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un vague sentiment qu'il existe. Rose Thé a beau dire que la prudence est une vertu d'escargots, parce qu'ils rengainent leurs cornes à toute rencontre ; quand on est, en fait de vertu, comme les escargots, faible, lente, lourde, sans armes, ce que Ton a de mieux à faire est encore de rentrer ses cornes à tout péril, sous peine d'être gobée à la première occasion. Il n'est pas douteux que je ne suis pas un monstre de vertu. Je suis très faible de caractère : autant je me rebiffe contre ceux qui veulent me tyranniser, autant je me sens mollir en face d'un bon procédé, ou de quelque affection qui me paraît sincère. Par exemple, je n'aime pas qu'on se moque de moi, et si quelqu'un me faisait des compliments comme ceux qu'on a faits, l'autre soir, à cette bécasse de Jeanne, je lui égratignerais la figure. Mais je sens que j'aime très facilement et très fort ceux qui savent me plaire, et qu'il m'est horriblement difficile de refuser quelque chose à ceux que j'aime. C'est un véritable engrenage: impression, sentiment, volonté font les capucins de carte en mon âme. Maman me répète souvent que son
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grand-père a écrit pour elle et mes tantes, dans son testament, ces paroles que j'ai fini par savoir à la lettre : « Mes bonnes filles, je vous en supplie, au nom du sang pur qui coule dans vos veines, au nom de votre propre bonheur : que la pudeur et la religion soient vos sauvegardes ! Vous n'aurez de salut qu'auprès de votre mère, et en fuyant toutes les occasions de danger... Que ne suis-je toujours près de vous, pour vous conseiller et Vous défendre ! Un jpère est le seul homme dont une jeune fille n'ait rien à craindre, »
II novembre.
J'ai demandé à maman de me donner la copie des exhortations testamentaires de Grand-Père à ses filles. J'avoue qu'elles me touchent dans leur simplicité, et que je trouve très émouvant ce mélange de sagesse en cheveux blancs et d'amour paternel.
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Conseil a mes filles pour le mariage \
« Je vous conseille, mes chères filles, de ne vous marier qu'après vingt ans. Avant cet âge, votre jugement ne serait pas assez formé ; vous ne seriez pas assez sûres de vous mêmes, pour ne pas craindre de changer plus tard d'opinion et de goût.
Votre mari et vos nouveaux parents, qui vous auraien;t prises si jeunes, vous regarderaient toujours comme des enfants, et pourraient ne pas avoir pour vous ces sentiments de confiance et de respect qui font la gloire et le bonheur de la mère de famille. Vous seriez exposées vousmêmes à commettre, par défaut de réflexion et d'expérience, des fautes ou des légèretés qui éloigneraient pour toujours la considération que vous devez chercher à obtenir dans votre nouvelle famille et dans le public.
* Ces lignes, réellemenl écrites, dans les circonstances indiquées, par Antoine de Courtois, ont été déjà publiées par Charles de Ribbe, la Vie domestique, Paris^ i^??»
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c II ne suffit pas d*6tre aimée, il faut 6tre considérée. La considération qu'on nous porte est la sauvegarde de nos propres vertus et une des sources du véritable bonheur. Votre bonne mère, la plus chère des épouses et la plus digne de toutes les mères, a trouvé, dans Testime publique, la récompense honorable de ses vertus et votre premier titre de recommandation.
« Ainsi, mes chères filles, Ae vous mariez pas trop jeunes, et cherchez à inspirer le respect et la confiance au moins autant que de Tamour.
« Tout sentiment qui n*est fondé que sur les sens ne peut être de longue durée ; c'est comme un édifice bâti sur le sable.
a L'amour quand il est seul, est jaloux, injuste, inquiet, capricieux; une fois satisfait il se change en dégoût. L'épouse qui n'inspira que de l'amour se voit bientôt délaissée, pendant que celle qui a su se faire estimer conserve toujours le môme empire.
