‹ Les jeunes fillesChapitre 17 sur 20 · IS., XXXIII, IR · texte numérisé non relu

IS., XXXIII, IR

pour charmer notre prochain. La jovialité, Paménité, la fine et inoffensive plaisanterie en procèdent. On a pu, par égard pour cette vertu, distinguer, même dans la raillerie, dont il existe trois espèces: « la raillerie qui chatouille, celle qui pince, celle qui déchire ». Puisqu'il est, dit Plutarque dans ses Symposiaques \ « des gens qui nous choquent souvent par leurs éloges, comment ne serait-il pas juste d'aimer la bonne grâce et l'esprit de ceux qui savent, par leurs railleries, charmer et divertir les personnes mêmes qui en sont l'objet ?. . Dans la belle Lacédémone, on avait jugé convenable de mettre l'art de railler innocemment au nombre des choses nécessaires à apprendre, ainsi que l'habitude de supporter les railleries ; et, si celui de qui l'on se moquait venait à se formaliser, le plaisant cessait aussitôt... Tout dépend de la délicatesse, du tact, de la juste mesure, employés par celui qui plaisante. L'importunité de ces propos qui ne sont amenés par rien, dans la -conversation, dénote seulement un besoin d'in-

* L. II, Quest. I.

'TK^

jurier et d'être malveillant. Aussi, maintes fois, de tels railleurs ont-ils été lourdement punis, comme dit Platon, de ce qu'il y a de plus léger au monde, d'une parole. Ceux qui, au contraire, ont su prendre et ménager leur temps, confirment ce que dit le même Platon: à savoir, que le propre d'une personne bien élevée, c'est de manier la plaisanterie avec grâce et en se rendant agréable. »

Les Jeunes filles chrétiennes qui sont portées, en leur qualité de Jeunes filles, à être railleuses, ont un puissant motif, comme chrétiennes, de l'être le moins possible. Après la médisance, la raillerie est assurément la façon la plus commune, la plus facile et la plus cruelle de manquer à la charité. Cela suffit pour engager les Jeunes personnes à réagir contre cet entraînement à la moquerie qui provient, chez elles, d'un besoin immodéré de rire, Joint à une estime exagérée de soi-même.

Je t'ennuie, ma chère Enfant, je m'arrête. Je ne t'ai pas dit la dixième partie de ce que demanderait un sujet pareil : j'aurais voulu surtout être vingt fois plus persuasif. J'ai confiance heureuse-

ment dans la bonté de ton cœur et la Justesse de ton esprit, car on a eu raison de dire : « Le railleur a toujours le cœur froid et souvent l'esprit faux. » Ainsi, ces malins, qui font métier de persifler les autres, donnent un triste échantillon d'eux-mêmes. J'en attends tout autrement de toi, qui es tout autre, et je te bénis aussi paternellement que je t'embrasse.

12 décembre.

Tout cela est bien extraordinaire. J'avais fait ce matin une délicieuse communion, après avoir supplié, de toutes mes forces, la bonne Vierge de convertir Papa. Il m'avait semblé que j'étais entendue, exaucée. En rentrant, je suis allée embrasser Père, qui m'a dit : a Ah ! ... Eh bien ?. . . Vous en aviez envie, et vous n'avez pas demandé à votre petit Père de vous accompagner à la messe, aujourd'hui ! » J'écarquillais tellement les yeux, à l'entendre ainsi parler, qu'il s'est mis à sourire, puis il est devenu tout à coup sérieux :

« Oui, a-t-il fait, je ne me sens pas bien, Pai peur de n'en avoir pas pour longtemps. Il faut prier pour moi, ma chérie, il faut beaucoup prier. » Cette fois, j'avais encore envie de pleurer. Il a regardé un moment dans mes yeux: a Nous verrons pour Noël. . . oui, pour Noël ! » Je Tembrassais, je ne savais plus que dire. Il a encore ajouté : « Sois toujours sage, mon enfant, de plus en plus..., continue .., persévère. . . Ce que la religion met de plus attrayant chez les enfants, aux yeux de leur père, ne se dit pas dans les discussions, ne se rencontre pas dans les sermons. » Il était attendri, j'avais^ moi-même le cœur gros. Ça tournait au tragique. Nous n'aimons guère cela, ni lui ni moi. Je l'ai embrassé encore une fois, et je suis sortie. Tout de même, c'est étrange ce revirement qui se fait tout seul. Quelque chose me dit que Père communiera pour Noël. Je suis prête à tous les sacrifices pour obtenir cette grâce. J'ai bien compris ce qui est de nature à le toucher de ma part : c'est si je suis douce, obéissante, si je réprime mes mouvements od'humaur, si je suis bien affectueuse, prévenante,

respectueuse. . . Mon Dieu ! mon Dieu ! que j'aurais donc envie de devenir une sainte! Ne fût-ce que pour achever la conversion de Père !

i3 décembre.

De Grand'Mère :

« Il n'y a pas de petites choses en ce monde, attendu que Dieu se mêle de toutes.

« La piété adoucit tout ce que le courage supporte.

« La racine de sainteté est santé. 11 faut, pour devenir sainte, qu'une âme soit saine. On se baigne d'abord et puis on se parfume.

« C'est dans leurs causes qu'il faut attaquer nos fautes^ et surtout nos fautes d'habitude. Ce ne sont pas tant les actes qu'il faut combattre, que la disposition qui les rend possibles. Remontez à la source, pour en purifier les eaux.

« C'est par l'esprit qu'on s'amuse, mais c'est par le cœur qu'on ne s'ennuie pas. »

23o LES JEUNES FILLES

14 décembre.

Aujourd'hui, pendant déjeuner, les Petites Sœurs des Pauvres ont passé pour leur quête.

Après leur avoir fait donner son aumône, Père s'est mis à disserter sur les jeunes filles qui entrent au couvent. Il y a, parmi elles, beaucoup de saintes filles, disait-il, puisque beaucoup y demeurent, faisant le bien sous toutes ses formes. Mais je crois bien que le romanesque n'est pas moins fréquent dans le§ vocations religieuses, que dans les rêves de mariage. Qui pourra dire combien de fois la forme d'une cornette blanche, la couleur d'une ceinture bleue, la coupe d'un scapulaire de flanelle, et aussi l'idée tout imaginaire que l'on s'est faite de la vie en communauté, ont fait entrer au couvent, des jeunes filles qui n'y devaient pas rester quinze jours, et qui en sont sorties pour devenir moins bonnes qu'auparavant. Il doit en être pour elles comme des jeunes gens qui, nés loin de la mer, ont la fantaisie d'être marins. Après quarante-huit heures de

mal de mer, bonsoir la vocation ! Ils reviennent au plancher des escargots, plus terriens qu'ils ne l'eussent jamais été sans cette escapade. Je m'imagine aussi que, parfpis, une jeune fille choisit un Ordre, comme un jeune homme choisît un régiment. Celui-ci s'engage dans les cuirassiers, à cause de la cuirasse et du casque ; celui-là, dans les hussards, à cause de Télégant dolman bleu ; cet autre, dans les dragons, pour le panache : quant à la vocation militaire, c'est une autre question, elle est de second ordre, le fétichisme de l'uniforme prime tout. Peut-être le nombre relativement très étendu des religieuses n'est-il pas sans devoir quelque chose à Tinfinie variété des costumes : partout où est la femme, il y. a de la fantaisie, et, partout où il n'y a pas quelque fantaisie, il est bien difficile de voir venir les femmes en grand nombre. »

Je vois bien que Père obéit un peu à ses préjugés et pousse trop loin sa critique : il n'en est pas moins vrai que, en matière de vocation, il faut en revenir à cette parole de je ne sais plus quel auteur : « Rien ne ressemble autant à la vie, que la

vie. Quel que soit son costume, rhomme se retrouve toujours le même. » L'habit ne fait pas le moine, le cloître même ne suffit pas à faire une sainte. Les vertus religieuses peuvent être protégées par les murs des couvents, elles ne naissent pas de leurs pierres. En quelque lieu que Ton soit, si Ton ne s'efforce pas d'avoir un cœur pur et une vie plus parfaite, il n'est cornette, ni bure, ni cellule, ni grand chapelet, ni tête de mort, qui puissent rendre meilleure. 11 me semble, du moins, qu'il en est ainsi : mieux vaut un bon feu sans foyer, qu'un bon foyer sans feu.

Je sens bien cependant, quand il me prend des envies d'être entièrement à Dieu, qu'il est impossible de réaliser un tel désir en dehors de la solitude créée par le couvent, de l'atmosphère paisible et sainte qu'on y respire, des secours spéciaux et continus qu'y trouve la piété. Aussi, quelle que soit la volonté de Dieu, je crois être prête à la suivre, dès qu'elle se fera connaître. Si je savais, par exemple, qu'en entrant dans n'importe quel couvent, j'assure la conversion de Père, je m'y préparerais aussitôt. Je ne tiens pas tant que cela au

morkde, au mariage, à la toilette, à toutes les bêtises de la vie. Sauf le sacrifice de la famille, la séparation d'avec Père, Maman et tous les miens, auxquels d'ailleurs j'imposerais une peine encore plus grande qu'à moi-môme, il ne m'en coûterait rien du tout d'entrer chez les Sœurs de Saint- Vincent de Paul, ou chez les Petites Sœurs des Pauvres, ou chez d'autres.

j5 décembre.

L'ennui et les ennuis... deux genres d'épreuves bien distincts dans l'existence et qui ne se ressemblent pas du tout. Pour l'ennui, « le vague dans l'âme », la cendre à la bouche, l'apathie dans les membres, la nausée au cœur, mon confesseur m'a fait une leçon qui me donne souvent à réfléchir : « Une jeune fille qui s'ennuie d'un ennui morbide, stérile, persistant, insurmontable, est une jeune fille qui n'est pas à son devoir ou qui n'est pas dans sa vocation. » Je sens très bien cela. Toutes les fois que je me sui3 laissée aller,

234 l'^S JEUNES FILLES

négligeant mes dévotions, oubliant Dieu, me srisant de vanités ou m'étourdissant dans les plaisirs mondains, les journées fades et écœurantes sont venues. Il me semblait que j'avais l'âme vide, le cœur anémié. La vie de chaque jour devenait grise et boueuse,comme un grand chemin où Ton serait forcé de marcher, un jour de pluie. L'accomplissement de tous les devoirs de religion, de famille, est quelquefois, et souvent, laborieux, douloureux même. Mais, quand ilne met pas de morceaux de sucre dans l'existence, il y met du sel, il la relève de ses pointes et de ses piquants : et cela vaut encore mieux que cette insipidité, cette platitude de l'ennui ! Maintenant, il y a des jours où, malgré ma méditation, mes prières, ma lecture spirituelle, mes efforts pour me vaincre, mon travail manuel, malgré tout, je m'ennuie encore, je m'ennuie à mourir, je m'ennuie à vomir ma vie par la fenêtre... ; ne serais- je pas dans ma vocation ? Que me faut-il ? Car, enfin, il me faut quelque chose, puisque je m'ennuie... Ah ! si Ton pouvait avoir des enfants à aimer, à soigner, à élever, des enfants à soi, tout en restant avec son

père et sa mère, sans être obligée d'aller se livrer à une famille d'étrangers : un mari qu'on ne connaît pas, une belle-mère souvent jalouse, un beaupère qui peut être tout ce qu'on ne voudrait pas, mon parti serait vite pris. Les religieuses ont bien résolu le problème : elles élèvent des enfants, soignent la grande famille des malheureux, ne quittent leurs parents à elles que pour se donner^ par centaines, des sœurs qui sont toutes des saintes, ou à peu près. . . . Mais, voilà ! j'en reviens toujours au même point : Ai-je la vocation religieuse ? Il faudra bien que je finisse par m'adresser au vieil Oncle pour le savoir.

j6 décembre.

