MORT DU PÈRE SÉBASTIEN RASLE
Lettre du Père de la Chasse, Supérieur-Général des Missions de la Nouvelle- France, à un Père de la même Compagnie. ?
A Québec, le 29 octobre, 1724.
Mon Révérend Père,
La Paix de N. 8.
Dans l’extrême douleur que nous ressentons dv la perte d’un de nos plus anciens missionnaires, c’est une douce consolation pour nous, qu’il ait été la victime de sa charité et de son zèle à maintenir la foi
di Le Pere Ménard était né à Paris en 1604 et était arrivé an Canada le 8 juillet
ist RER Édifiantes et Curieuses écrites des Missions Étrangères. Tom. 1v, p. e
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dans les cœurs de ses néophytes, D'autres lettres vons ont déjà appris lù source de la guerre qui s'est allumée entre les Anglais et les Sauvages: dans ceux-là, le désir d'étendre leur domination; dans ceux-ci l'horreur de tont assujetissement et l'attachement à leur religion, ont causé d'abord des mésintelligences qui ont enfin été suivies d'une rupture ouverte,
Le Père Rasle, missionnaire des Abénaquis, était deveuu fort odieux aux Anglais. Convainens que son application à fortitier les Sanvages dans la foi, formait le plus grand obstacle au dessein qu'ilsavaient d'envahir leurs terres, ils avaient proscrit sa tête, et plus d'une foisils avaient tenté de l'enlever ou de le faire périr, Entin, ils sont venus à bout de satisfaire les transports de leur haine et de se délivrer de l’homme apostolique; mais en même temps ils lui ont procuré une mort gloriense, qui fut tonjours l’objet de ses désirs: car nous savons qu’il aspiruit depnis longtemps an bonheur de sacrifier sa vie pour son troupeau. Je vais vous décrire en peu de mots les circonstances de cet événement,
Après plusieurs hostilités faites de part et d'autre entre les deux nations, une petite armée d’Anglais et de Sauvages leurs alliés, au nombre de-onze cents hommes, vint attaquer à l’improviste le village de Narantsouak. Les broussailles épaisses dont ce village est environné les aidèrent à cacher leur marche, et comme d'ailleurs il n’était point fermé de palissades, les Sauvages, pris au dépourvu, ne s’apercurent de l’approche des ennemis, que par la décharge générale de leurs mousquets, dont toutes les cabanes furent criblées, Il n’y avait alors que cinquante guerriers dans le village, Au premier bruit de mousqueterie, ils prirent tumultnairemement les armes, et sortirent de leurs cabanes pour faire tête à l'ennemi. Leur dessein était, non pas de soutenir témérairement le choc de tant de combattants, mais de favoriser la fuite des femmes et des enfants, et de leur donner le temps de gagner l’autre côté de la riviêre, qui n’était pas encore occupé par les Anglais.
