AVANT-PROPOS XIX
être vaudrait-il mieux dire de leur cœur ou de leur petite tête) dans cette suite de confidences que chaque soir Vintéressante enfant faisait à son carnet. Et nous sommes justement convaincu que plus nos lectrices se reconnaîtront elles-mêmes dans ces pages ^ plus ces pages leur apparaîtront jolies j délicates^ sages, agréables^ sensées, fines y spirituelles^ vraies^ dignes^ en un mot^ d'être lues, approuvées^ relues et retenues par les plus intelligentes. De telle sorte qu'il en sera peut-être^ pour elles^ de ce livre^ comme des autres miroirs dans lesquels elles ne se lassent jamais de se re garder ^ parce que c'est lày apparemment^ que s^offre à leurs yeux ce qu'il y a de plus accompli dans la création.
10 juillet.
Quelle veine de n'avoir pas de brevet à préparer ! On dit bien à mon père qu'il a tort de ne pas faire comme tout le monde, de ne pas me pousser aux examens. J'avoue que, par cette chaleur, je ne puis m'empêcher de lui donner raison et de lui tresser des couronnes. En somme, je suis la seule, depuis trois mois, qui vive et respire en classe. Pour un peu, les autres mangeraient de la craie et boiraient de Tencre ! -
Dans la maison que nous habitons, il y a des jeunes filles partout. Les deux filles du portier vont au Conservatoire, apprenties-cigales ; la fille du boutiquier prépare son brevet supérieur, pour vendre, plus tard, supérieurement, des bonnets de coton ; la fille du propriétaire tourmente sa mère pour aller au Bois en bicyclette. Père dit qu'elles
arriveront toutes les quatre au même point.
Je lui ai demandé quel point ? Lui et maman se sont regardés et il n*a pas voulu me le dire.
J'en reviens au brevet. Père, qui prétend que je n'ai pas besoin de Testampille de l'Université, au bas d'un parchemin, pour prouver que je suis une sotte authentique, nous a bien amusés l'autre soir. «Des savantes?... des cracheuses d'encre?... Porter bas bleus va aussi bien à une femme que porter culottes... On vous en fournira des caractères cunéiformes pour raccommoder les bas, et des lunettes d'astronomes pour surveiller vos domestiques ! Si, au moins, vous pouviez trouver un mari parmi les dynasties égyptiennes ouïes empereurs romains I... »
Le fait est qu'on ne gagne même plus sa vie en tenant boutique d'orthographe, d'arithmétique et de maintien. Ah ! si Père le voulait, je ne ferai pas d'objections, je préparerai mes examens comme mes compagnes. Ou bien encore, si je devais me faire religieuse au moins les religieuses possèdent, avec leur brevet, le moyen d'enseigner autre chose que les secrets de la littérature et les
mystères de la géométrie, et puis, à ce métîer, elles gagnent quelque chose de plus que la vie de ce bas monde.
Quantauxautres, neleur suffit-il pas d'apprendre ce qui est nécessaire pour tourner gentiment une lettre, soutenir sans dinderies une conversation, et déguster une page bien écrite ?
2g juillet.
Aujourd'hui, dernière classe de Tannée. Adieu le pensionnat ! Il paraît que nous aurons demain un discours de la grosse Mère Sainte-Colombe. Voilà une distribution des prix qui ne sera pas ordinaire. Il faut dire que, cette distribution n'étant pas publique cette année, à cause des réparations de la grande salle, on veut nous dédommager.
J'ai écrit aujourd'hui même à mon vieil oncle, pour qu'il me fasse un règlement dévie, puisque je vais vivre désormais en famille et en liberté.
Quel remue-ménage, en ce beau jour de fin
d'année ! Toute Taprès-midi s'est écoulée en tapage, en paquets, malles, embrassades, courses dans les escaliers, les corridors ; on s'est fait des adieux la larme à l'œil : un contentement général ! Je n'en puis plus, à demain.
3o juillet.
Eh bien! pour un discours à clef, nous en avons eu un aujourd'hui. J'avais bien compris, aux airs malins des maîtresses, que nous ouïrions quelque chose de bien. Dame ! inaugurer le système des discours, et, quand on est religieuse, se mêler de faire comme chez les garçons, où un embêtant monsieur, en queue de pie, une rame de papier à la main, se croît obligé de tenir, une heure durant, le crachoir — quel crachoir I — à côté d'un monceau de livres dorés et de couronnes, devant nos frères qui n'ont jamais trouvé une classe aussi longue, il fallait réussir ou ne pas s'en mêler. Ce que Mère Sainte-Colombe a réussi ! Qui aurait dit que notre grosse Mère, avec ses
lunettes rondes et sa vieille moustache, nous ferait des adieux pareils ! Quand elle a annoncé son discours « sur la Vocation », c'a été d*abord un désappointement général. Ce n'est pas qu'on craigne les sermons, mais, en vérité, on n'était pas à l'église. On eût préféré une chansonnette. La Mère Sainte-Colombe a regardé circulairement son jeune auditoire, par-dessus ses lunettes circulaires, et elle a commencé :
« Chères Enfants, • . • »
Comme elle était un peu enrouée, à ce moment, tout le monde a toussé pour la débarrasser des petits chats qu'elle avait dans le gosier. La Mère supérieure s'est retournée sur son fauteuil et, d'un regard sévère, a subitement guéri ce rhume général. La Mère Sainte-Colombe a pu reprendre son discours :
« Chères Enfants, ...»
Et alors, elle nous a annoncé en style académique et soutenu, que nous allions recevoir nos
prix et partir en vacances, choses que Ton s'entend toujours dire avec plaisir, même quand elles sont dites en termes choisis. Après cet exorde très insinuant, elle nous a déclaré qu'elle allait nous prédire notre avenir, à chacune. Cela devenait intéressant. On n'a pas tous les jours l'occasion de se faire dire la bonne aventure.
C'est alors que le discours à clef a commencé. La plupart des grandes y ont passé.
ce Toutes les graines d'anémones ou d'œillets, tous les tubercules dç dalhias, tous les oignons de tulipes se ressemblent, chères Enfants, au moment où on les enfouit dans la terre. Mais, quand la plante a commencé à monter et que les boutons apparaissent, on voit les différences devenir de de plus en plus marquées, et l'on peut déjà dire, à peu près, quelle sera la nuance propre de chaque fleur. Ainsi en est-il de vous-mêmes. Ce que vous êtes aujourd'hui me suffit, pour vous dire ce que vous serez demain, si vous ne faites pas des efforts pour vous changer. Le Saint-Esprit m'autorise à faire cette petite série de prophéties, puisqu'il a dit: La vieillesse persévère dans la voie où s'est engagée l'adolescence !
«Je suis vieille, mes Enfants, j'ai vu beaucoup de jeunes filles aux places que vous occupez et qui sont, à cette heure, des personnes très mûres, et, je vous le déclare, le Saint-Esprit a raison. »
Et, en avant le défilé !
« Voyez cette enfant qui se tient si mal (juste à cet instant, ce jeune piège à puces d'Etiennette Effe avait les coudes sur ses genoux, les mains sur sa figure et le petit doigt dans sa bouche : on se pousse du coude en la regardant) ; tout est en désordre, rien n'est propre sur elle, autour d'elle et dans ses affaires. Elle met ses souliers dans son carton à chapeaux, son peigne dans sa boîte à porte -plumes. Elle ignore l'usage de la brosse, et croit que Tencre est destinée à décorer les doigts. Ouvrez son pupitre, vous y trouverez des cahiers malpropres, des livres aux feuillets roulés dans les coins, des broderies inachevées, mais déjà sales, le tout pêle-mêle, avec des restes de déjeuner, dans un embrouillamini de fil dévidé, de rubans en désordre et de cheveux perdus. Toute sa petite bourse s'en va chez les marchands de flacons d'odeur, de gants, d'épingles dorées, de
petites boîtes dont on suce le contenu, et c'est à peine si elle utilise le quart de ce qu'elle a inconsidérément acheté. Elle possède une collection de papiers à lettres de toute couleur, de tout format, de toute fantaisie, tellement en désordre et mal tenue, que deux ou trois feuilles à peine pourront servir, le reste étant froissé, taché, déchiré. Elle a voulu apprendre le dessin et la peinture sur porcelaine, et, du premier coup, crayons, bâtons d'encre deChiiie, pastels, tablettesde couleurs à Peau, tubes de peinture, flacons de térébenthine, se sont trouvés précipités, confondus, se maculant mutuellement, dans une boîte commune. Demain, ce petit capharnaiim se complétera d'un attirail de barbotine et de sculpture, et l'on aura de la terre glaise plein les ongles. Ce n'est pas que cette enfant soit dépourvue de gentillesse et de bonté d'âme. Ce n'est pas qu'on lui reproche de manquer d'ordre et de propreté, les jours où il faut représenter ou figurer dans un gala. Telle d'entre vous qui rit du véridique portrait que j'en trace est beaucoup plus sotte, beaucoup moins ingénieuse qu'elle. Elle n'est pas
fière, elle est bonne amie, elle n*a pas Tombre d'égoïsme et ne ferait pas de mal à une mouche. Seulement le démon de la paresse a mis sur elle la moins propre de ses deux griffes. Vous me comprenez, n'est-ce pas?
a Dans vingt ans d'ici, que sera devenue cette jeune personne?
a Elle aura un mari, des enfants, un singe et des petits chiens.
« Son mari ne peut plus se supporter chez lui : le désarroi y est tel, qu'il lui est impossible d'y recevoir ses amis. Le piano est faux, les tentures sont déchirées, tachées par les animaux, les meubles écornés ou ternis. Le pauvre homme, dégoûté d'ailleurs par la vaisselle 'qui n'est guère propre, parle singe qui vient à table et met ses pattes dans la carafe, va, le plus souvent qu'il peut, manger au restaurant. Les petits chiens sont soignés comme des enfants et deviennent insupportables, encombrant les fauteuils, salissant les tapis. Les enfants sont élevés comme de petits chiens, impolis, déjà vicieux, mal peignés, faisant de la maison un enfer pour les domestiques qui se dédomma-
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gent du mieux qu'ils peuvent dans Toisiveté et le gaspillage. Et voilà des gens qui ne sont ni moins fortunés, ni moins intelligents, ni moins moralises que d'autres, et, chez lesquels, le mari ne peut pas se souffrir, la femme soupire du matin au soir : a Qu'ai- je fait pour être si malheureuse! » tandis que chez les enfants qui grandissent, le défaut maternel s'accroît et fleurit en vices de toute sorte. »
Pendant que Mère Sainte-Colombe esquisse ce tableau d'intérieur, ma voisine se penche à njon oreille et me dit : « Elle a dû voir ça chez madame de Herr ! »
Je regrette bien de n'avoirpasété sténographe. J'aurai voulu conserver toute la collection des types de la Mère Sainte-Colombe. Il se fait tard et jamais je ne pourrai tout écrire ce que je me rappelle ce soir. En voilà cependant encore une :
« Vous connaissez, mes Enfants, l'histoire de la femme noyée : son époux en cherchait le corps, pour lui rendre, en cette aventure, les honneurs de la sépulture. Il arriva que, sur les bords du fleuve, auteur de sa disgrâce, des gens se prome-
naient ignorant Taccident. Ce mari, donc, leur demandant s'ils n'avaient de sa femme aperçu nulle trace : a Nulle, reprit Pun d'eux ; mais cherchez-la plus bas : suivez le fil delà rivière. » Un autre repartit : « Non, ne le suivez pas ; rebroussez plutôt en arrière. Quelle que soit la pente et l'inclination dont Peau, par sa course, l'emporte, Tesprit de contradiction l'aura fait flotter d'autre sorte. » Je suis sûre qu'en cherchant bien, parmi vous, on trouverait Pesprit de contradiction sur ces bancs. (A ce moment toutes se retournent vers Jeanne Kas, qui se livre à des haussements d'épaules furibonds et fronce le sourcil.) Voyez-la cette enfant rétive et pincée, qui n'a jamais tort, qui critique tout, qui a presque toujours, quand on lui parle, un « Non ! » tout sec au bout de son petit bec pointu. Elle ne refléchit pas, elle ne raisonne pas, elle se rebiffe. Elle ne travaille pas, elle se pique d'activité. Elle ne cause pas, elle dispute, elle conteste. Toutes les chèvres, tous les petits ânes, tirant d'un côté, elle de l'autre, il faudrait bien qu'elle l'emporte ou que la corde casse. Pour qu'elle ne se rende pas, il lui suffit
d'avoir tort. Pour qu'elle change d'avis, c'est assez que quelqu'un se mette à penser comme elle. Si personne ne l'entreprend, alors elle cherche, elle taquine, elle raille. Les mésaventures de son prochain sont, pour elle, une source de gaîté intarissable. Est-on content, satisfait autour d'elle, elle déprécie, elle dénigre. Elle transforme même les amusements en lutte âpre, en querelle. Auprès d'elle, le hérisson est habillé de velours, le chardon est un satin, l'ortie est une peluche.
« Voulez-vous maintenant savoir ce qu'il en adviendra? Si la divine Providence a décidié que quelque malheureux pécheur doit faire un cruel purgatoire ici-bas, elle finira bien par se marier. Sinon, elle commencera par déclarer, à la face du monde, qu'elle entend rester libre : ni ménage, ni couvent; ni tyran, ni cellule. Cela durera tant qu'elle verra, autour d'elle, des compagnes préoccupées de s'établir d'une façon ou d'une autre. Recherchée, elle découragera ceux qui viendront à elle, et cela sans se soucier de la volonté de Dieu, sans consulter son confesseur autrement que pour lui faire savoir habilement qu'elle est
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appréciée, elle aussi, de celui-ci ou de celui-là. Puis, quand la jeunesse en fuite n'aura^laissé à son visage anguleux et à ses yeux aigus, que la trace des caprices et des entêtements passés, le genre humain Tabandonnant, elle se ridiculisera à courir après le genre humain qui, vous pouvez en être bien sûres, ne se laissera pas atteindre. Elle essayera alors de se consoler avec le bon Dieu. Malheureusement le bon Dieu n'est pas un pis ailler, aussi ne le trouvera-t-elle pas, à moins d'une conversion sincère. Alors, on verra cette étrange et contradictoire vieille fille — très rare heureusement, dans l'honorable corporation des vierges ridées — servir l'Eglise et dénigrer les prêtres ; être de toutes les œuvres charitables et manquer du matin au soir à la charité ; fuir le monde pour mieux chercher son bien-être ; rester, en toutes choses, beaucoup plus mortifiante que mortifiée. En voilà une qui n'ira sûrement pas ainsi au ciel, parce que, alors, un des plus redoutables désagréments qui se puissent imaginer, manquerait à Tenfer. »
A la fin, Jeanne Kas, qui avait écouté le com-
mencement de la charge avec Pair d'un chat qui boit du vinaigre, s'est mhe à rire avec nous toutes.
Le dernier portrait, le dernier horoscope de la Mère Sainte-Colombe m'a bien fait l'effet d'être celui pour lequel elle a fabriqué tout son discours. Nous étions à l'écouter tout oreilles, parce qu'elle nous avait amusées : aussi aucune de nous n'a-t-elle rien perdu de la leçon finale qui restera gravée dans toutes les mémoires :
« Il est des jeunes filles — même parmi celles qui reçoivent leur éducation au couvent — qui sont sans piété.
« Je ne veux pas dire qu'elles soient sans religion. Celles-là, que viendraient-elles faire ici? Elles ont une religion. Elles sont heureuses d'avoir été baptisées, puisqu'elles doivent à leur baptême les cadeaux et les caresses d'un parrain et d'une marraine. Elles ont la foi, elles lui doivent leurs amis, leurs maîtresses, les petites fêtes gastronomiques de l'année, et peut-être une couronne de plus à la distribution des prix, puisqu'on y récompense l'instruction religieuse. Elles
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vont et elles continueront à aller à Téglise, puisqu'on y va en toilette du dimanche, et qu'on y trouve l'occasion d'inaugurer une robe neuve. Mais, en dehors de là, toute prière les ennuie, elles n'entendent rien à la méditation, elles sont incapables d'un sacrifice pour Tamour de Dieu, elles ignorent absolument ce que peut être un acte d'humilité. Elles sont pures, par amourpropre, délicatesse de sentiments, ce qui ne les empêche pas de lire tous les livres qui tombent sous leur main, et surtout ceux dans lesquels elles flairent une vague odeur de fruit défendu. Elles n'ont pas la moindre résignation dans leurs •petites peines. Elles ne reculent, dans Jeurs causeries- entre elles, ni devant la médisance , ni devant l'irrespect, ni devant les inconscients blasphèmes contre la Providence , ni devant les inconvenantes gauloiseries. Elles attendent la vie, comme une fête dans laquelle on doit s'amuser le plus possible, sans se soucier du lendemain éternel. Elles ne sont ni moins gracieuses ni moins brillantes, ni moins intelligentes que leurs compagnes : seulement, au lieu d'être des enfants
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bîen-aîmées de Dieu, elles se contentent d'être de jolies petites bêtes. Leurs ailes, au lieu d'être des ailes d'anges, sont des ailes d'oiseaux.
« Eh bien ! les oiseaux, nous savons toutes le destin qui les attend. Quels qu'ils soient : qu'ils planent dans l'azur, comme les aigles et les buses; qu'ils plongent dans la vase comme les canards, leur fin n*est Jamais en rapport avec celle que sembleraient imposer l'imagination et la poésie. Ceux qui ont de jolies plumes sont plumés ; ceux qui ont une jolie voix sont mis en cage; ceux qui promettent plus de satisfactions aux gourmands sont de toutes parts traqués par les chasseurs, criblés de plomb, pris à la glu ou au trébuchet, avec la casserole au bout. Plus ces petits malheureux réunissent de qualités, plus ils semblent d'avance désignés à la barbarie des humains. Et tandis que les hirondelles vivent en liberté, s'envolent à tire-d'aile, comme le dit le saint roi David, vers la beauté divine, dans la liberté des enfants de Dieu, loin des pièges du chasseur, au sein delà paix toujours sereine de la foi, toujours profonde de l'amour surnaturel, les autres agi-
iii^i^^
tées, blessées, déshonorées quelquefois, malheureuses presque toujours, mettent contre elles cent chances pour une de finir par le feu éternel.
« Gentils oiseaux qui allez prendre votre vol, dès demain, souvenez-vous que pour le démon, à travers le monde, la chasse aux âmes est toujours ouverte, et qu'une jeune fille, qu'une femme, n'est bien à Tabri des blessures et de la mort que sous Taile de Dieu, c'est-à-dire sous la garde d'une piété fervente. »
Nous ne pouvions qu'applaudir ce petit sermon « fin de siècle ». Si Mère Sainte-Colombe savait que je l'appelle a fin de siècle » ! Le fait est qu'il y avait bien quelque chose de cela dans ses portraits , car elle n'a pas été ennuyeuse du tout, comme un tas de pédants qui... Oh ! oh ! il est minuit passé ! Demain on va encore me dire que j'ai les yeux battus! ^
4 août,
L'Oncle m'a répondu ! Une longue lettre ! J'en ^«uis tout heureuse et je me propose bien de suivre ses bons conseils :
l8 LES JEUNES FILLES
Ma chère Petite,
Tu aurais bien tort de croire — si tu le croyais vraiment — que tu m'importunes en me consultant, et que Je considère comme un temps perdu les instants que j*ai l'occasion de consacrer à ta bonne petite âme d'ange. Quand ta lettre m'est arrivée, j'étais à préparer mon prône de demain dans le Père Lejeune qui est, pour le style, le Lafontaine de la chaire chrétienne. Or, justement j'y lisais qu'en prêchant aux petits « on honore le Fils de Dieu qui fit un de ses plus grands sermons à une seule femmelette de Samarie ». Tu comprends si ton vieil oncle est heureux d'honorer le Fils de Dieu, en écrivant une de ses plus longues lettres à la plus gentille des fillettes. Ma plume tremble bien un peu : je n'ai plus que le cœur de jeune. Mais si j'ai, pour t'écrire, mauvaise main, tu as de bons yeux pour me lire, et cela fait compensation.
Voici donc le petit règlement que tu m'as demandé : je l'ai fait aussi simple que possible, je
n*y ai rien mis que de facile et de sûr. Par exemple, j'ai tâché de ne rien oublier, de telle sorte que tous les instants de ta Journée y trouveront leur emploi,
Article premier. — Ma bonne petite princesse entrera dans sa chambrette tous les soirs à huit heures ou huit heures et demie, sauf les jours où il y aura du monde à la maison. Alors, en effet, on aura besoin de sa grâce et de son adresse, pour rendre la maison charmante aux invités.
