‹ Les Jésuites, trChapitre 9 sur 18 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Les Jésuites en Suisse. Les J[ésuites en PortugaL Les Jésuites en Espagne et dans les Pays-Bas. Les Jésuites en France.

En Suisse, on rencontrait les plus grossières superstitions, rignorance la plus crasse et Tin^ipofalité la plus grande chez le clergé, aussi bien que che? le peuple. Ox\ y appela les Jésuites pour empêçlief les (défections au profit du protestantisme, pour réveiller le sentiment religieux près de s'éteindre, pour donner un exemple édifiaîjt au clergé, pour ramener les protestants au giron de l'Eglise. Ils s'arrêtèrent tout d'abord à Ponte, en iSSg ; n^ais les confédérés les ayant bannis à plusieurs reprises, ils n'y revinrent et ne purent s'y fixer qu'en 1620. I}s ^'établirent eii i63ï à Bormio,

Lucerne se distinguait tout particulièrement par les mœurs dissolues du clergé et des laïques ; l'instruction et^réducation étaient en souffrance plus que

partout ailleurs. L'archevêque de Milan, Charles Borromée, recommanda de recourir aux Jésuites. On les appela, on leur donna un collège avec des revenus et une église, et ils ouvrirent leurs écoles en 1578. A Fribourg également, l'ignorance et la corruption du clergé avaient aliéné les coeurs à l'Eglise romaine. Le nonce du pape, Bonomi, insista pour qu'on appelât les Jésuites. Ils inaugurèrent leur enseignement en 1 58o, et le Conseil leur donna un collège et une église. L'évêque Blarer de Bâle imita ces exemples-, il fonda, pour la conversion des protestants, un établissement de Jésuites à Porrentruy. Les membres de l'Ordre ne s'établirent à Soleure * qu'en 1646; dès l'année i6o5, le nonce Veralli avait obtenu leur admission dans le canton de Vaud. En 1606, trois Jésuites de Porrentruy vinrent visiter Sitten, mais les citoyens de Sitten refusèrent longtemps de les admettre au milieu d'eux ; ils ne purent y fonder un établissement avant l'an 1625. Deux ans après, on les bannissait de nouveau du canton de Vaud tout entier. Ils y retournèrent en 1662, et conquirent peu à peu la faveur de la population. Partout où les Jésuites parvenaient à prendre pied,

ils séduisaient grands et petits, jeunes et vieux. Les autorités commençaient bientôt à les consulter dans des affaires graves; puis arrivaient des donations en grand nombre, et il ne se passait pas un long temps qu'ils n'eussent occupé toutes les écoles, les chaires de presque toutes les églises, le confessionnal de tous les personnages influents et hautplacés. Confesseurs chargés de réducation de toutes les classes de la société, conseillers et amis intimes des membres du conseil, leur influence s'accrut tous les jours, et ils ne tardèrent pas à la faire prévaloir dans les affaires publiques. Lucerne et Fribourg étaient leurs centres d'opération ; ils dirigeaient la politique extérieure de la plupart des cantons catholiques. L'ancienne influence de la France sur ces cantons ne put se maintenir qu'autant que la politique de ce pays ne fut point contraire aux intérêts de l'Ordre, du pape ou du roi d'Espagne. Lorsque Henri III se rapprocha du roi de Navarre, l'alliance de Philippe II avec Fribourg fut tout aussitôt conclue. A l'instigation des Jésuites, les localités catholiques de la Suisse soutinrent la Ligue en France, et lorsque Paul V leur demanda en 1 606 six mille hommes pour la guerre contre Ve-

— 19^ — nise, elles les lui accordèrent, quoique Venise défendît contre le sâim-siége les droits que ces localités tenaient à conserver elles-mêmes.

