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Les Jésuites missionnaires au XIXe siècle [microform]

La Compagnie de Jésus a toujours été un ordre de missionnaires. Tout au premier rang de ses occupations, et cela dès ses origines, elle a mis l'apostolat des pays infidèles. Pendant les deux siècles qui séparent François Xavier de Clément XIV, la bulle qui les a reconnus et institués du bref qui les dispersa, les Jésuites ont fait dans les missions ample et belle besogne. La Chine, le Japon, l'Indo-Chine, les Moluques, le Canada, le Paraguay, le Congo, l'Ethiopie leur ont dû leurs apôtres. Lorsque des coups multipliés ont jeté bas ce grand édifice en construction, plus de 3000 ouvriers se trouvèrent sans travail.-

Ces pages de leurs annales, pleines d'épreuves et de martyres, étaient trop glorieuses pour que les Jésuites nouveaux, aussitôt leur ordre ramené à la vie, n'essayassent pas de leur donner une suite. Et c'est ce deuxième chapitre dont nous voudrions esquisser les lignes maîtresses. Simple vue d'ensemble : car un récit tant soit peu détaillé remplirait de forts volumes, et l'heure n'est pas .encore venue de l'entre- . prendre.

Lorsque la Compagnie fut supprimée par Clément XIV, les Jésuites sécularisés se résignèrent malaisément à quitter leur poste de mission et les chrétiens auxquels ils avaient voué leur vie. En bien des endroits, hélas ! il fallut partir. Impossible de se soustraire aux. ordres brutaux de Pombal et de d'Aranda : ce fut l'exil, ou la mort lente dans les prisons de Lisbonne. Mais là où ils le purent, ils restèrent. Ils

unirent leur travail à celui des apôtres, malheureusement trop peu nombreux, qu'on avait envoyés prendre leur succession. Lazaristes ou prêtres des Missions Étrangères, et ils moururent sur place. Ainsi en Chine, à Pondichéry, dans l'Archipel.

Il y avait cependant un dernier rejeton vivant du grand arbre déraciné. Dès que la chose leur fut permise, les Jésuites maintenus en Pologne et en Russie essayèrent de prouver que la sève n'était pas morte. Ils reprirent leurs traditions. Dans la mesure étroite de liberté que leur laissait ce gouvei^nement des Tsars auquel ils devaient de vivre encore, ils eurent leurs missions. L'apostolat des infidèJes restant le monopole exclusif de l'église officielle, qui n'en usait guère, l'apostolat des schisraatiques étant rigoureusement interdit, ils se rabatirent sur celui des catholiques dispersés dans les régions neuves de l'Empire. Ils inauguraient ainsi une forme de mission qui prendra, au XI^"'^ siècle, une grande importance, celle des pays d'émigration. En Australie, aux Etats Unis, .sur le Zambèze, au Brésil, des Européens viendront défricher et exploiter les savanes, les mines ou les forêts. Beaucoup de catholiques parmi eux risqueront de pei'dre la foi, si des prêtres, leurs compatriotes ne se dévouent à les suivre. Et ainsi se fonderont un peu partout des missions d'un genre nouveau qui, à bref délai, se transformeront en églises normalement organisées.

C'est ce que, dès le début du siècle, les Jésuites commencent en Russie. Le Tsar, en ce temps là," essayait de peupler et de coloniser les steppes de son immense empire. Sur les bords du Volga par exemple, il attirait des Allemands et des Polonais. Il y en avait de catholiques. Pour les attacher à leur patrie nouvelle et leur faire accepter le régime russe, il importait de respecter les consciences. Les Jésuites furent donc priés d'organiser le culte chez les émigrés. En 4800 on les trouve à Saratow, administrant une dizaine de missions; en 1804, à Odessa, dans la colonie que cherche à fonder le duc de Richelieu. En 1805, on leur permet de descendre dans. les îles de la mer Egée, à Tyne et à Syra, pour y prendre la succession des derniers jésuites sécularisés

de l'Archipel. En 1806, ils sont à Astrakan ; en 1840, au Caucase évangélisant une population bigarrée de soldats polonais, de condamnés aux mines, de déportés politiques^ de cosaques, de voyageurs. En 1811, à eux seuls, les hôpitaux suffisent à les accabler de besogne.

Mais déjà ils jetaient leurs regards beaucoup plus loin. En 1804, répondant à l'appel du seul Jésuite qui vécût encore à Pékin, ils avaient tenté d'aller reprendre leur poste dans cette chère mission. Ils avaient cru pouvoir passer par le Portugal avec l'espoir d'entrer en Chine par Macao ; mais les successeurs de Pombal n'étaient pas d'humeur à laisser les Jésuites reparaître en Orient. Le projet avait donc échoué. On essaya une autre voie. Pourquoi ne pas arriver à Pékin sous le couvert d'une ambassade russe ? En attendant on allait s'installer en pleine Sibérie, à Tomsk et à Irkoutsk, chez les déportés. On était là à moitié chemin du Céleste Empire.

Sur ces entrefaites, le pape Pie VII - rendait l'existence à la (compagnie de Jésus. Par contre, pour des motifs qui n'avaient rien que de très honorable, on la chassait de Russie. Les missions dans l'empire des Tsars disparaissaient du coup. Mais en Chine, en Syrie, en Amérique, à la nouvelle qu'il y avait encore des Jésuites, on a commencé à réclamer leur retour. Des requêtes vinrent à Rome des bords du Yang-tsè, et du Liban. D'autres furent envoyées à Washington par les Peaux-Rouges de la Savane ou les nègres de Saint-Domingue. Un demi siècle n'avait pas aboh leur souvenir. En certains lieux, il subsistait vivace, d'autant plus que, là où avaient travaillé les Jésuites, on ne voyait plus que des ruines. On se rappelait leurs œuvres, et le grand vidé laissé par leur disparition. Les jeunes républiques américaines^ émancipées de l'Espagne, reprochaient amèrement à leur métropole d'hier de les avoir violemment, sans cause, sans procès, privées de leurs maîtres dans la foi.

Mais, en haut lieu, l'on crut sage d'attendre. Il fallait que l'ordre rappelé à la vie eût le temps de s'affermir en Eu-

rope, de refaire ses traditions antérieures, de rétablir au moins sommairement ses cadres, Après une dizaine d'années, les Jésuites pensèrent que le moment était venu. Ils étaient en mesure de répondre à plusieurs des propositions qu'on leur faisait. Donc, en 1823, des Belges reprirent sur le Missouri l'œuvre des anciens Jésuites français du Canada et de la Louisiane. En 1831, d'autres répondaient à l'appel des évèques de Liban.

C'est alors que le général de la Compagnie, le P. Roothaan lança un vibrant appel à ses religieux : « Quels doivent être et mes sentiments et les vôtres, mes Révérends Pères, devant tant de besoins, tant de demandes, auxquelles le petit nombre d'ouvriers nous met dans l'impossibilité de répondre ?

a Pour remplir le devoir de ma charge, d'abord je vous invite et vous exhorte tous, de la manière la plus pressante à ne rien omettre pour ressusciter en vous l'esprit de votre vocation. Que ceux ensuite en qui le ciel fera naître le désir de cet apostolat le regardent comme une grâce insigne, lui ouvrent leur âme toute entière, et l'entretiennent avec soin. Qu'ils s'offrent souvent à Dieu pour que sa sainte volonté leur en accorde un jour l'accomplissement, et qu'après en avoir conféré avec le guide de leur conscience, ils ne manquent pas, soit par eux-mêmes, soit par leur Provincial, de nous faire passer leurs noms pour être inscrits au nombre des aspirants à un si glorieux ministère.

«Les Provinciaux ne doivent pas regarder les sacrifices qui en résulteront comme de véritables pertes. Ces paroles de l'Evangile : Donnez et on vous donnera, trouvent ici leur application. Il n'est pas nécessaire d'attendre qu'une Province soit assez fournie de sujets pour pouvoir donner aux missions quelque chose de son abondance, et pour ainsi dire de son superflu. Jésus-Christ voulant que chacun se plaise à donner môme de sa pauvreté, et se tienne assuré que ce qu'il aura ainsi donné lui sera rendu avec usure par la bonté divine, il dit : Donnez et on vous donnera, date et dabkiir vobis. Ainsi devons-nous être persuadés que plus une Province se montrera hbérale en ce qui tient à cette œuvre, plus elle donnera de bon cœur à Dieu et aux missions ses

meilleurs et ses plus utiles sujets, plus aussi la bonté divine aura soin de l'enrichir de nouvelles recrues et de sujets non moins précieux. » (Lettre du 5 décembre i838.)

La réponse fut l'ouverture des missions du Bengale en 1834, et du Maduré en 1836. Là, comme en Syrie et en Ainérique, les Jésuites retrouvaient les traces de leurs devanciers. Ils comptaient aussi les reprendre au Paraguay et au ïucuman, quand, cette même année 1836, ils débarquèrent à l'Argentine. C'était encore pour ressusciter un passé déjà lointain qu'en 1837 on les rappellait à la Nouvelle-Orléans, en 1840 en Chine, en 1842 au Canada, en 1844 en Colombie. Partout ils se retrouvaient un peu chez eux. Ailleurs ils entraient sur des terres nouvelles, à ;la Jamaïque en 1837 ; aux montagnes Rocheuses en 1840, à Madagascar en 1845.

Ordinairement l'initiative vient des évêques, écrasés sous le poids d'une église naissante, et presque abandonnés à eux-mêmes, sans ressources et sans collaborateurs. Deux ou trois fois, ce sont les gouvernements qui, intelligents de leurs responsabilités religieuses et sociales envers les races barbares à eux soumises, prennent les devants. En 18S9 la reine Isabelle d'Espagne envoie les Jésuites chez les sauvages de Fernando Po et des Philippines. En 183:2 Napoléon III leur confie les pénitenciers de la Guyane. En 1862, Garcia Moreno les appelle chez les Indiens du Napo, et le roi des Belges chez les noirs du Congo en 1891. Avances qui le plus souvent sont accompagnées d'ordres positifs venus du Saint-Siège. Les supérieurs alors font appel aux âmes, généreuses. En 1844 il s'agissait de Madagascar ; le P. Maillard, provincial de Lyon, écrivait à ses subordonnés :

«Si le zèle n'était pas cette flamme sacrée qui ne cesse de brûler sur la terre comme elle brûle dans les cieux ; si les œuvres apostoliques, et leur multitude, et leur variété, au lieu de l'affaiblir, ' ne servaient pas au contraire à l'accroître et à l'alimenter, oserais-je aujourd'hui présenter à notre petite province la grande et belle mission qui est

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présentée à son inépuisable générosité ? Après les admirables efforts et les sacrifices inouis que nous coûte déjà l'entreprise immense et du Maduré, et de l'Algérie, et de la Syrie, pouvais-je bien, sans crainte de lasser une constance même infatigable, parler encore de nouvelles conquêtes à faire et de terres inconnues à cultiver? Oui, mon Révérend Père, je puis et je dois hardiment en parler aujourd'hui, et je suis assuré de trouver de l'écho dans le cœui' de nos dignes Pères, et une sympathie toute divine dans l'âme de nos jeunes amis. N'entendons-nous pas d'ailleurs une voix chérie et vénérée-, la voix de notre Père commun qui nous crie à tous de la part de Dieu : « Vous avez, il est vrai, élargi vos entrailles; vous avez dilaté, agrandi votre tente; et pourtant vos entrailles ne sont pas encore assez dilatées, et voire tente n'est pas assez élargie. Portez, portez donc plus loin vos limites. Avancez, avancez toujours. Dilata locum tentorii lui, et pelles tabernaculoi'um extende. Voyez à votre droite ces peuples qui vous tendent les bras, je vous les abandonne, ils sont à vous. Et à votre gauche, voyez ces autres peuples qui implorent votre compatissant secours, ils sont également à vous. Mais voici, au delà des mers, des terres inconnues, des contrées assises à l'ombre de la mort,, un peuple nombreux qui n'a pas encore entendu la bonne nouvelle. EU bien! je le réserve aussi à votre vigoureuse jeunesse, il est votre domaine et votre héritage. Vous pénéti-erez dans ces solitudes, et sous vos pieds fleurira un nouveau désert, et à votre voix s'élèveront les murs d'un sanctuaire chrétien et resplendira de beauté et de pureté une Jérusalem nouvelle, ad dexteram enim et ad laevam penetrabis, et semen tuum génies haei'editabis, et eivitates désertas inhabitabis ». (Lettre du M juillet 1844.)

Mais comment répondre à ces requêtes multipliées et à ces besoins toujours plus urgents? Ici se présente un phénomène particulier aux missions du XIX""= siècle. C'est la Révolution qui va se charger de fournir des hommes aux

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mondes nouveaux ; il est vrai que ce sera le plus souvent au détriment de l'Europe ou des vieux pays chrétiens. L'histoire des Jésuites , depuis cent, ans est l'histoire de leurs exils et de leurs retours. La politique ne les chasse d'un pays que pour les jeter dans un autre et les contraindre à des fondations auxquelles ils ne songeaient pas. Déjà en 1818, la persécution protestante en Belgique avait préparé aux savanes du Missouri leurs premiers Jésuites. L'Argentine dut les siens aux troubles d'Espagne (1835), A leur tour, les troubles de l'Argentine en peuplèrent l'Uruguay et le Brésil (1841-42). Ne pouvant travailler au Piémont, des Jésuites italiens vinrent en Californie (1851). Les révolutions de Naples en envoyèrent d'autres au Nouveau-Mexique (1867). Tout de même pour les Jésuites Allemands. L'expulsion de Suisse en 1847, donna des prêtres aux émigrés des Etats-Unis; une dispersion momentanée en Autriche (1848) permit d'en fournir à ceux du Brésil et d'Australie ; en attendant que le Gulturkampf amenât à renforcer les missions allemandes des Indes et d'Amérique.

Ainsi à mesure que la Compagnie nouvelle grandissait, se multipliait le nombre de ses missions. Elle en avait une à l'avènement de Grégoire XVI, celle du Missouri et du Kansas. A peine élu, celui qu'on a si bien appelé le pape missionnaire, mit à profit le vœu spécial que font les Jésuites de lui obéir « circa missiones » et il les envoya en Syrie (1831). Dix autres missions furent fondées sous son pontificat, puis vingt-trois sous Pie IX et sept sous Léon XIII.

Aujourd'hui les 24 provinces de la Compagnie se partagent une quarantaine de missions. Là où les Jésuites forment à peu près seuls tout le clergé, la chrétienté est administrée au nom de la Propagande par un évêque ou un vicaire apostolique pris dans leurs rangs. Us ont ainsi aux Indes six évêques, deux vicaires apostoliques en Chine, et d'autres à Batavia, à Madagascar, à la Guyanne, au Honduras anglais et à la Jamaïque. Le Zambèze et l'Alaska n'ont encore qu'un préfet apostolique. Ailleurs la mission est englobée dans la hiérarchie, et sauf les exemptions de droit, relève de

l'ordinaire. Quant au nombre des Jésuites missionnaires, en janvier 1906 il était de 4178. (1)

C'est l'œuvre de ces vaillants que nous allons résumer. Heureux si, écrivant loin du théâtre de leurs travaux, sans expérience personnelle de leurs difficultés, nous disons sans trop d'erreurs ce qu'ils ont fait depuis soixante-quinze ans ad majorem Dei gloriam.

Dans cette revue rapide, nous partirons de l'Amérique du nord, où fut fondée la plus ancienne mission de la nouvelle Compagnie. De l'Amérique du sud, nous passerons dans l'Afrique australe et à Madagascar. Par l'Australie, les Indes néerlandaises et les Philippines, nous remonterons jusqu'en Chine pour redescendre aux Indes et terminer notre voyage par les missions en pays musulmans, sur le pourtour de la Méditerranée.

(1) C'est le chiffre officiel: mais il conviendrait aujourd'hui de l'abaisser à 3i00, certaines régions des Etats-Unis et le Canada ayant cessé d'être considérées comme pays de mission. — En général et sauf indication contraire, nos statistiques se rapportent à l'année 1906.

Amérique du Nord

EX BiBLfOTHECa NliKOfil

ABBATI/E Sft-BERNARDI IN BORNHEM

, Aux Etats-Unis, les Jésuites ont tout droit d'exister, et ils en usent. Ils revendiquent, sans être contredits, leur part de mérite dans le mouvement de la civilisation américaine.

A la dernière exposition de Saint-Louis, leurs universités, leurs observatoires, la mission des Philippines, envoyèrent des spécimens de leurs travaux, science et pédagogie. Une grande carte d'ensemble retraçait le mouvement religieux créé par eux dans le continent américain. Pour ne parler que des générations passées, on y pouvait lire les grandes étapes de leur apostolat : en 1S66, l'arrivée des premiers pères espagnols en Floride et le martyre de neuf d'entre eux ; puis en 1611, l'envoi au Canada, par Henri IV, des Jésuites français, leurs stations qui, de proche en proche, avaient couvert le nord du Saint- Laurent et des grands lacs, les rives de la baie d'Hudson, les états actuels de New-York et du Maine, puis s'étaient échelonnées le long de l'Ohio et du Mississipi, et avaient fini par former, de Montréal à la Nouvelle-Orléans une longue bande prenant en écharpe tout le continent américain ; enfin, en 1622, les fondations des Jésuites anglais du Maryland, première base de l'Église catholique américaine.

Plusieurs curieux documents, exhumés des archives de la Compagnie servaient, à ce grand tableau, comme de pièces justificatives ; ainsi le journal de voyages du martyr Isaac Jogues, ouvert à la page où il décrit le petit village hollandais

qui s'appelle aujourd'hui New-York ; les relations autographes, du P. Marquette, le grand « découvreur » du Mississipi; la correspondance échangée entre le père de Smet et le Gouvernement sur la pacification des Sioux, avec la plus ancienne carte du nord ouest dressée par le même Jésuite.

De Smet, Jogues et Marquette, Marquette surtout, trois nomspopulaires et respectés. Il y a aujourd'hui une ville de Marquette, au centre de laquelle, par souscription publique, on a élevé une statue au Jésuite. C'est encore lui qu'on voit dans le Panthéon américain, le Hallof'Fame, de Washington, près du buste d'Abraham Lincoln, drapé dans son grand manteau, le crucifix et le chapelet à la ceinture, une carte de géographie à la main. Lorsque l'état du Visconsin proposa cet hommage officiel à la mémoire du missionnaire, les libres-penseurs firent opposition. Jésuite et Français, comment lui donner place parmi les gloires de l'Union ? qu'à cela ne tienne. On lui délivra un brevet posthume de citoyen américain, et à grands renforts de discours on installa au Gapitole le « prêtre de marbre ».

Que fut donc au xix« siècle, en ce pays classique de la tolérance et de la liberté, l'œuvre des missionnaires de la Compagnie '/

Une foule de tribus jadis avaient reçu l'Evangile. Vingt-deux martyrs avaient arrosé de leur sang la jeune église des Hurons, des Iroquois, des Illinois et des Natchez. Puis les Jésuites avaient disparu, laissant les indigènes, très nombreux encore, livrés sans défense à la propagande protestante. Cependant le souvenir des Robes Noires vivait toujours, on les redemandait souvent. A cet appel, des prêtres zélés, ordinairement des Français chassés par la Révolution, répondirent. Ils bâtirent des églises, groupèrent les catholiques, fondèrent des missions nouvelles qui sont aujourd'hui de grands diocèses.

Or, en ce temps là, l'évêque de la Nouvelle-Orléans, Mgr Dubourg avait sous sa juridiction toute une moitié des Etats- Unis, du Mississipi au Pacifique et du golfe du Mexique aux grands lacs canadiens. Le reste se partageait entre Baltimore et ses suffragants. Un devoir urgent s'imposait au ])rélat. Il fallait à

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tout prix s'occuper des Indiens abandonnés. Tout faisait présager que la moisson serait belle et facile. Les Sioux et les Miamis, quand ils étaient malades, réclamaient la Robe Noire et demandaient le baptême. Les Osages invitaient l'évêqne à les visiter, promettant de se faire chrétiens. Déjà les Dames du Sacré-Cœur, établies à Saint-Louis du Missouri, avaient, pour les tribus voisines, ouvert une école. L'aumônier des religieuses, M. Lacroix, envoyé en exploration chez les sauvages, avait été fort bien reçu. L'évêqué résolut d'aller de l'avant. .

C'était en i822. IL fit le voyage de Washington pour intéresser le président aux œuvres indiennes. Or justement les agents du gouvernement près des Peaux- Rouges venaient d'informer les autorités que, partout et sur toute la ligne, la propagande officielle et ])rotestante échouait. « Nous voulons des Robes Noires, disaient les sauvages ; nous n'avons que faire de ces ministres mariés :>}. Le président fit droit aux requêtes de l'évoque, lui accorda quelques subsides, et, à sa grande surprise, finit par lui conseiller de s'adresser aux Jésuites.

C'était chose faite déjà. Mgr Dubourg n'avait pas manqué de se tourner vers la Compagnie de Jésus. Certainement, pensait-il, elle accepterait d'enthousiasme les avances qu'on lui faisait.

Les Jésuites étaient toujours au Maryland. L'ancienne mission anglaise s'était sécularisée en 1773. Elle avait fourni à l'église naissante des Etats-Unis un premier noyau de prêtres, puis deux évèques, Mgr Caroll, de Baltimore, et son coadjuteur, Mgr Neale. En 1804, Pie VII lui avait permis de se réorganiser et de se rattacher aux Jésuites de Russie. La bulle, qui peu après rétablissait la Compagnie dans le monde entier, la trouvait aux Etats-Unis, prospère et en voie de pi-ogrès. Pourtant les pères américains ne pouvaient encore fournir à l'ôvêque les auxiliaires dont il avait besoin, absorbés qu'ils étaient par le soin de leurs compatriotes. Avant tout ne fallait-iL pas assurer les secours religieux à la population civilisée, lui créer des collèges, lui fournir des prédicateurs ?

Mais la Providence avait pourvu à tout. Ce que les Jésuites américains ne pouvaient faire, des Belges s'en chargèrent. La persécution donna aux Peaux-Rouges les missionnaires qu'ils

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réclamaient. En 1818 Frédéric de Nassau avait dipersé la Compagnie de Jésus qui renaissait en Belgique. Plusieurs Pères s'étaient réfugiés aux Etats-Unis; des postulants les y avaient rejoints, parmi lesquels un jeune homme dont le nom, Pierre de S)net, devait devenir légendaire et absorber, un peu trop peut-être, la réputation de ses confrères. Il inaugurait, par une première traversée de l'Atlantique, sa vie de voyages apostoliques, qui, additionnés, allaient lui faire faire en cinquante ans l'équivalent de sept fois le tour du monde. Ces Jésuites exilés avaient leur maison à Whitemarsli près de Washington, mais si pauvre que, faute de ressources, on parlait déjà de congédier les novices. Mgr Duhourg demanda qu'on les lui donnât pour la mission indienne. La requête fut agréée. Deux prêtres, dont le père Van Quickenboi-n, maître des novices, et cinq frères se préparèrent à gagner Saint-Louis du Missouri. L'argent manquant pour le voyage, le supérieur se lit quêteur. Il parcourut le Maryland et la Pensylvanie, tendant la main aux catholiques comme aux protestants, étonnés de cette nouveauté. Quand il eut les fonds nécessaires, il partit, 14 avril.

Le voyage fut long, iloO kilomètres, dont une moitié à travers un pays inondé. Souvent il fallait marcher enfoncé dans l'eau jusqu'à la ceinture. Enfin, le 31 mai 1823, on arrivait à Saint-Louis.

Les Jésuites s'établirent un peu au nord de la ville, à Florissant, près de la pauvre installation des Dames du Sacré Cœur. Immédiatement on ouvrit une école pour les Indiens Osagesdes environs.

Les commencements furent laborieux : c'est la loi de toutes les missions. On avait une maison en troncs d'arbres, pas de mobilier, on dormait sur une peau de buffle, on se nourrissait de lard et de pain de maïs. Peu à peu, grâce, il faut le dire, à l'héroïque charité des religieuses et de leur supérieure. M'"" Duchesne, qui, dans leur indigence, ne songeaient qu'aux privations des missionnaires, l'installation prit forme. La forêt s'éclaircit. De leurs mains les prêtres et les novices élargirent la demeure, construisirent moulin, étables, grange. On menait de front l'école indienne, les travaux manuels et la théologie.

Tout d'abord la mission du Missouri se concentra sur les deux rives du fleuve, en amont de la ville. L'école de Florissant était une sorte de noviciat où se formaient les futurs apôtres

AÎŒRIQUE DU NORD 19

des sauvages. En 1829, on jeta les bases du collège, aujourd'hui université, de Saint-Louis, Chaque année voyait naître, des stations nouvelles, Saint-Charles, Dardenne, Portage des Sioux, et d'autres encore.

Dans ces différents postes, on avait affaire aux blancs autant et plus qu'aux Indiens. On ne pouvait s'en tenir là ; il importait d'autant plus d'aborder sans retard les vraies missions qu'on avait, sur plus d'un point, été devancé par les protestants. Le P. Van Quickenborn partit. Il s'adressa d'abord aux Osages dont les bandes erraient au sud du Mississipi, sur les bords de la rivière qui porte leur nom. En 1829 il s'avança jusqu'au Néosho, à 450 kilomètres de Saint-Louis. Il revint voir les tribus l'année suivante, baptisa quelques infidèles, et administra les sacrements aux indigènes catholiques éparpillés dans la savane.

Tout s'annonçait bien. De plusieurs côtés. Jésuites, Lazaristes, prêtres séculiers, reticontraient des bandes toutes prêtes à accepter la ce religion des Français)). Elles repoussaient énergiquement les avances protestantes, voulaient des Robes Noires et non des ministres mariés. Cette doctrine que leurs pères, au siècle dernier, avaient froidement accueillie, ils étaient prêts à l'embrasser. Par ailleurs le gouvernement ne demandait pas mieux que d'appuyer les prêtres catholiques dont l'œuvre s'afïïrmait plus solide et plus suivie. Il approuvait complètement le programme d'action que le supérieur des Jésuites lui avait pro|)osé.

D'abord, écoles de garçons et écoles de iilles, ces dernières tenues par les Dames du Sacré-Cœur. On y recevrait les enlV.nts assez jeunes pour pouvoir les plier à un commencement de civilisation. Après cinq ou six ans, on les marierait, et ils se tiendraient prêts à retourner dans leurs tribus. Dans l'intervalle un missionnaire aurait été chez les Indiens vivre de leur vie et gagner leur confiance. Il en amènerait quelques uns à se tixer et à cultiver la terre. Dès qu'on aurait ainsi formé un groupe stable, on lui enverrait un prêtre et quelques ménages chrétiens. Peu à peu toute la tribu abdiquerait ainsi la sauvagerie. Alors on passerait à une autre. Si le nombre des missionnaires augmentait avec les ressources, on ferait le même travail sur plusieurs tribus à la fois.

20 CHAPITRE l'KEMIlîR

Le programme était sage et pouvait donner d'excellents résultats.' ■Pour les écoles il n'y avait qu'à entretenir et développer celle de Florissant, et déjà les missionnaires étaient à leur poste chez les sauvages. Mais allait-on pouvoir procéder avec l'ordre et la méthode prévue ? Déjà l'Amérique indienne subissait l'irrésistible poussée qui sans cesse la refoulait vers l'ouest. Son domaine se restreignait d'année en année. A mesure que les blancs arrivaient, les Indiens vendaient leurs terres et émigraient.

Ainsi, en 1830, ceux des Osages que les Pères avaient évangélisés aux abords de Saint-Louis étaient partis. Maintenant ils habitaient loin de là, dans le Kansas. Le père Van Quickenborn les y avait suivis. Dans la région, il avait trouvé une l'oule de sauvages rabattus aussi de ce côté, un peu de tous les points du nord et du nord-est, Pottowatomies, Kickapoes, Miarnis. •

Presque tous connaissaient la Robe Noire. Les anciens en parlaient souvent dans leurs récits. Plusieurs avaient été catholiques. S'ils ne l'étaient plus, c'est parce que les Robes Noires avaient disparu, et alors,plutôt que de rester sans culte, ils avaient cru bien l'aire de se donner aux méthodistes ou aux presbytériens. Mais que les vrais prêtres non mariés reparussent, ils s'attachaient à eux. D'autres encore étaient restés hdèles à leur foi, ou du moins ils ne s'étaient pas laissés embauclier par les protestants. Mais, dans leur abandon, l'alcool les avait envahis, décimés, dégradés. D'anciennes tribus florissantes étaient sur le point de disparaître. Les Péorias se trouvaient réduits à 140. Les Miamis n'étaient pas plus heureux et tous suppliaient le missionnaire d'avoir pitié d'eux et de les venir voir.

Ainsi, continuel va-et-vient de peuplades, parties quelque fois de très loin ou composées des débris de cinq ou six autres, pression continuelle des blancs, concurrence protestante, tout cela n'était point pour faciliter au P. Van Quickenborn la réalisation de son programme. Tout au plus pouvait-on espérer qu'un jour, la majorité des tribus étant rabattue dans la grande réserve de Vlndian territory, au sud du Kansas, oh pourrait se mettre sérieusement à l'œuvre. Alors, le christianisme aidant, on parviendrait à fixer un peuplade, puis une autre. On

leur ferait adopter la vie agricole, premier pas vers la civilisation. Du même coup, on sauverait la race indigène et on pourrait ouvrir aux blancs les vastes territoires restés libres par le départ des nomades.

A l'exécution de ce plan, le P. Van Quickenborn se consacra pendant cinq ou six ans. Il ne cessa de visiter les tribus éparses au nord et au sud du Kansas. Le Kiçkapoes l'avaient appelé : une partie de Pottowatomies qu résidait cbez eux, et cjui était encore païenne, en avait fait autant.

ce Ne nous oubliez pas, Père, lui disaient-ils. Nous vous conju- .rons de prier pour nous le Grand Esprit. Venez vivre parmi nous. Nous savons que la Robe Noire a été cboisie par le Sauveur du monde pour nous instruire. Portez-nous dans votre cœur et quand vous reviendrez, nous vous écouterons ». Le Père était revenu. Le gouvernement l'autorisait à fonder école et mission. Ce fut son dernier labeur. Epuisé, il fut emporté par une courte maladie en 1837. Il n'avait que cinquante ans.

La disparition du supérieur n'arrêta pas le progrès. Il laissait des collaborateurs ardents et une œuvre sérieusement commencée. Déjà la mission comptait plusieurs milliers de catlioliques. Malgré de gros obstacles intérieurs, polygamie, sorcellerie, ivrognerie, ou enregistrait de bons résultats. Certaines tribus se montraient particulièrement souples, ainsi les Pottowatomies. Ceux des bois, comme on appelait un de leurs groupes, se laissaient initier par le P. Hoecken à la vie agricole. Ceux de la prairie étaient contiés au P. de Sraet. Avides d'instruction religeuse, deux fois le jour ils venaient au catéchisme préparatoire au baptême, et l'école était trop étroite pour la foule. En môme temps les missionnaires multipliaient les excursions chez les autres tribus de la savane, Ricarees, Assiniboines Mandans, Gros-Ventres. Le P. de Smet allait jusque cliez les Sioux, leur expliquait le christianisme et faisait avec eux une sorte de traité de paix.

Tout à coup, il recAit l'ordre de partir et d'aller en exi)loration, très loin, en au delà des montagnes Rocheuses. Des sauvages l'attendaient dans le Far-west.

IIÏ

C'est une histoire bien touchante que celle des Têtes-Plates vers lesquels on l'envoyait.

En J83i, la ville de Saint-Louis avait vu arriver deux Iroquois catholiques apportant la requête d'une tribu lointaine qui vivait à 2000 kilomètres de là. Démarche assez étrange. Gomment des Iroquois, dont le pays natal est aux bords du Saint-Laurent, pouvaient-ils bien venir, non pas à Montréal mais à Saint-Louis, messagers des Peaux-Rouges de l'Orégon ? On connaissait donc déjà le christianisme dans ces cantons reculés?

Et en effet, chasseurs et trappeurs canadiens, indiens et blancs, depuis longtemj)s fréquentaient les montagnes Rocheuses, les pays que bornent le Pacifique, les vallées de la Colombia et de l'Orégon. Déjà même, en 1837, deux prêtres, MM. Blancbet et Deniers, étaient allés porter à leurs compatriotes, épars en ces quartiers, quelques secours religieux, et ils avaient visité les tribus voisines de Vancouver.

Dans le même temps, un groupe d'Iroquois baptisés, originaires des grands lacs, vivait parmi les Têtes-Plates, en pleines montagnes Rocheuses, pas très loin des sources du Missouri. Ils avaient l'ait connaître autour d'eux le christianisme, avaient parié des Robes Noires, et dès lors la nation, depuis 1820, était catholique de cœur.