Elle pourra donner un moment à sa toilette.
Un quart d'heure, par exemple, mais pas davantage. Il faut bien cela pour chausser ses pantoufles et mettre ses papillotes. Après quoi, elle fera sa prière à genoux, devant son crucifix : de même qu'il n'est pas permis d'aller se coucher sans avoir embrassé son père et sa mère, ce serait presque un péché de s'endormir sans avoir dit bonsoir au bon Dieu et à son ange gardien.
Elle examinera soigneusement sa conscience.
Cette pauvre conscience a été obligée, toute la journée, de traverser de vilains pays, des routes mal entretenues, des buissons épineux, des marais
OÙ s'agitent et barbotent toutes sortes de gens. Elle ne peut manquer, lorsqu'elle arrive, le soir, au bout de l'étape, d'avoir subi quelques accidents : déchirures, taches de boue, poussière, ou reçu parfois de véritables blessures. Les demoiselles qui ont des altérations au visage, petits boutons, tares, feux, rougeurs, le considèrent très attentivement dans leur miroir, pour mettre, çà et là, et juste aux bons endroits, les onguents, poudres, vaselines, antiseptiques, dont elles attendent la blancheur et la netteté de leur peau. Ainsi fera-t-on pour ce visage de la conscience que Dieu veut voir « sans ride et sans tache », suivant le mot de saint Paul.
Après avoir examiné sa conscience et vu, dans ce livre vivant, le mal qu'elle doit éviter, elle fera, pour apprendre le bien à penser ou à exécuter, une petite lecture, très courte, dans l'Evangile ou dans l'Imitation, ou dans un livre sûrement excellent, comme la Vie dévote de saint François de Sales, les Méditations et les Elévations de Bossuet. Elle s'arrêtera dès qu'elle aura trouvé une pensée qui la frappe, un sentiment qui lui
fait du bien. Comme une abeille qui rentre en son alvéole, une fois son petit butin trouvé, elle pourra alors se mettre au lit, non sans avoir pris de Teau bénite pour s'envelopper du signe de la croix et tenir le diable à distance respectueuse.
Elle s'endormira en disant son chapelet, bien persuadée que son bon ange le récite avec elle, et qu'il prendra sur lui de le finir, si elle venait à être prévenue par le sommeil avant de l'avoir achevé.
Article deuxième. A 6 heures, Mademoiselle se lèvera, à moins d'une sérieuse indisposition. Elle fera comme les alouettes, les bergeronnettes, les mésanges, les fauvettes qui, aussitôt éveillées, disent, dans leur langage, de bien charmantes choses au bon Dieu, Elle se vêtira rapidement, simplement, fera un premier bout de toilette — ce qu'on peut en faire dans l'espace de dix minutes, — et, tout aussitôt, à genoux, commencera sa prière du matin.
Après quoi, dans l'attitude qui lui convient le mieux, elle fera son quart d'heure de méditation.
Ah ! voilà où les trois quarts de nos jeunes
clirétîennes rencontrent Técueil où leur piété fait naufrage dès le matin. Méditer, pauvres petits poulets que nous sommes, comment en venir à bout? Nous ne savons pas faire un sermon, môme quand ce sermon est pour notre usage personnel. Or, nous voyons bien, dans les livres de méditations, qu'une méditation est un sermon — souvent plus ennuyeux que les autres, voilà tout. — Et puis, vous nous demandez cela, au moment où nous avons Testomac creux, les paupières lourdes et des bâillements plein la bouche ! Alors quoi ? Méditer, c'est rester la tête vide, les yeux hébétés, devant une pensée profonde, tellement profonde que nous n'en savons rien tirer! Et voilà un beau moyen de nous préparer une journée chrétienne, en commençant par nous ennuyer à mourir, pendant un quart d'heure, en compagnie du bon Dieu !...
Doucement, ma chérie. On n'a jamais demandé aux chats d'aboyer comme les chiens, aux agneaux de chanter comme les rossignols, aux rossignols de rugir comme les lions, et, aux jeunes filles, de se faire à elles-mêmes des sermons
comme ceux de Bossuet. Et c'est pour avoir commis cette grande erreur qui consiste à vouloir méditer comme si on prêchait, que plus d'une petite chrétienne n'a jamais goûté l'incomparable joie, l'exquise saveur de penser et de causer en silence, avec cet admirable ami qui est Dieu. Un dés plus grands maîtres de la vie spirituelle, saint François de Sales ou Bossuet, je ne sais plus lequel, disait à une personne qui l'avait consulté sur la méthode à suivre pour bien méditer : « La méthode qui vous plaît davantage, celle que vous suivrez le plus naturellement, selon la pente de votre esprit, est la meilleure de toutes. » Cela veut dire : méditez comme vous le pouvez, et ne vous préoccupez pas de le faire suivant tel ou tel système qui vous aura été proposé.
Or, ma chère Petite, je vois parfaitement en toi plusieurs actes de l'âme que tu fais sans aucun effort. Tu penses très facilement aux gens que tu aimes, et, sans avoir rien de particulier ni de bien varié à t'en dire à toi-même, tu en entretiens, tu en nourris ta pensée et ton imagination, durant des instants qui sont parfois assez longs. Il arrive
même que ton esprit en est tellement saisi, que tu ne voix plus les objets matériels qui sont sous tes yeux, tu n'entends plus la conversation qui se fait autour de toi, tu oublies ce que tu devais faire dans le moment, tu es distraite de ce monde.
Il n'est donc pas au-dessus de tes forces de te rappeler que Dieu est présent, avec toi, dans ta chambrette, et de te maintenir, un quart d'heure durant, dans le sentiment de cette présence.
Ceci établi, vas-tu rester sans rien dire, pendant ce quart d'Iieure ?
Je t'en défie bien, toi qui es si babillarde avec tes bonnes amies, et qui, loin de ne rien avoir à dire, n'en as jamais fini de parler de ce qui les regarde ou de ce qui t'intéresse.
Crois-tu que tout ce qui t'intéresse est indifférent au bon Dieu? Puîs-je supposer que tout ce qui intéresse le bon Dieu t'est indifférent à toimême? Ce que tu as fait la veille, ce que tu as trouvé hier soir dans ta conscience, ta petite lecture au moment de t'endormîr, ce que tu feras aujourd'hui, les gens que tu vas rencontrer, la fête qui se célèbre, tes parents, tes amies, tes
malades, tes morts, ton défaut dominant, tes menus soucis ,' ta confession prochaine , tes communions, ton règlement, et surtout, la grande affaire du matin : la résolution à prendre pour la journée qui commence, journée à laquelle il faudra attacher son mérite, dont il faudra faire une journée comptant par quelque chose — si peu que ce soit — devant la balance divine, devant Téternité, en voilà des sujets de méditation ! Si tu trouves le temps, en quatorze minutes, de dire à Dieu tout ce que tu penses de ces questions diverses, de demander à Notre Seigneur Jésus- Christ ce qu'il attend de toi, en toutes ces choses, je te permets bien de dire que tu t'es ennuyée pendant la quinzième et que tu n'as su à quoi employer le vide de ton esprit.
Ton vieil oncle ne t'a jamais vue un seul instant avec lui a la tête vide et les yeux hébétés », comment pourrait-il croire que cette petite tête mutine et vive, ces yeux clairs et riants, vont ensemble, et tout à coup, devenir stupides, parce qu'ils se seront tournés vers le soleil qui se lève ou vers le crucifix de ta chambrette ?
Ai-je besoin de te dire, après cela, ce que Jérémie disait aux Juifs, ces vilaines gens : « qu'il est nécessaire de méditer, si Ton ne veut pas devenir une ruine et une désolation vivante » ?
La plupart des jeunes filles seraient de véritables perfections, d'idéales enfants, si elles avaient un peu plus d'élévation dans leurs vues , de sagesse dans leurs jugements, de constance dans leurs résolutions, de sérieux dans leur piété. La futilité, la légèreté, la versatilité, dans tout, y compris et surtout dans la dévotion, sont le point faible, le côté défectueux de ces caractères, où tout serait non seulement charmant, mais encore admirable avec un peu plus de solidité et de sérieux. D'autre part, les influences du monde et du mal sont si variées, constantes, universelles, qu'elles finissent par avoir raison des plus sincères volontés, des principes les mieux établis, si Ton n'a pas soin de leur opposer une réaction surnaturelle également constante, une sorte de protestation quotidienne. Telle est l'œuvre admirable, l'inappréciable résultat de ce quart d'heure donné chaque matin à la méditation.
Les géants de la mythologie, fils de la Terre, chaque fois qu'ils tombaient, retrouvaient toute leur force au contact de leur mère. Chaque matin, au contact de Dieu, dans Foraîson, les filles du ciel peuvent renouveler leur énergie surnaturelle, qui s'épuise si rapidement dans les tentations et les luttes journalières de la vie.
Article troisième. Il va être sept heures. Ma bonne petite nièce achève sa toilette, met de Tordre autour d'elle, va embrasser ses parents, et, si elle en a la permission, si elle le peut sans inconvénient, se garde bien de manquer la messe.
Elle fera bien sa toilette : « Je veux, dit saint François de Sales, que ma dévote soit la plus gentille et la mieux attifée de la compagnie , pourvu qu'elle le soit avec simplicité et bon goût. » Je ne te garantis pas l'exactitude de la citation, mais je suis sûr que saint François de Sales a 4it quelque chose en ce sens.
Elle ira embrasser ses parents. Après avoir fait sa prière à Dieu, c'est la manière de faire sa prière à ses bons parents. D'ailleurs, qu'il te suffise de savoir qu'ils aiment cela, et que tu es
bien heureuse de pouvoir payer, avec la menue monnaie qui est au bout de tes lèvres, le souci, la peine, qu'ils prennent, l'amour unique qu'ils ont pour toi.
Elle ne manquera pas la messe. Ma chère Enfant, la messe est un rendez-vous avec N. S. Jésus-Christ. Il vient pour s'immoler, se donner à nous, nous consoler, nous rendre sages, nous aimer. Nous y venons, nous, uniquement pour profiter de ses immenses bienfaits. Non seulement N. S. Jésus-Christ ne manque pas au rendez-vous chaque matin, mais encore il vient plusieurs fois, espérant toujours qu'il finira par nous trouver, comme font ceux qui ont absolument besoin de nous. Pourquoi y manquerais-tu, du moins habituellement?
D'ailleurs je te ferai remarquer, à toi qui as de la logique, que la masse des chrétiens est d'une inconséquence extraordinaire et douloureuse en ce qui concerne le saint sacrifice de nos autels. On en voit qui font de grands voyages, empilés dans des wagons, pour aller à Lourdes et à la Salette. On en voit qui s'exposent au naufrage,
sacrifient plusieurs mois de travail, bravent le mal de mer, pour aller à Jérusalem. On en voit qui dépensent beaucoup d'argent pour secourir les membres souffrants de N. S. Jésus-Christ, venir en aide à TEglise et accomplir les œuvres de miséricorde. On en voit qui se fâchent, s'exaspèrent, se dérangent parce qu'il se commet quelque injustice contre Dieu ou contre ses serviteurs. On en voit qui ont véritablement la foi, s'émeuvent au récit de la Passion et savent parfaitement que la messe est la Passion de N. S. Jésus-Christ rendue présente, actualisée. On voit tout cela, et Ton se demande, avec stupeur, comment il se fait qu'aux messes de la semaine, il y ait si peu de monde dans les églises.
Article quatrième. — Toute la matinée sera consacrée aux travaux d'intérieur.
On commencera par la visite de la maison. On s'arrangera pour ne laisser aucun placard ni tiroir qui n'ait été visité soit chaque jour, soit chaque semaine, soit chaque mois, suivant la nature de ce qu'ils renferment. On s'assurera que rien ne se gâte ou ne se perd parmi les aliments,
que rien n'est en désordre ou livré aux mites parmi le linge ou les vêtements. Au cours de la visite, on s'assurera que les coins ont été balayés, que les araignées des endroits sombres ont été au moins interrompues dans leur travail ; que les habits quittés la veille sont brossés, raccommodés, nettoyés ; que les serviteurs sont à leur besogne et que leur besogne n'est pas en retard ; que les cuivres sont polis, les meubles luisants. On ne négligera pas le tour à faire dans la cuisine. Une jeune fille doit exceller dans la préparation des petits plats — et des autres aussi, — elle doit être citée pour son habileté à faire des crèmes, des confitures, des biscuits, des tartes, des duchesses, des sultanes, des impératrices et autres souveraines friandises qui réjouissent la famille et les convives. Ce dernier point lui donnera dans la maison une influence énorme, l'estomac étant très voisin du cœur dans notre pauvre machine. En toutes ces choses, elle se gardera bien d'être dure, acariâtre, avec les domestiques, de leur parler comme un sous-officier de dragons. Elle n'oubliera pas, en effet, que les gens habiles et vraiment bons se
LES JEUNES FILLES 3l
font aimer môme, et surtout, quand ils ont des avis à donner ou des reproches à faire.
Une fois l'inspection passée, nous prendrons notre travail. Ily a deux sortes de travaux : les travaux communs et les travaux artistiques. Nous commencerons toujourspar les travaux communs: nous n'aurons pas peur de ravauder, de repriser, de rapetasser. Il n'y a que les langues de babillardes qui ne s'usent pas, il n'y a que la lune à laquelle il ne se fasse pas d'accrocs : le reste, les bas, les chemises, les habits, est sujet à tous les accidents, à toutes les vétustés qui sont l'apanage des fragiles choses de ce monde. Et il n'y a pas à objecter que le raccommodage est chose banale et sans intérêt pour une âme d'artiste. D'abord, l'utilité prime tout, et ensuite, quand j'avais de bons yeux, j'ai vu et admiré des reprises qui valaient, comme perfection, des dentelles, et si bien faites, que je ne pourrais plus les distinguer aujourd'hui. Il vaut mieux bien tenir son linge et les vêtements des siens, que de perdre son temps à faire ce tas de petites horreurs, pochettes, écrans, coussins, cadres et autres menus objets brodés
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sur carton ou sur chîfiFons, qui encombrent lamentablement certaines demeures, comme pour étaler à tous venants les échantillons du mauvais goût des personnes qui les habitent.
Quant aux travaux d'art — je parle des travaux d'aiguille surtout, — il en faut cependant. Une ' jeune fille intelligente doit s'intéresser à la vie, par ses côtés nobles et relevés. Tu auras donc toujours sur le métier quelque beau travail de broderie ou de tapisserie ; je te demande seulement que ce soit un travail de longue haleine, afin que ce soit toujours un peu un labeur, un exercice de vertu et de constance, en même temps qu'une œuvre de goût. J'ai entendu raconter que la Sainte Vierge qui faisait sa cuisine et confectionnait les vêtements de son époux et de son divin Fils, excellait dans la broderie, et que les premiers chrétiens s'émerveillèrent longtemps sur les chefs-d'œuvre de son aiguille. Voilà un bel exemple à suivre. Entre la décoration d'un élégant intérieur et les ornements d'Eglise, la besogne ne te manquera jamais.
Article cinquième. — L'après-midi sera consa-
crée à la lecture, aux visites à faire ou à recevoir et encore au travail d'aiguille.
Pour la lecture et le travail d'aiguille, deux moments demeurent à ton choix : le temps qui suit immédiatement le déjeuner ou celui qui précède immédiatement le repas du soir.
La grande affaire de Taprès-midi, c'est les visites.
Puisque ta mère est obligée d'avoir « un jour», c'est-à-dire, une après-midi par semaine, de tenir poulailler dans son salon, tu seras à ses côtés, relevant par ta bonne grâce et par tes plus aimables et gais propos, le singulier plaisir que trouvent les femmes — et les hommes donc ! — à courir les rues et monter des étages pour se combler mutuellement de platitudes et de mensonges. Tu vois, je suis indulgent, je ne te parle ni des médisances, ni des calomnies, ni des manquements de charité, dont les fleurs vénéneuses s'épanouissent comme naturellement sur ces parterres-là.
Puisque ta mère, après avoir reçu, à jour fixe, toutes les désœuvrées de sa connaissance, est contrainte, à son tour, d'aller leur rendre leur visite.
comme on rend un paqujpt de repassage, tu accompagneras ta mère: une jeune fille accomplit le plus grave de ses devoirs quand elle est avec sa mère. Elle ne devrait jamais la quitter. Tu t'appliqueras, là aussi, à être agréable et modeste, douce et gaie, avec une sourdine de plus que chez toi. Je te recommande cette observation à faire pour la plupart des milieux : si, dans les salons mondains, lorsqu'il s'agit des visites hebdomadaires, on ne mettait pas le prochain en pièces, si on ne faisait pas un coupable étalage d'orgueil et de vanité, ces réceptions deviendraient tellement ennuyeuses et fades, que la mode en tomberait aussitôt.
Ah ! je vois bien que je suis un ridicule empêcheur de se visiter en rond. Mais, sois tranquille, je n'empêcherai rien du tout.
Voyons, vas-tu maintenant me trouver bien exigeant, si je te recommande, au cours de ces visites vaines et contraintes, de trouver quelques minutes pour t'arrêter à l'église devant laquelle tu passes, et, au besoin, d'aller porter quelque aumône et quelques bonnes paroles à un pauvre malade ?
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Jésus a son salon toujours ouvert* Il est — à l'usage de ceux qui sont en cours de visites mondaines — « le premier gentilhomme du monde ». C'est Lacordaire qui a dit ce mot. Auras-tu le cœur de faire comme ce philosophe impie, qui, ne priant jamais, mais admirant cependant t le Christ » comme un grand homme, se découvrait, en passant devant le crucifix, et disait : « Nous nous saluons, mais nous ne nous fréquentons pas » ? Car, enfin, je ne vois pas du tout pourquoi il n'y a qu'envers Notre Seigneur et Maître que nous serions dispensés des devoirs de convenance et de civilité. Je vois encore moins pourquoi les gens du monde considéreraient, chez une chrétienne, l'habitude de la visite au Saint-Sacrement comme un excès de dévotion, alors qu'ils estiment comme de premier ordre l'obligation de rendre une visite de noce, de digestion ; une visite parce que c'est le jour de Madame, dix visites parce qu'ils prévoient qu'ils vont avoir besoin de Monsieur !
Ouf ! c'est fini. Nous rentrons. Nous quittons nos gants, nous tirons l'épingle de notre chapeau.
nous nous allégeons de nos manteaux. La lampe est allumée, le feu aussi. Qu'allons-nous faire ?
Gardons-nous de perdre l'Heure précieuse de tranquillité et de solitude qui nous reste avant le repas du soir. C'est à présent qu'une bonne lecture, sérieuse et intéressante, est bien placée.
Nous pouvons avoir aussi quelques lettres auxquelles il faut répondre. On les mettra à la poste ce soir, elles seront distribuées demain matin. Le moment ne saurait être mieux choisi. Hâtonsnous : le père, les frères vont revenir de leur travail. Il faudra être prête, enjouée, gracieuse. Ils ont besoin du bon accueil de la maison. Il y a tant d'autres maisons, qui ne sont pas la leur, où l'on fait tout pour leur être agréable ! Ne nous laissons pas distancer, et arrangeons-nous de façon à ce que nulle part ils ne soient aussi à leur aise, aussi contents, aussi heureux qu'ici. Est-ce que le principal rôle d'une pure jeune fille de seize ans ne consiste pas à être Tange gardien du foyer: moins Pange qui protège que l'ange qui captive, séduit, retient ?
Voilà, ma chère Petite. J'ai encore bien des
choses à te dire. Mais cette lettre est déjà trop longue. Ton vieil oncle est fatigué. Pas assez cependant pour ne pas te donner un bon baiser sur le front et te bénir.
10 août.