Toujours cette pensée de mon père à convertir qui me poursuit. Elle me fait l'aimer de plus en plus, elle m'inspire la volonté d'être plus obéissante, plus douce, caressante et dévouée avec lui ! Je sens bien qu'il m'a devinée entièrement, et que les petites améliorations qui se

produisent dans ma conduite à son égard Pimpressionnent. J'ai été, je ne dis pas heureuse, mais consolée et tranquille pendant toute la journée, pour lui avoir entendu dire, ce matin, que a celui qui a tant fait que de naître d'une mère chrétienne, d'être baptisé, d'avoir fait convenablement sa première communion, se doit à lui-môme et doit aux siens de finir chrétiennement. » Certainement, quand ce cher Père ajoutera qu'il doit également cela à Dieu et à son âme, il sera bien près du salut.

ly décembre.

De Grand'Mère :

« Dans toutes les choses difficiles, la Providence a placé un charme connu seulement de ceux qui osent les entreprendre,

« La vie n'a pas assez de bien pour nous dédommager de l'oubli d'un seul devoir.

« Ce que j'estime immédiatement après l'éternité, c'est le temps.

« Nous ne voyons que dans le passé, et nous regardons toujours dans Tavenir. »

i8 décembre,

La Mère Sainte-Colombe m'a invitée, aujourd'hui, à venir au pensionnat, suivre les exercices de la retraite de Noël. J'avoue que j'en ai peu envie. Cela va déranger mon train-train, si bien organisé maintenant. Le prédicateur ne me tente pas. On le dit surfait. J'essaierai tout de même d'y aller, parce que je veux conserver de bons rapports avec les Sœurs que je vois si volontiers et qui sont devenues encore meilleures pour moi, s'il est possible, depuis que j'ai quitté le pensionnat. Henri IV disait : « Paris vaut bien une messe. » Le plaisir d'être agréable à mes maîtresses, qui m'aiment comme autant de mères, vaut bien quelques sermons à avaler. Et puis, on ne sait pas. J'ai tant de choses à demander au bon Dieu, je me sens tellement incertaine sur le chapitre vocation, qu'à la fin de cette retraite je

LES JEUNES FILLKS

serai peut-être enchantée de l'avoir suivie. Par exemple j puisque je me décide, je vais la faire très sérieusement. On ne tire profit et Ton n'a de goût que pour ce que Ton fait de son mieux. Il n'est rien qui ne soit capable d'intéresser et même de passionner, dès qu'on s'applique à Texécuter parfaitement. Si cette retraite allait être ma grande retraite, celle dont on nous parlait chaque année, au couvent, quand s'ouvraient les exercices, celle qui marque pour toute la vlcj dans laquelle on s'oriente à tout jamais, et qui décide en quelque sorte des destinées ici-bas et après !

20 décembre.

Aujourd'hui, à propos de la retraite, deux grandes discussions; je veux les noter,

La première sur le prédicateur.

Ce petit citron de Julie Deçay, qui n'attend jamais qu'on le presse pour distiller son verjus, ne peut le sentir-

« Mon gros chat, comment peux-tu détester et condamner ainsi un homme que tu avoues n'avoir jamais ni vu ni entendu ?

a — Ai-je besoin de le voir et de Pentendre ? tout le monde en parle !

« — Et tout le monde en dit du mal?

« — Au contraire. . . Et c'est justement parce qu'on en parle trop avantageusement. . . Tu sais bien que, pour penser de travers, on n'a qu'à suivre l'opinion de tout le monde.

a — Alors c'est parce qu'il a bonne réputation, que tu en juges mal?

a — Pas précisément..., mais je n'aime pas ceux qui font tant parler d'eux. Chaque fois qu'il est monté en chaire,* tout le monde s'en occupe, on papote de tous côtés. . . , on cite des passages, on discute un geste de lui, c'est à qui se flattera d'être parmi ses connaissances. . . Des gens à qui il n'a jamais parlé prétendent être dans son intimité..., c'est ridicule, cela... Un ministre de l'Evangile doit être obscur. . ., ignoré !. . .

a — Et tellement rasoir que personne ne suive ses sermons, ou bien que ses sermons pas-

sent sur les âmes de ses auditeurs comme une petite douche d'eau tiède, dont on ne garde ni frisson, ni brûlure, et dont on ne se souvient pas plus que d'une giboulée de mars...

« — Mon Dieu, je ne veux pas dire ça..., mais, que veux-tu ? en définitive je déteste les gens dont on parle trop.

« — Je te ferai observer, mon petit chou, que si on parle tant de lui, et si c'est mal, c'est peut-être la faute de ceux qui parlent, et non pas sa faute à lui, qui n'en peut mais...

a — Hé ! bien, alors, pourquoi préche-t-il ?...

J'avoue que, sur cette dernière réplique, je suis restéestupéfaite. Pour Julie Deçay, le prédicateur qu:i doit^plaire serait-il le prédicateur qui ne prêche pas? ' '

Mathilde Dée est survenue. La discussion durait encore. Naturellement elle s'eist mise contre Julie Deçay: Quand Julie dénigre, Mathilde admire, toutcomrme elle dérrigTe, quand Julie s'extasie. On s'est passionné de part et d'autre : de part et d'autre on n'avait Jathais entendu prêcher l!excellent abbé.

LES JEUNKS FILLES 24 I

ce qui n'empêche pas que Tune, en conclusion, Ta déclaré un sermonneur atroce dont elle a « par dessus les plumes de sa toque », tandis que l'autre le proclamait un délicieux orateur.

Je me demandais, au fond de tout cela, ce que devenait le respect pour la parole de Dieu et ceux qui l'annoncent, bien ou mal, comme ils peuvent. J'étais en colère contre Julie Deçay, puis j'en suis revenue, quand Mathilde et Julie, qui avaient annoncé tout d'abord, Tune qu'elle se garderait bien d'aller entendre un homme pareil, l'autre qu'elle regrettait de ne pas en avoir le temps, ont fini par dire d'un commun accord : « Eh ! bien, nous irons.. . et tu verras qui a raison ! »

Aller en retraite pour « voir quia raison » n'est pas un motif précisément surnaturel, Mais, enfin, j'ai souvent entendu dire, par notre aumônier, que la grâce de Dieu tend parfois des pièges de bénédiction aux âmes qu'elle veut conquérir. D'autre part, le prédicateur aurait tort d'en vouloir à celles qui parlent comme Julie, puisque ce sont précisément celles-là qui lui remplissent son église, en attirant des auditeurs qui ne seraient pas venus.

On en a bien dit d'autres encore sur sa voix, sa figure, ses cheveux, ses mains, sa famille, etc., mais je trouve tellement bête et inconvenant d'aller entendre un ministre deFEvangile, avec les dispositions que Ton apporte quand on va voir son acteur favori, que Je ne veux pas perdre mon temps à noter ces platitudes trop offensantes pour la parole de Dieu.

Il se fait tard. Je n'ai pas le temps de reproduire la dispute de Julie et .de Mathilde sur la vocation. L'une a si bien plaidé en faveur du mariage; et l'autre si adroitement exalté les charmes de la vie religieuse, qu'elles m'ont, à elles deux, donné le plus grand désir de rester vieille fille.

21 décembre

Plus j'y pense, plus j'ai comme un pressentiment que cette retraite sera des plus importantes pour nioi. Je suis bien décidée à la suivre de mon mieux. Je m'isolerai, je parlerai peu, je ne recevrai personne, je ferai le double de prières, je préparerai ma confession générale, je chercherai

là résolution à prendre, je demanderai à Dieu de connaître ma vocation. Quant aux sermons de retraite, non seulement je n'en manquerai point, mais je vais faire ce à quoi je n'avais pas encore pu me résoudre : après chacun d'eux, je tâcherai de le résumer aussi fidèlement que possible sur ce papier. Quand même Julie aurait raison, le prédicateur, si médiocre soit-il, annonce la parole de Dieu, et ceci ne saurait porter préjudice à cela: le rayon de soleil qui passe à travers une méchante fenêtre de mansarde, n'en est pas moins un rayon de soleil. D'ailleurs, si j'étais à la place, de ce prédicateur en ferais-je autant ? Je suis bien sûre que la plus appliquée de mes reproductions ne vaudra pas le plus négligé de ses discours. D'ailleurs, je ne vais ni prendre des leçons d'éloquence, ni faire des devoirs de littérature : je vais écouter, méditer, et tâcher de retenir ce que j'entendrai. Dieu me fasse la grâce de conserver dans mon cœur, comme la Sainte Vierge, ce que j'essaierai de conserver sur le papier !

c^f^^pp

22 décembre (matin).

Sermon d'ouverture, sur une délicieuse idée, et dont j*ai été transportée : a Les joies de la retraite ».

et Parce que nous nous faisons de la retraite une idée froide et sombre, nous y allons avec des appréhensions qui nous en font perdre le goût d'avance, et peuvent en compromettre le fruit...

II est bien vrai que la nature doit s'imposer quelque contrainte pendant ces pieux exercices. Mais que de douceurs pour Tàme ! Dans la paix, la solitude et le silence, elle peut se ressaisir elle-même, étendre ses ailes et, libre de tout obstacle, voler à Dieu, planer dans Tazur des sereines prières, savourer Pair pur de l'innocence, ou respirer, avec je ne sais quelle surnaturelle volupté, les brises amères de la pénitence, comme on respire le vivifiant .arôme de l'Océan...

« Voyez les cloîtres : ils vous donneront bien exactement l'idée de cette double impression que peut faire une retraite sur ceux qui ne la consi-

LES JEUNBS FILLES 245

dèrent pas dans son vrai jour; et sur ceux qui savent en saisir le véritable caractère, en goûter les joies intimes et cachées aux profanes.

