‹ Les Jésuites missionnaires au XIXe siècle [microform]Chapitre 3 sur 8 · I-IÎS INDICS l6o · texte numérisé non relu

I-IÎS INDICS l6o

prouvaient pas cette présence de pi'èti'es chrétiens dans un collège de Bralimanistes. Une infraction aux lois de la caste servit de prétexte, et les Jésuites furent congédiés.

Ils se renfermèrent, sans l'ombre d'un regret, dans leur collège Saint François Xavier/Malheureusement des difficultés survinrent entre eux et le vicaire apostolique, Mgr Carew. Comme il s'agissait du droit d'exemption, essentiel aux réguliers, pour le bien de la paix,' ils crurent devoir se retirer (1846). La mission anglaise de Calcutta avait duré douze ans.

Au Maduré, la lutte avec le schisme fut plus longue et plus douloureuse, mais aussi le travail plus fécond.

A la suppression de la Compagnie, la Société des Missions Etrangères, déjà établie à Pondichéry, avait dû accepter l'héritage des Jésuites, Maduré, Carnate, Maïssour, etc. Les Pères français restés à leur poste continuèrent à travailler près des nouveaux missionnaires, puis il furent, les uns après les autres, emportés par la mort. Bientôt la Révolution survint, dispersa couvents et, séminaires, arrêta les vocations, et il n'y Qut ])lus dans le Sud de l'Inde qu'un nonibre insignifiant de prêtres européens, les seuls qui tissent lionneur au catholicisme.

Mais qui donc alors pouvait venir à leur secours ? Cet état de langueur, où tout ce que pouvait l'aire l'Inde catholique était de ne pas mourir tout à fait, dura quarante ans et plus. Enfin une ère nouvelle avait commencé pour les missions : elles renaissaient de toutes parts. Accablés sous le faix de leurs lourdes chrétientés, les prêtres des Missions étrangères prirent l'initiative de réclamer le retour des Jésuites. Les frères de Saint François Xavier furent trop heureux de pouvoii' répondre à cet appel, et, en 4837, ils étaient à leur poste, sous la juridiction provisoire du saint et vaillant vicaire apostolique de Pondichéry, Mgr Bonand.

Pour territoire, la Propagande leur assignait, dans l'extrême pointe de la péninsule, la partie qui regarde Ceylan, sorte de triangle appuyé à l'ouest sur les monts Rerdaraon, au nord sur le fleuve Cavery, au sud-est sur la mer. Aucun ter-

ritoire de l'Inde, Goa excepté, ne pouvait leur être plus cher. Pas un canton qui n'y eût ses glorieux souvenirs. La côte de la Pècberie, du cap Comorin à Ramnad avait été cent fois parcourue par François Xavier. Les environs de Ramnad avaient vu mourir le proto-martyr de la Compagnie, Antoine Criminali. Plus au nord, dans le Marava, le B. Jean de Britto était aussi mort pour la foi. A Négapatam encore, dans le ïanjore, François Xavier avait séjourné. Quant aux provinces de l'intérieur, le Maduré avait été le théâtre de l'audacieux et héroïque apostolat de Robert de Nobili, et là, plus que partout ailleurs, les Jésuites avaient pu sentir d'expérience qu'il y a un martyre aussi parfois dans l'obéissance aveugle.

Malheureusement, elle aussi, la terre des saints était alors dans un état déplorable. Avec un clergé local absolument au dessous de sa tâche, il n'y avait plus ombre de vie chrétienne, plus de sacrements, plus de catéchismes, plus de sermons ; des troubles, des divisions, des scandales sans fin. C'était chose délicate, mais nécessaire, de donner à ce pauvre peuple d'autres pasteurs.

Donc, les Jésuites se présentèrent : la guerre était inévitable. Laissés à eux-mêmes, les catholiques indigènes eussent accepté sans difficulté les frères de leurs anciens missionnaii'es; et de fait, le premier contact fut pacifique. Mais un mot d'ordre vint de Goa. Les prêtres indo-lusitaniens partirent en campagne, traitant les nouveaux venus d'intrus, d'usurpateurs, de faussaires. Le bref Multa praedare était supposé, subreptice, fabriqué par les propagandistes. Partis de ce pas, où s'arrêteraient les Goaiiais?

Im[)ossible de raconter ici les épisodes de cette lutte lamentable. Les chrétiens paravers de la côte, enfants chéris de Saint François Xavier, s'étaient jetés dans la querelle avec toute la fougue de leur mauvaise tête. Non i)as tous pourtant, car beaucoup restèrent fidèles aux vrais pasteurs. Mais dès lors, conflits et violences furent de tous les jours. Procès pour la possession des églises: la cause était portée devant les tribunaux anglais, et, comme on pouvait le prévoir, c'est à Borne que l'on donnait tort. Par force on pai' ruse, les Goanais s'emparent d'une ])aroisse : survient la police, qui

met les scellés sur l'édifice et le maintient fermé pendant 7 à 8 ans. Puis, campagne de calomnies : le P. Garnier est accusé de s'être emparé d'une église à la tête de SOO hommes^ et traduit devant un conseil de guerre ; — des émeutes : celui qu'on appelle le roi des Paravers soulève la caste contre le P. Martin ; — des tentatives d'assassinat : le P. Bertrand, pendant deux mois, est empoisonné à petites doses. Tout cela s'ajoutait aux épreuves coutumières des missions en formation. Inutile de parler de la pauvreté, elle était extrême : c'était la misère. Mais le travail était vraiment au-dessus des forces humaines, et les morts prématurées s'accumulaient; il y en eut sept rien qu*en 1843. En 1863, après 23 ans, la mission avait déjà perdu 44 ouvriers.

Morts fécondes ; car, en dépit du schisme, la mission était en progrès. Les Paravers, un instant séduits, étaient revenus a des sentiments plus raisonnables. INombreuses conversions de schismatiqués, de païens, de protestants. En 1842, la mission comptait 118,400 catholiques, sur une population d'environ six millions d'âmes, contre 36,500 schismatiqués et 38,000 protestants. Un collège hindo-européen était fondé à Négapatam. En 1847, le Maduré était constitué vicariat apostolique autonome, sous Mgr Alexis Ganoz, S. J., dont l'épiscopat de 40 ans se trouvera mêlé à toutes .les luttes et à tous les progrès de l'Eglise indienne. Il avait pour collaborateurs 24 missionnaires. Cependant la lutte avec le schisme continuait toujours. En 1843, un nouvel archevêque de Goa, après avoir juré entre les mains du nonce d'observer le bref MuUn praeclare, qui établissait les droits épiscopaux des vicaires apostoliques, aussitôt entré en charge, excommuniait ces prélats, multipliait les ordinations et inondait l'Inde de prêtres improvisés. Sur quoi, incendie du collège de Négapatam par deux ecclésiastiques goanais, nouvelle révolte du roi des Paravers avec pillages, tentatives de meurtres, et, comme toujours, pluie de procès. Par bonheur, les magistrats anglais commençaient à voir clair : ils rendaient quelque justice aux orthodoxes. Sans préjuger la question de fond, ni discuter le droit des Propagandistes appuyé sur l'autorilé suprême du pape, ils posèrent le principe de la possession pacifique, indiquant aux missionnaires la tactique à suivre : toute

église leur serait reconnue où ils parviendraient à entrer en paix. Ce fut en s'appuyant sur cette jurisprudence qu'en 1852. le supérieur du Marava put arracher au schisme 12,000 chrétiens et reconquérir Jes principales églises.

En d'autres points de l'Inde, les Goanais menaient aussi campagne. Lutte moins violente peut-être, mais plus scandaleuse, étant le fait, non de pauvres prêtres, ignorants et improvisés, mais des hauts dignitaires indo-portugais. Le vrai centre de la résistance se trouvait à Bombay. Il y avait là une population goanaise nombreuse, laquelle détenait presque toutes les églises. Aux Propagandistes, des Carmes italiens, restaient quatre paroisses sur une vingtaine, et deux chapelles. Entre les deux partis, les conflits étaient incessants ; on ne sortait pas des polémiques de presse. Exténués, à bout de patience, les pères Carmes se retirèrent, laissant faire l'intérim aux Capucins du vicariat voisin de Patna (1849). Les- excès ne cessèrent pas pour si peu. Qu'on en juge : un jour le nouvel administrateur du vicariat, Mgr Hartmann, fut assiégé dans une église par les schismatiques, lesquels, pour le réduire, clouèrent portes et fenêtres. Dans le même temps, l'évêque de Macao parcourait les divers centres goanais, et partout, même sur les territoires dépendant des vicaires apostoliques, bâclait les ordinations, grossissant d'autant Tarmée sçhismatique.

C'est alors que Mgr Hartmann se tourna vers le vicaire apostolique du Maduré, le suppliant de lui venir en aide et de lui envoyer un de ses pères. Il alla plus loin, il supplia Rome de confier le vicariat quasi abandonné de Bombay à la Compagnie de Jésus. La requête fut agréée : en 1856 des jésuites allemands venaient se mettre aux ordres de l'évêque capucin. Deux ans après, le prélat se retirait, et le Saint-Siège chargeait Mgr Canoz d'administrer et d'organiser la mission. L'intérim dura de 1858 à 1861, jusqu'au jour où arriva le nouveau vicaire apostolique, Mgr Steins, S. J.

A cette date, le schisme avait pris fin ; mais à quelles conditions ! Un des derniers actes de Mgr Canoz, avant de repartir pour le Maduré, avait été de promulguer cet étrange concoi'dat de 1857, qui fut pour les Propagandistes une si rude épreuve et un sujet de joie scandaleuse pour les Goanais. On avait

été aussi loin que possible dans la voie des concessions. Le patronat était rétabli sur toutes les églises de fondation ancienne. Le Portugal était autorisé à en créer de nouvelles, et, à mesure, les vicaires apostoliques devaient se retirer et disparaître. A. l'arclievêque de Goa l'on reconnaissait juridiction sur tous les fidèles qui, au moment de la signature du traité, ne seraient pas encore soumis aux vicaires apostoliques.

Sur quoi, cris dé triomphe dans le camp goanais. Donc les Propagandistes en avaient menti : ils n'avaient pas le pape pour eux ; les bulles qu'ils alléguaient étaient fausses ; à bref délai, on allait voir di-sparaitre ces vicaires apostoliques usurpateurs. En pratique, un peu partout, mais à Bombay et au Maduré plus qu'ailleurs, chacun resta provisoirement sur ses positions. Deux juridictions allaient se trouver en présence, mêlant partout leurs territoires, et continuant à se disputer les fidèles. C'était la lutte prolongée, inévitable. Situation d'autant plus critique que le nouvel archevêque de Goa, Mgr d'Âmorim Pessoa, était Portugais jusqu'aux ongles et tenait les prélats propagandistes pour personnes négligeables. Ainsi, passant à Bombay avec le commissaire apostolique, Mgr Saba, pour faire exécuter le concordat, il relusa même de communiquer avec le vicaire apostolique. On allait en avoir pour trente ans de ce déplorable régime. Restait à en tirer le meilleur parti possible.

Restait surtout, dans toutes les villes e:. missions oii sévissait l'influence goanaise, à relever l'Église catholique aux yeux des cultes rivaux, à faire cesser le mépris que lui avaient attiré tant de luttes intestines, tant de scandales et tant d'apostasies. Ce fut en grande partie le rôle des collèges que, partout, dans leurs églises, fidèles en cela aux vieilles traditions de leur ordre, les Jésuites se hâtèrent de fonder.

D'autres raisons du reste s'imposaient. Vers ce temps-là, au lendemain de la grande révolte de 1857, l'Angleterre, comprenant que la conquête matérielle est illusoire sans une sérieuse assimilation morale, entreprenait d'angliciser les Indes. |I1 fallait, pour cela, faire entrer en large circulation, avec la

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langue anglaise, quelque chose des idées et des sciences d'Euro])e. On attirerait les indigènes par l'appât de postes officiels bien rétribués, mais on y mettait cette condition qu'ils seraient lauréats des concours scolaires. Donc trois universités furent fondées, à Calcutta, Madras et Bombay. Dans les collèges affiliés, on devait suivre des programmes analogues à ceux d'Oxford et de Cambrige. Immédiatement, de toutes les castes, y compris celle des brahmes, il se fit vers les hautes écoles une poussée uTésistible. Une Inde nouvelle n'allait-elle pas sortir de là ? Le problème était intéressant ; mais, en attendant la solution, que les années seules pouvaient fournir, les Jésuites virent dans ces événements une indication précieuse, dont ils se hâtèrent de profiter.

D'abord il fallait répondre au besoin pressant des jeunes catholiques, eux aussi séduits par l'attrait des carrières officielles et des diplômes. Les laisserait-on aller perdre leur foi dans les grands collèges d'idolâtres, de musulmans, de protestants ? On devait les arracher à la pseudo-neutralité de ces florissantes écoles.

Œuvre de préservation, ces collèges seraient autre chose encore, un instrument de relèvement intellectuel et moral dans les communautés catholiques. Depuis cent ans, elles s'anémiaient dans l'inertie. Mais chaque collège pouvait être pour elles un centre important de vie intérieure et d'influence au dehors.

Pouvait-on leur demander davantage et en faire des champs de conquêtes? L'avenir seul ici pouvait répondre et ' la réponse ne pouvait que varier d'après les lieux. Les Jésuites espéraient, par ces collèges, préparer les voies aux conversions. Pour cela il leur fallait gagner, dans le milieu idolâtre et protestant où ils étaient comme perdus, quelque influence intellectuelle, donner au catholique une place honorable dans le monde scolaire et scientifique, le mettre au premier rang dans les succès d'examen. Par là on diminuerait la distance qui séparait idolâtres et chrétiens, indigènes et européens. On amènerait ces éléments hétérogènes à' se mêler. Ce que les anciens Jésuites n'avaient pu réaliser en allant au devant les brahmes, on l'obtiendrait peut-être, en contraignant les brahmes à faire eux-mêmes,

par nécessité, les premières avances. On forcerait l'orgueilleuse . race hindoue à confesser, au moins sur quelques points, son insuffisance ; on l'amènerait à s'imprégner de ces idées européennes, qui, toutes sécularisées qu'elles sont trop souvent, gardent encore plus de christianisme qu'on ne croit.

Disons-le immédiatement, les difficultés se trouvaient, expérience faite, dépasser toutes les prévisions. Quand aujourd'hui, l'on demande aux missionnaires s'il se fait beaucoup de conversions dans les collèges, ils répondent en toute franchise : <' C'est mal connaître le pays que poser le problème en ces termes. Evidemment, ce qu'on poursuit, en consacrant de telles ressources à des établissements d'instruction, où les infidèles sont les premiers à affluer, c'est, leur conversion, c'est la conquête des classes cultivées. Mais le but est loin encore. Les gens du peuple, quand on parvient à soustraire à leurs yeux les vices européens, et surtout le scandale des dissentions entre chrétiens, se laissent encore gagner. Quant aux autres, les obstacles, loin de diminuer, vont se multipliant. Il y avait autrefois l'orgueil de caste: il n'a pas disparu, tant s'en faut. Tout au plus a-t-il fait quelques concessions légères aux nécessités présentes. Mais il y a plus. Les missionnaires d'autrefois, appuyés en arrière par les Portugais, n'avaient devant eux qu'une Inde éparpillée, une foule de petits royaumes sans cohésion, sans intérêts communs. Aujourd'hui, l'Inde est encore loin de former un peuple, mais la rapidité des communications commence à lu' donner une sorte d'unité morale. Les attaquer sur un point, c'est les attaquer tous, et c'esllune illusion de croire qu'ils céderont en masse dans une ville, tandis qu'ils résistent ailleurs. Ajoutez à cela tous les préjugés contre l'Eglise catholique, répandus par la libre-pensée et le protestantisme. Le? indiens des hautes classes croient facilement, parce que des Européens le leur ont dit, que le catholicisme a fait son temps, que, même dans son pays d'origine, l'Europe latine, il est en train de perdre toute influence sur les individus et sur les sociétés, et que c'est chose faite depuis longtemps dfins l'Europe anglaise et germaine. Bref, aux Indes comme au Japon, comme en Chine, avant de pouvoir atteindre large-

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ment les liautes classes, il y a un travail préliminaire qui s'irn^ pose, plus difficile qu'il ne l'a jamais été.

« Ce n'est pas assez de leur prouver que leurs croyances nationales sont absurdes et immorales ; il faut leur faire sentir {\i\'k aucun point de vue le catholicisme n'est une religion en décadence. Et c'est pourquoi, en face des universités naturalistes et athées, il importe de bâtir des collèg'es catholiques, largement ouverts' à tous, où des milliers d'infidèles viennent faire en personne con^ naissance avec cette religion réputée retardataire et antiscientifique. Les conversions viendront ensuite, quand aura sonné l'heure de Dieu. »

Les Jésuites ont pensé qu'en attendant, l'on pouvait fonder et multiplier ces collèges, leur consacrer une large part, la plus large parfois, des ressources et des forces. Ils étaient assurés de ne pas perdre leur temps, de travailler pour l'avenir.

Dès 1844, au Maduré, le collège de Négapatam s'était ouvert avec... un père et un élève. 11 était destiné, dans la pensée de ses fondateurs, aux Européens de Pondichéry. Mais, à mesure que les élèves se multipliaient, l'élément français ou anglais était noyé dans la masse indigène, et, en 1858, il n'avait . j)lus que des Indiens. Le moment vint où, pour faire face aux nécessités du jour, on abandonna les méthodes et les programmes de France. Saint Josepli de Négapatam se trans^ forma en high-school, aftiliée à l'université de Madras et commença à préparer aux examens. •

Mais déjà le besoin de posséder de grands centres scolaires catholiques venait de faire rappeler les Jésuites à Calcutta. Leur départ en 1846 n'avait pas eu lieu sans provoquer des plaintes. Les sectes protestantes, au contraire, le saluaient de cris de joie. Une véritable débâcle suivit. L'évoque anglican acheta leur immeuble pour son collège à lui. Nombre d'école.s passèrent aux protestants. Il y eut beaucoup de défections. On s'ingénia pour enrayer le mal. Des particuliers prirent à leur compte des écoles nouvelles. M-'' Carew essaya un nouvel établissement d'éducation, dans un théâtre qui venait de faire faillite. Quelque temps après, il mourait, laissant la mission aux prises avec des grandes difficultés, et privée de son influence personnelle qui était considérable. Les Goanais s'agitaient : ils

poursuivaient le pro-vicaire, M*^''' Oliffe, pour de prétendues dettes relatives au collège Saint John. La maison fut fermée, le prélat dut Se réfugier à Chandernagor, en terre française. Gomment alors ne pas songer à rappeler les Jésuites ? M?'' Oliffe ne cessait de les réclamer ù Rome. Il finit par partir pour l'Europe, bien décidé ù ne revenir qu'avec eux. Il mourut en route, mais déjà sa prière était exaucée. Ordre avait été donné au Père Général de fournir, dans les six mois, des missionnaires au Bengale Occidental. La province Belge fut désignée pour répondre à cet appel ; six prêtres partirent, conduits par leP. Depelchin, le même qui, vingt ans pins tard, devait ouvrir la mission du Zambèze, et l'on s'installa sous la direction du vicaire apostholique de Bombay, M"'' Steins, venu exprès à (Calcutta.

On se trouvait devant une chrétienté en ruines. L' immense ville — 600.000 habitants, et 1.700.000 avec les faubourgs, -^ ne comptait guère plus de 20.000 Européens, et 7 à 8.000 catholiques, dont beaucoup de Tamouls venus de Madras. Ils étaient ])auvres, sans instruction ni influence. A peine quelques familles aisées. Une œuvre préliminaire s'imposait, donner au catholicisme uii peu de prestige. Ce devait être l'affaire d'un collège. Donc, dans l'immeuble de Saint John, l'ancien théâtre adapté vaille que vaille aux besoins scolaires, on ressuscita le collège Saint François-Xavier supprimé depuis quatorze ans ; et, sans mobilier, sans autre bibliothèque qu'un reliquat de vieux livres pourris,- on ouvrit les cours, le 10 janvier 1860. On avait 80 élèves.

Sur ces entrefaites, l'exécution du concordat de 1857 mit en effervescence les catboliques de Calcutta. On n'avait pas de vicaire apostolique depuis la mort de Mgr Oliffe. ÀUait-on maintenant recevoir un évêque portugais et retomber sous la juridiction goanaise ? C'était la ruine ù tout jamais, et, pour ce qui est des Jésuites, ils n'avaient qu'à faire leurs malles une .seconde fois. Rome répondit aux suppliques qui lui venaient du Bengale, en nommant vicaire apostolique un Jésuite belge, Mgr Van Heule. Malheureusement le prélat mourut à peine arrivé (186l)). Il fut remplacé par Mgr Steins (1867). L'avenir était assuré.

