‹ Les Jésuites-martyrs du Canada [microforme]Chapitre 58 sur 73 · LS · texte numérisé non relu

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1 Ces remarques sur la vie des Pères Lalemant et de Brébeuf sont encore tirées de la relation du Père Ragueneau (Relation, 1649).

: Le P. Gabriel Lalemant, neveu de deux autres missionnaires du Canada, les PP. Charles et Jérôme Lalemant, arriva dans cette Mission le 20 septembre 1646, (Journal du P. Jérôme Lalemant), c’est-àdire, près de deux ans et demi avant son martyre.

3 Mattb. xxv, 40.

ont

ist-à-

‘“ infinie, qui merite qu'vn homme s'immole à vostre seruice, “et qu'il se perde heureusement soy-mesme, pour accomplir “ fidelement ce qu'il iuge estre de vostre volonté sur Iny, et “ des inspirations particulieres, qu’il vous plaist luy donner, “ pour le bien de vostre plus grande gloire.

‘3, Puis que ‘ay esté si miserable que de tant offenser “ vostre bonté, Ô mon Iesus, il est iuste de vous satisfaire par ‘“ des peines extraordinaires : et ainsi ie dois marcher deuant ‘“ vostre face le reste de ma vie, le cœur humilié et contrit ‘ dans la souffrance des maux, que vous auez le premier souf- ‘“ fert pour moy.

4 4. Ie suis redeuable à mes parens, à ma mere, à mes freres, “et ie dois attirer sur eux les effects de vos misericordes. Mon “ Dieu, ne permettez iamais qu'aucun de cette famille, pour ‘“ laquelle vous auez eu tant d'amour, perisse en vostre pre- ‘“ sence, et qu'il soit du nombre de ceux qui vous doiuent ‘“ blasphemer eternellement. Que re sois pour eux la victime \. “ Bruslez et coupez à présent, mais épargnez.moi dans l'éter- “ nité 2,

“ 5. Ouy, mon Ilesus, et mon amour, il faut aussi que vostre “ sang, versé pour les Barbares aussi bien que pour nous, soit ‘“ appliqué efficacement par leur salut ; et c’est en quoy ie veux ‘“ cooperer à vostre grace et m'imoler pour eux.

‘ 6. Il faut que vostre nom soit adoré, que vostre Royaume “ soit estendu par toutes les Nations du monde, et que ie con- ‘“ somme ma vie pour retirer des mains de Satan vostre en- ‘“ nemy, ces pauures ames qui ont cousté et vostre sang et ‘“ vostre vie.

“7, Enfin s’il est raisonnable que quelqu'vn se porte d’a- ‘“ mour à donner ce contentement à Iesus-Christ, au peril de “ cent mille vies, s’il en auoit autant, avec la perte de tout ce “ qui est de plus doux et agréable à la nature, tu ne trouueras ‘ jamais personne qui soit plus obligé à l’entreprendre que toy. “ Sus donc, mon ame, pérdons nous sainctement, pour donner

1 Ps, 87, 18.

2 Hicure, hic seca ut in æternum parcas. (S. Augustin).

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‘ ce contentement au cœur sacré de Iesus-Christ ; il le mérite “et tu ne peux t'en dispenser, si tu ne voulois viure et mourir “ ingrate à son amour.”

Ce sont là les motifs qui auoient animé son zele à venir mourir auec nous, au milieu de cette barbarie. Il n’estoit rien de plus innocent que luy, ayant quitté le monde dès sa tendre iéunesse : et depuis dix-neuf ans qu’il estoit Religieux de nostre Compagnie, ayant tousiours marché auec une conscience si pure, que le moindre ombre, ie ne diray pas du peché, mais des pensées qui en approchent et qui n’ont rien de criminel, ne seruoit que pour l'aider à s’vnir dauantage à Dieu.

