‹ Les Jésuites-martyrs du Canada [microforme]Chapitre 56 sur 73 · DA · texte numérisé non relu

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MORT DES PP, LALEMANT ET pe BRÉBEUF.

iettant des souspirs à Dieu qu’il inuoquoit à son secours. Le Pere Iean de Brebeuf souffroit comme vn rocher, insensible aux feux et aux flammes, sans pousser aucun cry, et demeurant daus vn profond silence, qui estonnoit ses bourreaux mesmes ; sans doute que son cœur reposoit alors en son Dieu. Puis reuenant à soy, il preschoit à ses Infidèles, et plus encore à quantité de bons Chrestiens captifs qui auoient compassion de luy.

Ces bourreaux indignez de son zele, pour l’empescher de plus parler de Dieu ; luy cernerent la bouche, luy couperent le nez et luy arracherent les levres: mais son sang parloit bien plus haut que n’auoient fait ses levres, et son cœur n’estant pas encore arraché, sa langue ne laissa pas de luy rendre seruice iusqu’au dernier souspir, pour benir Dieu de ces tourmens et pour animer les Chrestiens plus puissamment quil n’auoit iamais fait.

En derision du sainct Baptesme, que ces bons Peres auoïent administré si charitablement mesme à la bresche et au plus chaud de la meslée, ces malheureux, ennemis de la Foy s’aduiserent de les baptiser d’eau boüillante. Tout leur corps en fut ondoyé plus de deux et trois fois, auec des railleries piquantes qui accompagnoient ces tourmens. ‘ Nous te baptisons, ” disoient ces miserables, “afin que tu sois bien-heureux dans le ‘ Ciel, car sans vn bon Baptesme on ne peut pas estre sauué.”

D’autres adioustoient en se mocquant: ‘“ Nous te traitons ‘# d’amy, puisque cause de ton plus grand bonheur là haut au ‘“ Ciel : remercie nous de tant de bons offices, car plus tu souf- “ friras plus ton Dieu t'en recompensera. ”

C’estoient des Hurons Infideles, anciens captifs des Iroquois, anciens ennemis de la Foy, qui autrefois ayant eu assez d’instruction pour leur salut, en mes-vsoient auec impieté, en effet pour la gloire dés Peres, mais il est bien à craindre que ce ne fust aussi pour leur propre mal-heur.

Plus on redoubloit ces tourmens, les Peres prioient Dieu que leurs pechez ne fussent pas la cause de la reprobation de ces pâuures aueugles, auxquels ils pardonnoïent de tout leur

cœur C'est bien maintenant qu’ils disent en repos: ous auons passé par le feu et l'eau et vous nous auez (6 mon Dieu) fait entrer dans le lieu de rafraichissement À, Lors qu'on les attacha au poteau, où ils souffrirent ces tourmens et où ils deuoient mourir, ils se mirent à genoux, ils l’'embrasserent auec ioye et le baiserent sainctement comme l’obiet de leurs desirs, de leurs amours et vn gage asseuré et le dernier de leur salut. Ils y furent quelque temps en prieres, et plus long- temps que ces bourreaux ne voulurent leur permettre.

Ils creuererit les yeux au Pere Gabriel Lalemant et appliquerent des charbons ardens dans le creux d’iceux.

Leurs supplices ne furent pas en mesme temps. Le Pere Iean de Brebeuf fut dans le fort de ses tourmens enuiron trois heures, le mesme iour de sa prise le 16 iour de Mars et rendit l’ame sur les quatre heures du soir. Le Pere Gabriel Lalemant endura plus long-temps, depuis les six heures du soir iusqu'enuiron neuf heures du lendemain matin dix-septiesme de Mars.

Auant leur mort, on leur arracha le cœur à tous deux, leur ayant fait vne ouuerture au dessus de la poitrine, et ces Barbares s’en repeûrent inhumainement, beuuant leur sang tout chaud, qu’ils puisoient en sa source d’vne main sacrilege. Estans encore tout pleins de vie, on enleuoit des morceaux de chair de leurs cuisses, du gras des iambes et de leurs bras, que des bourreaux faisoient rostir sur des charbons et les mangeoient à leur veuë.

Ils auoient tailladé leurs corps en diuerses parties et pour accroistre le sentiment de la douleur, ils auoient fourré dans ces playes des haches toutes en feu.

Le Pere Iean de Brebeuf auoit eu la peau arrachée qui couure le crasne de la teste ; ils luy auoient coupé les pieds et décharné les cuisses iusqu’aux os, et luy auoient fendu d’vn coup de hache vne machoire en deux.

Le Pere Gabriel Lalemant auoit receu vn coup de hache sur l'oreille gauche, qu’ils luy auoient enfoncé iusques dans la

1 Ps. 65, 12.

ceruelle qui paroissoit à découuert ; nous ne vismes aucune partie de son corps, depuis les pieds iusqu’à la teste qui n’eust esté grillée, et dans laquelle il n’eust esté bruslé tout vif, mesme les yeux où ces impies auoient fourré des charbons ardens.

Ils leur auoient grillé la langue, leur mettant à diuerses fois dans la bouche des tisons enflammez et des flambeaux d’escorce, ne voulant pas qu’ils inuoquassent en mourant, celuy pour lequel ils souffroient, et qui iamais ne pouuoit mourir en leur cœur. l’ay sceu tout cecy de personnes dignes de foy, qui l'ont veu, et me l'ont rapporté à moy-mesme, et qui alors estoient captifs auec eux, mais qui ayant esté reseruez pour estre mis à mort en vn autre temps, ont trouué les moyens de se sauuer.

Mais laissons ces obicts d'horreur et ces monstres de cruauté ; puis qu'vn iour toutes ces parties seront doüées d’vne gloire immortelle, que la grandeur de leurs tourmens fera la mesure de leur bonheur et que dès maintenant ils viuent dans le repos des Saincts et y seront pour vn iamais.

Nous enseuelismes ces precieuses reliques, le Dimanche 21 iour de Mars, auec tant de consolation et des sentimens de deuotion si tendres en tous ceux qui assisterent à leurs obse-' ques, que ie ne sçache aucun qui ne souhaitast vne mort semblable plus tost que de la craindre, et qui ne se creût tres-

heureux de se voir en vn lieu, où peut-estre à deux iours delà

Dieu luy feroit la grace de répandre et son sang et sa vie en vne pareille occasion. Pas vn de nous ne pôût iamais gagner sur soy, de prier Dieu pour eux, comme s'ils en eussent eu quelque besoin ; mais nostre esprit se portoit incontinent au Ciel, où il ne doutoit point que ne fussent leur ames. Quoy qu'il en soit, ie prie Dieu qu’il accomplisse dessus nous ses volontez iusqu’à la mort, comme il a fait en leurs personnes.

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