‹ Les Jésuites-martyrs du Canada [microforme]Chapitre 72 sur 73 · MORT DU PÈRE RENÉ MÉNARD · texte numérisé non relu

MORT DU PÈRE RENÉ MÉNARD

Le:

I Nous allons voir un pauure Missionnaire vsé de travaux Apostoli- \l ques, dans lesquels il a blanchy, chargé d’années et d’infirmité, harassé d’vn fascheux et penible voyage, tout degouttant de sueurs } et de sang, mourir tout seul dans le fond des bois, à cinq cents lieuës | de Kebec; laïssé en proye aux bestes carnassieres, à la faïm et à la | toutes les misères; et qui, selon ses souhaïts et mesme selon sa pro- | phetie, imite en sa mort l’abandon de Saint François-Xavier, dont il auoit tres-parfuitement imité le zele pendant sa vie. j C'est le Pere René Menard, qui depuis plus Ge vingt ans à trauaillé Li dans ces rudes Missions, où enfin s’estant perdu dans les bois, en cou- PTE | ; rant après la brebis égarée, il a heureusement consommé son Aposgs tolat par la perte de ses forces, de sa santé et de sa vie. il Le Ciel n’a pas voulu qu'aucun de nous ait recueilly ses derniers soupirs, il n’y a que les forests qui en ont esté les depositaires, et quelque creux de rocher dans lequel il se sera peut-estre ietté, a esté HET seul tesmoin des derniers eslans d'amour que ce cœur tout embrasé a À pt Ù poussé vers le Ciel auec son ame, qu’il a renduë à son Createur, lors qu’actuellement il couroit à la conqueste des ames, | Voicy le peu que nous en auons appris par vne lettre venuë de Montreal, en datte du 26 Iuillet 1668.

“ Hier le bon Dieu nous amena trente-cinq canots d'Outaoüaks, auec ‘lesquels sont reuenus sept François, de neuf qu’ils estoient; les 1] ‘ deux autres qui sont le Pere René Menard, et son fidelle Compagnon ‘“ nommé Iean Guerin, sont allez d’vn autre costé pour se retrouver ‘€ plus-tost que ceux-cy au port asseuré de nostre commune Patrie. Il

| | Le Père Léonard Garreau naquit à Limoges, le 11 octobre 1609 ; Il vint Canada, le 15 août 1643. sie és ”

3? Lettre du P, Jérôme Lalemant au P. Provincial dé France. (Relations, 1663.)

‘y a deux ans qne le Pere est mort, et Ienn Guerin depuis dix mois ‘“‘enuiron., Le pauure Pere et les huict François ses compagnons, “partis des Trois-Riuieres le 28 d’'Aoust de l’an 1660 auec les Outaoûüaks, ‘ arriuerent à leur païs le 15 d'Octobre, iour de Saincte Therese, après “des trauanx inexplicables, des manuais traittements de leurs Ma- “telots, tout-à-fait inhumains, et vne extreme disette de viures: en ‘ sorte que le Pere à peine pouuoit-il plus 8e porter, estant d’ailleurs ‘“ de complexion foible et cassé de trananx.

‘# Pendant son hyuernement parmy les Outaoiïaks, il commença vne “ Eglise chez ces Barbares, bien petite à la verité, mais bien precieuse, ‘“ parce qu'elle lui a cousté bien des sueurs et bien des larmes ; aussi ‘“ sembloit-elle n’estre composée que de Predestinez, dont la meilleure ‘partie estoient les petits enfants moribonds, qw’il estoit obligé dè ‘* baptiser à la dérobée, parce que les parents les cachoïent lorsqu'il ‘“entroit dans les cabanes, estans dans la vieille erreur des Hurons, ‘que le Baptesme leur causoit Ja mort, ‘“ Parmy les adultes, il se trouua deux Vieillards que la grace auoit “ preparez au christianisme: l’vn par vne maladie mortelle, qui luy ‘* rauit la vie du corps peu apres auoir fait profession publique de:l4 ‘“ Foy, et presché par son exemple à ses parents, qui, se moquants de ‘“ luy et de ses prieres, luy donnerent occasion de rendre des preuves “ d’une pieté tres-forte, quoy que tout fraischement enracinée.