Depuis son arrivée icy dans les Hurons, il s’estoit appliqué auec tant d’'ardeur à apprendre vne langue ingrate, si jamais il y en eut au monde, et en suite y auoit fait tant de progrez, que nous ne doutions point que Dieu ne voulust se seruir de luy en ces pays, pour l’aduancement de sa gloire. Sa charité ne trouuoit point de difference entre l’estude des sciences plus hautes qui l’auoient occupé iusqu’alors et les difficultez espineuses d’vne langue barbare, qui n’a rien d’attrayant, sinon autant que le zele du salut du prochain y fait rencontrer de beautez. (Ce n’est pas vne des peines les plus petites en ce pays, qu’il faille deuenir enfant pour apprendre à parler à l'age de 39 ans.

Après tout sa course a esté fen-fost consommée À ; mais en ce peu de temps, il a remply les attentes que la terre et le Ciel pouuoient auoir de ses trauaux. Il est mort en la cause de Dieu et a trouué en ces pays la croix de Iesus-Christ, qu’il y cherchait, dont il a porté dessus soy les marques bien sanglantes 2.

Quoy que, quittant le monde, il eust quitté la part que sa naissance luy donnait à des charges honorables, toute-fois ie puis dire auec vérité, que la robe qu’il a empourprée de son sang, est mille fois plus precieuse que la pourpre et les plus hautes esperances que le monde luy eust pû promettre,

4 Sap. IV, 18.

2 Galat. VI, 17.

Il nasquit à Paris, le 31 d'Octobre de l’année 1610. Il entra en nostre Compagnie le 24 de Mars de l’année 1630. Il y est mort dans vn lict de gloire le 17 de Mars de la presente année 1649. Les Hurons le nommoient Atironta.

$ 4. QUELQUES REMARQUES SUR LA VIE DU PÈRE JEAN DE BRÉBEUr.

Le Pere Iean de Brebeuf auoit esté choisi de Dieu pour estre le premier Apostre des Hurons, le premier de nostre Compagnie qui y ait mis le pied, et qui n’y ayant pas trouué un seul Sauuage qui inuoquast le nom de Dieu, y a si heureusement trauaillé pour le salut de ces pauures Barbares, qu'auant sa mort il a eu la consolation d'y voir près de sept mille baptisez, et la Croix de Iesus-Christ arborée par tout auec gloire,

et adorée en vn pays, qui depuis la naissance du monde n’auoit iamais esté Chrestien 1.

Il fut enuoyé en la Nouuelle-France l’année 1625 par le Reuerend Pere Pierre Coton; et pour coup d’essay, pour son

? En 1615 le P. Récollet Joseph Le Caron jeta les premiers fondements de cette Mission. Il monta d’abord de Québec jusqu'au pays des Hurons avec douze soldats que Champlain, le père de la nouvelle Colonie du Canada, en voyait au secours de ce peuple, en attendant qu’il pût aller lui-même les rejoindre pour marcher à leur tête contre les Iroquois; mais ce missionvaire fut forcé de descendre l’année suivante pour prendre la direction de toute la mission du Canada, Il ne put retourner à son œuvre qu’en 1625 Il conduisit avec lui le P. Nicolas Jo et le F, Gabriel Sagard, qui devait être le premier historien des urons.

Malgré le zèle de ces généreux ouvriers, les circonstances ne permirent pas de donner à cette entreprise une forme stable. Le P. LeCaron était de nouveau descendu à Québec avec une ambassade solennelle de Hurons, et il ue devait plus remonter dans leur pays. Le F. Sagard avait été rappelé en Europe, et le P. Viel qui venait en 16%5 chercher du secours dans la Colonie gps deux ans d'absence, avait péri victime de la cruauté et dé l'impiét ’un de ses guides. Le nom de Sault au Récollet est resté au rapide dans lequel les Sauvages le précipitèrent, au nord de l’île de Montréal. TES

Mais l’ère la plus brillante de cette mission, est sans contredit celle FE ET le retour des Français au Canada, après le traité de paix en F Le P, de Brébeuf fut chargé de la réorganiser, Il l’avait visitée sous les Récollets en 1626, Comme eux, il avait été obligé de l’abandonner, après la prise du pays par les Anglais, et de retourner en Europe. En 1 il lui fut donné de reprendre cette œuvre avec le P, Daniel et le P. Ambroise Davost, et il en jeta les fondements dans le village d’Ihonatiria, que par dévotion pour le premier patron du pays, il surnomma Saint-Joseph.