Il l'était d'autant plus que les œuvres commençaient à pren-

(Ire leur développement normal. Le collège avait déjà 350 élèves. Le P. Depelchin préparait un nouvel immeuble moins incommode, et ne devait abandonner le gouvernement de la maison (|u'en y laissant 500 étudiants.

En quittant Bombay, Mgr Steins avait légué à son successeur/ Mgr Meurin, un autre collège en formation, dédié lui aussi à Saint François Xavier. Là encore, il était urgent de relever l'Eglise catholique aux yeux des indigènes. Tâche d'autant plus malaisée qae le concordat laissait en présence, dans la ville et les environs, les deux juridictions rivales. Les Goanais avaient la plus belle part, 40.000 tidèles. sur 60.000. Aux Jésuites, ils abandonnaient sans conteste les territoires infidèles à conquérir. Mais ils conservaient, de leur droit de premiers occupants, les plus belles et les plus anciennes chrétientés. Personne n'eût songé à se plaindre, s'ils les eussent administrées avec zèle, si leur clergé avait eu un peu plus le sens du respect dans les choses saintes. Malheureusement il n'en était pas toujours ainsi, et le vicaire apostolique n'y pouvait rien. Qu'une paroisse goanaise de Bombay, — il y en avait alors six sur quinze, — devint le théâtre de scènes regrettables, il était permis au prélat de protester, de gémir, mais cela ne se passait pas chez lui ; les autorités responsables ne l'eussent guère écouté, et le scandale restait impuni. Ajoutez à cela que dans le monde goanais, on se désintéressait assez volontiers des œuvres les plus utiles, les plus indispensables, dès qu'elles avaient le tort d'être les œuvres des Propagandistes.

Ce l'ut l'histoire de ce collège Saint François Xavier dont les Goanais pourtant devaient si largement profiter. Ils le laissèrent s'ouvrir en 1864, sans plus y collaborer de leiirs aumônes, que s'il eût été musulman ou hérétique. Par bonheur il n'en fut pas de même dans le reste de la population.

Tous, presque sans distinction de culte, prirent leur part active à l'œuvre des Jésuites. L'on avait cru devoir commencer assez petitement. Assez vite on comprit qu'il fallait élargir les plans et faire grand.

Dans cette Babel de 800.000 âmes qui est Bombay, l'instruction publique est très développée. Université, bibliothèques, sociétés savantes, collèges de toutes sortes, lien ne manque.

Les catholiques se devaient d'avoiir des écoles qui soutinssent la comparaison avec les plus renommés des établissements officiels. Dans une ville aussi brillante, au milieu d'une société indigène entourant d'un luxe inouï ses religions, brahmanique, musulmane, protestante, il fallait donner au catholicisme quelque imposante façade. Par dessus tout, il devait se présenter l'égal de n'importe .quel culte, sur le terrain de l'instruction et de la science, en attendant de pouvoir les dépasser tous dans les œuvres de zèle et. de charité. Ce pouvait être le rôle d'un grand collège. Ainsi l'avait compris Mgr Steins.

Il se mit donc à tendre la main. Avec cette générosité intelligente qui est la marque, bien souvent, des autorités anglaises» le gouverneur promit de doubler le produit de la quête. Il en fut pour ses 250.000 francs. Le reste avait, en grande partie, été donné par des musulmans, des hindous, des protestants, heureux de voir, un nouveau centre d'éducation se former dans leur, ville. Une tour servant d'observatoire porte encore le nom de son fondateur, un riche Parsi;

Saint François Xavier de Bombay était, par ordre de dates, le troisième collège de la Compagnie dans les Indes. Le quatrième fut celui de Mangalore.

Vers le milieu du siècle, on s'était beaucoup remué, chez les catholiques de cette province, pour y attirer les Jésuites. Ces derniers n'étaient pour rien dans les démarches. Ils avaient vingt raisons de ne pas encourager ces négociations, qui étaient le fait d'une minorité. Ils n'étaient guère en mesure d'accepter ee fardeau supplémentaire, et surtout il était plus que délicat d'entrer sur un terrain cultivé par d'autres. Depuis longtemps en effet, le Mangalore, avec deux vicariats voisins, formaient dans ce quartier des Indes la part des pères Carmes qui y avaient multiplié les œuvres. Mais on insistait. Une chose manquait dans la mission, un collège. On y luttait à armes par trop inégales avec les Missionnaires Evangéliques de Bâle. En 1880, ils possédaient 20 stations, 65 écoles, un budget annuel d'un demi-million. Tout le commerce était entre leurs mains. Leur collège comptait 300 élèves. Par ailleurs les pères Carmes pliaient sous le faix. Les ressources étaient loin de grandir avec les besoins.

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Ils en étaient venus à vendre les vases sacrés et à congédier les séminaristes. En 1878, il n'y avait plus que 6 Pères européens pour une population indigène catliolique de 50 à 60.000 âmes. Aussi les instances en cours de Rome se multipliaient. Le Général des Carmes était tout le premier à souhaiter le transfert. Pie IX alors Ut examiner l'aff'aire sur les lieux par Mgr Persico, et, en 1877, un- décret de la Propagande conlia le Mangalore à la Compagnie.

A la Un de décembre 1879, les nouveaux missionnaires arrivaient à leur poste. Les pères Carmes étaient là, dans une barque pavoisée, entourés d'une foule immense. Ils avaient voulu faire un triomphe à ceux-là même que Rome envoyait prendre leur place. Immédiatement le collège tant réclamé s'ouvrit avec 150 élèves, et fut mis sous le patronage de Saint Louis de Gonzague.

La Compagnie de Jésus avait donc aux Indes en 1880, quatre missions, chacune avec son vicaire apostolique et son collège. Les Jésuites allemands étaient à Bombay, ceux de Belgique au Bengale, les Frani;ais de Toulouse au Maduré, et, au Mangalore, des Italiens de Venise.

En -1886, un grand changement eut lieu dans l'église des Indes. Les années précédentes avaient été remplies par de pénibles négociations entre Rome et le Portugal. Rome voulait en finir avec une situation équivoque et parlait de supprimer purement et simplement la double juridiction. Le Portugal répondait par des menaces de rupture. Heureusement, ces menaces ne trouvaient aucun écho chez l'archevêque de Goa, D. Ayres d'Ornellos e Vasconcellos, pieux prélat tout absorbé par la grande œuvre de la réforme dans son église. Enfin les pourparlers aboutirent ; après d'importantes concessions de part et d'autre, un concordat fut signé, plus respectueux des droits du Saint-Siège et qui, du vieux Patroado, maintenait ce qui n'était pas trop en contradiction avec les circonstances présentes.

La hiérarchie était organisée. L'archevêque de Goa l'ecevait le titre de patriarche des Indes : il avait pour suft'ragants les évoques de Cochin, de Damaun, de Mylapore, sur lesquels

s'exerçait directement le droit de patronat. Les vicariats devenus évêchés étaient groupés en provinces. Deux des diocèses confiés aux Jésuites se trouvaient alors tranvsformés en archevêchés : Calcutta et Bombay. De ce dernier siège dépendait Poona. ïrichinopoly était rattaché à Pondichéry et Mangaloce à Vérapoly. Dans la suite (1893) un autre arrangement a prévalu. Les provinces ont, autant que possible, réuni les missions appartenant à une même congrégation.; Pondichéry, celles des Missions étrangères ; Agra celles des Capucins : Vérapoly, celles des Carmes. Les diocèses confiés aux Jésuites, sauf Calcutta, relèvent de Bombay.

Le concordat de 1886 ne supprimait pas toutes les causes de conflit. Bien des ditticultés pouvaient surgir, par exemple, du droit réservé au Portugal de présenter aux sièges de Bombay, Mangalore, Trichinopoly et Quilon. Mais surtout la double, juridiction n'était que restreinte, elle subsistait. Dans les diocèses de Trichinopoly,' de Bombay, de Poona, il y avait toujours des enclaves goanaises. Aux évêchés sulïragants de Goa, l'on avait dû tailler des territoires, et naturellement aux dépens des anciens vicariats. Le Maduré perdit ainsi le Tanjore et le delta méridional du Cavery, donnés à l'évêque de Mylapore, qui, par ailleurs, conservait quatorze églises ôparses dans la mission des Jésuites.

Tel est le régime nouveau sous lequel on vit aux Indes depuis vingt ans.

11 nous faut maintenant passer en revue les divers diocèses, dont nous avons raconté l'origine, pour en dire sommairement les œuvres, le progrès, la physionomie.

La mission des Jésuites allemands s'étend sui- toute la présidence de Bombay. C'est une longue bande irrégulière et découpée qui commence au nord, en dehors même des Indes, à la frontière afgane, traverse le Béloutchistan, comprend le bas Indus, le Sind, le Guzérat, se rétrécit pour faire place, le long de la mer, aux ê)nclaves goanaises de Damaun. Au

dessous de l'île de Bombay, commence le diocèse de Pooria, qui suit la côte de Konkan, et se termine à . l'archidiocèse de Goa.

Sur ce vaste territoire, long de 1.600 kilomètres, s'éparpillent une quarantaine de postes, servant de centre chacun à dix ou douze succursales. Villages indigènes, résidences d'aumôniers militaires, paroisses bigarrées d'Angio-Indiens, d'Indo- Portugais et de purs Hindous. La mission enregiste aujourd'hui 17.242 chrétiens au diocèse de Bombay et 16.186 à Poona. En tout 33.408. Il en avait 24.695 en 1890, 15.000 en 1820, 8000 en 1800. La mission a donc quadruplé en cent ans. Mais ces chiffres sont loin de représenter toute l'église catholique en ces quartiers. Les enclaves goanaises n'ont pas moins de 70.870 iidèles, soit 104.278 catholiques sur une population de 21.000.000 d'habitants.

Nous ne sommes pas là au pays des conversions en masse, par castes et villages. Partout il faut lutter pied à pied. Le missionnaire doit être, doublé d'un controversiste, être prêt à écrire dans les journaux, à opposer conférences à conférences, car la rivalité protestante est fort accentuée. . Les idolâtres eux-mêmes sont plus « intellectuels « qu'ailleurs, et il serait bon pour le prêtre catholique d'être par surcroit indianiste de profession.

Gomme ailleurs, plus qu'ailleurs • peut-être aux Indes, J'œuvre capitale est l'éducation. C'est elle qui donne à la mission de Bombay sa physionomie. Nous avons dit les origines du collège Saint François. En 1870, il avait 450 élèves, en 1880, i! avait plus que doublé. En 1907, les cours d'Université {collège department) comptaient 275 étudiants, des infidèles en grande partie. Le collège secondaire (high-school) avait 1470 enfants, pour la plupart chrétiens indigènes. En tout 1745 élèves de tous pays et de toutes races : Européens, Eurasiens, Parsis, Juifs, Goanais, Musulmans, Hindous.

Les autres collèges de la mission sont plus exclusivement recrutés chez les catholiques. C'est Saint Mary, de. Mazagon, dans un faubourg de Bombay, l'orphelinat de Bandora, Saint Vincent de Poona, Saint Patrice de Karachi, avec respectivement, 500, 690, 298, 306 élèves. En tout plus de 3500 jeunes gens et enfants pour

l'enseignement secondaire. Les jeunes tilles ont aussi de grands pensionnats, orphelinats ou externats, à Bombay, Poona ou Karachi. En bloc, la population scolaire des deux diocèses, à tous ses dégrés, dépasse le chiffre de ' 10.000.

Chacun de .ces grands collèges est un centre de vie chrétienne, autour duquel se groupent des œuvres variées. Ainsi Saint François-Xavier a pour annexes une imprimerie, la rédaction de plusieurs journaux^ une société de saint Vincent-de- Paul. Cette dernière, recrutée chez les Hindous surtout, a, depuis un demi-siècle, infusé à la communauté catholique la sève religieuse qui lui manquait.

A ce point de vue du progrès intérieur, plus important même que les conversions, celui là seul mesurera le bien opéré en cinquante ans, qui se rappelle d'où l'on était parti. « Pouvez-vous, disait, il y a une dizaine d'années, un catholique influent de Bombay, M. d'Àguiar, dans une réunion publique, vous surtout, les jeunes gens, qui avez l'expérience de l'éducation religieuse, vous faire une idée de ce qu'était notre communauté en ce temps-là ? J'y avais trouvé les catholiques croupissant dans l'ignorance, la société déchirée par les dissensions religieuses, les pères contre les enfants, les frères contre les sœurs. Le peuple, ai-je dit, était ignorant ; mais la Fraternité maçonnique était intelligente, active, infatigable à fomenter ces dissensions, à détruire le peu de foi qui restait et le respect du clergé, à rompre cette unité qui est l'orgueil, la gloire, le signe de tout vrai catholique. Notre communauté était tombée au pJus bas degré de l'échelle sociale. Comme corps religieux, elle était méprisée. Personne dans les églises, les offices faits avec un sans-gène dont vous n'avez pas l'idée. Pas d'éducation. » Et l'orateur rappelait que Ms'" Whelan, Carme, dégoûté de son impuissance à mettre un peu d'ordre dans ce chaos, s'était embarqué, secouant, à la lettre, la poussière de ses pieds, comme saint François-Xavier quittant Malacca.

A un autre point de vue, l'œuvre scolaire de la mission a une immense importance.Elle fait disparaître par degrés l'esprit séparatiste qui maintenait le Goanais à distance du centre catholique. Maintenant encore, la double juridiction subsiste à Bombay. L'archevêque, dans sa ville épiscopale et dans la banlieue, com-

180 ciiAPiTui-: vil

pte à peine 7.000 liclèles. Plus de 23.000 relèvent de l'évèquè portugais de Dainaun. Mais les enfants goanais fréquHnlent volontiers les écoles des .lésuites. Il est à croire qu'ils on emporteront une intelligence moins étroite de l'iniion religieuse et des vrais intérêts de la foi.

Le personnel des deux diocèses est ainsi réparti : Bombay, 1 archevêque, SO Jésuites européens et 31 fi'ères.scolastiques ou coadjuteurs ; 18 prêtres sécuiiei'S indigènes (d'origine indoportugaise). Ti'ois de ces derniers sont curés de grosses paroisses excédant i. 000 âmes ; d'autres ont des postes autonomes moins importants. Poona : I évèque, 'i'i prêtres jésuites et ^ frères; 10 prêti-es indigènes. Les deux diocèses oiitreliennenl au séminaire de Randy, dont nous parlerons plus loin, 8 candidats au sacerdoce.

A la suite fies missions allemandes de Bombay, en descendant la côte, on rencontre l'arcbidiocèse de Goa.

Depuis leur expulsion violente du XVIir' siècle, les Jésuites n'ont pas encore été autorisés à venir s'y grouper autour du corps de saint François-Xavier. Toujoiu's dominé par les souvenirs de Pomljai, le gouvernement portugais les autorise bien à travailler chez les noirs du Zambèse : mais Goa leur reste interdit. Un petit gi'oupe réside à Belgaum, . sur la partie britanique du diocèse, loujoiu's prêt à répondre aux fréquents appels de l'archevêque.

Vient ensuite le diocèse de Mangalore, longue bande de 335 kilomètres, partagée entre le Kanara au nord et le Malabar au Sud, 3.685.000 habitants dont aujourd'hui 93.000 catholiques.

Ici encore l'œuvre capitale est l'éducation. Le collège Saint Louis de Gonzague, ouvert en 1880 avec 150 élèves, en avait à la rentrée 1906-1907, 617. Presque tous sont chrétiens. Parmi les œuvres écloses à l'ombre du collège, il faudrait faire une place aux fondations charitables du P. Muller, grand hôpital, dispensaire, asile de vieillards, et surtout à sa léproserie Saint Joseph de Kankanadi, ouverte en 1885 et célèbre ])Oui' ses cures merveilleuses du(;s à l'homéopathie.

LES iNnics 181

■Le Mang'alore est iiii pays de vieux chrétiens, un de ceux où la proportion des prêtres indigènes est la plus élevée. Et par delà les Gliattes, les missionnaires du Mysore jettent un regard d'envie sur leurs voisins fortunés : « Ah si nous étions au Maiigalore ! » disent-ils à ceux qui leur demandent pourquoi ils ne rorment pas plus de prêtres indiens. En fait, il n'y a pas plus de 19 Jésuites européens, presque tous employés au collège, au séminaire, et dans les paroisses fréquentées des Européens à Mangalore, Gannanore, Tellicherry et Galicut. 11 autres sont du pays et portent, comme c'i:-st l'usage en ces vieilles régions de domination portugaise, des noms lusitaniens, Fernandes, Coelho, Sardanha, etc. Les prêtres séculiers, tous indigènes, sont au nombre de 60, et se partagent les 30 ou 35 paroisses. Au séminaire Saint Joseph de Kankanadi étudient 21 séculiers et 15 Carmes déchaussés du rite syro-malabar.

A en croire certains critiques, si l'œuvre des missions progresse peu, c'est qu'on s'obstine à négliger la formation des prêtres indigènes. Eux seuls pourraient déterminer le grand mouvement de conversions, car eux seuls connaissent assez bien le pays pour enti'er partout et se faire comprendre de tous. A cette assertion, la réponse est double. D'abord la formation de ce clergé n'est point négligée, tant s'en faut. Puis c'est une erreur de croire que l'existence de ce clergé répondrait à tous les besoins. Ge ne sont pas les prêtres indiens qui manquent aux diocèses de la côte occidentale. Est-ce là cependant que se font les grandes conversions ? Le Mangalore compte plus de 70 de ces prêtres, réguliers et séculiers. Or, dans l'année 1906, combien y a-t-il eu d'adultes baptisés ? — 172. Six l'ont été à l'hôpital, 99 au séminaire, 23 dans la paroisse où sont les missionnaires européens. Les prêtres indigènes se partagent les 44 autres. Dans la mission de Calcutta, où il y a... 2 prêtres séculiers, dont 1 Bengalais, les baptêmes d'adultes se sont comptés par milliers. Ge n'est donc pas assez d'avoir des prêtres indigènes même bons, même excellents. La loi des conversions est de celles qui n'ont pas ici-bas leur formule adéquate.

Reste que la formation des prêtres indiens est une œuvre capitale. Pas une société de missionnaires qui ne l'ait compris. Que si les résultats ont été maigres en certains endroits, nuls

182 CHAPITIIE Vil

même quelque fois, il faut en chercher la cause dans le caractère même des indigènes, leurs conditions sociales, leur place humiliée dans la hiérarchie des castes, la date récente de leur entrée dans l'Eglise. Là où l'on a été plus heureux, dans les pays de vieux chrétiens par exemple, les prêtres n'ont pas manqué, mais ils n'ont pas en l'humeur conquérante des missionnaires ; leur tâche a été, en général, de conserver les terrains conquis.

Ont-ils toujours été à la hauteur de leur rôle ? Non, hélas ! nous ne le savons que trop, et l'humeur nationale qui entretient dans leur race le goût invétéré des castes, des groupements isolés, des petites chapelles, les a souvent jetés dans le schisme. Nous faisons allusion surtout aux chrétiens dits de Saint Thomas ou Syro-Malabars.

Très intéressante église, dont l'origine se rattache à l'antique hiérarchie perse, devenue nestorienne sans le savoir et qui a eu du moins le mérite de vivre dans son isolement durant des siècles, sans perdre tout-à-tait son christianisme. Depuis l'entrée des Portugais dans le pays, on avait travaillé avec des succès divers à les rattacher à l'unité romaine. Lien toujours fragile ; le moindre prétexte rejetait les catholiques en arrière, vers leurs frères séparés. Aussi, lorsqu'en 1887, fut organisé l'èpiscopat indien, Rome jugea opportun de s'occuper des Syro- Malabars. On leur donna un commencement d'autonomie en les séparant des chrétiens de rite latin. Ils ne turent plus soumis à l'archevêque de Vérapoly ou à l'évêque de Cochin, sur les terres desquels ils habitaient, mais ils formèrent deux vicariats apostoliques, Trichur au nord, et Cottayam au sud. Coltayam eut pour titulaire un jésuite français, Mgr Gh. Lavigne. Avec deux ou trois pères de la. Compagnie, et des religieux Cannés, européens et indigènes, il prit à tâche d'inspirt'i' au peuple et au clergé un peu d'esprit catholique et romain. Ce travail de relèvement dura une dizaine d'années et ne fut pas sans fruit, car les prêtres syro-malabars d'aujourd'hui sont très supérieurs à leurs devanciers. Mais la soumission à des prélats latins pesait à ces orientaux : ils ont fini par obtenir des vicaires apostoliques de leur race et de leur rite, et les Jésuites se sont retirés. C'était en 1896.