En 1831, à l'assemblée annuelle de la tribu, il fut décidé qu'on ferait aj)pel aux missionnaires. On ignorait, semble-t-il, la présence des deux prêtres canadiens de l'autre côté des montagnes. Mais les Jésuites du Missouri, et spécialement le P. de Smet, s'étaient avancés vers le nord, assez loin pour être signalés aux Têtes- Plates. Donc quatre Iroquois se chargèrent d'aller porter le message. Après un voyage interminable, ils arrivèrent à Saint- Louis dans le courant de l'année et déposèrent leur supplique aux pieds de l'évèque, Mgr Rosetti.

Malheureusement deux sur quatre moururent bientôt épuisés de fatigue. Les survivants repartirent mais disparurent enche-. min. Les Têtes-Plates, n'ayant reçu aucune réponse, renouvelèrent l'ambassade en 1835. On leur fit de bonnes promesses :

AMÉRiaUE DU NORD 23

pour l'heure on ne pouvait davantage. Ils revinrent à la charge en 1837, mais les envoyés furent tués au passage par les Sioux. Eniîn en 1839, de nouveaux messagers rapportèrent la bonne nouvelle : encore un an, les Robes Noires seraient chez les Têtes- Plates. Les négociations avaient duré neuf ans.

Donc, au printemps de 1840, le Père Pierre de Sniet partait et le 14 juillet il paraissait au rendez-vous où 1600 sauvages l'attendaient. Ce fut un triomphe. ïouf le peuple y prit part. Si on l'eût laissé faire, le vieux chef aurait abdiqué entre.les mains du Père. Le soir, deux cents Indiens se groupèrent devant sa tente, pour chanter des cantiques de leur façon. Les âmes étaient admirablement préparées à recevoir l'Evangile. Les prières furent vite apprises et expliquées. En deux mois il y eût 600 Indiens prêts pour le baptême. Tous ne demandaient qu'à être bons chrétiens. « Père, disait Je chef des Pandéras, j'ai longtemps vécu dans l'ignorance. Alors je faisais le mal sans le vouloir : il se peut que j'aie déplu au Grand Esprit. Mais lorsque, mieux instruit, j'ai su qu'une chose était mauvaise, j'y ai renoncé, et je ne me souviens plus d'avoir ensuite offensé Dieu volontairement ».

Le Père de Smet, après un mois et demi, quitta les Têtes Plates pour retourner à Saint-Louis. On pleura beaucoup : « Robe Noire, lui dit le vieux Grand Visage, que le Grand Esprit vous accompagne dans votre long voyage. Nous formerons des vœux soir et matin, pour que vous arriviez sain et sauf parmi vos freines à Saint-Louis. Nous continuerons à former ces vœux jusqu'à votre retour parmi vos enfants des montagnes. Lorsque les neiges disparaîtront des vallées après l'hiver, lorsque la verdure commencera à renaître, nos cœurs si tristes à présent commenceront à se réjouir. A mesure que le gazon s'élèvera, notre joie deviendra plus grande. Lorsque les plantes fleuriront, nous nous remettrons en route pour venir à votre rencontre. Adieu. «

Au retour, il fallut traverser les tribus ennemies, Pieds-Noirs Gros-Ventres, Sioux. Mais, dès qu'on savait qu'il y avait Jà une Robe Noire, les casse-têtes s'abaissaient, et les menaces se changeaient en triomphe. Chez les Pieds-Noirs, on fit assoir le Père sur une peau de buffle : sans se douter de rien, il se laissa faire. Mais voilà que douze hommes le prennent, le soulèvent et le portent jusqu'au village, comme sur un pavois.

Au printemps de 1841, le missionnaire reparaissait au milieu (lèses Peaux-Rouges avec des compagnons, le P.Nicolas Point, vendéen, le P. Grégoire Mengavini, romain, et trois frères. La mission des montagnes Rocheuses était fondée. En 1846 elle comptait déjà onze prêtres.

Elle lïit vite populaire. Les évèques des Etats-Unis, dans un concile, à Baltimore, saluaient de loin les nouveaux apôtres du continent rouge. Le Père de Smet devint légendaire de son vivant même, dans les campements sauvages comme en France et en Belgique. Le nom des Tétes-Plates, des Cœurs d'Àlène, des Pieds-Noirs, i'ut bientôt plus connu en Europe qu'en Amérique même. C'était le temps, pour les missionnaires, des longues chevauchées à travers prairies et montagnes, des aventures, des naufrages, des découvertes. Un chapitre inattendu s'ajoutait aux descriptions de Chateaubriand et aux romans de Fenimore Cooper. Dans les Annales de lu Propagation de la Foi, les récits du P. de Smet, du P. Point et de leurs compagnons alternaient avec les nouvelles de martyre venues d'Indo-Cliine, l'idylle avec la tragédie. Ce n'est pas qu'il n'y eût de terribles taches de prose dans cette histoire : toutes les tribus n'étaient pas également prêtes à recevoir l'Evangile. Plusieurs étaient féroces, d'autres corrompues. Là où entrait l'ivrognerie, c'était connue un enfer qui s'ouvrait. Mais que de pages cliarmantes ! Les missionnaires constataient parfois chez leurs grands enfants une pureté de mœurs, une honnêteté, une simplicité évangélique ravissantes. Il leur arrivait, revenant dans une tribu, après une longue absence, et entendant les concessions, de ne pas trouver un péché mortel.

En quatre ou cinq ans, la mission prit une extension assez considérable. La première année, le P. de Smet avait fondé pour les Tôtes-Plates la station de Sainte-Marie. Quand peu après il retourna à Saint-Louis, pour, de là, gagner rEuro])e et faire un appel aux âmes généreuses, il pouvait porter la nouvelle qu'en un an, l'on avait converti 16M Indiens. Pendant ce temps, le P. Point visitait, sans lieaucoup de succès, les Pieds-Noirs, puis fondait pour les Cœurs d'Alène la mission du Sacré-Cœur, et les initiait à l'agriculture. En 1844 le village comptait déjà une centaine de familles chrétiennes.

AMERIQUE DU NOBD

De nouveaux missionnaires arrivaient. On envoyait deux prêtres (le Saint-Louis, et trois frères. Le père de Smet, à la fin de 1843, se rembarquait à Anvers avec quatre pères, un frère, et six. religieuses. Bientôt les Kalispels et les Pend-d'Oreilles avaient leurs missions, qui elles mêmes servaient de centre pour visiter les Zingomènes, les Sinpoils, les Okinagans, les Flatbows, les Koetenays. Le P. de Smet ne cessait de parcourir les prairies et les montagnes entre le Saskatshawan et la rivière Colombia, suivant dans leurs déplacements sans fin, les Corbeaux et les Âssiniboines. Pendant ce temps, le P. Hoecken achevait la conversion desSbuyelpi, le P. Nobili plantait la croix cliez les Sioushvvaps, les Ghilcotins et autres peuplades du nord.

Maintenant la mission de l'Orégon avait assez progressé pour qu'on lui donnât son organistion définitive. M. Blanchet, le plus ancien missionnaire du Far West fut nommé vicaire apostolique, et peu de temps après archevêque d'Orégon-City. (1) Vers ce temps là on estimait à 3400 le nombre des Indiens catholiques aux montagnes Rocheuses.

Pendant ce temps la mission cherchait à s'étendre vers l'est et le sud-est, comme pour rejoindre celle du Kansas. Le P. de Smet nmltipliait ses tentatives auprès des Sioux, l'un des peuples les plus redoutés du Missouri central. Il n'y gagnait qu'une grande influence personnelle. Le P. Point était un peu plus heureux chez les Pieds-Noirs où il convertissait une centaine d'individus (1848).

Elle aussi la mission du Kansas avait progressé. On avait pour les Osages fondé, sur le .Neosho, l'église Saint François de Hiéronymo, et pour, les Miamis celle du Marais des Cygnes. Vers 1850 on évaluait la population indienne catholique des environs à 6000 âmes. Le moment était venu de séparer cette région du diocèse de Saint-Louis. Le Père J.-B. Miège, français, fut nommé vicaire apostolique ÛQ l'Indian territory, et se fixa chez les Pottowatomies.

(1)A son relour dans l'Orégon comme archevêque, Mgi- Blanchet amena quelques Pères Oblals de Marie Immaculée. C'est l'origine de leur belle mission de la Colombie Britannique.

26 CHAPITRE l'REMIEU

Mais déjà, surtout au Kansas, on se demandait si l'on travaillait pour un bien lointain avenir. Le mouvement en avant de la population blanche continuait toujours. Devant elle, les indigènes, ou reculaient encore, ou bien disparaissaient.

Plus d'une région, où naguère on avait évangélisé les Peaux- Rouges n'en possédait plus un seul. A l'apostolat des sauvages succédait celui, moins consolant parfois, s'il était ordinairement moins rude, des civilisés.

Ainsi du. Kansas. Le flot d'émigration grossissant d'année en année, les sauvages vendent plus ou moins librement leurs terres et sont refoulés vers le sud. Un de ces exodes eut lieu en 1854. Immédiatement, en un an, 30,000 émigrants se jettent sur le pays. Six ans plus tard, découverte de mines d'or à Piké's Peak, et nouveau tlot d'arrivants. Partout des villes se fondent; le Kansas n'est plus reconnaissable. Autre vente de terrains en 1869 : les Osages abandonnent aux blancs neuf millions d'acres et s'éloignenl Les Jésuites, spécialement l'infatigable Père Ponziglione, continuent à les visiter dans leur nouvelle réserve. Ils s'en occupent jusqu'en 4892, même alors que l'Indian territory, constitué préfecture apostolique, aura été confié aux Bénédictins.

La mission fondée par le P. Van Quickenborn s'est transformée. Depuis 1840 elle est devenue la vice-province, puis la province du Missouri. Le vicariat apostolique a disparu, remplacé par les deux diocèses de Leavenworth et Nébraska.

Or eux aussi les civilisés envahisseurs avaient grand besoin qu'on s'occupât d'eux. Leur afflux continuel dans les territoires nouveaux fut pour les Jésuites l'occasion de plusieurs fondations importantes. Je ne parle pas de leur rentrée au Canada en 1842 sur l'initiative de Mgr Bourget, évoque de Montréal. Mais, dès 1838, l'évèque de la Nouvelle-Orléans, Mgr Blanc avait en personne fait le voyage de France pour en ramener quelques Pères. La province de Lyon les lui fournit, et de 1840 à 1880, elle continua à envoyer des sujets en Louisiane.

Cette même année 1838, le père Hélias d'Huddeghem, belge, se faisait l'apôtre des émigrés allemands, dans les districts de

Colebroke,.de Gasconade, des Osages. Il fondait pour eux la ville de New-Wesphalie. Au début il avait dans sa paroisse improvisée une centaine de familles ; il en avait 600 en 1840. Sa mission, étendue sur un espace de 600 milles carrés, comprenait dès l'origine 48 stations. En 1846, elle en avait 23. Partout au Kansas, il fallait organiser écoles et paroisses. A lui seul, le P. Colleton, des aumônes recueillies cliez les ouvriers qui construisaient un chemin de fer, put élever vingt églises et presbytères.

Vers le milieu du siècle, ia Révolution sembla vouloir se charger de fournir des apôtres au nouveau monde. En 1859, des Jésuites expulsés de Suisse vinrent se consacrer aux colonies allemandes du Visconsin et du Minnesota. En 1831, c'est le tour des Jésuites expulsés du Piémont, qui fondent des collèges en Californie. En 1867 les bannis de Naples arrivent au Nouveau- Mexique, d'où en 1884, sur l'appel de Mgr Machebeuf, ils iront au Colorado fonder le collège de Denver. En 1873, des expulsés du Mexique s'établissent de même au Texas.

Dans toutes ces régions neuves, on se trouvait en face d'une population bigarrée, venue des quatre coins du globe, sans foi ni loi le plus souvent, avide d'argent et d'aventures. Sur le nombre il y avait des cathoUques italiens, canadiens, allemands, mexicains, qu'il fallait tâcher de soustraire à la contagion protestante, ou reconquérir sur l'indifférence. Pour les administrer, quelques rares prêtres autour d'un évêque missionnaire. Dans la mesure de leurs moyens, les Jésuites nouveaux venus se mettaient à la disposition des ordinaires, pour les écoles, les collèges, les missions.. Ils en feront autant au Brésil, en Australie, partout oîi se jjortent les grands Ilots d'émigration. Suppléer au manque de clergé local, lui laisser le temps de se former, de s'organiser, et, en attendant, visiter, grouper, administrer les fidèles épars sur un territoire immense: labeurs obscurs dont il est impossible d'écrire l'histoire, mais dont on peut mesurer l'efficacité en comparant l'état présent de l'Eglise en ces jeunes régions à ce qu'il était il y a un demi-siècle.

Là où, vers 1840, le missionnaire ari'ivait en chars à bœufs, ou achevai, n'avançant qu'avec précautions, craignant à chaque pas d'être surpris par quelque parti deSioux ou d'Apaches, aujourd'hui, les églises sont organisées, le nombre des catholiques a grandi,

28 CHAI'ITRE l'REMIER

dans une mesure qu'on voudrait plus en proportion avec l'accroissemont total de la population, mais notable encore. Les œuvres les plus vitales l'onctionnent. Pour ne parler que d'une d'entre elles, en Amérique comme ailleurs, les Jésuites ont consacré le meilleur de leurs ressources el de leur personnel au grand labeur de l'éducation.

A peine fixés à Saint-Louis, ils avaient l'ondé un collège, c'est aujourd'hui une grande université. En Louisiane ils ont trois collèges : Spring-liill, la Nouvelle-Orléans, Galveston. En Californie, ceux de Sauta-Clara, San-José et de San-Francisco ; celui de Denver au Colorado ; ceux de Spokane et de Seattle aux montagnes Rocheuses ; et enfin dans la mission allemande ceux de Bulïalo, Cléveland, Prairie-du-chien et Tolédo. A quoiil faut ajouter es neuf collèges de la province du Maryland, les sept du Missouri, et les trois du Canada. Pays classique de la liberté, les Etats Unis, on le voit, ne redoutent guère l'enseignement congréganiste et jésuitique.

A côté de ces importants centres d'instruction, se groupent beaucoup d'œuvres intéressantes, créées pour répondre aux besoins croissants de l'émigration, œuvres des Polonais à Cléveland, don Dalmates à San-Francisco, des Italiens à Spokane et ailleurs, des Slaves à Butte-City. Les villes américaines sont un monde où tout se mêle et se rencontre. Il faut aux Etats-Unis des missions pour les Canadiens français et les Antillois. Il en faut pour les Libanais venus de Syrie, et voilà qu'à Montréal se fonde une église chinoise, administrée ]iar un jésuite qui a dû aller exprès à Sbang-hai apprendre la langue des célestiaux.

Mais peu à peu ces œuvres perdent leur caractère de « missions )). Les maisons se groupent en provinces autonomes ou sont rattachées aux provinces existantes. Les quatre collèges, les deux résidences, et le noviciat fondés par les Jésuites allemands pour leurs nationaux dans les états de Visconsin, Minnesota, Ohio, New- York viennent d'être partagés entre les provinces américaines du Maryland et du Missouri. C'est le provisoire qui fait place à l'organisation normale et définitive. On est encore sous le régime de la « mission » aux montagnes Rocheuses malgré les neuf résidences et les deux collèges qu'il a fallu fonder pour les blancs. De même en Californie où 148 religeux, dont oo prêtres

reïeyant de la province de Turin se partagent entre deux résidences, trois collèges et un noviciat. Au Colorado, Texas et Nouveau-Mexique, on dépend encore de la province de Naples : sej)t résidences, un collège, un noviciat, 93 missionnaires dont 06 prêtres. Mais la fondation des noviciats laisse entrevoir le jour où, se suffisant à eux-mêmes, les missions auront leur pleine autonomie.

Dans cette extension de la vie civilisée, que sont devenues depuis cinquante ans les missions au sens rigoureux du mot?

D'année en année le domaine des Peaux Rouges a été se rétrécissant. Partout s'est organisé le système des réserves, enfermant les indigènes dans un territoire assez vaste encore pour qu'ils pussent y garder quelque cliose de leur vie errante, mais que, en dépit de toutes les promesses, de tous les traités, on ne cessait d'entamer et de réduire au profit des blancs. En même temps, les guerres, les brigandages, les épidémies quelquefois systématiquement provoquées, par dessus tout la contagion des vices européens, ont décimé les tribus. Si quelque jour les Indiens disparaissent complètement des Etats-Unis, il sera tlifficile peutêtre de faire la part équitable des responsabilités. Beaucoup ont été massacrés dans les guerres de tribus à tribus.. Il y a eu aussi des causes qu'on peut bien appeler naturelles et fatales : mais pourra-t-on jamais innocenter complètement les envabisseurs européens et yankees, et mémo les agents dvi gouvernement ?

Parfois, dans les révoltes des sauvages contre l'intolérable oppression, l'autorité civile et militaire fut obligée de recourir aux missionnaires catboliques, les seuls dont la voix fût écoutée sous la tente des Peaux Rouges, car ils avaient la réputation de ne jamais mentir. Deux fois au moins, le P. de Smet fut invité à s'interposer, en 1859 cbez les sauvages de l'Orégon, en 1868 cbez les Sioux. Ce dernier épisode est resté célèbre ; il a valu au missionnaire les remerciements officiels de Washington avec le titre de citoyen américain.

On s'épuisait dans une guerre ruineuse et humiliante. Un général avait déclaré que, pour en finir dans les seuls états du

Kentuchy et de Tennesee il en coûterait des millions, et qu'il faudrait une armée de 200.000 hommes. Le vieux missionnaire, il avait alors 68 ans, s'otïrit i\ courir les risques d'une intervention. Il avait . d'autant moins de chance de réussir qu'en somme les révoltés avaient pour eux le droit. Mais on le connaissait de longue date sous les tentes indiennes et il partit, confiant en Dieu. Il franchit les 700 milles de plaines désertes qui le séparaient du camp sioux. Dès qu'on apprit son arrivée, les chefs à cheval coururent à sa rencontre. Il était « l'homme de la Grande médecine », le seul blanc qui n'eût pas la « langue fourchue ». Son entrée au camp fut un triomplie. Pendant la nuit, les chefs, Sitting Bull et Black Moon, le firent coucher entre eux deux pour le défendre. Le jour, il était assiégé par les mères et les enfants. Bref ses paroles de paix furent écoutées et les Indiens consentij'ent à traiter.

En temps ordinaire, que ne croyait-on davantage les missionnaires quand ils réclamaient en faveur de leurs Indiens, plus de justice courante, et plus de bonne foi !

La situation changeait donc avec les années. La démoralisation souvent suivait de près l'invasion des « visages pâles », et il faut entendre les plaintes navrantes des missionnaires. Un d'eux écrivait en 1877 :

«Jusqu'à ce jour les Poltowatoniies avaient atteint un haut degré d'industrie. Ils étaient réguliers dans leurs devoirs religieux. Par la pureté de leurs mœurs et la vivacité de lem^ foi, ils étaient l'admiration des blancs, leurs voisins. Mais maintenant, en conséquence de certains traités, le gouvernement leur paie de larges sommes d'argent. Le wiskey est venu avec l'argent, et coule à torrents. Presque toutes les maisons, à Saint Mary, sont devenues des cabarets. De vrais requins de toutes sortes les suivent partout où ils vont, ne les perdent de vue ni jour ni nuit. Toutes les fraudes leur sont bonnes pour enlever aux Indiens leur argent et leurs biens. Se voyant dépouillés par ceux qu'ils croyaient leurs amis, les pauvres Indiens, désespérés de pouvoir jamais se relever, se plongent de plus en plus dans l'ivrognerie et autres excès. De là grande négligence dans les devoirs religieux. Beaucoup ont vendu leurs terres et sont sans asile. D'autres s'exposent imprudemment aux inclémences de l'air et meurent

d'une mort prématurée. Il y en a de noyés, d'écrasés sous les chariots, d'assassinés.

ce Quel triste spectacle pour un missionnaire de voir détruire l'œuvre de tant d'années et le troupeau décimé par les loups sans pitié ! Comme le prophète, debout au milieu des ruines, que lui reste-t-il, si ce n'est de gémir sur cette œuvre de destruction, de pleurer ses péchés, d'implorer la miséricorde divine et d'aspirer après une patrie meilleure ? ,Une chose me console pourtant, dans mon amer chagrin : quelques-uns, pas beaucoup, sont demeurés fermes. Pas un de ceux qui ont perdu le sentier de la vertu n'a du moins perdu la Toi. Elle revit en eux tôt ou tard, surtout quand vient la maladie et l'adversité. «

La simplicité idyllique des premiers temps ne se trouve plus guère que dans certains coins privilégiés où la Toi a eu le temps de pousser des racines profondes, où l'on est resté plus longtemps à l'écart des influences mauvaises, là encore où il s'est trouvé des blancs pour donner de bons exemples. II. est vrai que- là, chez les Cœurs d'Alêne, par exemple, et chez les Têtes-Plates, chez certains Sioux du Dakota, tout ravit le cœur du prêtre et l'on assure que certains protestants se sont convertis à la seule vue de ces Peaux Rouges transformés parle catholicisme.

Ailleurs, il faut renoncer à rien faire de sérieux chez les adultes déjà contaminés et abrutis par l'alcool. Restent les enfants. Mais des précautions spéciales s'imposent. Le voisinage des blancs est funeste. Celui des tribus ne l'est pas moins. Il faut donc les isoler, les arracher à la séduction de la vie sauvage, aux moqueries et aux mauvais exemples de leurs proches, donc les élever à la mission, puis les marier sur place et les fixer au sol. Les résultats ainsi obtenus sont consolants, mais, on le conçoit, peu étendus, faute de ressources.

Et aussi faute de liberté suffisante.

L'arrivée au pouvoir du général Grant avait été le triomphe des protestants radicaux et des incrédules. Lors des élections, on en avait appelé aux Allemands des Etats-Unis, leur présentant le candidat à la présidence comme un allié de Bismark dans la lutte contre l'Eglise et les Jésuites. Il fut élu et mit sur son programme la guerre au catholicisme. (1869-1877)

Le clergé s'était préoccupé d'évangéliser les nègres : on fit

32 CHAPITRE PREMIKR

tout pour les lui soustraire et les donner aux protestants. Tout de même i\ l'égard des Indiens : on avait trafiqué de leurs terres, on dispose maintenant des âmes. Prenant prétexte de certains contlits, le président régla que désormais les « agences » indiennes seraient confiées aux « dénominations » religieuses qui déjà y auraient fondé une mission, ou s'engageraient à en fonder une aux conditions ordinaires. C'était resteindre singulièrement la liberté d'apostolat, fermer aux prêtres catholiques certaines régions, et surtout blesser la liberté de conscience des Indiens. On leur imposait des sectes dont peut-être ils ne voulaient pas, et on les privait des missionnaires de leur choix.

La loi était inique : l'exécution fut odieuse. Aux termes du décret, les catholiques eussent dû avoir la moitié ou les trois quarts des tribus. Ils eurent une agence sur six et cinq sections sur quarante-quatre. On, leur laissa les Indiens de Grand River au Dakota, quelques groupes au Nouveau Mexique, une réserve de ridaho et celle des Têtes Plates. Le reste, plus de 80.000 Indiens fut d'office enchainé au protestantisme. Et par exemple, les Nez Percés de l'agence Lapway (Idaho) étaient au nombre de 4000, à peu près tous catholiques. Ils furent livrés aux presbytériens qui touchèrent une forte somme pour administrer une poignée d'adeptes, et l'on fit bonne garde à la frontière pour maiutenir la Robe Noire à' distance. Ceux-là môme qu'on voulut bien laisser à leurs missionnaires eui-ent à souffrir. Les Têtes- Plates étaient sous un agent catholi-ciue dont ils n'avaient qu'à se louer ; on le remplaça par un sectaire de vie scandaleuse, et haineux de l'Eglise romaine. Pour surintendant des affaires indiennes dans l'Orégon, là où il n'y avait que des catholiques on envoya le Dr Bendell, israëlite. Tout cela, Grant l'appelait la politique de la paix, peace poliey. Bismark, son modèle, n'appelait-il pas sa persécution à lui le « combat pour la civilisation )) ?

Ces injustices ne passèrent pas sans protestations fort vives. Les Indiens réclamaient leurs Robes Noires. On eut beau leur imposer des missionnaires protestants, fis ne les écoutèrent pas. Aux Osages du Kansas et de l'Indian Territory on envoya des maîtres quakers : les sauvages résistèrent. On menaça, ils tinrent bon et restèrent fidèles. Et de même les Sioux du Dakota : païens et

AMÉRIQUE DU NOBT) 38

catholiques s'entendaient pour repousser les pasteurs. Spottedtail, leur grand chef, répétait à toutes les instances : « Il n'y a que les Rohes Noires à ne pas mentir.» Le gouvernement répondit en assignant les deux grandes réserves de Rosebud et de Pine Ridge aux Episcopaliens, et l'on fit dire aux Peaux Rouges que pasteurs et Rohes Noires étant également catholiques, on avait à se tenir traiiquille.

Le clergé lésé du Colorado, du Nouveau-Mexique, du Dajcota, de rOrégon, envoya ses doléances motivées à Washington ; on ne 'écouta pas.

Cependant cet état violent ne pouvait pas durer : le général Grant ayant disparu du pouvoii", il se fit une détente, et une certaine liberté finit par êti'C rendue. Les missionnaires purent de nouveau visiter leurs chrétiens. En face des écoles presbytériennes, indépendantes, épicopaliennes,les catholiques purent, à leurs frais, élever les leurs. C'était vers 1886. Mais voici que, quatre ans plus tard, une épreuve nouvelle vint fondre sur les missions. Une société secrète, l'A. P. A. (American protection association) s'était formée, dont le programme radical comportait, non seulement l'ostracisme des catholiques, mais le plein triomphe du rationalisme et de l'athéisme. Guerre était déclarée au surnaturel, quelle que fût son étiquette. Tous les moyens étaient bons qui menaient au but, violences, calomnies, dénis de justice. Mais surtout on fit prévaloir le grand principe de l'absolue neutralité scolaire. En dépit aie l'expérience qui faisait voir dans le christianisme le plus puissant agent de civilisation chez les sauvages, le système devait être étendu aux écoles indiennes. On ne pouvait enlever aux missionnaires celles qu'ils avaient fondées, du moins on réduisit graduellement, on supprima les subventions. En revanche, rien n'était épargné pour les écoles officielles ; on ne recula devant aucune dépense.

Or, souvent-c'était Un véritable héroïsme qu'il fallait aux petits sauvages pour continuer a'fréquenter l'établissement catholique. Nous lisons dans une lettre de missionnaire, qu'au Dakota, chez les Jésuites allemands, la misère fut telle parfois que les enfants catholiques, à qui l'on refusait les distributions de

vivres réglementaires, étaient obligés de grappiller quelque chose dans les étables à porcs ; mais ils restaient à la mission. Et le palais scolaire avec son électricité, son calorifère, son garde manger bien garni, demeurait vide. Il n'en était pas de même partout, bien entendu, et la lutte s'imposait avec les écoles officielles sans Dieu, souvent hélas ! très fréquentées.

Alors, à défaut du gouvernement, la charité privée vint au secours. Une société se. fonda pour la « préservation de la foi chez les enfants indiens ». Rien qu'en 1903, les catholiques dépensèrent en faveur des écoles [TiAM dollars et 197.780 en 1903, Mais kl persécution scolaire à l'état aigu avait duré sept ans. Depuis elle s'est atténuée. Hier encore le gouvernement passait un contrat avec les Jésuites de St Francis Mission au Dakota, pour un boardiny school indien, destiné i\ 2oO enfants, et cela à la grande colère des protestants.' Il est même arrivé parfois que, sous main, par l'intermédiaire du « Bureau catholique)), le gouvernement faisait parvenir aux- écoles des subventions provenant des fonds publics et de réserve, qui appartiennent aux Indiens mais restent entre les mains de l'Etat, leur tuteur.

Du reste, au plus fort de la persécution scolaire, les œuvres catlioliques avaient trouvé, même chez les protestants, d'ardents apologistes. Ainsi plusieurs fois le sénateur Vest, du Missouri, s'est constitué, devant les commissions parlementaires, l'avocat des Indiens catholiques du Montana. Il s'en est presque fait une spécialité. (1)

Il était, raconte-t-il, parti en inspection dans les montagnes Roclieuses, plein de préjugés. Il en revint déclarant : « Dans ce voyage de plusieurs semaines, je n'ai pas rencontré une seule école faisant vraiment œuvre d'éducation, ailleurs que sous la direction des Jésuites. Je n'ai pas vu une seule école du gouvernement, et surtout pas un seul de ces externats ant vantés où l'on fît quoi que ce soit qui vaille.... J'ai voulu, au cours de mon enquête, leur demander un ou deux écoliers comme interprètes ; ils ne savaient qu'une chose, voler les chevaux qui paissent dans la plaine. Mais dans cet art, le général Shéridan en conve-

(I) Nons avons sous les yeux deux rapports de M. Vost, l'un de 1834, -l'autre de 1900.

nait avec moi, ils n'ont pas leurs pareils. Leur temps d'école fini, ils retombent dans la sauvagerie.

«Mais voyez les écoles -catholiques. Voilà cinquante ans que les Jésuites sont chez les Indiens. Quel est le résultat ? Parmi ces tribus Shoshones, Arapahoes, Gros-Ventres, Pieds-Noirs, Pieganes, River-Crows, Bloods, Âssiniboines, le seul rayon de lumière que j'ai trouvé, c'était chez les Têtes-Plates, dans les écoles des Jésuites. » Et le sénateur poursuit décrivant ces écoles où les boys indiens apprennent les métiers utiles, gardent les troupeaux, l'ont marcher les moulins, travaillent à la forge, bâtissent les maisons. « Jamais, dans les Etats, ajoute-t-il, à égalité d'âge, je n'ai assisté à de meilleurs examens. «

Et d'oîi vient celte différence ? Elle tient à ce que le missionnaire catholique consacre entièrement sa vie à son œuvre. « Prenez un clergyman protestant, envoyez-le dans l'Ouest, aussi actif et aussi zélé que vous voudrez ; il y va avec ses liens de famille, il y va jetant des regards en arrière vers la civilisation, il y va par devoir, ne se dévouant qu'a moitié à cette vie pénible. Prenez un Jésuite. Que fait-il ? Moitié soldat, moitié prédicateur, il est de la « Compagnie de Jésus « ; il n'a à lui que sa robe noire sur le dos. Si, en pleine nuit, il regoit du chef de la Compagnie l'ordre de se lever et d'aller en Asie, il se lève et part... Il n'est plus du monde. J'ai causé avec le P. Ravalli à la mission Saint-Mary. Voilà 42 ans qu'il est au Montana,, chez les Indiens. Il leur a donné sa vie. Il était venu d'ttahe, excellent médecin. Quand je l'ai vu, dans sa petite chambre de mission, il était couché, cloué sur son lit depuis cinq ans, mais administrant toujours des remèdes, et, à l'occasion, faisant de la chirugie. Toute la vie de cet homme a été donnée à cette œuvre. Quel est le résultat? Aujourd'hui les Têtes-Plates sont cent fois plus avancés dans la civilisation que n'importe quel, Indien, du moins dans le Montana. » . Et le sénateur concluait : « Si, de toute ma carrière politique, il me reste une fierté, c'est d'avoir obtenu à l'école industrielle de Saint-Ignace, au Montana, une" subvention de 10,000 dollars. Me rendant à la côte du Pacifique quelques années après, je m'arrêtai pour visiter cette école. Au bruit de mon arrivée, la fanfare des boys vint me recevoir à la gare.,.. Je pénétrai

dans la maison, les enfants y étaient occupés à confectionnerchapeaux, casquettes, bottes, souliers. On y voyait tous les métiers depuis le maréchal-ferrant et le meunier jiiscpi'au cocher et au pâtre. Filles et gar(;ons, au terme de leurs études, fondaient des foyers aussi honorables, aussi dévoués au christianisme qu'aucune famille des Etats-Unis. Mais ils étaient catholiques : pour certaines gens {VA. P. E.) c'est un crime. «

Le sénateur Vest n'est point catholique. « Je suis protestant, dit-ll, né protestant, élevé protestant, de la vieille église presbytérienne d'Ecosse, et je compte bien mourir protestant. Dans ma ])etite enfance, on m'a appris que les Jésuites ont des cornes, une queue, des pieds fourchus et exhalent une vague odeur de soulre. »

VU

Et maintenant oii en sont les choses ? L'Indien continue à disparaître. Les missionnaires prévoient le jour où leui-s œuvres dans le Montana, le Wyoming, l'Idaho auront complètement changé d'objet. Fondées pour les Peaux Ptouges, elles ne trouveront devant elles que des blancs, des jaunes aussi peut-être, avec de rares ilôts de sauvages civilisés et fixés au sol. Déjà aux montagnes Rocheuses, il faut administrer des paroisses exclusivement composées de blancs. On a pour eux ouvert les deux collèges de Spokane et de Seatle. Les fondateurs de la mission, s'ils revenaient au monde, devj-aient, poui- retrouver leurs vrais sauvages de 1840, passer dans la Colombie Britanique, sur le territoire des Pères Oblats de Marie Immaculée.