En Suisse, comme ailleurs, le but principal des Jésuites était le maintien de la domination du pape, Textit-pâtion du protestantisme. La persuasion manquait-elle son effet, on avait recours à la forcé. Les Jésuites parvinrent rapidement à étouffer la Réformatioti dans lés bailliages de Laufen et de Zwingen, qui faisaient partie du diocèse de Baie, ainsi que dans le canton de Vaud. Tout plan forgé par Rome ou par d^autres puissances étrangères contre le protestantisme en Suisse, trouvait chez les Jésuites un appui assuré. C'est avec leur secours que le nonce Santorio fît conclure aux cantons catholiques de Lucerne, d'Uri, de Schwitz, d'Unterwalden, de Zug, de Fribourg, l'alliance d'or contre les hérétiques; Sàntoriô amena ces mêmes cantons à conclure avec Philippe II une alliance dirigée principalement contre les cantons protestants ; ils s'engageaient à se prêter secours hiutuellement, au cas où ils seraient entraînés dans une guerre pour la cause du catholicisme. L'intention des Jésuites était de séparer complète-

ment les cantons catholiques de la confédération. En 1602, lorsque le duc de Savoie tenta de Surprendre la nuit la ville de Genève pour la réduire sous soil pouvoir et sous celui du pape, les Jésuites étaient initiés à son plan. Eil î6îio, ils parvinrent à soulever la population catholique du Veltlin contre les protestants et â en faire massacrer six cents. Le plàpe donna rihdulgence à tous ceux qui avaient trenipé daiis ces horreurs. — En 1 656 ils allumèrent la guerre civile entre les membres des diverses confessions. Les réformés subirent une défaite sailglûnte à Vilïhergen. Plus tard, nouvelle guerre de religioii, allumée par les Jésuites. En 1712, on discutait la paix à Aâraii, Lucerrie et Uri venaient de Taccepter lorsque lés Jésuites, sur un ordre venu de Rome, mitent but en oeuvre pour la remettre en questioili Ils refiisèrent Tabsolution à tous ceux qui hésiteraient à courîi* aux arrries* Ils prbclamèrent bien haut dans les chaires que l'on n'était pas tenu au respect de la parole donnée aux hérétiques; ils mirent en suspicion les conseillers modérés, cherchèrent à les éloigner des affaires, et provoquèrent à Lucerne un soulèvement si menaçant du peuple contre le gouver«i

nement, que Tautorité suprême se résigna à rompre la paix. Les cantons catholiques sortirent vaincus de la lutte et signèrent une paix onéreuse.

Depuis cette époque, Pinfluence de l'Ordre en Suisse alla en diminuant.

Jean III de Portugal avait accueilli à bras ouverts les deux envoyés de Loyola, François-Xavier et Simon Rodriguez. Xavier se rendit, en 1641, à Goa pour répandre TEvangile parmi les païens. Rodriguez resta en Portugal et chercha à y trouver des recrues pour la Société. Il réussit à gagner des jeunes gens capables parmi les membres des autres associations religieuses et parmi la haute noblesse du pays. Par sa vie exemplaire, par des prédications saisissantes, par des œuvres pies et charitables, il conquit les sympathies de toutes les classes, et surtout celles de la famille royale. La munificence du roi ne connut bientôt plus de bornes ; il fonda le magnifique collège de Coimbre, qui réunit en peu de temps deux cents *Jésuites. Les attaques ne tardèrent pas à venir de divers côtés -, l'Ordre n'en devint pas .moins florissant et acquit rapidement une grande

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puissance et une influence considérable. Il chercha, comme partout ailleurs, à s'emparer de la direction du haut enseignement. Dès Tannée 1 543, Rodriguez fut appelé à faire l'éducation de Théritier du trône ; il domina dès lors sans scrupules, avec des prétentions croissantes, la famille royale , la cour, le pays tout entier. Il poussa tous les membres de la famille du roi à prendre des Jésuites pour confesseurs. Quant au roi Sébastien, il fut réduit au rôle d'un pantin entre les mains des Jésuites. Ils le firent agir à leur guise en toutes choses, et pour la ruine du Portugal. Ils le fortifièrent dans le sentiment de répulsion que lui inspirait le mariage ; ils l'amenèrent à faire, cette malheureuse guerre contre les Maures d'Afrique où il perdit la vie. Ils continuèrent à dominer la cour, à se mêler des affaires politiques .du royaume et à les diriger en vue de l'intérêt de l'Ordre. La réunion du Portugal et de l'Espagne, sous Philippe II, est due principalement à leurs intrigues. Lorsque l'Espagne perdit la grande position qu'elle avait occupée dans le monde, et que Louis XIV envahit le royaume, les Jésuites agirent en Portugal

dans l'intérêt du roi de France.