Le Père Rasle, averti par les clameurs et le tumulte du péril qui menaçait ses néophytes, sortit promptement de sa maison, et se présenta sans crainte aux ennemis. Il se promettait, ou de suspendre par sa présence leurs premiers efforts, ou du moins d'attirer sur lui seul leur @ttention, et aux dépens de sa vie de procurer le salut de son troupeau. Aussitôt qu'ils l’aperçurent il s’éleva un cri général qui fut suivi d’une grêle de mousqueterie qu’on fit pleuvoir sur lui, Il tomba mort au pied d’une grande croix qu’il avait plantée au milieu du village, pour marquer la profession publique qu'on y faisait d’y adorer un Dieu crucifié. Sept Sauvages qui l’environnaient et qui exposaient leur vie pour conserver celle de leur père, furent tués à ses côtés,
La mort du pasteur consterna le troupeau ; les Sauvages prirent la fuite, et passèrent la rivière, partie à gué et partie à la nage. Ils eurent à essuyer toute la fureur des ennemis, jusqu'au moment qu’ils se retirèrent dans les bois qui sont de. l’autre côté de la rivière. Ils s’y
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trouvèrent rassemblés au nombre de cent cinquante, De plus de denx mille coups de fusil qu'on tira sur eux, il n'y eut que trente personnes de tuées, y comprenant les femmes et les enfants, et quatorze blessées, Les Anglais ne sattachèrent point à ponrsnivre les fayards: ils se contentèrent de piller et de brûler le village; le feu qu'ils mirent à l'église fut précédé de l’indigne profanation des vases sacrés et du corps adorable de Jésus-Christ,
La retraite précipitée des ennemis permit aux Norantsouakiens de retourner an village. Dès le lendemain ils visitèrent les débris de leurs cabanes, tandis que de leur côté les femmes cherchaient des herbes et des plantes pi opres à panser les blessés, Leur premier soin fut de pleurer sur le corps de lenr saint missionnaire ; ils le tronvèrent percé de mille coups, sa chevelure enlevée, le crâne enfoncé à coups de hache, la bouche et les yeux remplis de bone, les os des jambes fracassés, et tous les membres mutilés, On ne peut guère attribuer qu'aux Sanvages, alliés des Anglais, ces sortes d’inhumanités exercées sur un corps privé de sentiment et de vie, Après que ces fervents chrétiens eurent lavé et baisé plusieurs fois le respectable dépôt de leur père, ils l'inhumèrent dans l'endroit même où la veille il avait célébré le saint sacrifice de la messe, c’est-à-dire, à la place où était l’antel avant l'incendie de l’église !,
C’est par une mort si précieuse que cet homme apostolique finit, le 23 août de cette année, une carrière de trente-sept ans passés dans les travaux pénibles de cette mission, Il était dans la soixante-septième année de sa vie, Les jeûnes et ses fatignes continuelles avaient à la fin affaibli son tempérament : il se traînait avec assez de peine depuis environ dix-neuf ans qu'il fit une chute, où il se rompit tout à la fois la cuisse droite et la jambe gauche, Il arriva alors que le calus s'étant mal formé dans l’endroit de la fracture, il fallut lui rompre la jambe gauche de nonveau. Dans le temps qu’on la tirait le plus violemment, il soutint cette douloureuse opération avec une fermeté extraordinaire et une tranquillité admirable. Notre médecin (M. Sarrazin), qui fut présent, en parut si étonné, qu’il ne put s'empêcher de lui dire : Hé! mon Père, laissez au moins échapper quelques plaintes, vous en avez tant de sujet,
Le Père Rasle joignit aux talents qui font un excellent missionnaire, les vertus que demande le ministère évangélique pour être exercé avec fruit parmi nos Sauvages. Il était d’une santé robuste : et je ne sache pas qu’à la réserve de l’accident dont je viens de parler, il ait eu jamais la moindre indisposition, Nons étions surpris de sa facilité et de son application à apprendre les différentes langues sauvages. Il n’y en a aucune dans ce continent dont il n’eût quelque
1 En juillet 1827, Monseigneur Benoît Fenwick, évêque de Boston, visitant cette partie de son vaste diocèse, acheta l'emplacement de l'humble chapelle dans le but d'y ériger un monnment à la mémoire dun Père Rasle.
uis le 29 août 1833, cent-nenvième anniversaire de la mort du saint missionnaire, en présence des Abénaquis du Penobscot et du Panamaquoddy accourus à
cette solennité, le prélat célébra los saints mystères et procéda ensuite à la bénédiction du monument.
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La pyramide est formée d'un seul bloe de granît; le monument a vingt pieds de haut et se trouve surmonté d'une croix. Une inscription latine gravée sur la base rappelle qu'après s'être immolé pendant 34 aus pour évangéliser son troupeau, x Poa pasteur était tombé là au milieu de ses ouailles, martyr de sa foi et de sa charité.
