‹ Les Jésuites, trChapitre 11 sur 18 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La mission en Chine. La mission dans Tlnde. Hostilité des Jésuites contre les missionnaires des autres Ordres. Résistance aux ordres du sainl-siége. Persécution et empoisonnement du car* dinal de Tournon.

La lutte engagée par les Jésuites avec Phérésie en Europe ne leur fit pas oublier le but principal assigné par Loyola à leur Ordre : la mission chez les païens. Leur activité embrassa TAsie, PAfnque et le Nouveau-Monde; les succès apparents qu'ils y obtinrent en peu de temps furent immenses. Leur habileté, leur dévouement à toute épreuve dans cette oeuvre difficile ont excité Tadmiration générale; les écrivains protestants n'ont pas été les derniers à la partager. Leibnitz, on le sait, voyait d'un bon œil cette activité de l'Ordre; il pensait qu'elle servirait à faire pénétrer la civilisation chez les peuples barbares. C'est pour la même raison qu'Albert de Haller^

Herder, Guizot, Southey et d'autres ont pris la défense des missions des Jésuites. Ces écrivains n'ont suivi que de fort loin Faction exercée par l'Ordre ; ils n'ont pas vu la corruption qui entacha peu à peu cette œuvre, comme les autres.

François-Xavier inaugura les missions à Goa. Il gagna des centaines de mille adhérents au christianisme, avec l'appui du gouvernement portugais et l'emploi de mesures de violence. Ces conversions rapides ne reposaient point sur des conviaions véritables et fortes; elles étaient de pure apparence. Mais la profession extérieure a paru de tout temps suffisante à la propagande papale. François-Xavier en avait vu la preuve dans sa patrie. En i526, les Maures du royaume de Valence, ne voulant pas émigrer, s'étaient décidés, en vertu d'un ordre du roi, à se soumettre au baptême. En considération de leur grand nombre, on se contenta de les baptiser par aspersion, comme un troupeau. Après coup, un grand nombre d'entre eux prétendirent n'avoir pas été touchés par l'eau bénite, puisqu'au moment de Faspersion ils avaient baissé la tête. Parmi les centaines de mille baptisés, il n'y en avait pas six qui

voulussent sérieusement se faire chrétiens : Tévêque Sandoval lui-même en a fait Taveu.

En 1 547, Xavier se rendit au Japon et il y opéra un grand nombre de conversions. En 1 552, il mourut en route pour la Chine. L'Ordre de Jésus le considère comme son plus grand saint après Loyola. Aussitôt après sa mort, les légendes les plus extravagantes furent mêlées à l'histoire de son œuvre en Asie.

En 1584, rOrdre de Jésus entreprit la conversion de la Chine par des moyens qui jusque-là étaient restés étrangers aux missionnaires chrétiens. Le Jésuite Mathieu Ricci se déguisa en mandarin, chercha d'abord à gagner la cour par ses connaissances dans les sciences mathématiques; après y avoir réussi, il commença à entremêler ses conférences mathématiques et astronomiques d'enseignements chrétiens. Afin de concilier au christianisme les sympathies des Chinois, il le présenta comme la restauration de la doctrine antique et oubliée de Confucius ; il paraît même avoir fabriqué de taux livres d'histoire et de prétendus monuments anciens, destinés à prou-

ver ses assertions. Les professions de foi que les

Jésuites imposaient aux convertis et qu'ils nous ont communiquées eux-mêmes ne contenaient pas trace de la doctrine chrétienne. Ils se contentaient de demander la foi en un seul Dieu, Tobservation des dix commandements et une vie morale. Dans le culte, ils toléraient également des usages païens, tels que des sacrifices offerts à Confucius et aux ancêtres. En général, beaucoup de Jésuites, en dépit de Tar^ deur que déployait TOrdre dans la propagande pour la foi de l'Eglise romaine, enseignaient que Ton peut obtenir le salut par chaque religion, à la condition de la tenir pour vraie et d'y persévérer.

Ricci, qui, par ses connaissances, s'était concilié la faveur particulière de l'empereur, mourut en 1610. Jean Adam Schall occupa la même position à la cour. On lui confia la rédaction du calendrier impérial, on le combla de faveurs, et l'empereur le traita comme un de ses familiers. Il lui permit de prêcher l'Evangile en toute liberté, le releva de son vœu d'obédience envers ses supérieurs et le mit en position de vivre en pleine indépendance, à l'écart des autres membres de son Ordre, avec une belle femme qui lui donna deux fils. Après la mort de Chunt-chi,

Schall tomba en discrédit à la cour ; le vieillard périt à ia suite des ipauvais traitements qu'on lui infligea. Ricci avait é^rit quinze ouvrages en chinois; Tacdvité littéraire de Schall fut plus considérable encore. Il publia vingt-quatre ouvrages d'astronomie, d'optique et de géométrie •, il laissa, en outre, un grand nombre d'œuvres inédites, de sorte qu'on lui attribue la rédaction de cent cinquante volumes en langue chinoise. Schall dirigea aussi la fabrication de pièces d'artillerie pour le Géleste-Em*pire.