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premier apprentissage, il hyverna errant dans les bois, auec les peuples Montagnez plus voisins de Kebec, où il eut beaucoup à souffrir, attendant l'Esté de l'année suivante 1626, qu'il monta icy aux Hurons, deuorant les difficultez de ces langues barbares, auec un succez si heureux, qu'il sembloit n’estre né que pour ces pays, accommodant son naturel et son humenr aux façons d'agir de ces peuples avec tant de conduite, se faisant tout à tous pour les gagner à Iesus-Christ, qu’il leur auoit ravy le cœur et y estoit uniquement aymé, lors qu’il fut contraint de retourner en France l’année 1629, les Anglois s’estans rendus les maistres de ce pays et ne voulans pas y souffrir les Predicateurs de la Foy.

L’Anglois ayant esté contraint de lascher prise, et se retirer d’vn pays qu’il occupoit iniustement, le mesme Pere y fut renuoyé l’année 1633 en laquelle il se vid obligé d’hyverner à Kebec, n'ayant pû monter aux Hurons que la suiuante année, desia maistre et en la langue, et remply des espérances qu’il auoit de la conversion de ces peuples.

Il falloit vn homme accomply pour vne si haute entreprise, et sur tout d’vne saincteté eminente. C’est ce qu’il ne voyoit pas en soy-mesme, mais ce que tous ceux qui l’ont connu ont tousiours admiré en luy, vne vertu à qui rien ne manquoit et qui sembloit luy estre naturelle, quoy que ce qui paroissoit au dehors ne fust rien ‘+ comparaison des thresors de grace dont

Dieu l’alloit enr' .de iour en iour et des faueurs qu’il luy faisoit.

Souu=nt .e Seigneur s’est apparu à luy, quelquefois en

estat de gloire, mais d'ordinaire portant sa Croix, ou bien il estant attaché ; qui imprimoit dedans son cœur des desirs si ardens de beaucoup souffrir pour son nom, que quoy qu’il eust beaucoup souffert en mille occasions, des peines, des fatigues, des persecutions, des douleurs, tout ne luy estoit rien, et se plaignoit de son malheur, croyant que iamais il n’avoit rien souffert, et que Dieu ne le trouvait pas digne de luy faire porter la moindre partie de sa Croix.

Notre Dame luy est aussi tres-souuent apparuë, et qui d’or-

dinaire laissoit en son ame des desirs de souffrir, mais auec des douceurs si grandes et vne telle soumission aux volontez de Dieu, qu’en suite son esprit en demeuroit dans vne paix profonde et dans vn sentiment eslevé des grandeurs de Dieu, l’espace de plusieurs iours.

L'année 1640 qu'il passa tout l’Hiuer en Mission dans la Nation Neutre, vne grande croix luy apparut, qui venoit du costé des Nations Iroquoises. Il le dit au Pere qui l'accompagnoit: lequel luy demandant quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il ne luy repondit autre chose, sinon que cette croix estoit si grande, qu'il : en auoit assez pour attacher non seulement vne personne, mais tous tant que nous estions en Ces pays.

Il auoit eu commandement d’escrire ces choses extraordinaires qui se passoient en luy, au moins celles dont il pourroit plus aisément se resouuenir, car elles estoient trop frequentes, et le soin du salut du prochain à peine luy donnoit-il quelque loisir d’escrire de fois à autre...

Ce bon Père se sentoit tellement porté de procurer la gloire de Dieu, et n’auoir que cela en veuë, que plus d’onze ans auant sa mort, il s’obligea par vœu, de faire et de pastir tout ce que le reste de sa vie il pourrait reconnoistre deuoir estre à la plus grande gloire de Dieu, vœu qu’il renouuelloit tous les iours à l’Autel, au temps de la tres-saincte Communion ..….