Nous voilà enfin à la campagne. Ce séjour sera, j'espère, favorable à l'observation du règlement donné par POncle. Les Thé sont venus passer l'après-midi. Le vieux bourru d'amiral est arrivé aussi. Je trouve que Rose Thé a changé beaucoup depuis l'année dernière. Elle a un grand nez anguleux et légèrement de travers, un soc de charrue. La peau est plus noire que jamais, sa figure s'est encore allongée, ce qui fait paraître ses joues plus creuses. Elle a des bras et des jambes d'une longueur lamentable : on dirait Mademoiselle Don Quichotte. Elle est garçonnière comme tout. Son principal mouvement est le haussement d'épaules. Elle gesticule à coups secs et durs. Elle n'a pas précisément une voix
virile, mais des intonations d'homme. Elle parle comme un vieux colonel sorti du rang. Elle ne dit pas: « C'est vrai », mais : « Parbleu! c'est évident!... ça crève les oculaires ! » Elle ne dit pas: a Vous faites erreur », mais : «C'est idiot ça!... Vous vous fourrez votre parapluie dans l'œil ! » Quand le temps lui dure, « elle s'embête comme un rat mort, à cinq francs l'heure ! »
Quand elle se sent de l'appétit, « elle a la dalle en pente, le tuyau creux. » Quand elle mange, « elle se tape le fusil, elle s'envoie quelque chose dans la fiole. » Va-t-elle se coucher ? « Elle met les abatis au pucier, la viande dans le torchon », et cent autres horreurs de ce genre. Elle ne sort pas de l'argot : « Une telle ? J'en ai soupe !... Un tel? Y peut s' fouiller !... J' m'en bats la prunelle î... » Elle s'est écriée au moins dix fois : « Que je voudrais être un garçon ! » Elle entend évidemment parla le garçonnage libertin, \ mal élevé, indiscipliné. Elle confesse, sans le vouloir les désirs secrets de son âme. Tout exercice violent la tente ; elle parle sans cesse de monter à cheval, de faire du sport en tout genre, de l'es-
crime, de tirer du pistolet : ainsi il est avéré que tout ce qui est de son état lui déplaît, et que tout lui va, à la condition d*étre au rebours des convenances et de ses devoirs.
On racontait, ce soir, après leur départ, que sa mère avait été encore plus virago qu'elle. Quand elle a dû se marier, elle a exigé qu'il y eût dans sa corbeille de noces... un cheval et une carabine ! Maintenant encore, elle conduit elle-même la voiture, avec son mari assis, en contre-bas, à côté d'elle. Le cheval étant très fougueux, quand il fait un écart ou paraît s'emballer, elle dit, en ricanant, à son homme : a N'aie pas peur, mon p'tit ! »
Ces détails ont mis le vieil amiral en fureur: <( En voilà 1 en voilà des « anges du foyer » avec la douceur, la timidité, la grâce qui leur conviennent ! Faut-il qu'il y ait des hommes assez veaux pour porter jupon de la sorte! Si j'avais eu à acheter un cheval à ma femme, dans ces conditions-là, je l'aurais prévenue que j'achetais aussi une cravache... » Le tout proféré comme en un porte-voix, les poings fermés, mêlé de tous les
tonnerres du monde et de tous les sabords de la flotte.
Sans doute, si Dieu avait pu vouloir que le monde marchât d'aussi ridicule façon, les femmes seraient les hommes et les hommes seraient les femmes. Puisque cela n'est pas, le mieux à faire est de rester ce que nous sommes, de nous contenter d'un état grâce auquel tout le monde est gentil pour nous, nous donne des fleurs et nous fait des compliments.
i3 août,
M. le Curé nous a rendu visite ce soir. Il veut que je fasse la quête dimanche pour payer sa cloche. Voilà qui vaTenrichir ! Je lui ai demandé, en échange, une petite consultation.
Maman me dit parfois que j'ai mauvais caractère. Ça c'est vrai. Père me reproche d'être trop faible. Ça c'est encore vrai. Je réponds à Maman que David a dit : «Mettez-vous en colère, ce n'est pas un péché.» Je réponds à Père que, dans TEvan-
gile, il nous est défendu de nous fâcher, même avec ceux qui nous battent et nous dépouillent. Il me semble que tout le monde a raison, y compris moi-même évidemment, mais je voudrais bien concilier tout cela. C'est sur ce point que j*ai fait appel aux lumières de M. le Curé.
J'avoue que pour un homme qui paraît plutôt gauche et timide, il m'a gentiment exposé mon affaire.
« Vous avez, Mademoiselle, un chien de garde dans votre cour?
« — Oui, Monsieur le Curé.
« — Ce chien de garde, c'est l'image du caractère. Tout ce qui fait un mauvais chien de garde fait un mauvais caractère .
« — Parfaitement. Si votre chien de garde aboie après tout le monde, déchire indistinctement les jambes des malfaiteurs et de vos invités, s'il se jette avec fureur, non seulement sur les gens suspects, mais encore sur vos parents, vos intimes et vos amis ; si, au lieu de rester dans la cour, ou dans sa niche, il vient dans votre salon,
importuner, grogner, salir, vous dites : Voilà un mauvais chien, il faudra nous en débarrasser.
Que ceux qui ont trop de caractère fassent de même.
« Si, au contraire, ce chien passe le jour à la cuisine, guettant les bons morceaux, et la nuit dans la grange, dormant comme un sourd ; s'il n'aboie pas et ne montre jamais les dents ; si les voleurs n'ont qu'à lui passer la main sur le dos ou à lui jeter un os, pour pouvoir entrer tran quillement et vous dévaliser, vous dites encore : Voilà un mauvais chien de garde, qu'allons-nous en faire ?
Que ceux qui n'ont pas assez de caractère se posent la même question.
« Dieu nous a donné un caractère pour nous défendre contre le mal, mais non pour molester inutilement le prochain. Il y a des voleurs qui rôdent autour de nous : des scandaleux, des dépravés, des gens peu scrupuleux. S'ils veulent nous priver des trésors de notre âme, le « caractère » est là pour les tenir à distance respectueuse. Dans ces circonstances, ce n'est pas avoir mauvais
caractère que de se servir au besoin des ongles et des dents. Mais il faut bien prendre garde de ne pas voir des ennemis partout, de ne pas déchirer son prochain, de ne pas aboyer après les nôtres, ceux que nous connaissons bien. Il faut y regarder à deux fois, avant d'introduire notre gros chien dans le salon, et nous appliquer toujours à être doux. Nous devons également bien savoir ceci : c'est que ce caractère qui gronde et mord nous a été donné pour défendre notre âme, et pas du tout pour venir au secours de notre susceptibilité, de notre amour-propre, de notre vanité. Il est supei-flu, n'est-ce pas. Mademoiselle, de vous faire observer que le chien de garde dont nous parlons ici n'a rien de commun avec ces petits roquets, toujours furibonds, toujours glapissants, toujours, sous les meubles, en train de raconter à l'os qu'ils rongent les vexations qu'ils ont à subir de tout le genre humain.
« Vous n'aurez pas de peine à saisir la suite de la comparaison. Etre gardée par un chien qui mange à toutes les assiettes, qui lèche toutes les mains, qui fait la fête à tous ceux qui le cares
44 LSS JEUNES FILLES
sent, c'est ne pas être gardée du tout. Ainsi, avoir un « caractère » qui dit Amen à toutes les oraisons et n'a que des sourires bien convaincus, bien polis et bien fades, pour les pires ennemis de l'âme, c'est avoir le pire des caractères, puisque c'est ne pas en avoir du tout ! »
En forme de conclusion, M. le Curé m'a dit avec un petit air malin : oc Je me permettrai. Mademoiselle, d'ajouter qu'une jeune fille n'est pas un bouledogue même pour se garder, et qu'il y a de gentils lévriers qui, pour être fins, gracieux et agréables à tous, n'en ont pas moins des dents aiguës et vives, quand il leur faut se défendre. »
Je crois avoir compris : ni acariâtre, ni bourrue, ni pimbêche, ni pointue, mais... savoir se défendre.
jj août.
Aujourd'hui nous sommes descendus en ville avec maman. Nous en avons profité pour nous rendre chez le « bibliopole », comme dit Edouard. Le fait est que, grâce à la pluie de ces derniers
jours, on s'était ennuyé un peu, et cela a donné ridée d'aller faire provision de livres.
Nous sommes restée» assez longtemps à faire notre choix, si bien que le vieux libraire a eu le temps de nous dire des choses assez intéressantes.
Comme j'allais voir sur un rayon où étaient rangées des brochures en papier jaune : «. Pas là, Mademoiselle, pas là ! — Tiens ! et pourquoi ? — Eh ! eh ! Mademoiselle, vous m'embarrassez bien... comment vous dirai- je cela? C'est mal pour à peu près tout le monde de lire des mauvais livres ; pour une jeune fille, c'est l'abomination... l'abomination... Hé bien ! à mon avis, les titres à eux tout seuls sont déjà un péril. Les auteurs — je parle de ceux qui écrivent pour la catégorie des lecteurs... comment dirai-je?.., sans scrupules... s'appliquent à choisir des titres aussi « suggestifs » que possible. Ces titres — et quelquefois les vignettes qui les accompagnent — sont, très peu convenables et, par conséquent, de nature à oflFenser un regard et une âme comme les vôtres. Mademoiselle. »... Maman approuvait, tout en ayant l'air de craindre que le vieux bon-
homme ne me donnât trop d'explications. Alors il s'est tourné vers elle, et lui a dît : « Je n'ai jamais permis à ma propre fille de toucher aux livres qui sont de ce côté. Vous m'excuserez, Madame, si je me permets de prévenir Mademoiselle votre fille... Voyez-vous, les auteurs sont des pêcheurs à la ligne. Au lieu de prendre le poisson, ils prennent le lecteur. Le titre c'est Tamorçe. Il y a bien, de temps à autre, quelque poisson qui tourne autour de Tappât sans se laisser ferrer par Thameçon. Mais, quand il y va de la vie, je trouve préférable, parce que plus sûr, le conseil de la carpe aux carpillons : Fuyez, même le bord de la rivière ! « — Vous m'avouerez, ai-je repris, qu'il est bien fâcheux de penser que, dans notre cher pays, les livres les mieux faits, ceux que tout le monde a lus, sont justement ceux qu'il est défendu de lire. »
J'ai cru que le vieux allait se fâcher :
« Comment, Mademoiselle, pouvez-vous dire
cela ! De quel genre de livres parlez-vous ? Les
plus... comment ditai- je?... les plus choquants,
sont lus par un tas de gens, non point parce qu'ils
sont bien faits, mais parce qu'ils sont choquants. Ce qui se fait le plus c'est le roman, parce que le roman amuse. Ce qui se vend le plus, parmi les romans, c'est Zola et son école , parce qu'ils amusent... comment dirai-je ?... ils intéressent... les mauvaises passions. Imaginez un auteur écrivant comme un cordonnier, mais trouvant le moyen d'être plus grossier que Zola, il aura une voix de moins que Zola à l'Académie, — vous savez qu'à chaque élection Zola recueille un suffrage à l'Académie, — mais il aura peut-être cent mille lecteurs de plus. Je sais bien que l'Angleterre et l'Allemagne possèdent plus de jolis petits chefs-d'œuvre que nous, dans la littérature correcte, irréprochable ; mais, si vous voulez, Mademoiselle, m'acheter tout ce qui est de nature à vous intéresser, dans ma boutique, sans offenser votre délicatesse, je me charge bien de ne pas vous laisser un seul jour l'esprit à jeun.
Au fond de moi-même, j'étais bien convaincue de ce qu'il disait : aucun des fournisseurs de feuilletons pour journaux, et presque aucun des auteurs qui sont*cités comme professionnellement
« salissants » ne sont à TAcadémie. Les académiciens, même ceux qui sont le moins a littérateurs pour jeunes filles », n*ont fait que par exception des œuvres qui offensent la morale.
Il était cinq heures. Les heures chaudes étant finies, les gens sortaient, et la rue devenait plus animée. Le vieux bonhomme s'est mis alors à commenter les visages qui s'arrêtaient devant la vitrine de sa boutique.
« Tenez : ces deux petits trottins ébouriffés, étourdis, bruyants, remuants comme des grelots... elles ont au moins autant de cervelle que des pierrots. Elles possèdent juste assez de littérature pour copier des chansons grivoises et semer les billets qu'elles écrivent d*un€ incommensurable proportion de fautes d'orthographe. Elles sont vouées d'avance à toutes les misères — je parle au moral — misère insouciante et folle jusqu'à vingt-cinq ans, misère dorée jusqu'à trente-cinq, misère... comment dirai- je... misère abjecte jusqu'à cinquante, misère sordide, hotte et ruisseau, jusqu'à la morgue. . . celles-là mangent au râtelier que voici...» Et le bonhomme nous
montrait un des rayons défendus, sur lequel titubaient de vieux volumes feuilletés, échinés, crasseux, pêle-mêle avec des liasses de feuilletons coupés aux petits journaux d'un sou et des livraisons aux couvertures criardes.
Je lui ai fait observer qu'il n'était pas rassurant dans ses horoscopes, a Heu !.. . à manger de la viange trichinée on ne peut que prendre la trichine.,. Peut-être se marieront-elles. Alors leur vie n'étant plus à la rue, la rue sera dans leur vie, et Ton saura pourquoi ce ménage composé d'un oùvriei' anarchiste et dissolu, d'une mégère sans tenue, d'enfants débraillés et chenapans, fouriiira lui-même des documents dégoûtants aux Zolas des « Assommoirs » à venir.
A ce moment, une grande et pâle jeune fille, à l'air poitrinaire et sentimental, examinait les ouvrages étalés dans la vitrine.
« Et celle-là? » lui fis-je.
Il se mit à rire. « Celle-là? Ses préférences doivent être pour Joceljrn^ pour Bourget, pour Musset. Quand je dis : doivent être, il est possible que je sois en retard de plusieurs années. Ces
5o LES JEUNES FILLES
sentimentales, ces éthérées, voyez-vous, Mademoiselle, sont comme les jeunes mangeuses de roast-beef que possède TAngleterre. Avec leurs yeux de pervenche, leur teint de lis, leurs cheveux blonds, vous croiriez qu'elles se nourissent de fleurs et s'abreuvent de rosée, qu'un rayon de soleil et de poésie suffit à leur bonheur. Détrompez-vous : elles ont les dents longues, des estomacs de louves, et le sentimentalisme initial produit sur elles Teffet de Tair des champs : ça les affame. Alors elles se jettent sur ce qu'il y a... comment dirai-je. . . de plus. . . de plus... gras..., elles ne reculent devant aucune énormité..., elles aiment surtout les crudités. Croyez-en le libraire. Mademoiselle, qui sait mieux que personne quels auteurs elles achètent. J'aimerais mieux mettre la corde au cou de ma iille que de lui laisser les livres qu'elles lisent, à la main. »
A ce moment, une jeune fille entra, en compagnie d'un lycéen, son frère.
« Vous désirez. Monsieur?
« — C'est ma sœur... paraît qu'elle a du temps à perdre... dites-lui ce que vous avez de plus chouette. »
LES JEUNES FILLES 5l
Elle ajouta, d'une voix de garçon : « Des romans, bien entendu.
« — Nous avons, Mademoiselle, Zénaïde Fleuriot, Alexandre Lamothe, Raoul de Navery..,»
Elle regarda son frère, et tous deux éclatèrent de rire.
« Allons-nous-en, lui fit-elle, et plus bas : « Est-il idiot ce bonze-là ! »
<f — Mais, pardon. Mademoiselle, j'ai autre chose à vous offrir; voyez là : choisissez. »
Et il lui montrait les rayons dont il m'avait détournée.
Le frère et la sœur nous jetèrent un regard de côté, et se mirent en devoir de « choisir ».
Nous n'avons plus entendu que des mots détachés, des phrases coupées : « Epatant ! ... ça, tu sais, c'est du salé ! ... Il ne faudra pas que les vieux le voient. . . En voilà un qui est gaulois... Tiens, celui-là, délicieux... des chatteries d'un bout à l'autre ... Et là, regarde, ... oh ! ... »
Quand ils eurent choisi cinq ou six volumes, ils les firent plier, payèrent — elle un peu rouge, lui très assuré — et sortirent rapidement, comme des voleurs.
Nous avions fait, nous aussi, notre cueillette. Avant de partir, j'ai dit au vieux libraire : « Enfin, vous dites du mal de toutes les jeunes filles qui s'arrêtent à votre vitrine, ou viennent vous acheter des livres • . . : c'est médiocrement encourageant.
« — Mademoiselle, m'a-t-il répondu gravement, vous, vous êtes venue avec Madame votre mère. Mais soyez bien convaincue, pour les autres, qu'une jeune fille pure et prudente ne s'arrête jamais devant l'étalage d'un libraire profane. J'ai eu l'honneur de vous le dire, quand vous alliez chercher là ( il montrait les fameux rayons ) : les plus dangereuses lectures se font aux vitrines, sur les rayons, et dans les catalogues.
a Celle qui ne craint pas de prendre un mauvais livre et de l'ouvrir est déjà corrompue. Jean- Jacques Rousseau disait : « Jamais fille sage n'a lu de mauvais romans. » Nous avons marché depuis, et nous^ pouvons dire : jamais fille sage n'en a touché. »
Je vais écrire à l'oncle : On dit qu'il est aussi dangereux de n'avoir rien lu du tout, que d'avoir
tout lu. M- Hesse assurait, l'autre jour, que si elle n'avait pas t su » ce qu'elle a appris très jeune par des lectures défendues, elle se serait certainement perdue dans une circonstance très présente à sa mémoire. . . Maman lui a répondu que l'ignorance absolue du mal était une meilleure protection que la vertu elle-même. Je comprends à demi. L'oncle m'éclaircîra cela.
21 aoûu
Je crois que je suis vaniteuse. La première fois qu'il m'a fallu mettre ces énormes manches et ce chapeau lilliputien, j'avais presque honte de sortir. Je me faisais l'effet d'être portée par deux ballons captifs, ou d'avoir des gigots de veau en guise de bras, et de courir les rues en cheveux. Je me suis encouragée moi-même, en me rappelant combien je m'étais vite habituée à ma robe en pain de sucre. Puis, j'ai tellement reçu de compliments, on m'a tellement dit que j'étais a dernier cri », que ma toilette était ravissante... jusqu'au journal
Le Petit Fêtard qui, dans le môme compte rendu, m'a appelée une fois : « la toute gracieuse » ; une fois : « la toute mignonne»; une fois : «la toute charmante »..., que j*ai fini par y prendre goût, et que j'ai à chaque instant envie de passer ma robe — j'allais dire de reprendre mes deux montgolfières — et d'aller en visite. Jamais je n'avais pensé que j'avais tant de visites en retard. Il est vrai que Mathilde Dée est furieuse de ne pas m'avoir devancée dans la mode nouvelle, et que cette petite vipère de Julie Deçay est réduite au silence jusqu'à ce que ses vieilles robes soient usées. J'ai bien vu cela, à ses yeux luisants et à son air triomphal, l'autre jour, au prône, quand on a dit : a Si les hommes étaient aveugles, vous ne vous habilleriez pas d'une façon aussi extravagante. . . Hé bien ! femmes et filles qui m'écoutez, votre punition est, de temps à autre, qu'ils y voient plus clair que vous ne pensez! » Comme j'étais, à ce moment, la seule vêtue à la dernière mode, j'ai cru que Mathilde allait applaudir. Elle éclatait de joie. Puis, elle a eu son compte, quand le prédicateur a dit que saint Paul s'était élevé
contre les cheveux frisés et a entortillés » ; car elle sait bien que, malgré la peine qu'elle prend pour onduler les fils de fer de son front, elle ne réussit qu'à leur donner une vague apparence de tirebouchons ramollis. Dieu, que nous sommes bêtes quelquefois !
23 août.
Hier, soirée chez les Dehef. J'ai pris la résolution de ne plus valser et de me méfier encore plus des vieux garçons que des jeunes gens. Par exemple, j'espère que mon confesseur ne me défendra pas le quadrille. Je raffole surtout des Lanciers, quoique ce soit un peu rococo.
C'est égal, quand ce vieux dégoûtant de Dugit m'a dit ce qu'il m'a dit à l'oreille, j'en ai été déracinée ! Mon confesseur avait bien raison : « Vous me demandez si vous pouvez danser ? surtout valser ? Mon enfant, c'est moi qui vous le demanderai, à votre retour, et je sais bien ce que votre conscience honnête et droite va me répondre. En
attendant, si vous dansez, suivez le conseil de saint François de Sales et, tout ea faisant Ja petite marionnette, pensez aux mourants et à Tenfer. » J'ai suivi son conseil, quoiqu'il ne fût pas précisément folichon. J'avoue qu'il m'a été utile : il m'a rendu le même service que les mauvaises lectures dont parlait, l'autre jour. M"" Hesse : iJ m'a sauvé. Je sais bien maintenant ce que je vais répondre à mon Père spirituel : a Mon Père, ne permettez la valse à une jeune fille que lorsqu'il vous sera impossible de faire autrement, et mettez-y pour conditions : i** qu'elle ne cesse pas de penser à l'enfer ; 2** qu'elle ne valse qu'avec le cavalier qui lui répugne, qui l'agace, qui l'indigne, qui la dégoûte, ou tout au moins qui lui indiffère. »
Vraiment, je suis bien mauvaise : je comprends parfaitement qu'une chrétienne ne trouve, dans les fêtes mondaines que des périls et des souillures ; qu'il faudrait ne les subir que par nécessité sociale ; malgré cela, j'ai un secret désir que cette nécessité s'impose souvent. Je meurs d'envie que la société me condamne, de temps à autre, à danser la polka
LES JEUNES FILLES Sj
et à prendre dn Champagne et des glaces. On ne petit pas, décidément, se convertir à moitié.