Herder a dit, en parlant de la mission des Jésuites en Chine : « Ils ont eu recours au lien le plus noble qui put les unir à l'empereur et à l'empire : aux sciences et aux arts. On ne saurait leur disputer la gloire d'avoir envoyé dans ce pays une série d'hommes instruits, sages, infatigables, qui ont répandu en Europe la connaissance de ce vaste empire et des pays environnants, de leurs langues, de leurs ouvrages, de leur constitution, de leurs usages. »

Leur méthode de conversion fut moins honorable sur la côte du Malabar qu'en Chine. Ils remarquèrent que les hautes classes du pays restaient hostiles

au christianisme parce quMls n^observaient pas le préjugé des castes. Dès lors ils changèrent de méthode et s'accommodèrent à Tordre de choses consacré par le brahmanisme. En 1 606, le Jésuite Nobili adopta la manière Me vivre et de se vêtir des brahmanes, évita avec soin tout commerce avec les basses classes, et autorisa les néo-chrétiens à revenir à d'anciens usages, à porter des images de la divinité et des amulettes. On ne donna plus directement les sacrements aux parias; pour éviter leur contact, on leur administra les sacrements au moyen d'instruments, ou bien on les posait devant leur porte. D'autres Jésuites se déguisèrent en sanjasis pour faire impression sur le peuple superstitieux. Au début, les Jésuites d'Europe, notamment Bellarmin, désapprouvèrent ces artifices.

La jalousie poussa les Jésuites à nuire lâchement aux missions des autres Ordres, notamment à celles des Dominicains et des Franciscains ; ils cherchèrent même à les exclure du domaine qu'ils avaient occupé. Ils s'opposèrent à l'admission du franciscain Louis Sotelo, nommé évêque d'une partie du Japon. Ils poussèrent les Japonais à l'arrêter aussitôt après

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ison débarquement, et le malheureux périt dans les flammes du bûcher.

Dans un mémoire officiel sur Tétat de T Eglise catholique, adressé au pape Innocent XI , Cerri , le secrétaire de la congrégation de la propagande, décrit la résistance opposée par les Jésuites de la Chine aux missionnaires appartenant à TOrdre des Franciscains. Parmi ces missionnaires se trouvaient trois évêques in partibus et des vicaires apostoliques. Les Jésuites les décrièrent comme des hérétiques, et ils prêchèrent bien haut que mieux valait ne pas recevoir les saints sacrements, même à l'article de la mort, que de les recevoir de la main de ces prêtres nouvellement arrivés. Ils administraient une seconde fois les sacrements aux personnes qui les avaient déjà reçus des mains des Franciscains. Ils déclarèrent que tous les brefs du pape que produisaient les Franciscains pour légitimer leur œuvre, étaient des faux. Finalement, ils obtinrent l'expulsion de leurs rivaux, et quelques-uns d'entre eux, soupçonnés d'hérésie janséniste, furent traînés devant l'Inquisition de Goa. Bien plus, les Jésuites — c'est Cerri qui en fait l'aveu — s'élevèrent à cette occasion contre le saint-

siège iui<mêine; ils Taccusaient d'avoir montré dans cette affaire une attitude menaçante pour les droits de la couronne de Portugal. Clément X voulut ré* primer ces excès. Il somma les Jésuites de se sou* mettre, renouvela les pleins pouvoirs des vicaires apostoliques de TOrdre des Franciscains et nomma un quatrième vicaire appartenant à TOrdre des Dominicains. Mais les Jésuites refusèrent l'obéissance. Us répondirent qu'ils avaient reçu des ordres contraires de leur général, ne se soucièrent ni des bulles papales, ni des brefs lancés contre eux, et dirigèrent contre les quatre vicaires une persécution plus cruelle encore qu'auparavant. Cerri termine son rapport par ces mots : a La congrégation a pris enfin quelques mesures pour étouffer ce schisme ; mais ce sont choses qui ne sauraient être racontées ici, puisque Votre Sainteté a ordonné de les tenir secrètes. » Les Dominicains furent les premiers à dénoncer à Rome les compromis des Jésuites dans l'œuvre des conversions, notamment en Chine. En 1645, Innocent X condamna solennellement cette méthode et l'interdit sous peine d'excommunica* tion. Les Jésuites, en Asie, feignirent d'ignorer

