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CHAPITRE IV

Les Jésuites en Angleterre. Les Jésuites en Suède. Les Jésuites en Pologne* Les Jésuites en Russie. Tendances politiques de rOrdre.

En Angleterre, les Jésuites s'employèrent avec un dévouement héroïque à la restauration du catholicisme romain; dans ce but, leurs missionnaires iie reculèrent pas même devant le crime. Des fils de l'Angleterre firent leurs études à l'académie fondée par Jules III à Douai, et réunie par Philippe II au collège de Jésuites de cette ville; d'autres furent dressés à la conversion de leurs compatriotes dans le séminaire fondé à Rome par Grégoire XIII et livré plus tard également aux Jésuites. A cette école, ils apprirent à mettre les intérêts de l'Eglise romaine au-dessus de tout, et à oublier l'amour de la patrie terrestre ; ils conspirèrent non-seulement contre la reine Elisabeth, mais encore cantre la liberté et l'indépendance de leur nation, en poussant Philippe II

à envahir rAngleterre. Le clergé catholique de l'Angleterre s'éleva lui-même contre la manie des familles catholiques d'envoyer leurs fils dans les collèges des Jésuites.

En i58o, une société composée de treize prêtres passa le canal. A leur tête se trouvaient les Jésuites Robert Parsons et Edmond Campion. Ils firent partout une ample moisson. Le nombre de leurs adhérents s'accrut tous les jours, et d'une presse clandestine sortirent bientôt des écrits agressifs, haineux, dirigés contre Elisabeth et l'accusant d'avoir usurpé le trône. La persécution occulte dirigée ensuite contre les catholiques, et où Campion trouva la mort, n'étouffa point les complots; elle ne servit qu'à augmenter le nombre des attentats commis sur la vie de la reine.

En 1 585, il se trouva que les séminaires nommés plus haut n'avaient pas envoyé moins de trois cents missionnaires secrets en Angleterre. A Reims, on convainquit Savage que le moyen le plus rapide de se rendre digne de la félicité éternelle, c'était d'assassiner la reine Elisabeth; on inspira un égal enthousiasme pour la même cause à Thomas Babing-

ton, qui était dévoué corps et âme à Marie Stuart. Il fut décidé qu'aussitôt après le meurtre de la reine, les catholiques se soulèveraient, et la flotte espagnole opérerait un débarquement en Angleterre. Mais le plan fut trahi ; Marie Stuart et Babington payèrent ce projet de leur mort. Pie V, dans la bulle Regnans in excelsis^ avait lancé Tinterdit contre Elisabeth, et l'avait déclarée déchue du trône ; de concert avec le roi d'Espagne, il avait chargé Ridolfi de l'assassiner. Sixte-Quint, à son tour, délia les sujets de la reine de leurs devoirs d'obéissance et de fidélité, et les somma de soutenir Philippe dans la guerre contre Elisabeth.

Sous Jacques VI, les Jésuites pénétrèrent en • Ecosse et remportèrent de rapides succès. Le roi permit au père Gordon de faire un séjour de plusieurs mois à sa cour. Lingard en a fait l'aveu dans la dernière édition de son Histoire d'Angleterre^ et Tardine a élevé le fait au-dessus de toute contesta-

tion : le provincial des Jésuites, Garnet, et les membres de l'Ordre, Greenway et Gérard, avaient été initiés à la conjuration des poudres, mais ils se gardèrent bien de faire aucune tentative pour la faire

avorter. Henri Henriquez a déclaré que le secret du confessionnal ne pouvait être trahi, même pour sauver le monde entier. A la suite du complot, le Parlement imposa aux catholiques anglais le serment de fidélité : le roi ne pourrait à l'avenir être destitué par le pape, et même en cas d'excommunication, les sujets seraient tenus de lui rester fidèles. Les Jésuites Bellarmin et Suarès appuyèrent le bref de Pie V, qui défendait aux catholiques de prêter ce serment, sous prétexte qu'il était contraire au droit du pape. D'après Bellarmin et la doctrine de son Ordre, le pape a reçu du Christ le pouvoir de relever d'un vœu, d'un serment, de la loi du pays, de la censure, des peines, quand cela contribue au salut de l'âme et à la gloire de Dieu. — En 1648, les Jésuites romains décidèrent Innocent X à se crampon* ner à ce droit de destituer les rois et à le revendi* quer, sous peine de voir maintenir les édits contre les catholiques. C'est ainsi que le fanatisme des Jésuites fit empirer la situation des catholiques en An* gleterre. Charles P% dans son contrat de mariage^ avait promis de ne pas faire appel à la rigueur des lois promulguées contre les prêtres catholiques et les