Le Père Rasle po À le 4 janvier 1657, en Franche-Comté, où sa famille occupait une position honorable, Il entra dans la Compagnie de Jésus le 25 septembre 1674. Après avoir enseigné le gs au collége de Nismes, il vint en Amérique le 13 octobre 1689, Il mourut le 23 août 1724.
Son dictionnaire abénaqui est conservé comme un trésor dans Harvard College, et a été publié en 1833 dans les Mémoires de l'Académie Américaine.
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teinture, Outre la langue abénakise, qu'il a parlée le plus longtemps, il savait encore la huronne, l’outaouaise et l'illinoise, Il s'en est servi avec fruit dans les différentes Missions où elles sont en usage, Depuis son arrivée en Canada, on ne le vit jamais démentir son caractère ; il fut toujours ferme et courageux, dur à lui-même, tendre et compatissant à l'égard des autres,
Il y a trois ans que, par ordre de M, notre Gouverneur, je fis un tour dans l’Acadie, M'entretenant avec le Père Rasle, je lui représentai qu'au cas qu'on déclarât la guerre aux Sauvages, il courait risque de la vie; que son village, n'étant qu'à quinze lieues des forts auglais, se trouvait exposé aux premières irruptions, que sa conservation était nécessaire à son troupeau, et qu'il fallait prendre des mesures pour mettre ses jours en sûreté, Mes mesures sont prises, me répondit-il d’un ton forme, Dieu n'a confié ce troupeau et je suivrai son sort, trop heurer de m'immoler pour lui. Il répétuit souvent la même chose à ses néophytes, pour fortifier leur constance dans la foi, Nous n'avons que trop éprouvé, m'ont-ils dit eux-même: vue ce cher l'ère nous parlait de l'abondance du cœur ; nous l'avons vu à un air tranquille et serein affronter la mort, s'opposer lui seul à la fureur de l'ennemi, retarder ses premiers efforts pour nous donner le temps de fuir le danger, et de conserver nos vies.
Comme sa tête avait été mise à prix, et que l’on avait tenté diverses fois de l’enlever, au dernier printemps les Sauvages lui proposèrent de le conduire plus avant dans les terres du côté de Québec, où il serait à couvert des périls dont sa vie était menacée. Quelle idée arezvous donc de moi? leur répondit-il avec son air d'indignation, me prenezvous pour un lâche déserteur ? Hé ! que deviendrait votre foi si je vous abandon xais ? Votre salut nest plus cher que la vie.
Il étrat infatigable dans les exercices de son zèle : saus cesse occupé à exuorter les Sauvages à la vertu, il ne pensait qu’à en faire de fervents chrétiens. Sa manière de prêcher véhémente et pathétique faisait de vives impressions sur les cœurs. Quelques familles de Loups (nation sauvage), arrivées tout récemment d'Orange, m'ont déclaré, la larme à l’œil, qu’elles lui étaient redevables de leur conversion au christianisme, et q'ayant reçu de lui le baptême depuis environ trente ans, les instructions qu’il leur avait faites pour lors, n'avaient pu s’effacer de leurs esprits, tant sa parole était efficace et laissait de profondes traces dans le cœur de ceux qui l’écoutaient, Il ne se contentait pas d’instruire presque tous les jours les Sauvages dans son église, il les visitait souvent daus leurs cabanes : ses entretiens familiers les charmaient : il savait les assaisonner d’une gaieté sainte qui plait beaucoup plus aux Sauvages qu’un air grave et sombre ; aussi avait-il l’art de leur persuader tout ce qu’il voulait; il était parmi eux comme un mâitre au milieu de ses élèves.