« Regardez autour de vous, et jugez si j'exagère. C'est ici que j'aurais besoin de dérouler sous vos yeux le tableau sans fin des femmes trompées
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dans leurs espérances. C'est ici que mon cœur saigne à la pensée des dangers que vous avez à craindre et que, tremblant de vous voir malheureuses, je ne sais plus si je dois remercier le Ciel devons avoir donné la vie...
« Etrange aveuglement des hommes ! Ils travaillent sans cesse à détruire la vertu des femmes, et ils n'estiment que celles qu'ils ne peuvent pas vaincre !
« Mes bonnes filles, je vous en supplie, au nom du sang pur qui coule dans vos veines, au nom de votre propre bonheur : que la pudeur et la religion soient vos sauvegardes ! Vous n'aurez de. salut qu'auprès de votre mère et en fuyant toutes les occasions de danger.... Que ne suis- je toujours près de vous, pour vous conseiller et vous défendre! Un père est le seul homme qu'une jeune fille n'ait point à craindre. Mais,, au moins, que mon souvenir vous garde, et que mes dernières recommandations soient toujours présentes à votre mémoire.
e L'honneur est comme une île escarpée et sans bords: On n'y peut plus rentrer, dès qu'on en est dehors.
a Souvenez-vous que vous êtes maîtresses de ne pas faire le premier pas, mais que, celui-là fait, vous iriez nécessairement au fond de l'abîme.
« Dans cette ferme persuasion, fuyez toutes les occasions dangereuses ; gardez-vous de toute liaison, de tout tête-à-tête, de toute correspondance. Conservez votre corps pur et sans tache, et votre cœur libre. Ne vous arrêtez pas aux compliments des gens du monde. Ceux qui les font n'ont qu'une seule pensée : ils veulent montrer leur esprit ; c'est, de leur part, un acte de vanité ; lorsqu'ils rendent des soins à une femme et qu'ils lui font la cour, c'est trop souvent pour la séduire, pour la déshonorer, et s'en vanter après.
« Le langage que je tiens ici est dur et sévère ; mais il est la vérité même, et cette vérité, votre père doit vous la dire. Que dis-je ? Votre père! N'est-ce pas le bon Dieu qui vous parle par ma bouche ?
« Ne vous liez qu'avec des amies d'une conduite irréprochable, et pures comme vous l'êtes.
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N'ayez avec elles que des conversations honnêtes ; celle qui s'occupe des fautes des autres n'est pas loin de les imiter.
« Sortez peu, rappelez-vous le dicton si connu: Fille peu vue, fille recherchée.
« Ne lisez aucun livre en cachette, et surtout aucun roman dangereux. Evitez, autant que possible, les bals et les spectacles : ce sont des occasions de chute ; ils ne servent d'ailleurs qu'à faire naître des passions, ou qu'à exalter Timagination qui est la source de toutes nos erreurs et fait le tourment de la vie.
« Toujours auprès de votre bonne mère et de 70S respectables parents, travaillez sans cesse, faites de bonnes œuvres, attendez, dansune grande quiétude de cœur et d'esprit, qu'on vous présenté celui qui doit vous donner son nom et Tauguste dignité de mère de famille. Examinez-le avec le calme de la sagesse, jugez-le dans ses qualités vraies et solides. Il devra avoir des mœurs, l'amour du travail et de l'ordre, un état qui convienne à votre fortune et à la sienne , et alors vous pourrez sans crainte l'accepter pour époux.
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« Soyez sûres que vous serez toujours aimées et respectées de celui qui vous atira reçues dans votre pureté chrétienne. Si, toujours fidèles à vos serments, vous conservez la douceur du caractère, une humeur égale et aimable^ vous passerez en paix des jours d'innocence et de bonheur. »
Quel admirable et bon grand-père la Providence m'avait donné !
i3 novembre.