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Jésuites; sous son règne, les Jésuites affluèrent des séminaires de la France, de l'Espagne et de Rome ; cent soixante d'entre eux trouvèrent accueil chez la noblesse. Il paraît même qu'un collège de Jésuites fut fondé aux environs de Londres ; quant aux ca* tholiques, leur nombre s'accrut tellement que des plaintes furent formulées à cet égard au Parlement. L'espoir d'une restauration catholique en Angle* terre se rattacha au retour des Stuarts. En dépit de ses sympathies pour le catholicisme et les Jésuites, Charles II ne put arrêter la persécution que les mensonges infâmes de Titus Oatès déchaînèrent contre les catholiques anglais. Oatès avait accusé en 1678 les Jésuites d'avoir tramé un complot Contre la vie du roî^ et à la suite de cette accusation avaient eu lieu un grand nombre d'exécutions. En réalité, les membres de l'Ordre n'étaient coupables que d'une imprudence : ils avaient donné une expression trop vive au mécontentement que leur causaient les dissensions entre Charles et Louis XIV ; ces dissentiments leur semblaient remettre en question le retour de l'Angleterre au catholicisme. Ce fut sur son lit de mort seulement que Charles II exprima

le désir de rentrer dans le giron de l'Eglise romaine. Mais Qiarles II s'était converti au catholicisme; il était gagné entièrement à l'influence des Jésuites ; il avait pour confesseur un membre de l'Ordre, et pour conseiller intime, un autre membre de la Société de Jésus ; sous son règne, on allait restaurer le catholicisme ouvertement, avec une folle précipitation et en contrevenant à toutes les lois. Le collège des Jésuites de Londres réunit bientôt près de quatre cents élèves; Bacon de Verulam lui-même célébrait l'excellence de la méthode pédagogique de l'Ordre. Innocent XI était loin d'approuver les procédés imprudents de Jacques et l'ardeur apportée par les Jésuites à l'œuvre de conversion; il blâmait formellement les intrigues politiques et les mesures de violence. Lorsque le Père Pierre, issu d'une famille considérable, manifesta le désir d'être élevé à une haute dignité ecclésiastique en Angleterre ou à celle de cardinal, le pape la lui refusa. « De tous les mauvais conseillers du roi, a dit Macaulay, Pierre a peut-être contribué le plus à la ruine de la maison des Stuarts. » La camarilla jésuitique en faveur à la cour entraîna le roi à des actes qui devaient né-

cessairement blesser au plus vif la population protestante; elle le poussa entre autres à emprisonner les évêques protestants qui s^étaient élevés contre la liberté du culte accordée aux catholiques. Bien plus, au cas où le roi n^aurait pas de descendant mâle et où sa fille Anne ne voudrait pas se convertir au catholicisme, il s'engagerait, pour affermir le catholicisme, à se mettre sous la dépendance de la France et à remettre la décision au sujet de la succession aux mains de Louis XIV. « Il vaudrait mieux pour les catholiques anglais d'être les vassaux du roi de France que d'être les esclaves du diable. » Lorsque ce plan, forgé par les Jésuites, à Pinsu du roi, lui fut soumis, il le repoussa avec une indignation profonde. Toutes ces intrigues irritèrent de plus en plus les Anglais ; lorsque Guillaume d'Orange débarqua avec la devise « la religion protestante et la liberté de l'Angleterre, » Jacques II se vit abandonné de tou- tes parts, et, plein de désespoir, descendit du trône de ses pères. Les Stuarts devaient au zèle impétueux des Jésuites la perte de la couronne d'Angleterre; les catholiques de ce pays, de nouvelles persécutions et une longue sujétion politique.