« Le monde, superficiel etvain, passe devant ces hautes et sombres murailles des monastères* De temps à autre, il aperçoit le visage grave et recueilli de ceux qu'elles abritent. Il touche, de ses mains efféminées, un pan de leur bure grossière. Il entend, comme un bruit de gémissements et de larmes, Técho lointain, presque étouffé, des psaumes que Ton chante, nuit et jour, autour de saints autels. Il trouve cela triste et morne. Il dit devant les murailles : « Quel tombeau ! » devant les cloîtres: « Quels captifs! » devant la bure ou le voile : « Quel suaire ! » devant les supplications : a Quels navrants soupirs ! » Et le mot lugubre du poète revient peut-être à son souvenir : Plurima mortis imagOy partout la mort et son image!...

(( Interrogez maintenant ceux qui vivent en ce prétendu sépulcre, ensevelis à Tombre . de cette apparente mort. Captifs! que dites-vous et du sépulcre, et du suaire, et des soupirs ? Pau-

vres isolés, lugubres pénitents, combien doivent Yous être dures ces prisons^ ces tristesses ! combien douloureux ces sacrifices et ce deuil ! Eh bien ! non ! mondains, détrompez-vous! Ecouter la réponse de ces morts ;

<i Nous n'envions rien de votre vie, de vos plaisirs, de votre liberté- La liberté est à nous, puisque nous avons brisé tous les liens qui nous retenaient loin de Dieu ; la joie est à nous, puisque notre âme, affranchie, nage^ autant qu'il est possible ici-baSj dans des félicités inconnues à la chair et au sang 5 la vie est à nous, intense, frémissante, radieuse, car nous vivons de Celui en qui réside toute Vie ! Un instant de notre existence cachée en Dieu, nous ne réchangerions pas contre mille ans de vos menteuses voluptés, et, si nous versons des larmes, si nous poussons des soupirs vers le ciel, ce n'est pas sur nous que nous pleurons, c'est sur vous, pauvres insensésj qui croyez trouver la joie et la vie dans la mort.

« Jusqu'en nos cimetières, jardins embaumés, fleuris, peuplés d*oiseaux du ciel, sourires d'oa- SLS au centre de nos cloîtres, vous pourrez voirie

mystère de poésîe, de joie, de vie, dont la mort elle-même rayonne parmi nous.

« Chez vous, ce que vous appelez fêtes, ce que vous proclamez plaisirs naît dans la fièvre, passe entre le désespoir des uns, Tenvie féroce des autres, et finit dans le dégoût, la satiété ! . . .

« Qui de nous a trouvé le grand secret?. . , »

Le prédicateur, après avoir rapidement appliqué aux joies de la retraite ce qu'il venait de dire du bonheur des gens cloîtrés, a passé à sa seconde partie : indication des sujets qu'il doit traiter durant ces trois jours. Il me semble que cela promet d'être très bien. Il va nous appliquer l'histoire de la fille de Jaïre, que Jésus ressuscita.

« Nous y trouvons une image admirablement fidèle de ce que vous êtes à cette heure, de ce qui va se passer dans cette retraite, des fruits que vous devez en attendre.

« La fille de Jaïre, morte aux yeux des hommes, ne Tétait pas pour N. S. Jésus-Christ : Non est mortua puella, sed dormit. Tel est, sans doute, l'état de vos âmes : vous n'êtes point mauvaises, ni perdues, ni endurcies, ni damnées. Vous êtes

24 s LES JEUNES FILLES

plos OU moins envahies par le sommeil de la tîédeur, par laléthargiede rîndifférence. Ce qui est vice, chez les méchants, n'est, chez vous, que défaut, si m pie altération d'une nature bonne au fond, d^un cœur honnête et puTi Cependant^ ce sommeil est si semblable à la mort, si voisin du tombeau, que quiconque aurait pour votre âme une tendresse de père ne pourrait s'empêcher d'en être ému, d'en %'erser des larmes, de courir au salut, d'appeler au secours, comme fait Jaïre pour sa jeune et bien-aimée fille,

ft Voyez maintenant l'image de la retraite, telle qu'elle nous est fournie par TEvangile : Jésus vient. Pendant ces saints fours, il sera plus près de vous. Avant d'entrer dans cette demeure^ il écarte (* les joueurs de flûte et la foule bruyante ». Il ne vous parlera que si vous lui préparez un intérieur silencieux et recueilli, 11 ne se fait pas accompagner d'un cortège pompeux, « il ne veut être suivi de personne». 11 se fait seulement escorter de Pierre qui symbolise la foi ; de Jacques, qui est un idéal de ferveur; de Jean, frère de JacqueSj qui représente la tendresse surnaturelle,

ra&ction iidèle, assidue. Ainsi, vous serez aidée par un prédicateur qui, tout inférieur à sa tâche qu'il soit, ne vous en parlera pas moins le langage delà vérité; par un confesseur qui stimulera, de son zèle ardent et pressant, Tapathie de votre conscience ; par vos bonnes maîtresses, ces pieuses Sœurs dont TafiFection vous est plus sensible, dont le cœur est plus proche du vôtre qu'il connaît mieux. . .

« Vous verrez, enfin, par la suite des méditations que nous fournira Thistoire de Taimable et jeune fille de Jaïre, quels sont les moyens d'arriver 1 cette perfection de santé et de vie communiquée par Jésus : « Il la prend par la main, nous dit r.Evangile, il fait revenir en elle le souffle, il lui fait donner à manger », si bien que la jeune morte ressuscitée, joyeuse, bien portante, est rendue à ses parents, dans toute la splendeur de sa jeunesse et de sa santé,

Buissioûfi-nous, à la fin de ces trois jours de retraite, bénir le miséricordieux Jésus d'avoir accompli pour vos âmes le miracle qu'il fit jadis, et d'avoir réalisé aujourd'hui ce qui n'était alors

que le symbole et la promesse de ce qu'il se proposait de faire un jour pour vous. »

22 décembre (soir),

a Ma pauvre enfant vient de mourir /... Tel est

le cri aveclequel Jaïre aborde N. S. Jésus-Christ, dans l'épisode évangéliqije dont nous nous occupons.

a On croit voir le malheureux père accablé, les yeux en larmes, la voix navrée, s'effondrer aux pieds du Sauveur. Quelle douleur immense ! Et, pendant ce temps, la mère de la jeune fille, entourée d'amies et de voisines consternées, se lamente auprès de la couche prématurément jonchée de fleurs funèbres. Pauvre enfant !. . . pauvre pâquerette à peine épanouie, déjà fauchée, à tout jamais flétrie, perdue, sans espoir, sans retour. Pauvres parents ! Elle était leur fille unique : en elle, vivait toute la tendresse, tout le charme de leur vie. Dès la première apparition du mal qui devait l'emporter, ils avaient appelé à leur secours

le dévouement des médecins, les ressources de l'art, la vertu des remèdes. Vains efforts! Impuissant désespoir ! L'agonie était venue, violette, hagarde, convulsée. Et, tandis que Jaïre, l'œil sombre, et son épouse, les traits en désordre, demandaient encore : « Est-il possible que Ton meure à cet âge ?... dans ce rayonnement de jeunesse épanouie et de beauté naissante ? » la mort invisible donnait silencieusement le coup final, et ne laissait entre les mains du couple anxieux et agité, qu'un lamentable cadavre ! . . .

« Les données évangéliques, bien que sobres et peu nombreuses, nous permettent cependant de nous faire une idée assez complète du triste événement dont le récit fournit aux jeunes filles un admirable sujet de méditation sur la mort. Remarquez bien les détails qui s'accumulent, comme d'eux-mêmes, autour de ce récit, pour le rendre plus tragique et plus éloquent. Il ne s'agit pas d'un vieillard, d'un infirme, de quelqu'une de ces existences dont la demi-ruine semble préparer la scène finale de la vie et lui enlever son violent caractère de surprise, de coup de théâtre :

c'est une toute jeune fille, une âme grand ouverte à l'espérance de vivre, à la joie d*aimer, à la certitude de l'avenir. Il s'agit moins encore d'un être occupant ici-bas une place insignifiante, jouant quelque rôle effacé, prédestiné aux disparitions qui ne laissent ni vide, ni trace : c'est une fille unique^ c'est le trésor de ses parents; elle vient d'atteindre l'âge auquel on prend sa place dans la vie, elle n'a pas encore touché aux années qui appellent les jeunes gens dans un foyer nouveau. Jamais^ par conséquent, son père et sa mère ne l'ont possédée et ne la posséderont davantage. Il ne s'agit pas non plus d'une de ces natures peu sympathiques, êtres sans attractions et sans charmes, que leur visage dur ou leur cœur sec isole : elle est aimée, elle est aimable. Elle est non seulement la joie de sa maison, mais, au dehors, dans le voisinage, tout le monde l'accueille, lui sourit, est heureux de la connaître. Cette foule émue qui s'agite autour de la maison mortuaire nous en est une preuve. On entend les réflexions qui s'échangent : « Si jeune ! . . • si charmante ! . . . Qui l'eût cru?... qui l'eût dit?... » On voit les visages

consternés, les yeux humides, les regards de pitié, U était difficile de rappeler à la pensée des jeunes filles de l'avenir, sous une forme plus saisissante, cette promptitude, cette brutalité de la mort que rien n'arrête, qui trompe tout, et qui se jette, tous les obstacles bousculés, inattendue, foudroyante, sur la victime qu'il lui plût de désigner.

« Pouvez-vous dire qu'un tel malheur soit aussi extraordinaire qu'il est inopiné et douloureux? Hélas ! des morts semblables arrivent tous les jours, dans les foyers les plus tranquilles. Quelle est l'heure, en effet, où l'on peut assurer que Tétârnel oiseau de proie qui décime l'humanité ne se choisira pas une victime de seize ans ?

€ En vérité, ni l'âge, ni la richesse, ni la vo« lonté de vivre ne peuvent vous mettre à l'abri des coups de la mort. Tout le monde a vu de ces passages terribles de la grande faucheuse qui enlève tout, qui brise les plus doux espoirs, tranche les plus belles destinées, arrache, des bras les plus obstinés, les êtres les plus parfaits, les plus chéris,. laisse dans les cœurs des abîmes béants, des blessures éternellement saignantes...

(( La fille de Jaïre avait douze ans. Quelques semaines auparavant elle faisait les délices de cette multitude confuse où tous étaient plus âgés qu'elle. Si quelqu'un alors lui avait dit : a Croyezvous que vous serez morte la première ?» Elle ne se serait pas même révoltée: elle eût souri et répondu : a Cruel que vous êtes ! On ne moissonne pas répi encore vert, on respecte le pampre que le soleil n'a pas doré..., on laisse aux rosiers les boutons de roses et les jeunes filles à leurs mères !... »

a Quelle erreur ! La mort moissonne en toute saison : elle fait sa récolte dans les sillons qui germent à peine et sur les vignes qui bourgeonnent encore. Les médecins qui luttent contre elle, au nom de la science, sont eux-même mortels ; les mère* qui la maudissent, au nom de l'amour, sont mortelles aussi. Les hommes qui lui jettent l'anathème de toute la force de leur génie ou de leur cœur, sont les premiers à tuer pour vivre, à exterminer pour se défendre euxmêmes!...