Impossible de sortir, sans rencontrer Julie Hesse. En revanche, quand on va chez elle on ne la trouve jamais. Le matin, elle court les magasins; raprès-midi, les visites; le soir, les promenades. Sitôt qu'une cérémonie religieuse doit se passer loin de chez elle, la voilà qui prend un accès de dévotion. Sa mère est sur les dents^ pour l'accompagner ; sa bonne n'en peut plus ; son frère dit qu'il aimerait autant être cheval de fiacre. Néanmoins, comme elle fait une vie impossible aux siens, quand on refuse de la sor-
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tir, on finît toujours par céder. Dehors, elle a, le plus souvent, une démarche ennuyée, un pas indolent, avec une figure qui vous donne envie de bâiller. Il paraît qu'elle s'ennuie encore plus chez elle. L'ennui du dedans la Jette dehors, l'ennui du dehors la ramène dedans. Elle ne fait rien, elle ne s'intéresse à rien. Pierre dit qu'elle est née de l'union d'une guimauve avec un navet. Elle trouve tant de fadeur dans son incurable oisiveté, que, non contente de sortir de chez elle pour voir, entendre, rencontrer du nouveau, elle sortirait volontiers d'elle-même et de la vie, pour fuir l'ennui de sa paresse. Je crois qu'elle rendra l'âme dans un bâillement, par une mâchoire désarticulée.
Si je croyais pouvoir la convaincre , je lui conseillerais le règlement de l'Oncle. Il n'est pas douteux que le travail demande, par moment, que l'on fasse un peu effort sur soi-même, mais il me paraît encore plus certain qu'il est le seul à communiquer une saveur continue et toujours relevée à cette basse existence. Tout est monotone en ce monde, « rien de nouveau sous le soleil »,
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il n'y a que trois choses qui ne lassent pas et que Ton recommence toujours volontiers : dormir, manger et travailler. Encore y a-t-il une différence entre ces trois fonctions, les deux premières n'étant agréables que lorsque on en a besoin, la troisième étant tout à fait au gré de la volonté. A ceux qui ne font rien, des gens intéressés offrent les plaisirs nommés distractions. Mais, à la longue, les distractions ne distrayent plus et deviennent des corvées. Et alors, il n'y a plus moyen de se distraire. Quand on se trouve trop habitué au poivre, on peut bien prendre du piment; quand on est habitué au piment, on ne peut cependant pas boire du vitriol. Le travail est comme le pain : il fait trouver meilleure la brioche, mais on revient à lui toujours avec plaisir. L'oisiveté est, pour les hommes, la mère de tous les vices ; pour les femmes, le tombeau de toutes les vertus.
14 novembre.
Justement, Julie Hesse, que j'ai manquée hier, chez elle, est venue, aujourd'hui, passer une partie de Tapr ès-midi. Elle a dû penser que j« suis bien sotte, et je ne suis pas sûre qu'elle se trompe. Quand à elle, elle ne cesse de dire en mâchonnant des bâillements : a Le temps me dure bien d'être à la campagne! » A la campagne, le temps lui dure d'être en ville. Elle ne cesse pas de faire des projets : elle projette, non pas pour le désir qu'elle a de ce qu'elle projette, mais parce qu'elle désire être autrement qu'elle n'est. Elle a commencé au moins dix phrases en disant: « Quand je serai riche, je ferai ceci...; quand. je serai riche, je ferai cela... )»
Attendre d'être riche, pour être heureuse ou pour être raisonnable, n'est- ce pas: i* perdre une période considérable de son existence , je veux dire la période pendant laquelle on n'est pas riche ; 2* remettre son bonheur aux calendes grecques ; sans compter que Julie Hesse ne sera
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peut-être jamais aussi riche et aussi heureuse^ qu'elle Test actuellement. Celle qui dit : « Quand je serai riche » ne prouve-t-elle pas qu'elle est inconstante et désirant le changement; qu'elle est égoïste et n'ayant d'autre ambition que de jouir; qu'elle est ambitieuse et croyant que la Providence lui doit des privilèges; qu'elle ne pense pas à son âme, et regarde ce monde avec des yeux qui ne savent pas voir au delà; qu'elle est absorbée par la vie sensuelle, et tombe peut-être autant que les riches réels et mauvais sous les malédictions de l'Evangile. Je n'avais jamais, pour mon compte, songé à tout cela. Il m'arrive quelquefois de désirer la fortune et de rêver qu'un jeune homme, un o claque » sous le bras, m'apporte, dans ma corbeille de mariée, cent mille francs de rente. J'essaierai de me corriger.
i5 novembre.