Ce fut à l'instigation de sa femme, catholique ardente, que Jean III de Suède entama des négociations avec Rome pour renouer les rapports religieux de son peuple avec le saint-siége. Le Jésuite Stanislas Warcewicz arriva secrètement à Stockholm en 1 674, et gagna entièrement le roi. Après son départ, Jean introduisit une liturgie catholique-romaine et prit plusieurs autres mesures conformes à son plan. Deux mois, après arrivèrent le Jésuite Laurent Nicolaï, Nonvégien de naissance, et un prêtre séculier, Feyt, de Belgique. Le premier fut nommé par le roi professeur d'une faculté de théologie nouvellement fondée à Stockholm ; les pasteurs protestants de la capitale et les candidats en théologie sans exception reçurent Tordre de suivre ses cours. Nicolaï n'avoua pas le secret de la confession à laquelle il appartenait, mais il s'at^ tacha à réfuter les réformateurs d'après leurs propres ouvrages. Le roi soutint ce jeu et ces intrigues; il se fit battre par exemple dans une .discussion publique où il avait débuté par une violente sortie contre le pape. Nicolaï eut des succès ; des conversions secrètes eurent lieu parmi ses disciples. Afin de se créer des collaborateurs, il envoya six de ses élèves convertis

les plus distingués, à Rome ; ils devaient se former au Collège allemand de cette ville. Le masque tomba bientôt. Il n'en fut pas moins facile de dompter Popposition qui commençait à se produire parmi les théologiens protestants. Le roi Jean fit soumettre au saint^siége une série de vœux, sans F accomplissement desquels il jugeait l'œuvre de la conversion de la Suède impossible. Les plus importants de ces vœux étaient : la suppression du célibat, la distribution de la sainte-Cène sous les deux espèces, la célébration du culte dans la langue nationale. En î 577, le pape envoya le Jésuite Antoine Possevin et deux autres membres de l'Ordre à Stockholm, pour faire taire les derniers scrupules du roi. Possevin impressionna vivement l'esprit du roi en le menaçant de la damnation étemelle; il l'amena à se déclarer hautement, en sa présence, membre de l'Eglise catholique, et à confier l'éducation et l'instruction de son fils, l'héritier du trône, aux Jésuites* Alors seulement le rusé Jésuite avoua que le pape ne pourrait janîais approuver un certain nombre de vœux du roi; il s'engageait, du reste, à retouriler immédiatement à Rome pour mettre en œuvre tout

ce qui pourrait contribuer au salut des Etats du roi. L'enseignement de Possevin avait produit son effet : le roi était convaincu que son père avait compromis pour toujours le salut de son âme. Aussi lorsque le Jésuite prit congé, Jean pleura à chaudes larmes et s'écria en sanglotant: « Je me ferais couper volontiers tous les doigts de mes pieds, si je pouvais adoucir par là la peine que mon père subit en enfer. » Deux autres Jésuites remplacèrent Possevin à la cour, et continuèrent Tœuvre commencée.

Le pape repoussa complètement les demandes du roi. Possevin, revenu en grande pompe, en qualité de vicaire apostolique pour la Scandinavie et les pays avoisinants, n'eut garde tout d'abord de communiquer cette décision au souverain ; il se contenta de fortifier ses convictions catholiques. Quelques mois plus tard, après le départ de Possevin pour la Pologne, le roi connut le refus du pape. Ce refus rébranla si profondément qu'il déclara ne plus vouloir rien faire pour la conversion du royaume. Néanmoins on aurait fait taire son ressentiment si on lui avait accordé la sainte-Cène sous les deux espèces et la célébration du culte dans la langue nationale,

Mais Rome ne crut pas devoir faire ces concessions. On chargea de nouveau Possevin de remettre l'affaire en bonne voie « par ses talents et son habileté, » et de faire accepter au roi le rejet de ses demandes. Possevin se chargea de cette mission difficile. Il commença par envoyer au roi une lettre de Philippe II débordante de flatteries et d'éloges à l'occasion de son retour à l'Eglise romaine, l'exhortant à restaurer le catholicisme en Suède, et lui offrant un secours immédiat de 200,000 zéchines pour cette oeuvre. Le roi en fut touché jusqu'à un certain point, et il reçut Possevin avec distinction ; mais le Jésuite ne réussit plus à faire sur son esprit une impression durable. Le refus de Rome blessait profondément le roi, et il craignait que l'entreprise ne lui fît perdre . sa couronne. Le roi ayant dit à Possevin que si le pape connaissait la situation du pays, il lui aurait accordé certainement la dispense demandée, le Jésuite répondit : « Le Saint-Esprit qui dirige l'Eglise et gouverne l'âme du pape, en sait plus long que nous tous. » Finalement, Possevin eut recours à la pression morale; il menaça le roi des châtiments du cieL Le roi demeura ferme. Il continua de favoriser les I. i5