Enfin voulant se faire vn holocauste, et vne victime consacrée à la mort, et afin de preuenir plus sainctement le bonheur du martyre qui l’attendoit, il s'y voüa par vn vœu qu’il conceut en ces termes : “ Mon Dieu et mon Sauueur Iesus, que pourray-je ‘€ vous rendre pour tous les biens dont vous m'auez prevenu ? Le “ prendray de vostre main le calice de vos souffrances et i’inuo- “ queray vostre Nom. À Ie fais donc vœu en la presence de vostre ‘“ Mere tres-sacrée, et de son tres chaste espoux Sainct Ioseph, ‘ deuant les Anges, les Apostres et Martyrs, et mes bien-heureux ‘“ Peres Sainct Ignace et Sainct François-Xauier ; oùy, mon ‘“ Sauueur Iesus, ie vous fais vœu de ne iamais manquer de

3 Ps. 115, 12, 18.

‘# mon costé à la grace du martyre, si par vostre infinie mise- “ ricorde vous me la presentez quelque iour, à moy votre “ indigne seruiteur. Ie m’y oblige en telle façon, que ie prétens “ que tout le reste de ma vie, ce ne soit plus vne chose licite, ‘“ qui demeure en ma liberté, de fuir les occasions de mourir et “ de répandre mon sang pour vous. (N’estoit que dans quelque ‘“ rencontre ie iugeasse pou' lors, qu’il fust des interests de “ vostre gloire de m'y comporter autrement). Et quand i’auray ‘“ receu le coup de mort, ie m’oblige à l’accepter de vostre ‘“ main, auec tout l’agréement et la ioye de mon cœur. Et “ pourtant, mon aimable Iesus, ie vous offre dès auiourd’huy, “ dans les sentimens de ioye que jen ay, et mon sang, et mon “ corps, et ma vie ; afin que ie ne meure que pour vous, si vous ‘“ me faites cette grace, puisque vous auez bien daigné mourir ‘ pour moy. Faites que ie viue en telle façon, qu’enfin vous ‘“ m'octroyiez cette faueur de mourir si heureusement. Ainsi, ‘“ mon Dieu et mon Sauueur, #e prendray de votre main le calice “ de vos souffrances, et j’inuoqueray vostre Nom, IESvs, IESvs, ‘ JESvs. ”

Souuent les Infideles ont conspiré sa mort. Si quelque malheur estoit arriué au pays, c’estoient les Iesuites qui en estoient la cause, et Echon le premier de tout. Si la peste regnoit et si les maladies contagieuses despeuploient quelques bourgs, c’estoit luy qui par ses sortileges faisoit venir ces Demons de l'enfer, auec lesquels on l’accusoit d’avoir commerce...

En vn mot le nom d’Echon a esté l’espace de quelques années, tellement en horreur, qu’on s’en seruoit pour espouuanter les enfans, et souuent on a fait croire à des malades, que sa veuê estoit le Demon qui les auoit ensorcelez et qui donnoit le coup de mort. Mais son heure n’estoit pas venuë, tout ces mauuais desseins qu’on auoit contre luy, ne seruoient qu’à augmentei sa confiance en Dieu, et faire qu’il marchast tous les iours comme vne victime consacrée à la mort, qu’il n’attendoit qu’auec amour, mais dont il n’osoit pas aduancer les momens. Nostre Seigneur luy donna souvent à connoistre qu’il nous tenoit en sa protection, et que les puissances d’enfer pouuoient

bien entrer en rage contie nous, mais qu’elles n'étoient pas déchaisnées..…..

Il puisoit cet esprit de confiance en Dieu dans l’oraison, danslaquelleil estoit souuent tres-eleué, vn seul mot luy donnant de l'entretien les heures entieres, non pas à son esprit, de l'inaction duquel il se plaignoit pour l'ordinaire ; mais à son cœur qui sauouroit les éternelles veritez de la Foy, et qui s’y tenoit attaché auec repos, auec amour et auec ioye, et nonobstant cette facilité d’entretien auec Dieu, il se preparoïit à l'oraison aussi exactement que feroit vn Nouice dans ses premiers commenceinens.

Le iour, les necessitez du prochain ne luy permettant pas de vacquer seul à seul auec Dieu, selon l’estenduë des desirs de son cœur, il preuenoit l'heure ordinaire, se leuant de tres-grand matin, quoy que pour le mesme suiet, il perçast tous les iours bien auant dans la nuict, iusqu’à ce que la nature n’en pouuant plus, et le sommeil le contraignant de succomber, il se couchoit à terre, tout habillé, comme il estoit, vne pièce de bois luy seruant de cheuet, et ne donnant au corps que ce qu’il n’eust pas pû luy denier en conscience...

