‹ Les jetons de l'échevinage parisien; documents pour servir à une histoire métallique du bureau de la ville et de diverses institutions parisiennes, recueillis par feu A. d'Affry de la Monnoye, avec une table analytique et deux séries de pièces justificatives réunies, coordonnées et annotées par le Service historique de la ville de ParisChapitre 1 sur 208 · A L'ÉTUDE DES JETONS · texte numérisé non relu

A L'ÉTUDE DES JETONS

Les jetons, ces petits monuments si peu importants on appai'ence, deviennent, pour l anti(piaire qui les examine avec soin, Tohjet dune t'tude des plus attachantes. Les jetons, en effet, mentionnent des faits historiques ; ils donnent des renseignements sur le clergé, les églises, les confréries religieuses; ils rappellent les diverses branches de l'ancienne administration française, les cor|)orations de métiers, les compagnies savantes; ils conservent la mémoire dun grand nomhre de personnes qui ont occupé des postes plus ou moins importants près de la maison royale, dans lEtal. dans Tarmée, dans la magistrature, qui ont rempli dans les provinces et dans les villes les fonctions d intendant, de prévôt des marchands, de maire ou déchevin. qui ont été à la tète des facultés, des académies, etc. Les jetons lournisseni en outre à riu'raldiste des matériaux [irécieux et introuvables partout ailleurs: enfin ils font connaître létat de la gravure pendant une |)ériode de près tle six siècles.

Les jetons ne doivent donc pas être laissés de côté dans Tétude de lliistoire et de l'archéologie.

Dès lors, il nest pas sans intérêt de réunir en cor[»s les documents que l'on possède sur cette branche de la numismati(}ue. On constate ainsi l'état actuel de la science, et Ton rend plus facile le travail de recherche, toujours pénible, surtout pour l'amateur qui débute.

Mais, préalablement, il est une question qu il im[)orte d'examiner avec quehpies détails.

n LMI'.ODUCTION À L'ÉTL'DE DES JETONS.

On a |)arii dispose à considéi-er réliulc dos jetons comme appartenant exclusivement à l'époque actuelle. Sans aucun donic, cette étude n'avait pas autrefois le d(''veloppement (ju'cdie a pris depuis quelques années; mais, comme Font l'ait remarquer .AIM. Rouyer et Huclier, dans leur savant ouvrage''', on ne peut dire que les jetons aient été, jusquaujourd hui. dédainn('s ])ar les numismatistes. La magnifique collection de la Bibliothèque nationale, (lui.en iG-o, s'élevait dt-jà à plus de deux mille pièces, suffirait pour élablir le contraire'''. On sait, d'un autre côté, qu'une suite de jetons se Irouvail à la bihliollièqne de 1 abbaye de Sainte-Geneviève. En outre, sans parler des Pays-Bas, où ces monuments ont été recueillis avec soin depuis de longues années, on doit se rappeler qu'il existait en France des collections particulières, à dater du xv!!"" siècle au moins. C'est ce ([u'il est facile d'établir, comme on va \o voir.

Dans son Inlroductiou à la science dei médailles, ouvrage dont la première édition remonte à i ()65 , Charles Patin consacre un chapitre tout entier, le quatorzième, aux r-gettons.r II fait res.sortir l'intérêt que présentent ces peliles médailles, dont il évalue à deux mille le nombre existant à son é'poipu^; il nous apprend que quelques parliculiers en ont des bourses remplies et recherchent avec soin les plus beaux: il ajoute (ju (tn lait cas de ceux (pii représentent des porti'ails ou (pu oui une double devise, particulièrement (piand ils sont histori(pies '. Ces délails prouvent évidemment (piil y avait, dès lors, d(^s rcurieux- de jetons.

Sauvai, qui niourul en i Oyo . raj»porte (jue Clapisson, conlrôhnir général de larlillerie, avait réuni pisipi à dix-liiiit cents jetons d'argent, tous dilTérents ' .

Dans sa Science des médailles, publiée pour la première fois en iGqf), le P. Jobert, en appelant l'attention dos curieux sur les jetons, nous dit que M. de (iaignières en avait fait un ^- ramas •? de plus de trois mille "\ depuis Philippe Vl ((le \alois). (pii commença à régner en i3:>8. Dans l'i'ilition de cet diivia;;!' (buini'o en i~'^[) par liimard de la Bastie. on ajoute (pie

' Uisinin' ilii Jrloii an moi/c:i âge, Paris, iHrxS, ' Cli. l'aliil, luliud. à lu ncieiice -/.■.>■ mnluilles,

1>- *>• L'dil. de lOCy, p. i i(i.