Aux ELtats-Unis même cependant il y a encore fort à faire, et il s'en faut que tous les Indiens soient convertis. oo.OOO seulement sur 520.000 sont catholiques; 90.000 en 1903 étaient protestants. Le reste demeure idolâtre. Sur ce nombre, la'part des Jésuites, aux montagnes Rocheuses, est d'un peu plus de 10.000 fidèles, un tiers de la population indienne. Ils sont répartis en 17 postes sur les cinq états de Wyoming, Montana, Idaho, Wasliington et Orégon. Les principales tribus-évangélisées sont les Pieds-Noirs, les Assiniboines, les Gros-ventres, les Corbeaux, les Shoshones, les Araphoes, les Nez-Persés, les Pends d'Oreilles, les Cœurs d'Alêne, les Kalispels, les Spokanes. les

AMÉRIQUE nu ?{ORI) 37

Okanagans, les Yakimas. Tribus très inégales comme importance et très inégalement conquises par le christianisme. Elles sont toutes confiées aux Jésuites de la province de Turin, parmi lesquels travaillent nombre de Français : en tout lo9 missionnaires dont 71 prêtres.

Depuis I880, les Jésuites allemamls ont eu aussi leur mission chez les Sioux du Dakota : ^ prêtres, 3 scolastiques, 21 frères coadjuteurs ; ce dernier chiffre indique assez l'importance donnée aux écoles industrielles. Mais ces stations viennent d'être rattachées à celles des montagnes Rocheuses. Les Jésuites s'y partagent plus de 10.000 catholiques avec les pères Bénédictins.

A ces missions indiennes des Etats-Unis, ajoutons celles du Canada, Rentrés en 1842 sur cette terre autrefois témoin des labeurs héroïques des Brébeuf et des Lallemand, des Jogues et des Chaumonot, ils s'étaient sans tarder mis en quête de ce qui pouvait rester de sauvages sur les bords des grands lacs et' du Saint-Laurent. Là comme ailleurs les premières stations ont dû disparaître devant le progrès incessant de la civilisation et des blancs. Aujourd'hui le centre des œuvres indiennes confiées aux Jésuites canadiens est dans l'ilé Manitouline (lac Huron). lyiais les Peaux Rouges Odjibwées sont loin d'absorber toute l'activité des missionnaires. Eux aussi, les blancs,' réclament leur large part de soins et de travaux. Il faut s'occuper des cliasseurs, mineurs, fermiers, bûcherons, ouvriers de toute sorte, épars le long du. Central Pacific Railivay ou au fond des forets. Paroisses flottantes, qui exigent du prêtre une vraie vie de nomade, toujours en canot sur les rivières ou en traîneaux sur la neige, à la recherche de ses ouailles. Il faut aller relancer les moindres groupes à de grandes distances, porter les sacrements au fond des bois, à des âmes qui, sans cela, n'entendraient jamais parler de Dieu, retourneraient à l'infidélité ou seraient- la proie des protestants. Profit médiocre en apparence, abondance de croix. « Mais quoi, disait un missionnaire, le travail ne serait point fait, si nous n'étions là pour le faire, car dans ce désert, il n'y a pas d'autres prêtres que nous, n

Ce champ de labeur s'étend, au nord des lacs Huron et

Supérieur, sur une longueur de près do mille kilomètres, comprend 14 stations et occupe une quarantaine de missionnaires. (1)

Mais le vrai champ de missions pour les Jésuites canadiens, c'est aujourd'hui l'Alaska.

La fondation de celte rude église remonte à une vingtaine d'années. En 1886, M^" Seghers, un Belge, évèque de Vancouver, avait entrepris de porter la foi dans cette région immense de neiges et de glaces. Elle faisait théoriquement partie de son diocèse. On trouvait là des Indiens et des Esquimaus qui avaient à peu près échappé à l'influence des blancs. Tout au plus, sur quelques points des côtes, des popes russes avaient planté des poteaux attestant leur droit de premier occupant, bâti des chapelles et gagné quelques indigènes.

Mais le vaillant et saint prélat, au cours d'une expédition où deux Jésuites des montagnes Roclieuses l'accompagnaient, et où il fixait à l'avance les postes à fonder, fut assassiné par un domestique. Il laissait en héritage à la Compagnie cette terre de désolation. Les Jésuites acceptèrent.

L'Alaska n'attirait alors que de rares voyageurs ou marchands de fourrures. Pays dur entre tous, situé en partie sous le cercle polaire. Froid intense et prolongé ; fleuves gelés en hiver à deux et trois mètres de profondeur; sur le sol, un mètre et demi de neige. Huit mois sur douze, on y vivait bloqué par les glaces. En été seulement on pouvait communiquer avec Vancouver; encore le service était-il fort rare, et, au début de la mission, les Pères n'avaient guère plus d'un courrier par an. Ce que les cartes semblaient indiquer comme des villes se réduisait a quelques huttes, et ces villages étaient parfois distants de 100 et 200 kilomètres.

C'est pendant l'hiver que le missionnaire visite les indigènes. Il part en traineaii à chiens ; et alors, tempêtes de neige où le guide perd sa route, où les bêtes épuisées refusent d'avancer ;

(1) Depuis un an ou deux les Jésuites canadiens ont repris possession d'une vieille mission irotpioise, Caughnawaga, au sud de Montréal.

nuits passées dans un trou creusé sous la neige ; glaces des fleuves accumulées en banquise à travers laquelle il faut se tailler un sentier à coups de hache. On arrive au terme. Un filet de vapeur qui sort d'un mamelon blanc indique qu'il y a là des êtres humains. Il faut s'enfoncer sous terre, ramper par un couloir étroit et bas, et l'on arrive dans un souterrain plein de fumée et de vermine. Là vivent, attendant la débâcle des fleuves, trois ou quatre familles enfouies. Voilà où il faudra exercei' son ministère : pauperes evangelisantur.

L'été venu, les Indiens se dispersent et vont à la pêche. Pour le missionnaire les souffrances physiques ne font que clianger de nature. Ce ne sont partout que forêts et marécages où les hautes herbes se hâtent de pousser ; on entre dans la saison des moustiques. L'air en est envahi et le missionnaire se prend à regretter l'hiver avec ses froids et ses nuits sans fm.

On conçoit que les premiers temps aient été extrêmement durs. Dans aucune mission peut-être la solitude n'était aussi complète. Les âmes généreuses n'ont pas manqué cependant pour s'y condamner et acheter à ce prix des âmes d'Indiens . et d'Esquimaus. Des religieuses canadiennes ont à leur tour répondu à l'appel des missionnaires : on a pu fonder quelques écoles qui ont donné les meilleurs résultats. En peu de temps, enfants et jeunes gens se transformaient en fidèles sérieux, acceptant sans beaucoup de peine la civilisation chrétienne. Aujourd'hui,, sur une population d'environ 30.000 âmes, il y a o.OOO indigènes baptisés.

Mais là encore, tout à coup, les conditions changèrent. L'Alaska se prolonge vers le sud en une bande continentale étroite, bordée d'un archipel serré, montueux, tourmenté. On y avait trouvé de l'or. Immédiatement une population d'aventuriers s'était précipitée de ce côté. Il se trouvait des catholiques parmi eux, et l'évêque de Vancouver avait fondé quelques églises, écoles et hôpitaux, à Juneau, Fort Wrangel, Sitka, Douglas Island. Le ministère sacerdotal, est-il besoin de le dire? n'y était rien moins que consolé.

Soudain, en 1897, d'autres régions aurifères sont signalées au nord, presque sous le cercle polaire, à la limite de l'Alaska et des possessions britanniques. Le Klondike immédiatement

devint célèbre dans le .mo))de entier. Il se lit vers cette région de glaces une poussée, un rush, qui rappellait les grandes fièvres californiennes et australiennes. Des villes éphémères sortaient du sol en quelques mois, bourdonnantes d'une vie intense, et quelques mois après n'existaient plus. Il importait d'y dresser la croix. Le KIondike, situé en terre britaunique dépendait théoriquement des Pères OblaLs de la Colombie. Mais ils étaient trop loin. Par suite d'un accord entre les deux missions, quelques Jésuites de l'Alaska allèrent chez les mineurs et organisèrent un commencement de service religieux.

Comment ne pas signaler ici le père Judge, fondateur de l'église et de l'hôpital de Dawson-City, et qui, dans cette atmosphère infernale de convoitise, de luxure et de blasphème, ne cessait de prêcher l'autre vie et la recherche des biens qui ne passent pas ?

ce C'est à côté de son église, écrit un témoin, la première élevée à Dawson, que nous l'avons enterré. Pour l'escorter à sa fosse de glace, nous étions six mille hommes, avec des députations de Bonanza, du Hunter, de l'Eldorado, de tous les ruisseaux magiques où, la veille, un cri avait passé : « Le Père, le Père est mort, on 1 "enterre demain ! »

« Elles furent uniques au monde les funérailles de ce corps sacerdotal qui pesait moins qu'un enfant, tant il s'était usé pour tous, et pour lequel Dawson, où l'on aurait pu croire qu'il avait prêché dans le désert, Dawson-City prit le deuil. Oui, les bars toujours ouverts, les roulettes qui criaient jotu' et nuit, ving-quatre heures durant : « Boys, faites vos jeux », les mauvais lieux mêmes, qui étaient la moitié de la ville, tous se turent, tous fermèrent leur porte et la drapèrent de noir. Mineurs et joueurs, mastroquets et souteneurs, vierges sag(?s et vierges folles, par un ciel triste de fin d'hiver, ils suivirent tous le P. Judge au cimetière. Là chacun s'agenouilla, une voix commença :

— « De profondis damcwi ad te Domine ; Domine exaudi vocem mean.

Il y eut un grondement qui éclata entre les montagnes comme la débâcle du printemps, quand elle vient emporter les ordures de la ville.

— Fiant aures tuae intendentes : in vocem deprecationis meae.

C'étaient les Canadiens qui répondaient aux funèbres versets. Tout le monde se joignit à eux, même sans comprendre les paroles terribles :

— Si iniquitates observaveris, Domine, Domine, qiiis sustinebit ? Et bien sûr, au delà de cette iiiisère, de cette angoisse

d'en bas, il devait y avoir une âme de prêtre, qui, prosternée sur lés marches de gloire, priait, elle aussi, le Seigneur Dieu des mondes, pour les purs, pour les impurs, pour tout son peuple du Klondike. » (1)

Aujourd'hui le flot des chercheurs d'or se porte ailleurs, sur la mer de Behring. A Nome-City, il y a dix ans, vivaient isolés quelques pêcheurs de phoques ; à cette heure une ville s'est l'ondée, à qui rien ne manque du confort moderne. Rien qu'en juin 1904, il s'y est fait, dit-on, pour plus de 150 raillions d'affaires. Il a fallu y bâtir une église ; au sommet du clocher, le missionnaire, toutes les nuits, allumait une grande croix électrique qui servait de phare aux voyageurs égarés dans les neiges... Symbole aussi de ce qu'on voulait faire pour les âmes.

Et ainsi, venus dans l'Alaska, pour s'occuper d'Indiens et d'Eskimaus, les Jésuites se voient obligés de donner leurs soins aux civilisés. Que sera l'avenir de ces champs de glace ? Les prophètes assurent que dans cinquante ans, il y aura là plus de 5,000,000 d'habitants. Ce sera deux ou trois étoiles de plus à coudre au drapeau des Etats-Unis. Mais alors où sera le clergé catholique? Puissent les 19 prêtres jésuites et les 9 frères actuellement épars de Juneau au détroit de Behring, se multiplier. Ils seront toujours bien peu pour lutter contre lès ministres protestants qui affluent déjà,, l'or dans les inains.

(\) M. 11. Aiizias ïurenne. La Croix ULuslrée. 28 sept. 1902.

Amérique latine

De l'Amérique anglo-saxonne, descendons vers l'Amérique latine.

Aux Etats-Unis, en dépit de la rivalité souvent déloyale de. certains adversaires, en somme, le missionnaire jouit de la liberté. Les persécutions dont nous avons parlé n'ont porté que sur les églises indiennes ; et même alors, la personne du prêtre a été respectée. L'histoire de chaque mission est celle de ses progrès, de ses reculs, de ses épreuves. Pas une du moins n'a été interrompue par la violence. Il en sera de même en d'autres terres où les Jésuites ont travaillé sous le drapeau britannique.

Signalons rapidement trois de ces missions anglaises, dont le développement pacitique est cjuasi sans histoire.

Les Jésuites sont à la Jamaïque depuis 1837 : 14 prêtres sous un vicaire apostolique, c'est tout le clergé de l'ile. En ISOi) on comptait 9.300 catholiques. Aujourd'hui, sur une population d'environ 700.000 habitants, les fidèles sont au nombre de 13.000 en partie conquis parmi les nègres protestants.

La mission du Honduras anglais date de 1852. Population d'Hispano-Américains, d'Indiens et de Noirs-Caraïbes ; en tout, sur 33.000 habitants, 30.000 catholiques, et, pour clergé, un vicaire apostolique avec 15 prêtres.

Dans la Guyane anglaise, les Jésuites ont été appelés en 1855, par le fondateur même de la mission, Mgr Hynes. Il s'agissait de remédier à un schisme scandaleux qui désolait la pauvre

église. Ils y ont aujourd'hui une petite réserve indienne. La population catlioUque est de 21.700 fidèles sur près de 300.000 habitants. Une partie notable de ce modeste troupeau est formée d'émigrés naguère raccolés à Madère pour les plantations de cannes à sucre. En permettant aux planteurs anglais de les embaucher pour leurs cultures, le gouvernement de Lisbonne avait stipulé qu'on leur assurerait la libre et facile pratique de leur religion. Depuis ce temps, le vicaire apostolique touche un traitement annuel. Le clergé se compose de 19 prêtres, tous de la Compagnie.

Jusqu'en 1893 les trois missions dépendaient des Jésu es anglais. A cette époque on leur confia le Haut-Zambèze. Ils gardèrent la Guyane, mais le Honduras fut daftïié à leurs confrères du Missouri et la Jamaïque à ceux du Maryland,

Sur ces trois terres, la liberté religieuse est complète. Si . les progrès du catholicisme y s'ont lents, il en faut chercher la cause dans la nature même des races créoles, indolentes et mobiles, ou encore dans les rivalités protestantes. Du moins les gouvernements sont équitables. Nous en dirons autant de Cuba où les Jésuites . espagnols ont deux collèges, mais qui ne peut être considéré comme terre démission. Ce fut aussi le cas de la Guyane française pour les 22 ans (1852-1874), pendant lesquels les Jésuites de Paris y furent officiellement chargés des transportés. Arrêtons-nous un instant sur cette œuvre curieuse, une de celles que les Jésuites ont le plus aimée.

On avait voulu remplacer le système odieux des bagnes par un autre plus humain, et, du même coup, utiliser le travail des condamnés pour les besoins de la colonisation. Les forçats furent évacués vers la Guyane. On cliercha des aumôniers. Faute de sujets, plusieurs congrégations se récusèrent. Personne n'avait songé aux Jésuites. Eux-mêmes s'ott'rirent. Ils avaient quelque expérience de cette population. Les années précédentes, ils avaient pu donner des missions dans les bagnes de Toulon, de Brest, de Rochefort, et ils avaient constaté que ces âmes déchues étaient encore accessibles à la grâce. Pour les relever, il ne fallait que savoir les prendre, et, pour cela, les aimer. Les offres furent agréées. On assura aux Pères . logement, matériel du culte, traitement, pleine liberté de ministère. Ils partirent donc

et se dévouèrent au bien de ces « fidèles » d'un genre spécial. Ils restèrent au poste tant que la Guyane i'ut lieu de déportation.

Mais assez vite on avait pu voir que ce régime soi-disant humanitaire ne valait pas mieux que le bagne. Climat affreux, trois mois de soleil ardent et dix mois de pluies chaudes, épidémies, effrayante mortalité. Puis trop souvent, de la part du personnel, autant de mépris qu'au bagne pour les condamnés, aussi peu de confiance dans les bons propos. De là, chez les pauvres gens venus en Guyane avec l'espoir de se relever, le désenchantement, les révoltes, les suicides, les tentatives d'évasion n'aboutissant pour l'ordinaire qu'à un surcroît .de misère. Il fallait donc consoler, encourager, aider à mourir et, chose plus malaisée, aider à vivre.

Eux aussi les missionnaires tombaient : beaucoup moururent sur place. D'autres, épuisés, devaient rentrer en France. Mais pour un qui disparaissait, il s'en offrait vingt. Un jour le Provincial annonce la mort de deux aumôniers : aussitôt quatre-vingts lettres de demandes pour Cayenne pleuvent sur sa table.

On faisait donc du bien chez les transportés : on en eût fait beaucoup plus, si les autorités, plus chrétiennes, avaient cru davantage à l'influence moralisatrice de la religion. Du moins si l'œuvre cessa en 1874 ce fut parce que la Nouvelle-Calédonie remplaçait la Guyane ; et les Jésuites, en s'éloignant, reçurent l'assurance officielle qu'on leur savait gré de leur dévouement.

Si nous passons maintenant dans les républiques hispanoaméricaines de la même latitude, nous sommes dans un autre monde, et l'antithèse est absolue entre ces terres « latines » et l'es colonies anglaises. Au lieu du protestantisme, la révolution. Or, si les protestants ont appris à devenir tolérants, c'est une leçon qui n'a pas encore pénétré dans les cervelles révolutionnaires, — libérales, comme on dit en ce pays.

Il semblait pourtant que les Jésuites eussent dû avoir droit de cité chez ces peuples qui, au début du XIX" siècle, reprochaient si vivement au gouvernement espagnol de les avoir privés de leurs missionnaires. Autrefois, de la Basse Californie

48 ciiai'ithe ii

à l'ile Cluloé, du Texas à la Plata, les Jésuites avaient semé les églises, les collèges, les réductions. Au XVIIP siècle ils comptaient huit provinces autonomes. Pendant deux cents ans, ils avaient travaillé à enlever à la barbarie des Indiens, et quels Indiens ! par centaines de mille. L'œuvre prospérait, elle arrachait des cris d'admiration à des philosophes d'esprit très indépendant.

Tout à coup, avant qu'elle eût porté ses derniers fruits, avant que, dans ce rôle d'éducateurs de Srauvages, les Jésuites aient eu le temps de parfaire leur œuvre, on les arracha brusquement à leurs églises, ruinant sans pitié ni raison une des plus belles tentatives qui aient jamais été faites pour former des hommes.

Et maintenant, si les anciens tidèles des Jésuites sont retournés à leurs forêts, s'ils ont des défauts, s'ils ne sont pas des modèles d'initiative et d'intelligence pratique, il n'y qu'a en accuser leurs maîtres et l'obéissance aveugle. Cette manière d'entendre la justice historique est classique.

Pour eux, les Jésuites avaient concience d'avoir été, sur le Napo, sur le Maraûon, au Paraguay, Jusqu'aux limites extrêmes du dévouement. Ils ne demandaient qu'à recommencer, car de nombreuses tribus sauvages peuplaient encore le bord des grands fleuves brésiliens ou colombiens. Hélas ! le X1X« siècle passera sans qu'ils puissent y faire œuvre durable. A. qui la faute ?

Réorganisée au Mexique dès 1816, la Compagnie de Jésus y a vécu petitement, presque toujours dispersée, réduite à une poignée d'hommes, exilée parfois, à peine tolérée aux jours de calme, et du reste partageant l'épreuve avec les autres religieux, quels qu'ils fussent. Les missions chez les Indiens, il n'y fallait pas songer ; toutes les démarches que l'on fit pour obtenir l'autorisation de les rouvrir, et par . suite d'avoir quelque maison de recrutement et de formation, échouèrent. Et pourtant les infidèles à civiliser ne manquairent pas.

Depuis une vingtaine d'années cependant, sous le gouvernement réparateur et intelligent de Porphirio Diaz, les lois persécutrices restant lettre morte, le nombre des Jésuites mexicains a aug-

mente. Ils étaient une vingtaine en 1876 ; ils sont plus de 250 aujourcrimi et en mesure d'essayer quelques missions chez les Indiens encore sauvages. Ils se sont portés de préférence vers les tribus qu'avaient évangélisées leurs devanciers, les ïarahumaras de la Sierra-Madre. Une de leurs joies, en pénétrant chez ces tribus abandonnées, a été de constater que le souvenir des anciens- missionnaires n'était pas encore éteint. Mais c'est une histoire qui commence à peine, et dont nous ne pouvons qu'indiquer le point de départ.

Descendons dans les républiques du centre, Guatemala, Nicaragua, Costa-Rica, Equateur, Colombie. L'histoire des Jésuites y est des plus curieuses.

Chassés d'Espagne en 1835, à la suite des massacres de Madrid (juillet 1834), où quinze pères et frères avaient péri, les Jésuites furent invités par plusieurs évèques, par les gouvernements mêmes, à passer en Amérirpie. En 1836, ils répondirent à l'appel des catholiques de l'Argentine, où nous les retrouverons plus loin. En 1842, un décret des chambres de Colombie les réclama pour leur confier les missions indiennes. Ils arrivèrent deux ans après. En 1847, ils avaient déjà commencé leurs tournées chez les sauvages des Cordillères, aux environs de Mocoa, et ébauché quelques œuvres. Tout-àcoup, 1850, le vent tourne ; les conservateurs qui les avaient fait venir sont renversés. Les libéraux ressuscitent pour la circonstance la Pragmatique sanction de Charles III, qui avait, en 1765, expulsé les Jésuites de toute l'Amérique espagnole. Les Pères furent chassés de Colombie. Plusieurs trouvèrent un refuge provisoire à la Jamaïque.

Ceux de Mocoa n'eurent qu'à passer la frontière. Ils entrèrent à l'Equateur où la population leur fit un triomphe. D'autres enfin, qui allaient s'embarquer pour l'Angleterre, furent rencontrés à Panama par un journaliste, Garcia Moreno, qui les rabattit sur Guayaquil. Une république leur fermait ses portes : la république voisine leur ouvrait les siennes.

Immédiatement un collège fut inauguré à Quito (1851), Il dura...

50 • CHAPITBE II

un an. Les libéraux, arrivés sur ces entrefaites au pouvoir, n'eurent rien de plus pressé que de cliasser les Jésuites. On leur donna 48 heures pour 'disparaître. Comme ils partaient, une voix leur cria : «Dans dix ans, mes Pères, nous chanterons ensemble le Te Deûm à la cathédrale, w C'était Garcia Moréno, qui les saluait au passage.

Mais Dieu leur avait ménagé un refuge. Après un an de séjour à la Jamaïque, leurs confrères de Colombie avaient accepté les offres du Guatemala. Le gouvernement et l'archevêque les invitaient à quitter l'ile anglaise pour une terre espagnole et catholique. Ils y eurent vingt ans de paix (1851-4871). On leur confia le séminaire. Ils multiplièrent les missions de campagne, catéchisèrent les Caraïbes noirs de Livingstone. Ils étaient même sur le point de céder aux instances du D*" Raphaël Campo, président de San-Salvador, quand ils apprirent que la Colombie allait se rouvrir pour eux.

La persécution y avait sévi sept ans, très aigûe ; mais elle touchait à son terme. Les élections avaient été conservatrices et le nouveau gouvernement se hâtait de rappeler les Jésuites. A la fin de 1857, ils reparaissaient à Santa Fe de Bogota. Ce ne fut pas pour longtemps.

En 1861, retour des radicaux, et, naturellement, expulsion des Pères, Cette fois la persécution allait durer vingt-quatre ans, pendant lesquels il y eut quarante révolutions.

Mais voici la compensation. La même année, 1861, Garcia Moréno, devenu président, les rappelait à l'Equateur. Il avait été prophète : l'exil n'avait duré que dix ans. Un traité l'ut conclu entre le gouvernement et les Jésuites. Et comme il faut tout prévoir, une des clauses portait que, en cas d'expulsion, on laisserait aux bannis huit jours pour se retourner.

Moréno leur ouvrit aussitôt deux collèges, à Quito et à Guayaquil. Des Jésuites allemands vinrent à l'Université organiser l'enseignement scientifique. Puis on se préoccupa des Indiens, Dans ce qu'on appelait la Province orientale, au bas des Andes, sur le cours du Napo et autres affluents du haut Amazone, il y avait une population sauvage nombreuse : Indiens farouches ou indolents, perfides ou guerriers, parfois véritables bêtes fauves. Les Jésuites jadis, ainsi que les Dominicains, avaient

travaillé dans le pays, et il restait quelques traces de fleurs missions, des vieux chrétiens, sommairement espagnolisés et laissés à l'abandon. Garcia Moréno se considérait comme tenu en concience de procurer au plus tôt à ces barbares la loi et la civilisation. Les Jésuites partirent donc pour les missions du haut Napo, de Macas et de Gualaquiza. Ils entreprirent l'éducation humaine et chrétienne de ces grands enfants, chez qui, même baptisés, les passions de sauvages ont de terribles réveils, défiants, libertins, capricieux, inconstants, toujours prêts à lever la hache, ou à fuir dans la forêt. Œuvre d'autant plus malaisée qu'il fallait compter avec des marchands sans scrupules qui se faisaient un jeu d'exploiter les vices des indigènes. Mais Moréno était l'homme des mesures énergiques. Les trafiquants prévaricateurs furent éloignés et tenus à distance. Une police sévère protégea les villages indiens. De là bien des haines. Mais les missionnaires et le président passèrent outre, et, pendant quelque temps, l'œuvre de Dieu put se faire en paix. Au bout d'une douzaine d'années, on comptait environ vingt centres, et dix mille chrétiens, anciens et nouveaux. Les écoles prospéraient ; et, comme partout, à défaut des adultes, les enfants donnaient bon espoir. Soudain, Moréno tomba, martyr de la politique chrétienne, victime aussi de son zèle pour les missions. Son assassin Rayo était un ancien gouverneur du Napo, destitué par lui pour, abus de pouvoir (187o). Immédiatement les réductions furent dispersées ; les marchands redescendirent dans la forêt et en chassèrent les Jésuites.

Dans le même temps, la série des exils avait repris ailleurs, comme toujours interrompant les œuvres les plus fructueuses, et rendant impossible le travail des missions.

En 1871, la révolution triomphante chassait les Jésuites du Guatemala. Ils parvinrent à se réfugier au Nicaragua où ils eurent dix ans de paix. Mais leurs ennemis les poursuivaient par delà les frontières. Pour amener leur expulsion, l'on inventa qu'ils avaient provoqué une révolte d'Indiens, et il fallut repartir. Il leur restait encore le collège* de Gartago dans le

CHAPITUE II

Costa-Rica. Or c'était le temps où Léon XIII dénonçait au monde catholique les agissements de la franc-maçonnerie. L'évêque ayant promulgué les paroles pontificales, fut immédiatement exilé. Puis, comme de juste, on s'en prit aux Jésuites. Cette fois l'expulsion dépassa en rapidité brutale tout ce qu'on avait pu voir ailleurs.

A 11 heures du matin, sur un télégramme venu de la capitale, les Pères furent mis en état d'arrestation. Une heure après, un train qui les attendait eh gare, devant le collège, les emportait. Une centaine de pensionnaires demeurait en arrière, dans les classes abandonnées, sans personne qui s'occupût d'eux (1884).

Dans les républiques d'Amérique centrale, le Mexique excepté, il n'y avait plus de Jésuites. Mais ils étaient rentrés en Colombie Dès 1872, on les avait laissés se fixer à Panama. Maintenant un des leurs, Mgr Vélasco, était nommé évoque de Pasto, puis archevêque de Bogota. Sur cette terre, jadis sanctifiée par l'héroïsme de Saint Pierre Claver, le Jésuite esclave des nègres esclaves, une ère de liberté commençait pour les catholiques. Elle dure encore. On a bien eu quelques alertes ; car, pour être vaincus aux élections, les libéraux n'en sont pas moins puissants. Mais enfin l'Eglise a recouvré sa part de légitime indépendance. Les Pères en ont profité. Légalement reconnus, ils vivent en paix, adonnés à leurs ministères. On leur a même confié plusieurs lycées d'Etat. Trop peu nombreux par malheur pour pouvoir ajouter au labeur écrasant de l'éducation autre chose que les missions de campagne. L'évangélisation des sauvages dans les Andes et les savanes n'a pas encore pu être reprise par eux.

Pendant quelque temps, on a été un peu plus heureux à l'Equateur, Chassés de leurs chrétientés par les assassins de Garcia Moréno, les Pères avaient été malgré tout tolérés dans leurs collèges. On y vivait au jour le jour, sur le qui-vive, car la révolution ne désarmait pas. Une ère meilleure s'ouvrit en 1883. Le gouvernement redevenu catholique, invita les Jésuites à redescendre sur le Napo. Les Dominicains ne tardèrent pas à les y rejoindre.

MalJieureusement Je grand président n'était plus là pour faire

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la police des missions. Les marchands avaient reparu dans les peuplades, exploitant l'immoralité ou l'inexpérience des Indiens. Les missionnaires faisaient de leur mieux pour défendre les néopliytes. Mais c'était se créer à la capitale d'irréconciliables ennemis. Leur expulsion l'ut décidée. Pour l'arracher au gouvernement, tout fut mis en œuvre. Des Indiens convenablement stylés vinrent déposer à Quito contre leurs prêtres. Une révolte fomentée par les blancs éclata, où plusieurs Jésuites faillirent être écharpés (1892). Puis, la guerre- ayant éclaté entre l'Equateur et le Pérou, la presse radicale accusa les missionnaires de pactiser avec les Péruviens. Il est vrai qu'à Lima, on racontait sérieusement qu'ils exploitaient les sables aurifères du Napo au profit des Equatoriens. Cependant on continuait à agir sur les indigènes. La consigne venue de Quito fut de faire le vide autour des missions, de retourner aux forêts, et de contraindre par la famine les Pères à s'éloigner. Enfin, en 1894, le gouvernement céda à la pression des loges, et il fut enjoint aux Jésuites de quitter définitivement le Napo. Us n'y ont pas reparu.

Cette fois encore le territoire de l'Equateur ne leur fut pas absolument interdit. Us purent reporter leur zèle sur d'autres Indiens, près de la capitale, et conservèrent plusieurs maisons et collèges. Mais cette paix n'est que relative. En 1895, la république étant en pleine révolution, une émeute eut lieu ,à Riobamba ; le recteur du collège fut tué, la maison pillée, le tabernacle saccagé, plusieurs Pères jetés en prison. Chose assez rare dans l'histoire des Jésuites, on s'en tint là et les violences de Riobamba ne se terminèrent pas par un arrêt d'expulsion.

Quelques Jésuites sont encore à l'Equateur. Y resteront-ils longtemps ? Au jour d'expulsion observera-t-on à leur égard la clause signée par G. Moréno, qui leur garantit huit jours pour faire leurs paquets? Ce qui s'y passe au moment où nous écrivons, les mesures prises ponr interdire le sol de la république aux religieux non equatoriens, l'isolement où l'on semble vouloir les réduire, l'interdiction faite à leurs supérieurs étrangers de venir les visiter, bien d'autres symptômes encore permettent de tout craindre. On y regarde beaucoup, beaucoup trop, du côté de la France.

A la mission de l'Equateur se rattachent les stations de la Bolivie et du Pérou. Leur histoire tient en .quelques lignes.

Au Pérou, les Jésuites furent ramenés en 1871 par l'archevêque de Lima qui leur confia son séminaire de Huanuco. En 1879, ils rentraient dans leur ancien collège Saint Paul de Lima. En 1886, il y eut une expulsion dont le prétexte fut un jugement sévère et mérité, dans un livre classique, à l'adresse de tel et tel fondateur de l'indépendance péruvienne. On se réfugia à la Paz, en Bolivie, où, dès 1883, le gouvernement avait appelé les Jésuites pour y ouvrir un collège. Depuis, ils sont rentrés au Pérou où ils ont les deux collèges de Lima et d'Aréquipa.

La mission de Colombie relève de la province de Gastille : elle compte 148 membres, dont 68 prêtres. Il convient d'y joindre les deux collèges de Cuba qui occupent un personnel de 68 religieux. Les maisons de l'Equateur, du Pérou et de Bolivie en ont 178, dont 104 prêtres, et appartiennent à la province de Tolède.

L'histoire des missions de la Compagnie de Jésus dans l'Amérique du sud, Argentine, Uruguay, Paraguay, Chili, Brésil, est moins tourmentée. Aussi les œuvres apostoliques oiit-elles pu y avoir à peu près leur développement normal. Ce n'est pas que les épisodes d'arbitraire et de violence aient manqué/. Là, comme dans les républiques équatoriales, la Révolution cosmopolite et les sectes eurent leurs jours de triomphe et les missionnaires ont connu les expulsions et les exils.