Ils contribuèrent, paraît-il, à la chute d'Alphonse VI et à rélévation au trône de Pierre II. Du moins, les intrigues ourdies par la reine contre son époux et pour son mariage avec Pierre II, furent approuvées et appuyées par son confesseur jésuite, le père de Villes. Les membres de l'Ordre exercèrent une influence incontestée sur Pierre II; ils furent nonseulement ses directeurs de conscience, mais encore ses guides en politique. Ils tâchèrent surtout d^ faire conclure de nombreuses alliances de famille avec la France, pour unir plus étroitement les deux royaumes. Le père Vieira, qui déployait une grande activité en qualité de savant et d'écrivain , de prédicateur et de missionnaire, de confesseur et de conseil^ 1er des grands du royaume, et ètlân en qualité de di^ plomate habile, exerça une influence prépondérants sur les affaires publiques. C'était lui qui avait prédit à Pierre son élévation au trône. L'étendue de sort pouvoir inspira des défiances à l'Inquisition ; elle lui intenta un procès pour ses prophéties, le fit révoquéf de ses fonctions de prédicateur et condamner à êfire enfermé dans une maison de l'Ordre. Vieira se ren* dit à Rome, y prépara sa vengeance contre le tribu-

nal et sut gagner Pierre à ses visées. Le roi fut amené à accorder un pardon général aux néo-chrétiens, aux Juifs convertis, contre de fortes sommes d'argent, aVeC lesquelles on pourrait reconquérir rinde; l'Inquisition reçut Tordre de s'abstenir à l'avenir de les Jeter en prison ou de les exécuter. Vîeira conduisit à Rome ces négociations, dont le but def-» nier était de remettre l'inquisition en Portugal entre .les mains des Jésuites. Clément X, par un bref du 8 octobre 1674, interdit au saint tribunal toute espèce de fonctions, jusqu'à ce que l'on eût pris à Rome une décision relativement aux plaintes des néo-chrétiens; ce n'est qu'en 1681 que Clément XI autorisa l'Inquisition à reprendre ses fonctions. Le Jésuite Georgel a fait l'aveu suivant, concernant l'influence de l'Ordre en Portugal : « Il n'y a eu eri Eu» rope^ ou plutôt dans les deux mondes^ aucun pays où la Société de Jésus ait été plus honorée, plus puissante-, plus fortement assise que dans les royaumes soumis à la domination portugaise. Depuis le moment où le thaumaturge François-Xavier a répandu et fortifié le pouvoir et le commerce du Portugal en Chine, dans l'Inde et dans le Japon *, depuis le mo-

ment où les côtes d'Afrique, les immenses savanes du Brésil ont été fécondées par les travaux, la sueur et le sang des Jésuites au profit de la couronne, la cour de Lisbonne n'a jamais cessé de combler la Société de Jésus de ces faveurs qui marquent la confiance la plus illimitée et l'influence la plus profonde. Ils dirigeaient la conscience et la vie des princes et des princesses de la famille royale ; le roi et ses ministres les consultaient dans les affaires les plus importantes. Pas de place dans l'Etat ou dans l'Eglise dont on disposât sans leur assentiment. Le haut clergé, les grands du royaume et le peuple rivalisaient d'ardeur à briguer leur faveur (i). »

En Espagne, Charles-Quint montra aux Jesuites une froideur étonnante. Philippe II ne se sentit aucune prédilection pour eux. Il aurait dit que l'Ordre de Jésus était la seule institution ecclésiastique qu'il fût incapable de comprendre. En i588, lorsqu'il insista pour que Sixte-Quint réformât les Ordres monacaux, il visait surtout la Société de Jè-

(i) Mémoire pour servir à Vhistoire des événements de la fin du dix'huitième siècle. Paris, iSiy^ I, 16.

sus. Ce sont probablement les Dominicains qui ont inspiré cette aversion à Philippe ; ils craignaient de voir l'Ordre rival empiéter sur leurs droits. Le célèbre théologien dominicain Michel Canus se laissa emporter par cette jalousie aux invectives les plus amères contre les disciples de Loyola : il les appela les précurseurs de l'Antéchrist. Mais tous les obstaclés qu'on lui opposa n'empêchèrent pas la Compagnie de devenir florissante, d'acquérir des maisons, des cpUéges, de s'emparer de l'éducation de la jeunesse.