“L'autre Vieillard fut esclairé par son aueuglement, peut-estre ‘“ n’eust-il iamuis apperceu les brillants de la Foy, si ses yeux eussent ‘“esté onuerts aux obiets de la terre ; mais Dieu, qui tire la lumieré ‘“ des tenebres, et qui se plaist à nous faire voir de temps en temps ‘“ des traits de sa Prouidence, a si bien disposé de tout pour ce pauuré ‘“ aueugle, que le Pere s’est trouué tout à propos pour l’esclairer, et ‘“luy ouurir le Ciel, lors qu’il auoit desia vn pied dans l'Enfer.

‘Il mourut quelque temps apres son Baptesme, benissant Dieu des “ graces qu'il luy faisoit à la fin de ses iours, qu’il auoit si peu meri- “ tées pendant le cours de pres de cent ans de vie.

“ Il y auoit encor quelques bonnes femmes qui grossissoient cette ‘ Eglise solitaire: vne veufue entr’autres, qui receut le nom d’Anne ‘eu son Baptesme et qui passe pour Saiucte parmy ces peuples, quoy ‘qu'ils ne sçachent pas ce que c’est que Saincteté...

‘“ Voilà les fruits des trauaux du Pere Menard, bien petits en appa- ‘““rence, mais bien grands en ce qu'il faut vn grand courage, ‘“vn grand zele, un grand cœur, pour souffrir de si grandes fati- ‘“ gues, et aller si loin pour si peu de chose; quoy qu’on ne puisse ‘ appeler peu, quand il ne seroit question que d’vne ame sauuée, pour ‘* laquelle le Fils de Dieu n’a pas espargné ses sueurs et son sang, qui ‘“ sont d’vn prix infiny. :

‘“ Outre ces Esleuz, le Pere ne trouua dans le reste de ces Barbares ‘ qu’opposition à la Foy, à cause de leur grande brutalité et de leur ‘‘infamne polygamie. Le peu d’esperance de convertir ces gens plon- ‘“ gez dans toutes sortes de vices, fit qu’il prit resolntion d’entre- ‘“ prendre vn nouueau voyage de cent lieuës, pour aller instruire vne'

“ Nation de pauures Hurons, que les Iroquois ont fait fuir iusqu’au *‘ bout du monde...

‘# Voilà donc la resolution prise d'aller chercher ces pauvres brebis ‘‘egarées. Quelques Hurons venus en traite anx Ontaoïüaks, se pre- ‘“ sentent au Pere pour le conduire ; il est heureux de cette rencontre, ‘il les charge de quelques hardes, et fait choix d’vn des François, qui ‘“estoit Armurier, pour l'accompagner ; et pour tonte provision, il “prend vn sac d’esturgeon sec, et quelque peu de chair boucannée, ** qw’il espargnoit depuis longtemps pour ce voyage qu’il premeditoit. ‘* Son dernier Adieu qu'il fit aux autres François qu’il laissoit, fut en ‘“ ces termes prophetiques : Adieu ! mes chers enfants, Adieu pour ce “monde, car vous ne me reverrez plus, ie prie sa bonté divine que nous nous “€ retinissions dans le Ciel,

* Le voilà donc en chemin le 13 Iuin 1661, neuf mois après son ar- ‘ rivée dans le païs des Outaoüaks; mais les pauures Hurons, pour peu “ chargez qu’ils estoient, perdirent bientost courage, les forces leur ‘manquant, faute de nourriture. Ils abandonnerent le Pere, en luy ‘“ disant qu'ils alloient en haste à leur bourg aduertir les anciens, ‘* comme il estoit en chemin, et pour faire en sorte qu'on l’enuoyast ‘“ querir par de ieunes hommes robustes,