Celle même année, tout près de là, d'autres étaient appelés

à CoGhin. La .vieille ville portugaise, sanctifiée par les -séjours qu'y fit saint François-Xavier, est devenue possession 'iiritannique, donc terre libre, d'où rien n'écartait plus les frères du grand apôtre. Ils y rentraient pour y jeter les bases d'un collège. Mais quatre ou cinq ans après ■ (d 901), ils ne pouvaient refuser à l'évêque de s'occuper du séminaire diocésain. Aujourd'hui leur high-school de Santa Cruz réunit 31S externes." Le séminaire indigène d'AUeppey a 27 étudiants ecclésiastiques. Il a pour annexe l'école anglaise Léon XIII avec 360 enfants, l'orphelinat Saint Antoine et une école industrielle. Les trois ou quatre pères qui surveillent toutes ces œuvres appartiennent, comme ceux de Goa, à la province de Portugal.

VIÏI

C'est encore une œuvre de formation cléricale qui fit rentrer les Jésuites à Ceylan.

Les. séminaires indigènes diocésains ne manquaient pas dans l'Inde, il y a une vingtaine d'années. Mais toutes les missions n'étaient pas en mesure d'avoir le leur; le personne! manquait, ou bien un nombre suffisant d'élèves. De plus, là oii les séminaires exisUiient, ils fournissaient de précieux auxiliaires, suffisants pour les besoins journaliers d'une chrétienté, mais, par la force des choses, maintenus le plus souvent dans les situalions, subalternes. Pouvait-on faire davantage et préparer, en vue des temps à venir, un clergé, rival du clergé européen, capable comme lui, le moment venu, de se suffire à lui-même ? Léon XIII pensa que l'entreprise valait la peine d'être tentée ; et, en 1890, la création d'un séminaire central fut décidée, où l'on pourrait venir de tous les points de l'Inde. Il en sortirait des prêtres aux fortes études,- — aussi fortes que dans les meilleurs séminaires d'Europe, — assez européanisés • pour n'être plus esclaves des préjugés locaux, et capables de remplir, dans les diocèses, les fonctions les plus élevées et les plus délicates. Le délégué apostolique des Indes, Mgr Zaleski, avait eu la première initiative de cette fondation ; il fut chargé de la mener à bien. Une lettre pontificale, en 1893, annonça à l'Eglise entière l'ouverture du séminaire indien.

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Il se trouve au centre même de Ceylan, dans la banlieue de Kan- (ly. Comme pour répondre à de vieilles accusations, qui font (les religieux, et spécialement des Jésuites, les adversaires systématiques des clergés indigènes, c'est à la Compagnie de Jésus que le pape avait demandé les directeurs. La province belge l'ut chargée de les fournir. Au mois de mai la maison s'ouvrit avec un père et deux ou trois élèves. Au bout d'un an, il y avait 20 séminaristes. Il y en a aujourd'hui 110 avec un corps professoral de 12 religieux.

Parmi eux, il y a parfois quelques blancs. Irlandais ou Eurasiens ; il y a surtout des Tamouls, des Singhalais, des Syro- Malabars, presque tous natures bouillantes, pénétrées des préjugés de la race. On prédisait que l'œuvre n'était pas viable, qu'elle heurtait par trop les idées indiennes. Les faits ont donné tort aux pessimistes. Aujourd'hui, ces jeunes gens, de castes variées et de toute provenance, vivent de la vie commune, à l'européenne. Ils s'asseyent à la même table, se passent les plats, le pain, se versent à boire, sans crainte de se souiller ou de se rabaisser. Il a fallu du temps i)our en venir là, et bien des luttes, mais l'esprit de piété et de foi a tîni par l'emporter sur le vieil orgueil indien. Pas un détail du règlement (pii ne soit un triomphe sur resj)rit de caste.

On faisait une autre objection. Le cycle scolaire était celui qui est de tradition dans la Compagnie, à peu près celui du Collège romain, deux ou trois ans d'études secondaires, latin, grec, sciences, anglais, etc., trois ans de philosophie, quatre ans de théologie. Mais à pareil régime, ces indigènes européanisés ne seront-ils pas tentés de suffisance ? A leurs ambitions, l'on donnait un aliment bien inutile. On se préparait des auxiliaires remuants, inquiets, toujours avides de monter, etc., etc. A quoi l'on pouvait répondre : « Le danger n'est que trop réel là où- le surnaturel fait défaut. Donnons à ces prêtres séculiers une formation toute semblable à celle des reUgieux. w De là, chez les directeurs, le souci de maintenir l'esprit d'humilité, de simplicité, de dévouement. Avant tout il faut avoir d'exce!-lents prêtres: les licenciés et les docteurs viendront ensuite.

Mais déjà les résultats frappent les visiteurs. Un vieux missionnaire du Maduré, qui était venu donner la retraite aux se-

mi naristes, ! disait en partant : « J'irai l'annoncer à toiis les évêques de l'Inde : plusieurs ont des préventions ;contre votre œuvre. Ils ne la connaissent pas. Je leur dirai de venir voir eux-mêmes. »

- Déjà 29 diocèses sur 36 ont eu recours au séminaire de Kandy, 57 prêtres ont été ordonnés, parmi lesquels 10 Bénédictins de Saint Sylvestre.

En même temps qu'il fondait le séminaire de Kandy, Léon XIII préparait un nouveau partage entre les diocèses singhalais. De trois, leur nombre était porté à cinq : Colombo (arcbevôcbé), Jafnapatam, Kandy, Galle et Trincomali. Ces deux derniers furent formés d'une bande de terre qui contourne la partie sud et la côte est de l'île. On les avait pris sur les missions depuis longtemps administrées avec tant de zèle j)ar les Pères Oblats de Marie Immaculée, mais en des régions trop éloignées des centres pour recevoir la cùltiu'e intensive dont elles avaient besoin.

Le diocèse de Galle fut donné aux Pères Belges déjà sing'.dièrement chargés par la mission du Bengale et le séminaire de Kandy, et à la veille de recevoir par surcroît quelque chose au Congo. Il avait 4.600 catholiques sur une population de près de 900.000 habitants.

Celui de Trincomali en avait 7.000 sur 185.000 infidèles. On le confiait aux Jésuites français de Champagne, eux aussi déjà occupés au Tchely et qui n'allaient pas tarder à être envoyés à Madagascar.

L'histoire des deux diocèses commence à peine : mais déjà les progrès sont sensibles. Les écoles se multiplient. A Trincomali, de 1897 à 1906, leur nombre a monté de 28 à 44, et celui des enfants de 1.368 à 2.784. Un collège s'est ouvert à Batticaloa qui avait 85 élèves en 1902 et 108 l'année sui- ' vante. Le nombre total des chrétiens atteignait, en 1906, le chiffre de 8.454. Il y a, outre l'évêque, Mgr Ch. Lavigne, 19 missionnaires dont 11 prêtres jésuites et 3 séculiers.

Au diocèse de Galle, Mgr Van Reith a sous sa juridiction 22 prêtres dont 5 indigènes et 3 frères. On avait en 1896, 10 écoles avec 708 enfants ; en 1904, 2.896 enfants et 36 écoles.

Le collège épiscopal avait 250 élèves. La mission reeue avec 4600 catholiques, en avait, en 4907, 9.063.

Mais tout progrès s'achète. Ici les missionnaires ont à lutter contre la redoutable concurrence wesleyenne. De plus le bouddhisme, depuis quelque temps, semble sortir de sa somno-^ lence. Sur plusieurs points de Ceylan, le fanatisme populaire a éclaté en menaces et en voies de fait. Des appels sont lancés dans les journaux au zèle des dévots. De vraies campagnes de pi-esse sont menées contre les écoles chrétiennes. On multiplie processions et cérémonies. L'avenir s'annonce mena(,îant. « Des églises ont été incendiées, écrivait Mgr Lavigne, le prêtre gravement blessé. Dans mon diocèse, je n'ai encore eu que deux écoles brûlées : si le gouvernement n'y met pas sérieusement la main, le l'eu s'étendra dans toute l'ile. »

Inutile de dire que ce sont là des missions de pauvres. Les indigènes vivent èpars dans les forêts, et le temps du missionnaire se passe à les y chercher. Braves gens du reste, respectueux de la religion chrétienne, à ce point que, dans les écoles du diocèse de Trincomali, beaucoup de maîtres sont païens, ce qui ne les empêche pas d'enseigner loyalement le catéchisme.

Revenons sur le continent et remontons la côte orientale.

Comme Bombay, Mangalore et Calcutta, la mission du Maduré a jiour centre une grande maison d'éducation. Ouverte d'abord en 1844, à Négapatam, le collège Saint Joseph avait été, en 1883, transféré à Trichinopoly. On était là dans la communauté chrétienne indigène la plus considérable de l'Inde (20.000 fidèles), mais aussi en face de rivaux redoutables^ les anglicans, qui y avaient de tlorissantes écoles. On s'installait à quelques pas de leur collège à eux. Les oppositions ne manquèrent pas. Tout fut tenté auprès des autorités de Madras pour empêcher le transfert. Mais les Jésuites avaient fait leurs preuves à Négapatam, comme éducateurs, et toute liberté leur fut laissée.

Les résultats ne se lirent pas attendre. La communauté catholique de Trichinopoly, divisée, humihée devant les protestants, sans intkience, releva la tête. Le collège prit un grand essor :

c'est aujourd'hui, parmi ceux de la- Compagnie, un des plus considérables. Un moment il eut jusqu'à 1.800 élèves. En 190S, il descendit ù l.SSO dont 700 catholiques, le reste hindou ou musulman. Cette baisse de plusieurs centaines était due à la fondation d'écoles rivales, et à la défiance causée chez les autres castes par de retentissantes conversions. A^ujourd'hui, il en a 1.872.

Saint Joseph de Tri.chinopoly, en effet, a produit ses fruits de salut. S'il ne s'agissait que de jeter dans la société hindoue quelques diplômés de plus, la mission ne ferait pas pour lui tant de sacrifices en argent et en hommes, alors qu'il y en a tant à faire ailleurs. Elle ne fonderait pas un établissement analogue à Tuticorin, lequel déjà, en 190S, comptait plus de 400 élèves. Elle ne se demanderait pas quand il lui serait donné d'en ouvrir un troisième à Madura, en plein centre brahmanique, . en face des grandes écoles idolâtriques. Mais un bien considérable se fait. Chez les élèves chrétiens d'abord, cela va de sol. Ils prennent une culture morale et des . habitudes rehgieuses que tous ne perdront pas en entrant dans la vie. Les visiteurs sont frappés de la piété intense des enfants « Nous devons l'avouei', disait l'un d'eux, peu de collèges français nous ont offert un spectacle d'élèves aussi studieux et de catholiques aussi fervents. » C'est chez eux que se recrutent les « catéchistes volontaires «, congréganistes, qui se font les collaborateurs des missionnaires, se partagent les quartiers de la ville, et, r'épartis en 20 centres, font régulièrement le catéchisme à 700 enfants. Il y a des associations analogues à Din^ diguL et à Tuticorin.

Autre gain sérieux ; la cloison qui séparait les castes s'amincit de plus en plus. Toutes les castes sont i-eprésentées au collège, depuis le brahmie jusqu'au paria, en passant par tous les degrés intermédiaires, voilages, odéages, callers, para vers, sanars et vingt autres. Jamais, il y a vingt ans, paravers de la côte et soudras de l'intérieur n'eussent consenti à manger dans la même salle, et à respirer le même air. Peu à peu, la muraille fut remplacée par des écrans, les écrans par des bancs, les^ bancs par une ligne morale. Les missionnaires d'il y a deuîs cents ans, s'ils revenaient au monde, n'en croiraient pas leurs yeux : brahmes et parias sont côte à côte, dans la même classe

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et reçoivent la même leçon. Lentement, le catholicisme fait son œuvre de charité. Les païens apprennent à le connaître. L'orgueilleuse caste des brahmes elle-même perd de ses préjugés. Seules, les écoles pouvaient la contraindre à entrer en contact sérieux avec le prêtre européen. La chose est faite. La seule explication des textes mis aux programmes amène le professeur à jeter dans les esprits des germes de vérité. Dieu sait, lui tout seul, quand ils germeront. Mais peut-on espérer davantage ?

Depuis longtemps, à TrichinopOly, on épiait le moment oii les brahmes commenceraient à ouvrir les yeux et le cœur à la foi, où ils céderaient à la gracie, qui, visiblement, en certains cas, les sollicitait, où quelques-uns auraient l'héroïsme, le mot n'est que juste, de demander le baptême. On peut le dire, voilà trois cents ans que les Jésuites du Maduré attendent cette heure de Dieu, et prennent pour la hâter tous les moyens en leur pouvoir. On le sait, sur plusieurs points, leurs méthodes ont été désavouées. On admira les sacrifices faits par les missionnaires, et leur vie d'abnégation : mais on leur imposa de changer de procédés. Ils obéirent, le cœur brisé, et continuèrent à attendre. Enfin, depuis une • quinzaine d'années, la réponse du ciel semble être venue. Dieu n'a-t-il pas voulu consoler la Compagnie de Jésus de ses grandes épreuves d'autrefois en lui donnant la joie de voir mûrir dans son collège de Trichinopoly de beaux fruits de conversion ?

C'était en 1894. On sentait que, de plus en ])lus, les âmes étaient travaillées. Les élèves brahmes étaient de plus en plus curieux des choses chrétiennes. Mais quoi? plus que le jeune honune de l'Evangile, ils étaient retenus par toutes les attaches du monde et, eux aussi, s'en allaient tristes. « Pourquoi Dieu a-t-il permis, disait l'un d'eux aux missionnaii'es, que je vous aie rencontrés pour mon malheur ici-bas et loule l'éternité?»

Enfin un jeune brahme, n'y tenant plus et voulant à toutes forces sauver son âme, s'était enfui à Ceyian. D'autres manifestaient des désirs de conversion. On ne s'y fiait guère. Tout à coup, trois anciens élèves se déclaraient chrétiens. Immédiatement, tempêtes, persécutions, menaces, violences. Prêtres des pagodes et professeurs du National scJiool arrivent en rage^ entourés d'une foule en délire et font le siège des catéchut

LES INDIÎS 189

mènes. Ils tinrent l)on, et |)eii après furent baptisés en grand secret. ' .

Un autre suivit l'année suivante, trois en 1896, trois en 1897, quatre en 1898, six en 1899, deux en 1900.11s ont tous eu de grandes luttes à subir : leur casle les ont rejetés ; leur famille les désbérite. Quelques-uns ont eu la faiblesse de revenir en arrière. D'autres sont morts, .et l'on se demande si telle fenmie de leur caste, convertie avec. eux, n'a pas été empoisonnée.

Âujourd'bui Trichinopoly voit grandir lentement' son petit quartier de brahmes cbréliens. Déjà une soixantaine, brahmes et braliiTiines, ont été baptisés. L'Inde entière a retenti de ce trioniplie. Aux hommes qui sont au courant des choses du pays, l'enlrée dans l'Eglise de cette poignée di; jeunes gens a paru plus extraordinaire (pic la conversion de milliers d'autres intidèles. l^es sectes idolàtriques en ont frémi. La prophétesse du Ihéosophisme, Miss Annie Besant, est accourue sur les lieux, faire des conférences, déclamer contre l'Église catholique. Mais le mouvement continue. Ce ne sont que des convej'sions individuelles, il est vrai. Il faut d'autant moins s'attendre à des conquêtes en- masse, que partout, à l'heure qu'il est, on signale une recrudescence de paganisme. Le vieil Hindouisme s'agite, comme pour se prouver à lui-même qu'il vit encore. Et l'on se demande si ce n'est pas l'elîort suprême de l'idolâtrie. Demain, dans les. classes cultivées, il ne restera probablement plus en face l'un de l'autre que l'athéisme et le christianisme. Mais alors de quelle importance ne sera-t-il pas d'avoir déjà, comme avant-garde, un certain nombre de baptisés, recrutés parmi la plus intangible et la plus inabordable des castes?

L'œuvre des brahmes est une des i)lus intéressantes qu'on puisse signaler au Maduré. Mais il en est d'autres. Voici par exemple celle des veuves. Dès les premières années de la mission, les j)ères s'étaient préoccupés de relever le niveau social de la femme hindoue. L'on était aidé par le gouvernement anglais qui, d'office, avait supi)riraé les plus monstrueux abus, celui, par exemple, qui condamnait la veuve à se brûler sui' le bûcher de son, mari. Il fallait aller plus loin. On créa toute une série de congrégations indigènes. Celle de N. D.des

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Sept Douleurs, organisée dès 18S8, se recrute clans les hautes castes et s'occupe d'enseignement. 11 y en a une autre pour les Paravertes, et même une association d'Oblates, analogue aux « béates » du Vélay, dont l'office est de baptiser les petits païens en danger de mort et de faire la classe dans les villages: Puis il a fallu travailler au relèvement des veuves. On sait le lamentable sort que leur faisait le paganisme.

Mariées, dès l'enfance quelque fois, à un vieillard, bientôt laissées seules par la mort, il leur était interdit de convoler à de nouvelles noces. Cette interprétation vraiment diabolique de la fidélité conjugale les condamnait à la débauche et à la misère. A grand peine, on parvint à faire accepter aux chrétiens l'idée d'épouser des veuves : mais on y parvint. Pour elles aussi fut fondée la congrégation de Sainte Anne (1877) vouée à l'œuvre des orphelinats, des asiles et des refuges. Nous voudrions pouvoir décrire ici le grand centre des œuvres charitables dans la mission du sud, Adeikalabouram, à la fois orphelinat, asile des vieillards, des .repenties et des veuves, maternité, école industrielle.

Bien entendu, l'œuvre par excellence est celle de la conversion des infidèles. Ce serait ici le lieu de parcourir la mission du nord au sud, et de voir le prêtre dans son labeur de tous les jours, continuellement en lutte avec l'idolâtrie et le protestantisme, vivant de rien, anémié par la chaleur et cependant toujours eu course, cahoté d'un village à l'autre dans son char à bœufs, ne trouvant, à son arrivée chez les chrétiens, rien qui ressemble à un presbytère. On a calculé que, sur 2.035 villages, 1.853 n'ont pas de maison pour le Père. Reste la chapelle, le plus, souvent en boue, quand il y en a ; et dans 1120 villages il n'y a pas de chapelle. Où est la maison de ville et le frais bangalow dans la montagne; dont jouit le ministre protestant, et où, la nuit, il dort à la brise tiède du pankah qu'un coolie agite sur sa tète? Le missionnaire catholique dort où il peut, dehors, sous un abri en feuilles, ou dans l'air étouffant d'une chapelle. Nuits d'insomnies, suivies de journées de labeurs. Les épreuves ne manquent pas, je ne parle que dés épreuves morales. Les Indiens, même convertis, ont leurs défauts de race. Ils sont menteurs dans

le sang, ou,^ pour parler plus exactement, comme beaucoup d'autres de ces races inférieures, ils n'ont pas l'idée exacte de ce que peut être la vérité. Il ne leur vient pas en pensée non plus que le missionnaire soit pressé, ou qu'il ait besoin, de. repos. D'une ingratitude naïve qui déconcerte, se mu- . tinant pour une bagatelle. Mais voici l'autre côté dé la médaille. Ils ont une foi sincère et vivante. Ils aiment à prier, ils multiplient les petites chapelles de quartier où ils, prient en commun soir et matin. Ils ont le culte de la messe. Les veilles des fêtes, les missionnaires ne peuvent suffire aux confessions. Que ne sont-ils dix fois, vingt fois plus nombreux : la besogne encore ne manquerait pas.

Gar, en certains quartiers, dans le .sud surtout, les conversions se multiplient au delà de toute prévision. Pendant longtemps elles avaient été assez clair-semées. Vint la grande famine de 1876. Dans ces populations pauvres, aftreusement décimées par la faim et le choléra, un mouvement se fit vers le christianisme, qui ne s'est pas encore arrêté. Avant le fléau, dans son pangou de Satancoulam, le père Guchen avait 47.000 chrétiens ; après, il en comptait 52.000, puis 60.000 en 1886, 68.000 en 1891. Eux aussi les protestants , avaient alors fait de nombreuses recrues : mais, la famine passée, des villages entiers les quittèrent et se donnèrent aux missionnaires catholiques.