« Gardez-vous donc, jeunes filles, de vous pré-

valoir de quoi que ce soit contre la mort. A Theure où Je vous parle, la mort vous regarde, la mort vous compte, comme un berger ses brebis, la mort choisit pour l'épouvantable abattoir. Il en est une, parmi vous, qui s'en ira la première. Laquelle ? Ne dites pas : Ce n'est pas moi î Cela suffirait peut-être pour vous désigner aux coups de ce bourreau qui se joue de tout, et ne souffre pas qu'on lui jette aucun défi...

« Ne comptez pas sur vos rêves d'avenir. Vous qui, les yeux à demi clos, dans les heures oisives et les attitudes nonchalantes, voyez déjà venir à vous la main qui prendra la vôtre, le bras sur lequel vous vous appuierez pour suivre le chemin de vos destinées : ne vous trompez pas, regardez bien ! La méprise est facile, et plus d'une n'a pas vu que la main et le bras du fiancé attendu étaient la main et le bras de la mort, et que cet autel, qui, semblait se dresser au bout de l'avenue, n'était que la pierre d'un sépulcre prématurément ouvert !. . .

« Tenez, cette pensée me trouble, me glace, je ne puis plus vous regarder... Vos frais visages, vos cheveux ondulés, vos yeux brillants de vie,

•;Aié< 1^6 JEflNlS FILLES

VOS lèvres riantes..,, demain.,,! demain, „1 ahl!.*, ah!!!,*, (Le prédicateur semblait, à ce moment, hors de lui. Nous étions palpitantes, consternées),,, îl se pourrait que Totre mère n'ait plus à faire de tout cela qu'une douloureuse élégie, un lamentable souvenir, une énumération coupée de sanglots 1 11 se pourrait que la mort ait choisi tout cela pour trophée, et que vos amies consternées, pleurantes, autour de votre dépouille voilée de blanc et couronnée de roses, redisent le mot toujours répété : a Si jeune !,,, Qui l'aurait prévu !,,.ï>

ft Alors^ plus rien à espérer de cette vie» Ni les larmes ne vous ressusciteront^ ni les cierges ardents ne rallumeront le flambeau éteint de votre TÎe, ni les fleurs dont vous serez couvertes ne feront revivre le printemps de votre jeunesse. C*est fiai» Si chargé de fleurs et de fruits que soit l'arbre qui tombe, il est tombé, il est stérile à tout jamais. La seule pierre du tombeau écrase bien ce qu'elle écrase^ et la vie, et les trésors^ et les terrestres espérances,,,

a C*est fini, Jaïre peut s'écrier en agitant convulsivement ses mains : * Ma fille est morte !..^ i^

Plus rien ici-bas ne pourra la lui rendre. Tout est consommé du côté de la terre. Mais il reste quelqu'un : Dieu demeure. Jésus-Christ attend, sur la route des cimetières, cqux qui ont soif de vie et d'immortalité. Ecoutez sa voix, il dit : Dans la nature, cette jeune tille n'est plus ; pour Thumanité, elle est défunte. Vos yeux terrestres ne la verront plus vivante. Mais pour moi, pour Téternité, il n'en est pas ainsi : cette jeune fille n'est pas morte, elle dort!...

« Tel est, en effet, du côté de la vie future, le second aspect de la mort. Les âmes ne meurent pas. Les consciences survivent avec leurs œuvres.

a Jeunes filles ! jeunes filles ! Vous n'êtes victimes ni du scepticisme des blasés de la vie, ni du cynisme de ceux qui ont abusé de toutes les choses saintes. Vous ne faites pas à votre âme, si délicate etsi vibrante, Tinjure de lui demander les preuves de son existence et ses titres à l'immortalité. Vous ne posez pas, à la foi qui vous décrit les douleurs du châtiment éternel, la question de Job : « As-tu vu de tes yeux les portes des ténèbres?» S'il en est même qui essayent d'ébranler vos croyances aux

réalités de l'au-delà en vous disant que « Nul n'en est jamais revenu », vous êtes assez versées dans la lecture de l'Evangile, pour connaître la réponse du Maître : a Ceux qui ne croient ni la loi, ni les prophètes, ne croiraient pas davantage un fantôme venu des morts. » Donc, vous croyez : vous croyez à l'immortalité, vous croyez à la justice, vous croyez au jugement, vous croyez au châtiment comme vous croyez à la récompense.

ce Mais peut-être votre écueil, à vous, est-il que, croyant à ces choses, vous ne vivez pas assez avec leur image, leur souvenir, leur pensée. Allez donc attendre du brin d'herbe qui, avant d'être l'épi, s'enivre de soleil, murmure sous les caresses delà brise, se dilate auxtièdes effluves du printemps, attendez donc de lui qu'il se préoccupe de l'horrible broiement de la meule, ou de la gloire du pain consacré qu'il sera peut-être un jour ! Ainsi de vous : plus légères, plus gracieuses, plus folâtres que le reste de l'humanité, vous êtes plus inaccessibles au fardeau des graves pensées, aux morsures des soucis éternels. Vous oubliez plus facilement, dans la fièvre de la jeunesse et lé

tourbillon de vos pensées et de vos sentiments, les grandes préoccupations de Pautre vie. Il vous est donc salutaire, à vous surtout, en regardant le cadavre étendu delà fille de Jaïre, d'écouter la parole de Jésus, le cri de la foi : Non ! non ! Elle n'est pas morte !... Elle dort d'un sommeil dont son âme est déjà réveillée, dont sa chair surgira, un jour, pour les siècles sans fin !...

« Et, avec le réveil de Tâme, se fera le réveil de la loi, de la conscience et des œuvres de toute la vie. En face de la loi illuminée des terribles clartés de la justice, la conscience, opprimée durant toute une existence d'insouciance et de plaisirs, prendra, une à une, toutes nos œuvres, et les déférera au tribunal de Dieu. Elle montera les degrés redoutables, tendant au juge, d'une main vengeresse et frémissante, toutes ces années de tiédeur et d'oubli. Elle fera revivre pensées, paroles, affections flétries d'égoïsme, entachées d'intentions mauvaises. Ce réquisitoire implacable se développera devant l'univers consterné, a O Justice! O Justice ! A cette créature que la mort a traînée devant toi, tu avais donné ce cœur, pour

26o LES JEUMBS FILLES

aimer ta perfection infinie; cette âmepour s'élever ^ toi par son intelligence ; ce visage harmoniemc et délicat^ pour faire aimer en elle la vertu ; ces biens, pour secourir tes pauvres ; ce prestige qui résultait de l'ensemble de tes dons, pour imposer ton règne partout où elle passerait . . . Qu'a-t-elle fait de tout cela ? Son cœur a été un foyer d'iniquités, le four ardent pour le mal dont parlent tes prophètes ; son intelligence s'est mise au service de ses rancunes, de ses jalousies, de ses vanités ; Téclat de ses yeux, la fraîcheur de ses joues sont devenus des pièges pour des malheureux qui ont trouvé la damnation en chacun de ses sourires ; les pauvres ont maudit sa dureté, son insensibilité, son orgueil ; partout où elle s'est montrée, cette fille, qui devait faire bénir ton nom, aimer ta main, chercher ta gloire, est apparue comme Tidole qui te faisait la guerre, ô vrai Dieu, élevant Tautel de sa vanité contre les autels de ta gloire, usurpant Tencens d'adoration qui n'est dû qu'à toi, et consolidant sur terre l'empire de ton -éternel ennemi ! . . .

« Alors, devant l'implacable clarté de ces accu-

satîons, répouvante saisira celles qui, leur vie durant, avaient vécu comme si Dieu n'était pas, ne devait pas venir, un jour, demander compte de ce qu'il avait prêté. Elles chercheront — les traits de ce tableau nous sont fournis par les prophètes, — elles chercheront quelque trou dans la terre où s'enfouir de nouveau. Elles crieront: Par où fuir l'Esprit de Dieu ?. . . Où s'abriter contre sa colère?... Impossible de retenir sur soi les pierres renversées des tombes, impossible de se tapir dans l'ombre des sépulcres ouverts, impossible d'échapper à l'aveuglant rayon de justice qui est en même temps un regard perçant, une flèche aiguë, un glaive qui ouvre, qui fouille, qui châtie. Elles crieront : Collines écrasez-nous ! Montagnes effondrez-vous sur notre épouvante ! Mais que pourront les collines et les montagnes humiliées devant Celui qui les fond comme la cire à la flamme de son regard ? « O Justice ! O Justice ! clame Bossuet éperdu, il faut adorer tes saintes et inexorables rigueurs ! » Il faut surtout, pauvres enfants, craindre dès ce monde, pour commencer à temps d'être sages. 11 faut se dire : Quelque éloi-

gné que me paraisse le jour de Teffrayante liquidation, ce jour viendra. Il viendra ! il viendra!! Veniet ! veniet! Alors rien de caché qui ne paraisse, rien de dissimulé qui ne soit tiré au grand jour ; les masques, les vains ornements, les artifices de la vanité tomberont, s'en iront en poussière. Les réalités seules apparaîtront. Tel mendiant-sordide sera vu tout à coup resplendissant de gloire. Telle beauté profane, qui avait caché ses laideurs et ses ignominies, ici-bas, sous le fard de tous les mensonges, sera exposée, aux yeux de tous, dans toute son horreur. « Et ce sera, dit le prophète Isaïe, au lieu des parfums suaves, Pinfection d'une vie mauvaise ; au lieu des rubans, les honteuses chaînes; au lieu de ces cheveux savamment ondulés, rignoble calvitie ; au lieu de cet élégant corsage, un grossier et douloureux cilice. »

« Mettons-nous, par un retour sincère à nos devoirs, à l'abri des menaces d'un avenir qui se présente à nos yeux sous d'aussi désolantes images. Dieu est bon. Il nous effraye pour que nous nous jetions, comme des enfants qui ont peur,

dans le sein maternel de sa miséricorde. Si les vengeances d'une justice que nous pouvons éviter sont épouvantables, le joug qu'il nous offre à la place de ces chaînes, le fardeau qu'il veut nous imposer au lieu de ces fers, est un joug suave, est un fardeau léger. Persuadons-nous bien qu'il y a, en sommq, même ici-bas, beaucoup plus de calme et de consolation dans le sacrifice et la vertu, qu'il n'y a de satisfaction dans la tiédeur ou dans le mal, de telle sorte que Dieu nous impose l'obligation d'acheter les joies éternelles, au prix de ce qui est le plus capable d'assurer notre bonheur, même ici-bas. »

23 décembre (matin).