Un trait commun a marqué beaucoup de ces épisodes. Les anciens Jésuites avaient, dans les colonies espagnoles et portugaises, laissé une grande réputation de civilisateurs. A ce titre, leur nom restait populaire, non seulement chez les Indiens, mais chez les blancs. Par ailleurs, des fables avaient couru sur leur compte : on avaient exagéi'é à plaisir et jusqu'à l'absurde leur puissance, leurs richesses, leurs ambitions. Les réductions du Paraguay, étaient-elles autre chose qu'un véritable empire autonome ? Ils avaient eu de vraies armées, fait de vraies guerres aux Européens, accaparé les mines d'or,

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transformé en roi un de leurs frères coadjuteurs. Ces calomnJes, rééditées et accentuées par Pombal, d'Âranda et autres, vivaient toujours, fournissant ample matière à la presse radicale.

Ajoutez l'importation des théories jacobines, joséphistes, gallicanes, napoléoniennes ; la prétention .très nette de demeurer catholique, mais aussi peu romain que possible, la tendance au schisme par conséquent, le désir d'américaniser les églises, et, après avoir rompu avec l'Espagne, de ne garder avec le Saint Siège qu'un lien très élastique et tout platonique,

Les gouvernements dès lors, ne demandaient pas mieux en général que d'accueillir les nouveaux Jésuites, mais à une condition. Ils se nationaliseraient à fond, il récuseraient l'autorité des supérieurs d'Europe, ils feraient schisme avec le centre de l'Ordre. Les Jésuites refusèrent. Conséquences : ici l'exil, là l'impossibilité d'accepter les œuvres les plus tentantes.

Et ainsi tout d'abord dans l'Argentine. Ils y avaient été appelés, dès 1836, par les catholiques heureux de mettre à profit les fautes de leur ancienne métropole. Le dictateur Rosas les acceptait, laissait toute liberté de prêcher à Buenos- Ayres et aux environs. ' Par un reste de défiance pourtant et crainte de leur voir i-econstituer des réductions à l'ancienne mode, il leur interdissait les missions indiennes. Gros sacritice pour les Pères, car les sauvages erraient nombreux encore dans les pampas.

Mais assez vite on comprit ce que cachait cette demi-liberté. Rosas entendait avoir dans le clergé un docile instrument de sa politique. Il affichait un grand zèle fétléraliste, voulait faire de l'Argentine quelque chose comme les Etats-Unis du sud et, pour cela, maintenir l'autonomie de chacune des provinces. En réalité Rosas était un despote, rien de plus. Son fédéralisme cachait assez mal ses tendances jacobines et autoritaires. Donc ordre fut donné à l'évêque de faire attaquer en chaire ceux qu'il appelait les « sauvages unitaristes » et de présenter l'idée fédérale comme seule légitime, seule conciliable avec les intérêts religieux. L'évêque n'osa refuser. Pour eux, les Jésuites, qui avaient des amis et des fidèles dans les deux partis, s'abritèrent derrière leur règle qui leur interdit toute ingérence politique. Rosas voulut bien fermer les yeux, et attendit.

o6 CHAPITRE II

Mais déjà le vrai Rosas commençait à se dévoiler. Le pays entrait dans ce qu'on a pu appeler la «terreur argentine ». Copiste, de Napoléon, le dictateur l'était aussi de Robespierre. On dressa des listes de proscription. L'une d'elles, toute entière écrite de la main de Rosas, comptait 9442 noms. Délations, exils, exécutions sommaires, violences dans la rue, rien ne manquait, pas même le grotesque. Un jour les Jésuites furent dénoncés pour avoir décoré leur église de rameaux verts, et leur supérieur pour avoir dans son confessionnal un coussin bleu ; le vert et le bleu, couleurs iinitaristes. Bientôt les tendances scliismatiques, les exigences inacceptables de Rosas se multipliant, les Jésuites, à bout de prudence et de circonsception, prirent le parti de disparaître. Ce ne fut pas sans peine, et il fallut ruser, car le dictateur entendait bien les garder et les amener à le servir. Ils fermèrent leur maison, se dispersèrent, et leur supérieur parvint à gagner Montevideo (1841).

Allait-on maintenant pouvoir aborder quelque part l'œuvre des missions de sauvages ? Un moment les Pères furent sur le point de se voir confier par le Chili les terribles Araucanos. Mais on voulait avoir ses Jésuites à soi, indépendants de Rome. Les négociations furent rompues (1843).

Les Pères essayèrent de se tourner vers le Paraguay. L'étrange petite république s'enfermait alors dans un isolement absolu. Personne ne passait la frontière. Le président tenait son peuple en tutèle, monopolisait commerce, industrie, agriculture. Il empêchait tout rapport de l'Eglise avec Rome. Pas d'évèques, un clergé réduit à une poignée de prêtres, pas de recrutement, pas de séminaire, pas d'autorité. Le vicaire épiscopal recevait sa juridiction du président, et la vie chrétienne ne s'exerçait que sous la sanction de la police. Comment dès lors entrer au Paraguay?

Les Jésuites cependant le désiraient d'autant plus que, là du moins, quelque chose subsistait encore des anciennes réductions. Des Indiens vivaient groupés autour de leur église, cultivant comme autrefois la terre en commun, mais très pauvres et

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très abandonnés. On fit donc demander au président Lopez rautorisation de monter à la capitale. Chose assez extraordinaire, elle se fit attendre, mais elle ne fut pas refusée. En 1843, deux Jésuites reparaissaient à Assurapçion. Immédiate- . ment ils se donnèrent au travail, suppléant de leur mieux au manque de prêtres, se dévouant aux malades pendant une épidémie de variole, épiant toutes les . occasions d'entrer en rapport avec les tribus indiennes de la frontière, pourtant l'avenir s'annonçait mal. Evidemment là encore, on voulait bien des Jésuites comme individus, mais non pas de la Compagnie. Et les Pères se demandaient pourquoi on les avait séparés, assignant à chacun son poste aux deux bouts de la ville. Symptôme plus grave : les relations venaient de reprendre avec Rome ; on allait avoir un évêque, le propre frère du prési" dent Lopez ; mais on n'acceptait les lettres papales qu'avec des restrictions d'allure clairement scbismatique. Puis, les deux Lopez étaient le caprice incarné.- Leurs exigences se multipliaient rapides, contradictoires. Bref, tout indiquait que, si le gouvernement acceptait les Jésuites, c'était à la condition secrète qu'ils n'auraient pas de supérieur au dehors, et, au dedans, pas d'autre chef que le président. Impossible de rester dans ces conditions. Les Pères demandèrent leurs passeports. La mission avait duré à peu près trois ans (1843-1846). Les Jésuites ne sont pas revenus au Paraguay. Lorsque, longtemps après, la république sortit enfin de son inertie et de son isolement scbismatique, les Pères de l'Argentine n'étaient pas en mesure de répondre aux invitations pressantes qui leur étaient faites. ■ ,

Pendant ce temps, à l'Argentine et dans l'Uruguay, la Compagnie continuait à passer par les alternatives traditionnelles de persécution et de faveur.

Rosas, furieux de voir les Jésuites de Buenos-Ayres se dérober à sa compromettante amitié, leur suscitait partout des ennuis. Et d'abord dans les autres états de l'Argentine : en 1848, il parvenait à les faire expulser de Gordoba. Ils s'étaient réfugiés dans l'Uruguay : il les y poursuivit de ses intrigues.

persistant à les accuser d'y faire cause commune avec les unitaristes. Enfin en 18S2, après 23 ans de despotisme, il fut renversé. Les exilés revinrent, les Jésuites reparurent à Buenos-Ayres et y reprirent leurs œuvres. Mais bientôt leurs ennemis eurent leur compensation. On était parvenu à fonder un collège à Montevideo, et le gouvernement lui avait accordé de précieux privilèges. Les loges immédiatement de pousser les hauts cris. Le président, catholique sincère, mais faible, céda à l'ultimatum. Les Jésuites furent sacrifiés, 1838. On ne les a rappelés qu'en 1873.

Dès lors, ils ont . vécu assez tranquilles dans les deux républiques. En 1875 seulement, ils eurent à Buenos-Ayres une forte alerte. Le bruit courait que l'évêqne songeait à leur rendre .leur ancienne église. Or, la pensée que les Jésuites pouvaient rentrer en jouissance de leurs biens du XVIIP siècle Jetait les loges dans la terreur. Une émeute eut lieu. Le collège San Salvador fut pillé, et faillit être brûlé. Des Pères furent blessés et jetés en prison. Puis l'orage passa.

Même sécurité relative au Chili, oii ils ont été également appelés par l'archevêque. Cette république, pendant longtemps la plus raisonnable du sud, les a laissés à peu près en paix exercer leurs ministères. Les menaces pourtant n'ont pas manqué de la part des radicaux. Ces derniers temps surtout, les Chiliens ont semblé tout prêts à copier les exemples venus de France. Au moment où nous écrivons, rien n'a été fait encore ; les religieux sont toujours au Chili, et peut-être leur dévouement pendant les grands sinistres de 1906, leur vaudra-t-il quelques années tranquilles.

Le Chili, l'Argentine, l'Uruguay, relèvent de la province d'Aragon. Quelques pères allemands s'occupent de leurs compatriotes à Puerto-Montt. La mission compte 310 religieux dont 167 prêtres presque tous absorbés par les œuvres d'éducation, tout spécialement d'éducation cléricale.

On sait si pareille œuvre est importante en un pays où, trop longtemps, le clergé a été notoirement au dessous de sa tâche. Donc, tandis qu'à Rome les Souverains Pontifes chargeaient les Jésuites du Collegio Pio latino americano, où ils élèvent des séminaristes venus de tous les jjoints de l'Amérique du sud,

à Buenos-Àyres, à Santa Fe, à Montevideo, à Âncud (Chili), l'épiscopat leur confiait les séminaires. Ils ont aussi d'importants collèges dans les trois capitales, à Cordoba et à Puerto-Montt.

CEuvres fécondes mais dont l'histoire est difficile à résumer en quelques lignes. C'est, comme partout, la lutte à armes souvent très inégales, avec les loges, avec les rivalités uniA^ersitaires, avec les exigences parfois absurdes des programmes, avec' l'invasion de plus en plus large des œuvres littéraires suspectes, et des idées les plus avancées de la vieille Europe. Mais c'est aussi la formation lente d'un clergé attaché à ses devoirs et d'un petit troupeau de fidèles éclairés et solides.

Ce serait aussi l'histoire, si nous pouvions la détailler, des missions du Brésil.

Leur origine se rattache également aux troubles de l'Argentine et aux persécutions du dictateur Rosas.

En ce temps là, le gouvernement brésilien, travaillait à pacifier la province de Rio Grande do Sul, qui s'était insurgée et, à l'instar de l'Uruguay, voulait se constituer république autonome. A mesure que l'ordre regagnait du terrain, l'on cherchait des prêtres à envoyer dans les cures abandonnées. Le nonce proposa à l'évêque de Rio d'employer à l'évangéfisation du pays les Jésuites espagnols laissés sans travail à l'Argentine. L'évêque, qui ne connaissait les Jésuites que par les Provinciales, hésitait, mais il finit par céder aux instances du nonce, et ainsi fut fondée (1842) la résidence de Porto-Alegre. L'année, suivante l'assemblée provinciale de Santa Catarina appelait encore les missionnaires à Desterro, où, en 1846, ils ouvraient un collège.

Or déjà toute cette région, fertile et sans autres habitants que des tribus indiennes errant dans la forêt, attirait les émigrants. On venait surtout beaucoup d'Allemagne. Le mouvement avait commencé dès 1824 et s'était porté de préférence vers le Rio Grande. En 1844, il y avait sept à huit mille Allemands, autour de la petite ville neuve de Sào Léopoldo, protestants et catholiques, mêlés à environ deux mille Brésiliens. Les protestants avaient temples et ministres. Les catholi-

ques| s'étaient bâti des églises, mais restaient sans prêtres ; personne ne les avait suivis pour leur assurer les secours religieux. Quant à recourir aux prêtres brésiliens, outre qu'ils étaient rares, mieux valait le plus souvent les tenir à distance. Les Jésuites espagnols vim^ent visiter ces troupeaux sans pasteurs. Ils prêchèrent pai' interprêtes. La population était des plus intéressantes, pleine de loi, ne demandant qu'à conserver intacte sa religion. Mais il était clair que,' à ces Allemands, il fallait des prêtres allemands. Où les trouver ?

Justement les Jésuites autrichiens venaient d'être momentanément dispersés. Quelques-uns s'en allaient en Australie suivre leurs compatriotes dans leur émigration. D'autres purent venir au Brésil. Ce l'ut providentiel. Le moment n'allait pas tardei' oîi les Pères espagnols se verraient dans la nécessité d'abandonner Desterro pour se consacrer aux œuvres plus fructueuses de Montevideo.

Desterro protesta. Plus tard on essaya de lui rendre son collège. Le projet n'aboutit pas; et, en 186G, le collège s'ouvrit ailleurs, à Itu, province de Sào Paulo. La même année, à l'autre bout du Brésil, l'évêque d'Olinda obtenait quelques Pères pour une fondation semblable à Pernambuco.

Ces progrès ne s'opéraient pas sans luttes. Les protestants avaient apporté. d'Allemagne tous leurs préjugés anti-jésuitiques et anti-romains, celui-ci entre autres, qu'il est loisible aux Jésuites défaire massacrer tous ceux qu'ils tiennent pour hétérodoxes ; et, un beau jour, on vit tous les luthériens courir aux armes. Les catholiques, soulevés. par leurs prêtres, disaient-ils, allaient procéder à une Saint-Barthélémy brésilienne (1863). Puis le Culturkampf prussien eut ses échos jusqu'au delà de l'océan. Mais c'est aux Irancs-maçons par dessus tout qu'on eut affaire, et peu s'en fallut que les missions de la Compagnie ne disparussent là aussi dans un désastre.

La secte était toute puissante : elle avait infecté jusqu'au clergé. Nombre de confréries pieuses, ou soi-disant telles, n'étaient que des succursales .des loges. Elles faisaient, loi dans les églises, et c'était chose passée en coutume que de célébrer des services funèbres pour les maçons défunts. 11 y avait bien d'autres abus et plus pernicieux encore.

L'évêque d'Olinda, un jeune et vaillant Franciscain, choisi pesonnellement par Pie IX pour ce poste périlleux, voulut sévir et interdit ces étranges confréries maçonniques avec leurs cérémonies religieuses. Les Jésuites, qu'il venait d'apjieler à Pernambuco, i'urent rendus responsables des actes épiscôpaux. L'alfaire lit un bruit énorme ; tout le Brésil en retentit, et des pétitions commencèrent à circuler réclamant l'expulsion des Pères. Un nouvel épisode fit entrer dans la voie des violences. Un haut dignitaire du. diocèse, résidant à Pernambuco, était franc-maçon notoire. L'évêque crut devoir l'interdire. Immédiatement la foule se porta sur le collège dès Jésuites. Il fut pris d'assaut, envahi, saccagé, les Pères roués de coups, presque assommés (14 mai 1873). Et l'évêque d'écrire aux victimes : « Martyrs de Jésus-Christ, je vous salue du plus profond de mon àme... Je baise vos pieds, ô privilégiés, parce que vous avez été jugés dignes de souttrir pour le nom de Jésus-Christ. Hélas ! c'est à cause de mes péchés que j'ai été privé d'une si grande grâce. Priez Notre-Seigneur de me rendre digne de la même faveur, f fr. Vida!, évêque. » Les désirs du prélat furent comblés.. Peu après, il était condamné à trois ans de travaux forcés, que l'on voulut bien commuer en trois ans de simple prison.

Le collège de Pernambuco fut supprimé.

Il y eut une autre alerte sérieuse plus tard, à la chute de l'Empire (1889). Les craintes cependant ne se réalisèrent pas. Aujourd'hui les Jésuites, au Brésil, jouissent de la liberté commune, et vaquent en paix à leurs ministères.

Us ont deux missions distinctes et voisines. '

Les Pères de la province de Rome sont établis dans les états de Santa Catarina, Sâo Paulo, Minas Geraes et Rio de Janeiro. Us y dirigent les deux florissants collèges d'Itu et de Nova Friburgo ; à quoi il faut ajouter un séminaire et trois résidences. Le personnel est de 109 religieux dont 51 prêtres.

Au Rio Grande do. Sul travaillent 177 religieux de la province de Germanie, dont 98 prêtres. Us ont quatre collèges, Sào Leopoldo, Pelotas, Florianopolis et Porto Alegre, un séminaire à Parecy- Novo et une douzaine de paroisses.

Avec l'éducation, l'œuvre capitale est le ministère auprès des émigrés. La vie des missionnaires excurrents se passe à cheval.

62 CIIAPITBE II

toujours en course à travers forêts et montagnes, à la récherche (les colons dispersés. Les consolations ne manquent pas, car Allemands et Italiens sont presque toujours excellents catholiques, de foi énergique et de piété agissante. Quant aux Brésiliens qui leur sont mêlés, ils sont plus mous que pervers, mais ignorants par dessus tout. Le missionnaire travaille à relever, chez ces derniers, la vie chrétienne. Mais son grand souci est d"empêcher les émigrés de se « brésilianiser » trop vite, et de leur conserver le plus longtemps possible les qualités laborieuses apportées d'Europe.

Jusqu'à quel point on y réussit, les plaintes des protestants le montrent assez. En 4890, un ministre du Rio Grande, dans un voyage en Europe, présentait ses doléances au gouvernement de Berlin. La mère patrie, disait-il, abandonnait ses colons ; non pas au point de vue matériel, car on leur envoyait machines agricoles et industrielles, ingénieurs et maîtres d'école, mais au point de vue spirituel. « Tandis que les Jésuites, disait-il, ont réussi, en quelques années, à construire une quantité de maisons, églises, écoles, hôpitaux de > sœurs ; avec leur infatigable activité, ils vont de village en village exerçant leur ministère au grand profit des catholiques, et au détriment des protestants, ce qui est très regrettable. Ainsi devrions-nous faire. Dans ces vastes régions, aux rares habitants, il faudrait des prédicateurs excurrents. Mais pour cela, il faut de l'argent, envoyez en beaucoup. » Et l'écrivain arguait encore de l'exemple des Jésuites, lesquels selon lui disposent de gros subsides. « Hélas ! remarque à ce propos un missionnaire, le pauvre homme ! s'il savait le peu que nous avons fait jusqu'ici, et tout ce qui nous reste à faire, s'il connaissait la pauvreté, la misère contre laquelle il nous faut lutter cliaque jour pour arriver à quelque chose de bien ! »

L'Afrique australe

Où en serait aiijourd'Jiui Ja civilisation clans l'Amérique du Sud sans la folie de Pombal et de d'Âranda, enlevant aux Indiens leurs pères et éducateurs ? Mais où en serait aujourd'iiui la connaissance et l'évangélisation du continent africain, si le Portugal, comprenant mieux ses intérêts, avait soutenu ses missionnaires du Zambèze et du Congo ? Gagnant de proche en proche, ces deux belles colonies auraient fini par se rejoindre au centre de l'Afrique, formant un solide empire qui eut compensé la perte des Indes, L'histoire du continent noir eût été modifiée au profit du Portugal. Mais il s'agissait bien d'exploiter les possessions d'outre-mer! Les ministres philosophes de Madrid, de Lisbonne, de Paris même, avaient une besogne plus urgente, et d'Alembert résumait très bien la situation pour la France quand iV écrivait à la veille de l'expulsion des Jésuites par Choiseul, 31 mars 1762 : « La nation fera ce coup, de vigueur dans le temps où elle fait si peu au dehors et on mettra dans les abrégés chronologiques futurs à l'année 1762 : « Cette année, la France a perdu toutes ses colonies et chassé les Jésuites. » France et Canada, Espagne et Amérique, Portugal et Centre africain, c'est à peu près la même histoire, à cette diftérence près qu'au Zambèze et au Congo la persécution dura plus longtemps et s'étendit à tous les religieux, quels qu'ils fussent. Elle frappa le coup suprême en 1838. La Révolution, fille du philosophisme, triomphait alors en Portugal, Elle prit à

66 CHAPITRE m

tâche d'anéantir toute vie monacale dans les colonies. C'est alors que les couvents de Goa furent fermés. En Afrique, quatre-vingts ans après les Jésuites, les derniers Capucins et les derniers Dominicains furent chassés de ces missions, où, depuis trois siècles, ils travaillaient pour l'Eglise et pour la patrie. De leurs œuvres, il ne devait bientôt plus rester que des ruines informes. Au point de vue colonial tout était compromis. Au point de vue évangélique tout était à recommencer.

Mais le vrai bien des colonies importe assez peu à la Révolution, dès lors qu'il apparaît lié au bien de l'Evangile. Les Jésuites missionnaires en ont fait souvent au dernier siècle la triste expérience. En voici encore un exemple.

Le Portugal avait cédé à l'Espagne la triste terre de Fernando Poo, cette ile d'enfer, au fond du golfe de Guinée. La reine Isabelle, qui venait de rouvi'ir aux Jésuites les Philippines, les pria encore de porter là foi au nègres de la nouvelle colonie. C'était en 1859. Un terrible poste celui-là. Fernando Poo avait la réputation d'être le cimetière des Européens. Climat abominable, chaleur d'étuve, pays de lièvre jaune. Quant aux indigènes, les nègres Boubis, on ne pouvait Imaginer race plus dégradée. Petits, grêles, mal faits, tatoués ou plutôt tailladés des pieds à la tête, enduits d'argile rouge mêlée d'huile, parlant jusqu'à cinq dialectes, et ne pouvant s'entendre d'un groupe à l'autre ; on les accusait d'avoir voulu naguère se débarrasser des Portugais en empoisonnant les ruisseaux. En 1858, ils avaient cherché à réduire les Espagnols par la famine, et peu s'en était fallu que les colons i)artissent jusqu'au dernier.

Les Jésuites acceptèrent cette tâche ingrate (1859). Ils vécurent au milieu des noirs, parvinrent à débrouiller l'écheveau des idiomes, se firent accepter des indigènes. L'autorité civile ne tarda pas à en profiter. Un moment vint, où le gouverneur espagnol, quand une querelle éclatait eiitre villages, n'eut plus besoin, pour remettre la paix, que d'envoyer son bâton. C'était un petit Paraguay qu'on venait d'improviser. Gela durait depuis douze ans quand la révolution de 1868 chassa la reine Isabelle.

Immédiatement on jugea urgent d'expulser aussi les Jésuites d'Espagne, Dans les grandes colonies, à Cuba, aux Philippines, on n'osa trop les inquiéter. Mais en 1872, au moment où un soulève-

l/AFRiaUE AUSTRALE 67

ment nouveau se préparait contre le roi Amédée, un caprice des révolutionnaires contraignit les Pères à quitter P'ernando Poo et leurs néophytes. Que devait. y gagner la colonie ? Et les noirs restèrent sans prêtre jusqu'en 1882.

Cependant, sur le continent, d'autres reprenaient vaillamment l'œuvre interrompue de l'apostolat. Pendant longtemps on ne put s'éloigner beaucoup des côtes et des ports. Les congrégations de missionnaires, des Français le plus souvent, investirent ainsi l'Afrique au nord et au midi, à l'est et à l'ouest, relevèrent d'anciennes églises, en fondèrent de nouvelles, prenant toujours pour base d'opérations les colonies européennes. Peu à peu l'on s'aventurait à l'intérieur, le long des grands tleuves, à la lisière des déserts. Travail très lent où l'on recueillait plus de croix que de palmes, mais où l'Eglise, d'Afrique se fondait dans l'épreuve obscure et dans l'immolation de ses apôtres.

Les Jésuites ont eu leur petite part à ces travaux d'approche. En 1846, le père Ryllo, Polonais, naguère missionnaire en Syrie, puis supérieur du collège Ui'bain de la Propagande, avait été nommé provicaire d'une mission à fonder en plein Soudan. Il partit, s'avança jusqu'à Kartoum, et là, deux ans après, mourait laissant à la congrégation des missions de Vérone une œuvre à peine ébauchée. En 1868, Mgr Lavigerie avait été délégué apostolique du Soudan et du Sahara. Vaste terre vierge à conquérir. Les -Jésuites d'Algérie, qui venaient de f,onder leur mission kabile, s'offrirent à lui pour explorer le sud algérien à mesure que les soldats le soumettraient. Ils se fixèrent à Laghouat, étudièrent la région, firent leur rapport à l'archevêque, puis à la fin de 1872, quand les Pères Blancs furent en mesure d'entrer en lice, ils leur cédèrent la place.

Cependant, avec les grandes explorations, une ère nouvelle s'ouvrait pour l'apostolat africain. Les hardis voyageurs qui cherchaient à percer les mystères du continent noir, ouvraient la voie aux marchands et aux politiciens ; ils l'ouvraient de même aux missionnaires.

Les premiers à y entrer furent les Pères Blancs et les Jésuites. Presque à la même date,, sur deux points à la fois, leurs ca-

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ravaiies gagnaient le large. En 1878, les premiers, partis de Bagainoyo, s'enfonçaient dans la direction des lacs, pour y fonder ces jeunes églises noires à qui Dieu réservait pour ses débuts la gloire suprême du martyre. Mais déjà, l'année précédente, le vicaire apostolique du Ca]} Oriental, Mgr Ricards, pressait les Jésuites de partir pour le haut Zambèze. Le collège qu'il leur avait confié depuis quelques années à Grahamstown, sa résidence, avait toujours été, dans sa pensée, le point de départ des missions à organiser au cœur de l'AlVique australe.

De 1849 à 1873, Livingstone avait parcouru en tous sens les. bassins du Zambèze et des lacs. Les missionnaires protestants étaient venus ensuite, plus explorateurs en général que fondateurs d'églises, mais souvent aussi poussés par le désir évaiv gélique de combattre la traite des nègres. Les catholiques ne pouvaient tarder. Ils seraient même entrés beaucou|i plus tôt en pleine Afrique australe, si la colonie du Cap leur avait été plus hospitalière. Mais il avait fallu attendre que l'intolérance des calvinistes boers cédât un peu devant l'esprit libéral des Anglais. On perdit ainsi un temps précieux, et, quand les missionnaires catholiques entrèrent dans le monde cafre, ils avaient été précédés par les anglicans et les méthodistes.

Enfin, en avril 1879, une caravane de onze pères et l'rères, Belges, Anglais, Allemands, sous la conduite d'un vieux missionnaire du Bengale, le Père Depelchin, se mettait on route, par Kimberley, pour les hauts plateaux situés au sud du Zambèze.

Ce fut un long voyage de 1930 kilomètres, par un pays sans chemins, dans les lourds wagons à sept ou huit paires de bœufs en usage chez les Boers. Partis le lo avril, les missionnaires arrivaient le 2 septembre au kraal de Bulawayo, chez Lo Bengula, roi des Matabélés.

Les Matabélés étaient un peuple dé conquérants, frères des Zoulous, établis là depuis une vingtaine d'années et maîtresabsolus jusqu'au Zambèze. Race noble et lîère, mais qui se mourait déjà d'un militarisme aigu. Tous soldats ; pour villages de vraies casernes, pour vie le pillage et la guerre, pour idéal la mort violente, la Vie de famille absorbée par la vie des camps. Gens féi^oces pour les races faibles, mais en général

assez respectueux des blancs. Lo Bengula ne faisait pas trop mauvais accueil aux marchands, chasseurs, missionnaires qui demandaient à se fixer près de lui : quitte à leur l'aire attendre indéiiniment parfois leur permis de circuler, à les surveiller de près, et à les arrêter sur le soupçon le plus futile. Les Pères furent en somme bien reçus : on les autorisa à s'installer aux environs, sous l'œil du roi."

Bulawayo devait n'être qu'une étape vers des terres plus centrales. C'est au delà du Zambèzc qu'on voulait aller. "Du reste, on ne fut pas long cà constater qu'il faudrait du temps avant de faire quoi que ce fiit chez les Matabélés. L'important était d'avoir leur amitié pour s'assurer le passage libre Jusqu'au fleuve. Donc, sans attendre davantage, on résolut de pousser plus avant, et l'on se sépara en trois groupes. L'un restait en observatioii au Matabèléland. Deux pères et deux frères partirent pour le nord-est, où ils -devaient fonder une station chez les Oumgoumis, autre peuple zoulou plus rapproché des terres portugaises, et dont le roi Umzila était beau-frère de Lo Bengula. Une autre bande allait tenter l'aventure sur le haut Zambèze, chez les Barotsé. De part et d'autre on prenait de l'avance sur les protestants.

Mais immédiatement s'ouvrit la série des deuils. Chez Umzila, le Père Law, ancien officier de la marine anglaise, meurt de misère pendant qu'un de ses compagnons est ù la recherche du Père Wehl, égaré dans la brousse, et que l'autre délire à son côté. A son tour, le . Père Wehl voulant gagner la côte, y meurt de la fièvre chaude.

En même temps, sur le Zambeze, le Père Teroërde est empoisonné par un roitelet cafre ; et ainsi, décimée dès les premiers jours, la mission est obligée de restreindre ses plans et d'abandonner les fondations projetées.

Cependant, à la nouvelle que des Jésuites avaient paru dans la région zambézienne, l'évêque de Mozambique les invitait à se fixer dans son vaste diocèse à l'abandon, et à fonder quelque station sur le cours inférieur du fleuve. En 1884, le père Dejoux, un Français, répondit à cet appel et arriva à Quilimané.

Dès lors, la mission dite du Zambèze apparaissait comme formée de plusieurs tronçons assez disparates et très éloignés les uns

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des autres. Au Cap, une base d'opérations avec collège, maison d'études, résidences et missions cafres. Au Matabéléland, tî^ois postes, ïati, Bulawayo, Panda-ma-tenka. Sur le bas Zambèze Quilimané, Mopéa et Tété. En 1889, cette dernière région fut séparée du reste et rattacbée à la province du Portugal.

Pendant une dizaine d'années, tout le travail des missionnaires au Matabéléland se résume d'un mot : attendre. Le roi Lo Bengula consentait à les avoir prés de lui. Il entretenait avec eux des rapports d'amitié, au besoin se servait d'eux, mais tout apostolat restait interdit. Les habitants primitifs du sol, les Mashonas vaincus, simples chiens du roi, étaient indignes de recevoir l'instruction, et quant aux vainqueurs, ils ne demandaient qu'à s'en passer.

On devine si l'attente parut longue : mais il importait de rester au poste et de ne pas l'abandonner aux seuls protestants..

Un moment on put croire que la liberté allait enfin être donnée. Lo Bengula finit par comprendre que son peuple ne pourrait pas vivre indéfiniment de la guerre. Il fallait prévoir l'avenir et il autorisa les Pères à lui enseigner la culture' et l'industrie. ■ C'était en 1887. Enfin la vraie mission allait commencer. L'éducation agricole et industrielle des Cafres ne pouvait manquer d'ouvrir la voie à quelque chose de mieux. Bientôt le Père Prestage donnait sa première leçon de labour. Un an après, il avait soixante enfants, qui déjà apprenaient les i)rières et chantaient les cantiques. Il bâtissait, forgeait, soignait, catéchisait. Les âmes s'ouvraient, gagnées par son infatigable complaisance. Le moment n'était pas encore venu d.e ba])tisei', car il fallait être sûr de l'avenir : mais enfin on était tout à l'espoir. Soudain, tous les blancs, le missionnaire y comj)ris, reçurent l'ordre de disparaître. Il fallut partir : un conflit grave venait d'éclater avec l'Angleterre.

Nous n'avons pas à détailler ces événements. Disons seulement que, pendant de longues années, le roi des Matabélés s'était absolument opposé à laisser les blancs. Anglais ou Boers, s'étabfir dans le Mashonaland. Il entendait garder pour lui seul ce pays des razzias faciles où ses guerriers entretenaient, aux dépens des indigènes, leur humeur batailleuse et pillarde. Mai^ les Boers convoitaient ces larges espaces, tout faits pour leur vie pastorale et

l' AFRIQUE. AUSTRALE 7'4

semi-noinade. Les Portugais, qui, au temps où le pays s'appelait le Monomotapa, en avaient exploité les mines d'or, le considéraient comme leur appartenant. Pour les Anglais, c'était un bomim derelictum dont il importait de tirer profit. Les Anglais l'emportèrent. Lo Bengula céda de ses droits et, immédiatement, Cecil Rhodes organisa une expédition de piomiiers pour aller prendre possession du terrain. Sur quoi le mécontentement éclata à Bulawayo ; le parti de ia guerre l'emporta : les étrangers durent s'éloigner, et peu s'en fallut qu'en arrivant au Maslionaland les Anglais n'eussent à se défendre contre une agression. Quant aux missionnaires, partis comme les autres, il rentraient par une autre voie. On les avait acceptés, dans la colonne expéditionnaire, comme chapelains catholiques, avec des religieuses dominicaines qui se chargeaient de l'ambulance. Ils arrivèrent donc à leur nouveau poste dans les wagons de Cécil Rhodes (octobre 4890).