En 1648, François Borgia, duc de Gandia et vice-roi de la Catalogne, dédara qu'il allait s'affilier à l'Ordre •, il remit entre les mains des Jésuites l'université de Gandia qu'il avait fondée, il mit tout en œuvre pour accroître leur pouvoir en Espagne.

Les Jésuites furent le meilleur soutien de Philippe II dans son projet de fonder une monarchie autocratique universelle, dans laquelle l'Eglise romaine seule serait tolérée. Ils l'aidèrent à s'emparer de la couronne du Portugal, en lui faisant épouser l'infante du royaume; ils servirent aussi les desseins qu'il nourrissait à l'égard de la France, pendant les

guerres de la Ligue; ils rappuyèrent dans sa lutte contre TAngleterre et cherchèrent à maintenir soa empire, en même temps que le catholicisme, dans les Pays-Bas* En i556, ils obtinrent de Philippe Tautorisation de s'établir dans ces dernières provinces, sous condition toutefois qu'ils ne pourraient acqué-. rir des immeubles qu'avec l'agrément des Etats. Les Etats de Flandre protestèrent-, mais, protégés par Marguerite d'Autriche, les Jésuites fondèrent des collèges à Loiivain et à Anvers. A Louvain, il arriva que des dames de qualité se firent flageller une fois par semaine par leurs confesseurs jésuites. Ce fut un scandale public. Chassés à plusieurs reprises, ils ne purent fonder d'établissement durable que sous Alexandre Farnèse. Leur action au profit de Rome et de l'Espagne ne tarda pas à se faire sentir. Ils trempèrent dans le meurtre de Guillaume d'Orange. Six attentats avaient été tentés en vain sur Guillaume, lorsque enfin Balthasar Gérard réussit à accomplir ce crime odieux. Chez le premier meurtrier, Juan Juareguy, on avait trouvé à côté d'un agntis Dei et d'un crucifix, un catéchisme de Jésuite ; Balthasar Gérard avoua qu'il avait fait part de son

intention au recteur du collège de Jésuites de Trêves ; le recteur les avait approuvées, lui avait donné la bénédiction et l'assurance que s'il perdait la vie en exécutant l'attentat, il serait compté au nombre des martyrs, — En 1598 Pierre Panne fut arrêté à Leyde au moment où il se disposait à assassiner le fils de Guillaume, le comte Maurice de Nassau : il accusa les Jésuites de l'avoir séduit et corrompu.. — L'Ordre de Jésus ramena au catholicisme les provinces du sud, dont une moitié s'était convertie au protestantisme; en 1692 il étendit son action aux provinces du nord : trente ans après, on y comptait 345,000 catholiques.

Les Jésuites eurent à soutenir une lutte continuelle pour le pouvoir, avec les Dominicains d'Espagne; les confesseurs des rois appartenaient presque tous à ce dernier Ordre, et les Jésuites cherchèrent en vain à le supplanter. A la mort du roi, Marie-Anne d'Autriche, la femme de Philippe IV, confia le poste de premier ministre et la dignité de grand inquisiteur à son confesseur, le Jésuite allemand Nitard. Cette nomination rencontra une vive résistance. Un grand d'Espagne ayant reproché son arrogance

au Jésuite, celui-ci répondit : « Savez-vous bien que vous me devez vos respects? Chaque Jour, Dieu est entre mes mains et votre reine à mes pieds. » Nitaift n'en fut pas moins forcé de quitter le pays, et la reine confia sa conscience au père Moja. Moja écrivit, sous le nom d'Amédée Guiménius, un résumé de casuistique contenant des détails, tellement obscènes que la Sorbonne, qui soumit le livre à la censure, n'osa pas même citer les passages les plus graveleux. Avec le duc d'Anjou, Philippe V, les Jésuites s'emparèrent de la conscience d'un roi d'Espagne. Louis XIV lui donna pour confesseur le Père Daubenton, avec ordre de lui envoyer des rapports secrets sur tout ce qui se passerait à la cour d'Espagne. Mais l'esprit J'intrigue du Jésuite nécessita son éloignement; Louis XIV y consentît, mais à la condition que Daubenton serait remplacé par un autre Jésuite. La conscience de Philippe V et celle de son fils furent donc maintenues en tutelle, Charles III sut s'en affranchir.