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l'existence de ce décret papal, persévérèrent dans leur méthode et obtinrent d'Alexandre VII de tels clian* gements dans la rédaction du décret, qu'il né pouvait à l'avenir leur porter aucun préjudice* Là-dessus, les Dominicains démontrèrent dans \m grand nombre d'écrits que les Jésuites avaient trompé le saintsiége. Alexandre VII envoya un évêque instruit et s.ùr en Chine pour instruire Taffaire. Le légat, à son tour, condamna les Jésuites. Ils surent empêcher le pape . d'exécuter la sentence prononcée par l'évêque. Une congrégation fut instituée à Rome dans le but unique de soumettre l'affaire à un examen nouveau et approfondi. Clément XI confirma le premier décret d'Innocent X, condamna encore une fois les rites chinois et chargea le légat Tournon de l'exécution de ce décret en Chine. Tournon fut reçu d'abord

avec beaucoup d'honneurs par l'empereur; il tomba bientôt en disgrâce, à la suite d'intrigues des Jésuites. Il fut banni du Céleste-Empire,, et on lui in-? tima l'ordre de quitter Pékin. En 1 707, Tournon, éta» bli à Nankin, interdit aux nouveaux convertis la célébration des anciennes cérémonies païennes, et somma les missionnaires de lui obéir en les menaçant des

peines canoniques. L'empereur, exaspéré, fit arrêter le légat, ordonna de le conduire à Macao et le livra à la surveillance des Portugais. Ceux-ci le soumirent à une détention cruelle. En dépit des réclamations des Jésuites, Tournon fut élevé en 1710, par le pape, à la dignité de cardinal.

Pendant son séjour en Chine, on avait tenté d'empoisonner le légat. Un témoin oculaire, Giovanni Marcello Angelita, afiErme le fait. « J'étais présent à cette scène à Tan-Scian, et j'ai vu de mes propres yeux par quelles manipulations le cardinal a été empoisonné à l'instigation des Jésuites. Après ' cet attentat, il vécut encore trois ans et mourut dans sa prison de Macao, après avoir reçu tous les sacrements de l'Eglise. C'est le 8 juin 171 1 qu'il a rendu son âme à Dieu, dans mes bras. » Dans les mémoires de Tournon, publiés par le cardinal Passionéi en 1762, se trouve, entre autres, une lettre adressée à Monsignor Conti, le futur pape Innocent III. Le légat s'y plaint de ce que les Jésuites lui ferment toutes les voies par où il pourrait envoyer des dépêches à Rome; ils expédient ses lettres au saint-siége après les avoir faussées. Aussi est-il réduit

à envoyer plusieurs dépêches à la fois, afin d'être sûr d'en faire parvenir au moins une à destination. Le rapport d'Angelita sur la cause de la mort du légat et les mauvais traitements que lui infligèrent les Jésuites, est authentique. Le fait a été confirmé par Theiner, qui a parcouru ces documents aux archives du Vatican et qui les a comparés avec la copie de Passionéi. En général, ces archives renferment une foule de documents concernant la mission en Chine et contenant les charges les plus graves contre les Jésuites. Les papes ont cru devoir entourer ces communications du plus profond secret. Aujourd'hui que les Jésuites sont devenus maîtres des archives, ils sauront, à n'en pas douter, éloigner ces documents.

En 1 704, on envoya également un légat au Malabar, sur les plaintes des missionnaires appartenant à d'autres Ordres. Le légat condamna lui aussi les Jésuites, et sa sentence fut confirmée par le pape. Mais les Jésuites n'obéirent pas plus qu'en Chine. En 1715, Clément XI publia une nouvelle constititution contre les rites chinois et menaça les contrevenants des peines ecclésiastiques les plus graves.

— 254 ^ Les Jésuites obtinrent en Chine que le Franciscain chargé de la publication de la bulle papale fût arrêté conune un scélérat coupable d'avoir attenté aux lois et aux mœurs de Tempire ; le malheureux subit pendant dix-sept mois les supplices les plus cruels. Le légat Mezzabarba, patriarche d'Alexandrie, envoyé en Chine par Clément XI, espéra que des concessions détermineraient les Jésuites à céder; ils le maltraitèrent, se moquèrent en sa présence du pape, et il retourna découragé à Rome. Clément XII ne réussit pas davantage à briser la résistance des membres de TOrdre. Afin d'empêcher que le décret du pape ne fît du bruit, ils ne le publièrent qu^en langue latine, établirent cette distinction entre le droit et le fait qu'ils combattaient avec tant d^énergie chez les jansénistes de France, et soutinrent que le pape avait été mal renseigné sur les faits. Les Jésuites résistèrent pendant plus de cent ans à tous les ordres, à toutes les censures du saint-siége, et ce n'est que Bénédict XIV qui réussit à les ramener à l'obéissance. ^

Le père Norbert, qui fit un rapport détaillé sur ces événements, fet persécuté à tel point par les Je-

suites, que Bénédict XIV s'avoua incapable de le protéger suffisamment à Rome; il Tautorisa à séjourner en habit laïque partout où il voudrait. Norbert s'arrêta quelque temps dans des pays protestants. Ses ennemis répandirent le bruit qu'il s'était fait protestant. Il retourna alorsi dans des Etats catbo liques, mais ce n'est qu'après l'expulsion deâ Jésuites qu'il trouva la sécurité en Portugal.

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