‘“ Le Pere, esperant ce secours, demeure anprès d’vn Lac enuiron ‘“ quinze iours; mais comme les viures luy manquoient, il se resolut ‘de se mettre en chemin auec son Compagnon, à la faneur d’vn petit # Canot qu’il auoit trouué dans les brossailles. Ils s’embarquent auec ‘ leurs petits pacquets. Helas! qui pourroit nous redire les tranaux “que ce pauure corps extenûé soutirit le long de ce voyage, de la ‘4 faim, des chaleurs, de la lassitude, des portages où il falloit charger * sur les espaules et Canot et pacquets, sans auoir autre consolation ‘“ que de celebrer tous les iours la Sainte Messe,

# Enfin enuiron le 10 d’Aoust, le pauure Pere suinant son Compa- * gnon s'esgara, prenant quelques bois ou quelques rochers pour les ‘autres. Au bont du portage d’vn rapide d’eau assez penible, son “ Compagnon regarde derriere 807, s’il ne verroit point venir; il le “ cherche, il l'appelle, il tire iusqu’à cinq coups de fusil pour le re- “ dresser dans le bon chemin, mais en vain; ce qui luy fit prendre ‘“ resolution de donner au plus tost iusqu’au village Huron qu’il ‘ jugeoit estre proche, afin de loïûer du monde à quelque prix que ce ‘ fust, pour aller chercher le Pere, mais par malheur il s’esgara luy- “ mesme, passant au-delà du Bourg, sans le sçauoir.

‘ Il fut pourtant plus heureux dans son égarement, ayont esté ren- ‘ contré d’vn Sauuage qui le redressa et le conduisit au village ; mais ‘! il n’arriva que deux jours après que le Pere se fut egaré. Et puisque “fera vn pauure homme qui ne sçait aucun mot de la langue Hu- ‘“ronne? Neantmoins, comme la charité et la nécessité ont assez

* d’eloquence, il fit si bien par ses gestes et par Ses larmes qu’il donna ‘“ À entendre que le Pere estoit egaré. Il promit à vn ieune home ‘ diuerses denrées Françoises pour l’obliger à l’aller chercher, lequel “ fit semblant d’abord de le vouloir faire et se mit en chemin ; mais à

“ peine se passa-t-il deux heures, que voicy mon ienne homme de “retour en criant: Aux armes! aux armes ! ie viens de rencontrer l’en- “nemy. À ce bruit s'enanoûñit la compassion qu'on auoit conceuë du ‘“ Pere, et la volonté de l’aller chercher,

“ Et aussi le voilà laissé à l'abandon, mais entre les mains de la ‘“ Prouidence diuine, qui sans doute luy aura donné le courage de “souffrir constamment en ceste extremité le deniement de tout se- ‘“ cours humain, Etendu qu'il estoit sur la plate-terre, ou peut-estre ‘“ sur quelque rocher, le pauure Pere pendant le temps qu’il a survescu, ‘“ souftrit la faim et les autres miseres, qui ont fait sortir cette ame ‘“ bienheureuse de son corps pour aller ioûir des fruits de tant de ‘“ tranaux qu'il a soufferts pour la conuersion des Barbares,

‘ On ne peut pas sçauoir precisément le temps ny le iour de son ‘ trespas, son compagnon de voyage iuge que ce fut enuiron l’Assomp- ‘“ tion de la Vierge, car il dit qu'il auoit auec soy vn morceau de chair ‘ Loucannée, enuiron long et large comme la main, qui l’aura pu sous- ‘“ tenir deux ou trois iours,

‘“ Vn Sauuage trouua, de là à quelque temps, le sac du Pere; mais “il ne voulut pas auoüer d’auoir trouué son corps, de peur d’estre ‘ accusé de l’auoir tué; ce qui peut-estre n’est que trop vray, puisque ‘“ ces Barbares ne font point de difficulté d’esgorger vn homme quand ‘“ ils le rencontrent seul dans les bois, sur l’esperance de faire quelque ‘ butin.

‘“ Quoy qu’il en soit du genre de sa mort, nous ne doutons pas que ‘ Dieu ne s’en soit voulu seruir pour couronner vne vie de cinçuante- ‘ sept ans, dont il à emploié la meilleure partie dans les Missions Hu- ‘“ronnes, Algonquines et Iroquoises, s’estant rendu capable par vn

‘* trauail sainctemeut opiniastre d'enseigner ces trois sortes de peuples ‘“ en ces trois langues ditférentes.!

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