En France, l'Ordre de Jésus rencontra les s)mipathies et reçut l'appui de la cour, mais le Parlement,

la Sorbonne et Tarchevêque Bellay, de Paris, opposèrent une vive résistance à son établissement dans le royaume. Ils y voyaient une menace pour TEtat, pour leurs propres droits, pour leur aaivité. Le ver^ dict célèbre que la Sorbonne prononça en i554 contre les Jésuites, se terminait par ces mots : « Cette Société paraît dangereuse dans les choses de la foi, menaçante pour la paix de l'Eglise, pour Tinstitution monacale, et en général mieux faite pour la destruction que pour Tédification. » Les Jésuites furent admis en 1 56 1 , par décret de l'assemblée de Poissy , mais à des conditions qui annulaient en grande partie leurs privilèges exorbitants -, on allait même jusqu'à exiger la suppression du nom de Société de Jésus, que la Sorbonne déclarait être l'effet d'une prétention inouïe. Les Jésuites acceptèrent ces conditions, mais en se gardant bien de s'y soumettre. Lorsqu'ils voulurent ouvrir à Paris le collège de Qermont, l'université fit les derniers efforts pour les empêcher. A ce moment déjà, Etienne Pasquier, le représentant de l'université, leur reprochait de capter les héritages. Le Parlement autorisa l'ouverture de ce collège destiné uniquement à l'enseignement. En

revanche, TOrdre échoua en 1 577, dans ses efforts pour obtenir Taccès de runivçrsité; il était appuyé de la protection puissante du cardinal de Bourbon, qui s'en référait à des ordres du pape et du roi, — Les Jésuites comptant dans leur nombre des profçs* seurs habiles et instruits, obtinrent de rapides succès. Le protestant Hubert Languet écrivait en 1671 à Camérarius : « Les Jésuites arrivent peu à peu à jeter la déconsidération sur la Sorbonne. » Il constatait que le collège de Clermont était le plus florissant de tous à Paris, et que la notoriété de se» maîtres dépassait celle des autres professeur^ de la capitale.

Dans un discours prononcé à Poissy, Laines avait invité Catherine de Médicis et les grands du royaume à procéder énergiquement à la répression de Thérésie, Dans un mémoire qu'il présenta bientôt après à Ift reine, il s'éleva avec plus de force encore contre les concessions de temples que Ton faisait aux hérétiques. Il terminait par cette menace : « Pour contenter la plus petite partie de la population, et la plus méprisable, la reine s'attirerait les haines de la classe la plus nombreuse et la plus saine. Les catholiques seraient capa-

blés de tout si on les réduisait au désespoir et s'ils venaient à penser à un changement de gouvernement. » On ne saurait méconnaître l'influence deLainez dans redit de Saint-Germain, de Tan i562 ; cet édit interdisait aux protestants la possession d'églises et ne leur permettait de faire des réunions religieuses qu'en dehors des villes. Avec l'activité des Jésuites commence en France un revirement en faveur du catholicisme. Ont-ils une part de responsabilité dans les guerres de religion, depuis le massacre de Vassy jusqu'à la nuit de la Saint-Barthélémy? On ne saurait le prouver. Mais l'extirpation sanglante de l'hérésie était conforme à leurs désirs ; cela ressort non-seulement de l'esprit et des pratiques de l'Ordre, mais surtout de l'approbation que le père Guignard donna à ces procédés, et d'un passage d'un écrit du Jésuite Eudémon-Joannés. Cet auteur, venant à parler de la Saint-Barthélémy, déclare que Charles IX, un grand ami de l'Or* dre, est au plus haut degré digne de l'immortalité. — Les Jésuites déployèrent une grande activité dans les guerres de la Ligue. Crétineau Joly lui-même

(i) Confutatio Anticottoni, Mog. 1611, p. 83.