C'est une drôle d'idée tout de même : espérer arriver en paradis, vers la Sainte Vierge et les anges, vers Jésus crucifié, en robe basse, aux bras d'un cavalier tout calamistré, avec accompagnement de piano, musique de Strauss !
24 août, La lettre de TOncle !
Ma CHÈRE PETITE NlÈCE,
Je ne me serais jamais imaginé que le petit règlement que tu m'as demandé et que je t'ai envoyé l'autre jour, te laissât tant de loisirs ! Comment peux-tu avoir le temps de lire tant de livres? Car il faut bien que tu aies beaucoup d'heures libres en perspective, pour me demander si tu peux lire Flaubert, Concourt, Maupassant, Huysmans, Feuillet, Ohnet, Prévost, et qui sais-je encore ! Quelle nécessité y a-t il — en dehors de tes
lectures sérieuses — à ce que je te conseille de lire ceci ou cela, puisque tu ne dois pas avoir le temps de lire !
J'ai reçu, il y a quelque temps, une demande dans le genre de la tienne, de la part d'une excellente religieuse qui dirige un vaste pensionnat de jeunes filles au Canada . — a Mon Père ! mon Père ! c'est pour nous une véritable angoisse : nous ne savons que faire pour alimenter l'esprit de nos enfants, quand elles nous ont quittées. Sur dix livres, il y en a huit de mauvais. Certaines bibliothèques paroissiales, en dehors des livres de piété, sont remplies d'une littérature tellement inférieure, que nous n'osons pas leur en parler. Alors, que faire ? Il faut bien que ces enfants lisent ! Que liront-elles ? Où faut-il s'arrêter? Comment, d'ailleurs, formuler une règle, avec des tempéraments aussi divers! Tel ouvrage qui est anodin pour celle-ci sera un poison pour celle-là. Il faudrait savoir par coeur tous les livres, il faudrait également savoir par cœur toutes les âmes auxquelles on en permet ou Ton en défend la lecture. Mon Père, c'est une difficulté inextricable. Je vous en prie, donnez-moi, donnons quelques conseils »
En voilà bien, ma bonne petite, du tapage et de l'embarras pour rien ! C'est absolument comme si Ton me demandait d'expérimenter des champignons. Il faudrait que je commence par m'empoisonner moi-même, afin de pouvoir indiquer ensuite ceux qui n'empoisonnent pas. Et encore !..,
La vérité, mon enfant, la voilà : ton fameux problème n'existe que pour les désœuvrés, les oisifs. L'oisiveté — comme les mauvaises lectures et pas davantage — est la mère de tous les vices. Pour ceux qui occupent sérieusement leur existence, aussi bien que pour celles qui tiennent à la pureté de leur cœur, le choix des livres est bientôt fait. Il y a assez, dans le monde, de chefs-d'œuvre notoirement irréprochables, et même édifiants, pour qu'il te faille renoncer à les lire tous, si tu n'estpas comme ces paresseuses qui ont besoin, pour combler le vide de leur existence, cie tout ce qui leur tombe sous la main.
Quand même tu serais grande liseuse et qu'il te plairait de te reposer des lectures bienfaisantes et graves par quelques nouveautés, croîs-tu qu'il n'y aura pas toujours des livres qui te seront si-
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gnalés comme irréprochables, par des personnes de confiance, en plus grand nombre que tu ne pourra jamais en lire ! Ne vois-tu pas, en somme, qu*il en est des livres comme des gens, et des romans corrupteurs comme des mauvaises compagnies : on échappe à ceci et à cela par une existence sérieuse et occupée. Toutes ces liseuses à outrance sont rarement des personnes qui lisent dans le but principal de lire et de se distraire par la lecture : elles lisent pour quêter, en secret
et sous une forme qui ne les déshonore pas, des satisfactions qu'une chrétienne doit rougir de rechercher. La preuve, c'est que les livres les plus infâmes sont ceux qui se vendent le plus : c'est donc l'infamie qui est recherchée et non pas le livre lui-même. Les auteurs à la mode savent cela et servent leurs lectrices de leur ragoût préféré. Ils font profession d'écrire ce qu'elles font profession de lire. La lecture, en tant que lecture, n'a rien à voir dans ce commerce.
Lecture, théâtre, réunions dangereuses, ne sont, pour ces âmes, que les formes diverses d'un même plaisir défendu qu'elles poursuivent.
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que des moyens variés d'occuper par la passion xme existence que Ton n'a pas voulu remplir par le devoir.
Souviens-toi bien que les prétentions littéraires, artistiques, de la plupart des romanciers modernes sont du mensonge et de l'hypocrisie. Ils visent avant tout à se vendre : ils savent que,, pour se vendre beaucoup, il faut beaucoup d'inconvenance, et toute leur littérature et leur art consistent à revêtir, de la toilette la plus provocante possible, la déplorable marchandise qu'ils ont à placer.
Alors, pourquoi en être dupe, au prix de sa dignité de chrétien ? D'autre part, qu'as-tu à faire d'un cuisinier, si merveilleux soit-il, qui dépense tout son art .à t'accommoder des viandes corrompues ?
Me voilà loin de mon point de départ. J'y reviens. Les lectures, je parle de celles au sujet desquelles tu me consultes, ne sont faites que pour les gens oisifs. Tous ces lecteurs qui ne savent que faire de leurs dix doigts, inutiles et ennuyés, ne sont pas même capables de s'occu-
per avec leur pensée, ne savent pas même s'intéresser eux-mêmes avec leur intelligence et leur imagination. Alors ils font comme le roi Nabucadnézar qui, non seulement demande à ses sorciers et au prophète Daniel de lui interpréter le songe qu'il a fait, mais encore de lui rappeler le songe lui-même, parce qu'il Ta oublié. Les romanciers sont des bâtisseurs de songes, des constructeurs de rêves, pour les gens qui, non contents de ne rien faire, ne sont pas mêmes capables de rêver comme les lièvres en gîte... « Car, que faire en un gîte, à moins que Ton ne songe ! »
Tu avoueras, ma chérie, que je te ferais injure, si je te croyais capable d'en être arrivée à ce degré d'affaissement moral. Par conséquent, travaille, prie, fais tes visites, surveille ta maison ; en matière de lecture, ne manque jamais ta lecture spirituelle ; intéresse-toi — tu es assez intelligente pour cela — aux livres sérieux : et tu n'auras pas plus à demander à ton vieil oncle si tu peux lire Musset ou Maupassant, que si tu dois aller chasser le tigre ou pêcher la baleine.
Ton vieil oncle qui t'aime bien.
25 août.
Extrait de ma lecture spirituelle de ce soir :
« Saint Augustin prétend que, le dimanche, il vaut mieux labourer que danser. »
« Vous ressemblez à des gens deTautre monde, disait un païen à un chrétien, tous préoccupés et comme hors de vous-mêmes. Vous vous privez des récréations honnêtes, vous n'allez point aux spectacles, on ne vous voit point aux réunions mondaines, vous fuyez les festins publics, vous ne portez pas de fleurs dans vos cheveux et vous n'usez point de parfums. »
Voilà un païen qui nous trouverait joliment changées, s'il revenait !
De M"' Swetchine : « Résistons sans crainte à l'opinion du monde, pourvu toutefois que notre respect pour nous-même croisse en proportion de notre indifférence pour elle.
a La seule bonne manière d'agir dans le monde est d'être avec lui sans être à lui. »
3^ août.
Deux visites bien amusantes aujourd'hui:
Jeanne Legeai a commencé par m'étourdir de ses succès à la soirée du 22. « Ma chère, les gens qui étaient à la grille ont commencé par me prendre pour la fille du sou$-préfet... As-tu remarqué mon corsage?... Je ne savais plus à qui donner la contredanse... Et puis, tu sais, je crois que cette fois, ça y est : on ni'en a présenté deux!... Aussi, Le Petit Fêtard a-t-il dit que j'étais « toute charmante » et que j'ai été Tune des plus entourées. — On fait assez de sacrifices pour cela, a repris sentencieusement M"* Legeai. — Oh! Maman, je t'assure, a aussitôt répliqué Jeanne, que ce n'est pas pour ma toilette que j'ai été recherchée. J'ai vu tout de suite que Raoul Hesse a des intentions sérieuses. Et tu sais, il qi de Poeil celui-là ! Il m'a invitée au moins quatre fois: c'est le plus intelligent de tous... Jules Cée et ses deux amis nous regardaient avec des yeux furibonds. Ce qu'ils sont jaloux!... ils
sont si gentils I II n'y a pas jusqu'au valet de chambre qui m'a dit, en apportant les rafraîchissements, parce que je l'avais heurté : a Pardon, Mademoiselle, une aussi jolie robe... ce serait dommage I »
Pendant trois quarts d'heure, Jeanne Legeai nous a débité ses insanités, complaisamment soulignées par M"* Legeai qui semblait deux fois plus grosse, tant elle était fière et satisfaite.
A peine étaient-elles sorties, que M"* Hesse est arrivée avec Raoul. Après les salamalecs de rigueur, on a tout de suite parlé de la soirée du 22. Faut-il qu'on ait peu de chose à se mettre sous la dent! Hé bien! Jeanne avait joliment bien fait de partir. « Avez-vous remarqué, a fait M"* Hesse, cette petite caricature de Jeanne Legeai ?.. Est-il permis d'échancrer sa robe à ce point !... Quand on pense qu'elle a dix-sept ans à peine... Voyons... oui !... dix-sept ans, elle est née Tannée, où M Hesse est entré au ministère... Et puis, quelle étourdie!... Je ne sais pas, mais il m'a bien semblé qu'elle a dit quelque chose à l'oreille du valet de chambre... Quelque commission...
Je n'ai pas confiance, voyez-vous... J'ai défendu à ma fille de la fréquenter désormais. . . Figurezvous que Raoul parlait justement d'elle, quand elle a fait son entrée, et je suis sûre qu'elle l'a entendu disant : a Tiens I voilà Jeanne Legeai, quel paquet ! » Aussi j'ai forcé Raoul à l'inviter trois ou quatre fois. . .
— « Oui, a fait alors Raoul, en riant, et pendant ce temps, Jules Cée et ses deux amis n'ont pas cessé de se moquer de moi. A la fin, Jules m'a dit : Mon cher, ta mère est trop sévère. Nous allons nous dévouer, et faire le pensum à nous quatre...»
Voilà donc pourquoi, Jeanne Legeai a été tant demandée. Mais, si ses prétendus prétendants sont dans les mêmes dispositions que ses danseurs, sainte Catherine peut compter sur son bonnet, on le lui enfoncera jusqu'aux épaules...
a Ce que je ne puis comprendre, a dit alors M"' Hesse, c'est que Le Petit Fêtard ait fait l'éloge de Jeanne, de sa toilette et de son succès. Il me semble que d'Ache, qui le rédige, était avec Jules Cée.
« — Justement, répondit Raoul, il nous a
demandé : « Quelle est cette petite citrouille ? » Et il a soigneusement noté son nom, en disant : « Nous la ferons abonner ! » Le fait est qu'être appelé périodiquement « la toute ceci » ou « la toute cela » vaut bien douze francs par an, surtout pour une citrouille, grosse ou petite.
Tout de même, je vois que — mondainement parlant — tout est mensonge en nous et autour de nous. On nous adule, nous nous flattons, et c'est précisément alors, que nous sommes bafouées et même calomniées. Que tout ce joli monde est vilain !
D'un autre côté, grand'mère a bien raison de dire : « La meilleure leçon, pour beaucoup de gens, serait d'écouter aux portes ; il est fâcheux pour eux que ce ne soit pas honnête. »
3i août.
Je suis allée ce soir, avec Tautorisation de M. le Curé, à la réunion des Enfants de Marie. J'en ai été si ravie, que j'ai pris la résolution de m'y
faire admettre. J'ai demandé le règlement. Exquis, ce petit sermon du directeur sur « La piété dans la jeune fille ». Je voudrais* bien me le rappeler entièrement, et regrette de ne pouvoir le transcrire mot à mot.
Il a pris ce texte du livre de la Sagesse : « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. »
Première considération : « Etre dans la main de Dieu. » C'est la définition de la piété. Quand on veut dire que Ton a quelqu'un entièrement à sa disposition, complètement dévoué, on dit qu'on « Ta dans sa main ». Les personnes pieuses sont celles qui sont entièrement dévouées à la volonté de Dieu, prêtes à exécuter ses moindres désirs. Elles réalisent, à cet effet, deux conditions: d'abord, une disposition parfaite, un parti pris bien arrêté, de suivre en tout l'appel de Dieu, comme Taimable et jeune Samuel, qui se lève au milieu de la nuit, ne s'attarde pas au plaisir ni à la paresse de dormir, et dit, avec une candeur, une simplicité admirables : « Parlez, Seigneur, votre serviteur vous écoute ! » Ensuite, elles s'appliquent à supprimer tous les obstacles qui peuvent rendre
difficile ou peut-être impossible l'accomplissement des désirs de Dieu : les habitudes sensuelles, rattachement aux biens de la terre, l'excès dans les affections naturelles, comme saint Jean, le tendre disciple, le délicieux Apôtre, qui laisse tout, môme ses filets, son gagne-pain, pour suivre Jésus. Docilité et détachement. »
Le prédicateur a développé ces deux premiers points d'une façon édifiante et pleine de charme»
« Les jeunes filles, avec la douceur naturelle de leur tempérament, avec leur promptitude à se soumettre à ceux qu'elles aiment, semblent merveilleusement aptes à remplir la première condition qui est la docilité. Si l'essence de la dévotion^ telle qu'on l'a définie, consiste à se dévouer, il n'est pas d'âmes qui puissent dire aussi finalement, avec autant d'abandon qu'elles, le « Fiat voluntas tual-ù de la prière au Père céleste, à la douce et maternelle Providence. Leur cœur tendre et enclin à s'attacher, ne peut que s'orienter par une pente naturelle, par une attraction très suave, vers ce pôle divin qui est Dieu, toute beauté et toute-puissance, sous l'influence de ce magné-
tisme enivrant et vainqueur qui s'appelle la grâce, Tamour surnaturel. A ce point de vue, mieux que personne, avec leur nature délicate, impressionnable, vibrante, elles peuvent être, « dans la main de Dieu », cette harpe mélodieuse qui rend, presque sans effort, sous le contact léger des doigts divins, les notes harmonieuses de la prière, de l'extase, de la résignation, de l'action de grâce, de Fangélique charité.
« Elles n'ont pas de grands efforts à faire pour cela, au point de vue des obstacles extérieurs. Les grandes tempêtes qui agitent si violemment le reste de l'humanité dégénérée n'ont pas encore affolé leur cœur qui jouit d'un calme virginal. Leur âme s'épanouit au sein d'une tranquillité pure que l'on pourrait comparer à la paix lumineuse que verse, le matin, sur les champs, la fraîcheur rose et pudique de l'aube naissante. Elles ne sont pas détournées non plus par l'attache ment aux biens de la terre et la fièvre d'acquérir les richesses : au-dessus d'elle, une mère prend, pour elles, tous les soucis de l'existence, un père engage et soutient tout seul les batailles pour le
pain de chaque Jour. La pauvreté évaiigélîque, qui est leur lot, leur est très suave, puisque ce fait de ne rien posséder est une des formes les plus douces de leur confiance en leurs parents, de la sécurité qu'elles trouvent à Tombre du foyer. Elles n'ont pas même de filets à abandonner comme saint Jean. Elles n'ont guère non plus à se meurtrir dans le renoncement aux afifectionsjpuisque leur plus grand devoir, au milieu des êtres dont la Providence a composé leur famille, consiste à aimer, ainsi qu'à être aimables.
(( Qu'il est donc facile à ces colombes dont les pieds ne sont englués dans aucune argile, à ces alouettes dont lés ailes ne sont engagées dans aucun*filet, de prendre leur vol vers la lumière, vers la pureté, vers la splendeur éternelle, vers Dieu !
Deuxième considération : « Etre dans la main de Dieu » , c'est être bien abritée, c'est être sous la protection d'une grande force, en toute sécurité. L'Esprit-Saint Tentend ainsi. Il est écrit, en eflfet, dans Isaïe : « J'ai gravé ton nom dans mes mains » ; dans le prophète Osée :■ « Je suis
V7^t"?ir
comme leur père nourricier, je les porte dans mes mains et nul ne sait les soins attentifs que je leur donne 7> ; en saint Jean : « Je leur donne la vie éternelle et personne ne me les ravira ! » Quand Jésus a été abandonné de tous, livré à l'outrage, à la mort, sans soutien, sans défense, il lui est resté le refuge suprême, la ressource souveraine indiquée dans notre texte, puisqu'il a dit, en expirant : « Père, je remets mon âme dans vos mains! »
« Et qui donc a plus besoin que les jeunes filles de s'abriter sous les ailes de Dieu, et d'être défendu par Celui contre lequel aucune hostilité, pas même l'enfer, ne prévaut ? Elles sont, par leur faiblesse, livrées à tous les périls. Il n'est ici-bas aucune surveillance assez clairvoyante, aucune garde assez complète , aucun rempart assez élevé pour les protéger absolument. Le protecteur le plus vigilant et le plus jaloux peut-il empêcher leurs yeux de voir certains scandales, leurs oreilles d'entendre certaines paroles dangereuses, leur âme même de respirer les miasmes pestilentiels dont le monde entier est infecté? Et,.
alors mém« que Ton atteindrait cet invraisemblable résultat, nul n'est assez insensé pour prétendre les protéger contre leur propre famille, contre leur propre curiosité, contre leur propre cœur. Comment les préservera-t-on des libertés de langage d'un frère étourdi ou corrompu, des confidences d'une amie hypocrite, légère, ou perverse d'une perversité que tous ignorent ? Le mauvais livre ne s'est-il jamais, à l'insu d'une mère, caché sous un oreiller discret ? L'affection dangereuse, née d'un coup d'oeil et qui s'est glissée dans cette âme comme le serpent sous les fleurs, a-t-elle frappé à la porte du foyer et demandé à un père la permission d'entrer ? Hélas ! combien de ruines, longuement et mystérieusement préparées, sont venues apprendre subitement, à des parents désespérés et tout en larmes, que a si le Seigneur ne garde lui-même une cité, — disons un cœur de jeune fille — ceux qui s'imaginent suffire tout seuls à la préserver^ veillent en vain » et s'abusent douloureusement !
<L Ce n'est pas assez d'être comme de vigilantes sentinelles, autour de ces trésors à conserver, il
faudrait être encore dans les yeux et dans les oreilles de ces pauvres enfants, c'est-à-dire à toutes les fenêtres par lesquelles l'invisible et habile ennemi s'entend à pénétrer dans la place. Et ce ne serait pas encore assez, il faudrait habiter le cœur, être présent à la conscience, avoir l'œil ouvert sur les plus secrètes pensées.
Dieu seul, avec sa grâce, peut accomplir une œuvre aussi difficile de préservation.
Troisième considération : Les justes sont dans la main de Dieu, comme des êtres de choix, comme des fleurs brillantes et parfumées. David appelle la piété ou la « sanctification, » une fleur qui s'épanouit. Saint Paul dit que nous sommes la bonne odeur du Christ, qui est lui-même « la fleur des champs, le lis de la vallée ». 11 n'est rien de plus frais, de plus printanier, sous ce rapport, que les âmes de jeunes filles pures et aimantes, chrétiennement. La piété est leur parfum, leur éclat aux yeux des anges, leur surnaturelle beauté ! Quelles fleurs exquises et de quel délicieux arôme, que les saintes Cécile, Agnès, Rose de Lima, Elisabeth de Hongrie,
Catherine de Sienne, Geneviève et autres. Quels lis, d'où émane une odeur de paradis, comme chante le Cantique des cantiques. Que dire de la Reine des Vierges, rose mystique, fleur de Jessé ! Ce n'est pas sans raison que les femmes qui ont figuré Marie, dans l'ancienne loi, ont été presque toutes des jeunes filles, du moins à l'instant où elles apparaissent le plus en lumière, comme Rebecca, Ruth, Esther, Suzanne dont le nom signifie lis et rose, fleurs divines, humbles violettes, douces pi'imevères, graves pensées, gracieuses pâquerettes, dont les couleurs aimables semblent émailler le parterre de la sainteté.
a Les vierges, dit saint Augustin, sont les fleurs de l'Eglise. Elles ont l'âme plus fraîche, sous le souffle toujours pqntanier et vivifiant de cette brise céleste qui s'appelle la grâce. Elles ont le cœur plus innocent, plus pur, car il est nouvellement écloset comme emperlé de la rosée matinale du baptême encore récent. Elles ont l'âme plus délicate, intacte sous la protection maternelle, non défraîchie par le soleil, grâce à l'ombre fidèle du foyer qui les garde. Leurs lèvres plus chastes
exhalent la prière comme un parfum, leurs yeux plus limpides reflètent en couleurs plus suaves réternelle lumière qui luit aux innocents. O Piétél tu es la poésie de ces poèmes vivants, tu es le doux éclat de ces rayonnants calices, tu es le céleste coloris de ces corolles épanouies, tu es la divine efflorescence de cette jeunesse , de ce printemps !