catholiques, ne renonça pas tout à fait à ses projets, mais recula pied à pied devant l'opposition protestante soutenue par son frère Charles, duc de Sudermanland. A la suite d'un soulèvement contre les Jésuites de Stockholm, le roi défendit au père Nicolaï l'exercice de ses fonctions et le remplaça par un luthérien animé de dispositions conciliantes envers le catholicisme. Nicolaï quitta la Suède avec la plupart de ses élèves ; deux seulement d'entre eux restèrent sur la prière formelle du roi, avec la mission de célébrer le culte dans la chapelle royale et de diriger Péducation catholique des enfants de Jean. En t582, à la mort de la reine Jeanne, le roi épousa une princesse appartenant à la confession luthérienne. Sous cette influence, son attachement pour l'Eglise catholique diminua à tel point que les Jésuites regardèrent leur position comme intenable, et l'un des deux Jésuites restés à Stockholm quitta la Suède. Le roi remit la faculté de théologie de la capitale aux mains des théologiens luthériens. En 1587,. l'héritier du trône, Sigismond, avait été élu roi de Pologne. A la mort du roi Jean, arrivée en 1592, le duc Charles fut chargé de la régence. Charles réunit à Upsala un

concile national qui écarta la liturgie de son frère et prit à tâche de remettre en vigueur en Suède la confession d'Augsbourg. Lorsque Sigîsmond revint pour occuper le trône de ses pères, les états du royaume lui posèrent des conditions qui impliquaient Textirpation du catholicisme. Sigismond céda après quelques hésitations. Son oncle, après lui avoir infligé la défaite de Stangebro, le fît sommer par le Reichstag de sortir de l'Eglise catholique et de gouverner en personne ses Etats héréditaires, ou de faire venir son fils en Suède, dans xm délai de cinq mois, et de le faire instruire dans la religion nationale. Sigismond, profondément imbu de la foi catholique , repoussa cette sommation, et son oncle monta sur le trône sous le nom de Charles IX. — Sous le règne de Christine, qui, pour échapper à ses doutes philosophiques, se réfugia sous Tautorité de l'Eglise romaine, les Jésuites revinrent en Suède et entreprirent la conversion de la reine.

Les efforts de la Société de Jésus échouèrent com^ plétement dans le Danemark et en Norwége;

L'influence que l'Ordre exerça en Pologne fut considérable. Les Jésuites y étaient venus en 1 565, à l'instigation du cardinal Hosius, qui voyait dans leur Ordre le seul moyen de combattre les progrès menaçants delà Réforme. Hosius leur érigea un collège à Braunsberg et le combla de dotations. Il leur fallut cependant plusieurs années pour prendre pied et se répandre dans le pays. Ils fondèrent une série de collèges, et la jeunesse polonaise, surtout la Jeunesse de noble extraction, y afflua. Sous Etienne Bathory de Siebenburgen, la Réformation perdit ses dernières chances de succès. Le roi n'était pas partisan de la violence exercée dans les choses de la foi, ni des persécutions religieuses; mais il subissait l'influence des Jésuites, il les soutenait par tous les moyens en son pouvoir. Il fonda leur principale forteresse, l'université deWilna,au milieu d'une population appartenant à la foi protestante ou â l'Eglise grecque; il fonda des collèges dans le pays protes-^ tant de la Livonie, à Riga et à Dorpat, en dépit de l'aversion qu'on y éprouvait pour les Jésuites et qui se traduisit à plusieurs reprises, dans la première de Ces villes, par des attaques dirigées contre leurs per-

sonnes. Etienne Bathory amena son frère Christophe, le prince régnant de Siebenburgen, à admettre les Jésuites dans son pays. Ils y entreprirent une propagande couronnée d'un plein succès ; mais en 1 588 ils durent le quitter à la requête des états, qui se plaignaient des désordres causés par leur présence.