avoue qu'ils ont approuvé et dirigé le soulèvement. Us entraînèrent dans la grande conspiration toutes les villes où ils avaient pris pied. Ce furent eux qui assistèrent de leurs conseils Talliance des Seize où Ton trama des complots contre la liberté et la vie de Henri III, où \'on parla de livrer la France à Philippe II. Ce fut dans leurs collèges et leurs églises que les légats du pape et les agents du roi d'Espagne tinrent leurs conciliabules secrets; ce furent des membres de TOrdre, notamment Henri Sammier et Claude Mathieu, qui soutinrent auprès des cours étrangères la cause de la Ligue. Claude Mathieu adressa au duc de Nevers un rapport sur les négociations qu'il avait entamées à ce sujet avec Sixte-Quint, en 1 585 ; ce rapport prouve que le pape donnait son entière approbation aux plans des Guises ; il était déterminé à les soutenir par tous les moyens. Il désapprouvait un attentat à la vie du roi, mais il admettait que l'on s'emparât de sa personne, pour le guider et diriger les affaires du pays conformément aux intentions des Guises.

Les Jésuites applaudirent ouvertement à l'assassinat du roi par le dominicain Clément. Mariana,

dans son livre : De rege et régis institutione ^ approuvé par rOrdre en 1598, donna les plus grands éloges à Tassassin. Sixte-Quint lui-même approuva le crime. — Du haut de toutes leurs chaires, les Jésuites lancèrent les invectives les plus virulentes contre Henri IV, même après qu'il eut abjuré Thérésie. Le père Commolet, qui avait présidé naguère le conseil des Seize, choisit pour thème d'un sermon de Noël, prononcé à Péglise Saint- Bartholomé de Paris, le troisième chapitre du livre des Juges. On y raconte comment Aod tua le roi Moab. Après avoir mis Clément au rang des saints, le prédicateur s'écria : «Il nous faut un Aod! qu'il soit moine ou soldat, pâtre ou goujat, il n'importe ; il nous faut un Aod. Il nous faut un coup semblable, pour arriver au but désiré. » Les attentats de Barrière en iSgS, et de Jean Chastel en 1 594 suivirent coup sur coup. Commolet fut soupçonné d'avoir été le complice de Barrière ;*ce misérable avoua que le Père jésuite Barade l'avait fortifié dans sa résolution et lui avait donné sa bénédiction pour l'attentat. Quant à Jean Chastel, il avait fait ses études sous la direction des Jésuites; ce sont les membres de l'Ordre qui lui avaient in*

fiisé la doctrine de la moralité de l'assassinat commis sur la personne des tyrans. A la suite des déclarations de Chastel, les autorités firent des perquisitions dans les maisons de Jésuites de Paris. On trouva dans les papiers du Père Guignard des déclarations glorifiant comme un acte héroïque le crime de Clément et re* commandant de commettre le même attentat sur la personne de Henri IV. Guignard fut condamné à être pendu; un décret du Parlement, du 29 décembre 1594, expulsa les Jésuites de Paris et de la France. En dépit des vives protestations du Parleîïlent, Henri IV les autorisa en i6o3 à rentrer en France; il alla jusqu'à choisir dans leur Ordre son confesseur, le Père Cotton, qui exerça un grand empire sur lui. Sully nous l'explique dans ses mémoires : « Le roi pensait que s'il faisait bon accueil aux Jésuites, ils renonceraient à intriguer au profit de l'Espagne. » Henri prétendait que le Père Majus lui avait assuré, sous le sceau du secret et au nom de la Compagnie tout entière, qu'elle oublierait l'Espagne ; la promesse avait été faite sous serment. Le roi croyait en outre assurer sa sécurité personnelle en se conciliant les sympathies des Jésuites. Ils avaient.

en dépit de leur bannissement, nombre de moyens d'attenter à sa vie. Il était en proie à des craintes continuelles, il voulait en éloigner la cause. « Il vaut mieux, disait-il, tomber soudain dans un guet-apens que d'avoir constamment le souci de l'éviter. »

Du vivant du roi, les Jésuites inventèrent et publièrent un discours où Henri IV les défendait et faisait leur éloge.

Lorsque Henri IV tomba sous le couteau de Ravaillac, on soupçonna les Jésuites de n'avoir pas été tout à fait étrangers au crime. Il était évident que le bras du meurtrier avait été armé par le fanatisme religieux-, Ravaillac avoua qu'immédiatement avant l'attentat, il avait eu pour confesseuf le Jésuite Daubigny. Toutefois, il n'est pas prouvé que l'Ordre de Jésus ait été impliqué dans le complot. Voltaire lui-même l'a défendu contre ce soupçon.