« Il est une beauté profane, tout adamique, que les enfants des hommes admirent, par laquelle ils sont fascinés pour leur perditioù : ces yeux ont un éclat qui brûle, ces lèvres distillent un poison mortel, ces sourires leur communiquent un trouble mauvais qui les damnent. De voir cette beauté fatale, les anges pleurent. Dieu se courrouce. Il est une autre beauté à laquelle le ciel sourit, que le Père céleste fit fleurir, qu'il trouve bonne et qu'il bénit. Elle s'appelle innocence, modestie, vertu, piété. Elle a, sur la beauté néfaste, cet avantage merveilleux, que les plus corrompus la vénèrent, que les plus blasés s'en étonpent, Tadmirent, et ne sont pas les derniers à chanter ses louanges.
Quatrième considération : La main de Die^ est une main qui bénît, qui panse les plaies, qui écarte les épines, qui console. C'est pourquoi c( les âmes justes qui sont dans les mains du Seigneur » sont les âmes heureuses, jusque dans la tribulation et Pépreuve. Si les jeunes filles que le chagrin dévore, que la mélancolie consume, que le présent irrite, que l'avenir inquiète, savaient bien cela, elles iraient toutes se réfugier avec passion dans le calme, la joie, le recueillement de la piété, comme les colombes s'abritent « dans les anfractuosités des rochers » quand le ciel est noir ou le soleil brûlant. Le mot de saint Jean Damascène est bien vrai :
aux pieux, le sommeil est plus doux et la vie plus bénigne. Celles qui ont senti ce calme, le veulent encore plus profond, et c'est ce qui explique pourquoi tant de milliers de jeunes filles cherchent, dès Taurore de leur vie, le silence paisible et sanctifié des cloîtres. O bienheureuse solitude ! s'écriait saint Jérôme écrivant à une vierge romaine, dès l'instant que Dieu l'habite, elle devient un paradis. Tout s'y embellit, comme
'^'wm
au désert, les sables les plus arides, les rochers les plus affreux se colorent de nuances exquises sous les feux du matin ou dans les clartés mourantes et infiniment douces du crépuscule.
Jusqu'au sein des ténèbres, le ciel des âmes pieuses n'est jamais sans étoiles : plus, au contraire, la nuit est sombre, plus leur éclat semble vif.
« Dieu sait, ô jeunes filles, qu'il est en vous une source de mystérieuse tristesse; il connaît les heures d'insurmontable ennui qui pèsent sur vous, alors que tous ceux qui vous entourent envient une gaîté apparente et se laissent tromper à vos rires qui chantent comme le cristal et les sources; à travers vos gais visages, il voit souvent une inguérissable mélancolie en vos cœurs ; il connaît vos rêves accablés et vos désespérances passagères ou continues. Pour consoler, pour guérir, ou tout au moins pour rendre méritoires vos invisibles souffrances, il a créé la piété : la piété pour vos âmes, vos âmes pour la piété.
a Le prédicateur a terminé par une courte exhortation : Restez donc, par la piété, dans la main
de Dieu , cette main maternelle et tendre.
Etablissez-y votre demeure. Dites avec le psalmiste: C'est ici le lieu de mon repos, je m*y fixe à tout jamais. On peut attendre tout le bien, jusqu'à rhéroïsme, d'une jeune fille pieuse ; tout le mal, jusqu'aux dégradations suprêmes, d'une jeune fille qui ne l'est pas. Si vous avez besoin parfois, de vous donner du courage, souvenezvous que cette main de Dieu, dans laquelle vous vous tiendrez, n'est pas seulement la main qui nous corisoLe ici-bas, nous dirige et nous bénit, mais encore la main qui nous couronnera làhaut ! »
C'est du fond de l'âme que j'ai dit, par la pensée : Ainsi soit-il !
3 septembre.
J'en suis encore assourdie. Charlotte Enne a papoté trois heures durant : tout le monde y a passé ; je ne peux pas comprendre comment elle est ainsi au courant de ce que tout le monde fait
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et ne fait pas. Le Petit Fêtard n'a qu'à bien se tenir, elle est autrement mieux informée que lui. Elle sait l'histoire et les histoires de tous. Ce qu'elle n'a pas vu, elle l'a appris en société. Ce qu'elle n'a pas appris en société, une cuisi- . nière le lui a dit. Ce que la cuisinière ne lui a pas dit, la cuisinière l'a dit à la femme de chambre, qui le lui a répété. Ce que la femme de chambre ne lui a pas répété, elle en a été informée par l'entremise de la coiffeuse à laquelle la femme de chambre l'avait assuré. Paul l'a mise au courant, par le menu, de toute l'affaire de Jacques. Jacques lui a dévoilé tout le détail de l'affaire de Paul. Ce qui lui a été caché, elle Ta deviné, elle l'a déduit, elle démontre qu'il ne peut pas en être autrement. Elle a le don de la divination quand il y a un tripotage à faire. Elle est, à la fois, une agence de renseignement, une police, un télégraphe, un téléphone, une sorcière et même un petit carafon de vinaigre.
Mais, je fais une réflexion : et moi qui l'ai complaisamment écoutée ? Voilà ! je vois toujours la paille dans l'œil des autres : il n'est pas
LES JEUNES FILLES 8l
douteux que je suis complice de tout ce qu'elle a dit de mal. Si bavarde qu'elle soit, quand elle n'a que des chaises et des petits chiens pour l'écouter, elle ne leur raconte pas ses histoires. Je n'avais qu'à ne pas prêter l'oreille à ses divagations. Puisqu'il m'est impossible de fermer son robinet à paroles, je n'avais qu'à lui demander de me chanter son grand morceau, les stances de Sapho ou l'air des Bijoux. J'aurais eu les oreilles écorchées, mais non la conscience. Je prends la résolution de ne plus écouter de médisances — chose bien plus difficile que de ne pas en faire. Tout de même, cette pauvre Charlotte chante comme une roue de charrette mal graissée.
Puis, elle se laisse accabler de compliments avec un petit air modeste à mourir de rire, et ne manque jamais de répondre : « Oh ! je suis tellement enrhumée aujourd'hui!... »
J'adore entendre chanter, à cause du plaisir que font celles qui chantent bien et de l'hilarante cocasserie de celles qui chantent mal.
4 septembre.
Grande discussion sur le mariage. J'y perds un peu la tête, je note pêle-mêle les propos :« Moi, je Taimerai mieux grand. — Moi, blond, avec la barbe en pointe et les cheveux en brosse. — Moi, je veux un officier. — Eh bien ! mon petit rat, tu as Louis Bey — Comment ? mais il n'est pas officier ! — Mais si, mon minet, il est de la territoriale. — Moi, fait Suzanne, je le veux grand, brun, riche, noble et dans la diplomatie. — Eh ! dites donc? Si Ton consultait aussi un peu ces messieurs ? — Le fait est que s'ils en demandent autant que Suzanne, il ne se fera pas beaucoup de mariages. — Allons donc ! elle exigeante ? Elle a tellement envie de se marier, que le premier malheureux qui s'offrira lui paraîtra Apollon en personne. — Ça, par exemple, c'est bien sûr:
fût-il petit, albinos, roturier et dans la panade, pourvu que ce soit un parti, elle affirmera qu'il est beaucoup mieux encore que le grand, brun.
riche, noble et « dans la diplomatie » de ses rêves.» En somme, pas une, ni les autres, ni moi, nous n'avons pensé qu'il est tout à fait inutile de dire : je veux ceci ou cela, puisqu'on ne sait pas d'avance comment sera le conquérant, lequel aura naturellement toutes les qualités désirables. Personne, non plus, n'a eu le bon esprit d'ajouter qu'il ne serait pas inutile qu'il eût un peu et même beaucoup de religion. Quitter son père et sa mère pour aller avec un être sans foi ? Jamais !
Maman, qui causait dans ua coin, a mis fin à l'entretien en nous criant : « Hé ! là-bas, allezvous bientôt en finir avec vos bêtises ? » Alors, nous nous sommes mises au piano.
Et voilà qui prouve comment ils ont tort, les pianophobes qui voudraient proscrire « l'animal en bois qu'on fait aboyer en lui tapant sur les dents et en lui marchant sur la queue». Je ne comprends pas que Ton cherche à discréditer le piano. Nous avons encore ce travail, cette distraction, cet art ; rien n'est plus honnête et plus récréatif (au moins pour celle qui joue), et des gens soi-disant avisés ont fait le serment d'Annibal
contre les pianos et les pianistes. Pour moi, mon piano, après avoir été un instrument de torture quand j'étudiais les gammes, les arpèges, et, surtout, quand j*ai commencé l'harmonie, est devenu mon meilleur ami. Il me tient compagnie ; quand je suis triste, je pleure avec lui les larmes de Chopin ; quand je suis rêveuse, je lui fait vaporiser du Wagner ; quand je suis gai, je le taquine avec Offenbach ou Audran ; quand je ne suis rien du tout, je monte des gammes; seule, je déchiffre; en compagnie, je fais toujours plaisir à quelqu'un, ne fût-ce qu'à maman toute seule ; sans compter .que l'autre jour, à l'église, il n'y aurait pas eu d'orgue à la grand'messe si je n'avais jamais appris le piano. D'ailleurs, j'ai observé que les détracteurs du piano sont généralement des gens qui ne savent pas s'en servir. Alors, quoi ! c'est l'histoire du renard qui a la queue coupée.
5 septembre.
De Theuriet :
« Les jeunes demoiselles qu'évoquent mes ressouvenirs de jadis, étaient toutes différentes
des petites personnes précocement développées, expertes en flirtation, hardies et libres jusqu'à rimpertinence, que je rencontre dans les salons d'aujourd'hui. Celles d'autrefois avaient une personnalité et des couleurs moins accusées et une certaine communauté de traits caractéristiques. Tout en étant, au fond, aussi compliquées que celles d'à présent, elles montraient plus de retenue, de sensibilité et d'ingénuité ; elles avaient une santé mieux équilibrée, une capacité d'enthousiasme plus grande, une grâce chaste qui leur donnait le velouté d'une fleui* en bouton. On leur reprochait, à la vérité, d'être un peu trop moutonnières et ignorantes, mais elles gardaient, en un coin de leur cœur, l'énergie et la vaillance nécessaires pour affirmer au besoin leur volonté. Elles avaient une saveur de terroir plus prononcée et possédaient surtout ces qualités bien françaises : la spontanéité et le naturel
« Après i85o, la jeune fille change déjà d'allures. Dans le milieu nioins bourgeois, moins retenu aussi, plus aventurier et plus en l'air du second
T-ïaF^
Empire, elle garde encore ses belles qualités de naturel et de spontanéité, mais elle perd la fraîcheur d'âme, la réserve et Taimable ignorance de ses devancières. Elle acquiert prématurément une expérience de la vie qui la déveloute : elle blague volontiers le sentiment et le romanesque, et devient garçonnière . Elle est néanmoins très séduisante en ses fantaisies et ses coups de tête, capable de généreux emportements et de nobles envolées.
« Sous la troisième République, nouvelle févolution. Le milieu social s'est transformé. L'aristocratie et la haute bourgeoisie, ce qu'on appelait « les classes dirigeantes 7>, ont abdiqué devant le flot montant de la démocratie. Une nouvelle société mondaine s'est créée ; les politiciens, les hommes d'affaires et de finance qui la composent, ont porté dans la vie quotidienne une rudesse, un laisser-aller, une liberté de langage dont l'éducation des enfants s'est ressentie. On s'est moins gêné pour parler devant eux des choses les moins propres à être entendues par de virginales oreilles. Sous prétexte d'intimité plus familière, on a ou-
blié le Maxima debetur puero reverentia; on les a traités en camarades et on leur a mis la bride sur le cou. Peu à peu, l'autorité paternelle et le respect filial s'en sont allés de compagnie, et c'est ainsi que nous avons vu surgir, comme une provocante Aphrodite, née de l'écume des eaux troublées, la jeune fille de la période actuelle, — la créature déséquilibrée et raffinée qui porte des costumes tailleur et des chemises dTiomme, connaît tous les sports, monte à bicyclette, fréquente les ateliers de Julian, fait des vers décadents et de la peinture intransigeante, n'ignore plus rien, et, comme le dirait Octave Feuillet scandalisé, tient des propos à faire rougir un singe. »
7 septembre.
Confession, pour communier demain, fête de la Nativité de la Sainte Vierge. Demain matin, je ferai une méditation sur les raisons que je puis avoir d'aimer et d'honorer la Sainte Vierge, d'une façon toute spéciale.
La Sainte Vierge est notre Mère. Personne n'a autant besoin de sa mère qu'une jeune fille. C'est comme cette pauvre Marie Delair qui était si sage autrefois, et qui ne s'est perdue que parce qu'elle n'avait plus sa mère. Quel bonheur d'avoir deux mères — d'avoir deux fois le trésor auquel rien ici-bas ne peut-être comparé. Une mère sur la terre, pour vous caresser, vous accompagner partout, vous conseiller, et même vous surveiller — surveillance qui, entre parenthèse, m'a rendu une fois ou deux un fier service, car je n'ai pas assez de caractère, et j'ai toujours trop peur de froisser les gens, même quand ils ne sont pas convenables. Je continue: Une Mère là-haut, pour vous rendre la dévotion plus aimable et plus tendre, pour vous couvrir de son invisible protection, pour vous inspirer de bonnes pensées, ou pour vous tirer, au besoin, des griffes du démon.
Et puis, la Sainte Vierge est des nôtres. Elle a toujours été présentée sous les traits d'une jeune fille, dans les tableaux, les statues, les images et les vitraux. C'est vers l'âge de seize ans, dit-on,
qu'elle est devenue mère de Jésus, c'est-à-dire tout à fait la Sainte Vierge. Sans doute, ses exemples sont utiles à tous les chrétiens, ses vertus peuvent servir d'idéal aux jeunes comme aux vieux, aux hommes comme aux femmes. Mais il n'en est pas moins vrai que ses vertus ont été les vertus d'une jeune fille. Les autres sont obligés de prendre seulement, dans ce céleste modèle, ce qui se rapporte à leur état. Nous, nous pouvons tout prendre, sans rien laisser. Elle est à nous. Elle est notre Mère, comme au reste de l'humanité ; elle est, en outre, notre sœur. Je m'efforcerai, à ce dernier titre, de lui ressembler chaque jour davantage.
II septembre.
Cruauté du monde ! Hier, il y a eu soirée chez les Hesse. C'est encore cette pauvre Jeanne Legeaî qui a écopé. Raoul, qui décidément n'est pas le gentil garçon que je croyais, a voulu se venger des corvées successives que sa mère lui a imposées, l'autre soir, à propos de Jeanne. Il était avec
Jules Cée et sa bande, et, tous ensemble, faisaient passer les jeunes filles présentes sous les fourches de leur médisance et de leurs ironies. L'un d'eux ayant fait remarquer le pied de marmite qui décore, sous le nom de nez, la figure de Jeanne, Raoul a parié qu'il irait lui dire qu'elle avait « le nez d'un amour». Naturellement Jules a gagé que non, pour qu'il y aille. Jeanne était au piano. « Mademoiselle, vous jouez comme un ange ! — Pouvez-vous bien dire cela? a fait Jeanne, il y a six mois que je n'ai touché un clavier, et, pardessus le marché, ce soir, j'ai les doigts d'un raide!... — Mademoiselle, je le maintiens, vous jouez comme un ange !. . . d'ailleurs, vous savez bien que vous leur ressemblez, aux anges. » Jeanne buvait de la crème de lait, elle y était, aux anges, et faisait, d'un petit air coco : « Oh ! ce Cée, oh ! — Quand je dis. Mademoiselle, comme un ange, je veux dire comme un amour, d'abord vous avez le nez d'un amour... — Oh ! ce Cée, oh ! » Et elle riait, comme on rit quand on vous chatouille la plante des pieds. — Les camarades s'esclaflFaient, Ça les a mis en
goût. Aussi, Tun d'eux, Désel, quand Jules est revenu triomphant, a dit, en montrant les abatis de Jeanne : « Vous voyez ces deux sarments, je gage que je vais lui dire : Mademoiselle, vous avez des bras ! . . . les bras de la Vénus de Milo ! » On a encore relevé le pari. Elle était toujours au piano. « Vraiment, Mademoiselle, pour jouer de la sorte il faut avoir des doigts extraordinaires. — Oh ! ce Désel, oh 1 — Je vous ferai remarquer, Mademoiselle, qu'il ne faut pas que votre modestie s'eflFarouche, je ne parle que des doigts. . . Que diriez- vous donc si j'exprimais ce que je pense de la main. . . et des bras ! Mademoiselle, vous avez les bras... tenez ! les bras de la Vénus de Milo ! — Oh ! ce Désel, oh! » On commençait à se tordre, dans le groupe de Jules. Le manège a duré ainsi demi-heure. Ces malhonnêtes riaient de plus en plus, à se déboîter les côtes. Alors le fils Hesse : « Hé bien ! je vous enfonce tous ! Moi, je vais lui dire par une périphrase : Mademoiselle, vous ^tes une huître ! » Et je parie que cela lui fera plaisir. — Ah ! par exemple ! . . . voyons un peu ! r> Il est allé vers Jeanne, a Mademoiselle,
c'est absolument délicieux ; vous avez le jeu de Litz ; jamais Rubenstein n'a fait chanter un piano comme cela. — Oh ! ce Hesse, oh !» Et cette fois Jeanne, transportée, riait, riait, comme une dinde qui glousse, ouvrant la bouche toute grande et montrant ses trente-deux dents, c'est-à-dire tout ce qu'elle a de joli. Voilà Hesse qui prend un air éperdu. « Volontiers, Mademoiselle, je dirai comme dans la romance : Riez, riez, ma belle, riez, riez, toujours !. . . ; et si vous n'avez pas envie de rire, au moins.... bâillez !... Que nous puissions voira notre aise cepalais de nacre... ces trente-deux perles... Plus n'est besoin aux pêcheurs, quand vous riez ou bâillez, d'aller au fond de TOcéan !...» Ça y était ! Tous riaient aux larmes, moi j'ai trouvé ça assez plat. La pauvre petite, qui n'y comprenait rien, continuait à glousser son petit rire niais et ravi, et je suis sûr^ qu'au premier jour elle va venir me raconter ses succès à la soirée des Hesse !...
12 septembre.
Je relis ce que j'ai écrit hier. Heureusement je ne récris que pour moi seule; sans quoi, je me reprocherais de manquer à la charité, ce qui est mon défaut dominant, L*Oncle a bien raison quand il dit : « Complimenteurs, complets menteurs. » Même quand les compliments ne viennent pas d'atroces petits bonshommes comme ceux d'hier, et qu'ils sont de pures politesses, il est intelligent de ne pas les gober et de montrer qu'on « ne coupe pas dans le pont », comme dit Rose Thé. Je ne sais plus qui a dit que le flatteur, sous prétexte d'exprimer son admiration, manque de respect et à lui-même et à la personne qu'il encense : à lui-même, parce qu'il se fait, platement, le thuriféraire de quelqu'un dont il ne pense pas le bien qu'il exprime ; à la personne complimentée, parce qu'il la croit assez sotte pour être dupe de ses adulations. Les flatteurs sont des menteurs, des moqueurs ou des voleurs. Ils font comme les pic-pockets, qui détournent etabsor-
bent votre attention sur un point, pour vous dérober quelque chose, à la faveur de votre distraction. Il n'est personne qui n'ait quelque fromage à perdre, et les renards foisonnent en ce bas monde. Merci, je n'ai nullement envie de faire le corbeau, et je les attends.
i3 septembre.
Père m'a donné à lire une page de Montaigne.
