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GHAPITRE VI Mort DU PÈRE CHARLES GARNIER 1.
Dans les Montagnes, que nous nommons la Nation du Petun, nous y auions depuis quelques années deux Missions À; en chacune il y auoit deux de nos Peres. La plus frontiere à l'ennemy, estoit celle qui portoit le nom de Sainct Jean, dont le bourg principal, qui s’appeloit du mesme nom, estoit d’enuiron cinq à six cens familles,
C'estoit vn champ arrousé des sueurs d’vn des plus excellens Missionnaires qui ayt esté en ce païs, le Pere Charles Garnier, qui le deuoit aussi arrouser de son sang, puis qu’il y est mort auec son troupeau, qu’il a conduit luy-mesme iusque dans le Paradis, le iour approchant auquel Dieu vouloit faire vne Eglise triomphante de celle qui iusqu’alors auoit tousiours esté dans les combats et qui pouuoit porter le nom d’vne Eglise vrayment souffrante.
Nous en eusmes nouuelles sur la fin du mois de Nouembre, par deux Chrestiens Hurons echappez d’vne bande d’enuiron trois cents Iroquois, qui nous dirent que l’ennemy estoit encore irresolu, quelle demarche il prendroit, ou vers la Nation du Petun ou contre l'Isle $ où nous estions. Là dessus nous nous tenons en estat de deffense, et arrestasmes nos Hurons qui
prenoient dessein de sortir en campagne, pour aller au deuant de cet ennemy. En mesme temps nous fismes porter promptement cette nouuelle à ceux de la Nation du Petun, qui la receurent auec ioye, enuisageans ceste trouppe ennemie comme desia vaincuë et comme vne matiere de leur triomphe.
Ils l’attendent quelques iours de pied ferme ; puis s’ennuyans que la victoire fust si tardiue à les venir trouuer, ils voulurent
1 Récit du Père Ragueneau (Relation, 1650.)
* La Mission de Saint-Jean l'Évangéliete, en sauvage Etharita, et celle de Saint-Matthias, en sauvage Ekarenniondi,
* L'Ile Saint Joseph (aujourd’hui Charity ou Christian Tsland, près de Penetanguishene.)
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luy aller en rencontre, au moins les habitans du bourg de Saint Jean, hommes de main et de courage. Ils hastent leur sortie, craignans que l’Iroquois ne leur eschappe, le voulans surpren-
dre lors qu'il est encore en chemin.
Il partent le cinquiesme iour du mois de Decembre, et prennent leur route vers le lieu d’où ils attendent l’ennemy ; mais l’ennemy ayant pris vn detour, ne fut pas rencontré, et par vn surcroist de malheur pour nous, comme il faisoit ses approches du bourg, il fit prise d’vn homme et d’vne femme qui venoient d’en sortir. Il apprend de ces deux captifs l’estat de la place, et sçait qu’elle est dépourueüe de la meilleure partie de son monde ; sans delay, il haste le pas pour y mettre tout à feu et à sang, l’occasion luy en estant si favorable.
Ce fut le septiesme iour du mois de Decembre dernier de l’année 1649, sur les trois heures après-midy, que ceste trouppe d’Iroquois parut aux portes de ce bourg. L’espouuante et la terreur se jette incontinent dans tout ce pauure peuple dépoüillé de ses forces, qui se trouue vaincu lorsqu'il pouuait
estre vainqueur.
Les vns prennent la fuite, les autres sont tüez sur la place, le feu en donna à plusieurs les premieres nouuelles, qni con-
sommait desia vne partie de leurs cabanes.
Quantité furent
pris captifs ; mais l’ennemy victorieux, craignant le retour des guerriers qui luy estoient allés au rencontre, hastoit si precipitamment sa retraite, qu’il fit main basse sur tous les vieillards et enfans, et sur tous ceux qu'il ne iugeoit pas pouuoir le suiure
assez promptement en sa fuite.
Ce furent des cruautez inconceuables. On arrachait à vne mere ses enfans pour les ietter au feu ; d’autres enfans voyoient leur mere assommée à leurs pieds, ou gemissante dans les flammes, sans qu’il leur fust permis, ny aux vns ni aux autres, d'en temoisgner aucune compassion. C'estait vn crime de répandre vne larme, ces barbares voulans qu’on marchast dans la captiuité, comme ils marchoient dans leur triomphe.
Le Pere Charles Garnier restoit alors seul de nos Peres en
ceste Mission, lors que les ennemis parurent, il estoit actuelle-
ment occupé à instruire ce peuple dans leurs cabanes qu'il visitoit. Il sort au bruit de ceste alarme. Il va droit à l'Eglise, où il trouua quelques Chrestiens.
‘“ Nous sommes morts, mes frères, ” leur dit-il, ‘“ priez Dieu “et prenez la fuite par où vous pourrés eschapper. Portés “ votre Foy auec vous le reste de vos vies, et que la mort vous ‘ trouue songeans à Dieu. ”
Il leur donne sa benediction et ressort promptement pour aller au secours des ames. Pas vn ne songe à la deffense, tout estant dans le desespoir.
Plusieurs trouuent vne issuë fauorable pour leur fuyte. Ils inuitent le Pere de fuyr auec ; mais il est retenu par les liens de la Charité, il s’oublie de soy-mesme et il ne pense qu’au salut du prochain. Son zele le portoit et le faisoit courir par tout, soit pour donner l’absolution aux Chrestiens qu’il auoit au rencontre, soit pour chercher dans les cabanes toutes en feu, des enfans, des malades et des catechumenes, sur lesquels ils respandoit les eaux du Sainct Baptesme, au milieu de ces flammes. Son cœur ne brusloit d'autre feu que de l’amour de Dieu.
Ce fut dans ces employs de Saincteté qu'il se vit accueilly de la mort, qu’il enuisageoït sans la craindre ny sans reculer d’vn pas. Vn coup de fusil le perça d’vne balle, vn peu au dessous de la poitrine, vne autre balle, du mesme coup luy déchira le petit ventre et luy donna dans vne cuisse, dont il fut terrassé. Mais son courage n’en fut pas abattu.
Ce bon Pere, fort peu de temps apres, fut veu ioindre les mains, faisant quelque priere. Puis tournant la teste ça et là, il apperceut à dix ou douze pas de soy vn pauure Moribond, qui venoit aussi bien que luy de receuoir le coup de la mort, mais qui auoit encore quelques restes de vie,
L'amour de Dieu et le zele des Ames est encore plus fort que la mort. Il se met à genoux ; puis ayant fait quelque priere, il se leue auec peine et se porte le mieux qu’il peut vers cet agonizant, pour l’assister à bien mourir. Il n’auoit pas fait trois ou quatre demarches, qu’il retombe encore assez rude-
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