Puisque Père m'a conduite au théâtre, je ne pense pas avoir mal fait en y allant. Néanmoins,
je me sens toute drôle aujourd'hui. Je ne prends aucun goût ni à mon règlement, ni à mes exercices de piété. J'ai la tête assourdie de motifs musicaux, et ma cervelle est comme un bocage où piaillent pêle-mêle moineaux et rossignols. Je trouve mes parents moins bien, la vie plus laide ; j'aime moins Dieu, je n'ai pas la conscience bien tranquille avec les pensées, les idées, les sentiments qui m'ont trotté et me trottent encore par l'esprit. La seule considération qui me rassure consiste en ce que Père se serait fâché si j'avais fait des difficultés, et me tourmenterait peut-être, au lieu de me laisser bien tranquille, s'il s'apercevait que mes petites dévotions lui deviennent un embarras en ce qu'il croit parfaitement convenable et permis. Quel malheur d'avoir un père si bon, si tendre, si dévoué et si peu religieux. A dire vrai, s'il est ainsi, c'est moins sa faute que celle du tuteur qui Ta élevé. J'offrirai bien à Dieu le sacrifice de ma vie pour le convertir, ce cher et tant aimé père ! Que puis-je faire? Pas de sermons ? Je n'y entends rien. 11 me trouverait d'ailleurs ridicule et m'enverrait promener. Pas de
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discussions? D'abord, je ne suis pas de force à discuter, et puis, discuter avec son père est facilement impertinent ; enfin, j*ai toujours pensé que les gens qui discutent pour se convaincre mutuellement, ressemblent à ceux qui se battent aux portes, pour entrer les premiers, et finissent par demeurer tous dehors. Que faire? mon Dieu, que faire ? Je n'en sais absolument rien. En attendant, je prierai beaucoup pour lui, je l'aimerai de toute ma force, je serai aussi gentille que possible avec lui, et puis j'attendrai que le bon Dieu m'éclaire.
j 6 novembre.
Cette idée de convertir mon père m'a travaillée tout le jour. Avant dîner, je m'oubliais à le regarder, pensant combien il serait doux de le voir aller à la messe, aimer le bon Dieu, communier quelquefois, faire sa prière avec moi et j'avais envie de pleurer. Tout à coup, il a tourné la tête vers moi, et s'est écrié en riant : « Eh
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bien?... qu'est ce que tu fais, plantée là? » J'ai senti que je devenais toute rouge. Je ne savais que lui dire, je suis partie.
/ 7 novembre.
Une pensée de Joubert: « Peu d'idées fixes, et beaucoup d'idées errantes ; des sentiments très vifs, et point de sentiments constants ; Tincrédulité aux devoirs, et la confiance aux nouveautés ; des esprits décidés et des opinions flottantes ; l'assertion au milieu du doute ; la confiance en soi-même et la défiance d'autrui ; la science des folles doctrines et l'ignorance des opinions des sages: tels sont les maux du siècle. »
1 8 novembre.
De Grand'Mère :
<c Tout bon moment creuse des regrets.
<L On ne peut pas être très sincère quand on est
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très mobile, la vérité du Jour devenant mensonge le lendemain; cen*estdu moins que de la .sincérité àla minute. »
Et puis encore cette pensée dont j*ai constaté vingt fois l'exactitude, avec le règlement de l'Oncle : « Il n'est pas si difficile qu'on croit de rester fidèle à ses engagements ; l'engagement qu'il faut garder vous garde à son tour ; il tranche dans le vif de l'incertitude, et protège la volonté de toute la force de l'arrêt rendu.
ig novembre.
A la suite d'une petite scène que j'ai faite à la femme de chambre, Maman m'a encore donné ■à lire quelques pages du testament de Grand - Père.