Le prédicateur a annoncé, pour l'après-dîner d'aujourd'hui et de demain, deux conférences « familières sur des sujets intéressant la vie pratique des jeunes filles.

Sermon sur la. Prièrii:. — « Tout l'épisode évangélique de la fille de Jaïre se rapporte évi-

264 Lt.S JEUNES FILLES

demment à l'importance, à l'éloquence , à Tefficacité merveilleuse de la prière. Voilà un homme que toutes les ressources de la nature et de l'humanité ont trahi. Il a perdu ce à quoi il tenait le plus ici-bas, il Ta perdu sans retour. Il lui reste la ressource suprême , celle qui demeure au-dessus de tous les désespoirs : la prière.

« La prière de Jaïre n'arrive pas seulement dans des circonstances qui marquent clairement son caractère de secours supérieur et divin. Elle se produit dans la forme idéale et parfaite de toute prière : humilité, persévérance et foi. L'humi lité : Jaïre est prince de la Synagogue, et l'Evangile nous le montre prosterné aux pieds de ce Sauveur humble et doux que la Synagogue méprise. L'ardeur et la persévérance : on voit ces deux qualités confondues, dans la pensée de saint Marc, qui nous montre Jaïre « priant beaucoup », avec insistance, avec abondance, avec force, et continuant, malgré ceux qui viennent lui dire: (t N'importune pas le Maître ! Ta fille est morte. » La foi, la confiance, qui n'hésite ni ne doute du

résultat : « Viens, dit ce suppliant admirable. Impose ta main sur son front, afin qu'elle soit sauvée, qu'elle vive ! »

« Enfin, la prière nous apparaît, en cette merveilleuse histoire, avec toute sa divine eflficacité. Elle obtient le plus grand de tous les miracles : la résurrection d'un mort. Personne ne croit à un tel résultat, autour de Jaïre : « Ta fille est morte, laisse le Maître tranquille. » Jésus affirme ce que peut la prière : « Ne crains rien, dit-il à Jaïre, crois seulement. » Et l'événement confirme la promesse du Sauveur, a La jeune fille se leva, se mit à marcher, au milieu de la profonde stupeur de tous ! »

« Toute la raison d'être du chrétien, sa vie, son avenir, ce qu'il espère, ce dont il subsiste, est renfermé dans la prière. Prier, c'est communiquer avec Dieu ; puis, l'état de grâce conservé, entretenu, développé ; les sacrifices endurés pour obéir à Dieu, les travaux accomplis pour lui plaire ; la sainteté, cette union plus parfaite à Lui, le ciel cette éternelle possession de Lui, tout cela n'est ce qu'il est que parce que tout cela est

prière; tout a pour substance ce mystérieux vaet-vient de paroles, d'affections, de pensées ; ce continuel échange de sentiments, de souvenirs ; cette perpétuelle respiration dont Tâme vit, croît et se fortifie, jusqu'à devenir en quelque sorte divine. La prière, telle que nous l'enfermons en des formules, des recueillements et des attitudes religieuses, n'est qu'une forme matérielle, limitée, de cet état universel et continu de la vie, que nous devons, vivre comme Dieu le désire j c'està dire, toujours en Dieu et toujours avec Dieu.

« Jeunes filles, à l'âge où votre cœur s'éveille à des besoins, à des désirs, à des rêves, à des souffrances, que vous ne vous étiez pas connus ; dans l'impuissance où vous êtes de lutter par vousmêmes, contre les événements et môme contre la vie ; au sein des tristesses qui vous envahissent quelquefois, et sur lesquelles nulle puissance icibas n'exerce quelque empire pour consoler ou pour guérir ; devant les menaces de malheurs qui semblent plus inévitables et plus terribles, en raison même de votre faiblesse, de votre inexpérience, de votre condition ici-bas ; pauvres fleurs,

plus délicates poiir plus souffrir ; plus brillantes, pour mieux attirer les regards du malheur; plus sensibles, pour pleurer davantage : c'est à vous qu'il faut révéler les sublimes ressources de la prière, à vous qu'il faut en découvrir les trésors.

« Il est important, pour vous plus que pour personne, de savoir bien prier, d'user avec perfection de cet instrument sacré, de manier, avec tout Tart voulu, cette lyre divine de la prière. Examinons donc de plus près et plus en détail, les sentiments, l'attitude, l'accent, de ce prince de la Synagogue qui fit violence au Ciel et obtint, en faveur de la jeune fille proposée à vos méditations, le miracle suprême.

« Ce qui frappe d'abord, c'est son humilité.

Quelle est, au juste, le grade' de ce dignitaire ? Je ne saurais vous le dire aujourd'hui. Il est appelé « prince de la Synagogue ».I1 occupe une situation élevée dans l'Eglise d'un peuple qui met sa religion au-dessus de tout. Il exerce une haute fonction parmi ces prêtres et ces pharisiens dont la caractéristique est Torgueil. Parmi des gens bouffis de prétention, de vanité, exigeants, impérieux,

intolérants, il professe une autorité, il exerce un commandement. Cet homme, le voilà maintenant dans la prière : il supplie, il s'agenouille, il se prosterne, il confesse son impuissance, il pleure. Devant Phumble et simple Nazaréen, la foule étonnée voit ce spectacle : un prince qui adore et sollicite. N'est-ce pas la réalisation de l'idée de prière telle que la formulait le prophète Isaïe : « Tu t'humilieras, tu parleras le front dans la poussière, ta parole montera de la terre, comme un murmure confus. »

« Cette humilité touche Dieu. Jaïre sera exaucé ! Il ne l'eût pas été sans elle. Un débiteur résiste à un créancier insolent. Un serviteur se révolte contre un maître impoli. Pourquoi voulez-vous que Dieu ne repousse pas un mendiant orgueilleux ? Jeunes filles, cette leçon est pour tous. Voyez cependant s'il ne vous en revient pas une part toute spéciale. Vous entrez dans les temples avec des vêtements qui vous font saluer comme des reines. Vous inclinez devant les autels une tête ornée de rubans et de fleurs ; vous apportez à Dieu un cœur enivré de compliments,

de flatteries ; vous lui découvrez une âme hantée de rêves vaniteux et d'ambitions puériles ; vous élevez vers lui des mains parfumées et des visages trop connus peut-être des miroirs. . . N'est-il pas à craindre que tout cet ensemble de circonstances ne soit une contradiction, un écueil, une ruine, à rhumilité de vos prières ?

« Vous parlerai-je de l'application, de Tîntensite d'attention qu'apporte le malheureux père de notre Evangile, à prier le Sauveur? 11 vient demander la vie de sa fille, de son unique enfant. Il l'attend de Jésus, de ce regard bienveillant, de cette main toute-puissante. Son cœur navré, ses yeux en larmes se tournent vers cette espérance unique, mais totale, de tous les infortunés. Pensez-vous que la foule qui l'environne soit capable de le distraire ? Pouvez-vous supposer que les préoccupations de sa charge puissent, un instant, faire dériver sa pensée vers quelque chose qui ne soit pas sa prière ? Son cœur est pris, son cœur est captif, entre Timmense douleur et l'immense espérance. Là-bas, derrière lui, gît son enfant pâle, inanimée, morte. Ici, devant lui, se

dresse la miséricordieuse toute-puissance de Celui qui s'est déjà proclamé le Dieu des vivants et des morts. Entre ces deux extases, extase de chagrin, extase d'attente émue, non, non, je vous le dis, il n'y a aucune place, en cette âme, pour les préoccupations étrangères.

« Et j'ajoute, pour vous, jeunes filles, que, malgré la légèreté gracieuse de vos âmes, malgré les ailes de libellules qu'une volage nature attacha à toutes vos pensées, l'attention dans la prière peut vous être facile, et, bien plus, doit vous être en quelque sorte naturelle. Si nul n'a des intérêts plus graves à traiter devant Dieu ; si nul ne vient à ce Dieu avec un sens plus exquis de la tendresse et de la beauté dont il est la source infinie, nul ne doit être plus aisément absorbé, plus facilement ravi que vous. Et quand vous dites : « Que voulez-vous ! je ne puis fixer longtemps mon esprit dans la prière ! » Il n'y a qu'à vous répondre : Que ne demandez-vous à Dieu des choses qui vous> intéressent ! que ne vous pénétrez-vous d'avance de ce qu'est Celui auquel vous vous adressez ! Ea d'autres termes : que ne vous intéressez-vous

davantage et aux choses que vous sollicitez et à Celui dont vous les implorez !

a Voici maintenant un des plus admirables aspects de la prière de Jaïre : l'absolue confiance, la foi imperturbable dont elle est inspirée. Au milieu de ce peuple « à la nuque de fer, au front d'airain », qui,àcemoment,ritetse moque de Jaïre et du Sauveur, qui, après trois années de prodigesaccomplis, vomira encore, au pied de la croix, ses blasphèmes d'incrédulité, le prince de la Synagogue, à genoux, à voix haute, proclame son attente inébranlable du plus invraisemblable des miracles. Sa fille est morte. Toutes les ressources humaines, impuissantes, ont échoué devant l'inéluctable puissance du trépas. Son âme est dans une de ces crises où l'effondrement de tous les rêves, la ruine de toutes les tendresses, amènent à douter de tout, à ne plus espérer de rien. -C'est alors que se révèle, en lui, cette foi admirable. Il croit, malgré le vide affreux qui vient de se faire en son cœur. Il croit malgré l'incrédulité de ceux qui l'entourent et lui disent : « N'importune pas le Maître. » Il croit dans la puissance de Jésus : a Ma fille est morte. »

Il s'agit du plus grand miracle à accomplir. Il croit non seulement à la puissance, il croit à la bonté ! Il ne met pas en doute la divine complaisance du Sauveur ; il lui dit : a Viens, impose-lui les mains, elle vivra I » Comment voulez- vous que Jésus, qui ne demande qu'à sécher des larmes et guérir des plaies, ne soit pas touché d'une série d'hommages si profonds, si complets, si émouvants ? Aussi, devant l'opposition qui se produit dans rentourage,il se hâte de rassurer le suppliant : « Sois sans crainte, dit-il, aie seulement la foi ! » a Que vous êtes heureuses, jeunes filles, d'avoir une existence organisée de telle sorte qu'elle repose tout entière sur ceux qui vous aiment, vous protègent, qu'elle dépende d'eux jusqu'en ses moindres détails. Les habitudes de confiance vous deviennent une seconde nature. Et vous n'avez plus, en vos prières, qu'à reporter sur Dieu des sentiments qui sont à la base même de votre vie morale. Mieux que personne, vous savez avec quel dévouement Celui qui peut subvenir à tous vos besoins fait tout abonder autour de vous, puisque vous avez un père. Mieux que

personne, VOUS sentez avec quelle tendresse celle qui veut vous rendre heureuse s'ingénie à le faire, puisque vous avez une mère. Mieux que personne vous êtes formées à cet instinct de la confiance qui s'appuîe, dans le calme et la sécurité, sur vos* soutiens naturels, puisque, en dehors d'eux, vous n'avez rien, vous n'êtes rien, vous ne pouvez rien. Combien donc il doit vous être aisé de vous adresser, avec une confiance ingénue, avec une filiale candeur, à Celui qui est votre père encore plus que votre père terrestre, à sa Providence dont tous les amours de mères procèdent ici-bas, comme des étincelles échappées à un foyer immense î