Vers la fin de 1889, autre poussée vers l'Église dans les environs de Tuticorin. Dés villages envoyaient leurs députations au père Caussanel. En décembre 1890, le R. P. Verdier écrivait que 600 personnes demandaient le baptême ; en janvier, que ce nombre avait décuplé. Ce n'était pas une caste, c'était cinq, six castes, parias, paliers, sanars, mais aussi des maravers, des voilages, des nayakers, des rettis, les uns idolâtres, les autres protestants. En février 1891, le P. Caussanel . écrivait qu'il était prêt à fonder 12 nouvelles églises : en juin il en avait fondé 20 ; en novembre, le mouvement continuait à grandir dans la même proportion : « Je suis presque effrayé, disait-il, du champ, qui s'ouvre devant nous. »

Aujourd'hui encore nous lisons, dans les lettres des mission, naires, des lignés comme celles-ci : « Ce qui me frappe par-

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tout, et tout d'abord, c'est l'immensité de la tâche , à accomplir. Nous sommes trois : il y a du travail pour six. Le P. J. me disait qu'il y a dans notre pangou plus de 60 églises ou chapelles et quelque 7o villages ayant un groupe de chrétiens plus ou moins considérable. Or, 8 à 10 villages suffiraient amplement pour occuper un pangou-swâmi, s'il veut visiter chacun d'eux une fois ])ar mois. » Anciens chrétiens chez qui il faut empêcher les abus de se glisser, néophytes qu'il faut instruire, catéchumènes à préparer au baptême. « J'étais l'autre jour ii Sivagassi : on me parlait do 18 à 20 villages maravers des environs qui sont bien disposés et parlent de se convertir. Ici, à Kaluqumulai, d'où je vous écris, le P. Joganather me dit que les villages sanars des environs, une vingtaine environ, sont tout disposés à imiter leurs [larents de Kaluqumulai, et à se faire chrétiens comme eux... Je vous parlais de 7o villages chrétiens : vous le voyez, tout fait espérer que d'ici quelques années, le nombre en sera doublé. Et alors ce ne seront plus six missionnaires qu'il faudra dans notre pangou, mais douze, quinze !.... Nous avons une dizaine d'écoles, il en faudrait 60 de plus.. )>

Partout la même plainte : a Messis multa, messis multa ; j'ai six villages de païens qui m'attendent, environ un millier d'àmes, pai'toul on sait les prières, et la ferveur que tous ces catéchumènes font paraître est merveilleuse.... J'ai reçu cinq fois la visite d'un village éloigné, converti depuis six mois. Tous ont appris les prières et se sont préparés au baptême presque par eux-mêmes. C'est à peine si une fois par mois un catéchiste du voisinage lés a visités. Ils insistent toujours pour qu'un prêtre vienne au moins pour leur conférer le baptême. J'ai promis de l'envoyer au plus tôt. J'ai écrit à cinq missionnaires différents pour leur recommander ces pauvres gens. Chacun a cherché le moyen de répondre à cet appel, et tous jusqu'ici ont été retenus par un travail accablant... Voilà où nous en sommes. Y a-t-il eu des situations plus lamentables ? Nous sommes ici pour sauver les âmes qui se perdent par millions et nous ne le pouvons pas, faute de temps. :» Faute d'hommes surtout, et faute de ressources.

Le personnel du diocèse de Trichinopoly comprenait en 1906- 1907, un évoque [W F. M. Barthe, S. J.), 96 prêtres de la

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Compagnie dont 24 indigènes,- IS prêtres séculiers également indigènes, 11 séminaristes en cours d'études à Kandy et 17 scolastiques indigènes. Ajoutez une vingtaine de sanniasis, sorte de religieux laïques, catéchistes et maîtres d'école, une quarantaine de religieuses européennes et plus de 200 indiennes, environ 260 catéchistes, et 85 baptiseuses.

Sur ime population totale de S.576.000 habitants, les catholiques sont au nombre de 245.218, contre environ 104.000 protestants, avec 2.903 catéchumènes. La mission est divisée en 3 districts, 45 pangus, 1.093 églises et chapelles, 2.620 postes, et, dans les écoles, 14.229 enfants.

Ces chiffres mettent la mission du Maduré au tout premier rang des missions de l'Inde. Seul l'archidiocèse de Goa la dépasse avec ses 327,000 fidèles. Immédiatement après viennent celui de Colombo, 20o..521 baptisés, et celui de Pondichéry 143.124. La semence jetée jadis le long de la côte des Paravers par saint François Xavier n'a donc pas encore épuisé toute sa fécondité. La moisson un instant ravagée par l'homme ennemi est plus abondante que jamais; elle déborde ses anciennes limites. C'est que l'esprit du grand apôtre est toujours là présent, présidant au travail de la grâce dans cette terre privilégiée.

Reste à parler de l'importante mission- belge du Bengale occidental.

Durant les premières années, les Pères ont dû concentrer leur zèle dans les limites de Calcutta. Là encore, avant tout, il y avait des ruines à relever. Mais par bonheur, l'influence goanaise, très sensible, était cependant moins profonde qu'au Madux'é et à Bombay. Donc on se partagea entre le collège et quelques paroisses de ville et de banlieue. Ces paroisses sont aujourd'hui au nombre de 6, avec écoles, hôpitaux, asiles, et toutes les œuvres indispensables dans une communauté cathohqùe de 12.750 âmes.

Quant au collège de Saint François-Xavier, très vite, il se fit entre les établissements analogues de la capitale indienne, une place honorable. En 1894, il y était encore le seul qui

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préparât à tous les examens universitaires, le M, A. (maîtrise es arts) y compris. D'où ce résultat piquant : on vit assister aux classes jusqu'à de futurs ministres protestants. Il a donc largement rempli le but que se proposaient les fondateurs, relever le prestige intellectuel et moral du catholicisme. Il a aujourd'hui 769 élèves de races et de cultes variés.

On ne pouvait s'en tenir à ces œuvres urbaines. Les missionnaires aspiraient à entrer en pleine gentilité. Il est vrai, la gentilité les entourait de tous côtés, et de près, sans sortir même de Calcutta et de la banlieue. Mais le terrain était là singulièrement ingrat. Ceux qu'on appelle les Bengalis, qui vivent autour de la capitale; ont une réputation faite depuis longtemps. On les dit fourbes, lâches, sans scrupules, quoique intelligents et polis. Ils ont trop subi l'influence européenne. A- leurs vices natifs ils en ont ajouté d'autres d'importation étrangère. De plus, vivant parmi vingt sectes protestantes, ils sont à l'égard du christianisme, quel qu'il soit, d'un complet scepticisme. Aussi les chrétiens indigènes de Calcutta api3artiennent-ils en grande partie à des castes étrangères : ce sont surtout des ïamouls venus du sud, et qu'on appelle les Madrasis.

Mais, en s'éloignant un peu. des centres civihsés, vers les jungles et les marécages du sud, par exemple, ou vers les montagnes de l'ouest, ne pourrait-on pas être plus heureux?

Tout d'abord on put croire que les premières conquêtes se feraient dans l'Orissa. C'est une région qui continue vers le sud le delta du Gange. En 1866, deux formidables famines venaient de ravager la contrée. On y était là au pays classique de la faim. Pas assez de pluies, trop de pluies, le résultat était toujours le même : la famine. Cette année là on avait commencé par la sécheresse et les moissons étaient brûlées en herbe. Puis la saison changea. Grossies démesurément par les pluies, trois rivières, qui entrelacent à cet endroit les canaux de leurs deltas, se répandirent sur les immenses plaines d'alluvions, couvrirent 27.500 hectares, et détruisirent les villages par milliers. Famine sur famine. Un quart de la population disparut, plus d'un million d'habitants. Que faire devant cette épouvantable misère ? La mission recueillit tout ce qu'elle put d'orphelins et bâtit pour eux la maison de Balasore (1868). Elle devait servir de

LES INDES 19o

centre aux futures chrétientés de la région. Le résultat en conversions fut médiocre. L'Orissa ne compte encore aujourd'hui que deux stations, 633 baptisés, et 1400 catéchumènes. Mais cette stérilité s'explique assez. Ici, la population est purement hindoue, donc étroitement liée par le réseau infrangible des castes. Les Oiirias ont tous les défauts de leurs frères les Bengalis. Par ailleurs leur pays est saint entre les terres saintes. Il se divise en quatre régions de pèlerinages, ou « parvis du cieb). Là se trouve Djaganât, le célèbre sanctuaire de Vichnou, où plus de SOO.OOO dévots viennent par année, de tous les points de l'Inde. L'idolâtrie indienne sous toutes ses formes s'y étale triomphante : fétichisme sanglant des races autochtones, culte fleuri des Védas, brahmanisme pur, les plus vieilles formes de l'hindouisme comme les plus neuves. Il y en a pour tous les goûts. C'est là qu'il faut venir étudier sur le vif les formidables obstacles moraux, sociaux, intellectuels, historiques, que rinde peut opposer à l'Evangile.

Ailleurs on put croh-e que le protestantisme avait travaillé pour ouvrir les voies à la foi romaine. Depuis quarante ans, il s'était fait son petit domaine dans cette partie de la Présidence qui s'étend entre Calcutta et la mer, ce qu'on appelle les XXIV Parganas, avec sa frange d'alluvions deltaïques marécageuses, les Sandarbans. Ils y avaient enregistré 15.000 prosélytes, et l'on se demandait pourquoi ne pas aller sur leurs brisées. Certains indices faisaient espérer de bons résultats. En 1868, le choléra ayant éclaté dans cette région malsaine, les ministres protestants s'étaient prudemment mis en sûreté. Indignés de cet abandon, plusieurs indigènes se tournèrent vers les catholiques, et le Père Goffinet répondit à leur appel. Il s'installa parmi eux. Sur son étroit canot, à travers les rivières et les étangs, il commença à . aller de village en village, annonçant la parole de Dieu. En 1873, le Père E. Delplace vint le rejoindre et descendit plus avant vers la mer. -D'autres encore les suivirent. Ils habitaient une hutte de paille, viyaient de la vie des indigènes, n'avaient guèrepour menu que du riz et, les jours de fête, du poisson salé. Les pauvres païens et les protestants comprirent ce genre de dévouement. En trois ans les missionnaires eurent fondé entre le Mutlah et l'Hugly une

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trentaine fie clirétientés,' avec 3.000 fidèles conquis en partie sur le proteslantisme.

Cette même année, 1873, un autre missionnaire, le V. Sclioff attaquait une autre région, le Burdwan, au nord et à l'ouest de Calcutta, véritahle jardin du Bengale. Mais, dans ce pays ricliei ce n'était pas aux riches qu'il fallait s'adresser pour l'aire accepter l'Evangile. Le Père s'en prit à une des castes les plus méprisées, les Haris, porteurs de palanquins, marchands de peaux et de cuir. Ils sont la lie du peuple, rejetés liors des villages, vivant en de misérahles huttes, volant pour vivre, redoutés comme un fléau, et se compensant de leur misère dans les orgies. La diftlculté fut grande de faire brèche parmi eux! Vingt fois, les supérieurs se demandèrent s'il ne fallait pas abandonner la partie. Aujourd'hui les Haris ont un joli village, des jardins proprets. L'ordre, la piété, la probité ont remplacé l'ivrognerie et la débauche d'autrefois. D'autres stations ont été fondées dans le Burdwan et comptent aujourd'hui 5.285 fidèles'.

Dans ces divers districts c'est au pur système hindou que l'on se heurtait, à cette organisation sociale qui repose sur la liiérarchie des castes et y englobe si bien l'individu qu'if ne l)0urra se convertir sans déchoir, sans perdre sa caste, sans tomber dans la tourbe vile des gens hors la loi. Obstacle elîrayant à la propagation de la foi, comme il ne s'en est rencontré nulle |)art ailleurs. Mais si l'on s'éloigne vers l'ouest du Bengale jusqu'au cœui' de la province du Chota-Nagpore, tout change. On est en un pays de demi-sauvages : indigènes lamentables, refoulés sur les hauteurs et dans les forêts, il y a des siècles, par les conquérants aryens de la plaine. Ce sont les Ouraons (350.000), tribus d'origine dravidienne, petits, noirs comme des nègres, sales, souvent enduits de bouse de vache, tatoués, mais gais, braves gens, robustes, excellents ouvriers et s'inlitulant eux-mêmes la « tribu du travail ». Puis les K vies, de i-ace plus ancienne, descendant peut-être des aborigènes : avec leur faciès large et aplati, ils font songer aux Mongols. Ils se divisent en Mundans, Hos, Kharvars, Larkas, etc. Koles et Ouraons vivent de chasse et de petite culture. Quelques uns se sont laissés teinter de civilisation au contact de leurs vainqueurs. 'Les autres - ont tout gardé de leurs

LES INBES 197

grossièreté première. Leur religion est des pitis éléiiientaîres': acIbratiÔTi' vague d'un Dieu suprême, crainte du mauvais génie, domination des sorciers, culte des ancêtres, ce qu'on trouve un peu pai'tout chez les sauvages fétichistes. Mais là, dans ce pauvre monde isolé,., pas l'ombre d'orgueil, cet orgueil qui est au fond du système des castes hindoues, irréductible organe de la résistance à l'Evangile.

Or déjà, parmi les- indigènes, les luthériens allemands avaient paru et dressé des listes de convertis. On donnait 30 roupies à qui se laissait inscrire. Quinze ministres s'employaient à ce facile apostolat, qui, en 1876, avait déjà, coûté à la - charité protestante 3.700.000 francs. Puis des anglicans étaient venus, et l'on comptait plus de .40.000 chrétiens. En 1869, lé Père Stockmann se fixa, lui aussi, dans le Chota-Nagpore et ouvi'it une mission à Ghaibassa. Les premières années furent stériles. A la fin de 1873, il était parvenu à grouper une trentaine de Mundarls. En 1882, on avait 276 baptisés. Puis le nombre augmenta, et, vers 1885, on put avoir quatre résidences, une station visitée, et cinq prêtres.

En somme, à cette époque, toutes ces missions ne progressaient que très lentement : à peine si, par année, on pouvait enregistrer quelques centaines d'adultes baptisés. Soudain tout changea. A la station de Torpa, au Chota-Nagpore, en 188o, il y avait 50 lidoles. En janvier 1886, le missionnaire en comptait 300; oOO en avril, 900 au mois de juin, 1.1^7 en août, 2.700 en décembre, 10.000 en mai 1887, 35.000 à la fin de 1888. Et le mouvement continuait, et l'on demandait des bras pour ramasser toutes ces gerbes inespérées. C'était l'œuvre d'un' jeune prêtre flamand, Constant Lievens. Mais quelles causes avaient déterminé cette poussée vers le catholicisme ?

Depuis longtemps, les indigènes de la montagne étaient indignement exploités par les petits magistrats hindous. Du jour où ils étaient parvenus à cultiver le sol et à gagner quelque argent, ils s'étaient vus accabler de corvées, .de redevances, et d'impôts. On s'empara de leurs terres, et, libres encore quand ils n'avaient rien, maintenant qu'ils pouvaient avoir quelques roupies, ils étaient réduits à l'état de serfs et attachés à là" glèbe. Dès lors, marchés conclus à coups de bâtons, amendes,

confiscations, statuts de police tout à l'avantage des hindous, la prison, la misère noire. Aucun contrôle dans la levée des taxes, pas de recours possible à la justice supérieure. Une révolte éclata, les oppresseurs eurent leurs biens ravagés, il y eut des massacres. Les Anglais intervinrent. Ils essayèrent d'améliorer le sort des indigènes, et leur créèrent, là où ils étaient la majorité, une administration nouvelle. Mais où prendre les fonctionnaires ? Les indigènes étaient trop primitifs pour de telles situations. Il fallut en revenir aux Hindous. Rien ne fut changé que les titres officiels donnés aux oppresseurs. Il y avait des cours de justice anglaises : mais pour de pauvres gens intimidés et sans appui, comment arriver jusqu'à elles ? Une nouvelle révolte allait éclater. Les luthériens se présentèrent, promirent leur protection à ceux qui se donneraient à eux. Quarante ou cinquante mille indigènes se laissèrent inscrire. Le gouvernement désapprouva cette espèce de marché qui pouvait amener des complications, mais les protestants avaient conquis sur les catholiques une terrible avance au Chota-Nagpore.

.Pour regagner le terrain perdu, il n'y avait qu'une ressource, se dévouer d'une façon plus pratique et plus immédiate au bien des opprimés : ce fut l'œuvre du Père Lievens. Doué d'une extraordinaire facilité pour les langues, il apprit très vite et à fond, le bengali, l'hindi, le mundari, l'ouraon. Puis il se lit initier aux lois et coutumes locales ; fouillis inextricable, mais qu'il parvint à débrouiller en moins d'un an. Alors sa grande (cuvre commença.

Il se fit devant les tribunaux locaux le défenseur de ses chrétiens. A la première plainte qui fut portée devant lui, il insti'uisit en personne le procès, se fît sa conviction, en appela à qui de droit et eut cause gagnée. Dès lors sa réputation fut laite : de tous les côtés on vint à lui. Sans interrompre ses prédications, ses catéchismes, ses courses, composant des cantiques, il devint le recours et le père des pauvres. Il n'était pas seul : d'autres missionnaires travaillaient près de lui. Mais il taillait tant de besogne à ses collaborateurs que.les.supérieuPS'finirent par s'inquiéter. Aurait-on jamais assez de moissonneurs pour tous les champs qu'il fauchait ? Le vide se faisait autour des protestants, et, pendant 7 ans, ce fut, au Chota-Nagpore comme

une marée montante de conversions. Gouvereions, il faut ie noter, achetées fort cher, au prix même de la vie de l'apôtre. En 1892, épuisé de. labeurs, de pauvreté, le Père Lievens revenait en Belgique où il ne tardait pas à mourrir. Mais il laissait derrière lui une œuvre nouvelle, èclose et épanouie avec une prodigieuse rapidité. De 1881 à 1894, le nombre des catholiques, dans le Bengale occidental avait monté de 16.000 61.312, plus 2.566 catéchumènes.

Depuis, les causes qui avaient amené ce mouvement de conversion ayant en partie disparu, le mouvement lui-même s'est ralenti. Mais il n'a pas cessé : à vrai dire, il s'est simplement déplacé. La partie de Chota-Nagpore où avait travaillé le P. Lievens, Rànchi, le Barwai, l,e Chéchari,. pays des Ouraons et des Mundaris, voit aujourd'hui fleurir une jeune chrétienté fervente et joyeuse dans sa pauvreté. Le pays n'est plus reconnaissable. Les cantiques ont remplacé les anciens . chaiits païens ; plus de danses immorales. Les idolâtres sont encore la majorité, et les protestants sont nombreux, mais la présence de trente ù quarante mille fervents catholiques a changé l'aspect moral (lu pays. L'idolâtrie elle-même ne s'affiche plus autant et certains sacrifices ne se font pkis en public.

Mais le pays actuel des conversions, c'est le Biru, au district de Lohardagga. Là, six missionnaires doivent suffire à administrer 3.000 néophytes et 25.000 catéchumènes. Un peu plus à l'ouest encore, la principauté du Jashpur réclame des missionnaires. Des Ouraons convertis ont été porter leur foi dans ce pays, et les indigènes maintenant demandent le baptême. Mouvement absolument désintéressé, car, à la première nouvelle que nombre de ses sujets voulaient passer au christianisme, le rajah entra en fureur: plusieurs néophytes furent jetés en prison et roués de coups. Ils ont tenu bon. Sur quoi le gouvernement anglais a rappelé le prince au respect des consciences. Dans un an ou deux, si Dieu donne des prêtres à ces braves gens, la mission du Bengale se sera augmentée de 40 à 50.000 Ouraons. Les dernières nouvelles nous apprennent que, du côté de Tongo, lo villages viennent de se déclarer chrétiens. En signe de renonciation à l'idolâtrie, ils ont coupé leurs tresses de cheveux consacrées au démon, et en ont rempli deux paniers.

200 CHAPITRE Vil

La mission du Bengale occidental, ouverte il y a 50 [ans avec quelques milliers seulement de catholiques, comptait, en 1904, 106.000 baptisés ou catéchumènes ; 419.705 l'année suivante; 126.529 en 1906, dont 44.759 catéchumènes. A lui seul, le Cliota-Nagpore entre dans ce total pour 102.097 adhérents, dont 58.702 baptisés et 43.395 catéchumènes. Et sans doute, il faudrait doubler ces chiffres si, à l'ardente propagande luthérienne, on pouvait opposer vingt missionnaires de plus. Mais quoi ! à elle seule la province de Belgique doit suffire à ses trois missions du Bengale, de Ceylan et du Congo ! C'est là surtout qu'il faudrait des prêtres indigènes. La jeune mission du ChotaNagporc ne tardera sans doute pas beaucoup à en fournir, car une école apostolique a été fondée à Ranchi, et donne de belles espérances. Mais encore et toujours, messis multa, opemrii autem pauci.

En 1888, le diocèse de Calcutta s'était encore augmenté d'une annexe importante. Le district de Darjeeling, au bas de l'Hymalaya, fut détaché du diocèse de Patna et donné aux Jésuites. On voulait un collège catholique dans ce sanatorium de l'Inde anglaise. Le Père Depelchin, qui avait déjà ouvert celui de Calcutta, puis fondé la mission du Zambèze, fut chargé d'organiser la maison nouvelle. Aujourd'hui Saint-Joseph de Darjeeling compte 196 élèves, tous européens, se préparant aux carrières civiles. A Kurséong, dans le même district, se trouve le théologat central de toutes les missions indiennes de la Compagnie.. Le philosophât est à Shembaganore, dans le Maduré.

Dans l'ensemble, le Bengale occidental compte 27 églises, 346 chapelles, 124 écoles avec 8.045 enfants, 1.419 élèves des écoles dominicales, deux grands collèges.

Le personnel se compose de 101 prêtres, 55 scolastiques 27 frères coadjuteurs, tous de là Compagnie : 34 frères des Ecoles chrétiennes, 158 religieuses.