« Je désire que vous conservicîz ce caractère doux et obligeant, môme envers vos domestiques, ces? premières victimes dt notre mauvaise humeur et souvent de nos injustices. On juge ordinairement de ce que nous sommes par la
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manière dont nous nous conduisons envers un domestique, et Ton a raison. C'est d'après cela que vous serez jugées vous-mêmes. L'on a vu, pour ce seul motif, manquer d'excellents partis. Quel est l'homme, en effet, qui voudrait épouser une femme hargneuse avec ses domestiques ?
Et quelle demoiselle prudente voudrait confier son bonheur à un homme brutal avec ses serviteurs ?
« D'ailleurs il est si doux d'être aimé, dans l'intérieur de sa maison et dans tous ses alentours, qu'il n'est rien qu'on ne doive faire pour obtenir cette satisfaction.
« Et puis, considérez encore l'attachement que vous devez avoir pour des personnes qui emploient leurs forcçs à faire valoir vos biens, à vous servir quand vous êtes en santé, ou à vous soigner quand vous êtes malades. La justice exige de vous cette affection. Soyez donc indulgents pour supporter leurs défauts, pensez que vousmêmes vous n'êtes pas parfaites et qu'il leur faut plus de patience qu'à vous. * »
* Op, cit.
Je puis me flatter d'être la petite-fille d'un fameux grand-père. Quant aux mariages manques, faute de douceur domestique, je me rappelle le vieil ami de papa qui racontait pourquoi il ne s'était jamais marié. « Une fois, disait-il, j'ai failli me laisser prendre. J'étais même tout à fait décidé à demander la main d'une charmante jeune fille, quand, un jour, en montant l'escalier, je l'ai entendue glapir de telle façon, contre une bonne qui avait renversé le lait, que j'ai rebroussé chemin, et. . , . l'on ne m'a plus revu. »
20 novembre.
Je ne sais pourquoi — c'est peut-être une grâce du bon Dieu, — mais je suis de plus en plus désireuse de convertir mon père : cela devient une idée fixe. Aujourd'hui, après dîner, il parlait théâtre, et moi je me suis remise à penser au bonheur que j'aurai à me jeter au cou d'un bon père qui serait en même temps un bon chrétien. Je m'oubliais à contempler ce visage à la fois
intelligent et affectueux, quand, tout à coup, il m'a fait tressauter : ce Mais qu'est-ce que tu as donc, à me regarder ainsi ? » J'ai senti que je rougissais, et ne sachant que dire et quelle contenance tenir, je suis partie, très émue. Je l'ar entendu derrière moi, qui disait : « C'est singulier, cette petite, c'est singulier!... »
21 novembre.
En examinant ma conscience, je me suis aperçueque je n'étais pas du tout assez respectueuse avec Père et avec Maman. Ils n'y font pas toujours attention, parce qu'ils m'aiment trop. Mais, pendant qu'ils me prêchent la mansuétude et les égardsenvers les domestiques, je ferais bien de me prêcher, à moi-même, la douceur et la prévenance envers mes auteurs préférés. Je ne prends pas, ^ur être convenable avec eux, la centième partie de la peine que je me donne pour être agréable aux étrangers. Je réponds vivement, je hausse les ^mules et, quoique assez obéissante dans le fond,.
je parle quelquefois comme si j'étais décidée à ne pas obéir. Il en résulte que mes parents sont blessés et qu'ils me remettent parfois à ma place d'une façon qui me mortifie. Total : du chagrin pour tous. Hier soir, j'en ai parlé en confession. Mon père spirituel m'a suggéré deux réflexions qui m^ont frappée : r Le plus grand et le plus sacré des six commandements de Dieu relatifs au prochain, est celui qui enjoint d'honorer père et mère. 2* Quels remords on se prépare, pour le temps où les parents auront quitté ce monde, où Ton ne pourra temporellement plus rien faire pour eux, si l'on a, pendant leur vie, troublé et chagriné leur existence par son mauvais caractère.