Le Parlement et la Sorbonne prirent texte du meurtre du roipour s'élever contre les Jésuites et condam»ner leur doctrine relative à l'assassinat commis sur la personne des tyrans. Ils les forcèrent de déclarer qu'ils avaient à cœur de maintenir la doctrine de la sainteté de la vie et du pouvoir du roi^ ainsi que les libertés gai-

licanes. Mais les Jésuites avaient la protection de la reine et du cardinal de Richelieu ; les attaques de leurs adversaires échouèrent, ils commencèrent à s'élever au plus haut degré de leur puissance en France. Cotton repoussa les accusations dirigées contre la complicité de rOrdre dans les attentats commis sur les têtes couronnées; il resta confesseur de Louis XIII. Il eut pour successeur dans ces fonctions un Jésuite, le père ^-rnoux, qui poussa le roi à introduire de force la religion catholique dans la province réformée du Béam. Quant à Richer, qui avait obtenu de la Sorbonne la condanmation des Jésuites, il fut mis en suspicion par la régente Marie de Médicis et eut à subir de dures persécutions. En 1625, lorsque fut publié Touvrage d'Antoine Santarelli sur le pouvoir du pape, le Parlement somma les Jésuites de déclarer ce qu'ils pensaient de ce livre; ils furent contraints de signer un document condamnant les doctrines de leur frère et approuvant les principes de l'Eglise gallicane et de la Sorbonne. Ils s'y résignèrent, mais en faisant leurs réserves mentales.

En i6o3, les Jésuites obtinrent l'autorisation de rentrer en France, à condition de déléguer auprès

du roi un membre français de leur Ordre, chargé de répondre, dans toutes les occurrences, de la conduite . de ses frères. La Société sut tourner cette condition humiliante à son avantage. Le Père Cotton amena Henri IV à faire^ de ce poste un poste d'honneur et à substituer au titre de « répondant » celui de père confesseur. Les rois de France furent les premiers qui prirent des confesseurs dans la Société de Jésus. Depuis Henri IV jusqu'à Louis XIV, les Jésuites restèrent presque sans interruption les directeurs de conscience des rois de France et exercèrent en cette qualité une grande influence. L'empire que La Chaise et Le Tellier prirent sur l'esprit de Louis XIV fut désastreux pour la France. Madame de Maintenon critiqua constamment les principes relâchés de La Chaise, et Madame de Montespan l'appelait avec autant de malice que de justesse « une chaise de commodité. » Lorsque Bossuet eut déterminé Louis XIV à se séparer de Madame de Montespan, on ourdit des intrigues à la cour dans le but de rétablir ces relations, sous prétexte qu'il s'agissait de rapports de pure amitié. Bossuet, instruit du complot, rendit le roi attentif au danger I. 14

d'enfreindre de nouveau toutes les lois de TEglise. Mais le Père La Chaise défendit le parti et Topinion contraires, et de cette belle amitié il naquit encore deux enfants adultérins. Nous examinerons plus tard les intrigues ourdies par La Chaise et Le Tellier contre Port-Royal et le gallicanisme. Il nous suffit de rappeler ici que le premier joignit son action à celle de Madame de Maintenon et de Louvois, pour déterminer le roi à révoquer l'édit de Nantes et à extirper le protestantisme. Madame de Maintenon écrit en 1684 : « Cette entreprise couvrira le roi de gloire devant Dieu et devant les hommes; il ramènera tous ses sujets dans le giron de T Eglise, il détruira Thérésie que ses prédéc^esseurs n'ont pas su vaincre. »

Elisabeth-Charlotte, Tépouse de Philippe I" d'Orléans, écrit en 1 7 19 : « La vieille coquette (Maintenon) et le père La Chaise ont persuadé le roi que tous les péchés qu'il a commis avec la Montespan doraient pardonnes, s'il torturait et chassait les réformés : c'était là le chemin du ciel. Le pauvre roi y a cru, car de sa vie il n'a lu un mot dans la Bible^ et c'est ainsi qu'est née la persécution* » — En