Telle est, dans l'apostolat des Lides, au XIX*-' siècle, la part des Pères de la Compagnie de Jésiis. Tout bien pesé, et tenant compte des circonstances qui ont changé, leurs travaux, en somme, n'ont pas été inférieurs à ceux de leurs devanciers.

Jl reste énormément à faire, mais il a été beaucoup fait. Les œuvres d'éducation ont pris une extension que les anciennes missions n'avaient pas connue. Chose nouvelle aussi, des religieuses venues d'Europe ont pu organiser l'instruction des filles. Sur quelques points privilégiés, se sont manifestés des mouvements de conversions, qui ont pu consoler de longues années d'apparente stérilité. Maintenant donc, que la Belgique, la France, l'Allemagne, l'Italie, continuent à envoyer des hommes et de l'argent ; avec le régime de liberté intelligente dont l'Angleterre a le secret, le bien ne cessera pas de s'étendre ; et, si les hautes • castes se refusent à donner à l'Eglise autre chose que des recrues individuelles, séduites qu'elles sont par le rationalisme occidental, il restera toujours assez de castes plus humbles, chez lesquelles du moins l'obstacle à l'Evangile ne viendra pas de l'orgueil. .

Les pays Musulmans

CHAl'lTUE VI H

U» clemier groupe de inissions nous reste à visiter, celles des régions levantines et musulmanes. Arménie, Syrie, Egypte, toutes confiées aux Jésuites de la province, aujourd'hui dispersée, de Lyon.

Véritable Babel de races, de langues, de religions, à laquelle il ne manque même pas, ç.à et là, de vrais idolâtres, que cette Asie antérieure où l'Orient et l'Occident se touchent et se pénètrent. Les cultes s'y confondent avec les races, quitte à se morceler en des sectes sans fui.

Et d'abord les Musulmans, tous plus ou moins atteints de fanatisme : Turcs, Syriens, Egyptiens, Arabes, les Bédouins du désert et les Métualis du Liban. Puis certaines religions qui ne se rattachent que de loin à l'Islam et ne lui ont pris que certaines pratiques extérieures, comme celle des Druzes. Ensuite les chrétiens avec leurs rites multiples : — Grecs" se disant « orthodoxes » et relevant de Constantinople, et Grecs unis ou Melchites, soumis à Rome : — Arméniens monophysites et Arméniens catholiques : — Coptes monophysites et Coptes catholiques : — ' Syriens Jacobites, et Syriens unis ; — Nestoriens et Chaldéens, et entin les Maronites. Puis les groupements occidentaux, Latins, Russes, Protestants, Anglais, Allemands, Américains, et, pour conclure, les Juifs.

C'est dans ce milieu, le plus complexe qui soit au monde, que travaillent les missionnaires latins, eux aussi de toutes nations et de toutes robes.

206 CHAPITRE VIll

Des Musulmans, rien à attendre, on le saitj que de rares conversions individuelles. Là, comme aux Indes, ce que l'on peut l'aire, c'est en leur ouvrant assez larges les portes des collèges catholiques, se l'aire connaître et estimer, et, par suite, atténuer les haines séculaires. D'ici à longtemps, on ne pourra espérer autre chose. II en faut dire autant des Juifs. C'est donc avant tout sur l'élément chrétien qu'il faut agir : ,si possible, détacher du schisme et de l'hérésie aux cent nuances des âmes de bonne volonté ; par l'école, le collège, les œuvres de miséricorde, préparer de loin le retour à l'unité ; avec les maigres ressources de la charité catholique, abrité derrière le protectorat français, qui bientôt peut-être ne sera plus qu'un souvenir, lutter contre les millions des protestants et des Eusses; surtout préserver les catholiques de la contagion hérétique et rationaliste ; élever par la piété et la science le niveau du clergé oriental; fournir aux uniates des prêtres et des évoques dont la doctrine, la dignité de vie, le zèle, le dévouement à l'unité soient au niveau dé ce qu'on peut rêver de plus idéal ; promouvoir la foi de Pierre et la soumission à Rome ; et cela, sans froisser aucune susceptibilité de race ou de rite;' en respectant l'autonomie jalouse des églises orientales, et se souvenant toujours de la règle posée par Benoit XÏV : « Les prêtres latins sont envoyés en Orient par le siège apostolique, uniquement pour être les aides et les soutiens des patriarches et des évoques. » Tâche infiniment délicate, où l'on a plus souvent la préoccupation de ne pas làcher pied que la joie de conquérir, oii l'on éprouve des déboires dont le secret est réservé aux supérieurs seuls et qu'il importe de cacher au public. Franciscains, Capucins, Jésuites, Dominicains, Carmes, Lazaristes, Assomptionistes, ont chacun reçu de Rome leur citadelle à défendre, dans cette guerre de sièges et d'assauts. Ce que nous disons des Jésuites donnera une idée de ce que font les autres à côté d'eux.

Les Pères de la Compagnie, qui, sous l'ancien régime, travaiUèrent au Levant, furent en majeure partie des Français de la provuice de Lyon. L'alliance, un peu étrange, du Roi très Chrétien, descendant de saint Louis, avec le Sultan avait eu du moins ce bon résultat, qu'elle assurait aux missionnaires

une liberté relative. Entrés en Turquie sous le couvert des ambassadeurs d'Henri IV, les Jésuites purent y avoir un nombre assez considérable de postes. On les trouvait à Constantinople, en Anatolie, en Roumélie, en Arménie, en Mingrélie. D'autres allèrent, en Grimée, en Perse, en Syrie, en Egypte. Leurs stations les plus nombreuses étaient dans les îles de la mer Egée.

Nous n'avons pas à raconter leurs travaux. Dans la capitale de l'Empire ottoman, leur œuvre la plus chère, celle où ils rencontraient le moins d'opposition, était l'apostolat du bagne et des galères. Ils avaient aussi le soin des malades, et l'on a calculé qu'en deux siècles, 1583-1773, plus de cent de leurs missionnaires moururent de la peste. Ils étaient aussi prédicateurs, controversistes, écrivains : et, lorsque en 1816 l'épiscopat de Syrie demanda leur retour dans le Levant, il leur rendait ce précieux témoignage qu'ils « avaient porté le fardeau des missions avec amour et sollicitude, ne s'écartant en rien de la voie tracée par les instructions et décrets apostoliques et rendant ainsi d'éclatants services à l'église orfentale..., qu'ils inspiraient la dévotion, maintenaient la paix et la tranquillité, enrichissaient l'église orientale de nombreux et excellents livres traduits ou composés par eux, livres si utiles que les fidèles les conservaient encore comme un trésor. »

Leur disparition fut, en ces pays comme ailleurs, saluée par les ennemis de l'unité romaine-, à l'égal d'un triomphe. Les progrès de la foi en furent ralentis. Sur certains points, le catholicisme subit un mouvement de recul qui n'a pas encore été partout compensé. Du moins, là où s'exerçait l'influence française, on trouva aux Jésuites des successeurs, les Lazaristes, dont le seul défaut était le petit nombre.

Mais, dès qu'ils le purent, les Jésuites revinrent. En 1805, alors que, de Ja Compagnie, il ne subsistait que quelques maisons en Russie, ils réapparurent dans la mer Egée. A la suppression, quelques Pères sécularisés avaient pu rester à leur poste. L'un deux survivait encore, le P. Mortellaro. Il appela au secours, et deux Pères arrivèrent de Russie, à temps pour lui rendre otficiellement son titre de Jésuite et recevoir son dernier soupir. Us reprirent dans l'île de Tyne, puis dans celle de Syra,

208 CHAPITRE yiii

l'œuvre ù peine interrompue de leurs anciens. Ce l'ut l'origine des missions actuelles de la province de Sicile, dans l'Arcliipel. Ils y maintiennent le petit troupeau catholique perdu au milieu des Grecs. Et de même en Moravie : les Jésuites polonais de Galicie y ont quatre stations. Ceux de Venise ont un collège à Scutari, dans l'A-lbanie, en plein pays musulman, et quelques postes chez les catholiques de Dalmatie. Missions modestes dont toute l'iiistoire tiendrait en quelques colonnes de chiffres, la statistique des confessions entendues et des prédications.

Beaucoup plus importantes sont les œuvres de Syrie, d'Arménie et d'Egypte, confiées aux Pères de la province de Lyon.

En Syrie, l'initiative de leur retour vint des patriarches orientaux. Dès 1848, ù peine la Compagnie de Jésus était-elle reconstituée, que ces prélats réclamèrent' sa rentrée dans leurs églises, nous avons dit en quels termes louangeurs. Mais la requête était prématurée. Il fallait laisser aux Jésuites le temps de se réorganiser. On revint à la charge. Personne n'appuyait les suppliques avec plus d'instances que le préfet de la Propagande, le cardinal Mauro Capellari. L'heure ne paraissait pas encore venue d'y faire droit. Sur ces entrefaites, le cardinal devint pape. Aussitôt, Grégoire XVI, usant de son autorité, enjoignit aux Jésuites de répondre à l'appel du Liban (1831).

Peu après, les Pères Riccadonna et Planchet,avec le frère Henze, un Italien, un Français, un Allemand, arrivaient en Syrie et se mettaient à la disposition des prélats melcliites. Ceux-ci, pour commencer, voulaient leur faire prendre la direction d'un séminaire grec, à Aïn-ïras, près de Beyrouth. Ils trouvèrent une maison vide et en ruines. Des difficultés délicates surgirent. Les élèves ne venaient pas. Le clergé grec recruté parmi les moines, ne voyait pas l'utilité de l'œuvre, et jugeait très suffisante la formation reçue dans les couvents. Il fallait se tourner d'un autre côté. Le patriarche Maronite, un moment froissé de ce qu'on avait été d'abord aux Melcbites, pensait à rouvrir le

séminaire que les anciens Jésuites avaient dirigé pour sa nation de 1728 à 4773. Mais l'endroit était trop près d'Antouras où les Lazaristes venaient de fonder un collège, et le père .Riccadonna se récusa.

Que faire alors ? En ce temps là, le Liban était dans le plus complet désarroi. Méhemet-Â.li, en guerre avec lé Sultan, venait de s'emparer de la Syrie, qu'il devait retenir jusqu'en 1840. Parmi les émirs de la montagne, les uns tenaient pour l'Egypte, les autres pour la Turquie. Sur quoi, heureux de pêcher en eau trouble, les Druzes commençaient à massacrer les catholiques maronites, et les Maronites avaient leurs jours de revanche.

Or, du parti égyptien comme de l'autre, venaient aux missionnaires de pressantes invitations. L'émir Haïdar, qui tenait des Turcs son titre de caïmacan, et, au nom du Sultan, gouvernait ce qu'on appelait le territoire chrétien,, leur fondait la station de Bikfaya, sur le versant occidental du Liban, à quinze kilomètres à l'est de Beyrouth. En même temps, le grand émir Béchir, partisan de l'Egypte, naguère encore suzerain de toute la montagne, leur donnait, sur l'autre versant, au bord de la plaine, dans un faubourg de Zahlé, la résidence de Muallakah.

Cette double donation mit fin aux hésitations.

Immédiatement le travail des missions put commencer : courses sans tin à travers la montagne, prédications et retraites dans les villages. En 1839, on parvenait, non sans peine, à se fixer en pleine population musulmane, à Beyrouth, et, en 1844, on y ouvrait une école. En même temps, on explorait les régions de l'est. Le Hauran, tout au seuil du désert, était alors presque inconnu des Européens. Les Jésuites y trouvèrent une population chrétienne méprisée, maltraitée, asservie par les Druzes et les Bédouins, sans prêtres, sans autels, absolument ignorante de ses devoirs, et stupéfaite qu'on vint, au nom de Rome, la visiter de si loin.

Gela, c'était l'apostolat proprement dit, consolant en somme, malgré les croix nécessaires. Voici maintenant les missions délicates, j'allais dire compromettantes, où le zèle doit s'envelopper de diplomatie. Un jour la Propagande ordonna aux Jésuites de Syrie d'aller en Mésopotamie faire une- enquête sur les différends

survenus entre un délégué apostolique et le clergé, mettre la paix et faire accepter les décisions de Rome.

Une autre fois, il s'agit de soutenir contre les Turcs et les scliismatiques un évêque grec converti, et d'organiser la mission chaldéenne des Pères Dominicains. Tant qu'entin, le Père Planchet, instrument de la cour romaine en toutes ces négociations, se voit lui-même nommer délégué (18S0), puis est sacré évêque à Mossoul (1853), En 1859, il devait mourir assassiné aux environs d'Orfa, au moment où il se rendait à Rome.

La mission durait depuis une douzaine d'années déjà. Elle dépendait directement du R. P. Général. Le personnel se recrutait un peu dans toutes les provinces : il y avait des Français, des Italiens, un Polonais, un Hanovrien. L'heure vint d'assigner la Syrie à une province déterminée. Le choix s'imposait presque. La province de Lyon, au XVIP et au XV[IP siècle, avait été chargée de représenter la Compagnie dans le Levant. Il n'y avait qu'à renouer la tradition, et la mission de Syrie lui fut rendue (1843).

La décision eut un résultat considérable, qui dépassa la sphère des intérêts religieux. Depuis des siècles, la France était populaire au Liban. Elle résumait, pour les Orientaux, tout l'Occident catholique. Pourtant ce n'est pas sa langue qu'on parlait sur les ports et qu'on enseignait dans les écoles. La majorité des. missionnaires étant Franciscains d'Italie, avaient naturellement répandu l'usage de leur langue à eux, et c'est de l'italien que les marchands français eux-mêmes se servaient dans leurs transactions commerciales. Mais bientôt tout changea. Dans l'école de Beyrouth d'abord, puis dans les autres écoles qui allaient se multiplier au Liban, le français fut introduit. Il devint la langue officielle de l'enseignement, et même la langue usuelle dans toute la population europénne. Avec l'extension des œuvres catholiques de bienfaisance, rien ne pouvait contribuer davantage à augmenter l'influence française en Syrie.

De plus, cette même année 1843, on ouvrit enfin le séminaire indigène tant rêvé, et pour lequel surtout on était venu au Liban. C'était à Gliazir, dans un vieux palais abandonné, acheté à un émir de la montagne.

Le moment était propice. La paix venait d'être rétablie entre

Turcs et Egyptiens ; les Turcs, sérieusement avertis par la France, ne molestaient plus autant les chrétiens; les Druzes avaient cessé de terroriser le Liban. Donc, au mois d'août, le Séminaire anewta/ Saint François Xavier s'ouvrait plus que modestement avec... 2 élèves. L'année se termina avec 2S.

Mais la variété compensait le nombre. Tous les rites étaient représentés. Dès le début donc s'affirmait le caractère de ce nouvel établissement. II n'était exclusif d'aucune des formes légitimes du catholicisme oriental. Toutes les églises, en communion avec Rome, pouvaient y envoyer leurs sujets. Il subsistait à côté des séminaires diocésains, se réservant à une élite, se donnant la tâche de préparer, pour les divers groupes, des prêtres mieux instruits, formés plus à fond, plus fidèles au centre de l'unité. Par ailleurs les élèves demeuraient attachés à leurs rites respectifs. On les instruisait, chaque catégorie à part, de tout ce qui concernait la langue, les usages, l'histoire, la liturgie de leur église. Ghazir, dès lors, devint un centre religieux important. Aux élèves ecclésiastiques recrutés dans les couvents maronites et grecs, s'adjoignirent des laïques, enfants des meilleures familles libanaises et européennes. Un moment vint où collège et séminaire furent séparés, — sauf pour les classes, — . et eurent chacun leur vie distincte.. En 18S9, on avait 80 séminaristes et '120 collégiens. Déjà de jeunes prêtres orientaux sortaient de Ghazir solidement formés, et se donnaient aux travaux apostoliques sous la direction de leurs anciens maîtres. A mesure que la mission étendait son champ d'action, les œuvres s'organisaient. En 1886, on essaya une société de catéchistes et de maîtres d'école, les Xavériens, dont malheureusement l'existence fut éphémère. Celle des maîtresses indigènes, les Mariamettes, fut plus durable. Elle subsiste toujours, fait un bien profond dans la population chrétienne . et donne l'enseignement à près de 3500 enfants.

Dans le même temps, des résidences nouvelles étaient ouvertes à Zahlé (1853), à Saïda, l'ancienne Sidon (1857), à Deir el Qamar. Le besoin de lutter pied à pied avec les protestants amenait toujours en premier lieu la fondation d'une école. On pouvait se c-roire à l'aurore d'une période de paix et de progrès. Les Turcs avaient combattu auprès des Français en Grimée. La

défaite des Russes était un peu celle de tous les schismes d'Orient. Le prestige de la France catholique avait grandi. Le Sultan promettait égalité de justice pour tous, sans distinction de culte. Nous savons maintenant ce que cachaient ces beaux dehors. La guerre de Grimée s'était terminée en 1856. En 1860 éclataient les massacres de Syrie, réponse des musulmans purs aux concessions libérales de Constantinople.

Donc, guerre sainte préparée dans l'ombre, prédications fanatiques dans les mosquées, désorganisation savante du Liban, *excitation des vieilles haines druzes contre les Maronites, et le reste qu'on a cent fois raconté.

Le 17 avril 1860, un incendie dévorait le couvent maronite de Deir el Qamar. Ce fut le signal des massacres. Le mouvement, méthodiquement organisé à Damas par le gouverneur, le chef rehgieux des Musulmans, les notables et un délégué de Beyrouth, se propagea dans tout le Liban. A la longue liste des martyrs, les Jésuites eurent l'honneur de fournir leur contingent. Le 18 juin, étaient tués à Zahlé le père Billotet et les frères Bonacina, Maksoud, Elias Jonas, et, le 21, à Deir el Qamar, le frère Haïdar-Habéiche. Beaucoup d'autres victimes avaient succombé auprès d'eux. A Beyrouth même, on était loin d'être en sécurité. Pas de nuit, oii, de la ville, on ne vît flamber quelque village de la montagne. Tous les chemins déversaient sur la côte des flots de fuyards. Près de 8.000 chrétiens avaient péri déjà, 360 villages étaient détruits, S60 églises renversées, 42 couvents brûlés, 22 écoles en ruines. Persécution religieuse s'il en fut jamais, et nous espérons qu'un jour le Saint Siège reconnaîtra officiellement le titre de martyrs que nous ne pouvons nous empêcher de donner à ceux qui périrent en ces tristes journées.

Mais ce n'était encore que le premier acte de la tragédie. Le second devait se jouer à Damas, trois mois plus tard. Le 9 juillet, au bruit des fanfares de la garnison turque, regorgement en masse des chrétiens commença. Il dura trois jours, et c'est à la lettre que le sang coulait dans les rues. 8.500 personnes, 4 prélats, 50 prêtres syriens, tous les Franciscains furent tués ; 3.800 maisons détruites et 2 églises rasées. On sait la suite, l'intervention généreuse d'Abd-el-Eader et de ses

Algériens, l'arrêt du carnage, l'entrée en scène des troupes françaises, les appels à la charité, l'action des diplomates, les inconséquences de la politique, les indemnités et le reste.

Il fallait maintenant réparer le désastre et relever les ruines. Des comités de secours furent organisés, à la tête desquels, nous trouvons l'abbé Lavigerie. La connaissance que les missionnaires avaient du Liban faisait d'eux les intermédiaires nécessaires entre les victimes et la charité. La maison des Jésuites, à Beyrouth, né désemplissait pas de malheureux venant chercher du pain. Le père Badour surtout passait toute la journée à recevoir les réfugiés, à examiner leurs requêtes et à les transmettre à qui de droit, avec motif à l'appui. Il visitait les caravansérails où ils s'entassaient. Il y fallait une certaine intrépidité, car l'exaltation des Turcs n'était pas tombée, et plus d'une fois le sabre des soldats se leva sur sa tète.

Ces événements furent pour la mission l'origine de charges nouvelles. Avec l'argent recueilli par l'œuvre des Ecoles d'Orient, des orphelinats furent ouverts, et les Jésuites eurent les leurs à Malacqa, à Saïda, à Beyrouth. Ce fut aussi le point de départ d'un accroissement dans l'influence française au Levant : l'apostolat devait longtemps et largement en profiter.

Dans le même temps, les Jésuites de la province de Lyon travaillaient encore en Algérie.

On sait quelle lamentable erreur a longtemps présidé à la colonisation de cette France africaine.

C'était chose entendue, et même chez les meilleurs, que la religion n'y devait être pour rien. A tout prix il fallait éviter le prosélytisme et tout ce qui pouvait ressembler au désir de christianiser les indigènes. Le gouvernement de la Restauration, s'il eût duré, eût-il été aussi pusillanime ? Le programme des premiers conquérants comportait pour les indigènes la pleine liberté du passage à la vraie foi. Mais le renversement de la monarchie fut le triomphe de la libre-pensée, et l'on eut en Algérie ce spectacle bizarre d'une autorité conquérante nomi-

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nalement chrétienne, et qui faisait tout pour humilier devant les vaincus la religion du vainqueur, l'amoindrir, la rendre impuissante. Elle n'avait de faveurs que pour l'Islam. A quoi il faut ajouter l'impiété des colons, officiers, magistrats, qui scandalisait si fort les Arabes, religieux jusque dans leurs erreurs.