On sait comment le conflit anglo-portugais suivit cette hardie prise de possession. Il eut pour la mission ce résultat qu'elle fut définitivement scindée en deux. Un tiers des sujets fut attribué au Bas Zambèze portugais. Le Haut Zambèze- fut confié aux Jésuites anglais et eut pour domaine presque tout le territoire de la South Africa Chartered Company (1892).

Une ère nouvelle s'ouvrait. Maintenant, avant tout, il' fallait s'occuper des Européens catholiques, colons et mineurs, qui commençaient à venir peupler la Bhodesia. Des églises, des hôpitaux, des écoles furisnt fondées dans les villes neuves qu'on improvisait ça et là. Les Pères et les religieuses eurent leur part très large aux épreuves et aux privations de la première heure, vivant de la même vie que les autres, et se dévouant au service de tous. De là, une vraie popularité qui ne s'est pas démentie, et qui, entre autres preuves, est attestée par la sympathie que Cécil Rhodes ne cessa de leur témoigner.

Les indigènes ne furent pas négligés. On reprit les œuvres interrompues chez les Matabélés! On fonda, sur les terres li-

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béralement concédées à la mission par la compagnie chartrée, des fermes et des écoles. Mais on n'en avait pas fini avec les épreuves.

Il y avait trois ans qu'on s'était rerais au travail, quand tout à coup les Matabélés se soulevèrent. Le parti de la guerre, contenu quelque temps par le roi Lo Bengula, liomuie avisé et qui savait l'inutilité d'une révolte, l'avait emporté.

Les noirs, furent battus : Lo Bengula disparut d'une façon mystérieuse. L'aristocratie belliqueuse, trop humiliée pour subir le voisinage des blancs, éraigra en grand nombre A^ers l'ouest. Quant aux anciens esclaves Masbonas, libres désormais, ils saluèrent d'éntbousiasme le régime nouveau, et en. profitèrent eux aussi [)0ur émigrer, mais vers leur ancien pays d'où les Maiabélès les avaient arrachés. Bulawayo, occupé par les Anglais, devint capitale de la Rhodesia.

Trois autres années se passèrent, pendant lesquelles on essaya de développer la missioji des Masbonas. Une grande ferme fut fondée à Ghishawasha, autour de laquelle on commença à grouper des villages cafres. Tout allait bien. L'administrateur intérimaire du pays constatait que les pères avaient complètement gagné les bonnes grâces des indigènes. Soudain une autre révolte éclata, et cette fois chez ces Masbonas que l'on croyait indolents et faits à la servitude. • k ce moment ou était à la veille d'un contlit entre Anglais et Boers du Transvaal. Toutes lés troupes étaient sur la frontière, et le haut pays restait dégarni. Pressés par ce qui restait des Matabélés, leurs anciens tyrans, les noirs prirent les armes (1895-1896). Bientôt Matabélôland et Maslioualand furent en feu. La répression fut longue et pénible. Il fallut réduire les bandes armées les unes après les autres. Hélas ! eux-mêmes, les Cafres que les Pères avaient commencé à instruire, mais, ajoutons-le, qu'ils avaient eu la prudence de ne point encore baptiser, firent cause commune avec les révoltés. Les mission naires furent par eux assiégés dans leur grande ferme-école de Chicbawasha. Preuve expérimentale de cet axiome de plus en plus accepté des missionnaires, sous quelque latitude qu'ils travaillent, qu'il y a peu de fonds à faire sur les adultes et que tout l'espoir est dans les écoles.

l'Afrique austuale 73

Pendant la guerre, les Jésuites se firent aumôniers ef un journal du Cap rendait à l'un d'eux ce témoignage : « Le Père Barthélémy, lui aussi, est membre de cet ordre si décrié, qui pourtant nous a envoyé ici nombre de saints prêtres. Il a pris part à tous nos dangers, et partagé nos privations.... Je me permets de recommander son exemple aux ;\mis de ma propre église qui ont si bien brillé par leur absence y) (Cape Times).

Enfin la paix est rendue. Depuis ce temps, la Rhodésia s'est développée normalement. Chemin de fer, télégraphe, hôpitaux, journaux, banques, clubs, salles de Tête et de sports, rien ne manque aux villes nouvelles, qu'un peu plus de rapidité dans les communications, et une baisse de prix pour les objets de première nécessité. Quant à elle, la mission a dû se plier aux conditions nouvelles que lui ont faites les événements. Fondée pour les noirs, elle consacre le meilleur de ses ressources à l'administration spirituelle des Européens. Bulawayo, l'ancien kraal de Lo Bengula, est une ville importante : on y a bâti une belle église, une grande école fréquentée par les protestants aussi bien que par les catholiques et qui a déjà fourni plus d'un étudiant à l'université d'Oxford. Autre école pour les filles tenue par les sœurs dominicaines. Ajoutons un observatoire, véritable petit centre scientifique. Tout cet ensemble donné au catholicisme ce relief extérieur qui nulle part n'est négligeable, mais qui s'impose quand il, y a concurrence avec le protestantisme. Ces œuvres destinées aux Anglais ne font pas oublier, les indigènes, et, à six milles de la ville, les réductions d'Empandéni et de Embakwé groupent un certain nombre de noirs. Deux ou trois cents négrillons y fréquentent les écoles. L'autre grand établissement agricole et scolaire de Chichawash'a se trouve près de la station européenne de Salisbury. Les progrès se font par les naissances et l'éducation beaucoup plus que par les conversions d'adultes. C'est qn'il faut compter;, comme partout,, avec l'influence funeste des sorciers, toujours très écoutés des chefs, avec le caractère foncièrement orgueilleux, égoïste et sensuel, des Cafres, surtout avec la polygamie. On n'est riche que si l'on a beaucoup de femmes. Véritable troupeau d'esclaves, sans droits et sans volonté, ce sont elles

qui travaillent, gagnent la vie de leur seigneur et maître, lui donnent les loisirs nécessaires pour chasser,, guerroyer, fumer, boire et dormir. Se convertir, ce ne serait pas seulement renoncer au vice, ce serait se ruiner. Mais dans l'esprit des enfants il est aisé de jeter les germes d'une vie chrétienne. « Sans doute, écrivait un missionnaire, la politesse, l'ordre matériel, la propreté laissent à désirer, mais ils ont acquis de la sincérité, de la droiture, de la piété, de la charité, de la docilité. Ils sont patients dans leurs souffrances, généreux et complaisants pour leurs frères souffrants, m Ajoutez qu'ils sont moins tentés que les adultes de ne voir dans le christianisme que la religion de leurs envahisseurs et maîtres.

En somme, après 2S ans de contradictions, de patience, d'attente et de changements,, la mission du Haut Zambèze en est encore à ses débuts. Elle n'a vraiment commencé que le jour où le pays est devenu Anglais.

Il y a aujourd'hui dans la Rhodésia huit églises avec leurs annexes. Ecoles et hôpitaux sont tenus par les religieuses Dominicaines allemandes. On a même fondé une Trappe, Monte Casino, pour donner aux noirs l'exemple et le goût du travail. En 1903, on comptait 636 catholiques d'origine européenne, 1328 noirs baptisés et ISO catéchumènes. A ces chiffres, il faut ajouter ceux que fournissent les missions cafres établies dans la colonie même du Gap, autour des résidences et du collège. L'ensemble donnait en 1906 le total de 3.504 fidèles.

Le personnel comprend en tout 46 prêtres, 30 frères et une cinquantaine de religieuses.

Mais déjà l'on se demande ce que sera l'avenir, et l'avenir très prochain de cette jeune colonie et de son église improvisée. C'est une histoire qui s'ouvre, et dont à peine la première page est écrite.

La préfecture apostolique du Haut Zambèze s'étend sur les deux tiers de la Rhodésia ; 1200 kilomètres du nord au sud et 700 de l'est à l'ouest. Jusqu'à ces derniers temps elle avait dû confiner son action dans l'ancien domaine de Lo Bengula, au sud du fleuve. Mais voilà que le fameux chemin de fer qui doit relier le Cap et l'Egypte, après avoir atteint Bulawayo, puis le Zambèze près des chutes Victoria, a franchi le fleuve

l'Afrique australe 7S

et pénétré vers le nord jusqu'àplus de 600 kilomètres. Sans aucun doute la civilisation européenne va encore se précipiter de ce côté. Le pays est riche, le climat est bon, l'on signale des mines de diamant, de cuivre, de plomb. Il y a bientôt 30 ans, les missionnaires avaient poussé une pointe de ce côté, et visité les Barotsé. Le temps est venu de reprendre les projets d'autrefois et de devancer les protestants sur ces terres encore à peu près vierges. En 1905, deux stations ont été fondées chez les Batongas par les Pères Moreau et ïorrend et ont déjà donné quelques résultats.

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La mission du Bas-Zambèze, constituée en 1889, n'a pour ainsi dire pas d'histoire. Si nous voulions en rédiger la chronique, les épisodes à euregistrer seraient de ceux qu'on rencontre à chacfue pas dans les chrétientés noires d'Afrique : l'arrivée de nouvelles recrues, pères, frères, religieuses ; une famine, une épidémie, une révolte d'indigènes ; la lutte continuelle, à force de quinine, contre la fièvre qui prend au missionnaire un bon quart de son temps ; les morts prématurées, et dans certains cas, non sans grave soupçon d'empoisonnement ; les progrès dans la connaissance du pays, lieux, climat, saisons, permettant de mieux ménager ses forces et défaire plus de besogne avec moins de risques ; les rapports faciles ou tendus avec les autorités coloniales ; les modifications dans l'apostolat imposées par la pénétration progressive du pays par la civilisation européenne. Il faudrait signaler encore les longs et pénibles tâtonnements des premières années, les postes fondés, puis détruits par des voisins remuants ou abandonnés comme inféconds ou par trop malsains. Il y aurait surtout à dresser par année la courbe lente mais ascendante de la chrétienté qui grandit, un peu par les conversions d'adultes, beaucoup plus par les naissances et les rachats d'esclaves. Là, comme partout, les œuvres scolaires sont le seul espoir sérieux de l'avenir.

En théorie, le domaine de la mission s'étend sur toute la colonie, du cap Belgado à Delagoa Bay, comme qui dirait, à

vol d'oiseau, de Marseille à Berlin, et, en remontant le Zambèze, de l'emboucliure du fleuve ù Zumbo. Immense teri'itoire, où vivent des millions d'idolâtres et de musulmans. Sur cette, large étendue sombre, à peine si quatre ou cinq postes chrétiens l'ont une tache lumineuse. Ils jalonnent le cours du Zambèze sur une longueur de plus de 800 kilomètres.

On avait essayé, dans les premiers temps, d'avoir quelques stations, dans la partie sud, au Sot'ala, et l'on fonda (1890) le poste d'Inhabamé. L'endroit était cher au cœur des Jésuites, car leurs anciens Pères avaient un moment travaillé là. De plus, on espérait par ce côté pouvoir atteindre les tribus guerrières du Gazaland, chez lesquelles était mort le Père Law, et exécuter une partie des plans primitifs du. Père Depelchin. Les résultats furent si maigres qu'on dut y renoncer, et l'on préféra concentrer ses forces dans la seule vallée du Zambèze.

Là, on se trouvait en pays connu. Depuis trois cents ans, les Portugais y entretiennent de petites garnisons et y font le commerce. On y rencontre des ruines d'églises et de couvents, et quelques groupes de noirs soi-disant chrétiens. Les Gafres infidèles de la région sont en général pacifiques. Intelligences enfantines, ils vivent d'une religion très élémentaire, soumis à l'autorité despotique des devins. Ils sont polygames. On a ])u, dans les quartiers oii l'influence européenne se fait eflicacement sentir, supprimer à peu près l'esclavage et la traite des noirs. Mais si l'on s'éloigne, on entre dans l'affreux pays où la puissance des chefs est sans contrôle, et où ils font leur plus clair revenu de la vente de leurs sujets.

Lutter de front contre l'odieux trafic, les Pères étaient trop faibles pour y songer. Restait à racheter le plus possible d'enfants, à les élever et à en faire de bons chrétiens. C'est l'œuvre qu'on poursuit tout spécialement au grand orphelinat de Boroma ;' et là les fruits obtenus dédommagent amplement les missionnaires de leurs fatigues et de leurs fièvres. Les négrillons sïmprègnent facilement d'esprit cbrétien. Leur àine s'ouvre à la piété et au goût des. choses religieuses. On ne parvient pas à tuer en eux l'indolence qui est dans leur sang, mais on la combat, et les Gafres finissent par se plier à la loi du tra-

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vail. La mission les transforme en maçons, charpentiers, jardiniers, typographes.

Les stations actuelles du Bas-Zambèze sont, en remontant la vallée, Quilimané, Cliupanga, Boroma et Zumbo. On porte à o ou 600.000 âmes la population totale du Mozambique : sur le nombre, il n'y a pas beaucoup plus de 3.300 catholiques, européens y compris. ■ Parmi eux travaillent 36 missionnaires de la Compagnie, dont 16 prêtres. Eux et leurs confrères de la , Rhodésia attendent le jour, qui n'est ])eut-être pas loin, où un patron spécial leur sera donné parmi ceux dont ils sont venus reprendre les traditions d'apostolat. Le vénérable Gonzalve de Sylveira, en 1561, après avoir évangélisé plusieurs points du Sofala et du. Bas Zambèze, donna sa vie pour la foi chez les noirs du Monomotapa. Le lieu du martyre est au Mashonaland, dans la ville en ruines de Zimbaoé.

Reste une dernière mission africaine, celle des Jésuites belges, au Congo, située, celle-là, tout près des églises que les anciens Pères portugais avaient fondées à San Salvador, dans l'Angola et le Benguela. Mission doublement intéressante, et par les attaques anticléricales dont elle a été récemment l'objet et par l'originalité de son organisation.

La conquête des races sauvages à la vie civilisée varie de méthodes avec les peuples . et avec les lieux. Nous verrons aux Philippines les .Tésuites aux prises avec les barbares de la pire espèce. Aux montagnes Rocheuses,' ils ont devant eux des Indiens de mœurs moins farouches dont le grand défaut est l'humeur "vagabonde. Au Paraguay, il y avait de tout, races molles et flasques, races féroces, races douces et dociles. En Afrique, au Zambèze comme au Congo, les noirs ne sont pas si barbares que déjà ils ne soient fixés au sol par la culture et l'élevage: Il n'y a pas lieu d'essayer là le système des réductions, que les Jésuites des Philippines pratiquent encore. Mais à cela près c'est toute une conquête morale qu'il s'agit d'organiser. Les missionnaires belges l'ont fait par des procédés qu'il est intéressant d'étudier.

En 1885, l'Etat libre du Congo avait été constitué sous la haute présidence du roi Léopold II. L'organisation civile et militaire du pays avait été complétée par la constitution de missions nouvelles confiées aux Pères du Saint-Esprit, à ceux de Scheutlez-Bruxelles, à d'autres encore venus presque tous de Belgique. En 1891, un règlement de frontières entre l'Etat Libre et le Portugal amena un remaniement des circonscriptions ecclésiastiques. Le roi pria les Jésuites belges de prendre là un champ nouveau de labeur. Ils avaient, pour se récuser, de graves raisons : leur mission du Bengale se développait à cette époque avec une rapidité qui épuisait les hommes et l'argent. Mais le roi insista. Dans cette grande œuvre originale, qui était belge, sans dépendre de la Belgique, à laquelle les catholiques flamands et wallons s'intéressaient si vivement, il convenait que toutes les sociétés de missionnaires belges fussent représentées. Léon XIII ordonna d'accepter (1892), et l'année suivante les Jésuites étaient à leur poste. Ils y sont aujourd'hui au nombre de 32 dont 16 prêtres.

On connaît la configuration de l'Etat Libre : une porte resserrée sur l'Océan, entre le Congo français et le Congo portugais, puis, le long du fleuve, une bande étroite divisée en quatre districts. A 400 kilomètres environ de la côte, la colonie s'élargit démesurément dans tous les sens et envahit le centre africain. C'est à cette espèce de débouché vers l'intérieur qu'était la mission doniiée aux Jésuites, dans le bassin secondaire du Kwango, un territoire quatre fois grand comme la Belgique. •

L'œuvre à commencer se rattacha d'abord à là croisade antiesclavagiste dont le haut Congo était alors le théâtre. Des milliers d'esclaves, adultes et enfants, se trouvaient libérés : il fallait leurs assurer l'avenir. Les adultes furent, donc enrôlés dans la « force publique «, c'est-à-dire dans la petite armée de .l'état congolais. On les groupait en villages-casernes. Soldats laboureurs, ils partageaient leur temps entre le travail des champs et les exercices militaires.

Ce que ces régiments réalisaient, les colonies scolaires l'avaient préparé. Toutes les sociétés de missionnaires, au début, reçurent de l'Etat le soin d'un de ces. orphelinats.

Quelques-unes les conservent encore. Les enfants y venaient de partout, ils. étaient de toute race et de toute langue, enlevés aux arabes marchands d'esclaves ou ramassés dans les villages dévastés par la guerre. Le gouvernement faisait les frais de leur éducation. Mais d'autres catégories d'enfants étaient complètement à la charge de la charité privée: orphelins du pays, enfants, abandonnés ou à l'égard desquels les parents ne remplissaient pas leurs devoirs, ceux enfin que, librement, les familles envoyaient à la mission. C'est aujourd'hui l'immense majorité; et, au Kwango, c'est toute la population scolaire. On a dû renoncer aux colonies militaires oii le mélange des races créait de trop grosses difficultés, et. du coup il a fallu renoncer aux subsides officiels.

Mais dans ces orphelinats est tout l'espoir du Congo chrétien ; car des adultes il n'y a pas grand'chose à attendre. Passé 18 à 20 ans, le nègre ne retient plus rien; les cases de la mémoire sont combles.

A tous, garçons et filles, les Pères, aidés par les religieuses de Notre-Dame de Namur, apprennent des métiers. Sur le plan de la mission centrale, Kisantu, je note : tannerie, boulangerie, potager, menuiserie, forge, brasserie, cigarerie, cordonnerie, reliure. Il y a jusqu'à une imprimerie, car la mission édite un petit journal mensuel, rédigé en partie par les Pères, en partie par les noirs eux-mêmes. La discipline est sérieuse et le régime est assez dur pour ne pas trop déshabituer les noirs de leurs façons de vivre ordinaire.

Cette, grande école et les autres organisées sur le môme modèle ne sont pas destinées à se développer indéfiniment. Ce qui se développe et se multiplie, ce sont les annexes dont elles sont le centre. Nous touchons ici au côté vraiment original du système.

L'éducation terminée, on marie les enfants. Si l'école de filles n'a pas assez d'épouses à fournir aux garçons, la mission en achète dans les villages voisins. L'achat, c'est la forme traditionnelle du mariage congolais, et le missionnaire a souvent bien du temps à perdre en palabres matrimoniaux. Unions précoces: tout y gagne, la moralité, la population, le goût du travail. Cela fait, on ne clierche pas à retenir le jeune couple à l'ombre

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de l'école. Il aura lui aussi son rôle apostolique à jouer : il faut que par lui la foi et la civilisation rayonnent un peu plus loin. Les Jésuites ont compris qu'il y avait danger à prolonger trop longtemps leur tutelle ; il faut éveiller dans l'âme le sentiment de la responsabilité et de la prévoyance, sans quoi le nègre s'habituera à né compter que sur la mission, et il s'enfoncera dans son insouciance et sa paresse natives.

Donc les deux mariés iront s'établir à cinq, dix, quinze lieues de là, iissez prés d'un village infidèle pour nouer des relations ; assez loin pour n'être pas repris par le milieu. On aura acheté du chef l'autorisation de se tixer et de commencer une ferme. Le Père a bâti à ses frais la case et y a joint une cliapelle ; il fournit les instruments de traA^ail, les semences, le petit bétail. A ce ménage catéchiste on confie des orphelins de la mission pour les former à la vie agricole. Les noirs des environs seront peut-être tentés d'envoyer eux aussi leurs enfants apprendre la culture. C'est ce qu'on appelle une ferme chapelle. Elle vit de ses produits, les vend ù la mission. Le système de propriété reste celui qui est en usage chez les noirs, une sorte de collectivisme qu'on retrouve un penchez tous les peuples primitifs. Le sol est au village ; la maison, le bétail, les fruits à la communauté de la ferme.

On a rendu de beaux témoignages aux résultats ainsi obtenus. Un voyageur fort peu chrétien, ancien boin'gmestre de Bruxelles, M. Gh. Buis, écrivait en 1899 : « Livrés un certain temps à eux-mêmes, obligés d'attendre de leurs . propres cultures et de leurs troupeaux leurs seuls moyens d'existence,' les élèves des Jésuites déploient une . activité et une initiative qui ne se rencontrent pas chez les catéchumènes des autres missions : souvent même, ils deviennent les chefs et les juges des villages où ils sont établis. Ceux qui obtiennent les meilleurs résultats sont cités au tableau d'honneur et leur exemple sert d'émulation aux autres ; des petits cadeaux, un coq, des poules, une chèvre, des semences récompensent les plus zélés. « (1)

Les Pères ne se font pourtant pas d'illusion sur l'incons-

(I) Croquis Gondolais. Bruxelles. 1899 p. I8.'5.

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tance et la profonde sauvagerie de leurs élèves. Aussi les survêillent-ils du mieux qu'ils peuvent, et ils répriment, les abus sans faiblesse. Ils visitent les fermes à la ronde, se font rendre des comptes, convoquent à la mission centrale, pour les fêtes, les chefs de famille. Bref, ils ont toujours en main les fils du système et en suivent de près le fonctionnement. Mais ce n'est là qu'une haute police. Les noirs ne sont pas d'éternels mineurs. L'autorité du prêtre est exclusivement morale et laisse libre jeu au développement normal de l'initiative.

La mission se compose aujourd'hui de sept résidences. L'une d'elles est tout à l'extrémité de la mission, au confluent du Rwango et du Kisaï ; les autres sont à 80,100, 200 kilomètres au-dessous de Léopoldville, groupées autour de la résidence centrale, Kisantu. Elles ont pensionnat de garçons et pensionnat de filles. Assez espacées les unes des autres, elles sont reliées par le réseau déjà serré des fermes-chapelles. Il y avait plus de 80 de ces annexes en 1900. Il y en a aujourd'hui près de 400. Les résultats matériels ont été loués par tous ceux qui ont pu voir les clioses de près. Tel rapport officiel constatait que là seulement on trouvait de l'élevage, des routes convenables, nourriture abondante et travail pour les hommes. Les environs de Kisantu ont été transformés. Dans l'aride savane patiemment défrichée, profondément remuée parla charrue, poussent de belles plantations de manioc. De grands travaux d'arrosage et d'irrigation ont été faits. La flore a été enrichie par des importations des Indes ou d'Amérique.

Tout cela bien entendu suppose de grosses dépenses. L'État y contribue, mais pour peu de chose. Tout est fourni par la charité des catholiques belges, heureux de collaborer à cette œuvre de religion et de patriotisme.

Mais il y a plus et mieux que le résultat matériel. Los exemples partis des fermes-chapelles ont eu leur influence jusque chez les infidèles, qui commencent à comprendre les avantages du travail. Quant aux conversions, là où il n'y avait absolument rien il y a dix ans, l'on a pu enregistrer, en 1906, 3.164 baptisés, 3.313 catéchumènes, en tout 6.477 adhérents. Il y en aurait beaucoup plus sans la terrible maladie du sommeil, qui depuis 1898 fait de continuels ravages, tuant parfois les deux

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tiers de la population. L'ensemble des missions belges du Congo; compte actuellement plus de oô. 000 chrétiens noirs. -:!

Pour en venir là, les difficultés matérielles n'ont pas manqué, climat, distances, barbarie des indigènes, épidémies. Mais il y apis. Un double fléau s'est développé ces derniers temps, de façon' inquiétante.

D'abord l'anticléricalisme. Le malheur de l'Etat Libre est d'avoir recruté un trop grand nombre de ses agents dans la; t'ranc-inaçonnerie. Or, ces fonctionnaires supportent avec peines l'autorité prise par le prêtre sur ses néophytes. Le missionnaire est pour l'indigène le seul représentant de la justice: i Il confisque un ascendant qui ne devrait appartenir qu'aux ■ magistrats. Cela est intolérable. De là, mille vexations sur; lesquelles les supérieurs, d'aucuns le leur ont reproché, ont: le plus possible gardé le silence.

Puis le protestantisme. Tandis que les prêtres catholiques,! en même temps qu'œuvre religieuse, faisaient œuvre patrio-" tique, travaillaient à créer ;c la plus grande Belgique )\ en fai-; sant aimer du Congolais leur patrie, sa langue, ses moeurs, , son nom, les missionnaires protestants anglais opposaient à. l'intluence belge l'influence britannique. Les uns prévoyaient, l'heure où le « Roi Souverain >> venant à disparaître, la question se posera de savoir si la Belgique acceptera l'héritage de- Léopold II : les autres préparaient le terrain pour le cas où l'Angleterre alors songerait à mettre en avant ses prétentions. De là une guerre à outrance déclarée aux œuvres catholiques. De là aussi, hélas ! d'odieuses calomnies répandues chez les indigènes contre les missionnaires romains. On les représente tolérants du mensonge, indulgents pour l'homicide et absolvant, au prix d'un franc les pires forfaits.

On sait le résultat de ces hostilités. Les dénonciations, trop intéressées peut-être, mais par malheur quelquefois fou-dées, partirent de l'Angleterre contre les intolérables abus^ dont les deux Congo, belge et français, étaient le théâtre. Alors une commission d'enquête fut constituée dans l'Etat Libre, et les missionnaires catholiques furent par elle nettement mis en cause. Leurs œuvres cachaient un système;, d'exploitation coloniale parfaitement égoïste. Dans leurs fermes

l'Afrique australe 83

chapelles, ils tenaient les noirs en une vraie servitude et vivaient à leurs dépens. Dans les orphelinats centraux, on tirait des enfants une main d'œuvre exorbitante, on les recevait à un âge interdit par la loi, etc., etc.

Sur quoi reposaient ces • belles allégations ? Et quand on va un peu , au fond des choses, que trouve-t-on dans ce zèle à mettre en cause des hommes dont tout le monde jusqu'alors avait loué le désintéressement ? Le cri d'alarme et d'indignation contre les administrations congolaises était parti des Anglais protestants. Est-il vrai que pour leur fermer la bouche on leur ait jeté, en guise d'os à ronger, les missionnaires catholiques et spécialement les Jésuites ? On espérait sans doute, chez les vrais coupables, détourner ainsi l'attention.

Cette fois tous les . supérieurs protestèrent. Ils montrèrent ce qu'avait été l'enquête, une dérision. Sur 44 stations, la commission en avait visité 3. Chez les Jésuites, à Kisantu, elle n'avait fait que passer.

Des Pères s'étaient offerts à fournir des renseignements : on leur avait répondu que leur lettre arrivait trop tard, mais ils pouvaient écrire en Belgique. Un mémoire fut remis à la commission : très poliment on accusa réception, et depuis, plus de nouvelles. Il est vrai, sur place, on avait interrogé quelques noirs : mais le rapport officiel lui-même notait fort bien que l'indigène n'a point la notion de la vérité : il répond, non ce qui est, mais ce qu'il croit qu'on désire. Une fois seulement, en février 1905-, des Jésuites furent cités à comparaître. C'était à Nlemfu, par-devant le substitut du procureur d'Etat, M. Moth Boglum, danois calviniste très hostile aux missionnaires et connu pour ses façons brutales. Fiévreux, malades, les Pères Butaye et de Duve, furent . traités en coupables, maintenus sur la sellette pendant des séances de deux et trois heures. L'un d'eux ne put même pas s'excuser sur ses crises d'hématurie. Disons que l'odieux personnage fut désavoué par ses chefs et déplacé. Quant aux noirs, il les avait interrogés par l'intermédiaire d'un interprête qui comprenait à peine le français, parlait un dialecte congolais qui n'était pas celui du pays, et qui s'était fait chasser de Léopoldville pour fortes indélicatesses. Que pouvait être une enquête faite .dans ces .conditions? Un

simple résumé, mais très exact, des préventions protestantes et anticléricales. Le rapport n'en fit pas moins grand bruit. Les supérieurs répondirent. Cette fois les plaintes furent entendues, et il y eut, de la part de l'Etat, un commencement de réparation. Le 4 janvier 1906, le Gouvernement du Congo écrivit aux missionnaires pour louer leur zèle dans l'œuvre commune : ce n'était pas un désavœu explicite des calomnies dont le rapport était plein, et dont l'Etat s'est toujours défendu d'être responsable ; c'était un terme honorable mis aux accusations. Bans une convention passée avec le Saint-Siège, le- 26 'mai suivant, l'Etat déclarait « apprécier la part considérable des missionnaires catholiques dans son œuvre civilisatrice, w II le redisait en termes identiques dans un rapport du 22 mai 1907 et ajoutait : « Considérant leur concours comme, indispensable à la régénération de la race noire, et en raison de leur précieuse participation dans l'œuvre de l'enseignement, il favorise le développement de leurs missions en leur octroyant des terres, en leur accordant des subsides, en les aidant dans leur installation matérielle ». Espérons pour le bien des noirs congolais que ces paroles encourageantes se traduiront à bref délai en actes solides. (1)

(1) Voir Les Mismmnaires du Kwango et le. Rapport de la Commi sinon d'enquête, Bruxelles, 1906. Gh. Bulens.

Parmi les 'régions africaines où les Jésuites du XIX** siècle ont travaillé à l'extension de la foi, il en est une qui mérite une place à part. Si Madagascar aujourd'hui est terre française, à qui la France le doit-elle ? Aux missionnaires, et, quelque mortifiante que soit pour cerlains la constatation de ce fait, aux missionnai-, res Jésuites.

Les essais lentes au XYIP siècle (1619) par leurs confrères portugais, et surtout par les Lazaristes français (1648-1674), pour porter l'Evangile à ce qu'on appelait alors l'île Saint-Laurent, avaient été sans résultat durable. De ceux que fit la France pour y fonder une colonie, il lui resta du moins certains droits de premier occupant, que, à l'occasion, elle sut faire valoir à rencontre des prétentions anglaises. Nous ne raconterons pas ces conflits. Disons seulement que, aux droits « historiques » delà France sur quelques points de la côte et sur le pays desSakakives, très habilement, les politiciens anglais surent opposer, chez leà vrais maîtres de l'île, une action réelle, active, suivie, qui, logiquement, devait aboutir à faire de Madagascar une colonie britannique et protestante.

Depuis le XVP siècle, les Hova, peuple d'origine malaise, possédaient les provinces centrales. Dans les environs de 1800, ils avaient étendu leur empire jusqu'à la côte, exerçant une souveraineté plus ou moins efficace sur les Betsimisaraka de l'est, sur les paisibles Betsiléo du Sud, sur les Sakalaves de l'ouest,

remuants et batailleurs. Us avaient une ébauche de civilisation, une armée, <les finances, une administration centralisée. Pour religion, un mélange bizarre d'éléments jnalais, hindous, africains, arabes ; croyance vague en un Dieu suprême, beaucoup de letichisme, de sorcellerie, de superstition; ni temples, ni autels, ni sacerdoce, mais culte des pierres sacrées et des amulettes ; influence partagée entre les sorciers, artisans du mal, et les devins, gens bienfaisants, enfin le culte des morts.

Le christianisme leur apparut, il y a bientôt cent ans, sous sa forme protestante. Des Anglais, venus en amis, sans mandat officiel, simples marchands, fondèrent chez eux des maisons de commerce, ouvrirent des écoles, se firent les éducateurs politiques du peuple malgache. Us profitèrent de leur situation privilégiée pour gagner des adeptes à leur culte. Us les payaient bien, et, par des pensions toujours révocables, les enchaînaient solidement aux intérêts' britanniques, conquête d'autant plus sérieuse qu'elle était lente, insinuante et tranquille. En 1826, le R'' Jones comptait dans ses écoles 2000 enfants et 4000 en 1830.

Mais tout le monde n'acceptait pas ces infiltrations étrangères. U y avait un vieux parti national et idolàtrique : il n'attendait qu'une occasion pour réagir avec violence. L'occasion se présenta à l'avènement de Ranavalo L Avec cette reine fanatique et capricieuse, instrument aveugle des devins indigènes, on entra dans une véritable période de terreur.

Une des premières victimes fut- un prêtre fran<;ais, M. de Solages, venu en 1830 pour essayer d'introduire "le catholicisme chez les Malgaches. Ordre fut donné de faire le désert autour de ce « magicien », — c'est un des procédés traditionnels du pays pour se débarrasser des gens sans coups ni blessures, — et il mourut de faim, de misère et de fièvre, sur la route de Tananarive. Vint ensuite le tour des protestants. Les ministres anglais furent exilés en 1835. Beaucoup de' leurs disciples furent massacrés et ils montrèrent, devant la mort, un courage qui leur fait honneur. Le christianisme fut proscrit sous les peines les plus sévères. Du reste personne n'était à l'abri des fureurs royales. Pas un indigène, fût-il le plus païen des hommes, qui fût assuré du lendemain. Ce régime odieux dura 30 ans.