• Sigismond ne fut qu'un pantin entre les mains des Jésuites*, ils éloignèrent de son conseil, tous les patriotes, lui firent donner le pas aux affaires ecclésiastiques sur les intérêts de la Pologne et de sa propre personne, et dominèrent le pays pendant les quarante-cinq ans de son règne. Ils mirent la plus grande ardeur à ramener les Cosaques de l'Eglise grecque au giron de l'Eglise romaine, ils s'aliénèrent ainsi les sympathies de ces hor(Jes qui, sous Etienne Bathory, avaient donné une grande armée à la Pologne. Les recettes publiques étant versées en grande partie dans le trésor de l'Eglise, on manquait de l'argent nécessaire pour satisfaire aux besoins les plus pressants du pays; en i585, sous le règne de Bathory, les ressources avaient déjà fait défaut pour équiper une armée qui pût ramener la

Moldavie et la Valachie sous la dépendance de la

couronne de Pologne. Les frontières du royaume restèrent ouvertes aux attaques des Tartaçes et d'autres populations. En revanche, le clergé comptait 40,000 membres et possédait 160,000 biens; les Jésuites habitant le pays étaient au nombre de 2,000; ils donnaient leur enseignement dans 5o magnifiques collèges. En 1627, l'Ordre avait en Pologne un revenu annuel de 400,000 florins, somme énorme pour cette époque. Sa rapacité était telle, que le roi Jean Sobieski se vit dans la nécessité défaire, en 1679, des représentations sérieuses au général.

Les Jésuites, appuyés par la curie romaine, poussèrent Sigismond à reconnaître les deux faux Démétrius pour les princes légitimes de la Russie et à soutenir à main armée leur usurpation. On espérait avec Paide de ces aventuriers convertir la Russie au catholicisme; on ne réussit qu'à susciter des hostilités entre les Polonais et les Moscovites. Les Russes avaient offert la couronne à Ladislas, le fils de Sigismond, à condition qu'il passerait à l'Eglise catholique ; mais la politique intrigante du roi, qui visait à soumettre et à convertir la Russie, fit échouer ce projet. Les mêmes influences déterminèrent le roi à se mettre au

service de T Autriche ; il poursuivit les intérêts de cet empire, au détriment de son propre pays. Il envoya les Cosaques au secours de l'empereur d'Autriche, contre les Bohèmes; il lui envoya également des renforts en Hongrie et entraîna ainsi la Pologne dans une guerre désastreuse contre le sultan. Sa politique intérieure était également inspirée par les Jésuites.. C'est la faveur dés membres de l'Ordre qui disposait souverainement de toutes les places; Punique désir du roi était de leut plaire. Ils le poussèrent sans cesse à restreindre la liberté de conscience et d'autres droits politiques de la noblesse protestante. Bien plus^ du haut de leui*s chaires, ils le sommèrent de recourir à la violence contre les hérétiques. La guerre civile éclata en 1606. Mu^kowski, un historien contemporain, a dit avec raison. « Tout ce qui^ dans ces dernières années, a été fait de mauvais dans notre pays, doit être imputé aux Jésuites. » Les membres de l'Ordre ayant fait l'éducation de la noblesse catholique du pays et ayant entretenu chez leurs élèves une haine furieuse contre les protestants, conservèrent leur pouvoir même après la mort de Sigismond. A la fin du règne de ce roi, le pays, dont

la culture et la science, le commerce et Pindustrie avaient été jadis florissants, était ruiné. La Livonie, dont la conquête avait été facilitée à Gustave- Adolphe par le mécontentement de la population protestante, était perdue à Jamais ; une partie de la FV)logne prussienne était au pouvoir de la Suède, le trésor vide, le pays dévasté, la littérature nationale en décadence. Depuis ce moment Jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, la Pologne ne produisit plus un seul ouvrage considérable, tandis que Pépoque précédente en avait vu naître un grand nombre. Cette éclipse de l'esprit scientifique était un effet de l'éducation jésuitique. C'est de la domination des Jésuites que datent la ruine et la décadence de la Pologne. L'Ordre lui-même, dans un écrit publié à Posen en 1627, s'est vanté d'avoir amené un « changement » dans le royaume tout entier.

Ladislas, indigné de l'immixtion des Jésuites dans les affaires politiques, les éloigna de la cour et chercha à leur enlever l'éducation de la Jeunesse, mais il ne parvint pas à briser leur puissance. Son frère, Jean-Casimir, qui lui succéda au trône, avait été luimême Jésuite et cardinal. Le pouvoir qu'ils avaient

conservé en Pologne éclata en 1 724, lorsque le collège de Thorn fut attaqué par la population protestante, qui les avait en exécration. Ce soulèvement fut étouffé dans le sang.