En conséquence, lorsque l'évêché d'Alger fut fondé, il fut interdit au saint et zélé Mgr Dupuch (1838-1846) de s'occuper des Algériens ; les Européens devaient lui suffire. Grande stupeur et grande colère du gouvernement, quand il apprit qu'à Constantine, des Arabes venaient aux offices, chantaient des cantiques, applaudissaient à la lecture de l'Evangile. Un prêtre syrien parlant arabe débarqua à Alger. Il fut immédiatement arrêté et contraint de repartir. On imprimait un catéchisme en arabe, il fut interdit. Sous l'épiscopat de Mgr Pavy (1846-1866), cette absurde politique ne changea pas d'une ligne. Mgr Lavigerie (1867-1893) aura beau remuer ciel et terre, multiplier les démarches, il n'ébranlera qu'à peine ce bloc d'indifférence et de mauvais vouloir.

Les Jésuites furent en Algérie parmi les ouvriers de la première heure. Dès 1840, Mgr Dupuch leur confiait un petit orphelinat qu'il avait créé l'année précédente dans sa maison de campagne. Ce n'était pas les orphelins qui manquaient en Algérie, mais l'argent pour les entretenir. Le Père Brumauld estima qu'il fallait passer outre, élargir l'œuvre et se confier en Dieu. Donc, à six kilomètres au sud-ouest de la ville, il acheta l'ancienne maison de bains des deys d'Alger avec cent cinquante hectares de terre autour, et y transporta son petit monde. Il eut bientôt 150, 200 enfants ; il en avait 250 en 1848. L'endroit s'appelait Ben-Aknoun.

L'œuvre était populaire ; le Père, connu dans toute la ville. De café en café, il allait mendiant pour ses pensionnaires, faisant rafle des dessertes dans les hôtels, ramenant les gamins trouvés au coin des rues, sans père ni mère, déguenillés, malingres, vicieux. Avec de la patience, il les décrassait, moralisait, instruisait. Il leur donnait un métier. Le maréchal Bugeaud l'aimait, lui et son œuvre ; il l'aimait sans se douter qu'il fût Jésuite, et il ne l'aima pas moins quand il le sut. «Qu'il soit le diable, s'il le veut, s'écria-t-il, quand on vint lui révéler

l'affreux secret, il t'ait le bien en Algérie, que puis-je lui demander davantage ? Il sera toujours mon ami. »

Lui-même, en 4844, amena quelques Arahes au missionnaire : a Ce sont des orphelins ramassés sur le champ de bataille, lui dit-il ; élevez-les et tâchez d'en faire des chrétiens. Si vous réussissez, ceux-là du moins ne retourneront pas dans la brousse pour nous f.... des coups de fusil. » . L'orphelinat fut bientôt admirablement organisé. Les enfants étaient répartis en escouades, sous la direction d'une trentaine de frères, jardiniers, pépiniéristes, laboureurs, cordonniers, tailleurs, peintres, sculpteurs, horlogers. On eut une forge, une menuiserie, une boulangerie, un moulin.

Puis le directeur se demanda si l'on ne pourrait pas entrer en relations avec les indigènes. Ben-Aknoun était sur la route de Blidah. Il fit ouvrir en face de l'orphelinat une sorte de café pour les Arabes, avec salle pour les hommes et hangar pour les bêtes. A droite, une école; au-dessus, des appartements pour les Pères. C'était une véritable zaouia, avec des marabouts chrétiens, un point de rencontre excellent entre Français et indigènes, un terrain neutre où le fanatisme ne pouvait 'que s'éteindre au lieu de s'enflammer.

Les uns après les autres, tous les gouverneurs d'Algérie, aimèrent et protégèrent l'œuvre du Père Brumauld, Pélissier le duc d'Aumale, Mac-Mahon, l'amiral de Gueydon, le général Chanzy. Un jour, émerveillé des résultats obtenus, le général d'Hautpoul pressa le Père de fonder un, nouvel orphelinat. Il y avait déjà 500 enfants à Ben-Aknoun, on pouvait essaimer. Le Père ne se fit pas prier ; un traité fut conclu entre les Jésuites et le gouvernement, et peu après un étabUssement nouveau s'ouvrait plus au sud, à Bouflfarik,

Mais déjà le fondateur se demandait si l'on continuerait longtemps ainsi à recueillir sur place beaucoup d'orphelins. L'Algérie s'organisait, les émigrés s'acclimataient, la mortalité ne pouvait que diminuer, et, par suite, le nombre des enfants abandonnés. Pourquoi . ne pas envoyer des orphelins de France ? Ils formeraient' un excellent noyau de colons. L'idée fut goûtée, et les hôpitaux de Paris déversèrent sur l'Agérie 200 enfants trouvés ou fils d'indigents (4853). .

246 CHAPITRE VIll

En même temps, les Pères fondaient des collèges et des résidences, à Alger, Oran, Gonstantine. C'était pour les Européens. Mais les indigènes, ne pourrait-on enfin les aborder ? En 1849, Mgr Pavy avait envoyé le P. Schembri étudier les tribus des environs de Sétif. Le Père s'installa près d'elles €t gagna leur confiance. C'en fut assez, l'administration exigea son rappel. L'évèque alors sollicita du gouvernement une autorisation positive d'ouvrir la mission indigène avec le secours des Jésuites. La réponse ne vint pas, et comme, las d'attendre, il allait de l'avant, et chargeait les Lazaristes de son grand séminaire d'instruire une vingtaine de vagabonds arabes, on les dénonça à Paris pour détournement de mineurs.

Nous n'écrivons pas l'histoire religieuse de l'Algérie :. seuls les Jésuites nous occupent ici, sans quoi, nous en aurions long à dire sur ce chapitre. Tandis que les Algériens reprochaient aux Français d'être sans foi, et de ne pas prier, qu'ils applaudissaient, quand, une fois par hasard, le christianisme parvenait à s'afficher, l'administration fondait des écoles musulmanes, un général faisait en chaire, dans une mosquée, l'éloge de l'Islam, on prêtait un vaisseau pour les pèlerins de la Mecque, on interdisait aux religieuses d'accrocher à la muraille un crucifix, dans leur hôpital arabe. De jeunes prêtres, au grand séminaire, s'étaient groupés en un « Cénacle «, pour se consacrer à la conversion des indigènes: ordre, leur fut donné de se dissoudre (18S5). Une seule ressource restait, prier. Donc, en 1857, le Père Ducat fonda l'association de N. D. d'Afrique, qui, dix ans après, comptait 80.000 enrôlés, et dont le mot d'ordre était celui du Sacré-Cœur : « Fiat unum ovile et unus pastor ».

Enfin on put croire que les autorités allaient se relâcher de leur inconcevable rigueur.

Depuis 1864, les Jésuites remplissaient les fonctions de curés et d'aumôniers militaires au Fort Napoléon, aujourd'hui Fort National, en Kabylie. De là, ils rayonnaient dans les environs et faisaient connaissance avec les tribus. Le P. Greuzat y fut bien vite populaire. Sa porte était toujours ouverte, et Dieu sait ce qui défila chez lui de misère, de malpropreté et de vice. A une trentaine d'enfants, il donnait des leçons de français. Deux ou trois villages allèrent jusqu'à lui offrir droit de cité.

Quelques jeunes gens, plus instruits, fils de marabouts, songeaient même à se convertir. Mais l'heure n'était pas venue : par prudence, à toutes leurs instances, le Père fit la sourde oreille.

Pouvait-on dire maintenant que l'action des missionnaires excitait le fanatisme ? Le Père et son sacristain, le « ctian frère », comme disaient les indigènes, pour l'avoir entendu appeler « cher frère », s'étaient presque faits Kabyles. On leur offrait des terrains. Un village demandait que le Jésuite vint dans sa mosquée, apprendre aux enfants le « droit chemin ». Il n'y avait, semblait-il, qu'à laisser faire. Devenus chrétiens, ces braves gens n'en seraient que plus Français. Mais non, les Jésuites furent dénoncés pour attentats à la liberté de conscience ! Sur quoi, interdiction de visiter les malades, ^ sous couleur de charité ». L'administration fit proclamer dans les tribus, qu'elle n'était pour rien dans les agissements des Jésuites. Bref, il fallut cesser de voir les Kabyles et se renfermer strictement dans le ministère de curé des Français.

Que fut le résultat de cette politique? En 1874, les Kabyles se révoltèrent. Or, à la tête des insurgés, marchaient les anciens élèves de l'école laïque et neutre des arts et métiers de Fort National. Ils se battaient au chant de la Marseillaise. On leur avait appris le français et les sciences, mais non pas à aimer la France. Après avoir, pendant 40 ans, ménagé l'Islam et caressé les Musulmans, voilà le fruit qu'on recueillait.

Faute d'autant plus grave dans, le cas présent, que les habitants de la grande Kabylie, détestaient les Arabes, leurs vainqueurs et oppresseurs d'autrefois. De l'Islam, ils n'avaient qu'un vernis superficiel. La révolte fut réprimée ; mais, comme pour bien établir qu'on ignorait tout du pays et des indigènes, on leur imposa pour code le Coran qu'ils n'avaient jamais accepté, et, pour langue officielle, l'arabe qu'ils ne parlaient pas.

En ce temps là, Mgr Lavigerie était archevêque d'Alger. Tout le monde sait' quelle énergie il mit à triompher des entraves administratives. Nous n'avons pas à résumer ici cette belle histoire. Disons seulement qu'à plusieurs reprises Dieu intervint pour forcer les hommes à entr'ouvrir au moins les barrières si obtinément fermées.

Un jour c'était le choléra, un autre jour la sécheresse, la

famine, les sauterelles,, la misère. Une année, plus de 70.000 Algériens étaient morts de l'épidémie, un cinquième de la population. Il fallut organiser la charité. L'évêque recueillit à lui seul plus de 1800 orphelins.il prétendait bien, en se chargeant d'eux, les élever de telle sorte qu'ils pussent opter en" connaissance de cause entre les deux religions. C'était pousser très loin le respect de la liberté de conscience. On cria qu'il la violait. L'évêque avait contre lui le gouverneur de la colonie, Mac-Mahon ; il avait pour lui la population, le bon sens et le droit. Cette fois le droit l'emporta. Napoléon lïl reconnut en principe la liberté de l'apostolat.

La conséquence fut la transformation de Ben-Aknoun. L'archevêque loua aux Jésuites leur établissement, y installa ses orphelins indigènes, et laissa la direction spirituelle et morale aux Pères Dugat et Creuzat.

En même temps, il confiait aux Pères une mission délicate. Pie IX l'avait ' nommé délégué apostolique du Sahara et du Soudan (1868). Là-bas, dans les profondeurs du désert, chez les tribus insoumises, on ne se heurterait plus sans doute à l'intolérance administrative. Mais il lui fallait des hommes. La société des Pères Blancs fut fondée. Pour former les nouveaux apôtres à la vie de religieux et de missionnaires, il demanda aux Jésuites un maître des novices, l,e Père Terrasse. D'autres se mettaient à sa disposition pour explorer la lisière du désert. Le P. Rocher fut nommé curé de Laghouat, point extrême occupé par nos troupes. Le P. Olivier, son compagnon, tenait école pour les indigènes, soignait les malades et nouait des relations avec les tribus sahariennes. En 1851, il envoyait son rapport à l'archevêque. Tout faisait présager, disait-il, de la part des Touaregs, des Peuls, des Beni-Mzab un bon accueil. Sur quoi, fin 1872, les premiers Pères Blancs partirent. Quant aux Jésuites, leur mission temporaire était achevée; ils se retirèrent. L'Eglise du Sahara était fondée.

Cependant on venait de reprendre la mission de Kabylie. La leçon donnée par l'insurrection de 1871 avait été comprise, en partie du moins. Les catholiques étaient au pouvoir. Le gouverneur d'Algérie, vice-amiral comte de Gueydon, après avoir protégé les missions sur toutes les plages. du monde,

entendait. bien les protéger aussi enAl'rique. Autour de lui, on se rendait compte qu'il fallait gagner la confiance des indigènes, et, pour cela, ne pas s'isoler d'eux, se mêler un peu à leur vie.L'évêque obtint que ses missionnaires. Pères Blancs et Jésuites, pussent se fixer dans les tribus et ouvrir des écoles. Les Jésuites n'avaient pas été oubliés par les Kabyles. A la nouvelle qu'ils allaient revenir, on les invita dans quinze ou seize villages ; ils ne purent répondre à l'appel que des Beni-Fraouçen, et des Beni-Yeuni. Malheureusement l'amiral de Gueydon ne resta pas longtemps en charge. Lui parti, l'administration reprit ses traditions de tracasseries, de prudence étroite, de défiance à l'égard de l'Évangile. Une fois de plus, les missionnaires durent se renfermer dans un cercle étroit d'œuvres temporelles et neutres, écoles et dispensaires. Une chose pourtant restait acquise, les marabouts français avaient la confiance, le respect, l'amour des tribus. Gela dura sept à huit ans.

Mais les jours de la mission étaient comptés. On était en 1880. En ce temps là, le gouvernement violait le domicile des religieux, crochetait leurs portes, les jetait sur le pavé. Le l"'" septembre, à Alger, à Constantine, à Oran, la police vint constater que les Jésuites n'avaient pas attendu la violence officielle : ils s'étaient dispersés spontanément.' L'orphelinat de Bouffarik n'existait plus depuis 1872, l'administration n'ayant pas alors jugé à propos de renouveler le traité passé avec les Jésuites. Quant à celui de Ben-Aknoun, il fut fermé et vendu. On ne tarda pas à apprendre que le véritable acquéreur, dissimulé derrière un intermédiaire, était l'Etat lui-même. La maison de du Père Brumauld devenait succursale du lycée d'Alger.

Restaient les écoles de Kabylie. On s'y trouvait dans une délicate situation. L'action des Pères était arrivée à ce résultat que, rien qu'à Djeraa-Sahridj, chez les Beni-Frounçen, sur 140 élèves, 80 n'attendaient qu'un peu de liberté pour se faire baptiser. Plusieurs, pour suivre l'attrait de la grâce, allèrent jusqu'à s'expatrier. Soudain survint un de ces incidents fâcheux qui, la mauvaise foi aidant, sont inévitables,, dès qu'on travaille à soustraire des âmes au démon. Une femme indigène avait confié son enfant aux missionnaires. Au bout de quelque temps, elle le réclama, prétendant n'avoir jamais donné son consen-

tement ; les missionnaires le lui avaient enlevé. Sur quoi, clameurs dans le clan radical. Les Jésuites, accusés de détournement de mineurs, étaient menacés de peines graves. Dans ces conditions, persuadés qu'il n'y avait pas pour eux de justice à attendre, ils se retirèrent (1881), allant porter ailleurs un zèle qui, là du moins, s'il était contrecarré, ne le serait que- par des infidèles.

Cette destruction des œuvres algériennes, conséquence des expulsions de France, coïncidait avec le moment où la mission de la Nouvelle Orléans, détachée de la province de Lyon, se constituait en groupe autonome. Aux missionnaires ainsi rendus à eux-mêmes, on ne fut pas embarrassé pour trouver du travail. Les cadres de la mission de Syrie furent renforcés, le corps professoral de Beyrouth mis au grand complet ; l'orphelinat agricole de Tanaïl, au Liban, hérita des meilleurs ouvriers, pères et frères, de Ben-Aknoun, ainsi que de son plus cher trésor, l'image de N. D. de Gonsolata. Puis des champs nouveaux s'ouvrirent. La France invitait ceux qu'elle expulsait à s'occuper du Hauran. Mais déjà en 1879, Léon XIII avait envoyé des Jésuites en Egypte ; en 1881, il leur imposait de surcroît une mission en Arménie.

Ce sont toutes ces œuvres nouvelles qu'il nous faut maintenant parcourir. Commençons par l'Egypte.

C'est encore d'un séminaire indigène qu'il s'agissait en 1879. La communauté copte catholique était bien réduite alors,, presque insignifiante. Eglise intéressante pourtant et qui se rattachait aux origines les plus vénérables. Elle pouvait se réclamer de saint Athanase et de saint Cyrille, d'Origène, et de Clément, des grands docteurs, des grands martyrs, des grands anachorètes. De la florissante chrétienté égyptienne, dont l'histoire, pendant cinq ou six siècles, se mêle intimement à l'histoire générale de l'Eglise, que restait-il ? Un patriarcat qui remontait en ligne directe jusqu'à saint Marc, mais tombé dans l'hérésie monophysite ; un épiscopat figé dans l'insouciance, depuis des siècles condamné à l'inertie par la domination mu sul-

mane; des couvents dans le désert, asiles d'ignorance; une population d'environ 500.000 âmes dont la vie chrétienne était comme pétrie de superstition, guère différente en somme des Mahométans leurs maîtres et voisins. Quant aux catholiques, les seuls qui conservassent l'antique tradition aléxandrine de l'union à Rome, ils étaient quelques milliers, épars le long du Nil, du Caire à Assouan. Une partie d'entre eux était confiée aux Pères Franciscains.

Au XVII" .siècle, des Jésuites français les avaient évangélisés (1687). La misère morale qu'ils purent constater dépassait tout ce qu'ils avaient prévu. Ils eurent un moment de découragement. Ils se mirent à l'œuvre pourtant, cherchant les chrétiens pour les instruire, et découvrant par surcroit l'ancienne Egypte des Pharaons. Chez les uniates, ils purent ramener l'usage des sacrements ; ils essayèrent de discuter avec les moines dans les couvents, de.ramener quelques hérétiques à la foi romaine. Mais la plupart du temps, ils se heurtèrentà ce préjugé, qu'on n'était orthodoxe qu'à la condition d'anathématiser le concile de Chalcédoine.

Les Jésuites disparurent ; la nation copte continua à s'enliser dans son isolement et son apathie. Les catholiques n'échappaient guère à la langueur universelle. Leur clergé se mourait d'épuisement. Recrutement à peu près nul. Il n'y avait de vaillant que six ou sept anciens élèves de la Propagande. Dans cette détresse, Léon XIII enjoignit au Père Général, le R. P. Beckx de fonder au Caire un séminaire copte.

La maison s'ouvrait peu après avec 12 élèves. Pour lui fournir quelques ressources, on permit aux Pères de recevoir en même temps des élevés laïques dont la pension serait appliquée à l'entretien des séminaristes. Dans le même temps, pour profiter d'une occasion exceptionnelle, et sans trop savoir encore ce qu'on en ferait, on acheta un grand terrain à Alexandrie.

Le séminaire de la Sainte Famille fonctionnait déjà depuis trois ans, quand éclata la crise égyptienne. Tout faisait craindre une explosion de fanatisme musulman et des tueries analogues à celles du Liban et de Damas. Par prudence, la maison fut fermée, et les élèves évacués sur Beyrouth. Peu après l'Angleterre entrait en scène, Alexandrie était bombardée ; les insurgés incendiaient les quartiers européens ; les massacres commençaient, dans lesquels les Jésuites se virent à deux doigts de

la mort. Puis, insurrection d'Arabi Pacha. Quand la paix revint, parmi les ruines accumulées, il y avait le beau collège des Lazaristes d'Alexandrie. Les anciens directeurs renonçaient à le relever. Les Jésuites alors résolurent d'utiliser le terrain qu'ils avaient acheté, et ils y ouvrirent une maison d'éducation.

Ils s'étaient fait leur expérience de l'Egypte. Ils comprenaient que le Caire et Alexandrie étaient séparés par un antagonisme profond. Il fallait renoncer à voir les enfants d'une ville fréquenter le collège de l'autre. De plus les besoins étaient différents : le Caire exigeait dans l'instruction quelque chose de plus égyptien, et Alexandrie quelque chose de plus français Ce n'était donc pas seulement un collège que réclamaient les catholiques : il en fallait deux. Saint François Xavier d'Alexandrie eut son programme d'études, analogue à celui des maisons de France : la Sainte Famille du Caire, ses cours d'arabes et son baccalauréat égyptien ; les deux établissements contribuant pour leur large part à sauver ([uelque chose en Egypte de l'influence française, si fortement battue en brèche par l'Angleterre.