'■■' Sauvai, liisUiirc des recherches cl (i)ili'iiiilés de '■"' Ofi. cit. t. II, p. 3iG.

ta Ville de Paris, ijo'i, 1. 11, p. S/if). ^'i Kdil. de 1690, Paris, p. ao.

INTIiODL'CTlON \ L'ETUDE DES JETO\S. m

M. (le Gaignières. mort en 171 5, r-avoit fait faire les dessins de tons les r-jetons de nos rois qu'il avoit pu rencontrer,?' et ces dessins se trouvaient à la Bibliothèque rovale'''. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler ici (jue. le 6 avril 1702, le duc de Bourj^>'og[ne. visitant les collections de ce ce'lèbre antiquaire, regarda divers jetons, et que, rrpar le jufjement qu'il -en flt, il fut aisé de remarquer qu'il connaissoit tout le prix de cette cu- -riosilé*'^'. -

Une suite considéralde de médailles et de jetons avait été réunie par Alexandre Lerov''''. clerc du diocèse de Paris et prieur commendataire de Monllhérv. qui moment le â i avril lySS.

En 1 73 9, M. de Blégny''"', bourgeois de Paris, annonçait qu'il était disposé à vendre une collection de plus de trois mille cinq cents jetons de cuivre, {]u'il avait formée dejuiis plusieurs années avec beaucoup de soins et de recherches. Cette suite, dont les pièces les [)lus anciennes remontaient à près de quatre cents ans, comprenait les rois, les reines, les princes et les princesses de France, les pairs, les officiers de la maison du roi, les chanceliers, les ministres d'Etat, les cours supérieures, les prévôts des marchands de Pans et de Lvon. les maires des différentes villes, les divers services de trésorerie, etc. Elle reidermail aussi des jetons ap[>artenant aux souverains étrangers.

Antoine Moriau, [)rocureur et avocat du roi et de la ville de Paris, de 1799 à 17Ô8, mort le 20 mai i7Ôf), [tossédait une suite de médailles et de jetons qu il légua à cette ville, en même lem[is que sa bibliothèque'^*.

Un collectionneur, (jiii ne se fait connaître ([ue par les initiales D. N., déclarait, en 1763, qu il avait rassemblé les jetons des rois de France frappés depuis le commencement de la monarchie jiisqu à celte ('poque'^*. Cet amateur eût été, je crois, fort embarrassé de fournir la preuve de ce quil avançait.

Ua collection Poulhariès. dont le catalogue a été publié à Lyon en 1767. contenait des jetons en assez grand noinl)re. Cette collection provenait en

Lu icieiice dc': Il ('(hn/lcs. ikht. de ]-'■][). l'avis. '' .l/eccHre, juin ij'dg, p. liiys.

|). ?)(). ''' lUxioirc générale de la Ville de Paris, iSGG,

' Mercure, avril i-oj. [). oio. inlrod. p. i.'iy.

Mercure, mai 1738. ji. 109O. ' Mercure, ma: s 17O3, p. 88.

,v INTI'.ODUCTION À LÉTUDE DF.S .lETO.XS.

paiiie du iiiarécliiil d'Estn-es, morl en lySy. qui lui-même Tavait achetée

d"uii amateur dont le nom est resté inconnu.

MM. de Cotte, qui, pendant trois générations successives, ont cultive' la numismatique tant ancienne que moderne, avaient re'uni une quantité no- (abl(> de jetons, la plupart fort curieux, dont la description manuscrite se conserve à l'Hôtel des Monnaies de Paris; ces pièces fijfifurent en l)loc, par lots, dans le ca(alo{;ue dressé, en 1810, pour la vente des collections du dernier de ces savants, Jules-François, mort le 32 janvier de ladite année.

Enfin, au commencement de ce siècle, nous voyons M. C.-X. Amanton recueillir les jetons des villes de Dijon, de Beaune et d"Au\onne, et faire praver, de i8i3 à 18 -20, seize planches qui contiennent les renseignements les plus intéressants.

On peut suj>poser, sans crainte de se tromper, qu'il a existé chez nous d'autres amateurs de jetons, dont le souvenir est [)erdu; et, suivant toute probabilité, si la matière n avait pas intéressé nombre de personnes, le Mercure n eùl pas donné, à compter de 1680, et pendant une lonfjuc pi'iiode de temps, les jetons frappés pour le 1'' janvier de chaque année.

11 ne faut pas non plus perdre de vue (jue, depuis le xv!!*" siècle, plusieurs auteurs de mérite ont utilisé les jetons dans leurs travaux numismaliipu's. MM. Itouyer et Hiicher ''' ont cité Meteren, Bizot, Félibien des Avaux, le P. Ménestrier, A an Loon, \an Miéris, Snelling-, Fauris de Saint-\ incens; M. de Longpérier a rappelé les travaux d'Argelati '" . On peut ajouter encore quelques noms à cette liste déjà importante.

