées en bénédictions. On peut dire que ces Sauvages étaient déjà presque mûrs pour le ciel, et qu'il ne fallait plus que la faux de la mort, pour mettre cette belle récolte en sûreté dans le greniers du paradis. Ce fut là notre unique sujet de consolation au milieu de la désolation générale de ce pays.
Déjà les épreuves et les calamités avaient accompagné la Foi, quand elle pénétra chez eux ; elles ont grandi avec elle ; et lorsqu'il semblait que cette sainte Foi était en paisible possession de toute la contrée, les eaux de la tribulation l'envahirent de telle sorte, que cette malheureuse chrétienté se considérer comme ballottée sur une mer orageuse, et dire avec larmes : Za tempête m'a submergée À,
Deux ou trois bourgs sur la frontière étaient déjà tombés au pour ‘: de l'ennemi; les autres paraissaient à l'abri d’une attaque; mais dans l'hiver de 1649, plus de mille Iroquois, franchissant une distance de plus de 600 2 milles, vinrent si secrètement à travers les forêts, qu’à l'aube du jour, le 16 mars, ils se montrèrent à l’improviste aux portes du premier fort des Hurons, nommé Saint-Ignace.
Son site et les fortifications, que nous y avions fait élever, le rendaient imprenable pour des Sauvages ; mais comme les habitants ne se doutaient de rien, et que le plus grand nombre des guerriers étaient allés, les une à la recherche de l’ennemi,
1 Ps, 60, 9.
? L’ignorance, où se trouvait nécessairement notre auteur, de la distance exacte des cantons iroquois, exc ,8e l’inexactitude de ce chiffre. Le canton iroquois le plus éloigné n’était qu’à 450 milles des Hurons; le plus rapproché était à 180 milles environ,
les autres à la chasse, les Iroquois purent facilement s’'approcher à la faveur de la nuit et y pénétrer même à l'aurore, au moment où tout le monde était encore plongé dans le sommeil.
Ils trouvèrent si peu de résistance qu'ils perdirent à peine 15 ou 16 de leurs guerriers. Une grande partie des habitants reçut alors la mort ; d’autres furent faits prisonniers, et réservés pour être les victimes de leur cruauté accoutumée,
Trois personnes parvinrent seules à s'échapper, à moitié vétues, et allèrent donner avis au village voisin nommé Saint- Louis et distant seulement de trois milles.
Les capitaines firent aussitôt partir les femmes et les enfants, avec ce qu'ils avaient de plus précieux, et engagèrent nos Pères à les suivre dans leur fuite, vu qu’ils ne pourraient pas manier l'épée et le mousquet.
Mais le P. de Brébeuf leur fit comprendre qu'il y avait alors quelque chose de bien plus nécessaire encore que les armes, c'était le recours à Dieu et aux sacrements, qu'eux seuls pouvaient administrer, Il résolut donc avec, le P. Gabriel Lalemant, son compagnon, de ne pas abandonner leurs ouailles jusqu’à la mort.
A l'exemple du P. Daniel, ils se mirent à parcourir le village, exhortant les Sauvages à recourir à Dieu, leur administrant le Sacrement de Pénitence, conférant le baptême aux malades encore païens et aux catéchumènes, en un mot, les confirmant tous dans la sainte Foi.
L'ennemi ne s'arrêta dans ce premier fort, qu’autant qu'il fallut pour pourvoir à la sûreté des prisonniers et de leurs gardiens. 11 marcha de là droit à Saint-Louis, qui n’avait pour toute défense qu’une centaine de guerriers, outre les vieillards et les infirmes. Ils résistèrent pendant quelque temps, et repoussèrent même le premier assaut en tuant environ trente hommes à l'ennemi ; mais les assaillants beaucoup plus nombreux, finirent par triompher de toute résistance, et renversèrent à coups de hache l'enceinte de pieux qui protégeait la place. Elle tomba ainsi au pouvoir des Iroquois avec tous ses guerriers ; ils y mirent aussitôt le feu, et tous les vieillards, tous les hom-
mes faibles et infirmes, qui n’avaient pu s'échapper en fuyant, devinrent ainsi la proie des flammes, au milieu même de leur village et dans leurs propres cabanes.