J'aime mieux la copier :
« J'ai connu cent et cent femmes que vous eussiez plutôt fait mordre dans le fer chaud, que de leur faire démordre une opinion qu'elles eussent conçue en colère. Elles s'exaspèrent à rencontre des coups et de la contrainte ; et celui qui forgea le conte de la femme qui, pour une correction de menaces et bastonnades, ne cessait d'appeler son mari : pouilleux, et qui, précipitée dans l'eau, haussait encore, en s'étouffant, les mains, et faisait, au-dessus de sa tête, signe de tuer des poux, forgea un conte duquel en vérité
LES JEUNES FILLES g5
tous les jours, on voit Timage expresse, en Popiniâtreté des femmes. »
Il n'est pas flatteur, Montaigne. Il est vrai qu'il appelle les flatteurs « canaille de gens:». Il est vrai aussi que j'en connais au moins une, Jeanne Kas, dont le caractère justifie le petit tableau de Montaigne. Moi aussi, un peu. A la vérité, quand je crois avoir raison, rien ne me ferait céder. Et. . . je crois toujours avoir raison. Ainsi donc, x:omme il n*est personne qui ne croie, en parlant, avoir raison, si tout le monde s'entêtait, il n'y aurait pas de motif pour que cela finisse, et l'humanité marcherait à une bataille générale, à un crêpage de chignons universel.
i5 septembre.
J'ai recule règlement des Enfants de Marie.
Sûrement je vais entrer dans cette association. Cela contrebalancera, pour mon âme, les mauvaises influences des sociétés mondaines que je ne puis éviter. Elles sont très bien, ces médita-
tions pour la neuvaine qui précède la réception- C'est presque une retraite : d'âîileurs, il s*en fait une chaque années et j'avoue que rien ne me tente plus qu'une petite retraite annuelle. Chaque semaine a Heu une assemblée présidée par la préfète. Pour chaque jour, il y a presque le règlement de rOncle : par conséquent, de ce coté-là, je ne serai pas dérangée,
« La chanté chrétienne, dit le petit règlement, doit être la vertu de prédilection des coogréganîstes ; prier les unes pour les autres, s*édifier mutuellement^ s'aider de charitables et salutaires conseils; en un mot, n'avoir, entre elles, qu'un coeur et qu'une âme, à l'imitation des premiers chrétiens dont la Très Sainte Vierge fut la mère et le modèle, tel sera leur soin le plus assidu. »
Voilà bien mon affaire* Je suis très peu charitable pour mes compagnes, et je ne connais pas trois de mes amies qui prient pour moi et me donnent de bons conseils. Il y a bien Julie Pécuères qui me dis souvent : a Ma chère, si tu veux m'en croire, fais ceci..^ ne fais pas cela... » mais c'est toujours par jalousie et pour m'inciter à faire
des boulettes, qu'elle se montre si pleine d'intérêt pour moi.
D'ailleurs, il y a longtemps que je me sens le désir de me vouera la Sainte Vierge. On fait justement cela, en entrant dans la Congrégation des Enfants de Marie : a... Vous devenez doublement son enfant, puisque vous vous dévouez à son culte, par une protestation solennelle que vous faites au pied de son autel, de l'honorer, de la servir, de l'aimer toute votre vie, de ne rien dire, de ne rien faire et de ne permettre jamais que ceux qui dépendent de vous disent ou fassent rien contre son honneur. Enfin, vous lui promettez de ne jamais l'abandonner, mais de demeurer inviolablement attachée à son service jusqu'à la fin de votre vie. »
Il me semble, d'ailleurs, qu'après cela, Marie me rendra au centuple ce que j'aurai fait pour elle, et que le règlement ne trompe point quand il fait ces trois promesses :
r Elle vous reçoit au nombre de ses enfants, vous imprimant sur le front une espèce de caractère virginal, un sceau de pureté et d'innocence qui vous distinguent des autres chrétiens.
■Wl
2* Marie vous promet de vous assister dans toutes vos actions, dans tous vos desseins.
3* Enfin, elle s'engage à ne point vous abandonner à la mort, mais à vous visiter et à vous consoler dans vos angoisses, à vous protéger contre les tentations de l'ennemi de votre âme.
Je n'espère pas être Jamais « distinguée » des autres chrétiens. Je suis trop mauvaise pour cela, et vraiment, il me suffit, et au delà, que la Vierge Marie vienne à mon secours pour vivre à peu près chrétiennement et surtout pour bien mourir.
Mais mourir, tomber devant Dieu sans être prête, . ., j'en frémis.
Après tout, saint François de Sales doit avoir raison, malgré les données douteuses qu'il professe en histoire naturelle: « Les lapins des montagnes deviennent blancs, à force de se nourrir de neige... La vigne plantée parmi les oliviers porte des raisins qui ont le goût des olives ; une âme qui se nourrit d*aliments surnaturels..., qui se trouve souvent parmi les gens de vertu, ne peut s'empêcher qu'elle ne participe à leurs qualités. »
L'autre jour, ce dragon de Rose Thé, disait, avec
un bagout et sur un ton de commis voyageur :
« Les Enfants de Marie?... un truc! ma poulette, un truc!... les Jésuites ont inventé ça pour enrégimenter les jeunes filles... Une fois dans Tengrenage, bonsoir, on ne s'appartient plus. . . , etc . . . , etc. . . » Je suis bien aise d'avoir vu le règlement. Il est vrai que c'est le Père Jean-Léon Flamingue qui a fondé la première congrégation en i563. Mais Jésus en croix avait dit, avant le Père Flamingue, à ceux qui lui appartiennent davantage : « Enfants, voilà votre Mère ! » D'ailleurs, ce que les Jésuites ont fait de mieux pour les congrégations, c'a été de leur donner des membres tels^ que saint Louis de Gonzague et saint Stanislas Kostka. Je voudrais bien être prise en un tel « engrenage » de saints. L'engrenage ?... Si Rose Thé s'était donné la peine d'examiner le fonctionnement de la machine, elle aurait vu qu'elle marche toute seule. Toutes les dignitaires :
préfète, assistante, secrétaire, conseillère, sacristine, trésorière, sont nommées, les unes, par le suffrage des Enfants de Marie, les autres, par la. préfète et l'assistante. C'est donc une petite république.
Tout le monde, aujourd'hui, est associé de quelque chose, pour ne pas demeuré isolé. Les uns ont leur syndicat, les autres leur cercle, d'autres encore les sociétés de secours mutuels. Je serai des Enfants de Marie.
Maman m'a annoncé, ce soir, qu'en novembre ou décembre, elle donnera un bal blanc, pour mon entrée dans le monde.
21 septembre.
Décidément, je suis horriblement vaniteuse.
J'ai passé les deux tiers de la semaine à courir en ville et à essayer ma nouvelle robe chez la tailleuse. D'abord c'a été toute une matinée pour choisir l'étoffe. Après cela, on en a parlé pendant tout le déjeuner. Après cela, toute l'aprèsmidi s'est écoulée à feuilleter les journaux de modes, pour trouver quelque chose de très bien. Ensuite, la seconde matinée a été prise chez la tailleuse encore, à choisir, à discuter : sur la nuance du ruban, toute seule, nous avons déli-
béré plus d'une heure et demie. Puis, pendant les courses que nous avons faites après, nous n'en avons pas perdu une, avec maman : « Regarde, celle qui passe là-bas : elle a un jabot de surah qui fait joliment bien. — Tiens, et que dis-tu de cette blouse russe ? — Ah ! voilà un empiècement en point de Venise comme j'en voudrais un. — Et si tu te faisais faire un col officier, comme celui de cette dame ? — Que dirais-tu de ce grand col de guipure jaunie, bordé d'un plissé de mousseline soie ? — J'aimerais mieux un corsage drapé avec un col en satin Liberty. » Heureusement notre plan avait été arrêté chez la tailleuse : j'aurais voulu pouvoir mettre toutes les modes en une seule toilette. Trois jours après, l'essayage a commencé. Encore toute une matinée : « Un pli par ici, une épingle par là ; serrez cette fronce, un peu plus d'aplomb à ce canon, arrondissez ce godet, allongez ce lé. — Mademoiselle, il faudra vous serrer un peu plus. — Vous mettrez ici un nœud mobile, pour que je puisse au besoin le remplacer par des fleurs. » — Nous en avons eu pour trois heures. — L'après-
midi, avec toutes les personnes qui sont Tenues on n'a parié que toilettes, rubans, chapeaux, nuances diverses : abricot, vert-amande, mauve, lilas, héliotrope, pensée, hanneton. Suède, ophélie, jaune-soufre, rose maréchal Niel, maïs, rouge coquelicot; crépons pékinés, brochés ; beige sur vieux rose, marine sur rouge et bleu, manches flottantes, ballons, papillons, cols drapés, crevés, entre-deux. . . C'était encore plus complet que le matin chez la modiste. La nuit j'en ai rêvé. Le surlendemain, nouvel essayage. Il a fallu disposer les garnitures, retoucher une échancrure par-ci, reprendre une pince par-là; nous en avons eu pour treis heures, avec l'attente et les potins. L'après-midi s'est passée à gloser sur les toilettes en cours de fabrication, destinées à telle ou telle, et viies chez la modiste. De nouvelles idées me sont venues et des regrets : assez pour alimenter nos conversations jusqu'au soir. Vingt-quatre heures après, la toilette est enfin arrivée. Essayage définitif, heure palpitante : le corsage était un peu étroit et la jupe pas assez ronde! La matinée y a passé aux trois quarts.
LES JEUNBS FILLES Io3
On a renvoyé le tout à la tailleuse. Enfin, le tout est revenu, parfait, pour la grand'messe de dimanche : j'y suis arrivée en -retard — une robe neuve est toujours un peu plus longue à passer — et j'ai eu des distractions tout le temps.
Jamais je n'ai consacré autant de temps à une retraite, autant d'attention à la grande affaire de mon salut ; sans compter que je n'ai plus fait^ depuis six jours, ni méditation, ni lecture spirituelle, ni rien. . .
22 septembre.
Pour changer, j'ai encore pensé à ma toilette neuve d'hier, pendant ma méditation ce matin. J'y ai pensé, il est vrai, d'une façon sanctifiante. Nous devons, ici-bas, faire la toilette de notre âme, pour les grandes noces de là-haut. La grâce divine, qui est un vêtement spirituel, en est l'étofiFe. Les bonnes habitudes en sont la forme, la tournure, les différentes dispositions. Les ver' tus en sont les nuances diverses. Sur ce fond d'or
104 LISS JEUNES FILLES
qui est la charité, toutes les fleurs peuvent être brochées, toutes les couleurs peuvent être harmonieusement mariées, pour apparaître chacune à propos, comme les étoffes à nuances changeantes. C'est ce que veut dire ce verset d'un psaume qui est dans le pe^t office : « La reine s'est tenue debout, dans sa robe d'or, au tissu varié. » Le malheur consiste en ce qu'on passe une semaine à préparer un vêtement — sitôt défraîchi ou passé de mode! — pour quelques jours de fête, tandis qu'on plaint quelques pauvres petits quarts d'heure consacrés à la confection de la toilette éternelle !
26 septembre.
Depuis la sortie du couvent, je n'avais plus y revu Mathilde Pécuères. J'ai cru qu'elle était fâchée, qu'elle me boudait. Pas du tout. Elle m'a sauté au cou, avec un déluge de caresses, une véritable cataracte de « Belle adorée! » de a Gros chat !» de « Pauvre petite vieille ! » de
« vilaine chérie » ! Je n'en revenais pas. Elle était très peu dévote au couvent, elle est maintenant plus fervente que sainte Thérèse. Je lui ai demandé des nouvelles de sa grande amie Jeanne Kas : elle ne peut plus la sentir. Elle avait déclaré que, pour devenir quelqu'un, il n'y a rien de tel que de s'appliquer aune spécialité, et qu'elle allait a se jeter dans le piano ». Elle s'est jetée dans la barbotine et elle parle déjà de se rejeter dans la photographie. On n'a pas le temps de s'étonner de la voir si brusquement et totalement changée, qu'elle s'est déjà métamorphosée d'une autre façon. C'est un kaléidoscope vivant. Il faut courir pour la suivre dans ses innombrables avatars. Sa conversation est comme le reflet de son caractère, elle finit sa phrase en disant exactement le contraire de ce qu'elle avait commencé à exprimer. Elle trouve déjà, quoique fervente, que par moment la dévotion pèse. Sûrement, elle se dépieusera encore pour se repieuser de nouveau. Son salut éternel sera une affaire de chance — au moins de son côté, — il s'agit seulement de savoir si la mort frappera à un bon ou à un mauvais
moment. Quant au reste, sa vie sera, comme le disait notre aumônier, semblable à la nuée qui va et vient au gré des vents, à la girouette des maisons, à la barque désemparée ; être inconstante jusqu'à la fin est la seule constance dont elle soit capable.
Moi aussi, je change plus souvent qu'à mon tour. Tiens, je vais voir dans. Tépître de saint Jacques, pourquoi... J'ai trouvé le passage, je me le rappelai vaguement :
« L'homme qui est de deux esprits — je suppose que cela veut dire : l'homme qui n'est pas tout de bon et totalement pénétré de l'esprit de Dieu , et qui fait la part de l'esprit mondain, l'homme qui se partage entre la volonté de Dieu et son caprice personnel, est inconstant, dans tous les chemins de sa vie... Tout don parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières, auprès duquel il n'y a ni changement, ni ombre de vicissitude. »
A noter la fin du chapitre :
« Si quelqu'un croit être dévot et qu'il ne refrène pas sa langue, il se séduit lui- môme et sa religion est vaine. »
t Celui qui ne pèche point en parole est parfait. 9
3o septembre.
Rose Thé est venue, elle a passé plus de deux heures avec moi. It me demande si je vais continuer à la fréquenter. Elle ne respecte plus rien. Elle appelle son père : « Mon paternel», sa mère : « Mon homme ». Elle ne sait plus si le ciel et Fenfer a c'est pas des blagues ». L'opinion, môme celle des gens honorables, graves et sensés, « elle s'en bat Torbite ». Elle ne parle que de a cet imbécile d'un tel, — cet idiot de celui-ci, — ce crétin de celui-là, — cette couenne d'une telle... » C'est à se demander si elle ne fréquente pas que des gens imbéciles, idiots, crétins*. Elle apprend la bicyclette etne parle plus que de records, pneus, cycles, matchs, performances, virages, entraîneurs; ces derniers surtout paraissent l'intéresser. Elle entend avoir toute son indépendance ; il faut voir sur quel ton elle dit : t Je voudrais bien que mes
vieux m'empêchent de causer avec qui il me plaît, de choisir le mari qui me conviendra. » Choisir ! ! Si elle savait qu'il n'y a pas un jeune homme, dans notre monde, qui ne lui préférât la potence ou Téchafaud ! Son confesseur est, ditelle « un vieux sourd, il n'entend rien à rien ». . . naturellemept ! L'autre jour, « ne voulait-il pas lui refuser l'absolution, parce qii'elle ne croit pas au miracle ! » Elle lit tous les journaux, surtout les mauvais ; elle suit les feuilletons et dévore les livres défendus. Avec cela, elle est d'une ignorance et d'une étourderie dont moi-même je n'approche pas. Elle m'a soutenu que Madagascar était en Asie et que Nabuchodonosor était un empereur juif, « à preuve qu'il en est question dans l'Histoire sainte». Elle répond aux observations qui lui sont faites par « Je m'en gondole... Ça m'est équilaté rai. ..» Ses épaules sont dans une danse perpétuelle, et ce qu'elles sont pointues ! Enfin, quoique je ne me vexe pas si facilement, je sens que, si Rose ne met pas un peu d'eau dans son vin, je ne pourrais plus la sentir. Elle-même, il me semble, est partie piquée.
Elle finira par n'avoir plus une amie, plus un conseiller. Et alors, avec son caractère et son tempérament, on en verra de belles ! C'est pour elle, et non pour le cheval, que sa mère aurait besoin de dire à M. Thé : « N'aie pas peur, mon p'tit ! » Etre déjà si peu séduisante, et se faire un si repoussant caractère, c'est trop, vraiment ! Peut-être, cependant, ferais-je bien de voir si je ne suis pas, quelquefois, un peu comme elle.
3o septembre.
C'est bien vrai ce que disait Edmond Désaux, aujourd'hui. Les romans se composent de deux éléments : un élément psychologique, une sorte d'étude morale, dont l'exposé clair et simple tiendrait en quelques pages et plus souvent en quelques lignes. Puis, un élément dramatique ou poétique, tout en intrigues ou en tableaux: ce dernier à l'usage des gens rudimentaires qui ne sont pas capables de lire ce qui ne flatte pas leur imagi-
nation. Deux catégories d'écrivains exploitent ce dernier élément : les écrivains pour concierges, garçons bouchers, cuisinières, etc.. et les écrivains pour salons et boudoirs. Ce qui ne veut pas dire que ceux-ci ne soient pas lus par les pi*emiers, ceux-là par les derniers. Les écrivains pour loge, cuisine, mansarde et rez de-chaussée des Journaux, ne sortent pas de cette formule : Prendre une femme, ou une jeune fille, ou plusieurs, côté des dames; quelques chevaliers et quelques bandits, côté des messieurs; mêler le tout avec addition de poignards, de poison, de trahisons, d'enlèvements, de cadavres et de policiers; agiter vigoureusement, et servir très chaud. Plus la plume ressemblera à un stylet d'assassin, plus il y aura de poison ou de sang dans l'encrier, plus on étendra de cadavres ou de pièces anatomiques sur le papier, et mieux on sera compris, goûté, dévoré par la masse. Quant aux romanciers pour dames du monde, voyageurs de première, châtelains, buveurs d'eaux à la mode, crevettes et bigorneaux élégants des plages normandes, ils en sont toujours à la formule «une
chaumière et ton cœur » avec un rajeunissement qui consiste à remplacer de temps à autre la chaumière, soit par un entresol à deux sorties, soit par un cabinet de restaurant, soit par une chambre cThôtel, ou bien, à décorer la susdite chaumière de quelques agréments : glycines sur la porte, jet d'eau au fond du jardin. Les fenêtres ont des glaces et des stores de soie, au lieu de persiennes vertes, et c'est tout. Au fond, c'est toujours de la passion qu'il s'agit, et les sources diverses auxquelles on raccommode sont encore moins variées que celles du premier maître d'hôtel venu. Edmond Désaux, apprenti romancier et qui a eu, déjà une pièce reçue à la Porte-Saint-Martin, me fait l'effet de s'y connaître. Tout cela diminue encore mon envie, déjà très modérée, de perdre mon temps à lire les in-i8 de la Librairie Mondaine.
7 octobre.
Nous préparons les malles et les paquets. Demain nous rentrons en ville. Le congé de Pierre est épuisé, et il faut qu'il réintègre son ministère aprèsdfemain. Depuis qu'on a su la nouvelle de son augmentation de traitement, le bataillon des « partis » s'est grossi d'une douzaine de recrues. Nous ontelles amusés, tout le mois dernier, les prétendantes ! Il faut dire qu'il est très bien, mon Pierre. Pour un peu, je crois qu'on lui aurait envoyé des fleurs. Si elles se doutaient de ce qu'il pense des jeunes filles qui font des avances, et surtout de celles qui font des avances sans avoir l'air d'y toucher, et qui ont toujours la pomme de Galathée dans leur poche, elles ne prendraient pas tant de peine. 11 se pourrait bien que les maris soient devenus si difficiles à décrocher précisément parce qu'elles ont trop envie de se marier et, par conséquent, le font trop voir. Et dire que les désirs s'exaspèrent en raison de la difficulté. C'est un véritable cercle vicieux. Jamais je ne ferai tant de frais. Se ren-
dre ridicule pour s'éloigner du but, ce n'est pas la peine. Celle qui pêche un mari à force de simagrées fait une dupe qui aura cinquante ans pour se venger d'avoir été trompé un jour. Je sais bien qu'une jolie robe, comme ma dernière, n'est pas inutile pour plaire à ces jeunes messieurs. Mais ce n'est pas la robe qui se marie, c'est la personne, avec son caractère et un visage qui n'est « en beauté » qu'un jour sur dix. Celle qui réussit à conquérir un nigaud par des moyens artificiels est folle de s'imaginer qu'on peut faire un nœud éternel avec quelques bouts de rubans et quelques cheveux bien ondulés. N'empêche que Pierre est trop gentil pour que je n'aie pas l'œil ouvert sur les camarades en fièvre de conjungo, pour le prévenir s'il allait faire une bêtise.
io octobre.