« La confiance de Jaïre fait sa jpersévérance. Il sait que la toute-puissante bonté de Jésus est au-dessus de tous les obstacles. Aussi il insiste, il abonde, il se répète. Une objection, venue des autres, provoque de sa part une nouvelle prière. D'après Tévangéliste Marc, quand il aborde le Sauveur, sa fille n'est pas encore morte : « elle esta toute extrémité ». C'est pendant qu'il s'achemine avec Jésus vers sa maison, que l'on

Jit^..

vient lui dire : « Cesse de prier, ta fille est morte. » Au lieu de cesser, il reprend avec plus d'obstination. Il ne quittera pas THomme-Dieu, il ne se détachera pas de lui. Il l'accompagne, il l'amène, il le tient. La foule nombreuse qui les escorte et les presse ne réussira point à l'en séparer. On le trouve importun, ennuyeux.

Son opiniâtreté est fâcheuse, « vexante » disent les témoins. Qu'importe ! la prière qui sera entendue est la prière persévérante.

« Est-il vrai, jeunes filles, qu'en votre conduite vous soyez variables comme les plumes livrées au vent ? Il serait étrange qu'on vous eût calomniées en affirmant la chose^ puisque tous les enfants d'Adam en sont là. Et c'est parce que «tout homme est menteur », inconstant, capricieux, que Dieu a pris un double moyen d'assurer notre persévérance dans les rapports qu'il tient à entretenir avec nous. D'une part, il a fait nos besoins multiples et incessants, pour qu'à chaque instant nous fussions obligés de nous tourner vers lui. D'autre part, il nous fait parfois attendre ses dons, pour que le visage de

notre âme demeure plus longtemps orienté vers sa face. Non seulement il n'a pas besoin que nous lui redemandions cent fois la môme faveur ; mais, avant même que nous ayons ouvert la bouche, il sait ce qu'il nous faut. Pourquoi donc aurait-il fait, de la persévérance, une condition essentielle à la concession de ses faveurs et de ses grâces, s'il n'avait voulu nous contraindre à vivre en perpétuelle communication avec lui?

« Aussi pouvez-vous voir que les plus parfaits, ceux qui passent leur vie en prières, sont ceux qui demandent le moins les choses temporelles,. Ils n'ont pas besoin de l'aiguillon des nécessités matérielles pour se porter vers Dieu. Ils savent qu'il leur suffit de s'orienter vers Lui, de chercher son royaume et sa justice, et que le reste leur sera donné par surcroît. Le principal n'est pas de manger, boire et se vêtir, le principal est de prier toujours, de prier sans cesse. Les premiers chrétiens passaient une partie de la nuit à la porte des oratoires, en attendant qu'on ks ouvrît. Nous lisons, dans l'histoire de sainte religieux, que, jusqu'en leur sommeil, leurs

lèvres balbutiaient des oraisons, leur âme étant toujours tournée vers Dieu. Et quand saint Jérôme recommandait la prière à une jeune vierge comme vous, il ne lui suffisait pas de la voir s'agenouiller devant Dieu, à des heures déterminées et en des circonstances spéciales : il voulait que le pieux murmure de sa prière se fît entendre en leur âme durant la nuit, comme le cri monotone des cigales remplit sans interruption les heures ardentes du jour.

« Quand on met en présence, par la pensée, les menaces, les duretés, les hostilités de la vie d'une part, et la faiblesse, la sensibilité de vos âmes d'une autre, ce refrain de la chanson bretonne revient à la mémoire : « Dieu ! que la mer est grande et ma barque petite ! » Que cet Océan amer est vaste, profond, agité de tempêtes! Quels abîmes, quels périls I Que frêles et délicats sont des êtres tels que vous, contraints de le traverser sans naufrage ! Quel pilote assez prudent dirigera votre barque ? Quel soleil assez fidèle versera, sur votre route, la sérénité et la paix de ses rayons? Quelle voix assez forte dominera, au

besoin, le tumulte des flots, les fera taire, les réduira, tout frémissants, à l'impuissance contre vous ? Vous savez le nom de cette sagesse, de cette bonté, de cette toute-puissance. Qu'il vous suffise de vous souvenir que la prière est un triple hommage à cette triple perfection. Bénissez Dieu d'avoir fait que la prière, dont la substance •est la substance même du bonheur éternel, soit ici-bas votre recours suprême, votre consolation, votre salut.

23 décembre (après-midi).

Conférence sur.... les joueurs be flûte. — Je suis une fois de plus étonnée de tout le parti que l'on peut tirer de PEvangile, et des intéressants à-propos qu'il peut fournir aux prédicateurs.

« Avant de faire son miracle, et d'accorder la résurrection de la jeune fille au père éploré, N. S. Jésus-Christ, arrivé à la porte de la maison mortuaire, ayant vu la foule bruyante et les joueurs de flûte, leur dit: « Allez-vous-en! »

« La vie, le monde, sont pleins de ces gens turbulents et de ces joueurs de flûte qui troublent Tâme chrétienne, la charment, l'endorment ou l'excitent, toujours pour la tenir éloignée de Dieu.

« La société brillante et polie qui vous séduit ou vous étourdit par ses paroles venimeuses ou dorées, les entrepreneurs de modes ou de plaisirs mondains qui affolent vos esprits, ou versent dans vos âmes les philtres mortels de la passion, tous ces gens contre lesquels vous ne pouvez vous défendre qu'en fermant vos yeux et bouchant vos oreilles, sont symbolisés par ces joueurs de flûte que le Maître écarte avant de prendre possession de vos âmes. Il est à la porte, il frappe. Mais il n'entrera qu'à une condition, c'est que ses ennemis soient d'abord écartés : « Ayant vu les joueurs de flûte et lafoule agitée, il dit : Retirez-vous!.,. Votre place est dans la maison des morts, de ceux qui sont à jamais condamnés : elle n'est pas ici, car cette jeune fille n'est pas morte, elle n'est qu'endormie !

(c Je veux profiter de cette circonstance toute

emblématique de notre Evangile, pourvous entretenir d'une portion de ceux qui sont capables de faire pénétrer la mort en vous, par les oreilles : beaux parleurs, méchantes langues, causeurs ou écrivains corrompus d'une part. D'autre part, sont les organisateurs de plaisirs, les Joueurs de flûte qui font danser, qui relèvent de leur art perfide et savant les inconvenants ou dangereux spectacles. Vous le voyez, nous aurions là matière à cent discours. Causons aujourd'hui des ruines provoquées par la langue, demain des dangers qui doivent nous mettre en défiance contre certains plaisirs, la danse, le théâtre, les fréquentations mondaines.

<c II y a deux catégories de personnes qui abusent de la parole : celles qui parlent trop et celles qui parlent mal. On pourrait dire encore qu'on pèche de quatre façons par la langue: contre la prudence, contre la vérité, contre la charité, contre l'honnêteté.

« Contre la prudence : il s'agit surtout des gens qui parlent trop. Je ne sais pourquoi les moralistes ont la manie de faire le procès des femmes

28o LES JEUNES FILLES

au sujet de la langue. Un vieux proverbe prétend même que, pour un bon soulier, il fau,t faire rempeigne avec le gosier d'un ivrogne, les coutures avec de la rancune de Juif, la semelle avec une langue de femme, et cela : i" parce que le gosier d'ivrogne ne prend pas Peau ; 2* parce que la ranr cune de Juif ne cède pas; 3' parce qu'une langue de femme... c'estinusable. Le doux saint François de Sales dit lui-même « qu'il faut plus d'oreilles pour les entendre, que de langues pour leur répondre. » Tout cela est vrai, mais tout cela n'est juste qu'à la condition d'ajouter, avec le fabuliste, que, sur ce chapitre, les hommes sont beaucoup plus femmes qu'ils ne l'avouent. C'est des hommes et non des femmes, que le comédien Térence a dit qu'ils sont « pleins de fissures par où s'échappent les secrets ». C'est d'eux que le Saint-Esprit affirme qu'ils ont des langues d'aspic et qu'ils sont tous menteurs. Nous pouvons donc, sans crainte, laisser l'opinion des moralistes, pour nous ranger à l'opinion du Saint-Esprit.

« 11 n'en est pas moins certain que les sages, à quelque sexe qu'ils appartiennent, parlent peu.

Les ailes d'un moulin tournent avec d'autant moins de rapidité qu'il y a plus de grain sous la meule. Quanfl le cerveau est riche, chargé de trésors, la langue en est moins agile. Le seul animal qui ait parlé, dans l'Ecriture Sainte, est une ânesse, l'ânesse de Balaam. Est-ce une façon symbolique de nous donner à entendre que la vivacité des lèvres est en raison inverse des forces de l'intelligence ? Je ne veux pas le rechercher. On disait du plus grand général de notre dernière moitié de siècle: « Il se tait en sept langues », pour dire qu'il s'exprimait en sept idiomes différents. Un jour, une femme d'esprit du XVII"* siècle avait trouvé le moyen d'être présentée à La Fontaine. Elle s'attendait à recueillir de ses lèvres une foule de paroles spirituelles, des sentences à retenir, des traits d'esprit à noter. Le fabuliste demeura muet. Elle essaya de l'amorcer, de le mettre en train, elle s'ingénia à le tourner, à le retourner. Elle ne put rien en obtenir. A la fin, dépitée, furieuse, elle lança cette boutade — digne en somme de tous les aphorismes qu'elle aurait pu tirer de celui qui fit si ingénieusement converser les animaux :

« Je ne savais pas qu'il fût plus difficile défaire parler les gens d'esprit que les bêtes ! »

« Parlez modérément. Il est impossible, dit TEsprit-Saint, de parler beaucoup sans pécher. Nous voyons, par les saints Livres, que lorsque les femmes se mettent à parler, il y a grand danger à ce qu'il arrive quelque mal : Eve parle, et c'est pour séduire son mari. Sara parle : une première fois, pour exprimer un sentiment d'envie (Gen., XVI, 2) ; une seconde fois, pour exciter à la haine (G^n., XVI, 6) ; une troisième fois, pour dire un effronté mensonge fGew., XVI, i5). D'ailleurs', les prophètes se taisent quand les ânesses parlent. Vous gagnerez toujours à vous taire. En effet, ou bien vous avez beaucoup d'esprit, ou bien vous en êtes dépourvues. Si vous en avez beaucoup, on admirera la sobriété avec laquelle vous en usez ; si vous n'en avez point, on pourra supposer que vous en avez, et, tout au moins, on rendra hommage à votre bon sens.