Il disoit qu’il n’estoit propre qu’à obeyr, et que ceste vertu luy estoit naturelle, à cause que n'ayant pas grand esprit et grande prudence, et qu’estant incapable de se conduire soymesme, il auoit autant de plaisir à obeyr, qu'vn enfant qui n’a pas assez de forces pour marcher, prend plaisir à se laisser porter dans les bras de sa mère, en quelque lier qu’il faille aller. Et toutefois il estoit d’un ires-excellent iugement, et d’vne prudence aussi saincte et autant dégagée des passions, qui nous trompent pour l'ordinaire, que ie l’admirois tous les iours dans la conduite des affaires sur lesquelles on le consultoit ou dont on luy donnoit le maniement.

Il auoit demandé entrant en la Compagnie, d’estre Frere Coadiuteur ; et auant que faire ses vœux, il le proposa derechef, s’estimant indigne du Sacerdoce, et tres-propre pour les offices les plus humbles, desquels en effet il s’acquittoit excellemment, toutes les fois qu’on l’y a appliqué, soit par necessité, soit

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quelquefois pour obeyr en cela à son humilité. Mais il n’estoit pas moins capable des grandes choses. Et lors qu'il a esté Superieur de ceste Mission, et que ay eu le bien d’estre sous luy, admirois sa conduite, sa douceur qui gagnoit les cœurs, son courage vrayment genereux dans les entreprises, sa longanimité à attendre les momens de Dieu, sa patience à tout souffrir et son zele à tout entreprendre ce qu’il voyoit pour la gloire de Dieu.

Il est bien vray que son humilité luy faisoit embrasser auec plus d'amour, plus de ioye, et ie puis dire auec plus d’inclination de nature les choses l£s plus humbles et les plus penibles : si on estoit en vn voyage, il portoit les pesans fardeaux ; s’il falloit aller par canot, il ramoït depuis le matin iusqu’au soir, c'estoit luy qui se ietoit tout le premier à l’eau et en sortoit le dernier, nonobstant les rigueurs du froid et des glaces ; ses iambes nuës en estoient toutes rouges et son corps tout transi.

Il estoit le premier leué pour faire le feu et la cuisine, et le dernier couché de tous, acheuant de nuict ses prieres et ses deuotions, et quelque harassé qu’il fust, quelques fatigües qu’il supportast, par des chemins qui font horreur et dans lesquels les corps les plus robustes perdent courage, après tous les trauaux du iour, et quelquesfois de trente iours de suitte, sans repos, sans rafraischissemens, sans relasche, souuent mesme n'ayant pas le moyen de prendre vn seul repas auec loisir, il trouuoit toutefois le temps de s'acquitter de tout ce que nos regles demanderoïent d’vn homme qui ne seroit point dans ces empressemens, n’obmettant aucune de ces deuotions ordinaires, quelque occupation qui luy pust suruenir.

Aussi disait-il quelques fois que Dieu nous donnoit le iour pour agir auec le prochain, et les nuicts pour conuerser auec luy. Et ce qui estoit de plus remarquable dans ces fatigues qu’il prenoit dessus soy, c’est qu'il le faisoit si paisiblement et si adroitement, qu’on eust cru à le voir que sa nature y eust trouué son compte. le suis un #æwf, disoit-il faisant allusion à son nom, et ne suis propre qu’à porter la charge.

Aux souffrances continuelles, qui sont inseparables des

emplois qu’il auoit dans les Missions, dans les voyages, en quelque lieu qu’il fust, et à celles que la charité luy faisoit embrasser souuent au dessus de ses forces, quoy qu’au dessous de son courage, il y adioustoit quantité de mortifications volontaires, des disciplines iournalieres, et souuent deux fois chaque jour, des ieusnes tres-frequens, des cilices, des ceintures de pointes de fer, des veilles qui perçoient bien auant dans la nuict..