Nous revoilà en ville. La saison de campagne a été bonne. Je ne me suis pas ennuyée une minute. Je crois que je puis attribuer cela au cher petit
règlement de TOncle : je vais m'y attacher, au règlement (et à rOncle aussi), plus que jamais. Autrefois^ ces vacances que je voyais arriver si volontiers, finissaient par devenir ennuyeuses, et, après avoir vu les heures de quitter le couvent, je voyais les heures d'y rentrer. Je commence à comprendre: le travail est comme le pain. On ne lui trouve pas le goût délicieux des éclairs au chocolat, mais on ne s'en dégoûte jamais. D'ailleurs, s'il est quelquefois sec et dur, il est encore plus souvent frais et craquant. Avec le travail et la règle, non seulement on ne s'ennuie jamais, mais j'ai découvert qu'on trouve une multitude de petites satisfactions inconnues à ceux qui vont chercher bien loin, en dehors de l'un et de l'autre, ce qu'ils trouveraient abondamment en l'un et en l'autre. Il est étonnant de penser que veiller sur sa maison, faire ses dévotions, avancer ses travaux d'aiguille, soigner les siens, ne fatigue jamais, tandis que personne n'oserait en dire autant des plaisirs, si l'on y était condamné à perpétuité. Il n'y a que les visites de convention qui m'assomment.
il octobre.
Une lettre de mon bon vieil Oncle !
Ma chère Enfant,
J'ai peur que tu deviennes un peu trop philosophe et morose. Voilà maintenant que tu te jettes tellement à corps perdu dans le « sérieux », que tu m'as Tair de devenir un peu insociable. Je vois cela dans tes lettres, et j'entends dire que tes amies ne te trouvent plus aussi enjouée, aimable qu'autrefois. Gare les excès ! Ecoute bien ton vieux maître d'école en Dieu. Pour posséder parfaitement une vertu, il faut les posséder toutes. Et quand nous nous apercevons que la pratique d'une vertu porte tort, en nous, à d'autres vertus chrétiennes, c'est que nous ne la pratiquons pas comme il faut.
Il ne faut pas que la nouvelle vie dans laquelle tu es entrée, avec mon petit règlement, te rende maussade, ou grincheuse, ou sauvage. Ton pau-
Il6 LES JEUNES FILLES
vre vieil oncle aurait fait là un joli tour de fol-ce, il aurait rendu un fameux service à tes parents, en leur changeant en chat-huant leur gentille petite fauvette. Ton devoir, à six heures, est de te lever; à huit ou neuf heures, de te mettre au travail; à onze heures, de déjeuner ; etc., etc.. Mais, toute la journée, ton devoir est aussi d'être aimable, de faire le bonheur de tous ceux qui t'entourent. Je veux qu'à la maison tu sois aimée. C'est la première chose que je te demande. Entre Dieu et toi, tu dois aimer de toutes tes forces. Entre ta famille et toi, il faut que tu sois la plus chérie, la préférée. Quand ton père rentre à la maison, il doit se sentir tout joyeux en pensant que tu vas lui sauter au cou. Ta mère doit en arriver à ne plus pouvoir se passer de toi. Ton frère doit avoir un si grand plaisir à t'être agréable, que je ne serai bien content que lorsque tu m'écriras qu'il t'accable de petits cadeaux. Quant à tes amies, il faut qu'elles en viennent à se disputer pour t'avoir, qu'elles se Jalousent à ton sujet. Je sais que cela arrive quelquefois, quand une jeune fille est *t gentille», quand elle est toujours gracieuse.
complaisante, dévouée, intéressée affectueusement à tout ce qui arrive d'heureux ou de malheureux aux gens qui la touchent. Il t*est bien facile, à toi qui à un si bon petit cœur, une langue si déliée et un minois où tout rît, depuis le coin des yeux jusqu'au bout du menton, de réaliser ce programme. Vois-tu, il y a deux catégories d'êtres, ici-bas,qui sont tenus d'être particulièrement aimables, pour lesquels l'amabilité est un véritable devoir d'état : les vieux, comme moi, et les jeunes filles comme toi. Si les vieux, qui sont quelquefois moroses, ronchonnent et se plaignent à propos de tout, on les laisse de côté et ils ne peuvent plus faire profiter personne de leur expérience. Si les jeunes filles, qui ont bien, elles aussi, leur mauvais petit caractère, sont dures, impertinentes, acariâtres, égoïstes, boudeuses, elles ne peuvent plus faire le moindre bien dans leur famille : les anges qui ont des griffes et des cornes ne sont plus des anges, tu le sais.
As-tu remarqué, je serais étonné que tu ne t'en sois pas aperçue, la peine que prennent les malintentionnées et les vicieuses, pour attirer la sym-
pathie, pour séduire, pour entraîner au mal ? Alors, les enfants de Dieu mettront moins de volonté à faire le bien que les enfants du diable à faire le mal ? On dira, à ton occasion, ce que Ton dît déjà trop souvent : « Voyez-vous une telle, on voit bien qu'elle est dévote : elle est hargneuse,, difficile, méchante, mauvaise langue et le reste ! i> Non, la ferveur n'est pas destinée à chauffer la bile, mais à rendre le cœur plus doux, Pâme plus dilatée. La Sainte Vierge est appelée : la Mère aimable, parce qu'elle a été l'aimable par excellence, la plus aimable de toutes les filles d*Eve> ayant été la plus fervente, la plus sainte.
Ma pauvre Enfant, que peux-tu faire, et pour payer à tes parents tous les soins qu'ils t'ont prodigués, toute la peine qu'ils ont prise, tous les chagrins qu'ils ont endurés à ton sujet, et pour être de quelque utilité à ceux qui vivent avec toi, tous dévoués aussi à ta petite personne, et enfin pour avoir quelque heureuse et bienfaisante influence autour de toi ? Comptons un peu : tu ne peux pas accroître la fortune de ta famille, tu ne peux pas non plus aller te disputer et te battre
contre ses ennemis, il ne t*est guère facile de donner des conseils pour les procès et les affaires, encore moins te convient-il d'imposer tes volontés d'autorité. Il ne te reste donc qu'un seul moyen : être aimable, c'est-à-dire être, pour tes parents, comme le sourire de leur vie; être caressante avec ton père ; obéissante, d'une obéissance pleine d'affection, de prévenance, d'empressement avec ta mère ; complaisante, gaie, serviable, soigneuse avec ton frère ; douce, compatissante, condescendante, quoique toujours sérieuse et sans trop de familiarité, avec les domestiques ; polie, agréable, accueillante, enjouée avec tes amies. Alors, tes parents trouveront auprès de toi un bonheur qui, non seulement les consolera de leurs épreuves, mais leui' sera infiniment plus doux que ne furent Jamais amers leurs chagrins et leurs travaux. Tu auras, sur ton frère, l'influence que tu dois avoir et qui sera peut-être, un jour, seule capable de l'arracher aux périls mortels que le monde et ses entraînements font' courir aux jeunes gens. Les domestiques s'attacheront à toi et te seront plus dévoués qu'à personne. Tu feras bien quelques
Ui.
envieuses parmi tes amies^ mais les envieuses seront précisément celles dont le contact t'aurait été pernicieux, et les autres faimeront tant, qu'elles ne te laisseront rien à regretter. Si tu fais mal j on t'excusera parce qu'on t'aura trouvé bonne ; si tu fais bien, on le remarquera davantage et l'on en sera édifié beaucoup plus.
D'ailleurs, si to veux bien t'en rendre compte, tu reconnaîtras aisément que, sous ses apparences faciles et agréables, Tamabilité est une vertu qui demande parfois d'héroïques efforts, qui n'est bien soutenue que par un cortège de nombreuses autres vertus, et dont la pratique est, par conséquent, très méritoire. Pour être toujours aimable, il faut toujours être maître de son humeur^ il faut avoir dompté son caractère, il faut réprimer ses vivacités, contenir les bondissements de la colère, fouler aux pieds son amour-propre, avoir raison de ses répugnances. Je ne sais plus quel saint, étant grand personnage, portait des vête* ments dont Textérieur était superbe et conforme à son rang, tandis que l'intérieur était tout hérissé de pointes et de cilices. Voilà l'image d'une ama-
bilité soutenue. On sourit, on est accueillante, on est bonne, on est douce, quoi qu'il en coûte. Les maîtresses d'hôtel, les marchandes, font bien cela avec leur clienti, si grincheux, maussades et incivils qu'ils soient. Elles subissent, avec une certaine grâce, les avanies qui leur viennent de gens qui leurs sont parfois très inférieurs à tous les points de vue. Elles acceptent cette sorte de supplice avec mansuétude et le sourire aux lèvres, parce qu'elles ont une somme d'argent à gagner, une « pratique » à conserver. Combien les motifs que tu as d'être toujours aimable et suave, ma chère Enfant, sont à la fois plus relevés et plus impérieux !
Ce qui doit t'encourager dans cette voie, c'est qu'une amabilité habituelle et soutenue demande etj prouve l'exercice d'une multitude de vertus également précieuses. Il en est de cette agréable fleur de la charité envers le prochain, comme de l'amour de Dieu : elle suppose toutes les vertus. D'abord, la patience, pour ne point céder à des impressions premières ou à des vivacités, l'humilité pour se considérer toujours comme les servi-
teurs et les débiteurs de nos semblables, la mortification, pour devenir habituellement maîtres de ses penchants: penchants à trop aimer, penchants à haïr, qui sont également (Contraires à nos bons rapports avec les autres. H y faut aussi beaucoup de persévérance et de ferveur^ car il n'est rien en quoi nous nous échappions plus facilement à nous-mêmes que dans Finfinie variét<5 de nos rapports avec le prochain. Bref, il n'est pas une vertu qui n'entre comme un ingrédient essentiel dans cette céleste mixture de bons sentiments et de bonnes habitudes d'où résulte l'amabilité.
Saint François de Sales avait un tempérament à la fois bilieux et bouillant, c'est-à-dire tout ce qu'il fallait pour être le plus désagréable des hommes. Tu sais qu'il est par excellence le saint de la vertu que jeté prêche. S'il faut en croire les médecins qui ont fait son autopsie et ont trouvé son foie plein de graviers, il serait mort des violences qu'il a faites à son pï>opre tempérament. Quel admirable martyre, et le plus semblable de tous au martyre- de N. S. Jésus Christ! souffrir et mourir, non pas seulement
pour la foi, non pas seulement par l'espérance des biens étemels, maïs pour Tamour de ses frères !
J'ajoute, afin de rester dans le vrai, que toi tu n'en mourras pas, étant née aimable par nature. Je le sens bien, moi qui ne suis que ton vieil oncle et par qui tu as trouvé le moyen de te faire chérir, comme si j'étais ton propre père.
Je t'embrasse et te bénis.
i8 octobre.
De Vauvenargues : t Une femme qui croit se bien mettre, ne soupçonne pas que son ajustement deviendra un jour aussi ridicule que la coiffure de Catherine de Médicis. »
Je me vois d'ici, avec des souliers à la poulaine, une crinoline, des manches à gigot, un peigne à girafe avec une de ces coiffures à tuyaux d'orgue a si hautes qu'il fallait monter sur une échelle pour les parfaire à grand renfort d'épingles, d'aiguilles, de pommade et de poudre». Toutes
ces choses pourtant ont fait fureur à leur époque. Les Chinois meurent de honte, si on coupe lieux queue ; et les Chinoises rougissent de n'avoir pas les deux pieds bots....
« Madame de Matignon se fit coiffer à la jardinière, avec une serviette bise, liteaux rouges, dans laquelle Léonard avait artistement tortillonné un jeune artichaut, un cœur de laitue, une jolie carotte et de petites raves. On disait: Les légumes, c'est plus naturel que les fleurs ! »
Nous nous moquons des négresses qui traversent de morceaux d'os, ou d'anneaux de métal, leurs lèvres ou le cartilage de leur nez, et, de ce côté de la Méditerranée, nous nous traversons les oreilles. Ici et là, pourtant, ces choses sont également superflues et ont exactement la même raison d'être : la mode.
Cette tyrannie de la mode a fait dire à Larochefoiicault (je crois du moins que c'est lui) : « Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie que leurs passions. » Le fait est que je vois autant de coquetterie dans les personnes de notre monde que dans celles que nous rougirions de
fréquenter. Cette folie obligatoire, sans laquelle on ne peut pas être du monde, ne prouve-t-elle pas que le monde n*est ni dans le vrai, ni dans le bien ?
25 octobre.
Je ne sais pas ce que va être mon bal blanc.
En tout cas, les préliminaires ne sont pas de bonne augure. Il va falloir dépenser un argent fou, parce qu'il est de toute nécessité d'enfoncer les Herr qui se sont mis, eux-mêmes, aux économies pour deux ans, en cherchant à éblouir leurs amis. J'ai entendu quelques mots de discussion entre mes parents à ce sujet. Père disait que « à ce train-là, le cotillon tout seul allait coûter plus cher qu*un mois à la campagne. » Maman a répliqué : « II faut bien qu'elle se marie! «Père a répondu : « Je n'en vois pas la nécessité. » Làdessus le dialogue a continué :
« — Oh ! peux-tu bien parler de la sorte, n'estce pas notre devoir de l'aider à s'établir ?
« — Ma chère amie, il n'y a qu'une façon d'établir sa fille, c'est de lui laisser de quoi vivre.
« — Eh bien ! et un mari, alors, à quoi sert-il?
(( — Merci! Eh bien?... je te remercie 1... a fait Père d'un air comique.
« — Mon Dieu, je ne veux pas dire...
« — Oui, oui, j'ai compris. En tout cas, neuf fois sur dix, aujourd'hui, le père s'épuise pour laisser quelques rentes à une jeune fille, sous le nom de dot, et la mère s'évertue à trouver quelqu'un qui les mangera, sous le nom de mî^ri.
a — Mais, mon ami, je pense bien que tu ne laisseras pas ta fille épouser un de ces jeunes gens qui...
« — C'est bon ! Toi aussi tu feras ce que tu pourras pour éviter une pareille gaflfe, mais est-ce qu'on sait d'avance ? Et puis, vois-tu...
« — Olj 1 toi, tu as toujours été pessimiste et prophète de malheur.
« — Vois-tu...
« — Si je t'avais écouté toujours, nous...
« — Vois-tu, il ne faut pas...
u — Nous serions devenus des. . .
« — Enfin, me laisseras-tu parler !
« — Parle ! parle ! Mon Dieu, il n'y en a que pour toi ! . • . Heureusement c'est nous. . .
« — Il ne faut pas. ..
« — C'est nous, les femmes, qu'on accuse. . .
« — Il ne faut pas se méprendre . . .
« — ... de toujours avoir quelque chose à 4iire.
«c — Enfin, tu as fini ?
« — Oui, va, j'ai fini l. - . j'ai fini !. . .
« — Je recommence.
« — J't'écoute!.. .
€ — Il ne faut pas te figurer que nous avons plus de chance de trouver dans un bal, de quelque couleur qu'il soit, le garçon sérieux, laborieux et rangé qu'il nous faut. Les jeunes gens à marier sont aujourd'hui plus clairvoyants qu'autrefois...
« — Merci ! Je te remercie bien !... je comprends, va ! a fait maman.
« — Allons! je ne veux pas dire... Laissemoi donc finir mon raisonnement : Les jeunes ^ens y voient plus clairs, pour deux raisons : ^\ine part, ils ont moins de cœur, ou, si tu
préfères, des sentiments moins naïfs et moins frais; d'autre part, ils sont plus expérimentés ou, si tu préfères, plus roublards en toute matière . A charmes et avantages égaux, propose, à un jeune homme, une jeune fille qui- sait bien tenir sa maison, et une jeune fille réputée pour les bals qu'on donne chez elle et sa légèreté à la valse, tu verras s'il hésitera ! >
« — Oh ! je sais bien que toi-même tu n'as pas voulu de Joséphine Hunetelle qui avait cependant une dot. . .
« — Eh ! bien, alors ?
« — Alors, si tu veux, nous ne donnerons pas de bal blanc.
« — Mais non, je ne m'oppose pas à ce que tu donnes ce bal ; mais, enfin, il ne faut rien exagérer et le subir comme une nécessité.
« — Hé ! mais, je n'ai jamais voulu exagérer...
« — Si, si ! tu exagérais, tu exagérais.. .
« — Mais pas du tout ! ... »
Bref, juste au moment où j'ai cru que mes bons parents allaient se trouver d'accord, la discussion a failli recommencer. La maison est d'ordinaire
si tranquille, et nous sommes tous tellement unis, que la plus petite querelle mlmpressionne et me peine. C'est sûrement la perspective de ce bal qui ennuie Père, qui surexcite Maman, et qui est cause de tout le mal.
Au fait, Père a raison. Un jeune homme qui épouse une fille trop mondaine me fait Tefifet d'une cuisinière qui choisirait au marché les fruits qui sont restés le plus longtemps à l'étalage, et que tout le monde a tripotés. D'ailleurs, tout cela me laisse fort indifférente.
3 novembre.
Grâce à la méthode que m'a indiquée l'Oncle, je vais faire, demain matin, ma méditation sur mon bal blanc d'après-demain. Aujourd'hui le pâtissier, la tailleuse, mon professeur de piano, la fleuriste, le tapissier et l'électricien sont venus s'entendre avec Maman. On a arrêté tous les dét^ls, on a débattu tous les prix. Grâce à la tailleuse, je vais être, dans le journal de lundi
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prochain : « la toute ravissante » ou « la toute gracieuse ». Pour le moment, je voudrais bien être « la toute sérieuse ». On dépense un argent fou, et voilà Thiver pendant lequel on rencontrera, à chaque instant, des familles qui meurent de faim et des enfants qui pleurent de froid. L'année dernière encore, au pensionnat, oa inaugurait la « seasori » écolière par une bonne retraite* Cette année, je vais inaugurer ma vie de grande personne — chose autrement importante — par un bal ! Des circonstances beaucoup moins graves et « conséquentes », comme dit la concierge, que celles que mes parents attendent de cette fête, puisqu'ils la donnent en vue de mon avenir... matrimonial, on m'a toujours appris à les préparer, à les sanctifier, par la prière, le recueillement, les neuvaines, Tétat de grâce^ Tamourdubon Dieu; ici, changement à vue; tant de petits fours, tant de bouchées, tant de sandwichs, tant de bouteilles de Champagne..., tant pour les fleurs..., tant pour le cotillon... Il s'agit, en effet, d'une bagatelle : mon entrée dans l'existence sérieuse avec des devoirs plus graves^
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le salut étemel à faire, le jugement de Dieu au bout. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis pas contente du tout: pour un peu, je ferai comme Papa et Maman et je me disputerais avec moi-même. En réalité, où est le bénéfice de ces plaisirs qui mettent la maison sens dessus dessous, anémient le budget de la famille, et dérangent la vie pour quinze jours? i" Le bon Dieu ne doit pas être bien content : on se sent beaucoup moins pieux, on va commettre toute sorte de fautes : vanité, railleries, mensonges polis, etc., etc., et les pauvres en souffriront. 3* A part cinq ou six bons amis intimes, les uns viendront comme à une corvée, les autres en « profitards », les autres pour chercher des intrigues qui nous feront des histoires, les autres pour nous jalouser et nous dénigrer, les autres pour voir en quoi ils pourront nous a enfoncer »,. comme nous allons « enfoncer » les Herr....
Vraiment, puisqu'il faut se récréer quelquefois, les petites fêtes intimes valent bien mieux que ces foires privées, où l'on ne satisfait ni Dieu, ni son prochain, ni sa conscience. Je suis, par avance,.
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dégoûtée de mon bal blanc, et je vais m'arranger pour y faire des pénitences tout le temps. Cette idée seule me le rend déjà supportable et me le montre même sous un aspect tout nouveau.
7 novembre.
Je suis encore trop lasse pour enregistrer mon bal blanc. Tout s'est bien passé. « En somme », comme dit Le Petit Fêtard à la fin de tous ses comptes rendus, ça été d'un banal et d'un rasoir ! On a dansé les mêmes danses à la mode, on a respiré le parfum des mêmes fleurs à la mode, on a déclaré délicieuses, exquises, suprêmes, les mêmes friandises à la mode du même traiteur à la mode, on a fait exactement les mêmes compliments, on a poussé les mêmes cris de surprise, on a manifesté la même admiration que chez les Herr, qui avaient vu la même chose chez les Yxe, qui avaient assisté à une fête identique chez les de Zède. Il n'y avait que deux choses de changées : la rue et le numéro de la maison où Ton faisait la fête,
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et ceux qui en ont supporté les frais. A deux heures du matin, quand tout a été terminé, tout le monde parti, Maman était furieuse contre Rose Thé qui n'a pas cessé de Tennuyer avec ses théories de garçon mal élevé, et contre la grosse M"" de Zède qui, d'un bout à l'autre de la soirée, lui a fait des compliments sur la soirée : « Quelle belle fête !... C'est un vrai succès!... Tout esta point!... Quelle belle fête!... Quel ravissant buffet !... » De son côté, Père a fait entendre un bâillement formidable, en disant ! « Eh bien, mes enfants, ça n'est pas trop tôt! » Puis, on s'est un peu querellé: « Tu as eu tort de dire ceci... Tu as mal fait de faire cela... Qu'est ce qui t'a pris de parler de la sorte à un tel ! Tu as oublié... Tu aurais dû... » Le bonsoir a été plutôt maussade. Hier la maison était toute sale, en désordre, en poussière et en débris. Maman avait l'estomac malade, et moi, la tête lourde. Quelle belle fête! quelle belle fête!!