« Gardez-vous encore d'exagérer vos expressions, de ne vouloir exprimer que des sentiments extraordinaires, raconter que des faits prodigieux,

épatants^ comme on dit en argot. Il y a des gens qui trouvent tout « exquis, adorable, divin, délicieux x> ; ils n'ont jamais vu que des miracles. Vraiment il faut que le reste de Thumanité se trouve bien misérable, terre à terre, banal, peu important, pour les supporter !

<( Imitez votre modèle et votre mère, la Vierge Marie. Elle a parlé bien rarement, et, chaque fois qu'elle a ouvert la bouche, elle a comme laissé tomber de ses lèvres virginales quelque perle de vertu. Elle a parlé par humilité, dans la scène de Tlncarnation •, par piété, dans sa visite à Elisabeth ; par charité, aux noces de Cana ; par devoir, au temple, quand elle a retrouvé Jésus. Ce n'est donc point dans ses rapides et édifiantes conversations, que la Justice de Dieu a pu trouver aucune de ces « paroles oiseuses » dont nous aurons tous à rendre compte au tribunal de Dieu, s'il faut en croire l'Evangile.

« Que ceci ne vous soit pas un argument pour garder, mal à propos, le silence. Si c'est un mal de trop parler, c'en est un quelquefois de ne point parler assez. Du reste, leur conscience suffit à

prévenir du tort dans lequel elles se placent devant Dieu, les jeunes filles qui sont maussades^ boudeuses, et se cantonnent parfois dans un silence de huit jours pour une blessure d'amour-propre. « A un autre point de vue, il est peut-être nécessaire d'avertir celles qui, par défaut de courage, laissent quelquefois se perdre des âmes ou des réputations qu'un salutaire avertissement eût sauvées. C'est un bien abominable égoïsme que celui qui ferme la bouche d'une amie, quand un mot d'elle eût été un incomparable bienfait pour celle à qui on l'eût adressé. Et cette lâcheté en présence du devoir fraternel de l'avertissement ou de la correction, est plus commune qu'on ne croit. Il est des gens qui n'hésitent pas à se précipiter à la tête d'un cheval emporté, à se jeter à l'eau pour sauver un noyé, à s'exposer aux balles pour défendre un drapeau, et qui laissent périr l'âme de leur frère, de peur d'encourir sa disgrâce, en lui disant opportunément la vérité. Un véritable ami, a dit une femme célèbre, est celui qui s'expose à nous déplaire cent fois, pour nous servij^ une fois.

« Venons maintenant aux langues qui parlent contre la vérité. Joueurs de flûte qui donnent des notes fausses, offensantes pour les oreilles amies de la sincérité et de la franchise, surtout pour les oreilles de Dieu « qui entend tout » disent les saints Livres, qui est la Vérité même. Ce qui prouve combien le mensonge est laid, c'est qu'il n'est rien dont on ait honte à un égal degré. La confusion suprême consiste à être pris en flagrant délit de tromperie. Cette honte est telle, qu'elle suffit, à elle seule, pour en empêcher plus d'un de tomber dans ce misérable défaut. J'éprouve quelque embarras, en vérité, à vous dire : Jeunes filles, ne mentez jamais. Il me semble que je vous fais une injure, au lieu de vous donner un conseil. Pouvons-nous oublier cependant que le mensonge est le péché des faibles, de ceux qui n'ont, pour se tirer d'embarras, ou se défendre, ou se venger, pas d'autres moyens que ce procédé hypocrite, injuste, cauteleux, cette ténébreuse lâcheté louche, oblique, qui rampe dans l'ombre, qui se masque et abuse de la confiance d'un prochain trop loyal pour soupçonner une telle bas-

sesse et ne pas se laisser tromper ! Laissez pour d'autres âmes, moins courageuses et délicates queles vôtres, toutes ces distinctions : mensonges de nécessité, restrictions mentales et autres expédients qui ajoutent, au tort que l'on a de tromper le prochain, le tort non moins grand de tromper sa propre conscience. Ayez horreur d'induire en erreur, sous quelque forme que ce soit, quelqu'un qui vous fait Thonneur de croire à votre parole. C'est donner la preuve d'un bien petit caractère, que de ne pas avoir le courage de ce qu'on pense, ou de ce qu'on veut, ou de ce que l'on a fait. Autant il est sot de dire à tort et à travers tout ce qu'on a dans l'esprit, autant c'est chose basse et vile, quand on parle, de ne pas oser le faire conformément à sa pensée. On n'est pas digne du nom de chrétien, quand on est possédé de cet esprit de mensonge dont le diable — le plus honteux et le plus dégradé des êtres — est le père, si nous en croyons N. S. Jésus-Christ. C'est pourquoi David demandait à Dieu de ne pas permettre « que la vérité s'éloignât de sa bouche de quelque façon que ce fût » et saint Paul, qui met une sainte fierté

à proclamer et prêcher l'honneur immaculé des disciples de Jésus-Christ, leur dit : a Loin de vous tout mensonge; que chacun parle à son prochain avec vérité, puisque nous sommes tous membres du même corps », dont le chef, qui est le Sauveur, est la Vérité même.

« Le mensonge est de moitié dans tous les crimes qui se commettent, il en constitue toute la partie cachée qui est incontestablement la plus importante. « Cette humeur couarde et ,servile, comme dit Montaigne, de s'aller déguisés et cachés sous un masque, et de n'oser se faire voir tel qu'on est », couvre complaisamment tout ce qui est inavouable et lui permet de subsister. Une jeune fille n'a jamais pu s'engager dans la voie du déshonneur qu'en marchant d'abord sur la vérité. Aristide disait que c'est aux esclaves qu'il appartient de mentir et aux libres de dire la vérité. Nous pouvons mettre aujourd'hui les malhonnêtes gens dans le rôle des esclaves, et les nobles natures dans la catégorie des libres âmes qui ont tous les droits à la franchise. Celui qui est assez dégradé pour mentir, est, par le fait, capable de

toutes les vilenies : la crainte des hommes le déterminant à faire, par son mensonge, injure à la" vérité, à sa conscience et à Dieu, plus rien ne peut désormais le retenir sur la pente du mal, puisqu'il a trouvé le moyen d'échapper aux hommes tout en méprisant Dieu, sa conscience et la vérité ! Cette étroite parenté du mensonge avec tous les vices et toutes les infamies fait que Dieu lui a voué une haine dont rien ne saurait nous donner une idée suffisante. Les menteurs et les hypocrites — l'hypocrisie est le mensonge en action, comme le mensonge est l'hypocrisie en parole — ont été frappés, dans les saints Livres, des foudres les plus sévères. L'Ancien Testament nous apprend que Dieu tient en égale abomination « l'homme sanguinaire et le menteur ». Quant à TEvangile, vous savez quels anathèmes il a lancés contre les hypocrites de toute sorte. Que ceci suffise à vous indiquer à quel point vous devez chérir la vérité, la loyauté, la franchise, la simplicité. N'ayez rien à cacher dans votre vie, afin de n'être point exposées à mentir, et n'ayez point peur de dire : « Oui », quand c'est oui ; « Non »,

quand c'est non : Eit^ est. Non^ non^ comme dit TEvangile. La limpidité de vos paroles sera, devant les hommes, le meilleur témoignage de la limpidité de vos consciences au regard de Dieu. « Un autre mauvais usage de la parole consiste à s'en servir contre la charité. Ceux qui jouent de cette petite flûte aiguë, perçante, delà médisance et de la calomnie, ne sont pas ceux qui captivent le moins Tattention du prochain. Il suffit, dans une réunion mondaine, que quelqu'un annonce le récit d'un petit scandale pour que, aussitôt, toutes les oreilles se dressent. Aussi, il n'est pas douteux que les neuf dixièmes des médisants cesseraient leurs concerts homicides, si on ne les écoutait pas avec un intérêt si soutenu. N'a-t-on pas dit « que la médisance était le plus puissant des liens sociaux et le plus agréable assaisonnement des conversations mondaines » ? De telle sorte que la responsabilité fondamentale, en pareille matière, remonterait à ceux qui écoutent les mauvaises langues, par-dessus ceux-là mêmes qui commettent la médisance. Ce vice constitue, d'ailleurs, une sorte d'exploitation en participa-

tion du même péché : celui qui parle est solidaire du péché qu'il fait commettre à ceux qui écoutent ; ceux qui écoutent sont cause du péché que commet celui qui parle ; et, enfin, les uns et les autres sont responsables de tous les péchés qui se commettent dans la répétition et la divulgation . du mal qu'ils ont propagé les premiers, au détriment du prochain. Des conséquences aussi incalculables font vraiment frémir, quand on songe avec quelle facilité certaines langues tuent, écorchent et dissèquent, dans leur réputation, toutes les personnes qui passent à leur portée. Pour le seul plaisir de raconter une prétendue « bonne » histoire ; pour la vanité de paraître mieux informé que les autres ; pour la puérile satisfaction d'étonner ses auditeurs ; pour Tagrément que Ton trouve à contredire un panégyriste, et aussi, sous l'impulsion de cet étrange sentiment qui nous fait découvrir les défauts des autres avec une joie égale à celle du joueur qui a trouvé enfin les côtés faibles de son adversaire, pour moins encore, on laisse aller une langue qui pique, tranche ou distille un venin mortel.