.Fallait-il cependant renoncer à l'espoir de forcer la barrière si obstinément close ? A tout le moins pouvait-on essayer d'approcher de la place, se tixer à portée de Madagascar, et là, dans les îles voisines, guetter l'heure favorable. Sur les instances du préfet apostolique des « Iles de la mer du sud, » M. Dalmond, les Jésuites de la province de Lyon acceptèrent cette mission, (lîuvre d'autant plus délicate qu'ils étaient Français et que la France à ce moment favorisait les Sakalavcs eu guerre avec les Ho va, reprenait sur les Malgaches Sainte-Marie et Fort Dauphin et s'établissait à Nossi-Bé. C'était en 1845.

L'attente fut longue: huit ans, pendant lesquels on travailla aux portes de la grande île, à Bourbon, à Nossi-Bé, à Mayotte. En 1853 on essaya une mission en pays sakalave, à la baie de Baly, sur la côte ouest. Elle n'eut guère d'autre résultat que v de faire connaître à ïananarive la présence en terre Malgache, de prêtres catholiques. Mais cela même avait son importance.

Justement il y avait auprès de la reine un Français qui, sous main, travaillait aux intérêts de sa foi et de son pays. Ranavalo persistait à tenir les ministres protestajits à l'écart, mais elle savait ne pas se priver des Européens utiles. M. Laborde était son fondeur de canons. Il créait pour elle des menuiseries et des savonneries. Il faisait mieux : au prince héritier Rakoto, il inspirait l'amom' de la France et du catholicisme. Bref, un jour une lettre adressée par le" prince aux Pères de Baly, après de longs détours. arrivait à ceux de Bourbon. Il demandait aux Jésuites de se mettre en relations avec lui. Peu après arrivait à la capitale un autre Français qui se donnait pour professeur de musique, monteur de théâtre, constructeur de ballons, fabricant de poudres médicinales. Il fut agréé, la reine le prit à son service. Cet habile liomme, aux connaissances variées, et toutes, ajoutons-le, également improvisées, se faisait appeler M. Hervier. Qui pouvait deviner sous ces apparences un missionnaire catholique, le P. Finaz ? C'était la réponse à la requête de Rakoto. Il resta là, étudiant le pays, préparant les voies, instruisant le prince. Cela dura jusqu'en 18S7.

Soudain éclata un complot. Poussés à bout par la tyrannie grandissante de Ranavalo, les adeptes de l'Angleterre avaient

90 CHAIMTRE IV

perdu patience. Ils voulaient mettre fin -à une situation où les confiscations, les exils, les emprisonnements se succédaient avec une rapidité effrayante. La reine, superstitieuse à l'excès, pour un rêve, pour un caprice, frappait des populations entières. La misère était extrême. Les protestants donc s'organisèrent en société secrète, ■ avec le but précis de renverser- la reine. Le complot fut découvert : les priants, comme on les appelait, n'en furent que plus persécutés ; puis tous les Européens furent reconduits à la frontière. Le Père Finaz partit ; mais son séjour lui avait été utile ; il connaissait le pays et il savait la langue. Quatre ans encore, et Ranavalo mourait. Son fils Rakoto montait sur le trône et prenait le nom de Radama II (1861).

If

Une èi'e nouvelle s'annonçait. C'était la paix, la prospérité, le progrès, car le roi était intelligent, ouvert aux idées européennes, honnête, plein de bonne volonté. Un moment on put croire que Madagascar allait en un clin d'œil devenir terre française. La conversion même du jeune prince paraissait assurée. Six Jésuites prêtres, cinq frères et trois religieuses ouvrirent la mission de Tananarive. On eut deux maisons, deux écoles avec 400 élèves, parmi lesquels l'héritier présomptif, et des milliers de catéchumènes. Des traités passés avec la France transféraient à notre pays l'intluence naguère assurée aux Anglais. La liberté était pour tous: négociants, explorateurs, ingénieurs affluaient» Les protestants aussi reparaissaient de toutes parts, formidablement armés d'argent, et n'avaient pas grand peine h reconstituer leurs cadres. Pour eux, les catholiques avaient la faveur du prince et l'espoir d'être appuyés par la France.

Hélas ! cette faveur et cet espoir durèrent l'espace d'un rêve. Loin de se convertir, Radama se laissait emporter par ses passions, il tombait dans une sorte de déisme indifférent. Moins de deux ans après son avènement, le 42 mai 4863, il mourait étranglé. Qui avait fait le coup ? Des Hova mécontents, partisans de l'ancien régime. Mais qui l'avait monté ? Il se trouva jusqu'à des Anglais, pour accuser un prédicant, le Révérend Ellis, également

détesté du reste et. des Français et de ses compatriotes. Quoi qu'il en soit, le véritable vainqueur en celte triste affaire fut le parti protestant.

Suivirent quarante années de luttes, Français contre Anglais, catholiques contre réformés ; les ministres indépendants, toujours soutenus par l'argent et la diplomatie britanniques, les prêtres français presque toujours abandonnés à eux-mêmes, aidés seulement par quelques résidents patriotes, comme M. Laborde à qui la France ne saura jamais tout ce qu'elle doit.

Résumons en deux mots la situation.

La prospérité des protestants est complète ^ Ils apparaissent comme les maîtres suprêmes du pays, fort bien organisés, servis par un inépuisable budget. Ils paient largement les services rendus, et font espérer plus encore si les services augmentent. Ils s'attaclient leurs adeptes, a la cour et dans la province, par des avances d'argent, dont ils réclameront la restitution au premier soupçon de rupture. Les églises font aussi des prêts aux membres de, la « congrégation )> : double profit, un revenu de 24 "/o au moins et la • main mise sur des. créanciers toujours insolvables. Le pays se couvre d'écoles. L'idolâtrie n'a pas disparu, tant s'en faut, mais son influence est en baisse. En 1869 le protestantisme est déclaré religion d'état. Dés lors les reines qui se succèdent et les premiers ministres sont tous membres de la secte des indépendants. A peine, de loin en loin, voit-on un catholique parmi les hauts officiers de la cour, les gouverneurs, les chefs de caste noble. L'Angleterre, par son argent, par ses clergymen semble être la maîtresse occulte de Madagascar.

Dans la réalité il n'en est pas tout à fait ainsi. L'on a si bien identifié l'église et l'état que le vrai pape de l'église malgache est le premiei^ ministre.

Aux révérends anglais tout ce que l'on demande c'est de publier des journaux, de former des maîtres, et de faire couler sur Madagascar l'or de l'Europe. Fixés dans les grands centres, ils sont censés administrer leurs vastes districts. Mais l'action efïicace est aux subal termes, aux MM pi^êcheurs (chiffres de 1880), qui j'elèvent des 604 pasteurs, lesquels sont euxmêmes surveillés, inspectés, dénoncés par les 180 évangélistes,

92 CHAI'ITRE IV

tout cela sous l'autorité suprême de la cour. Ce sont tous ces indigènes, liier encore idolâtres, christianisés pour la forme, autocrates, fanatiques, qui mènent tout, forcent les gens ù venir à « la prière », à bâtir temples, écoles, presbytères, exécutent et dépassent les ordres venus d'en haut. Et les Anglais sont les premiers à se plaindre do n'être plus rien, de se sentir étoutîés dans leur action par la pression gouvernementale,de ne plus pouvoir « prêcher Jèsus-Glirist selon le nouveau Testament, mais seulement selon le premier ministre. »

D'autres sectes étaient venues se joindre aux indépendants : en 1864 les anglicans, et les luthériens de Norvège en 1867, puis les quakers américains.. Il faut donner :i ces missionnaires les éloges qui leur sont dûs. Certains, il est vrai, tristes émules du Rev. Ellis, ont laissé une mémoire équivoque. Dès qu'il s'agissait de contrecarrer" la France et le catholicisme, ils ne se refusaient pas assez les agissements louches et les calomnies. Reste que les meilleurs d'entre eux, ont souvent fait bonne besogne pour le progrès de Madagascar. On leur doit l'abolition de la traite des noirs et la fondation de beaux et nombreux hôpitaux. Mais une question ultérieure se pose : ont-ils christianisé les indigènes ? .

Leurs statistiques sont imposantes. Ainsi, en 1892, 810.313 adhérents pour les indépendants et 47.681 pour les Norvégiens. Dans leurs écoles, les premiers avaient inscrit 92.000 enfants, et les autres 87,300. Mais du chiffre des inscriptions faut-il conclure au chiffre des présences ? faut-il admettre que ces adhérents aient été de vrais et sincères chrétiens? Je sais tout ce qu'on peut dire en pareille matière pour récuser le témoignage des missionnaires catholiques. Ils ont beau avoir vu les choses de près, connaître à fond leurs Malgaches, avoir vécu longtemps dans le pays, quand ils viennent dire que neuf de ces protestants sur dix n'ont que donné leur nom, et ne sont même pas baptisés, qu'avec leurs centaines d'enfants inscrits les écoles sont souvent complètement vides, ils auront bien de la peine à se faire croire. « Je suis certain de la vérité, affirme pourtant l'un deux" En fait, la très grande majorité des Hova se disant protestants est restée païenne. » Mais, nous le verrons plus loin, en leurs jours de franchise et de loyal exa-

men de conscience les ministres protestants ne disent pas autre chose. (1)

Pour elle, la mission catholique ne pouvait mettre en avant d'aussi gros chiffres. Le progrès cependant était continu. L'on ne tarda pas, à compter à Tananarive et aux environs 28 lieux de réunion, 22 chapelles, • 25 écoles.

Ces stations, il fallait le plus souvent les conquérir de haute lutte. En Ihéorie, de par les traités conclus avec la France en 1868, « les sujets français, dans les états .de Sa Majesté, avaient la liberté de pratiquer et d'enseigner leur religion », donc de bâtir écoles, églises, hôpitaux. Il est vrai que les immeubles appartenaient à la reine, mais ils ne pouvaient être détournés de leur destination. On avait spécifié de plus qu'aucun Malgache ne serait inquiété pour sa religion. Malheureusement la Finance paraissait se désintéresser de ses droits. Si quelque officier se permettait de parler haut et de rappeler les Hova à l'observation du traité, il était sûr d'être blâmé au ministère. Vinrent les désastres de la guerre franco-allemande : les Malgaches comprirent qu'il n'y avait plus à se gêner.

On ne s'en prenait pas directement au missionnaire. Mais un catholique influent de la capitale avait-il invité les Pères à ouvrir une église dans sa maison des champs, des notables du village, fatigués de donner leur temps et leur argent à la « corvée de la prière », décidaient-ils de passer à la religion rivale moins exigeante et dont le missionnaire se contentait d'une hutte indigène, on laissait le prêtre français dire la messe, faire le catéchisme, visiter les malades ; mais celui qui l'avait api)elé était immédiatement tracassé, menacé, violenté même et jeté en prison. A qui recourir? les petits seigneurs étaient protestants, les gouverneurs protestants, les ministres protestants. La France laissait faire. Encore si l'on s'était trouvé en face des clergymen anglais : il y a tout lieu de croire qu'avec eux on eût pu vivre à peu près en paix. Mais on était à la merci des évangélistes malgaches. Ija situation restait sans issue, et l'on était voué aux dénis de justice à perpétuité.

(1) L IJ. Piolet. Madagascar et les Hova. p. 88. 89

Ce n'était là qu'un prélude. La vraie persécution ouverte, universelle, éclata sur le terrain scolaire.

Les protestants avaient sur les catholiques une avance de quarante ans. Les 2738 élèves de leurs rivaux n'eussent pas dû les inquiéter beaucoup (1874). Mais si modeste qu'il lut, ce chiiï're était trop élevé encore. Il fut résolu qu'on ferait le vide dans les écoles françaises. De là une série de lois qui, habilement maniées, devaient assurer aux hérétiques le monopole de l'enseignement.

L'une d'elles obligeait chaque centre de population à payer l'instituteur protestant. Une autre enjoignait, sous des peines graves, aux parents, d'envoyer leurs enfants à l'école de leur choix : or souvent il n'y avait pas de choix possible, et il fallait s'inscrire chez des maîtres dont on ne partageait pas la foi. Desiistes d'enfants furent dressées, et, comme les protestants avaient toutes les charges, il n'y eut d'autres listes officielles que les leurs. Impossible de les contrôler : l'accaparement était facile. On le facilita encore par une troisième loi, interdisant aux enfants ' une fois inscrits de changer d'école sans de justes motifs. Mais qui sera juge des motifs?

Jamais on ne saura toutes l'es vexations dont ce code scolaire fut la cause. A toutes les plaintes, les autorités n'opposaient que des paroles dilatoires. Donnaient-elles raison aux catholiques, leur réponse était, sur place, interprétée au rebours du bon sens. Chez les Betsiléo surtout, la pnission sur. les catholiques fut acharnée. La loi, disait-on, avait un eftét rétroactif, et tout enfant qui jadis avait été inscrit chez les luthériens devait y faire retour. De là une véritable chasse aux élèves : poursuivis, arrêtés, parqués comme des animaux, enchaînés, maltraités, ils étaient l'enjeu du plus fort. « Les Betsiléo, avouait un ministre protestant, le Rév. Street, étaient conduits comme' des bêtes à nos temples. »

Or les suites de ces persécutions n'ont pas été ce qu'on attendait. La religion officielle finit par se rendre odieuse à force de maladresses : les catholiques se multiplièrent et se trempèrent dans la lutte. En 1882, ils atteignaient le chiifre de 80,000 adhérents, dont 23,000 baptisés, avec 152 églises, 44 prêtres, 346 instituteurs, 181 institutrices. D'environ 3000 le

nombre des enfants monta dans les écoles jusqu'à 20,000. Un autre résultat qu'on n'avait pas prévu, ce fut la guerre avec la France.

Autant que la religion catholique, les vexations .scolaires visaient l'influence française ; les deux choses se trouvaient alors synonymes à Madagascar. Les lois en vigueur contredisaient les traités toujours. existants. Gela n'eût pas suffi pour amener une rupture : mais eu même temps, les Hova refusaient aux Français, le droit de posséder des terres, ils s'obstinaient à occuper le. sol des Sakalaves, nos alliés. La guerre fut déclarée (1881). On sait le reste.

Les hostilités durèrent trois ans. Les missionnaires durent s'éloigner. Deux moururent en chemin (1), comme était mort M. de Solages on 1830, comme en 1620 le père Garces, gardés à vue, privés de nourriture, tués par la faim et la ■ misère. Quant aux fidèles, ils furent laissés à la garde de Dieu.

Lorsque, la guerre achevée, les Jésuites revinrent à leur poste,ils n'eurent qu'à louer la Providence. Les Malgaches catholiques avaient été admirables de fermeté. Une princesse' de sangroyal, Victoire Rasoamanarivo, s'était montrée la véritable mère de la mission. Un Frère des écoles chrétiennes, six sœurs de Saint-Joseph de Cluny, tous indigènes, un groupe de jeunes gens, Y Union catholique, formèrent centre. Les fidèles se serrèrent autour d'eux, résistèrent aux menaces, aux pihages, aux sollicitations, et attendirent dans la prière. Au pays BetsiléO; surtout, on eut beaucoup à souffrir : écoles fermées, élèves dis-perses, assemblées interdites, églises détruites, résidences sacca-: gées. Et cependant il y eut fort peu de désertions, à peine f) à 600 catéchumènes de la veille. Résultat d'autant plus con-r: solant que le Malgache idolâtre semble offrir moins de ressourcés à l'Evangile. Ghaque race apporte ses obstacles originaux qui s'ajoutent à la -masse commune des misères humaines. A Madagascar, c'est l'union de deux choses contradictoires en appa-:' rence, l'absence à peu près complète du sens religieux et le goût excessif des superstitions. Aucune préoccupation' de l'au-delàv' et la préoccupation des sortilèges. Ajoutez la polygamie, interdite par les lois, mais entrée dans les mœurs, les unions;

(1) Les pères Martin Brulail el de Batz.

96 CHAPITRE i\

instables, le lien du mariage noué, dénoué, renoué sans fin, au gré des caprices, sans que personne songe à se scandaliser. Et cependant, à ce grand enfant égoïste et sensuel, le missionnaii'e avait appris l'esprit de sacrifice. Le néophyte savait se dévouer pour un salaire ridicule. Il savait être fidèle à une religion toujours persécutée. Il commençait à comprendre ce qu'est la pudeur. De grands chefs avaient pu apprendre par leurs mécomptes qu'une Malgache catholique sait résister. Il se fondait de vrais foyei-s chrétiens. Sans doute on restait parfois bien loin de l'idéal, mais parfois aussi on y atteignait. L'épreuve de la guerre et de l'isolement devait prouver que ces résultats étaient solides.

Enfin, après des bombardements, des blocus, un essai malheureux d'expédition à l'intéi'ieur, de guerre lasse, on finit par s'entendre, et la paix fut signée (47 décembre 1885). Dans l'intervalle, Madagascar avait été érigé en vicariat apostolique, et le jour de Pâques 1886, Mgr Cazet célébrait pontifîcalement dans sa cathédrale de Tananarive la résurrection de l'église Malgache.

Les années qui suivirent furent singulièrement fécondes. En 1860, il y avait im missionnaire et pas un catholique. En 1883, on était arrivé à 44 prêtres, 19 frères coadjuteurs, 8 frères des Ecoles chrétiennes, 20 sœurs de Saint-Josepli de Cluny, 346 instituteurs et 181 institutrices, 20.000 enfants, 80.000 adhérents, 152 églises construites et 11 en construction, 120 chapelles terminées et 43 commencées. Dans le seul exercice 1881-1882, on avait eu 1161 baptêmes d'adultes.

Dix ans après nous enregistrons les chiffres suivants : 97 Jésuites dont 7S prêtres ; 16 frères des Ecoles chrétiennes, 27 religieuses, 700 instituteurs et institutrices, 26.770 élèves, 443 postes, 136.175 adhérents. Aux œuvres anciennes se sont ajoutés un collège à Tananarive, 9 écoles normales, 2 léproseries, une imprimerie. Puis voici les travaux scientifiques, l'ohservatoire du Père Colin, les relevés géodésiques et les cartes du Père Roblet, les recherches d'histoire naturelle, de folk-lore, de philologie, d'ethnographie.

Soudain nouvel orage et nouvelle guerre, provoqués encore par la non-observation des traités (1894), Une seconde fois, les missionnaires durent s'éloigner. Il y eut quelques ruines matérielles ; l'observatoire en particulier fut dévasté. Mais, comme huit ans auparavant, les Malgaches catholiques persévérèrent dans la prière et la confiance. La princesse Victoire n'était plus, mais sa sœur Angélina la remplaçait comme providence visible des fidèles. L'absence l'ut courte en somme. Les Jésuites ne tardèrent pas à revenir. On avait accepté quelques uns d'entre eux dans le corps expéditionnaire comme aumôniers et interprètes. Eux aussi payèrent alors leur dette à la France. Trois moururent au service des malades, et deux autres y compromirent à jamais leur santé.

Mais, la conquête faite, on n'était pas au bout des épreuves. Tout à coup la révolte éclata de tous côtés, au nord, au sud, faisant partout des victimes. Elle était réprimée en janvier 1896, mais pour reprendre trois mois plus tard. C'était la réponse du parti anti-français, anglo-protestant, aux concessions imprudentes du résident général, le protestant Laroche. Un Jésuite, le P.Berthieu y perdit la vie. Jamais la mission n'avait passé par une telle série de désastres matériels. Le 28 juin, l'évêque accusait déjà" 108 chapelles dévastées. Enfin arriva le général Galiéni, 1897. L'anarchie fut réprimée, la reine disparut, et pleine liberté de conscience fut proclamée.

Les premiers temps qui ont suivi la conquête ont été marqués par une hausse considérable dans la population scolaii'e. Elle a monté en 1896 de 26.700 élèves à 65.300. Quatre ans plus tard elle atteignait le chiffre de 52.221 garçons et 45.592 tilles. Des villages entiers abandonnaient le protestantisme. Le mouvement • était-il absolument désintéressé ? on n'oserait l'affirmer : on venait aux catholiques, parce que la France catholique était victorieuse. Mais il était spontané : c'était en grande partie la réaction contre les tyrannies passées. Il s'est nécessairement ralenti du jour où la France s'est affichée irréligieuse. Même alors cependant il continuait. Il y avait en 1900, 94.998 baptisés, 9193 de plus que l'année précédente et 266.877 catéchumènes. Qu'on note l'écart entre les deux chiffres ; • il prouve que les missionnaires savent aller lentement, et

dans cette vigoureuse poussée vers la « prière catliolique, » taire un choix sévère entre les candidats au baptême.

Leur nombre à eux aurait dû. tripler comme la besogne, car les œuvres se multipliaient au delà de toute prévision. Malheureusement il n'en était rien. La province, aujourd'hui expulsée, de Toulouse, à qui était confiée maintenant la mission, devait encore fournir aux besoins du Maduré. Le Tardeau était écrasant. Il y avait 72 prêtres en 1894 et seulement 78 en 1900. Tel devait prendre à sa charge un district de 70, 120, 140 postes, avec, dans les écoles, jusqu'à 15.000 élèves. A ce régime les missionnaires s'usent vite, et combien il y en a pourtant qui comptent trente et quarante années de labeur!

Une première mesure l'ut prise, radicale, par la Propagande, sur la demande même des supérieurs. Madagascar lut divisé en trois vicariats. Dès 1896, le sud lut contié aux Lazaristes ; et, en 1898, le nord aux Pères du Saint Esprit. Puis en 1901 la partie centrale laissée aux Jésuites, et située eutre le 18*-' et le 22'^ degré de latitude sud, l'ut à son tour subdivisée, tout en restant sous le môme évêque. Le pays Hova demeura le -domaine de la province de Toulouse : celui des Betsiléo lut . ■ remis à celle du Champagne. C'est encore une superficie égale au tiers de. la France. Les dernières statistiques (190G) nous donnent les chiffres suivants: baptisés, 160.080 ;' catéchumènes, 170,000 ; prêtres de la Compagnie de Jésus, 74 ; autres prêtres, 8 ; scliolastiques, 11 ; îrères coadjuteurs, 24 ; l'rères des Écoles chrétiennes, 36; religieuses, 96 ; écoles, 1.212 ; élèves inscrits, 00.109 ; maîtres indigènes, l.SOo ; liaptême d'adultes, 4.501 ; églises et chapelles, 1,180.

Quant au budget, il ne dépasse pas 230,000 Irancs. C'est avec cela qu'il faut entretenir pères, frères, sœurs, écoles., Et chacun s'en tire : les prêtres avec 40 francs par mois ; les maîtres avec 2, 3, o fi'ancs, alors que leurs collègues de l'enseignement officiel touchent au moins 30 francs. Non, ce n'est pas l'argent qui convertit le monde.

La mission de Madagascar central se divise aujourd'hui en deux grandes sections.

L'Imérina a pour centre Tananarive, la capitale. La rivalité protestante y est accentuée : les sectes diverses y comptent jusqu'à

34 temples, et environ 200 dans un rayon de 18 kilomètres : et nous ne parlons pas des écoles, hôpitaux, dispensaires. La mission catholique n'avait en 1906 que six paroisses pour 9,292 fidèles, dont environ 1.200 européens. (ïananarive compte 60.000 âmes.) Par église, un prêtre sans vicaire et deux .écoles. A ces œuvres ajoutons l'impriraerie, la revue mensuelle Vfraka, l'hôpital, la grande école des Frères de la Doctrine chrétienne, le collège saint Michel, l'école normale d'Ambohipo, et l'observatoire d'Ambohidempona.

Tamatave, isolé sur la côte, a sa paroisse, importante et sympathique, recrutée en partie chez les créoles de Maurice et de la Réunion. Le reste de la province se divise en quinze districts et 1243 postes.

Au district. Je missionnaire a sa résidence. Dans chaque poste il y a église et école. Souvent le même local, une pauvre hutte, servait aux deux usages. Je dis « servait », car M. Augagneur, le gouverneur actuel, a vu là un abus intolérable qu'il a l'ait cesser d'un trait de plume. Le temps se passe pour le Père à Taire quatre lois par an la tournée de ses trente ou quarante postes, par des routes impossibles, sur de vieux chevaux de rebut, à travers montagnes, ravins et rivières, dans un pays désert (4 habitants en moyenne par kilomètre carré). « Que deviendrait un diocèse français l'ervent où un seul curé aurait le soin de trente paroisses, où la pratique assidue des sacrements serait impossible? Il retournerait à la barbarie, et c'est de la barbarie qu'il faut tirer, à l'aide de si pauvres moyens, ces àraes si jeunes dans la loi. A qui s'étonnerait de leurs imperfections, il faut faire observer que leur fidélité est beaucoup plus étonnante. » (i)

La mission Betsiléo, détachée en '1906 de l'Imérina, compte aussi une quinzaine de districts groupés autour de Fianarantsoa et de Ambosilra. C'est là qu'il faut chercher la léproserie du P. Beyzim. La première léproserie de la mission avait été l'ondée en 1876 près de ïananarive, à Arabohivoraka et abritait 60

(1) Suau. s. E, Madagascar {Missions catlwtiqaes. 1907 p. 333.) Nous faisons beaucoup d'empi'unts à ce U-avail très compétent et très documenté. (Voir encore. Éludes, ^0 août 1907 et suiv.). Un des districts, celui de Vakinankaratra, depuis 1899, est confié aux pères missionnaires de la Salctte.

lépreux. En 1898, elle avait été réunie à la léproserie officielle d'Ambadratrimo, puis confiée à des religieuses. M. Âugagneur vient de congédier ces pieuses infirmières et les a remplacées par un ex-adjudant de gendarmerie! Mais, dès 1891, une autre léproserie avait été bâtie au pays Betsiléo, à Marana. Un Polonais, le P. Beyzim vint ex|)rès à Madagascar pour y vivre et mourir au service des malades. Des aumônes de ses compatriotes, il a pu contruiro un nouvel hôpital pour 200 malades. Reste à le peupler et à lui donner des religieuses infirmières. En attendant, le fondateur vit dans une cave, dort sur une planche, et dit à qui veut l'entendre : « Je me suis donné corps et âme à ces malheureux. J'aurai la lè])i'e, je mourrai, In Sainte Vierge enverra un autre Polonais et tout ira toujours. »

Tl s'en faut que tout le Madagascar central soit ainsi ouvert à l'Evangile. Inutile de parler des régions à peu près désertes où il n'y a rien à faire. Mais certains pays',' faute de monde, sont à peine visités de loin en loin. Ainsi la région des Betsimisaraka, sur la côte orientale. Celle des ïanala, plus au sud, à l'est des Betsiléo, commence à s'ouvrir : jeune mission pleine d'espérance, où les âmes s'annoncent plus fraîches, plus empressées, plus ouvertes qu'ailleurs.

Kt maintenant que sera l'avenir '!

Dans cette église si intéressante, qui compte à peine cinquante ans de vie, les difficultés grandissent de jour en jour. On a toujours à compter avec les protestants. Aux anciennes dénominations sont venus se joindre les calvinistes français. Car il faut bien qu'on le sache, maintenant, à Madagascar, les mots de catholique et de français ont perdu cette synonymie que les Anglais potestants leur avaient attribuée il y a déjà longtemps. En 1906, calvinistes, luthériens, anglicans, quakers entretenaient dans l'Ile 99 pasteurs ou professsurs, 45 institutrices ou sœurs. Leur budget est considérable : les moins favorisés, les protestants français, ont par an 300,000 fi-ancs. II vient de Norvège un demi-million et beaucoup plus encore d'Allemagne,

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(l'Amérique, d'Angleterre. Les écoles sont innombrables. En 1900, on en coraiptait 2.302 avec 129.455 élèves.

Il est vrai qu'il y a de fortes ombres au tableau. Dans le compte rendu d'une conférence protestante, tenue en août 1900, nous relevons de singulières doléances. Beaucoup d'élèves, mais point d'instruction religieuse. « J'ai pu m'apercevoir plusieurs fois que nos instituteurs indigènes comptaient bien sur notre absence pour ne pas faire la classe. Aussi, nos écoles de cette région, celle d'Ambatolampy exceptée, ne méritent pas ce nom... Les enfants ne reçoivent qu'un enseignement religieux très élémentaire, quelquefois même ils n'en reçoivent absolument aucun, et les adultes ne sont pas non plus très avancés dans la connaissance de la vérité chrétienne » .. M. Ferrand fait passer avec tristesse devant les yeux de ses lecteurs ces églises sans vie spirituelle et dans lesquelles la forme semble suffire. M. Martin parle de celle qui, le dimanclie, aussitôt après s'être réunie, se sépare parce que ses membres étant toiis justes, le prédicateur n'a personne à endoctriner. M. Delord montre la cause de Dieu, non seulement mal servie par bon nombre des onviiers indigènes que l'on emploie, mais bien souvent desservie par eux. Si M. Mauger affirme qu'aucun progrès spirituel ne se manifeste dans ces églises, la faute en est, dit-il, aux pasteurs et aux évangélistes qui se contentent à si bon marché, et qui s'imaginent que, parce que, le dimanche, leurs temples sont ouverts, le royaume de Dieu s'étend dans leurs églises.

Les missionnaires catholiques n'ont point à se réjouir de ce triste état de choses, : l'absence de vie chrétienne, chez les protestants indigènes, les prédispose très directement à l'incrédulité. Or tout s'organise pour faire des Malgaches un peuple sans foi. On -ne s'en cache pas. On laïcise à force. Tous les établissements relevant de l'Etat doivent être neutres, on sait le sens de cet euphémisme. Les documents officiels accorderont aux Frères tous les éloges,. ils auront toutes les médailles dans les expositions et on les expulsera partout où l'on pourra. L'enseignement privé reste confessionnel : mais on lui interdit de préparer aux écoles administratives et de médecine. Ce n'est pas tout : les écoles privées ne peuvent donner l'enseignement

secondaire. Qu'un élève veuille se préparer au sacerdoce, il lui faudra passer par les écoles neutres du gouvernement, au risque d'y perdre' la foi. Puis c'est l'interdiction aux écoles rurales ou primaires de garder les enfants au delà de 14 ans : seules les écoles, régionales peuvent les conserver indéfiniment. Avec M. Âugagneur comme gouverneur général, la persécution devait s'accentuer. Donc interdiction aux fonctionnaires malgaches, quels qu'ils soient, ce d'avoir une part quelconque dans la direction des affaires religieuses et dans l'exercice des cultes ; appel à la dénonciation en cas de non observation du décret (janvier 1907 «. Mais voici qui dépasse tout : suppression de toutes les écoles qui se tenaient dans les églises, c'est-à-dire de 19 écoles sur 20 (arrêté du '23 novembre 1906). Six cents ont disparu dans le seul pays Betsiléo, laissant 33,430 enfants sans maîtres ni classes. Et les écoles officielles neutres n'en pouvaient recevoir le dixième. Deux mois sont laissés pour bâtir une école nouvelle ou louer une maison indigène, mais elle devra être à 6 kilomètres de toute autre école ou garderie. De plus on est à la saison des pluies, et, pendant les deux mois de grâce, il sera impossible de bâtir. Puis, exigeants comme ils le sont, les inspecteurs accepteront-ils le nouveau local? Il faudra une autorisation nouvelle, demandée et appuyée d'un tas de certificats : l'obtiendra-t-on ? Les. inspecteurs désormais ne pourront traiter avec la mission mais avec les maîtres, c'est-àdire avec de pauvres Malgaches toujours faciles à intimider. C'est la ruine de l'enseignement libre, c'est le champ largement ouvert aux semeurs de mensonges. Ils sont tout prêts à entrer en lice. Ce qu'on appelle la mission laïque française, œuvre patronnée par la franc-maçonnerie, se propose de propager dans les colonies les idées « laïques «, d'y créer des établissements d'enseignement « laïque » relevant directement d'elle, d'encourager par des subventions les établissements ce laïques « animés de son esprit, de créer pour la France extérieure une armée de missionnaires ce laïques ». Et déjà quatre promotions de dix ou douze élèves ont quitté l'école coloniale Jules Ferry, pour ouvrir leur sillon dans l'Indo-Chine, dans l'Afrique occidentale, à Madagascar.

Pauvre jeune église ! que sera demain pour elle ? C'est chose

angoissante que d'avoir à terminer sur ce point d'interrogation.