Dans sa France mctalUque \ Jacques de Bie donne la ligure d un grand nondjre di' jetons appartenant aux séries rovales, aux grands personnages, aux cours souveraines. A la vérité, l'auteur, à qui cette remarque avait été lailc avant la publication de son ouvrage, avance que tous ses dessins ont ('t(' |)ris sur des médailles d'or et d'argent de grand module. Il prétend a\oiilaissé de côté les moiiilks'''' de enivre (c'est ainsi qu'il nomme les jetons), don! le \iil|;airo se scri pour compl(>r. et il ajoute (pi'il n'v a rien de singulier

*'' Op. cil. p. 6 et siiiv. i' Paris, i(i:ii;.

'^' Rmuc niimism. iSâg. p. uu.5. * AvHiil-prupos, p. 5.

INTRODUCTION À L'ÉTUDE DES JETONS. v

à rencontrer les mêmes types sur des pièces de diverse naliire, attendu que les rois ont voulu mettre toutes les classes à même de posséder les monuments de notre histoire. Ces assertions ne sont pas fondées. Bien que les pièces soient toutes gravées de même grandeur, on voit, par l'écliello des modules jointe à louvrago, (jue les trois séries les plus faibles mesurent 2^, 26 et 3o millimètres de diamètre, ce qui est la dimension des jetons. D'un autre côté, lorsqu'il a été frap})é, à la même occasion, une n)édaille et un jeton, les deux pièces oiïrent toujours une différence notable; si Lien ([uen plusieurs cas J. de Bie a cru devoir |)ublier 1 une et lautre. En définitive, malgré sa négation, qui n'a d'autre but, ('videnmient, que de donner plus d'intérêt à son œuvre, cet auteur a reconnu la valeur et 1 utilité des jetons. Quelles que soient les justes critiques dont son travail est susceptible, il nous a conservé le souvenir de bien des pièces difficiles à retrouver aujourd hui.

En 171 1, le P. Hugo, sous le pseudonyme de Baleicourt, publiait divers monuments métalliques, à la suite de son traité sur l'origine de la maison de Lorraine''', et il ne laissait pas les jetons dans l'oubli.

Dom Calmet a fait de même dans le mémoire sur la numismatique de cette province, mémoire qu'il a placé en tête du deuxième volume de son histoire'"'. De son côté, M. de Mory d'Elvange, en composant l'ouvrage ([uil a intitulé Recueil pour servir à l histoire mélallique des duchés de Lorraine et de Bar, ouvrage qui est resté manuscrit''^', n'a pas hésité non plus à y comprendre les jetons. Ce mémoire, couronné en 1780 par l'Académie de Nancy, est déposé à la bibliothèque de cette ville, où il est consulté avec fruit par les numismatisles de notre épo(pie.

Le jeton, abstraction fail(> des différences de forme et de nom qu'il a subies, est un des instruments d uliliti' domestique dont lusajje remonte à l'antupiité la plus reculée. Lors({ue Ihomine, sortant de l'état primitif, reconnut la nécessité de compter, il se servit, comme nous le voyons encore taire aux nations sauvages, de cailloux, de coquillages, de noyaux. Ce mode

'' Berlin, p. ccLxxvii. — ''' Nancy, 172S, I. Il, cnl. wii ri suiv. — '' Xulic; -sur a: recueil.

V, IMIiODLCTIO.X A LÉTUDE DES JETOiXS.

do calcul, (jue sa simplicité met à la portée des gens les moins éclairés, a été priili(|iié jiar les Hébreux, par les Egyptiens, par les Grecs et par les Romains. Peu à [)eu, à raison du développement de l'industrie et du luxe, les produits naturels ont été remplacés par des dis(pies de pierre, de corne, dos et même d'ivoire. Les anciens ne semblent pas avoir employé le métal pour cet usage particulier''. Ce n'est <ju"au xiii'' siècle, peut-être un peu plus tùt, qu'on voit ajiparailre les jetons de cette matière.

L'emjdoi des cailloux (calculi), comme instruments de compte, a donné naissance au mot calcul. La manière dont on comptait, au moyen âge, a donné naissance au mot jcctoir, terme dont l'orthographe a beaucoup varié avant d'arriver à sa forme actuelle.

On nous saura gré de donner ici un aperçu de la manière dont on comptait avec les jetons.