En 1887, on commença à s'occuper directement des missions de campagne. Il s'agissait de porter un peu de sève chrétienne aux fellahs catholiques épars dans la vallée du Nil, et, si la chose était possible, de faire quelques recrues parmi les Coptes séparés. Une résidence fut donc créée à Minieh, 250 kilomètres au sud du Caire, et, de là, les Pères se mirent à aller de village en village, prêchant et catéchisant, fondant des écoles, initiant les prêtres revenus de Beyrouth à la vie de curé et de missionnaire. Bientôt on trouva ce jeune clergé si bien fait à son ministère, que Léon XIII s'en servit pour créer la hiérarchie copte unie. Trois jeunes prêtres, — le plus âgé avait trente ans — furent faits évoques, et l'un d'eux, Mgr Cyrille Macaire, est aujourd'hui patriarche de sa nation. L'église égyptienne se réorganisait donc. Les petits séminaristes de la Sainte Famille continuaient à aller faire leur grand séminaire à Beyrouth. D'autres faisaient toutes leurs études au séminaire diocésain de Tahta, et en sortaient, curés plus pieux peut être que savants, mais en mesure de rendre immédiatement les services les plus indispensables.

C'est que, depuis une dizaine d'années, un mouvement notable

s'était manifesté vers l'unité, chez les Coptes de la haute Egypte. Des villages entiers s'offraient à quitter l'erreur. II y en aurait eu bien plus encore si l'on avait eu plus de prêtres à leur donner, et plus d'écoles. Voilà 20 ans, on ne comptait guère plus de 4 à 5.000 coptes unis : en 1902 on avait enregistré déjà 11.190 retours. En 1905, le nombre des uniates était de 20.000, dont les quatre cinquièmes, provenaient de conversions.

Les origines de .cet ébranlement sont curieuses. Le protestantisme avait essayé de s'annexer les Coptes. De là, des écoles, des temples, des dispensaires, des hôpitaux. Le résultat le plus clair de cette agitation fut que la population chrétienne des bords du Nil sortit de son immobilité séculaire. Les erreurs monophysites furent ébranlées. On se familiarisa avec certaines idées jusque là tenues pour hérétiques. Bref le terrain se déblaya. En dépit des apparences, ce ne fut pas au profit des protestants. Ils ont beaucoup d'élèves, et assez peu d'adeptes. Il est vrai que le clergé schismatique ne refuse pas défrayer avec eux : on fait assaut de bon procédés. Le même local sert parfois aux deux cultes. On voit de nouveaux mariés recevoir, dans la même église, la bénédiction nuptiale des protestants, puis des schismatiques. Pour lui, le paysan égyptien se défie, de ces étrangers et de leurs sectes multiples. Il ne voit pas le signe de la vérité dans ces divergences doctrinales. Le culte, le dogme des protestants, choquent trop de traditions séculaires. Il n'en va pas tout à fait de même du rite copte catholique. La question des deux natures et de la personne unique de Jésus-Christ, le dépasse un peu. Mais il retrouve chez les uniates, avec les mêmes apparences nationales, plus de piété, plus de zèle, plus de dévouement. Il est touché de voir les prêtres latins s'astreindre à garder certains de ses usages, comme les jeûnes fréquents et prolongés. Enfin il y a. là aussi un patriarche et des évêques qui vont, viennent, se montrent, prêchent, visitent, officient, sont traités par le gouvernement avec tous les égards et tous les honneurs officiels.

La conversion des Coptes, si elle continue et s'accentue encore, surtout si, pour la soutenir, on parvient à multiplier les prêtres, pourrait avoir d'heureuses conséquences. Elle aurait son retentissement en Abyssinie, qui reconnaît encore une cer-

taine suprématie chez le patriarche hérétique d'Alexandrie ; elle faciliterait l'évangélisation du Soudan, permettant d'y envoyer des prêtres moins suspects que les missioimaires européens. Mais pas de conversions sans écoles mutipliées. Tout village qui veut rentrer dans l'unité réclame un prêtre et une église, à tout le moins une école. Hélas! il faut des fonds pour payer les maîtres et soutenir la concurrence protestante. Il faudrait avoir des locaux un peu moins misérables, autre chose qu'une écurie ou un corridor. Il faudrait pouvoir subvenir à l'entretien des prêtres. Quelque frugale que soit leur vie, c'est peu de n'avoir pour vivre que des honoraires de messe à 1 f . 25, alors que depuis deux ou trois ans le prix des denrées va se quadruplant, se quintuplant. Aussi les vocations se font rares dans les séminaires. Les parents ne consentent plus à laisser partir leur enfant, disant que plus tard il mourra de faim. Que sera donc l'avenir ? Que deviendront ces villages nombreux qui demandent encore à passer au catholicisme et que les évêques se refusent à incrire parce qu'ils n'ont ni curé à leur donner ni église à leur bâtir, et cela précisément à l'heure où les Coptes séparés, se réveillent, se réorganisent, fondent des écoles, empruntent aux protestants leurs méthodes, préparent des prêtres moins apathiques, plus actifs, mieux instruits? Le temps des grandes conversions est-il fini ? Il reste cependant beaucoup à faire pour organiser, affermir les nouvelles chrétientés et glaner à côté.

Mais voici qui est plus consolant. Les Coptes séparés avaient, à l'instar des protestants, constitué des comités pour recueillir des cotisations, fonder des écoles, payer les maîtres. De leur côté, les principaux membres catholiques de la nation ont compris le sérieux et l'importance de l'œuvre des Pères. Les idées d'apostolat s'éveillent chez les laïques : les uns adoptent des écoles, les autres veulent contribuer à la construction d'une église. Tout cela est bon signe...

Pour eux, les Pères surveillent les 43 écoles qui sont à leur charge. « C'est, disent-ils, notre œuvre principale et la plus efficace. » Œuvre fatigante, car telle de ces écoles est à 200, 250 kilomètres de Minieh, la résidence centrale. Ils y reçoivent des enfants de tout rite et jusqu'à des musulmans. Ils donnent

autant de retraites et de missions que le leur permettent leurs forces. Ils visitent les villages dénués de prêtres ou les usines de sucreries éparses dans la province. Six prêtres sont occupés à ce laborieux ministère.

Quant aux deux collèges, avec leurs œuvres annexes, ils absorbent un personnel aussi nombreux que les maisons similaires de France, 50 prêtres, 15 scolastiques, 17 frères. S* François Xavier d'Alexandrie a 150 élèves et celui du Caire 450. Il n'est peut-être pas inutile de le noter, les Jésuites français, dans leur œuvre d'éducation, ne trouvent chez les autorités anglaises que confiance et encouragement.

Léon XIII avait envoyé la Compagnie en Egypte l'année qui précéda les expulsions de 1880. L'année qui suivit, il l'envoya en Arménie.

Un jour qu'il recevait en audience le supérieur de Syrie, le Pape lui dit sans préambule : « Aimez-vous l'Arménie ? m — Et le Père, un peu surpris^ mais qui entrevoyait de quoi il s'agissait, de répondre : « Sans doute, Saint Père, mais l'Arménie est loin de Beyrouth. Il y aurait là deux nouvelles langues' à apprendre. Cependant si votre Sainteté nous envoie, nous irons. — Oui, reprit le pape, allez en Arménie, c'est ma mission ; vous m'en enverrez des nouvelles, à moi ».

Le Souverain Pontife, qui s'intéressait si vivement aux églises orientales, avait des raisons particulières de veiller sur celle-là. Elle sortait d'une crise violente. A la suite de certains règlements que Pie IX avait cru devoir leur imposer, les Arméniens unis s'étaient révoltés. Enfin, en 1878, le schisme avait pris fin,.; le patriarche, Mgr Azarian, travaillait à panser les plaies et à faire oubher les c^scordes. Tâche délicate, car le peuple arménien n'est pas des plus faciles à mener. 11 est remuant, agité, fait volontiers bande à part. Il ignore, assure-t-on, les autres communautés chrétiennes, qui le lui rendent en jalousie et en cruelle insouciance aux joiirs de malheur. Dans, son pays d'origine, il a subi moins que d'autres l'influence unifiante des missionnaires latins. C'est que l'Arménie est loin,

moins abordable que l'Egypte, la Syrie, l'Archipel ; donc peu d'écoles, d'églises, d'hôpitaux soutenus par l'argent de l'Occident et dirigés par les prêtres et les religieux d'Italie ou de France ; par suite, peu d'échanges d'idées, l'isolement et tous ses dangers.

Pour aider au rapprochement des âmes, Léon XIII résolut d'envoyer des missionnaires latins dans les parties les plus délaissées de la région.

Des Français devaient y être bien reçus. Par tradition, l'Arménie était tout autre chose qu'anglaise ou américaine. Si la France avait su comprendre ses devoirs et ses intérêts, il y avait là un peuple qui ne demandait qu'à augmenter sa clientèle orientale. Les Arméniens jadis n'avaient-ils pas combattu contre les Turcs, à côté des croisés ? S'ils l'avaient oubhé, on pouvait le leur rappeler. Or la France n'a rien fait pour eux, et c'est encore un pays où l'influence lui échappe 'au profit de rivaux plus avisés. Par bonheur, il y a encore les religieux qu'elle expulse et qui s'obstinent là, à travailler pour elle, sans elle.

Déjà les Pères Dominicains de la mission de Mossoul atteignaient ce pays par l'est, et avaient des stations dans ce qu'on appelle la Grande Arménie. La Petite Arménie fut confiée aux Jésuites. C'était une bande aux limites flottantes qui, partant du golfe d'Alexandrette, montait en s'élargissant vers la mer Noire. Pour villes principales, Adana, Césarée, Sivas, ïokat, Amasia, Marsivan, échelonnées à deux ou trois jours de distance. Pays montagneux, sans voie ferrée, sans service de voitures. De mauvais chemins infestés de brigands. Un chmat qui va aux extrêmes : on étouffe en été dans les plaines fiévreuses de Cilicie ; on gèle en hiver à Sivas (1300 mètres d'altitude). La population est d'environ 2.300.000 habitants, dont 500.000 chrétiens. Sur ce dernier nombre, 14.000 sont protestants et 12.000 catholiques. Le reste- est arménien-grégorien, c'est-à-dire monophysite.

Le plan élaboré par Mgr Azarian comportait l'établissement de sept résidences. Il fut réalisé en trois ans ; seule la ville d'Angora n'a pu avoir sa maison de missionnaires Jésuites. Amasia, Adana, Marsivan eurent la leur dès 1881, Sivas en 1882 et Césarée en 1883.

Chacun de ces postes a déjà sa longue chronique de Uittes, de reculs, de victoires, de souffrances, de procès, dont le récit, pour intéresser, devrait être détaillé en de longues pages. Difficultés avec les autorités turques pour s'établir. Négociations sans fin pour conclure le moindre contrat. Tracasseries quand on voulait transformer en chapelle un local, et quel local parfois ! un entrepôt, une chambre, une coconnière, une étable à chameaux. Par dessus tout, on a vaillamment combattu pour les écoles, car les écoles, là comme ailleurs, sont encore le moyen le plus direct d'entrer en contact avec les chrétiens séparés et de leur faire connaître la foi romaine. Comme partout aussi en pays turc, il y a fallu beaucoup de patience et pas mald'audace.

Ici, il faut céder devant le propriétaire de la maison qui rentre par force dans le local qu'il avait loué, et parvient à dérober le firman qui autorisait l'ouverture de l'école. Là, ce sont les maîtres eux-mêmes qui font cause commune avec les schismatiques, et provoquent la désertion des élèves. Ailleurs, ordre est donné par un gouverneur de démolir dans les 24 heures un édifice en construction, sans quoi l'autorité va intervenir. « Démolissez-vous mêmes », répond-on, et l'édifice est encore debout. Ordre de fermer : « Fermez vous-mêmes ! » et l'école continue à fonctionner. Ou bien les ouvriers sont jetés en prison, mis à l'amende, et les missionnaires obligés de se faire eux-mêmes maçons et manœuvres. En 1886, un firman de Gonstantinople enjoint de fermer toutes les écoles catholiques : donc, sentinelles mises aux portes, parents incarcérés ; puis pétitions, correspondance et télégrammes avec l'ambassadeur de France. Cela dure longtemps. Enfin on obtient gain de cause, et maintenant, — sauf les alertes nécessaires, pour rappeler qu'on est en Turquie, — les écoles fonctionnent en paix. Du reste, à défaut de la lutte avec les autorités, il reste les conflits sans cesse renaissants avec les communautés schismatiques, et, plus encore, la terrible concurrence protestante.

Mais sur un point la victoire a été complète : on a gagné la sympathie du public. En 1894, le choléra sévissait en Arménie. En certaines villes, à Gésarée par exemple, autorités et médecins

228 CHAPITRE VITl

s'éclipsèrent. Ailleurs les protestants payaient des gens pour distribuer les remèdes, mais se tenaient à distance. Le devoir des prêtres catholiques était clair, rester au poste, et y mourir s'il le fallait.

On sut bien vite qu'on pouvait compter sur eux et que leurs remèdes faisaient merveille. A Sivas, le Père Rougier en donne la formule à tous les médecins réunis, et elle est affichée par toute la ville. Debout à 3 h. du matin, les Pères ne se couchaient qu'à 10 heures. A la longue, leurs pieds gonflés par la fatigue refusaient de les porter. Quand, le matin, ils se mettaient en marche, chaque quartier déléguait auprès d'eux son représentant, afin de n'être pas oublié dans la tournée. « Nous avons vu les Jésuites de France, disait le peuple de Sivas, ils portent leur Dieu dans leur cœur. C'est à leurs écoles que nous enverrons nos enfants. » — « Ils ont planté la pierre », déclaraient plus laconiquement de vieux musulmans, c'est-à-dire ils ont acquis droit de cité. Même spectacle à Marsivan, à Tokat où le P. Meunier, et le F. Daronat succombèrent ; à Césarée, où le supérieur des Jésuites reçut du gouvernement français, ainsi que la supérieure des sœurs de Saint Joseph, une médaille d'honneur en or.

La population musulmane ne fut pas ingrate ; elle se souvint des bienfaits reçus quand éclatèrent les événements de 1895.

Nous avons dit plus haut que les Arméniens sont des isolés. Isolement tout relatif, qui les tient simplement à l'écart des autres Orientaux ; car ils ne se sont par ailleurs que trop mêlés aux Européens. Intelligents et avisés, beaucoup d'entre eux avaient senti le besoin d'entrer dans le mouvement scientifique moderne. Par malheur, ce n'est pas aux catholiques qu'ils ont été demander la science. Ils ont, en assez grand nombre, fréquenté les universités d'Occident, surtout celles d'Allemagne, et en sont revenus complètement incrédules. D'autres, à. Londres et ailleurs, se sont affiliés aux sociétés secrètes, et il s'est constitué une jeune Arménie, comme ailleurs autrefois une jeune Italie, une jeune Allemagne, qui, sous couleur de nationalisme, propageait les théories radicales les plus avancées.

Or le terrain n'était que trop bien préparé à recevoir ces semences de révolution importées d'Angleterre. Le sol avait

été l'emué par le protestantisme. Voyant la nation scindée en deux, Arménie russe et Arménie turque, l'une aux mains du Tsar et asservie, l'autre relativement libre sous l'autorité du Sultan, mais divisée entre patriarches qui s'excommunient les uns les autres, les sectes américaines pensèrent qu'il n'y avait qu'à se présenter pour ramasser des prosélytes. Elles inondèrent le pays de bibles, de prédicants, de maîtres d'école. Collèges, orphelinats, Jiôpitaux, temples, dispensaires, se sont multipliés, tirant l'œil et forçant l'attention. Etablies depuis 60 ans, les missions protestantes ont dépensé des sommes énormes. Il y a là aujourd'hui environ 150 ministres avec une soixantaine d'auxiliaires indigènes. Leurs œuvres de presse sont solidement organisées. Ils ont, en turc et en arménien, une littérature de propagande déjà riche, 300 volumes et brochures, que distribuent 70 colpolteurs, un journal hebdomadaire avec 2300 abonnés. Par là, ils répandent la haine de Rome, et, du même coup, sans le vouloir certes, ils accélèrent la perte totale de la foi. La foi perdue ou ébranlée, les âmes sont mûres pour les pires doctrines.

Les Arméniens avaient à l'égard de leurs maîtres, les Turcs, de graves sujets de plaintes. Mais le tort de quelques-uns fut de s'organiser en sociétés secrètes d'allure nettement révolutionnaire. Le centre était à Londres. On assure que les missions anglo-américaines n'y restèrent })as étrangères. La Turquie répondit à sa façon. Cette fois elle s'arrangea pour ne pas provoquer l'intervention des puissances. C'était une question de famille qu'on allait régler entre soi. La vie des Européens et des Américains devait être respectée. Donc on ne toucha pas aux missionnaires. Ce fut la consigne venue de haut. En certains lieux ce fut aussi affaire de reconnaissance, et tout spécialement à Sivas.

Quant aux Arméniens catholiques, s'ils eurent beaucoup à souHrir au lendemain des massacres, du moins ils eurent peu de morts à déplorer. C'est que, on le savait en haut lieu, ils s'étaient tenus à l'écart du mouvement révolutionnaire : on n'avait pas à les punir. L'alerte n'en fut pas moins très angoissante. Les lendemains furent douloureux, car il y avait bien des ruines à relever. Mais on se remit vite au travail, et la mission reprit sa marche en avant, lente et normale.

Aujourd'hui il y a dans la Petite Arménie, à côté du clergé local séculier, 48 Jésuites, dont 32 prêtres, et 50 religieuses françaises (Saint Joseph de Cluny et Oblates de l'Assomption). Ces dernières font la classe, visitent les malades, etc. Les Pères confessent, prêchent, surveillent l'école. Ils y font même certains cours plus relevés, de mathématiques, de langues, de reUgion. Ces écoles sont au nombre de 10 pour les garçons, — celle de Tokat est un vrai petit collège — et de 42 pour les filles, comptant respectivement 4679 et 4630 élèves, soit un total de 22 écoles et de 3783 élèves dont seulement S04 catholiques (4905-4906). Cette œuvre capitale n'envisage pas l'avenir sans préoccupation. Le gouvernement ottoman est de plus en plus hostile. Il profite sans doute de ce que la France parait disposée à ne plus protéger ses clients, les catholiques d'Orient, pour reprendre sa revanche des concessions passées. Et l'on s'attend à voir se multiplier les enquêtes, les règlements, les formalités. Il faut connaître l'administration turque et ses lenteurs pour se faire une idée des trésors de patience que vont avoir à accumuler les fondateurs d'écoles.

Les classes ont leurs annexes, catéchismes, retraites, congrégations, dispensaires, orphelinats, conférences de controverse, bibliothèques populah'es. La visite des malades est une des choses qui gagnent le plus les sympathies. Tel frère parcourt de 42 à 45 villages par semaine, distribuant ses remèdes. « Toi, lui disait un rôdeur de mauvaise réputation, tu peux aller partout. Personne ne te fera rien. Vois-tu, pour nous il y a homme et homme, et, si nous faisons quelque mal, ce ne sera jamais à un homme comme toi. )>

Les conversions d'élèves grégoriens, garçons et filles, ne sont pas rares, et elles ne vont guère sans luttes vraiment héroïques. On en pourrait citer qui ne se sont accomplies qu'après de longues séquestrations, des violences, des sorcelleries, des discussions avec les protestants appelés à la rescousse, des interrogatoires devant le tribunal musulman.

Mais d'oîi vient qu'il n'y en a pas davantage ? L'immense majorité des élèves appartient à l'église arménienne séparée. Or ils acceptent sans peine aucune l'enseignement tout catholique qui leur est donné. En dépit du credo de leurs prêtres, ils

croient à l'Immaculée Conception, prient pour leurs morts, aiment le pape, disent le chapelet, invoquent le Sacré-Cœur. Et cependant ils ne tirent pas la conclusion : il faut se faire catholique romain. Chez quelques uns c'est faiblesse. Chez d'autres, chez la plupart, la bonne foi, à en juger par les apparences, est complète. Pour eux, entre Romains et Grégoriens, il n'y a qu'une différence de rite, c'est-à-dire de nation. Ils sont nés ce qu'ils sont, et ils le restent. Peuvent-ils n'être pas Arméniens ? Personnellement ils acceptent le dogme et les dévotions de Rome, c'est tout ce qu'ils peuvent faire. Ce n'est pas leur faute si, entre Rome et leur rite national, il y a un malentendu. Le jour où Dieu leur fera la grâce de voir qu'il y a autre chose, sans doute, beaucoup n'oseront pas tirer la conséquence pratique, mais beaucoup la tireront, et les scènes d'héroïsme, de martyre même ne feront pas défaut.

Que sera l'avenir ? En certains endroits, des villages entiers viennent de demander à entrer dans l'unité romaine. Serait-ce le signal d'un grand mouvement ? Dieu le sait. Par ailleurs, si les Arméniens se sont agités en 1895, c'est qu'ils espéraient provoquer une intervention anglaise. L'Europe ne bougea pas, l'Angleterre pas plus que les autres nations. Abandonnés de ce côté, vont-ils se tourner du côté des Russes ? On se le demandait naguère, et les esprits étaient en travail dans ce sens. L'influence moscovite gagnait de jour en jour. Le moment n'était peut être pas loin où « le fruit serait prêt à tomber aux pieds du Tsar ». Mais voici la Russie elle-même en dissolution, les révoltes à l'état endémique dans le Caucase. L'Arménie toute entière aux Russes, n'était-ce pas la ruine certaine des missions catholiques ? et ne vaut-il pas mieux pour elles, en somme, rester sous l'autorité, quelque capricieuse qu'elle soit, de Constantinople ?