i685, lorsque La Chaise reçut de la main du roi Tordre de révocation de Tédit de Nantes et de persécution des protestants, il s'écria : « Maintenant, Seigneur, laisse ton serviteur s'en aller en paix! » Saint-Simon nous rapporte un autre trait également édifiant. Le roi^ à l'aspect de la misère affreuse qui régnait dans le pays, se sentit pris de remords. Le Tellier lui remit un avis motivé, que des membres de la Sorbonnè corrompus par lui avaient rédigé. Il y était dit que les biens de tous ses sujets appartenaient au roi; sïl s'en emparait, il ne prenait que sa propriété. Ce principe, Louis XIV eut soin de le consijgner dans ses instructions au dauphin. — L'étiquette de cour exigeait que les princes et les princesses de la famille royale n'eussent que des confesseurs jésuites. Le chevalier d'Hariîourt disait : « Les Jésuites occupent la conscience des princes^ comme les Suisses les portes de la cour. » Le Tellier eut surtout à cœur de pousser le roi à persécuter les Jansénistes et à introduire la bulle Unigenitus de l'an 171 3. Cette dernière mesure porta un to\xp mortel au gallicanisme, qui avait défendu jusqu'ici les prérogatives royales et l'antique conâtitutlon de l'Eglise

contre les prétentions et les empiétements du saintsiége; elle anéantit la science théologique jusqu'alors si florissante en France.

Avec l'expulsion des protestants, avec la persécution des Jansénistes et du gallicanisme, TOrdre de Jésus avait accompli sa mission au profit de la papauté; nul ennemi ne semblait plus le menacer ni dans le sein de l'Eglise ni en dehors de l'Eglise; le pays tout entier paraissait livré entre ses mains. Ce fut dans l'ivresse de ce triomphe que mûrit au milieu des ' membres de l'Ordre le projet de réintroduire l'Inquisition en France. Le père Constantin, en s'embarquant à Port-Louis pour aller en mission en Chine, s'écria : « Dans peu de temps l'on verra l'Inquisition accueillie et établie dans le pays, ou les Jésuites expulsés de la France entière. » Ce propos fit grand bruit et parvint jusqu'à Paris.

Dans la mesure, cependant, où les Jésuites approuvèrent l'immoralité de la royauté absolue, accommodèrent leur morale à la corruption de la société, étouffèrent l'esprit scientifique qui régnait dans l'Eglise de France et se corrompirent eux-mêmes, ils minèrent le sol sous leurs pas. Les excès horribles

des maîtres de la France, qui n'observaient même plus les convenances extérieures, la démoralisation, l'appauvrissement du peuple, sa colère croissante contre les princes du royaume et de l'Eglise, un scepticisme qui minait non-seulement la doctrine ecclésiastique et le christianisme, mais toute conception morale du monde et de la société : toute cette semence de malheur porta ses fruits, les fruits sanglants de la Révolution.

Louis XIV jouit de la faveur toute, particulière des Jésuites. Dan§ ses querelles avec le pape Innocent XI, ils se rangèrent de son côté; ils soutinrent également ses intérêts dans la guerre de succession. C'est grâce à leurs artifices que Charles II institua le Bourbon Philippe d'Anjou son successeur au trône ; ils ne négligèrent rien pour soulever l'Espagne contre Charles d'Autriche. Le prince Eugène les accuse, dans une lettre du 20 janvier 1709, d'avoir trempé les mains dans la guerre de succession et dans toutes les alliances, en faveur de Louis XIV. « Le général des Jésuites s'étant déclaré ouvertement pour la France, à quoi servirait la résistance du pape? son collège est tout entier gouverné par les Jésuites. »

La Société de Jésus, qui craignait le coup d'œil pénétrant du prince et son influence sur la cour de Vienne, tenta de le faire tomber, de Téloigner du commandement suprême. Telle était la mauvaise opinion que le prince avait conçue des pieux Pères, qu'il les soupçonnait d'être capables d'attenter à sa vie. Dans une lettre du 14 octobre, adressée au prince de Lichtenstein, il parle d'une tentative faite au moyen d'une lettre empoisonnée, et il ajoute : « Ce n'est pas le premier essai de ce genre tenté par mes éminents adversaires; s'il leur est permis, conformément aux règles d'un christianisme raffiné, de disposer de la vie d'un régent en empoisonnant une selle ou des habits, un vieux général peut bien s'attendre, lui aussi, à être désarçonné au moyen d'une bonne dose en isme. »

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