Le nuage de fumée, que nous vîimes de notre résidence !, située seulement à deux milles de là, nous avertit d’abord de ce désastre, et deux ou trois fuyards vinrent bientôt après confirmer la triste nouvelle.
Cependant l’Iroquois ne se reposa point après sa victoire ; mais pour répandre la terreur partout, avant qu'on pût réunir des forces pour lui résister, il parcourut tous les environs, frappant et tuant ce qu'il rencontrait, mettant le feu aux villages déjà abandonnés, et faisant croire par ces courses multipliées, qu’il avait une armée nombreuse, déterminée à ruiner complètement le pays.
Les femmes, les enfants et beaucoup de vieillards centenaires marchèrent sur la glace, pendant une nuit entière, pour se rendre chez la nation du Pétun, éloignée de plus de quarante milles. Leur récit exagéré sur le nombre et les forces de l’ennemi, y jeta l’épouvante parmi leurs hôtes.
Mais les Iroquois ne se contentèrent pas de cette victoire cruelle sur les Hurons ; ils résolurent de nous attaquer ici, et vinrent pendant la nuit pour reconnaître le terrain. Nous eûmes recours à Dieu ; nous mîmes en Lui toute confiance, et elle ne fut point déçue.
Environ deux cents Iroquois ‘s'étant avancés vers nous, comme un avant-garde, ils furent rencontrés par les Hurons, qui les défirent d’abord ; mais les Iroquois ayant reçu du renfort, revinrent à la charge, et passèrent presque tous les Hurons au fil de l'épée ou les livrèrent aux flammes avec leur cruauté ordinaire.
C'était la veille de la fête de Saint Joseph ; nous fîimes un vœu à ce glorieux Patron et nous éprouvâmes aussitôt l'effet sensible de sa protection.
Soudain la division se mit parmi nos ennemis, et ils furent saisis d’une terreur panique, qui leur fit croire qu’ils allaient
4 La résidence Sainte-Marie,
être cernés par une puissante armée. Z'Zmpie se mit donc a nt, Juir, sans être poursuivi, et nous fûmes sauvés ?.
$ 2. DE L'HEUREUSE MORT DU P. JEAN DE BRÉBEUF ET , DU P. GABRIEL LALEMANT 2,
Le vingtiesme iour du mesme mois nous eusmes asseurance du depart de l’ennemy ; ayant eu auant cela des nouuelles cer-
. taines par quelques captifs echappez, de la mort du Pere Iean dE de Brebeuf et du Pere Gabriel Lalemant, nous enuoyasmes vn de 4 de nos Peres et sept autres François, chercher leurs corps au ve lieu de leur supplice. Ils y trouuerent vn spectacle d’horreur, ées, les restes de la cruauté mesme, ou plus tost les restes de 1plè- l'amour de Dieu, qui seul triomphe dans la mort des Martyrs. ; Ie les appellerois volontiers, s’il m’estoit permis, de ce nom ren glorieux, non pas seulement à cause que volontairement, pour FR l'amour de Dieu et pour le salut de leur prochain, ils se sont Fante exposez à la mort, et à vne mort cruelle si iamais il y en eñt l'en au monde, ayans pû facilement et sans peché mettre leur vie ï en asseurance, s'ils n’eussent esté plus remplis de l'amour de FUS Dieu que d’eux-mesmes ; mais bien plus tost à cause qu’outre tb et les dispositions de charité qu'ils y ont apportées de leur part, PR la haine de la Foy et le mespris du nom de Dieu ont esté les e, €
motifs les plus puissans qui aient agi dans l’esprit des Barbares, pour exercer sur eux autant de cruautez que iamais la rage des tyrans en ait fait endurer aux Martyrs, qui ont triomphé de la vie et de la mort, dans le plus fort de leurs supplices.
Dès le moment qu'ils furent pris captifs, on les dépoüilla de leurs vestemens, on leur arracha quelques ongles, et l’accueil dont on les receut entrant dans le bourg S. Ignace, fut d’vne gresle de coups de bastons sur leurs espaules, sur les reins, sur les iambes, sur l'estomac et le visage, n’y ayant partie de leur corps qui n’eût deslors enduré chacune son tourment.
1 Prov. XXVIU, 1.
ge empruntons ce récit à la relation du P. Ragueneau (Relation,
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