Je me suis occupée de ces deux pensées pendant ma méditation de ce matin. Je crois que cette parole est dans la Sainte Ecriture : « Si quelqu'un fait pleurer sa mère, les corbeaux du torrent lui mangeront les yeux. » Et puis, mon frère et moi, nous sommes tout le trésor de nos parents. Ils n'ont de joie que par nous, ils ne se donnent du mal que pour nous. Quels moyens avons-nous de les en récompenser? Aucun, sinon les rendre
heureux. Sans compter que le bonheur qui les touche le plus, qui les émeut davantage, est celui qui leur vient de leurs enfants. Il n'y a guère que nous qui puissions les faire pleurer. Et puis encore, nous avons rarement l'occasion de leur donner quelque satisfaction éclatante, extraordinaire, tandis que nous pouvons à chaque instant par nos prévenances, notre douceur, les rendre contents, satisfaits, ou bien, par nos vivacités, nos maussaderies, nos caprices, leur faire plus de peine et de mal que ne leur en ferait un malheur de fortune ou un insuccès dans les affaires. Père travaille tout le jour pour nous. Quand il arrive le soir et que je me pends à son cou, son air le plus soucieux se dissipe et il semble tout réjoui. J'ai bien pris la résolution d'être aussi douce et affectueuse que possible avec mes bons parents. Je vois que c'est là un moyen d'arriver à la conversion de Père.
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22 novembre.
Maman m'a donné à lire, dans les « Lettres de mon Moulin » : La Chèvre de M. Seguin^ par Alphonse Daudet. Quelle jolie histoire, spirituellement, délicieusement contée ! Le brave M.
Seguin n'avait Jamais eu de bonheur qu*avec ses chèvres. Malheureusement, elles finissaient toutes par casser la corde et s'enfuir dans la montagne, ce qui tuait le pauvre délaissé. Un jour, il en prend une toute petite, espérant se l'attacher davantage. « Quelle était jolie, avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! Et puis, docile, caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans Técuelle. Un amour de petite chèvre. » Il la soignait bien et l'avait mise dans le meilleur endroit de son pré, avec une longue corde, à l'ombre des aubépines, espérant ainsi se l'attacher. Hélas ! la chèvre disait tout le temps, en regardant du côté de la montagne :
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« Comme on doit être bien là-haut ! Quel plaisir de gambader dans la bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le cou !... C'est bon pour Tâne ou pour le bœuf de brouter dans un clos !... Les chèvres, il leur faut du large.
A la fin, elle déclare à M. Seguin, dans son langage de chèvre, qu'elle languit et qu'elle veut aller dans la montagne. Le dialogue est charmant :
« — Comment ! Blanquette, tu veux me quitter ?
a — Oui, Monsieur Seguin.
« — Est-ce que l'herbe te manque ici ?
« — Oh non \ Monsieur Seguin.
a — Tu es peut-être attachée de trop court ; veux-tu que j'allonge la corde ?
a — Ce n'est pas la peine, Monsieur Seguin.
« — Alors qu'est-ce qu'il te faut? Qu'est-ce que tu veux ? ,
« — Je veux aller dans la montagne. Monsieur Seguin.
a — Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la montagne... Que feras-tu quaad il viendra ^
LES JEUNES FILLES IjS
« — Je lui donnerai des coups de cornes, Monsieur Seguin.
a — Le loup se moque pas mal de tes cornes.
Il m'a mangé des biques autrement encornées que toi...
« — Ça ne fait rien, Monsieur Seguin, laissezmoi aller dans la montagne... »
« Enfin, qui a jamais pu avoir raison d'une chèvre? M. Seguin comprit qu'il ne lui restait plus qu'un moyen. Il enferma la biquette dans une étable toute noire. Malheureusement, il avait oublié la fenêtre, et à peine eut-il. le dos tourné que la petite s'en alla...
« Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d'or s'ouvraient sur son passage et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. Toute la montagne lui fit fête...