Voici du moins qui est certain. Tant qu'une ombre de lil^erté subsistera, il se trouvera chez les Jésuites français des hommes pour se dévouer dans- la pauvreté au salut des Malgaches. Ils voudront mériter l'éloge que faisait de l'un d'eux un pasteur protestant, qui l'était venu voir dans sa petite maison de missionnaire : « Paniers, paquets, sagaies, instruments- divers, tout est entassé dans cette petite chambre, qui ne se distingue eu rien de la case malgache. On parvient à me trouver une chaise. Ce père est malade. (C'était le Père Laboucarie, mort à Tananarive en 1901, après 30 ans de mission). En quittant cette cellule monacale, en traversant le- dortoir bruyant où les élèves s'amusent, sans souci du malade qui gît auprès d'eux, l'image du vieillard couché sur son grabat, de sa tête vénérable émergeant du fond de ce capharnaûm, me. poursuivait. Quelle expression de calme et de paix sur son visage ! On sent devant lui, les profanes comme les croyants, qu'on est en présence d'un homme dépositaire d'un fardeau précieux. Une joie intérieure illumine son être. Il arrive content au terme de sa carrière. Sa. vie a été ce que Dieu voulait qu'elle fût, et il s'est consacré tout entier à son œuvre... Nous avons beaucoup parlé, durant la conférence, du vrai moyen d'atteindre les Malgaches, de nous approcher d'eux-. Ne serait-ce pas bien faire que d'imiter, dans une certaine mesure, le P. Laboucarie? Sans doute le civilisé peut descendre au niveau du sauvage, abandonner tous ses prétendus avantages uniquement par mollesse et laisseraller. Mais s'il agit ainsi par charité ?...

ce Sans méconnaître les avantages de nos méthodes, sans porter de jugement et sans formuler de loi, je vois se dresser devant moi l'image d'un serviteur de Jésus, qui demande à l'imitation étroite du Maître un des secrets de son action. Pauvre, ne possédant rien pour lui-même, il réduit presque ses besoins à ceux de l'indigène, et vit comme l'apôtre Paul de la vie simple, du peuple.

ce Demandant peu aux Eglises, qui, donnant moins d'argent, devraient se donner plus elles-mêmes, vivant seul, comme l'apôtre des païens, il sacrifie à Dieu les charges en même temps que

les joies de la famille. Il poursuit sa lâche jusqu'au bout, ne pensant ni à l'établissement de ses enfants ni à sa retraite. Il avance d'un pas assuré vers l'avenir, les yeux fixés au terme du voyage, le ciel, où son Dieu l'attend.

« Heureux les forts à qui Dieu accorde une telle grâce ! Si nous ne sommes pas de cette taille, ne nous bornons pas à admirer et à passer outre : rendons leur pleine justice. » (1)

(1) Journal des Missions Evangéluntes. Nov. 1900. Lettre duRév. E. Péchiii. Ambohibeloma, 8 sept. 1900. L'auteur ajoute que le P. Laboucarie est une exception ; ne serait-ce pas qu'il n'a vu de près que ce Jésuite-là ?

L'Océanie

L'OGÉANIE

En 1830, le préfet apostolique de la Réunion, M. de Solages, de qui dépendait Madagascar, et les petites iles malgaches, avait pour domaine illimité les « Iles du sud «, autant dire l'Océanie, une moitié de l'hémisphère austral. Bientôt cette église disproportionnée se démembra et l'on eut successivement le vicariat de l'Océanie orientale ('1833), celui d'Australie (1834), l'Océanie occidentale (1836). La Compagnie de Jésus ne fut pour rien dans l'évangélisation de ces terres lointaines. Au moment oii elle était rayée du nombre des ordres religieux, grandes iles et archipels du sud commençaient à peine à se dessiner sur les cartes. L'année 1826 marque le première apparition des prêtres catholiques en Polynésie : ils appartenaient à la congrégation de Picpus, et se fixaient aux iles Sandwich. Puis vinrent les Pères Maristes.

Quant à l'Australie, colonie pénitentiaire anglaise depuis 1788, elle resta obstinément fermée aux missionnaires k papistes » durant plus de 30 ans. Des prêtres irlandais, venus en 1798 au secours de leurs compatriotes déportés, furent immédiatement contraints de repartir. En 1818, un autre prêtre, envoyé par le Saint-Siège, accueilli d'enthousiasme à Sidney par les colons catholiques libres, fut jeté en prison, et rembarqué de force sur le premier navire qui fit voile pour l'Angleterre. A ce moment, dans toutes les colonnies britanniques, sévissait une crise aigûe d'antipapisme. Enfin, en 1820, on autorisa deux prêtres irlandais à se fixer en Australie. Ce fut le début

(l'une mission qui, douze ans après, pour 20.000 catlioliques, ne comptait encore que trois prêtres, une église inachevée, deux misérables chapelles et quatre écoles, mais qui aujourd'hui^ autour de ses trois archevêques, dont un cardinal, et de ses quatorze évêques, groupe 1.400 prêtres, 5.500 religieuses, et plus d'un cinquième de la population, 1.100.000 catholiques.

Dans les archipels du nord, Insulinde, Moluques, Philippines, Mariannes, Carolines, la foi était beaucoup plus anciennement connue. Conquérants catholiques, les Espagnols et les Portugais s'étaient considérés comme tenus en conscience de planter partout la croix. Poui' nous borner à la part qui, dans cet apostolat, revient aux Jésuites, c'est en 1346 que Saint François Xavier avait ouvert la mission des Moluques. En 1582, sur les pas des Augustins, Franciscains, Dominicains, les llls de Saint Ignace avaient paru aux Philippines. De là, ils rayonnaient dans les Ma^ riannes, les Palaos, les Carolines, semant un peu partout leurs martyrs. Depuis, la mission des Moluques avait disparu devant la conquête hollandaise. Ailleurs, sous le drapeau espagnol on fut plus heureux, et, lorsque les Jésuites furent contraints de quitter leurs florissantes églises de Luçon et de Mindanao, s'il y eut des ruines, elles ne furent pas irréparables.

Vers le milieu de XIX" siècle, ils reparurent en Océanie et les dates suivantes marquent les principales, étapes de leur apostolat :

1849. En Austrahe, arrivée des Jésuites autrichiens dans le diocèse d'Adélaïde.

1859. Retour des Pères espagnols aux Philippines.

1863. Arrivée de Pères hollandais à Batavia.

1865. Fondation de la mission irlandaise à Sidney.

J882. Essai de mission chez les aborigènes au nord de l'Australie. , ..

La première fondation australienne fut due à un groupe d'émigrants silésiens. Elle remonte au milieu du siècle dernier.

A celte époque, la colonie de la South Australia, chef-lieu Adélaïde, sortait à peine de l'enfance. Ec'airés par l'expérience des colonies voisines, systématiquement, on avait exclu les

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déportés, qui, la chose était Glaire, une lois libérés, ne fournissaient que de médiocres colons et un fond de population sans moralité,. Donc, rien que des émigrés, petits propriétaires, fermiers, marchands de blé, sérieux, bons travailleurs, prenant à cœur le progrès de leur patrie nouvelle. Puis, après la décou- , verte de riches gisements- de cuivre, vinrent les mineurs et les artisans. Il y eut, comme toujours, des années dures, mais elles passèrent; et, vers 1848 la South Australia était entrée déhnitivement dans une période de prospérité. L'afflux des étrangers ne ralentissait pas.

Alléché par les belles promesses des prospectus, un fermier siiésien, Francis Weikert, eut l'idée d'aller là-bas fonder une petite colonie catholique allemande. Il avait quelques ressources. Il parvint à grouper 130 comi)atriotes. Mais il ne voulait pas partir sans être; sûr de retrouver, dans l'autre hémisphère, les secours religieux indispensables. Les évoques auxquels il s'adressa ne purent rien faire pour lui. Le moment n'était pas encore venu où des paroisses entières, curé en tête, devaient s'embarquer pour la « plus grande Allemagne », éparse aux pays d'ontre-mer. Il se tourna vers les Jésuites.

Une dispersion momentanée, lors des agitations de 1848, ayant donné du loisir aux Pères autrichiens, quelques-uns étaient partis pour le Brésil ; deux autres .se mirent à la disposition du Siiésien, et, le 8 décembre, colons et missionnaires, débarquaient à Adélaïde. L'évèque, Mgr Murphy, les reçut à bras ouverts. Ils se. tixèrent à 80 milles au nord, dans les environs de la ville de Clare.

La première résidence des Jésuites fut le camion de Francis Weikert, privé de ses roues et posé à plat sur le sol. On y vécut longtemps dans la misère. Weikert était malade, ses ressources épuisées ; ses. compagnons d'émigration qui devaient l'indemniser des frais de transport et d'établissement ne tenaient pas leurs engagements. Un des deux prêtres, vite épuisé, dut regagner l'Europe, le père Kranewitter resta seul.

On serait mort de faim, sans. deux frères coadjuteurs, nouveaux venus, gens solides et pratiques, qui défriclièrent le sol, semèrent, plantèrent, tirent la moisson, allaient au marché, à 25 milles de là, vendre le beurre et les œufs. En 1851, quand on

110 CllAPITRE V

se décida à choisir un séjour moins incommode, tout le mobilier de la maison put tenir dans une brouette.

En souvenir de Rome, et à cause de l'aspect des environs, la résidence fut appelée Sevenhills, les « sept collines ». Ce l'ut le centre d'un apostolat très absorbant et très pénible. Il s'agissait de visiter sans relâche les catholiques éparpillés. Territoire immense : il l'allait aller les chercher jusqu'à cent milles de l'égiise; et pas de routes. Les Jésuites étaient les seuls prêtres du quartier. Ils ont été, en ce coin de l'Australie, 'les premiers pionniers de la foi, au prix de quels labeurs, Dieu seul le sait. Mais les populations ne l'ont pas encore tout à fait oublié. « Il y a quelques mois seulement, racontait un missionntu're en 1902, je demandais à un vieil Irlandais d'Â.delaïde, qui avait longtemps vécu dans le nord, s'il se souvenait du \K Pallhuber. — Le Père Pallhuber? me dit-il d'une voix émue; voyez-vous, matin et soir, tous les jours de ma vie, je prie pour le repos de l'âme jle ma pauvre mère, et chaque fois je lui associe le nom du P. Pallhuber. »

Depuis, la mission s'est agrandie, les postes et les hommes se sont multipliés. Avec le temps aussi, le clergé séculier s'est constitué, les Jésuites ont pu se retirer des paroisses qu'ils avaient fondées et laisser à d'autres des ministères moins en rapport avec leur Institut. Aujourd'hui toutes leurs œuvres sont groupées autour de deux centres, Norwood dans la banlieue d'Adélaïde, et Sevenhills.

Il y avait dix-sept ans que les Pères autrichiens travaillaient dans la South Australia, quand,- en 1865, leur confrères irlan- " dais parurent à Melbourne.

Cette fois, ce qu'on leur demandait, c'était de collaborer aux œuvres d'enseignement.

Depuis plusieurs années, pour suttire aux besoins croissants des diocèses, les évoques faisaient appel aux ordres religieux d'Europe. Il y avait tant à travailler dans l'étrange })opulat.ion de certains états ! Celle du New South Wales s'était recrutée en partie chez les déportés du XYIIl" siècle : l'immoralité, le blasphème, la violence, l'incrédulité y prenaient des formes inouïes. Or, loin de demander à la religion son appui dans l'iBuvre de moralisation qui s'imposait, dès 1866,

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le gouvernement de Sidney, athée par principes, enlevait aux écoles confessionnelles leurs subsides et inaugurait le système, neuf alors, des écoles officielles neutres. On allait moins loin dans l'état voisin de Victoria. Mais la « période de l'or « ouverte en 'JSSl, y avait jeté par tous les chemins des flots d'émigrants, trop souvent gens sans foi ni loi. Sur le nombre, il y avait des catholiques dout il fallait se préocuper. Devant ces besoins urgents, on conçoit les inquiétudes de l'Episcopat. Il fallait organiser l'enseignement catholique à tousses degrés. Aux Jésuites on demanda d'ouvrir quelques collèges.

Déjà, depuis 1856, ils avaient un pensionnat à Sevenhills. En 1865, le premier évêque de Melbourne. Mgr Goold, attira chez lui les Jésuites irlandais. Il les chargea de relever un petit a boarding school » qui végétait. En même temps, il leur confiait le district de Richmond, englobant les importants faubourgs de Kew et de Hawthorn. Le collège débordant d'élèves, il fallut en 1898 le transporter à Kew. On y était alors en pleine campagne, presque en pleine forêt : on y est aujourdhui en pleine ville. Cette même année 1878, sur les instances de Mgr Roger Beda Vaughan, 0. S. B., une autre maison fut ouverte à Sidney et une autre paroisse de banlieue confiée aux Jésuites.

En 1883, nouvelle fondation. Si le gouvernement austraUen se désintéressait des noirs aborigènes, ne souhaitant qu'une chose, s'en débarrasser le plus vite possible, les évoques catholiques eussent bien voulu les sauver, eu faire des hommes et des chrétiens. La chose n'était pas irréalisable : les Bénédictins, dans leur abbaye de la Nouvelle Nursie étaient là pour prouver qu'avec du zèle, de la patience et des ressources, le salut des nègres australiens n'était pas une chimère. Rien n'avait encore été essayé en ce genre dans les régions du nord et du nord-est.

Or, dans le Northern Territory, près de la baie de Palmerston, il y avait des indigènes de race un peu moins abjecte qu'ailleurs. C'était au diocèse de Victoria, qui n'exista jamais que sur le papier. Sur la demande de l'administrateur, Mgr F. Quinn, èvêque de 'Brisbahe, les Jésuites autrichiens de la South Australia, acceptèrent de tenter l'entreprise. On

pouvait, semblait-il, y essayer à nouveau le système des réductions, qui avait fait la prospérité du Paraguay. La mission dura 17 ans. Mais, après des difficultés sans nombre, des ruines, des désastres, des recommencements, des apparences de succès, tout croula. Une terrible inondation détruisit fermes et écoles. Désormais que faire ? Oîi trouver ce sans quoi il était inutile de rien essayer, un large terrain assez fertile, mais à l'abri des inondations, à pi-oximité des tribus, à distance des blancs, à distance surtout des émigrés chinois, dont l'effroyable immoralité est la terreur du missionnaire ? L'expérience était faite en ce quartier, cette heureuse région n'existait pas. Du reste, peu ou pas d'encouragement efficace de la part du gouvernement : à ses yeux, le noir n'a qu'un droit, celui de disparaître.

L'œuvre détruite sera reprise sans doute, mais par d'autres ouvriers. Les Pères du Sacré-Cœur d'Issoudun qui déjà évangélisent la Nouvelle-Guinée viennent d'être chargés du diocèse australien du Victoria-Palmerston, et par conséquent des noirs aborigènes.

Les deux missions d'Australie, autrichienne tlans les diocèses d'Adélaïde et de Port-Augusta, irlandaise à Melbourne et à Sidney, sont aujourd'hui fondues en une seule dépendant de la province d'Irlande. Elle compte dix maisons dont quatre collèges, et 84 religieux dont 63 prêtres.

Montons vers le nord.

Gomme l'Australie, les colonies hollandaises du monde malais furent lentes à s'ouvrir devant l'apostolat catholique. Evangélisée d'abord par les prêtres portugais. Jésuites, Dominicains et Gai'mes, cette immense région de grandes îles et de menus archipels, possédait, dans les premières années du xvn"-' siècle d'assez nombreuses chrétientés. Sumatra, Macassar, Ménado, Florès, Solor, Timor, Banda, Amboine, Ternate, Tidor, Morotaï, une foule d'autres terres, avaient reçu la semence évangélique. En bien des endroits elle avait germé et s'était épanouie en fleurs de martyre ; car, en même temps que le christianisme

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y faisait son œuvre sous le drapeau portugais, l'Islam y menait vigoureusement sa propagande. Vint la conquête hollandaise; tout disparut. L'Insulinde se retrouva, au bout de quelques années, terre absolument païenne et musulmane. La vie chrétienne ne se conserva que dans les deux ou trois îles restées aux mains du Portugal. Partout ailleurs, interdiction formelle aux missionnaires papistes de se montrer et d'exercer leur ministère, môme en passant. Il y allait de la prison ou de la mort. La détiance s'étendait môme aux pasteurs protestants. Libre à eux de moissonner dans le champ d'autrui, de transformer, sans en avoir l'air, les chrétientés « papistes » en églises réformées, mais il était interdit de faire des prosélytes chez les jnîidèles, surtout chez les musulmans. Il importait, disait-on, de ne pas exciter le fanatisme de ces derniers ; et, pour ce qui est des autres, -on voulait les maintenir dans cette demi-sauvagerie qui les prédisposait assez bien à l'obéissance passive et à l'esclavage. Quant aux catholiques européens, s'il s'en trouvait à Java, ou ailleurs, personrie n'avait le droit de venir s'occuper d'eux.

En 1808 seulement, un peu d'air, fut donné à la colonie. On avait proclamé la liberté des cultes en Hollande. Le roi Louis-Napoléon retendit aux Indes. Immédiatement quelques prôti'es partirent pour Batavia. En 1842, le nombre des tidèles avait assez augmenté, — presque tous européens — pour que la mission pCit être constituée en vicariat a^jostolique. Elle s'étendait à tout l'archipel malais, de la pointe extrême de Sumatra à la Nouvelle Guinée, des Philippines à l'Australie, 4.000 kilomètres de l'est à l'ouest, et 1.500 du nord au sud, avec une population estimée en gros 30,000,000 d'habitants : toutes les races, purs sauvages cannibales et coupeurs de têtes, malais musulmans, émigrants chinois, colons européens ; toutes les langues, toutes les religions, toutes les couleurs, tous' les degrés de civilisation ou de barbarie. Et, dans cette Babel, à peu près 1.200 catholiques européens.

Mais en 18S9, ce tout petit troupeau, s'augmenta d'un assez fort noyau de chrétiens indigènes. Le Portugal, incapable d'administrer les débris qui subsistaient eu ces quartiers de son ancien empire, en vendait une partie notable à la Hollande. Il ne se

réservait que la pointe septentrionale de Timor. Le reste de l'île. Florès, Solor et les îlots voisins, furent cédés ; mais on y mit cette condition que le nouveau maître succéderait à l'ancien Jusque dans ses charges et qu'il subviendrait aux frais du culte catholique. La clause fut acceptée et l'on se mit en quête de missionnaires. Peu après 1863, la propagande confiait ce champ nouveau aux Jésuites hollandais.

Depuis ce temps, la moisson évangélique a lentement grandi sans autres épisodes notables que les fondations nouvelles, les postes établis ou supprimés suivant les besoms, les succès scolaires, le progrès des églises amenant le démembrement graduel du vicariat. Une chose nous intéresse par dessus tout ici : les conditioTis spéciales faites à l'apostolat.

Pour ce qui est des Européens, et aussi des émigrants chinois, la liberté est la même qu'en Hollande, complète. Parmi les Jésuites qui s'occupent d'eux, plusieurs sont considérés comme curés, émargent au budget et reçoivent le même traitement que les ministres protestants. En ce milieu colonial, le catholicisme gagne tous les jours en nombre et surtout en considération. Certains missionnaires se sont acquis une grande popularité, et cela jusque dans la mère patrie, par leur belle conduite comme chapelains militaires, lors des rudes guerres d'Âtjeb et de Lumbock.

Cette marche en avant de l'Eglise romaine, les rivaux le constatent et s'en plaignent. En 188d, dans un congrès des sociétés protestantes de Batavia, les ministres ne pouvaient s'empêcher d'en faire l'humiliant aveu. Les affaires de leur église n'allaient pas. Le rationalisme les envahissait. Leur troupeau s'éloignait de plus en plus du christianisme. Les Européens étaient les premiers à ameuter les indigènes contre les missionnaires protestants, à s'en moquer devant les chefs. du pays. Au lieu de cela, voyez l'église de Rome : « On ne peut le nier, ses progrès sont alarmants. Fortement unis comme la phalange macédonienne, les catholiques vont de l'avant, gagnant victoire sur victoire... Eglise véritablement une; elle n'a qu'une doctrine; ses prêtres et ses ministres ne se contredisent pas entre eux... Leur organisation est très supérieure à la nôtre « ;... et le reste qui pourrait se dire de n'importe quelle mission catholique.

l'océanie m*

L'orateur faisait ensuite l'éloge des missionnaires et de leur désintéressement. « De plus, ajoute-t-il, l'Église, romaine ne distingue pas entre l'église et la mission (l'église protestante officielle est pour les Em^opéens, la mission pour les Orientaux). Elle s'adapte à. tous. Elle concentre ses énergies sur la jeunesse. Elle a des écoles dans toutes les villes d'importance, et, ces écoles, d'après tous les comptes-rendus, sont admirables. Elles ont l'estime générale. Les protestants n'hésitent pas à envoyer leurs enfants dans les couvents. Les religieuses font l'éducation des tilles qui leur sont confiées, avec un tact merveilleux. Il est rare de trouver une de leurs élèves qui parle d'elles sans émotion. Le zèle des prêtres catholiques romains dans les hôpitaux et prisons est au-dessus de tout éloge. L'armée est unanime à louer leur ardeur et leur esprit de sacrifice. Voilà pourquoi le gouvernement les favorise tant. Ces prêtres, pleins du courage de leurs convictions, on les voit partout. I-*artout le nombre de leurs convertis grandit. »

Ce n'est donc pas seulement la liberté, c'est la sympathi'e que les Jésuites hollandais trouvent chez les autoritf^s.

Auprès des indigènes, la liberlé n'a pas toujours été aussi complète. Un principe a longtemps prévalu, celui du premier occupant. Sans assez tenir compte du droit des consciences, uniquement soucieux d'éviter des contestations entre églises, et de supprimer dans leurs germes toutes les afïaires et tous les litiges, on avait posé cette loi rigoureuse : interdiction d'entrer sur ce qui était considéré comme le terrain d'airtrui. Les protestants étaient-ils installés dans une ilc, le prêtre catholique n'y pouvait aller, et réciproquement. Une terre était-elle encore inculte, le premier missionnaire qui s'y présentait et y fondait une chrétienté, y était désormais le maître ; il y avait, le monopole de l'apostolat : les sociétés rivales en étaient désormais exclues. Peu à peu cependant ia rigueur du principe s'est relâchée. En dépit des protestants,* on a pu ^s'occuper des catholiques du Minahasa, et la mission y est florissante.

Mais c'est en vertu de cette exclusion que les Moluques, terre jadis sanctifiée par Saint François Xavier, redevenues infidèles, mais réputées protestantes sont longtemps restées fermées aux

Jésuites. Des missionnaires d'Issouclun viennent cependant de faire quelques conversions à Amboine. En revanche, pleine liberté dans les îles autrefois portugaises, Florès, Soemba, Timor. Liberté également d'essayer son zèle auprès de certaines tribus sauvages dont se désintéressent les protestants, Dayaks de Bornéo, Alfourous de Céram, Papouas de Nouvelle Guinée.

Il faut mettre à part la population indigène de Java. Les obstacles à son évangélisation étaient multiples. Ils étaient réputés musulmans, et ])ar suite inconvertissables, au même titre à peu prés que certains peuples de Sumatra, comme les Atchénois. Dès lors le gouvernement, redoutant de leur part, si on essayait de leur prêcber la foi chrétienne, une expjosion de fanatisme et de révoltes, ne permettait d'établir cbez eux que des écoles neulres. Enfm les protestants, tout en ne faisant rien pour ces indigènes, les considéraient un peu comme partie de leur domaine réservé.

Mais les missionnaires finirent par constater qu'ils se trompaient sur le compte de ces indigènes. Il est vrai que dan s leur mollesse et leur indolence, ils avaient de soudains réveils de cruauté. Mais tout bien considéré, les mœurs, le culte, la langue, les caractères mieux étudiés, on put conclure que les Javanais avaient un mabométisme de surface, sans racines profondes dans les âmes, et qu'en somme ils différaient peu des autres infidèles. De plus, le gouvernement relâchait un peu de sa rigueur-en matière de neutralité scolaire. Il autorisait, moins peutêtre par libéralisme que pour alléger son budget, la création d'écoles confessionnelles. La mission en a profité et il en est résulté sept à huit cents conversions de Javanais.

A cette heure, les principales chrétientés indigènes relevant du vicaire aspostolique de Batavia sont celles de Minahasa, au nord de Célèbes, dans une -population fort intelligente, apparentée aux Tagals et aux Japonais (8.000 catholiques) ; celle de Tandjong-Sakti à Sumatra (630 cath.), et surtout les églises déjà anciennes de Florès et de Timor (iB.OOO cath.). 11 y en avait une autre assez florissante, dans les lies de Kei, voisines de la nouvelle Guinée : mais elle vient d'être transférée -aux missionnaires du Sacré-Cœur d'Issoudun, En même

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temps Bornéo était détaché du vicariat et confié aux pères Capucins.

En 1906, les statistiques accusaient uu total de 06. 000 catholiques, dont la moitié indigène. Dans les écoles on comptait o.OOO européens et 2.288 indigènes. Les Jésuites forment l'unique clergé des Indes néerlandaises. Ils sont en tout 02 prêtres et 13 frères, répartis en 24 stations. Dans les écoles et les hôpitaux travaillent en outre 40 frères des Ecoles chrétiennes et 250 religieuses franciscaines ou ursulines.

La liberté d'apostolat auprès des infidèles, qu'ils ne trouvent qu'amoindrie sous la politique encore défiante des Hollandais, les Jésuites l'ojit rencontrée, pleine et entière, aux Philippines, sous le drapeau espagnol. Plus que la liberté, ils eurent le concours et la protection. Catholique, le gouvernement ne voyait pas dans les sauvages des forces brutes à faire valoir, ou des obstacles encombrants à éliminer, mais bien des hommes à former, des consciences à éveiller. Il était plus qu'un maître, un tuteur ayant charge d'âmes. Quoi qu'il en soit de certaines erreurs trop réelles, et qu'il a fallu payer cher, en somme, dans ses colonies, l'Espagne se comportait en nation chrétienne et apostolique. Grâce à elle, au XIX'-" siècle comme au XVII", les missionnaires ont pu montrer par des faits ce que peut le catholicisme, quand on le laisse agir, et qu'on l'aidé un i)eu, pour transformer une brute en homme raisonnable.

Les Jésuites avaient eu leur part autrefois dans l'évangélisation des PhiUppines. Une quinzaine de leurs maisons se groupaient autour de Manille, au pays des Tagals. Dans l'archipel centi-al, chez les Vizayas, ils avaient près de 60 postes, et une quinzaine sur la- côte nord de Mindanao. Pendant deux cents ans, de concert avec les autres religieux, ils ont fait, ce semble, assez bonne besogne évangélique et coloniale. Grâce à leur dévouement, les races indigènes n'ont point disparu comme ailleurs au contact des blancs. Elles ont grandi en force et en nombre. Au dire des voyageurs, il n'y avait peut-être pas i\ mille lieues à la ronde de gens plus heureux, avec leurs pueblos bien tenus,

leurs cases proprettes et saines, leurs cliamps cultivés et leurs jardinets de fleurs.

Ces dehors charmants traduisaient assez exactement le dedans. Mgr Harty, archevêque de Manille, disait hier encore : « Le peuple n'est pas seulement • religieux, il est religieux à fond. Les églises sont trop petites pour les écoles du dimanche. Presque pas de familles indigènes sans la prière quotidienne en commun. On garde encore la coutume, introduite par les anciens missionnaires, de lire en famille, pendant le Carême, la Passion de Notre Seigneur en langue philippine. Cette éducation religieuse a ses résultats solides : c'est l'extraordinaire pureté des jeunes tilles, la grande réserve des hommes et des enfants, l'universelle soumission à l'autorité des parents. Il est presque inouï, dans ces familles, fût-on homme ou femme d'âge raûr„ de rien décider d'important sans avoir consulté les aïeuls. Cette bellf; pratique amène à ne prendre que des partis sages, et à mener une vie de paix. La vie familiale des Philippines est très, très attrayante. «

Le résultat n'avait pas été obtenu sans peine. Les indigènes, sans doute, Tagals et Vizayas, « n'étaient pas trop barbares pour des barbares », comme le dit un vieil historien de la mission. Reste que, pour les civiliser, il avait fallu d'énormes sacrifices en liommes. Il y eut des persécutions sanglantes de la part dés Moros, que cette conquête pacifique gênait dans leur commerce d'esclaves. Une centaine de missionnaires. Jésuites et autres, moururent de mort violente. Du jnoins on n'avait pas trouvé dans l'archipel de mines d'or à exploiter. Donc |)as de ces bandes d'aventuriers qui, dans l'Amérique du Sud, furent le fléau des églises naissantes. Il n'y avait guère que de vrais travailleurs à venir aux Philippines. Aussi la conversion fut-elle relativement rapide. Soixante-quinze ans après sa fondation, la mission comptait plus de 400.000 chrétiens. En 1700 l'archipel était plus qu'à moitié gagné à la foi.

Par malheur vinrent les jours mauvais. Les Jésuites furent enlevés à leur mission. L'Eglise, aux Philippines, fut entraînée dans le déclin de la colonie et de la métropole. Le temps n'était plus aux vocations apostoliques. Les missionnaires ne suffisaient pas à la besogne. Les chrétientés étaient à l'abandon. Les pirates.

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plus que jamais, infestaient les mers, rendant impossibles les courses apostoliques à travers les îles. Une foule de chrétiens prisonniers des musulmans étaient vendus comme esclaves. Rien qu'en 1836, six mille personnes furent ainsi enlevées. On faisait de ces razzias humaines jusque dans les faubourgs de Manille. Les curés avaient autre chose à faire qu'à instruire leurs ouailles, il fallait les défendre, les organiser, les armer, les mener au combat. Et les postes de mission, chèrement conquis naguère sur l'idolâtrie, étaient sur le point d'être abandonnés. Du reste tout s'affaissait, l'agriculture, le commerce, l'industrie, la population, et les missionnaires poussaient vers l'Espagne des cris de détresse.

L'appel fut entendu, et le gouvernement prit l'initiative de renvoyer les Jésuites aux Philippines. C'était en 1859, sous la reine Isabelle.

Ils ne venaient pas pour rentrer dans leurs anciennes missions, maintenant organisées en paroisses régulières. Ce qu'on leur demandait tout, d'abord, c'était des œuvres d'enseignement à Manille et l'évangélisation de Mindanao encore à peu près sauvage.

A Manille donc, la municipalité leur confia sa grande école, l'Ateneo, subventionnée par la ville. Ils s'y firent une réputation de libéralisme pratique de fort bon aloi, et dont on leur sut gré au temps des dernières révoltes. « Plusieurs insurgés m'ont décliu'é, racontait un voyageur en 1899, qu'ils gardaient une réelle reconnaissance à leurs anciens professeurs. Pour la première fois, me disait l'un d'eux, nous avons su ce que pouvaient être des maîtres éclairés et justes. Puis, songez, monsieur, quand chez eux, nous nous empoignions — c'est un Tagal qui parle — avec les petits Espagnols qui criaient : (( A bas les Phihppines ! )) pendant que nous leur répondions : « A bas l'Espagne ! )> nous étions tous également punis. Et c'était admirable qu'on ne fessât pas sur nos joues les gamineries de la race supérieure. '« (1)

Les Jésuites eurent ensuite à Manille une école normale et un observatoire. Ce dernier établissement, à la fois magnétique,

;1) A Bellessorl. — Une semaine, aux Philippines. — Revue des Deux Mondes, 1899. I..p. 8-27.

astronomique, séismique, deviot assez vite un des plus considérés d'EKtrême-Orient. Avec celui des Jésuites français de Zi-ka-wei il s'est fait une spécialité, l'étude et la prévision des typhons, et par là rend d'inappréciables services à la navigation dans les mers de Chine. Le gouvernement de Madrid l'avait officiellement reconnu et le soutenait de ses subventions. En même temps, on centralisait à Manille les observations faites par les missionnaires, sur l'histoire naturelle, la géographie, l'ethnographie, la linguistique. Il en résultait de savants travaux dont les spécialistes ne parlaient qu'avec respect.

Mais l'œuvre la plus chère au cœur des nouveaux Jésuites devait être l'évangélisation des sauvages. Mindanao restait le seul endroit du monde peut-être, oîi le vieux système des réductions pût encore être essayé. Rien n'y manquait, ni l'appui d'un gouvernement conscient de ses responsabilités, ni la facilité de maintenir les indigènes à l'écart des blancs, ni les tribus à civiliser. De ces Indiens barbares, il en restait assez encore pour user bien des générations d'apôtres. En 1860, quand les Jésuites reparurent à Mindanao, l'île n'était espagnole que sur les cartes. L'occupation effective ne dépassait pas une bande étroite le long des côtes nord et est, et la péninsule de Zamboanga. Là se trouvait une assez dense population chrétienne, loO.OOO habitants peut-être, en partie émigrés de Gébu, de Saman, de Leyte, baptisés et civilisés depuis longtemps, et appartenant à la race vizaya. Le reste, 4 à 300.000 âmes, était infidèle ou musulman.

A l'est, surtout des sauvages; au centre et à l'ouest, surtout des musulmans. Les musulmans, les Moros, fanatiques, toujours prêts à se soulever sur un signe du sultan de Sulu, le grand ennemi des espagnols, incorrigibles faiseurs d'esclaves, passaient pour inconvertissables. En conséquence, les missionnaires s'étaien* tournés vers les sauvages pour les « réduire ».