Nonobstant les continuelles occupations de son ministère, il n’omit jamais les saintes pratiques qui s'observent dans nos maisons. Ilse levait et faisait son oraison à l’heure qui y est marquée. Il ne se dispensa jamais des huit jours de la retraite annuelle ; il s'était prescrit pôur la faire les premiers jours de carême, qui est le temps que le
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Sauvenr entra dans le désert, Si l’on ne fire un temps dans l'année pour ces saints exercices, me disait-il un jour, les occupations se succèdent les unes aux autres, et après bien des délais on court risque de ne pas trouver le loisir de s'en acquitter,
La pauvreté religieuse éclatait dans toute sa personne, dans ses meubles, dans son vivre, dans ses habits. Il s’interdit, par esprit de mortification, l'usage du vin, même lorsqu'il se trouvait an milieu des Français ; de la bouillie faite de farine de blé d'Inde fut sa nourriture ordinaire, Durant certains hivers, où quelquefois les Sauvages manquent de tout, il se vit réduit à vivre de glands; loin de se plaindre alors, il ne parut jamais plus content. Les trois dernières années de sa vie, la guerre ayant empêché les Sauvages de chasser librement et d’ensemencer leurs terres, les besoins devinrent extrêmes, et le missionnaire se trouva dans une affreuse disette, On avait soin de lui envoyer de Québec les provisions nécessaires à sa substance. Je suis heureux, m'écrivait-il, du soin que vous prenez de moi : un nissionnaire né pour souffrir ne doit pas être si bien traité,
El ne souffrait pas que personne lui prêtât la main pour l’aider dans ses besoins les plus ordinaires, et 1l se servit toujours lui-même,
C'était lui qui cultivait son jardin, qui préparait son bois de chauffage, sa cabane et sa sagamité, qui rapiéçait ses habits déchirés, cherchant par esprit de pauvreté à les faire durer le plus longtemps qu’il lui était possible, La soutane qu’il portait lorsqu'il fut tué, parut si usée ef et en si mauvais état à ceux qui l’en dépouillèrent, qu’ils ne daignèrent pas se l’approprier, comme ils en eurent d’abord le dessein. [ls larejetèrent sur son corps, et elle nous fut renvoyée à Québec.
Autant il se traitait durement lui-même, autant il était compatissant et charitable pour les autres. Il n'avait rien à lui, et tout ce qu’il recevait, il le distribuait aussitôt à ses pauvres néophytes. Aussi la plupart ont-ils donné à sa mort des démonstrations de douleur plus vive, que s'ils eussent perdu leurs parents les plus proches. Il prenait un soin extraordinaire d’orner et d’embellir son église, persuadé que cet a” “areil extérieur qui frappe les sens, anime la dévotion des barb° .., cs leur inspire une plus profoude vénération pour nos saints
tèr 8 Comme il savait un peu de peinture, et qu’il tournait assez “Tec, 1ent,elle était décorée de plusieurs ouvrages qu'il avait travail) ‘ui même.
Ve jugez bien, mon Révérend Père, que ses vertus dont la Nouvelle- rance à été témoin depuis tant d'années, lui avaient concilié le respect et l'affection des Français et des Sauvages, Aussi est-il universellement regretté. Personne ne doute qu’il n’ait été immolé en haine de son ministère et de son zèle à établir la vraie foi dans le cœur des Sauvages. C’est l’idée qu’en 4 M. de Bellemont, Supérieur du Séininairé de Saint-Sulpice, à Montréal. Lui ayant demandé les suffrages accoutumés pour le défunt, à cause de la communication de prières qui est entre nous, il me répondit, en se servant des paroles si connues de Saint Augustin, que c'était :. ‘re injure à un martyr, ee de prier pour lui. {njuriam fucit martyri qui orat pro eo.
Plaise au Seigneur que son sang répandu pour une cause si juste fertilise ces terres infidèles, si souvent arrosées du sang des ouvriers évangéliques qui nous ont précédés; qu’il les rende fécondes en fervents chrétiens, qu'il anime le zèle des hommes apostoliques à venir recueillir l’abondante moisson que leur présentent tant de peuples encore ensevelis dans les ombres de la mort!
Cependant, comme il n'appartient qu’à l’Église de déclarer les saints je le recommande à vos saints sacrifices et à ceux de tous nos Pères.
J'espère que vous n’y oublierez pas celui qui est avec beaucoup de respect, etc,