« Et puis, c'est là qu'il y en avait de l'herbe ! jusques par-dessus les cornes,^mon cher !... et quelle
%fê LES JEUIfES FILLES
herbe ! Savoureuse, fine^ dentelée, faite de mille plants. C'était bien autre chose que le gazon du clos. Et les fleurs donc!.,, La chèvre blanche se vautrait là-dedans^ les jambes en Tair et roulait le long des talus, pâle-mêle avec les feuilles tombées etles châtaignes.,. Puis^ tout d'uncoup, elle se redressait d'un bond sur ses pattes. Hop ! la voilà partie, la tête en avant, à travers les maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond â'un ravin, là-haut, en bas, partout.,. On aurait dit qu'il y avait dix chèvres de M. Seguin dans la montagne, »
A la fin le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea.
Mamaa m*a dit : Je pense que tu comprends ce que signifie cette histoire. Tu es la petite biquette de tes parentSj le monde c'est la montagne, et le loup, c'est tout ce que tu voudras; retiens seulement ceci i le monde est plein de loups.
24 novembre.
Cette idée de convertir Père me travaille toujours. Quand elle me prend, je ne sais plus ce que je fais. Ce soir, nous devions aller encore au théâtre et, comme il s*est aperçu que cela ne me faisait pas grand plaisir, il n'a pas insisté. En le voyant si bon, je m'oubliais encore à le regarder comme l'autre jour. Il n'avait pas l'air très bien. Ses traits étaient fatigués. Il me paraissait presque vieux. Ses cheveux gris me donnaient des idées de mort, comme un front de Mercredi des Cendres. Je me sentais prise d'une envie de pleurer. Il s'est aperçu que j'avais les yeux fixés sur lui. a Allons bon ! la voilà encore en extase, je ne suis pourtant pas si beau !. . . Me diras-tu, à la fin, pourquoi tu me regardes de cette façon ? » Je ne voulais pas lui découvrir ce que je pensais. Je pouvais encore moins lui répondre ; « Père, j ai peur que tu viennes à mourir! » Et comme, énervée, je ne disais rien, il a ajouté : « Vas-tu partir, encore ?... » J'aurais bien voulu rester,
mais des sanglots m*ont prise, et je suis encore partie en pleurant. J'ai entendu Père qui disait ; « C'est incroyable, cette pauvre enfant! je commence à croire qu'il faudra la marier, » Hélas ! non, mon pauvre cher Père, ce n'est pas on mari que je désire, c'est ta belle âme que je voudrais donner au bon Dieu !
si novembre^
Cette après-midi, j*al dit à Maman que j'aime^ raïs mieuï ne pas sortir. Elle m'a demandé pourquoi j'étais triste, pourquoi hier j'avais quitté Père en pleurant. J'ai hésité un moment. Puis, Je lui ai dit mon secret. Elle m*a répondu que c'était aussi pour elle un grand chagrin, mais qu'il valait mieux prier tontes les deux, et ne laisser paraître que très discrètement notre désir devoir père revenir à ses devoirs religieux. Elle m'a, d'ailleurs, assuré que Père était, au fond, sincèrement religieux, croyant en Dieu et ayant toujours soigneusement ménagé sa conscience,
« Ne penses-tu pas que la bonne foi d'un homme qui vit avec honneur, probité, respectueux de son Créateur, faisant le bien dans la mesure de ses forces, n'est pas plus précieuse aux yeux de Dieu qu'une dévotion de parti ou de drapeau, qui abriterait une existence souillée ? » Cette observation de Maman a été un baume sur mon coeur. Néanmoins, quelle lacune effrayante il y a encore dans une âme qui accomplit tous ses devoirs envers le prochain et soi-même, mais qui oublie les plus graves de tous : les devoirs envers Dieu . Je veux devenir aussi sage et charitable que possible, pour obtenir du Ciel la conversion de ce bon père. Il me semble que c'est un peu ma mission ici-bas.
26 novembre.
De Grand'Mère :
« Le bonheur et le vice s'excluent, le bonheur et le repentir se nuisent mutuellement, le bonheur et la vertu se donnent la main pour marcher ensemble.
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a La vie n'est-elle pas utile, si elle est heureuse ? ditTégoïste. N'est-elle pas assez heureuse, si elle est utile ? dît l'homme de 6ien.
a Allons toujours au-delà des devoirs tracés et restons toujours en deçà des plaisirs permis.