Possevin joua un grand rôle en Pologne. Il réussit à unir à Rome la majeure partie de F Eglise grecque de la Lithuanie et des provinces polonaises avoisinantes. Les Jésuites fondèrent des écoles, traduisirent les livres liturgiques dans la langue nationale, bâtirent des couvents et opérèrent tant de miracles, que dans le cours du dix-septième on canonisa plus de saints en Lithuanie que pendant tous les siècles précédents. Toutefois le bas clergé et le peuple restèrent fidèles à leur confession ; ils subirent dès lors la force d'attraction de la Russie, où l'Eglise à laquelle ils appartenaient était dominante. C'est vers la Russie que les partisans persécutés de l'Eglise grecque tournèrent leurs regards, et la Russie ne manqua pas de se mêler des affaires de la Pologne, en vue de protéger ses coreligionnaires. Les dissidents du royaume furent exclus en 1733 des fonctions publiques et du Reichstag; ils se jetèrent dès lors dans les bras du puiss'ant empire voisin pour rentrer

avec son secours dans leurs droits. En revanche, la nation les prit en haine. Pour obtenir la palX, ils commencèrent à souhaiter la dissolution de la Pologne, et ils la saluèrent avec joie en 17;^ 2*

Possevin avait déployé tous ses artifices pour dé» terminer Ivan IV à ramener son peuple dans le gi* ron de l'Eglise romaine. Ld rusé Moscovite sut faire accroire au Jésuite qu'il avait Tintention de se feou* mettre à Rome. Dans cet espoir, Possevin négocia la paix avec Etienne Bathory eti ï582* Cette paix arrêta la marche triomphale des Polonais. Mais Ivan n'eut garde de faire sa soumission à Rome, et tout ce que Possevin put obtenir consistait eti quelques faveurs données aux catholiques^romaiilb de la Russie.

Après Possevin, les premiers Jésuites étaient arrivés à Moscou. Les négociations avec le czar ayant échoué, ils ne purent s'y maintenir. Ce fiit de la Lithuanie Unie qu'ils commencèrent à rayonner et à étendre leur propagande en Russie* Ils formèrent tout d'abord de jeunes missionnaires russes, et leur assignèrent leur patrie pour champ d'action. Ils pé-

nétrèrent ainsi dans l'Ukraine, en Podoiie, en Volhynie et dans la Russie blanche.

En 1684, des Jésuites déguisés arrivèrent en Russie^ avec Tambassadeur autrichien Girowsky» Ils célébrèrent le culte pour les catholiques étrangers^ sous la protection de l'ambassade impériale à Moscou, et réussirent à fonder en peu de temps une petite colo* nie dans cette ville. Ils ouvrirent une école pour de jeunes Russes, répandirent des images de piété^ des écrits catholiques-romains rédigés en langue russe^ et ne se cachèrent pas trop de leur intention de roma*niser la Russie. Les nombreux adhérents qu'ils trou* vèrent à Moscou leur firent croire que cette entreprise réussirait facilement. Ils visaient surtout à la cortversion des femmes, et l'on disait que le commerce qu'ils entretenaient avec elles ne concordait pas toujours avec la piété dont ils faisaient montre* On les accusait en même temps d'avoir servi d'agents dt d'espions à l'Autriche, ainsi qu'à d'autres puissances catholiques. Le patriarche Joachim, qui avait reconnu le danger menaçant l'Eglise grecque, mit tout en œuvre pour obtenir leur expulsion dès l'année 1688. L'empereur Léopold demanda en vain qu'on leur

permît de revenir à Moscou ; le gouvernement russe objecta qu'ils se mêlaient d'affaires politiques, et refusa. Les Jésuites ne se laissèrent pas arrêter par le bannissement. Ils revinrent sous le masque de prêtres séculiers et de membres d'autres Ordres ; lorsqu'ils crurent pouvoir admettre que le gouvernement tolérerait leur présence, ils jetèrent le masque, établirent ouvertement un collège à Moscou et firent de nombreux prosél3^es. Par égard pour la cour de Vienne, le gouvernement toléra ces agissements. Mais lorsque des dissentiments eurent éclaté entre les deux cours, Pierre-le-Grand expulsa les Jésuites en 17 19. Dans l'espace de trente ans, les Jésuites s'étaient donc établis par deux fois en Russie et en avaient été chassés deux fois. Pierre-le-Grand ayant accordé le libre exercice du culte aux catholiques, des Franciscains et des Dominicains prirent la place des Jésuites. Par l'annexion de la Russie Blanche, en 1772, les Jésuites retombèrent sous la domination russe. Catherine II fit plus que de les tolérer; elle les favorisa, même après la suppression de leur Ordre, et en dépit des nombreuses conversions opérées par eux. La Russie Blanche resta leur quartier