Pendant que les missions plus jeunes d'Egypte et d'Arménie naissaient et grandissaient sous la bénédiction du pape, celle de Syrie continuait sans grands incidents sa marche ascendante.

Actuellement, 1907, elle occupe 91 prêtres, 34 scolastiques, o8 frères, en tout 183 religieux. Prenons la, telle qu'elle est aujourd'hui, après soixante quinze ans de travaux, en parcourant les diverses régions dont elle se compose.

Voici d'abord la partie la plus ancienne, le Liban. Quatre centres d'apostolat. Ghazir, au nord de Beyrouth, à une heure de la mer, sur le flanc de la montagne, pendant longtemps véritable centre de la mission. On y avait ces dernières années une maison d'études pratiques où les jeunes missionnaires faisaient leurs premières armes et s'exerçaient au difficile manîment de la langue arabe ; elle vient d'être transférée à Beyrouth.

— Bikfaïa, en pleine montagne, à l'est de Beyrouth, avec son pèlerinage de N, D. de la Déhvrance. — Beaucoup plus au sud, Saïda, l'ancienne Sidon ; c'est de là que les Pères visitent la Haute Galilée, où douze mille catholiques vivent épars au milieu des Métoualis, deux fois plus nombreux et Musulmans fanatiques.

— Enfin, dans la Coelésyrie, immense vallée qui, orientée du nord au sud, sépare le Liban de l'Anti-Liban, la résidence de Zahlé, avec l'orphelinat voisin de Tanaïl, sa grande ferme, et le pèlerinage très fréquenté de N. D. de la Gonsolata.

De ces quatre centres, les Pères ne cessent de rayonner dans les paroisses. Ils partent ordinairement en juillet et ne rentrent parfois qu'après Pâques. D'abord, en été, tandis que les villageois sont aux champs, on s'occupe des retraites pastorales où l'on groupe des auditoires de 50 à 100 prêtres. Avec le mois d'octobre commencent les vraies missions , , car le Liban est par exellence le pays des missions de campagne. On va de village en village, donnant à chacun, cinq, dix, vingt jours, prêchant trois ou quatre fois en vingt-quatre heures, et, quand la station touche à son terme, ne sortant du confessionnal que pour monter en chaire.

Les difficultés sont de toutes sortes. Parfois le village est divisé, et le mieux, pour ne froisser personne, est de loger dans quelque maison abandonnée. La mission alors est un vrai jeu d'équilibre. Heureux quand tout se clôt par une réconciliation générale. Ou bien il faut s'occuper du curé, lui remonter le moral, reprendre auprès des paroissiens l'enseignement mal donné, refaire le travail mal fait, et cela sans froisser personne. Parfois en-

core, c'est entre l'évêque et le peuple qu'il faut ménager un rapprochement. De graves intérêts sont en jeu et il s'agit de savoir si le village accomplira ses menaces de passer aux protestants.

Car les protestants sont là partout, et souvent il n'y a rien à faire. Ils sont venus, ils ont fondé une école, ouvert un dispensaire, ils sont les maîtres. Voilà cinquante ans que là lutte est engagée avec eux. Ils sont légion. A elle seule, la mission américaine, en 1894, comptait, hors de Beyrouth, 109 maîtres et maîtresses indigènes, 130 écoles élémentaires, 7.300 élèves, 23 églises, 80 lieux de ■ réunion. Et il y en a bien d'autres. Le résultat de tant d'efforts et d'argent dépensé est surtout négatif : ils entravent l'action catholique, amoindrissent la foi, et préparent la voie à l'incrédulité pure et simple. Ils sont, pour le clergé catholique et les missionnaires latins, une menace perpétuelle. Qu'une difficulté survienne entre une paroisse et l'évêque, immédiatement, par inconscience plus que par malice quelque fois, on se donne aux protestants. Que l'autorité croie devoir céder, et fasse droit aux réclamations, on chasse les protestants avec le même entrain qu'on les avait appelés. Souvent aussi les choses ne se passent pas avec cette simplicité, et ce sont des luttes acharnées qu'il faut soutenir contre les mutins.

On les soutient comme on peut, et, avec la protection du Sacré-Cœur, on a encore de belles victoires à enregistrer. Seulement il s'agit ici beaucoup moins de conquêtes à faire que de positions à maintenir. Le combat n'en est pas moins rude, ni moins méritoire. Il se livre avant tout sur le terrain des écoles. Un ministre protestants allant à Saïda, résumait autrefois très bien la situation : « Je vais ouvrir deux écoles, disait-il. — Comment deux ? — Oui, deux. Dès que j'aurai étabU la première, les Jésuites viendront fonder la seconde ». Mais pourra-t-on continuer longtemps ce régime ? Les événements de France ont leur contre-coup douloureux dans toutes les missions, nulle part ailleurs plus que dans le Levant. Faute de ressources, les écoles se ferment. Les statistiques de 1900 portaient à 14.173 le nombre des enfants ' élevés au compte des Jésuites dans leurs, 191 écoles primaires. Cinq ans plus tard, ils avaient dû fermer 43- écoles et, de ce chef, avaient perdu 1.088 élèves.

Or les protestants ne sont pas les seuls adversaires. Il faut compter aussi avec les Russes, qui ont pour eux l'argent, le nombre, et choquent beaucoup moins les catholiques indigènes par leurs divergences de dogme, que les protestants par leurs négations. Après tout, eux aussi, sont des Orientaux.

Mais plus terrible encore, parce qu'il est plus radical, est le péril révolutionnaire. Depuis longtemps les Européens avaient fondé en Syrie des loges maçonniques. Elles étaient sans grande action. Vint la fièvre d'émigration qui jeta tant de Libanais en Amérique, et jusqu'en Australie. Ils en revenaient un peu enrichis, mais parfois aussi, corrompus et enrôlés dans les sectes. Ces derniers temps, un français groupa tous ces éléments et les organisa. Le but qu'on se propose est de « laïciser » le Liban. On veut dépouiller de ses biens, qui sont considérables, le clergé tant séculier que régulier. C'est, dit-on, une sorte de 89, qui se prépare dans l'ombre, quelque chose comme ce qui vient de se passer aux Philippines. Mais la victime, ce sera cette fois le clergé indigène lui-même.

D'autres résidences ont été créées dans plusieurs grandes villes de l'intérieur, à Damas en 1872, à Alep en 1873, à Hoins en 1882. Les travaux y consistent en prédications, soin des écoles, congrégations, catéchismes, retraites sacerdotales et autres missions, visites des pauvres, des malades, des prisonniers. Si nous faisions l'histoire détaillée de ces œuvres, il nous faudrait montrer les Jésuites d'Alep, aux prises pendant longtemps avec les traditions jansénistes, importées naguère par un prélat grec, ami du célèbre Ricci, évêque de Pistoie ; ceux de Homs se dévouant à maintes reprises au soin des cholériques, tâchant dans leurs écoles de soutenir la redoutable concurrence des Russes, et consolés déjà par la conversion de plusieurs milliers de Grecs ; ceux de Déir et Saïdat (Saïdé), avec leur sanctuaire de Notre Dame du Fort, surveillant leur petite école normale et donnant de consolantes missions chez les rudes et pauvres catholiques des environs ; ceux de Damas enfin, partageant avec d'autres religieux les ministères de la ville et de la banlieue.

Damas est surtout le centre des missions du Hauran.

C'était en 1880. Les Jésuites étaient expulsés de leurs maisons de France. On les forçait même à quitter leurs œuvres de

Kabylie et leur bel orphelinat agricole de Ben-Aknoun, près d'Alger. Or, ceux là même qui les chassaient d'Algérie les invitaient à aller servir la France ailleurs.

Au large de la Syrie, à la lisière du désert, est une région montueuse et volcanique, encore incomplètement explorée, le Basan des écrivains bibliques, la Hauranitide des Romains, aujourd'hui le Hauran, Cette province eut son temps de richesse et de splendeur. On y trouve les ruines de près de 300 villes. On y comptait jusqu'à 35 évêchés. Gomme partout, la conquête musulmane amena la décadence. Aujourd'hui, il y a là 10.000 chrétiens pauvres asservis à 50.000 Druzes , et environ 20,000 Arabes nomades. Déjà les Jésuites avaient, à plusieurs reprises, visité ce pays perdu, mais sans y pouvoir rien faire de stable, absoi^bés qu'ils étaient par les besoins du Liban.

Chose assez bizarre, tandis que les Druzes de l'ouest acceptaient plutôt l'influence anglaise, ceux du Hauran manifestaient quelque sympathie pour la France. Le gouvernement de Jules Ferry et de Freycinet pensa qu'il fallait cultiver ces dispositions, et que nul n'y travaillerait mieux que les Jésuites. Ils acceptèrent d'autant plus volontiers qu'ils s'étaient installés à Damas précisément en vue du Hauran. De plus l'évêque, Mgr Haggiar, les appelait. Le prélat se trouvait dans une situation critique ; son clergé révolté, les sheiks de village menaçant de passer au schisme ou d'appeler des maîtres protestants.

L'arrivée du père Merle mit fin â cette agitation. Les Jésuites se fixèrent dans un vieux château démantelé. Ils créèrent des embryons d'écoles dont les Druzes eux-mêmes s'empressèrent de profite)'. Les cathohques furent évangélisés. Il y eut, chez les schismatiques et jusque chez les Druzes, des conversions. Cela dura sept ou huit ans. L'ascendant du P. Merle grandissait. Il avait le droit de tout dire. Du fond même du grand désert, on venait vers lui en ambassade, le priant d'aller visiter les tribus. Mais le gouvernement turc finit par en prendre ombrage. Les tracasseries commencèrent ; comme toujours ,en ces régions musulmanes, le prétexte le plus futile suftisait. Un jour même, deux missionnaires, de passage dans le Hauran, furent, sans plus de façons, arrêtés et incarcérés. Cette fois, on crut avoir assez patienté et plainte fut portée à l'ambassade de Constan-

tinople. Mais les temps avaient changé. Les ministres d'alors se désintéressaient de ce qui avait intéressé les ministres de la veille. Le mot d'ordre de M. Spuller était : « Pas d'affaires ». Les Jésuites durent abandonner leur résidence (1889). La mission cependant continua. De Dariias, les Pères vont encore chaque année, pendant le carême, visiter les chrétiens et inspecter les écoles.

Terminons par le centre même de la mission, Beyrouth et ses œuvres.

On avait là une résidence depuis 1839, et, depuis 1841, une école. Il importait de faire davantage. Beyrouth, naguère petite ville musulmane de 15 à 20,000 âmes, était en passe de devenir grande cité, la clef de toute la Syrie. Elle s'imprégnait de plus en plus de civilisation occidentale. Déjà les protestants d'Amérique y avaient leurs bases d'opérations, école de médecine ël collège décoré du nom d'université. Ils menaçaient de confisquer toute l'influence. Il y avait là, au point de vue patriotique comme au point de vue religieux, une lutte à engager. Le terrain était indiqué d'avance. Aux grandes écoles protestantes, il fallait opposer de grandes écoles catholiques. En conséquence il fut décidé que le collège-séminaire de Ghazir serait transféré à Beyrouth. Des aumônes furent recueillies précisément dans ces mômes Etats-Unis qui subventionnaient en Syrie tant d'œuvres hérétiques. Puis, au milieu de mille difficultés avec les autorités musulmanes, un vaste local fut construit et aménagé. En octobre 1875, la rentrée se faisait à Beyrouth. On prit le titre d'Université : les presbytériens donnaient bien ce nom à leur collège. Les programmes furent élargis en conséquence, les études orientées dans un sens nettement français. On admit aux cours des élèves de tout culte et de toute race : latins, maronites, syriens, musulmans, druzes, Israélites, schismatiques, — les non-catholiques restant cependant toujours la minorité. Le gouvernement français voulut bien, en faveur des jeunes gens étrangers qui désiraient suivre en France les cours de droit et de médecine, reconnaître l'équivalence du baccalauréat de Beyrouth avec le diplôme français.

Le collège a aujourd'hui 30 ans d'existence. Il comptait, en 490S, 464 élèves.

Lui' aussi, le séminaire s'est amplifié dans ses programmes et dans son enseignement. Profitant des loisirs forcés que les décrets de 1880 faisaient aux religieux de France, on constitua pour la philosophie et la théologie un corps professoral complet. Bientôt Léon. XIII confirmait le titre d'Université Saint- Joseph donné à l'établissement, avec le droit de conférer le doctorat en théologie. A partir de ce moment, le Séminaire Oriental grandit beaucoup en importance. Non pas en nombre, car ses élèves ne sont aujourd'hui (1907) guère plus de 67 ; mais c'est qu'il faut maintenir assez élevé le niveau des études. Et de fait la maison est déjà devenue comme la pépinière de l'èpiscopat uni dans le Levant. En 1907, elle avait fourni 21 évêques dont trois patriarches. Quant aux prêtres. Syriens, Chaldéens, Grecs, Arméniens, Coptes, Maronites, Latins, anciens élèves de Ghazir et de Beyrouth, leur nombre est d'environ 230.

En 1882, une faculté de médecine vint compléter l'Université. Des docteurs français occupent les chaires de médecine et de chirurgie; les autres, physique, chimie, etc., sont tenues par des Pères. Une grosse difficulté fut de faire reconnaître aux diplômes de Beyrouth une valeur officielle. De la part de la France, ce fut assez simple. Le nouvel établissement, considéré par notre gouvernement comme essentiellement français, avait quelque droit à ses faveurs. Donc, depuis 1887, un professeur de l'enseignement officiel, venait de Lyon, Montpellier, Paris, etc., présider le jury d'examen. Le diplôme alors délivré valait au moins pour les colonies. Quant au gouvernement turc, il fallut attendre jusqu'en 1899, pour en obtenir quelque chose. Son amour propre semblait être engagé à ne pas reconnaître des titres que lui-même n'avait pas conférés. Enfin on put s'entendre. Le gouvernement français consentit à étendre la valeur de son diplôme : désormais il valait même pour le territoire français ; seulement on envoyait trois examinateurs au lieu d'un. Constantinople alors se décida à en envoyer trois de son côté, et maintenant les docteurs sortis de l'Université Saint Joseph peuvent légalement exercer leur art dans les deux pays. En 1906, la faculté de médecine avait 233 élèves, dont 54

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israélites, et 52 protestants ou orientaux non catholiques. Elle a déjà fourni au Liban, à l'Egypte, à d'autres lieux encore un bon nombre de médecins sérieux, solides chrétiens, les plus précieux auxiliaires que les missionnaires puissent souhaiter.

Enfin, en 1902, le couronnement nécessaire a été mis à cette œuvre d'enseignement supérieur. Des cours publics ont été organisés, de syriaque, de copte, d'arabe, d'hébreu. Ajoutons l'archéologie, l'histoire, l'épigraphie classiques et syriennes, l'exégèse. A-vec cette nouvelle Faculté Orientale, l'université de Beyrouth est aujourd'hui le centre scientifique le plus complètement organisé des régions levantines.

Mais on n'avait pas attendu cette création pour se faire une place honorable dans les études orientalistes. Par la force des choses, par les nécessités mêmes de l'apostolat, on avait depuis longtemps été conduit à mener de front la science et la prédication. Dès les premiers temps, on avait senti le besoin d'avoir une imprimerie et des journaux. Il le fallait pour lutter avec les presbytériens qui, depuis 1834, inondaient la Syrie de leurs productions. Mais en 1852 seulement la mission cathodique put avoir ses ateliers, et bien modestes. Aujourd'hui ils sont de . tout premier ordre.

Etablie d'abord pour fournir aux missionnaires des livres de piété en arabe et des opuscules de controverse, l'imprimerie n'avait pas tardé à viser plus haut. Elle a édité une nouvelle version arabe de la Bible, et les trois magnifiques volumes, parus en 1876, 1877 et 1880, sont un vrai chef d'œuvre de typographie. Malgré son prix élevé, il s'en est vendu près de 25.000 exemplaires. On imprimait encore pour ^les écoles des livres classiques à bon marché. Mais à partir de 1885, on commença à multiplier les publications philologiques : dictionnaires, grammaires, anthologies, éditions savantes. La réputation de l'atelier est si bien établie aujourd'hui, que, même d'Allemagne, on s'adresse aux presses de Beyrouth. Elles impriment ainsi pour la partie arabe le Corpiis scriptorum christianorum orientalium publié par M. J. B. Chabot.

L'Université a son journal .4/ Bachir, fondé en 1870, 2.000 abonnés, et peut-être 100.000 lecteurs ; — sa revue Al Machriq , fondée en 1898, 500 abonnés; — ses

Mélanges de la Faculté orientale, dont le premier fascicule parut en 1906.

Ces publications ne vont pas sans tracasseries de la censure turque, tracasseries, dont on se fait difficilement une idée en Europe. Mais on marche de l'avant : malgré tout, l'imprimerie fait son œuvre apostolique, et c'est par centaines de mille qu'il faut compter les livres et opuscules lancés par elle dans le public du Levant.

Il n'y a pas à Saint Joseph que des classes, des laboratoires, des bibliothèques. Il y a l'église et ses œuvres, nombreuses congrégations, pour les élèves, les anciens élèves, les jeunes gens, les messieurs, les dames françaises, les dames arabes, les ouvriers. Cette dernière, fondée en 1863, par le Père Fiorowich, d'originale et sainte mémoire, compte aujourd'hui 2.000 membres. Elle est le centre de beaucoup d'autres bonnes œuvres : visite des malades et des prisons, adoration nocturne, société des jeunes gens, société des adolescents, patronage des jeunes apprentis, catéchisme du soir. Elle s'alimente spécialement dans les écoles. 'On s'est préoccupé de mettre à la tête de ces dernières des maîtres solidement vertueux, à l'âme apostolique. Ce fut le travail de longues années de sélection : mais aujourd'hui les écoles de Beyrouth ' confiées aux Pères de l'Université Saint Joseph, sont autant de centres vivants d'apostolat. Dans chacune d'elles, est constitué un corps d'élite, recruté parmi les enfants les plus intelligents et les plus énergiques, destinés à entraîner les autres dans la voie du devoir. Ce sont eux qui, tous les soirs, la nuit venue , passent deux heures à catéchiser les jeunes apprentis et les fils d'ouvriers. Quoi d'étonnant, si, dans ce milieu choisi. Dieu déjà se soit recruté de futurs religieux et de futurs prêtres ? Il y recrute surtout le personnel enseignant, et c'est une vraie école normale qui vit et grandit dans les écoles primaires, leur assurant l'avenir. Ces écoliers, devenus maîtres à leur tour, apportent à leur tâche un dévouement très méritoire, touchant comme rémunération à peine la moitié de ce que donnent à leurs professeurs les missions protestantes, refusant des emplois beaucoup plus lucratifs pour rester attachés tout le jour à leur population d'enfants.

Les résultais sont tangibles : en dépit de l'émigration, qui, tous les ans, draine profondément la population syrienne de Beyrouth, la congrégation grandit. Le niveau de la piété et des mœurs chrétiennes va toujours montant. Le bien se fait sentir, non pas seulement dans la ville, mais dans toute la Syrie, jusqu'en Amérique.

Très intéressante aussi est ce que nous pourrions appeler l'œuvre des va-nu-pieds. Le directeur de la .congrégation, le P. Ed. Michel a trouvé le moyen de grouper une foule de petits déguenillés, maçons, teinturiers, cordonniers, cireurs de souliers, qui lui apportent pour tout avoir les vices de la rue. En quelques semaines le plus souvent, avec la grâce de Dieu et un peu de bonne volonté, la piété les transforme et ils ne sont plus reconnaissables.

Il va sans dire que ces œuvres ne représentent qu'une partie de ce que le catholicisme fait à Beyrouth. Les 40.000 fidèles de la ville, toute la population unie du Liban et de la Syrie ont bien d'autres apôtres. Tous, Jésuites, Lazaristes, Franciscains, religieuses, ont largement contribué à donner à la France, à entretenir, à étendre d'année en année, cette « belle clientèle » dont Gambetta parlait avec fierté, au temps où catholiques et anticléricaux pouvaient encore parfois se rencontrer sur le terrain du patriotisme pratique. Mais les temps sont changés. On se désintéresse de cette « France du dehors », dernier legs du passé. Lorsque les sectes auront achevé leurs œuvres au dedans, qu'en restera-t-il, et qui prendra la succession ? Déjà plus d'une nation a la main étendue pour saisir sa part. D'autres drapeaux flottent où l'on avait coutume de ne voir que les couleurs françaises. Le problème qui se posait devant nous à propos de Madagascar, nous le retrouvons, tout aussi angoissant en face, de la Syrie.

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