La douceur estoit en luy la vertu qui sembloit surnager au dessus de toutes les autres, elle estoit à l’epreuve de tout. Depuis douze ans que ie l’ay connu, que ie l’ay veu superieur, inferieur, egal à tout le monde, tantost dans les affaires temporelles, tantost dans les trauuaux et les fatigues des Missions, agissant auec les Sauuages Chrestiens, Infideles, Ennemis, dans les souffrances, dans les persecutions et calomnies, iamais ie ne Jay veu ou en cholere, ou mesme dans l'apparence de quelque indignation. Souuent mesme quelques-vns ont voulu le picquer exprès et le surprendre dans les choses qu’ils croyoient luy deuoir estre les plus sensibles ; mais tousiours son œil estoit benin, ses paroles dans la douceur et son cœur dans le calme. Aussi Nostre Seigneur luy auoit donné nommément ceste grace.

L'huile de ceste douceur n’esteignoit point les ardeurs de son zele, mais plus tost elle l’enflammoit, et estoit vn des moyens les plus puissans que Dieu luy eust donné pour gagner les cœurs à la Foy.

C’estoit das l’ardeur de ce zele qu’il s’offroit tres-souuent à Dieu, à souffrir tous les martyres du monde pour la conuersion de ces peuples. O mon Dieu ! que n’estes-vous connu ! escrivoit-il quelque temps auant de mourir ; que ce pays Barbare n'est-il tout conuerty à vous ! que le peché n’en est-il aboly ! que n'estes-vous aimé ! Oùy, mon Dieu, si tous les tourmens que les captifs peuuent endurer en ces pays, dans la cruauté des supplices, deuoient tomber sur moy, ie m’y offre de tout mon cœur, et moy seul ie les souffriray.

En vn autre endroit, il escrit ces mots: Deux iours consecutifs j'ay ressenty en moy vn grand desir du martyre et d’endurer tous les tourmens que les Martyrs ont soufferts.

Ce qui luy donnoit ce courage, estoit d’vn costé la deffiance de soy-mesme, et d'autre part la confiance en Dieu ; dans la conformité entiere qu’il auoit à ses diuines volontez.

Sa pauureté estoit si dépoüillée, que mesme il n’auoit pas vne seule médaille, ni quoy que ce soit en ce monde, dont il voulust auoir l’vsage, sinon pour la seule necessité.

Sa chasteté estoit à l’epreuue, et en ceste matiere ses yeux estoient si fideles à son cœur, qu'ils n’auoient point de veuë pour les obiets qui eussent pû endommager la pureté. Son corps n’estoit point rebelle à l'esprit, et au milieu de l'impureté mesme, qui regne ce semble en ce pays, il viuoit dans vne innocence aussi grande que s’il fust demeuré au milieu d’vn desert inaccessible à ce peché.

La pureté de sa conscience estoit comme la prunelle de l'œil qui ne peut souffrir la moindre petite poussière, ny un seul grain de sable 1,

Sa mort a couronné sa vie, et la perseuerance a esté le cachet de sa saincteté. Il est mort agé de 56 ans. Il nasquit le 25 de mars de l’année 1593, iour de l’Annonciation de Nostre Dame, d'honnestes parens, dans le Diocese de Bayeux.

Il entra en ncstre Compagnie l’année 1617, le cinquieme iour de mois d'Octobre. Ilest mort en preschant et faisant les fonctions vrayment Apostoliques, et d’vne mort que meritoit le premier Apostre des Hurons. Son martyre fut accomply le 16 iour de Mars de la presente année 1649 2.

* Il avait adopté ces principes: “10. Je me laisserai broyer, plutôt Ne que de violer volontairement une seule règle. 20. Je n’entretiendrai dans mon cœur aucune attache pour les ‘créatures. k “ 80. Je ne dirai jamais C’est assez, quand il s'agira de travailler ou de souffrir pour Dieu. ” (Bressani.)

? La gravure ci-jointe est la copie d’un magnifique reliquaire envoyé par la famille de ce serviteur de Dieu au Collége des Jésuites à Québec, et conservé à l’Hôtel-Dieu de la même ville. Le buste est en argent et de grandeur naturelle. Dans le piédestal en ébène richemeut orné, . 8e trouve la tête du généreux martyr,

LE P. De BRÉBEUF (Buste d'Argent)

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