La variété était grande parmi ces « infieles »,. comme on les appelle, des timides et des féroces, des gens fiers et des races dégradées, condamnées à périr, des paisibles et des guerriers. La plupart, pour l'atrocité des mœurs, l'humeur batailleuse et l'amoiu' du sang valaient ceux des Amazones et de l'ancien Paraguay. Voici par exemple les Manobos. L'ouest de l'île leur devait

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son nom, le « pays de la terreur ». Leur grand prêtre en tête, ils assaillaient de nuit quelque village inoffensif, égorgeaient les hommes, gardaient les femmes esclaves. Après ce facile triomphe, le prêtre,- armé du glaive sacré, ouvrait un cadavre, y trempait le « talisman du dieu », et mangeait le cœur ou le foie du vaincu. Certaines tribus pratiquaient les sacrifices humains. Chez d'autres, quand on avait coupé cinquante têtes, on avait droit au turban rouge. La conséquence de pareilles mœurs, c'était la dépopulation et le centre de l'ile transformé en désert.

« Réduire » de pareilles gens à une vie humaine, paisible, travailleuse, on avouera que la tâche était ardue. Il y fallait une bien grande confiance .dans la force civilisatrice du christianisme, et une dose de courage peu commune. Mais si l'on réussissait, c'était une race sauvée et des milliers d'existences arrachées à la mort. Cela s'opérait pour ainsi dire en trois temps : on ébauchait l'homme d'abord, puis on formait le chrétien, et enfin, dans la mesure du possible, le citoyen.

Le missionnaire faisait donc annoncer sa visite. Au jour dit, il se présentait, souriant, sans autre arme que son crucifix. Il dépeignait aux infieles les avantages de la vie civilisée, la douceur du régime espagnol. Les jmeblos chrétiens, ou réductions n'étaient pas loin, et les sauvages les connaissaient. Il répondait à leurs doutes, dissipait les préventions, promettait l'oubli pour les méfftits passés, car souvent la tribu n'était pas sans avoir commis plus d'un pillage ou d'un assassinat, puis il s'éloignait, mais pour revenir bientôt, une fois, deux fois à la charge. Dans les entretiens particuliers il gagnait les chefs. Cette œuvre de persuasion une fois achevée, on prenait jour, et on partait en quête d'un emplacement. On dressait sur lé terrain le plan ,do la réduction, rues, maisons, édifices publics. Le plan n'était pas toujours idéal, car les Indiens gardaient toujours leur part d'initiative. Il fallait leur laisser l'illusion que tout venait d'eux, et alors, les préjugés, les ignorances, les superstitions mêmes, leur imposaient des choix peu avantageux. Le missionnaire s'y résignait. Après cela il fournissait des grains pour les premières semailles.

Il n'était pas encore très malaisé d'amener les Indiens, à fonder

unpiieblo : leur inconstance naturelle pouvait être pour quelque chose dans la facilité relative aA^ec laquelle ils avaient consenti à l'aire ce que d'autres avant eux avaient l'ait. Mais cette même inconstance pouvait tout détruire. Comme ceux du Napo et des montagnes Rocheuses, comme les aborigènes d'Australie, ils étaient vite pris de la nostalgie des forêts. Il suffisait d'un caprice pour qu'un beau jour le missionnaire, revenant au pueblo, le trouvât incendié. Alors il fallait tout recommencer. Mais les ïagals eux-mêmes, que l'on croirait à jamais gagnés à la vie civilisée, cèdent encore parfois à la tentation, s'enfuient dans les montagnes, et retombent dans la sauvagerie de leurs ancêtres. Ce qu'il devait en cotiter aux missionnaires de courses, de fatigues, de dangers, de privations, pour ramener au village les fugitifs et les y fixer, il n'est pas facile de l'imaginer.

Mais entîn, c'était chose faite ; les in/ieles avaient accepté de mener une vie stable et civilisée. Ils avaient fait leurs semailles. On avait nommé les autorités, très nombreuses, pour satisfaire à toutes les petites ambitions. Les juges avaient été intronisés en grand appareil. Le cacique chrétien le plus proche était chargé de surveiller le nouveau pueblo. Alors seulement le missionnaire voyait s'il y avait lieu de parler de baptême. Là, nouvelles difficultés ; car le baptême suppose la monogamie. On dira tant qu'on voudra que ces entrées de sauvages dans le catholicisme sont de pure forme ; des noms sur un registre et rien de plus. On oublie cette clause, le renvoi des femmes. Or le sacrifice est très senti, car il entraine presque toujours de grosses pertes. Les concubines qu'il faut congédier, avaient été achetées très cher.

Resterait à former le citoyen, à développer dans ces âmes de grands enfants, toujours hantés pai' la tentation de la vie sauvage, le sentiment de responsabilité sociales et de solidarité, qui seuls pourront en faire un peuple. Mais ce n'est pas l'affaire d'un jour et d'une génération. Ajoutons : ce n'est pas l'œuvre du seul missonnaire, c'est l'œuvre aussi de la nation qui a pris la tutèle de ces tribus encore mineures. On accuse l'Espagne de n'avoir pas assez compris sur ce point ses devoirs et .ses vrais intérêts, de s'être arrêtée au milieu de sa tâche, et de n'avoir donné aux convertis qu'une demi civilisation.

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Est- il prouvé que les indigènes aient pu en porter davantage ? A coup sûr, il n'y a pas de comparaison possible entre l'état social des Philippins hier sauvages, et celui des Javanais, véritables ilotes de leurs maîtres, ou des Peaux-Rouges américains voués à une destruction certaine. S'il est un peuple sans péché, que celui-là jette la première pierre aux civilisateurs de Luzon et de Mindanao.

Pour eux, les missionnaires continuaient leur rude tâche. Quelques chiffres auront ici leur éloquence. En dSS'l on estimait à 194.134 le nombre des catholiques de iMindanao. Douze ans après, 1893, il était de 302.172 : soit un gain de 107.859. Tout ne provenait pas de conversions. Il faut faire la part des naissances (27.919) et de l'émigration. En 1895, après 36 ans de labeurs, les Jésuites avaient conquis sur la barbarie et l'intidélité 57.000 Indiens. Ils étaient répartis en réductions très diverses et très inégales, allant de 20 à 2.800 âmes. D'autres indigènes vivaient dei)uis longtemps organisés en imehlos ou gros villages, qui faisaient centre et autour desquels les nouvelles recrues venaient se grouper. Rn 1896, à la veille des guerres qui allaient bouleverser les Philippines, 62 prêtres travaillaient à Mindanao, administrant 9 sections et 45 postes. . Mais depuis quelque temps, on s'était préoccupé des Moros. On se demanda si ces musulmans étaient aussi inconvertissables qu'on l'avait cru, aussi continuellement fanatiques que l'assuraient les gens timorés. A y regarder de près, on vit qu'ils n'étaient pas tous de même sorte.

Il y en avait d'absolument farouches, toujours en guerre avec l'Espagne, à chaque instant excitées par leurs docteurs, les panditas, à la haine des chrétiens. Tels ceux du centre, qui habitent les bords du lac Lanao, la baie d'Illana, la vallée du Rio Grande. Mais sur la baie Sarangani, dans l'ile Rasilan, il y en avait de fort traitables. Les musulmans, farouches euxmêmes, étaient-ils aussi musulmans qu'on le croyait? Sous quelques pratiques extérieures d'importation étrangère, ce qu'on rencontre sans creuser beaucoup, ce sont les superstitions locales. Eloignez les panditas, supprimez les relations avec les sultans du dehors, seuls intéressés à maintenir l'état de choses actuel avec ses conséquences immorales : la polygamie

et l'esclavage, il est â' se demander ce qui" restera de ce niahométisine de surface.

Quant au l'anatisnie tant redouté, et qui à Java comme en Algérie, a toujours été ol^jecté aux missionnaires', l'expérience était là pour montrer qu'il n'y avait pas lieu de tant s'en préoccuper. Depuis trente ans, il y avait une mission sur le Rio Grande en plein « Morisme » ; elle avait produit ses fruits et aucun trouble iVen était résulté.

Au gouvernement donc de voir s'il n'y avait pas quelque cliose à tenter, et môme la guerre, pour réfréner la traite des esclaves, supprimer l'influence anti-espagnole des panditas, et autres fauteurs de révoltes. Pour eux, et sans attendre davantage, les missionnaires se mirent à l'œuvre. Dans les districts de Davao et de Cottabato, en 1894 ils comptaient déjà 1780 Moros baptisés, et un savant allemand, le professeur Blumentritt, après avoir loué les travaux scientifiques de la mission, les efforts couronnés de succès pour grouper en villages les sauvages Mamanuas, les plus abrutis de l'arcbipel, ajoutait : « Mais où les Jésuites ont remporté leur plus belle victoire, c'est lorsqu'ils ont réussi à gagner au christianisme un nombre considérable de Moros près du golfe de Davao. On sait combien difficile est la conversion d'un musulman ; les faits dont il s'agit sont d'autant plus remarquables, que ce ne sont pas ici des Moros isolés, vivant parmi les chrétiens, qui abjurent l'Islam. Les convertis sont si nombreux que, ne voulant plus continuer à vivre |)armi leurs anciens coreligionnaires, ils ont obtenu de fonder trois nouveaux villages dans le bassin du Rio

Davao (1) ».

Mais la mission des Philippines avait à passer par de terribles épreuves. Nous voulons parler des événements de 1896-98.

Tout d'abord la conquête américaine avait amené la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Au régime de la protection succédait celui de la liberté pure et simple.

(I) Cilé par J. Bnickor. Eludes religieuses, 1898. T. 111 p. 115.

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Il est vrai, l'observatoire des Jésuites, reconnu d'utilité publique, avait été pris sous la protection du nouveau gouvernement, et Washington lui fournit aujourd'hui les secours qui jadis lui venaient de Madrid. Mais VAtoieo de Madrid n'est plus, subventionné, ce qui du reste n'a aucunement dimiiuic le nombre des élèves : il a dépassé le chiffre de 1200. Les missions des sauvages, ai)andonnées à elles-mêmes, tombaient dans l'indigence absolue.

Ruines matérielles ; il y avait pis. Avec eux les conquérants amenaient le ]irotestautisme, la libre pensée, l'indittérentisme politique pour la religion, le régime de l'école officielle neutre. Dans ce pays, jalousement fermé aux infdtrations hétérodoxes, tout à coup une large brèche était faite, et l'erreur, sous toutes ses formes, allait s'y prêcipitej'. Et maintenant les temples protestants se, multiplient, une cathédrale épiscopalienne magnifique se dresse en plein Manille ; partout les administrateurs sont protestants, les maîtres d'école dissimulent à peine leurs tendances. Par bonheur, pris dans la masse, le peuple se méfie. Mais que seront les jeunes générations ?

Autres misères tout aussi graves. La guerre étrangère avait été précédée et suivie de la guerre civile. Nous n'avons pas à insister sur les prétextes politiques. Des Espagnols, les Philippins avaient réclamé la réforme des abus, l'égalité avec la race supérieure, l'admission des indigènes aux postes officiels. ÎN''obtenant pas assez à leur gré, ils s'étaient soulevés. Des Américains, ils attendaient plus encore, la pleine indépendance : on ne la leur donna pas, et l'insurrection se retourna contre les inaîtres nouveaux. Mais .on sait que la révolte se compliquait de questions religieuses. On en voulait aux moines propriélaires et curés. Ils avaient, quatre siècles auparavant, conquis les îles sur la barbarie, civilisé les indigènes, défriché le sol, et, à la lettre, créé les Philippines. Ils en étaient encore le clei'gé presque exclusif, et clergé propriétaire. En 1892 ils comptaient 4.777.891 paroissiens, les séculiers n'en ayant que 965.294. Situation parfaitement justifiée en droit historique, mais exceptionnelle aune époque d'universelle laïcisation.

Les sociétés secrètes entreprirent de la faire cesser, dût la prospérité de la colonie, disparaître du coup. Sur quoi.

odieuses campagaes de presse contre la religieux, accusés, je ne dis pas convaincus, de crimes intolérables. Et le publiceuropéen de faire chorus, et de se voiler la face devant le grand scandale clérical des Philippines.

La suite est connue. Durant la seconde révolte d'Âguinaldo, faits prisonniers par centaines, les pauvres religieux furent traités avec une dureté honteuse : plusieurs y périrent. Pendant quelque temps, les Tagals insurgés affectèrent de mettre les Jésuites à part. Simples éducateurs de la jeunesse, anciens, maîtres de plusieurs chefs en vue, missionnaires des sauvages, ni curés, ni grands propriétaires, on ne leur voulait aucun mal. Mais la Franc-Maçonnerie finit par effacer toute distinction : on versait dans le pur anticléricalisme, et on déclarai-t que les Jésuites, curés ou non, ne valaient pas mieux que les autres. Reste qu'en somme, dans les îles du nord, ils eurent peu à souffrir. Deux seulement tâtèrent de la prison.

On fut moins heureux à Mindanao. Le soulèvement avait gagné . les villes et les bourgs de la côte, habités par les Vizayas. Un ordre partit du quartier général des insurgés, enjoignant de se saisir des missionnaires et de leurs biens meubles et immeubles; Par bonheur, les supérieurs de Manille eurent vent de l'affaire. Ils écrivirent immédiatement aux missionnaires de quitter leurs chrétientés, et de venir attendre en lieu sur la lin de la révolte. Tous ne purent obéir, et quelques uns, avertis trop tard, furent faits prisonniers. Sur les catalogues de 1900, au lieu de la liste assez longue de stations et de districts, avec leurs groupes de pères et de frères, on lit cette- 7Wte : Rerum publicarum perlurbatione reteiiti in op2ndo Cagagan, N. et N. suivent les noms de six prêtres et d'un frère. Un autre était séquestré de même à Butuan.

Dans le même temps, il fallait compter avec les calomnies. Les Américains protestants accusaient les missionnaires d'avoir odieusement exploité leurs néophytes. Les néophytes se chargèrent de répondre. Car, la bourrasque passée, les révoltes apaisées à Mindanao, ils fui'ent les premiers à réclamer auprès des Américains le retour de leurs missionnaires.

Les Jésuites sont donc revenus. Mais les circonstances ont changé ; de la part du vainqueur, pas d'obstacles à leurs œuvres,

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au moins pas d'entraves ouvertes et avouées ; mais peu d'appui positif. Ils n'avaient pu jusque là pousser leur travail de civilisation que grâce à la protection efficace de l'Espagne. Rien ne remplacera jamais, pour le missionnaire catholique, le concours direct d'un gouvernement catholique. Ils vivaient des aumônes de Madrid : elles se sont faites plus rares, et l'Amérique ne suppléait pas au déficit. Le- résultat immédiat fut qu'il fallut (jiminuer le personnel, fermer' des orphelinats, abandonner des réductions récentes.

Des Bénédictins il est vrai, étaient venus.se charger de plusieurs vieilles chrétientés, désormais transformées en paroisses, sur la côte orientale, environ 50.000 fidèles. Mais les pères Augustins ayant dû quitter teuts églises du district de Miamis et les prêtres philippins qui les devaient remplacer tardant à paraître,- les Jésuites voisins ont dû faire l'intérim (1904).

La situation déjà rendue difficile par la conquête, se complique encore. Les Philippins s'étaient révoltés, nous l'avons dit, contre la domination des « moines », ou plus exactement des «'frères», curés, propriétaires et... Espagnols. Les religeux ainsi visés étaient surtout les pères Dominicains, puis les Franciscains, les Augustins chaux et déchaux, (ces derniers sont appelés les Becoletos). Les autres, Bénédictins, Jésuites, Capucins, n'étaient pas mis en cause. Le gouvernement américain voulut donner satisfaction aux insulaires, et il fut décidé que les « moines » seraient sacrifiés. De là des négociations avec Rome qui aboutirent à une sorte de concordat. Les propriétés furent, moyennant indemnité, acquises par l'Etat. Quant aux religieux, ils devaient être remplacés par d'autres de même ordre, mais qui ne fussent ni espagnols, ni français, ni allemands, ni italiens. Sur quoi les Dominicains quittèrent les Philippines et gagnèrent leurs, missions du Fo-Kien et du Tonkin. D'autres en fondèrent une nouvelle au Japon, dans l'île Shikoku. Les Augustins ont en grande partie émigré vers l'Amérique du Sud : quelques-uns sont restés, groupés en couvents, sans charge d'âmes. Les Récoletos en ont fait autant. La province franciscaine s'est transformée en simple mission rattachée aux provinces d'Espagne. En quelques rares endroits, les

.« moines w ont pu garder de [petites paroisses sans importance. Il fallait remplir les postes ainsi laissés vacants. Mais oii trouver assez de prêtres '/ Le clergé séculier, peu nombreux, déjà occupé ailleurs, ne pouvait y suffire : une foule de paroisses restaient sans pasteurs. En .1898, il y avait 1013 «frères»; il en restait 246 en 1903. En certains lieux à peine si l'on trouvait \m prêtre pour iO.OOO fidèles. Pour comble de malheur un schisme éclata chez les prêtres philippins, sous la dii'octioii d'nn nonnné Aglipay, mécontent des arrangements conclus avec Rome ; dans la réalité, véi'itable mouvement anarchiste, sous un couvert religieux.

De là, surcroit de besogne, dont la conversion des infidèles ne peut que souffrir. Pour prévenir les défections schismatiques il a fallu se charger provisoirement de plusieurs églises. Puis certains évêques, pressés de fournir à leur diocèse un clergé sur et nombreux, ont fait appel aux Jésuites, et les voilà à la tète d(;s deux séminaires de Manille et de Vigan. Ils multiplient les retraites à travers le pays, allant jusqu'à donner les Exercices dans le Lycée de Manille. Pour suffire à toutes ces œuvres scolaires, et. autres, ils sont 74 prêtres sur 433 religieux relevant de la province d'Aragon.

La situation cependant s'améliore. Les catholiques des Etats- Unis connaissent mieux aujourd'hui les besoins de l'ÉgUse philippine. Ils entendent les appels qui parviennent jusqu'à eux. Les préjugés s'évanouissent. Naguère encore, dans son sixième congrès annuel, i'American fédération of catholic sociely (juillet -1907) 1 ])u se rendre le témoignage qu'elle a fait son possible pour venger les religieux des Philippines des immondes calomnies lancées contre eux, et leur assurer de légitimes compensations pour les propriétés qu'ils ont perdues. Mgr ï. Â.Hendrick, évêque de Oébu, écrivait en janvier 1907, après une A'isite pastorale au nord et à l'est de Mindanao : « J'ai trouvé que tout s'était bien amélioré depuis mon premier tour en ce pays, il y a deux ans. Les catholiques et leurs ])rêtres, il est vrai, ont encore beaucoup à souffrir, d'abord de la pauvreté qui a suivi les guerres, la suppression des subsides espagnols, et plus encore l'opposition des gouvernements municipaux et provinciaux.

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v( Je n'ai pas besoin de vous dire que tous les secours, quels qu'ils soient, seront les bienvenus. La simple* vue des misères oii vivent les catholiques fidèles et leurs prêtres est navrante.

« Il y a un bon vieux Jésuite à Tagaloan, le P. J.-B. Heras, qui a, m'a-t-on dit, administré de ses mains plus de 50.000 baptêrnes. Ce que m'a raconté ce saint prêtre de sa vie de missionnaire, m'a fait invinciblement songer à ce que nous lisons dans les vies de Saints en t'ait de luttes et de sacrifices pour la religion. Il a 72 ans, il est actif comme un jeune homme, il se donne à son travail avec la joie et la bonne humeur d'un enfant qui est tout à son jeu. Or son église,. il y a trois ans, a été presque complètement détruite, et des conve,nto il ne restait rien, m .

iVIêmes ruines un peu partout. Elles commencent pourtant à se relever. Ije pays est extrêmement appauvri, sans ressources. Peu d'écoles encore ; une foule d'enfants sans instruction. Pourtant les postes se repeuplent. En 1896, il y avait 9 résidences et 45 stations. On est loin encore d'avoir regagné le terrain perdu, mais on le regagne lentement. De nouvelles réductions ont été essayées. En 1906 il y avait à Mindanao 9 résidences, 6 succursales et 31 prêtres. A-t-on repris l'apostolat des musulmans ? De ce côté, du moins, quelque espoir se fail jour. Les Moros sont en guerre, toujours, avec les Américains comme autrefois avec les Espagnols. La victoire des Américains sera certainement suivie de l'abolition de l'esclavage. Ce grand obstacle, déjà fortement attaqué par l'Espagne, une fois supprimé, et le nombre des missionnaires augmentant toujours avec les ressources, on peut espérer que les Conquêtes évangéliques reprendront leur cours. Il y a fort à faire encore : 200,000 infidèles peut-être et 300,000 musulmans»

Dans l'ensemble des Philippines, mission de Mindanao, léproserie de Culion, 'collège et grand séminaire de Manille, petit séminaire de Vigan, la province d'Aragon emploie 133 missionnaires, dont 74 prêtres. Plusieurs ont été prêtés par les provinces des Etats-Unis.

Chine

A.U céleste Empire comme aux Philippines, les Jésuites oui eu la consolation de pouvoir renouer de chères traditions.

Le 1<"' novembre 1903, dans le gros bourg de Zi-ka-wei, à deux lieues de Changaï, une cérémonie funèbre, qui ressemblait fort à un triomphe, mettait la -population en émoi. Jamais la localité n'avait mieux mérité son nom : « le confluent de la famille Zi .3) De tous les côtés, païens et chrétiens portant ce nom, étaient convoqués au tombeau d'un grand ancêtre. Paul Zi, ou Siu, en son vivant lettré de renom, ministre de l'empereur, avait été un des premiers néophytes du P. Ricci et bienfaiteur insigne de la nouvelle église. Grâce à lui, la foi s'était solidement implantée dans la banlieue de Changaï, son pays d'origine. En y revenant, après bien des années d'interruption, les Jésuites avaient pu y retrouver d'assez nombreux chrétiens. Son tombeau fut pour eux comme le centre des œuvres nouvelles, les rattachant à celles du passé par de précieux souvenirs. Il convenait de célébrer le centenaire de son baptême (1603) ; n'étaitce pas aussi celui de la mission ?

L'église du Kiang-nan peut en effet compter aujourd'hui trois cents ans d'existence. Elle date du jour oh le Père Ricci parvint à se fixer à Nankin (1599). Tout d'abord les missionnaires portugais, italiens, belges ou autres, avaient relevé exclusivement du roi « très fidèle ». Mais, à la fin du XVIP siècle, lui aussi, Louis XIV avait voulu avoir à Pékin ses Jésuites.

Dès Jors il y eut en Chine, vivant côte à côte et travaillant sur le même terrain, deux gi'oupes de Pères : la mission portugaise avec environ 130 stations, et la mission française qui en avait une cinquantaine, réparties un peu dans toutes les provinces de l'Empire.

Le Kiang-nan, capitale Nankin, aujourd'hui divisé en deux provinces, Kiang-sou et Ngan-hoei, à lui seul, comptait 19 résidences, sans parler des succursales. Dès 1663 on y enregistrait 55,000 chrétiens, dont 40,000 aux environs de Changhai. En 1683, le seul district de Ghanghaï avait doublé. Survinrent les persécutions, puis la destruction des Jésuites. En 1787, le nombre des chrétiens connus, d'une centaine de de mille, était tombé à 30,000 — auxquels il faut ajouter les chrétiens cachés. Pauvre église dispersée et timide, administrée par un ancien Jésuite, M^'' de Laimbeckhoven (t 1787), qui, en qualité d'évêque de Nankin, avait eu la suprême douleur de promulguer lui-même le bref de Clément XIV. Il avait avec lui quelques prêtres chinois.

Pendant cinquante ans, les prêtres européens ne firent que passer au Kiang-nan. Les seuls apôtres des fidèles persécutés furent des clercs indigènes, séculiers ou Lazaristes, venus de Pékin ou de Macao. Quant aux évoques, ou bien ils mouraient en route avant d'arriver à destination, ou bien, chargés en même temps du diocèse de Pékin, ils résidaient dans la capitale. Le dernier fut Ms"' Pirez Pereira, qui mourut en 1838, confiant les sept ou huit prêtres de la mission à un Italien, M. de Besi. En 1840, ce dernier, nommé vicaire apostolique du Chan-tong, restait en même temps chargé d'administrer le diocèse de Nankin.

Vers 1800, les Jésuites de Russie avaient un instant espéré pouvoir rentrer en Chine. Les uns, établis en Sibérie, comptaient pouvoir le faire à la faveur de quelque ambassade du tsar. Les autres essayèrent la voie portugaise, mais ne purent dépasser Lisbonne. Peu après, le dernier missionnaire de l'ancienne Compagnie, P. Louis de Poirot, mourait à Pékin. (1814).

Cependant, à la nouvelle qu'il y avait encore des Jésuites, prêtres et chrétiens du Kiang-nan commencèrent à réclamer

leur retour. Les requêtes affluaient à Lisbonne où elles étaient sans effet : l'esprit de Pombal vivait toujours. De son côté, Ms' de Besi multipliait les instances auprès de la Propagande et du Père Général. Enfin, après de longues années, la, Compagnie put répondre, et, au mois de mai 4841, trois Jésuites français débarquaient à Changhaï, non sans avoir subi des avanies à Macao.

Le Kiang-nan, que Grégoire XVI confiait à leur zèle, est un immense territoire de 242,000 kilomètres carrés, la moitié de la France. Dans les préfectures du Sud-Ouest et de l'Ouest, aux confins du Honan, se trouvent quelques régions accidentées. Partout ailleurs, vastes plaines, arrosées au sud par le Yangtse-kiang ou fleuve Bleu, qui continue son travail d'alluvions, traversées au nord par l'ancien lit du Hoang-ho', ou fleuve Jaune, semées de lacs, sillonnées de rivières, de canaux et de digues. Pays extrêmement fertile, capable de fournir à lui seul plus du quart de l'impôt total exigé des 18 provinces, ayant souvent deux récoltes par an. Ajoutez que les rivières et les côtes sont extrêmement poissonneuses, et que le fleuve Bleu apporte au Kiang-nan le produit de six ou sept provinces. C'est un des pays du monde les plus peuplés : on estime à 23,670,000 habitants la population de Ngan-hoei, et celle du Kiang-sou, à 23,980,000 (1901), ce qui donne une moyennne de 167 et 240 habitants par kilomètre carré. En France, elle est de 73, en Belgique de 198. Le Brabant atteint 323. Mais la section du Hai-men, à l'embouchure du Yang-tse va jusqu'à 700, et l'île voisine de Tsong-ming jusqu'au chiffre fantastique de

Pays de grandes villes aussi, surtout le Kiang-sou ; Changhaï, 650,000 habitants ; Sou-tchéou, 500,000; Yang-tchéou, 100,000; Tchen-kiang, 170,000; Ou-si, 200,000. Quant à Nankin, résidence du vice-roi, autrefois « capitale du sud 3>, rivale de Pékin, aujourd'hui ville déchue, mais en voie de relèvement, elle avait 130,000 habitants il y a vingt-cinq ans ; on lui en prête maintenant 3 ou 400,000. Au Ngan-hoei, les villes sont moins considérables. Le chef-lieu Ngan-king peut avoir 40,000 habitants, mais Ou-hou en a 172,000 et Potchéou 100,000.

Au moment où les Jésuites revenaient en Chine, la politique était en train de modifier complètement la situation des mis^ sionnaires. Depuis longtemps, la persécution officielle ne désarmait pas. Cette même année, 4840, le 11 septembre, devait mourir à Ou-tchang, dans le Hou-pé, le Bienheureux Gabriel Perboyre. Ce n'est pas que les exécutions de ce genre aient été bien nombreuses dans les quarante premières années du siècle : il n'y a guère à enregistrer, outre celle dont nous venons de parler, que les martyres du Bienheureux Dul'resse, vicaire apostolique du Se-tcliuen (1814) et celle du Bienheureux Clet (1820). Mais à chaque instant on entendait .parler de prêtres emprisonnés et reconduits à Macao, d'églises dévastées et rasées par ordre des mandarins, de chrétiens torturés et exilés.

En même temps, les relations avec les peuples d'Europe se tendaient de plus en plus. La Chine s'obstinait à tenir fermée une porte que les Occidentaux s'obstinaient à vouloir forcer. Un conflit était inévitable. Il éclata sur un prétexte fort immoral ; mais la guerre de l'opium eut pour les missions ce résultat de clore l'ère des persécutions officielles. Je ne dis pas celle des martyres. Jamais ils ne furent plus nombreux Seulement l'initiative avouée de ces violences ne viendra plus des autorités, mais des foules. Reste à savoir jusqu'à quel point cette action des foules était spontanée.

On entrait donc dans le régime des traités, et la France allait s'y faire la glorieuse spécialité de la protection des missionnaires catholiques sans distinction d'origine. • L'Angleterre avait obtenu pour son commerce l'ouverture de quelques ports (1842). Les États-Unis,, dans une convention analogue, stipulèrent, pour ces villes, la liberté du christianisme (1844). M. de Lagrené, plénipotentaire de France, réglant ù son tour les relations des deux pays, assura aux missionnaires une certaine liberté de circulation dans l'empire, et aux chrétiens le droit de pratiquer leiu' religion, cela au nom et sous le sceau de l'empereur (1844).

Désormais tous les prêtres européens n'entreraient plus en Chine comme des malfaiteurs. Us n'auraient plus à passer par

la porte gênante de Macao où la police portugaise les arrêtait souvent pour les plus futiles prétextes. Les trois premiers Jésuites qui venaient d'arriver en savaient quelque chose. La Compagnie, semblait-il, rie pouvait reprendre ses traditions apostoliques au Céleste Empire sous de meilleurs auspices.

Les sept ou huit premières années furent consacrées exclusivement aux chrétiens des environs de Changhaï. Ils formaient là un groupe assez compact, 48,000 fidèles, qui avait, résisté à toutes les persécutions et à tous les . abandons. Donc M^'" de Besi distribua aux nouveaux venus les districts du Pou-tong, du Pou-né, de Tsong-ming, du Hai-men. En même temps il fondait un séminaire qui, de 1843 à 1907, devait fournir une centaine de prêtres indigènes. On organisait l'œuvre de la Sainte-Enfance, appelée à prendre au Kiang-nan une extension considérable. Dès le premier jour la mission grandit, et en 1847-1848, lé~ nombre des baptisés atteignait le chiffre de 60,963.

Le moment sembla venu alors de regarder un peu au-delà de Changhaï et de sa banlieue. Dans le reste du Riang-nan il pouvait y avoir un peu de plus de 4,000 chrétiens, noyés au milieu de 45 millions d'idolâtres. C'était ce qu'on appelait la mission occidentale. Quelques prêtres chinois et européens y avaient été appelés par Ms'" de Besi. En 1849, ils furent remplacés. Les Jésuites reparurent donc à Nan-kin, à Ou-si, et le long du grand canal.

Mais le champ que la Propagande leur avait destiné était plus vaste encore. Ils durent, en 1846, aller au Chân-tong, dont M^'' de Besi était vicaire apostolique ; ils y restèrent jusqu'en 1851. L'entrée au Japon, quand la chose serait possible, faisait partie du programme qu'on leur assignait à Rome. M^" Forcade, les y appelait et déjà avait donné à l'un d'eux ses lettres de grand vicaire. Les projets ne devaient pas avoir de suite. Des épreuves de tout genre vinrent fondre sur le Kiang-nan, bouleversant tous les plans et arrêtant toutes les fondations.

Ce fut d'abord en 1849, de grandes inondations suivies de famine, de misère et d'épidémie, avec leur conséquence immédiate, l'organisation de vastes orphelinats.

Trois ans après, c'est la guerre civile de Taï-ping. Les

sociétés secrètes, très anciennes en Cliine, commencent à cette époque leurs grandes agitations, qui vont périodiquement se renouveler, s'en prenant tantôt à la dynastie, tantôt aux étrangers. En 1852, les Taï-ping (grande paix) en veulent à la dynastie Mandchoue et partent du sud pour imposer leur empereur national à Pékin. Du Kouang-tong et du Kouang-si, la révolte monta vers le nord par le Kiang-si, le Hou-kouang, le Ngan-hoei. En d853, elle s'emparait de Nang-kin et détruisait la chrétienté renaissante. A Changhaï la populace fait chorus : 20,000 pillards se répandent aux environs, puis, refoulés dans la ville, y tiennent pendant dix-sept mois contre les impériaux. L'anarchie ne cesse que le jour où l'amiral Laguerre prend sur lui d'intei'venir. Le 18 février 1855, l'armée impériale rentre dans la ville. Mais la -révolution est toujour maîtresse de Nan-kin et des provinces.

Résultat pour la mission : les progrès vers l'intérieur sont arrêtés, mais, sur les œuvi-es catholiques, rejaillit quelque chose du prestige acquis par la France.

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