général. Ils y avaient établi un noviciat avec soixante et dix élèves, une riche bibliothèque et des ressources scientifiques considérables; ils y possédaient des biens habités par î3,5oo paysans. Ils arrivèrent à l'apogée de leur puissance sous l'empereur Paul et le ministre des cultes Galitzin. On remit entre leurs mains l'église catholique de Saint-Pétersbourg; ils ouvrirent dans cette ville une école et un séminaire, augmentèrent, avec l'assentiment du czar, leurs établissements et s'emparèrent finalement des destinées de l'Eglise catholique de la Russie, en faisant nommer métropolitain une de leurs créatures. Ils réclamèrent l'intervention du czar pour obtenir la restauration de leur Ordre dans d'autres pays, par exemple en Espagne. Paul les protégea, non-seulement dans son empire, mais encore au dehors, auprès de la Turquie et auprès du pape Pie VIL II obtint pour eux l'autorisation de se réunir en Russie et d'ouvrir des écoles sous le nom de Société de Jésus. C'est grâce au gouvernement russe que le nombre des membres de l'Ordre se trouva être aussi considérable, lors de sa restauration par le saint-siége, qu'avant sa suppression. Sous Alexandre, les Jésuites se répan-

dirent dans la Russie tout entière, jusqu^en Sibérie et dans le Caucase. Leur propagande, qui s'attaquait surtout aux personnes haut placées, commença à inquiéter vivement P Eglise russe. Alexandre n'aimait pas rOrdre, il le tolérait. Il voulut renfermer ses conversions et sa propagande dans de certaines limites. Lorsque les Jésuites lui offrirent leurs services en Chine, à condition qu'on leur permît d'inaugurer leurs missions auprès des païens et des Mahométans des provinces russes, le czar les refusa. En fin de compte, les craintes qu'inspirait leur habileté dans les conversions décidèrent de leur sort en Russie. En i8i5, ils furent bannis de Saint-Pétersbourg et de Moscou ; en 1820, de la Russie tout entière.

Ce n'est pas une exagération que de dire que la Société de Jésus a tenté de diriger et a dirigé, en effet, pendant deux siècles les destinées du monde. Nul Ordre de l'Eglise catholique n'a jamais exercé pareille influence sur la vie publique tout entière. Aussi bien, dans les tourmentes politiques, le peuple, qui épargnait les autres confréries, tournait-il souvent sa fureur contre les Jésuites, parce qu'il

voyait en eux les soutiens des mauvais gouvernements. La Société de Jésus a déployé toute son énergie, tout son pouvoir pour la restauration de la théocratie du moyen âge, pour le rétablissement d'une monarchie catholique universelle, instrument puissant à la fois et passif du souverain pontife de Rome. Cest dans ce but qu'elle a soutenu tour à tour la politique de Philippe II , de Ferdinand II et de Louis XIV. Aucun effort, aucun sacrifice ne lui semblait trop dur pour atteindre ce but. La vérité, la morale et le droit furent sacrifiés sur T autel de cette idole.

La bonne nouvelle d'un royaume de liberté et d'amour, telle que le Christ l'annonçait, se changea dans la bouche des missionnaires de la Société de Jésus en la prédication de la domination temporelle de la papauté, d'un royaume fondé sur l'esclavage spirituel et la haine intolérante et sanguinaire. Un tel royaume ne se fonde et ne subsiste un certain temps que par la force matérielle et le dépérissement intellectuel et moral des peuples. Mais l'esprit peut être arrêté dans son développement, on ne saurait venir à bout de l'étouffer. Aussi les succès brillants

des Jésuites ne furent-ils pas de longue durée. Le plan jésuitico-papal ne pouvait se réaliser que si la vie physique et morale des nations venait à s'éteindre La Société de Jésus ne pouvait triompher que sur le cadavre des peuples.

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