Le calculateur était muni dune tablette nommée comptoir, divisée dans sa hauteur par des lignes horizontales. La zone supérieure était aliectée aux milliers, la seconde aux centaines, la troisième aux dizaines, la quatrième aux unités, soit la livre: la cinquième et la sixième aux fractions, le sou et le denier.

On voulait, par exemple, additionner les [troduits d une journée: à chaque somme (pie Ion appelait, ou plaçait sur les diverses zones les jetons nécessaires pour établir cette somme. Supposons, |)Oiir commencer, un chilVre de A6 livres 3 sols 2 deniers; on jetait quatre pièces sur la zone des dizaines, six sur celle des unités, trois sur celle des sous, et deux sur celle des deniers: on [U'océdait de même ])0ur les autres recettes. Lorsiju on a\ait terminé son appel, le comiitoir se trouvait charjjé de jetons représentant, si Ion \eiil. Go 1. I[~ s. 1 '1 d., ce qui n était pas une somme régulièrement ex|iiiinée. Il fallait (Icjcicr: on faisait cette opération en commençant j)ar la ran;;ée inférieure du com|)loir affectée aux nombres les plus faibles. Les (piatorze dt;uiers éqiinalanl à un sou et deux deniers. 011 enle\ait douze jetons et Ion en re[)urtait un Mir bi ligne ties sous, ipii se troiuaicul ainsi ('levés à qua-

'" Histoire (le rAciidêniic i/t'.v inscriptions et helks-kttrcs . 1. \ . p. ;!88 el siiiv. E\ti;iil d un iiiéiiioire de Mahiidol.

INTIiODUGTlON À 1;1-:TUDE des jetons. vu

rante-hiiil. Ce chilTro reprrsonlant deux livres et huit sons, on ùtait ([iiarante jetons et Ion en plaçait denx sur la ligne des livres; le total se tronvait ainsi arrêté, d'une manière normale, à 62 1. 8 s. 2 d.

La soustraction se faisait d'après les mêmes principes : on jetait les pièces indiquant le nombre principal; on levait ensuite la quantité représentant la somme à soustraire, et le résultat était donné [)ar les jetons restant sur le comptoir.

f^a multiplication était plus simjile encore; il suflisait, après avoir posé le multiplicande, de l'augmenter dans la proportion indiquée par le multiplicateur.

La division oflVait (juelijue complication lorsque, le dividende n'étant pas un multiple exact du diviseur, il fallait le convertir en somme de l'ordre inférieur, fait qui se présentait également dans la soustraction; mais l'opération était toujours très- facile'''.

Aux époques [dus modernes, le calcul [lar les jetons a été modifié: on ne se servait plus de comptoir; les divers nombres étaient indiqués par une ligne de jetons rangés per[)endiculairement, (jue l'on appelait arbre de numération. En outre, le travail n'était pas purement mécanique, comme par le passé; les jetons servaient moins à faire le calcul lui-même qu'à constater le résultat des o[)érations d'arithmétique, d'une manière plus sensible aux jeux (|ue ne l'est l'inscription en chilTres'"'-.

On comprend très-bien le motif de l'emjiloi des jetons, tant qu'on a écrit les sommes en lettres numérales, ou en cliilTres de finance, comme on disait encore au siècle dernier. Ce système présente, en effet, pour le calcul, des facdil('s assez grandes. Mais il aurait dû. ce semble, disparaître bientôt après l'introduction des chiffres arabes, qui a eu lieu, en France, dans la seconde partie du xv"" siècle.

Il n'en a cependant ncn ét(', et l'usajje des jetons a persisté longtem[)S encore, même en dehors de la class(^ illeltiv'e. Dans une lettre du mercredi

'"' Consulter Touvrage de G. Van Loon [Inlci- -*' F. Legendi'e, U Arkhméliiiuv m sa pn-frlioii .

ding ter de heed endaagsche pciinwgkunde , Amsler- Paris, lySS, p. ^99 ot siiiv. d;im. 1717. p. 07 el siiiv.).

y„, INTRODUCTION À UÉILDE DHS JETONS.

10 juin ifjyi. M'"' de Sévigné s'exprime ainsi '' : rNous avons trouve', avec f'ces ielons qui sont si l)ons, que j'aurai eu cinq cent trente mille livres de rrbien, en complanl toutes mes pelites successions, r^ Il existe une Arithmétique de Legendre qui conlient, à la lin. --raritliUK'lique par les jetons.^ j/aul('ur fait l'cmarquer que ce sont les femmes surtout (|ui cnipioient ce mode de calcul: mais il ajoute que plusieurs fonctionnaires, tant dans les finances que dans plusieurs autres juridictions, continuent à s'en servir avec beaucoup de succès ''^'.

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