« Au fond, il n'y a dans la vie que ce qu'on y m'et. »
27 novembre.
Je crois que j'ai pris un peu trop plaisir aux moqueries dont Jeanne Legeai est ordinairement victime. Elle a passé son après-midi avec moi. Dire qu'elle est un phénomène d'intelligence serait excessif, elle a l'esprit plutôt un peu anémique. Mais, au fond, elle est bonne fille. Elle adore sa mère. Elle m'a donné toutes sortes de recettes pour les desserts. Elle brode comme un ange. Elle est complaisante comme un chien du Mont Saint-Bernard. Je voudrais bien avoir, comme elle, un cœur dévoué, infatigable, indulgent. Les jeunes gens qui l'ont bafouée sont des crétins qui ne savent pas découvrir un bon cœur
LES JEUNES FILLES l8l
SOUS des bras maigres et derrière un visage un peu niais. La première jolie pimbêche venue vengera Jeanne Legeai, et ce sera pain bénit. Vraiment aile m'a donné des pensées d'humilité, cette brave créature. Je suis moqueuse, prétentieuse, pointue de caractère ; il m'en coûte horriblement de me gêner, et voilà, que je trouve toutes ces vertus, et par conséquent toutes ces supériorités, dans Jeanne Legeai, celle qu'on raille sans pitié et qui n'a pas même la malice de s'en apercevoir !
28 novembre.
J'ai fait, ce matin, ma méditation sur le cœur. Je me suis rappelé cette parole de je ne sais plus qui : « Montrer imprudemment ce qu'il y a de vulnérable dans notre sensibilité, c'est inviter à y frapper. Achille, le demi-Dieu, n'avait mis personne dans sa confidence. » Cela veut dire, je crois, qu'il y a des gens auxquels il ne faut pas laisser voir son cœur. Qui sont ces gens ? Précisément ceux auxquels on serait tenté de le
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découvrir parce qu'ils ont su lui faire impression. Ce diable de cœur est toujours porté à faire toctoc, ausàî fon que possible, pour être entendu^ là où il doit le plus se taire. Mes plus vifs désirs, les plus irrésistibles, seraient par moment de faire savoir à celui-ci ou à celui-là que je le trouve joli^ qu*il est un prince charmant, un oiseau bleu, qu'il a une voix d'or, une moustache de conquérant. Je sens que mon cœur cherche à me trahir, à suborner mes yeux, ma physionomie, mon attitude, pour que mes yeux^ ma physionomie, mon attitude, disent ce que n'ose pas exprimer ma pai^ole. Je comprends bien, d'autre pan^ que peu importe le langage, si le secret est trahi, et j'ai le pressentiment que, lorsqu'on a trahi un pareil secret, il n'y a pins moyen de s'arrêter. Garder son cœur? Autant surveiller un lat dans un panier ouvert. Cependant, il le faut : pour le conserver digne de Dieu, pour Thonneur de sa famille, et enfin, pour celui auquel on le donnera un jour, si jamais on doit le donner â une créature .
A ce dernier point de vue, je trouve les hom-
LES JEUMSS FILLES l83
mes bien bétes : ils sont furieux et se considèrent comme déshonorés quand le cœur qui leur appartient se donne à d^autres, et ils n'éprouvent aucune difficulté à faire l'acquisition d'un cœur de jeune fille qui a successivement appartenu à tous les jeunes gens qui ont représenté un bon parti ou su tourner un madrigal. Enfin, tout cela, pour le moment du moins, n'est pas mon afiaire. Je garderai mon cœur, parce qu'il est fragile et parce que mon âme à sauver est dedans.
2g novembre.
Voici ce que j'ai trouvé sur une vieille copie d'un devoir de mon frère, quand il était au collège : « Hélène aimait les richesses et Paris le plaisir ; Ulysse était prudent et Pénélope vertueuse. C'est pourquoi le mariage de ceux-ci fut souverainement heureux et digne d'envie, tandis que l'union des premiers attira, sur les Grecs et sur les Barbares, une Iliade de maux.
« Socrate voulait que parmi les jeunes gens qui