Cela nie fait penser à l'Anglais qui a dit : « Sans les plaisirs, la vie serait assez supportable. »
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8 novembre.
Une lettre de TOnclel
Ma chère Petite,
J'apprends que ton excellente mère est sur le point de donner le bal blanc, le fameux bal blanc, qui va marquer ton entrée dans le monde. Autrefois, quand on vous sacrait chevalier, on pensait, avec raison, que toute nouvelle orientation ■dans la vie, devait être précédée d'une cérémonie en rapport avec la solennité de la circonstance. Aujourd'hui, on tient à vous sacrer mondaines, ce qui veut dire ; frivoles, vaines, futiles, légères. On fait une grande cérémonie plus coûteuse et plus bruyante cent fois que votre première communion, pour vous introduire dans cette volière de linottes et de pies qui s'appelle, en un sens tout spécial: «la société ». Je sais bien que c'est presque une nécessité, et d'ailleurs il ne m'appartient pas, et à toi encore moins, de trop critiquer ce que font tes excellents parents. Je
*rjT^
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sais aussî que tu as trop de loyauté, de pureté et de bon sens, pour te laisser impressionner outre mesure par ces vaines pompes mondaines. Tu es beaucoup mieux à même que moi d'estimer, à leur juste valeur, ces assemblées où chacune vient pour se faire admirer par les autres qui ne sont venues elles-même que dans le même but — ce qui «ntre nous, constitue déjà une mystification mutuelle. J'ai peur cependant que mon petit oiseau bleu soit un peu ébloui, et en vienne à ne pas voir combien est peu faite pour elle cette odieuse cage que Ton ne doit aimer qu'autant que Ton peut se plaire dans la contrainte et la captivité, où Ton n'a que des souillures à contracter, si dorés que soient les barreaux, et brillants les emplumés qui s'y agitent.
Le monde est une société anonyme pour l'exploitation de Tégoïsme de chacun au bénéfice deTégoisme de tous. Tandis que la charité est la loi de la société de Dieu ici-bas, l'amour de soi est le fondement de la société mondaine.
Il y a, entrel'une et l'autre de ces deux sociétés, toute la distance d'un bénéfice à un bienfait.
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Dans la guerre, on essaye de se tuer mutuellement, et de tirer à son prochain le sang de ses veines ; dans le commerce et les procès, on cherche à se dépouiller les uns et les autres, et à tirer de son prochain le plus d'argent possible ; dans le monde, on essaye d'accaparer le plus qu'on peut son admiration, ses passions, sa confiance, toujours pour en tirer quelque profit : c'est toujours la lutte. La bataille est menée, dans la guerre, par des généraux, avec des armes d'acier; dans le commerce, parles virtuoses delà spéculation, de l'accaparement ou par les avocats, avec les capitaux, les fausses nouvelles, les men songes de la légalité pour engins de guerre ; dans le « monde » , par les entrepreneurs de plaisirs, maîtres de la mode, les tapissiers, les fabricants de gourmandises, avec les passions mauvaises et le snobisme pour auxiliaires. Les hommes les plus doux et les plus humains sont souvent à la tête des armées les plus formidables ; les plus affreux bandits circulent souvent dans les plus brillantes sociétés mondaines, pleins de charmes et de politesse. Je ne voudrais pas être injuste même
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pour le monde contre lequel N. S. Jésus-Christ a manifesté de si divines et violentes préventions : il y a évidemment, à travers cette tourbe dorée et séduisante, un certain effectif de braves gens ; mais, s'il est impossible de les distinguer des malfaiteurs au sourire plein de grâce et au smoking impeccable, à qui se fier dans ce brillant capharnaum ? A personne, évidemment. Tout le mal que le mondeffait, ou qui se fait dans le monde, a commencé par un acte de confiance de la victime. Elle a dit: « Vous prétendrez tout ce que bon vous semblera, vous jetterez Tanathème, vous condamnerez en bloc, il n'en est pas moins vrai que, pour cette fois, j*ai rencontré celui ou celle en qui je puis croire. Celui-là, ou cellelà, n'est capable ni de mentir, ni de jouer la comédie, ni d'exploiter ma confiance.» Quelques jours passaient et, quand la pauvre naïve avait perdu sa réputation, son repos ou son honneur, elle disait enfin : « Si j'avais su! » Eh bien, ma chère enfant, pour ne pas être exposée à dire jamais ce douloureux: « Si j'avais su ! », il faut commencer par se convaincre qu'on ne sait pas.
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qu'on ne sait rien, que le cœur de l'homme est impénétrable, qu'il y a peu de vertus dans le monde, qu'il y a beaucoup de vices, que tout y est danger, que les gens à l'aspect le moins engageant sont quelquefois les meilleurs, que les plus suggestifs sont souvent les pires malfaiteurs, et que le plus sûr est de s'en tenir à la défiance du prophète qui disait: « Tout homme est menteur », et au sentiment de Jésus-Christ^ qui estime le monde odieux. Ne va pas croire surtout que tu vas devenir, pour cela, une petite sauvage. Malgré ton parti pris énergique de demeurer toujours, par la volonté et le jugement^ sur le rivage du fleuve bourbeux, tu ne seras que trop, et trop souvent, entraînée, et tu finiras toujours par dire, après le philosophe cité dans Vlmitation : « Toutes les fois que je suis allée dans le monde, j'en suis revenue moralement amoindrie! »
Je t'entends: « Allons, bon! voilà le vieil Oncle qui a encore marché sur quelque herbe amère, et qui me badigeonne la vie en jaune, parce qu'il est trop vieux pour en profiter. A l'entendre.
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plus de plaisirs possibles : il faut voyager sur cet égout qu'est le monde, dans une de ces gondoles de Venise qui ressemblent à des cercueils flottants. Que Ton ait dix-sept ans, jeune fille, ou que Ton touche aux quatre-vingts, vieux curé, il faut vivre, penser, agir de même. Ce n'est pas la peine d'être au « printemps de l'existence ». Défense de rire, défense de jouer, défense de danser^ défense de tout ce qui est agréable. Alors, autant se cloîtrer tout de suite, et penser, dès maintenant, à son enterrement, comme au jour le plus récréatif d'une aussi ennuyeuse existence ! t> Ma chère Petite, je ne veux pas abuser de tous les avantages que me donne, en face de pareilles objections, ton baptême, VEvangile que tu professes, et même la simple notion de l'existence chrétienne, cet « inexorable ennui » des grandes âmes, comme dit Bossuet. Je t'accorde, — je serais si fâché de te savoir triste et de voir ma petite tleur pencher sa jolie tête sous le poids de la mélancolie, — je t'accorde que tu es à l'âge de l'exubérance, de la joie, de l'insouciance, de la gaîté et de tout ce qui te plaira, honnêtement^
Mais alors, je te demande, bien sincèrement : le monde est-il aussi amusant qu'il le paraît, aussi récréatif qu'il a la prétention de l'être ; possèdet-il,et donne-t-il vraiment, les satisfactions qu'on lui demande?
Faisons le compte de ce que rapporte, comme bénéfice de joie et de santé morales, un jour de fête, tel, par exemple, que ton bal blanc. Toute fête, n'est-ce pas, a une veille, un jour, un lendemain et... des surlendemains. Voyons un peu.
La veille, et j'entends par là toute la période de temps qui est consacrée à la préparation de la susdite réjouissance, Tesprit, plus ou moins absorbé dans Tattente, subit une double impression fâcheuse à deux points de vue : il perd l'équilibre, et déflore à l'avance, en grossissant outre mesure son importance, la récréation attendue. Je m'explique : aussitôt que notre imagination se laisse captiver par un objet d'ordre inférieur et matériel, nos facultés surnaturelles en subissent un effet désastreux. Ainsi, il eSt très difficile de concilier l'esprit de prière, Tamour des pauvres, la vie mortifiée et sévère que doit
être la vie du chrétien, avec, la préparation plus ou moins passionnée d'une toilette, d'un bal, d'un gala mondain quelconque. On voit très bien, aussitôt que des pensées trop terrestres se sont emparées d'un esprit de jeune fille, qu'elle n'a plus la même ferveur à ses dévotions, la mêmte régularité dans ses travaux, la même application à ses devoirs de chaque jour. C'est ce que j'appelle une âme qui perd son équilibre normaL Plus rien ne s'y fait avec ordre, harmonie, régularité ; tout y est en désarroi, tout s'y passe par soubresauts, et parfois tout y est malade : comme on le voit, par les gros temps, dans les navires qui roulent et tanguent trop fortement. La fête mondaine elle-même en souffrira. On a tant travaillé à l'avance, on a été si préoccupé, on s'est promis une telle somme de joies et de satisfactions, qu'Userait bien étonnant que la réalité répondît à l'attente. Tu as pris une si grande peine à avoir ta jolie toilette, que vraiment tu devrais en retirer un bien sensible plaisir. Or, les premiers instants de puérile gloriole passés, la litanie des compliments d'usage épuisée, tu te
retrouveras exactement la même, dans une robe qui différera bien peu de celle que tu viens de mettre au rebut. Si un instant de joie un peu vive te prend au passage, tu ne pourras le goûter qu'en oubliant les harmonieux chiffons dans lesquels tu t'étais si laborieusement attifée. Je ne dis rien des remarques malignes, des mots surpris à la cantonade, des petites moqueries que le monde n'épargne guère à ses plus chers favoris, et qui suffisent à empoisonner la joie le plus longtemps attendue et le plus chèrement achetée.
Ceci m'amène à considérer les plaisirs mondains à l'heure même, combien fugitive ! où l'on est censé en profiter. A mon avis, la principale satisfaction que l'on en tire, — je ne parle aucunement des plaisirs défendus, ce serait te faire injure, — consiste dans la vanité. On n'y trouve pas de bien-être . On est, en effet, plus ou moins sanglée dans un corset, ou guindé dans un col aussi empesé que possible ; on a généralement trop chaud ; si l'on s'est trop poudrée, on a peur que la sueur, en coulant sur le visage, n'y creuse
de vilaines ravines ; il faut écouter, sans mot dire, les gens qui chantent mal ou jouent des morceaux de piano trop longs ; subir, par politesse, d'absurdes conversations avec des personnes aussi assommantes que respectables, et cent autres petits supplices que tu connais mieux que moi. Malgré la somptuosité des buffets, on n'y rencontre pas précisément ce légitime plaisir de la table, auquel l'aisance et Tamitié donnent parfois tant de charme. Pour quelques bouchées, qui peuvent être très friandes, il faut veiller à ses gants, à son vêtement, les prendre avec des gestes de pincettes, les porter à sa bouche en allongeant la tête en , avant et les lèvres aussi, de peur de se tacher ou d'avoir à s'essuyer. Il faut, de toute nécessité, trouver cela: a tout simplement exquis»; ceci: « absolument délicieux»; pousser de petits cris bêtes quand on fait sauter un bouchon ; toutes choses qui présentent bien de l'agrément j'en conviens, mais un agi-ément limité, conviens-en à ton tour. Il ne reste donc, en somme, de bien clair que les satisfactions de la vanité. J'affirme qu'il est rare qu'elles ne soieiA pas troublées soit
parla jalousie des autres, soit par la constatation qu'elles ont mieux réussi et attiré plus d'hommages, soit parles railleurs qui ne sont pas toujours sans esprit, soitpar les petites leçonsqu'on s'attire quand on a passé quelque mesure.... Qui n'a jamais passé aucune mesure?— Ce triomphe de la vanité serait-il, par miracle, pur de tout mélange, ma petite étoile aurait-elle scintillé sans intermittence et sans ombre, durant toute la soirée, je demande encore si un tel résultat, si éphémère, si peu substantiel, tout en fumée, et en fumée qui s'évapore avec une désolante rapidité, vaut la peine et l'argent qu'il a coûté !
Et le lendemain ! Ah ! le lendemain ! Toute rassemblée de la veille, disséminée par les salons où l'on potine, se vengera de la triomphatrice d'hier. Elle peutjêtre sûre que rien ne sera épargné. Les hiboux, la nuit, mangent les petits oiseaux. Mais, si, d'aventure, ils s'égarent le jour, loin de leur retraite, les petits oiseaux se jettent sur eux, les piquent, les plument, les tuent quelquefois. Hier, à la lueur des lustres, on était une reine, aujourd'hui, à la clarté du soleil, on est un
pauvre squelette, lamentablement disséqué par les langues, pointues et tranchantes comme scalpels, des bonnes amies. Est-elle mal élevée?
Avez-vous vu comme elle s'est bourrée au buffet? Et puis, elle chasse au mari d'une façon scandaleuse ! Etceci ! et cela ! et cent autres choses encore dont je pourrais remplir dix pages. A côté des bonnes amies qui s'acharnent avec leurs remarques déplaisantes ou blessantes, il y a d'autres bonnes amies qui se font une délicieuse obligation, un plaisir piquant et vif, de venir les répéter à l'intéressée, sous couleur de dévouement, de bon conseil ou d'indignation. Alors, que restet-il de cette grande fête où l'on a gaspillé ses économies, perdu son temps, et dont le souvenir lui-même est si malignement troublé !
Aussi, observe, et tu verras ceci : les gens vraiment supérieurs et intelligents se passionnent rarement pour les fêtes mondaines. Hormi ceux qui vont y chercher des choses dont il ne me convient pas de parler, les trois quarts de ces fracs et de ces robes échancrées couvrent des êtres nuls : snobs, gogos, oisifs, qui sont à charge
à eux-mêmes, et essayent de tuer. le temps- et d'épicer une vie écœurante, tant elle est fade» Ceux qu'on appelait, dans la langue du XVII"* siècle, « les grands » et qui donnent encore les plus retentissantes fêtes mondaines, considèrent cela comme une charge d'état, un labeur, une obligation que leur imposent leur situation, leur commerce, leur banque ou leur diplomatie. Les savants, les écrivains, les hauts fonctionnaires y vont avec un certain plaisir, parce qu'ils ont des raisons à côté d'y figurer; pour la plupart, ils aimeraient beaucoup mieux passer leur veillée à étudier, à écrire ou à dormir, pour être plus frais, avec un cerveau plus dégagé le lendemain. Etles gens qui donnent ces fêtes n'ont pas de plus grand bonheur que celui qui consiste à. aller humer, dans la solitude, l'air rafraîchissant de la campagne ou de la mer. Tant il est vrai que le « monde » est lourd même et surtout à ceux qui semblent être les coryphées de ses réjouissances.
Je m'aperçois que ma lettre est déjà bien longue. Tu es une petite coquine avec laquelle on s'oublie pendant des heures. Je suis obligé
de m'arrêter, parce que ma vue se trouble. Mais mon cœur ne se trouble pas, lui, et ne sera jamais fatigué tant qu'il s'agira d'aimer comme elle le mérite ma chère petite nièce.
g novembre.
A cause de la bénédiction très solennelle de la statue de saint Antoine de Padoue, hier, Je suis allée me confesser à la chapelle de l'avenue Victor Hugo, parce que je n'avais pas le temps d'aller à Saint-Médard. II y avait, attendant avec moi, autour du confessionnal, Rose Thé, Madeleine Herr et sa mère, Julie Désel et sa bonne, Madame Pécuères, cinq ou six autres dames que je rie connais pas, et quelques bonnes femmes qui avaient l'air tout pénétré, priant ou disant leur chapelet.
Il a fallu patienter, d'abord, un bon moment avant que le prêtre fût là. C'est un vieux Polonais, un peu sourd. Il ne comprend pas très
bien ce qu'on lui dit et passe pour être très indulgent. Aussi, quoiqu'il ne se recommande par aucune autre qualité spéciale, il dirige, en fait de consciences, un véritable corps d'armée. On appelle ses pénitentes a les Polonaises », et lui-même est surnommé : le Père Pardonnatouski. Il paraît que c'est ce surnom qui lui a donné sa vogue extraordinaire.
Rose Thé s'impatientait, remuait, agitait sa chaise, faisait des « Ohl » prolongés, « Il n'arrivera pas!.... Allons-nous droguer ainsi jusqu'à demain?... C'est embêtant !... » Alors, chacune s'est mise à dire la sienne : « Et nous qui avons encore trois visites à faire !... Et moi, j'ai une robe à essayer!... Et moi, j'ai mon piano!., . Et nous, ce soir, nous avons des invités !. . . » Bref, jamais ces dames ne s'étaient trouvées si occupées, et n'avaient si peu pensé à se confesser. Enfin un pas lourd s'est fait entendre, et la soutane du Père Pardonnatouski est apparue.
« Tiens ! il se décide à sortir de table ! » a fait M°" Pécuères, de son petit air pincé et vipérin.
Julie Désel a passé la première. Sa confession
a été un peu longue. Rose Thé n'y tenait plus et secouait encore plus fort sa chaise. « Est-ce assommant !... Qui sait encore ce qu'elle va lui siffloter dans le cornet ?... ça ne finira donc pas ?...» Alors M- Pécuères s'est mise à égoutter son vinaigre sur la pauvre Julie Désel. a Oh ! vous savez, elle doit raconter son aventure de jeudi dernier. . . Vous ne savez pas ? Figurez-rvous. . . » et alors ^lle en a débité de toutes les couleurs sur Julie. Et je pensais : Julie aurait bien pu envoyer M** Pécuères à sa place. Nous en savons certainement beaucoup plus long que son confesseur !
« Tu vas voir, moi, si ça sera long! » m'a lancé Rose Thé, en s'engouffrant dans le confessionnal qui a failli se démolir, sous le choc de ses coudes et de ses genoux...
Les braves femmes se regardaient scandalisées. Madeleine Herr et sa mère causaient chapeaux. Une des dames inconnues se retournait chaque fois qu'on entendait la porte s'ouvrir. Tout à coup, Rose Thé est sortie en secouant ses épaules pointues. « Décidément, ma chère, il perd la
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bille tout à fait,.. Ne m'â-t-il pas refusé l'absolution ?... Eh ben ! en voilà une qui esta l'oseille !... Heureusement il n'est pas tard, j'ai le temps de me cavaler et d'aller à un autre..» Bonsoir ! »
Pendant que les braves femmes défilaient, Madeleine Herr a demandé à Julie Désel:
« Qu'avez-vous dit, pour être demeurée si longtemps ?» Et Julie Désel a recommencé sa confession à l'oreille de Madeleine Herr. Et toutes les deux de pouffer.
Je suis certainement bien mauvaise et ne voudrais pas, môme en face de moi-même, faire la pécore. Mais je trouve que tout cela est abominable. De deux choses Tune : ou bien la confession est quelque chose de grave, de saint, et alors c'est un sacrilège véritable que de se conduire de la sorte ; ou bien la confession est une formalité mondaine, une vaine simagrée, un acte qu'on fait par habitude, une obligation que l'on accomplit uniquement dans le but de faire comme les gens de sa société, et alors c'est la dernière des inepties que d'aller ouvrir sa conscience et raconter les secrets de sa vie à un Polonais quel-
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conque, pour un motif aussi frivole. J'avais besoin de voir un spectacle aussi écœurant pour la foi. Je finissais, moi aussi, par aller me confesser sans considérer assez l'importance de cet acte. Demain, je ferai ma méditation sur ce sujet: la légèreté , l'irréflexion, l'inconvenance , les manques de respect, que j'ai pu apporter au sacrement de pénitence, à cet aveu des péchés que je dois faire « humble, sincère, prudent, entier », pour appeler, sur ma conscience pécheresse, ce qu'il y a de plus beau et de plus grand en Dieu: la miséricorde.
jo novembre.
On a bien tort de considérer comme un esprit plutôt inférieur mon confesseur de l'autre jour. Il m'a fait une petite monition sur la vertu de prudence, dont je veux faire mon profit. J'y pensais ce matin en méditant. « Dites comme la chaste Suzanne : Partout le péril ! » Je ne vois pas bien ce péril partout; mais j'ai comme