« Vous qui avez l'esprit plus pénétrant, roreille plus fine et la langue plus agile, fuyez avec plus de soin cette musique et ceux qui en jouent volontiers. Quand vous n'avez pas assez d'autorité pour imposer silence à ceux qui réclament le concours de votre attention, pour déchirer le prochain, efforcez-vous de détourner les coups, de les parer habilement, de les amortir. Un bon vieil abbé, l'abbé Machès, dont il est question dans les Vies des Pères du désert, avait pris l'habitude, toutes les fois qu'il entendait médire, de s'endormir, et la légende ajoute qu'il dormait bruyamment. Il est, d'ailleurs, préférable de froisser un médisant par une parole déplaisante et rude, que de l'aider à tuer à la fois sa conscience et la réputation du prochain. « Le coup de fouety dit le Saint-Esprit, ne cingle que la chair; mais le coup de langue brise les os. » Il vaut mieux évidemment n'avoir pas même à donner des coups de fouet, mais ne serait-ce pas encore un acte de charité que de cingler un médisant, pour sauver à la fois son âme et les os du prochain?

a II est non seulement charitable, mais encore

292 LES JEUNES FILLBS

très prudent et très sage, de fuir les médisants. « Ne' te mêle pas à eux , dit TEsprit-Saint , car nul ne sait les ruines qu'ils produiront des deux côtés. » On peut se faire de très grands ennemis, uniquement pour avoir écouté le mal qui se disait. Les médisants, gens peu délicats en général , attribuent souvent à leurs auditeurs les bruits malveillants qu'ils ont lancés eux-mêmes, et jettent leurs malheureux complaisants dans des histoires quelquefois très pénibles. D'autre part, ceux qui ont refusé d'entendre mal parler de tel ou de tel, ou bien ceux qui passent pour n'écouter jamais ni croire les détracteurs, conquièrent les plus solides et les plus dévouées amitiés. Le Saint-Esprit nous a encore signalé cet avantage : a Celui qui voile les péchés du prochain gagne des cœurs. » C'est, de plus, la preuve d'une âme délicate, de détourner la tête quand ces sangsues qui font métier de sucer toutes les impuretés qui circulent dans la vie des autres, se mettent à dégorger. Enfin, le simple bon sens suffit à nous faire prendre en parfait mépris les appréciations de ceux qui ont l'habitude de mé-

dire du prochain. En effet, tout le monde voit le mal qui existe : le médisant seul Texploite. De telle sorte que si la médisance ne prouve pas nécessairement que le prochain soit en faute, elle montre sûrement que le médisant a une âme mauvaise. Or, quand on a affaire à une âme mauvaise, on ne lui doit aucune créance. Elle trouve, en effet, toujours le moyen de tourner en mal même les meilleures actions. De misérables pharisiens, voyant Jean-Baptiste jeûner, l'accusaient d'être possédé ; voyant, au contraire, Jésus-Christ manger et boire, ils l'accusaient de gloutonnerie. Entre les accusés et les accusateurs, qui était digne de tomber sous le mépris ?

« Terminons. Nous ne dirons qu'un mot des conversations qui offensent les convenances^ l'honnêteté, la prudence. On compare très justement les jeunes filles à des fleurs. Pourquoi quelques-unes de ces fleurs exhalent-elles, dans leurs discours, de nauséabondes odeurs ? Si jamais vous rencontrez, sur votre chemin, de ces bouches grossières auxquelles toutes les plaisanteries malséantes, toutes les malpropres histoires sont bon-

.tj^!h«i

nés, qui les savourent, qui les propagent, qui en font la matière favorite de leurs causeries et le ressort principal de leurs rires, souvenez-vous des avertissements de nos saints Livres : « Les conversations mauvaises corrompent les bonnes mœurs... Le venin des aspics est dans les lèvres inconvenantes, ces gosiers sont des sépulcres ouverts, ils exhalent la peste, et la contagion qu'ils répandent est telle, que Ton ne peut les comparer qu'aux assassins. »

« Honorez, vous-même, par la pureté et la décence de vos discours, la sainte Eucharistie si souvent déposée sur vos lèvres. Que vos chastes paroles soient, dans votre bouche toujours respectée, comme a des fruits d'or en une corbeille d'argent », pour parler le langage des Livres «aints. Vos mères n'auront jamais à rougir de vous, et Dieu vous aimera davantage, puisqu'il est écrit : « Celle qui, ayant aimé la pureté de son cœur, aura toujours gardé la grâce sur ses lèvres, jouira de l'amitié du Roi ! »

23 décembre (soir).

Sur la Confession. — J'ai la tête un peu fatiguée, ce qui m'oblige à résumer davantage.

« Maître, dit Jaïre, ma pauvre enfant est morte. Venez, étendez seulement la main sur elle, elle sera sauvée ! »*

<c Dans le langage des Ecritures) le mot : wwfca, unique, désigne souvent notre âme. N'est-elle pas notre trésor, la seule et unique chose dont nous ayons à nous préoccuper, qu'il nous faille sauver à tout prix !

« Nous venons périodiquement à celui qui représente, au saint tribunal, N. S. Jésus-Christ. Nous lui disons : Mon âme a chancelé sous le poids du péché, elle est tombée, elle est morte. C'est la confession.

* Pour la ressusciter, que faut-il ? Une main étendue ; une main autorisée, consacrée pour l'imposition salutaire. C'est l'absolution.

« Le cœur navré du suppliant, les larmes qui baignent ses yeux, son attitude humble et pros-

ternée, c'est bien Pimage du sentiment qui doit remplir nos âmes, quand nous recourrons au sacrement de pénitence, je veux dire : la contrition.

a Ce n'est pas tout encore. Jésus écarte de cette scène symbolique tous les témoins : non seulement la foule bruyante, mais ses disciples. Quant aux trois Apôtres qu'il amène avec lui, il leur demande de ne parler de rien de ce qui s'est passé. C'est le silence sacramentel, l'inviolable secret sur lequel les lèvres de l'Eglise sont éternellement muettes. Admirable discrétion du Sauveur ! Les voisins, les étrangers, ne connaîtront jamais les causes du malheur qui frappèrent, et humilieraient peut-être, la fille de Jaïre. De même, dans la confession, tout se passera au sein du plus impénétrable mystère, pour ne pas déshonorer le pénitent, afin que, ayant retrouvé son innocence sous la main de Dieu, il revienne, sans honte, dans rassemblée des fidèles.

« Quand nous allons nous confesser, nous sommes en présence, comme Jaïre, non pas d'un homme quelconque, mais de Jésus-Christ luimême. Quelle erreur, déplorable pour ceux qu'elle

écarte du confessionnal, déshonorante pour ceux qu'elle n'empêche point de se confesser, que Terreur qui consiste à ne voir qu'une autorité humaine dans l'autorité qui siège au saint tribunal de la pénitence !

« Ceux qui ne se confessent plu6, parce qu'ils ne croient pas à la juridiction divine, au jugement de Dieu qui s'exerce dans le confessionnal, ont donc oublié les paroles formelles de l'Evangile : « Vos péchés seront remis à ceux auxquels vous les remettrez, ils seront retenus à ceux auxquels vous les'retiendrez !... Ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le Ciel, ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le Ciel... » Et, faute de croire en la parole de N. S. Jésus-Christ, faute de voir, des yeux de la foi, son sang qui coule mystérieusement, sa main crucifiée qui s'étend sur les âmes pendant que le prêtre dit: « Je t'absous ! » ils se privent et du pardon, et de la consolation, et des secours divins que le fils de Dieu a accumulés dans le sacrement de pénitence, comme en un inénarrable trésor.

« Et celles qui se confessent sans esprit de foi,

ne voyant devant elles qu'un conseiller humain, un simple mortel, comment peuvent-elles mettre, " en leur aveu, assez d'humilité, de componction, de sentiment surnaturel, pour que cet aveu mérite le nom religieux et saint de confession sacramentelle ? Où est l«ur cœur brisé, leur âme confuse, leur anéantissement, leur douleur à en mourir d'avoir offensé un Dieu si saint et si bon ? Que signifient, d'ailleurs, leur agenouillement et leur attitude humiliée ? Est-ce que Jaïre, prosterné devant le Sauveur, les yeux mouillés et suppliants, au lieu d'être touchant comme il l'est, ne serait pas ridicule, s'il prenait cette posture devant un médecin ordinaire, un homme faible et mortel, si grande que fût la science de ce dernier, si puissant que fût son art ?

a La main qui absout est la main de Jésus luimême. L'âme qui avoue est une âme qui s'humilie, une âme qui adore.

« Si Jaïre, prince de la Synagogue, s'est prosterné, anéanti, pour revoir sa fille vivante, à quelle humiliation ne devons-nous pas être prêts pour recouvrer la vie de cette immortelle et splendide

créature qui est notre âme, quand nous l'avons fait périr par nos crimes ? Voyez, dans TEvangile, tous les pécheurs qui confessent leurs fautes et implorent cette résurrection, comment ils se présentent, avec quel visage confus, dans quelle humble posture : c'est Tenfant prodigue, tête basse, la voix brisée, qui murmure : « Père ! j*ai péché contre le Ciel et contre vous, traitez-moi comme le dernier de vos serviteurs ! » C'est le publicain, au bas du temple, derrière une colonne, à genoux, se frappant la poitrine, et gémissant : «Ayez pitié d'un pauvre pécheur ! » C'est Madeleine l'orgueilleuse, la superbe, tout à coup effondrée aux pieds du Sauveur, pleurante, navrée, les cheveux épars, n'osant rien dire, n'osant pas même hasarder un regard sur Celui dont elle attend toute miséricorde; c'est Pierre que les flots vont engloutir, qui s'écrie, jusque sur l'abîme entr'ouvert : « Retirez-vous! Maître, retirez-vous, car je ne suis qu'un pécheur ! » Après d'aussi éloquentes scènes, serait-il encore possible, à une âme coupable, de porter, devant le Dieu qui absout, de misérables pensées de vanité ?

3oO LES JEUNES FILLES

« Serait-il possible de dissimuler, d'atténuer ses fautes ? Il est des âmes, surtout dans la catégorie plus timMe, plus timorée des jeunes filles, qui seraient tentées de prendre des détours, de ne révéler qu'à demi, de farder sous de fausses couleurs, ce qu'elles ont à dire. Est-ce que l'élan d'un cœur contrit, l'anéantissement d'un orgueil qui se brise, ne suffisent pas à assurer l'intégrité de l'aveu ?

« Non ! non ! ne vous laissez intimider par aucune considération humaine. Ne craignez rien : vous appelez votre confesseur : « Mon père ! » D'ailleurs, celui qui vous écoute, pécheur comme vous, n'a pas le droit de vous jeter la pierre ; représentant de la miséricorde divine, il commettrait la plus impardonnable, la plus odieuse des prévarications s'il osait vous rejeter, vous mépriser. Nous entendons parfois, nous les confesseurs, les secrets d'âmes si héroïques dans leurs aveux, ou si parfaites dans leur repentir, que nous sommes contraints, nous-mêmes, de nous humilier devant Dieu d'avoir à juger et à absoudre ceux à qui nous n'oserons pas^ même nous comparer, au

LES JEUNES FILLES 3oi

grand jour de la révélation des consciences ! N'hésitez donc pas, oubliez Phomme qui vous entend, et ne songez qu'à jeter généreusement Taveu de vos misères aux pieds du doux Crucifié qui vous écoute, qui vous regarde, dont le sang ruissellera par les voies que vousavez vous-mêmes ouvertes sur vos âmes, dont le regard levé au Ciel semble dire encore la grande prière de la clémence : « Mon Père I pardonnez-leur !. . . »

Les exhortations par lesquelles le prédicateur a terminé son sermon ont été tellement touchantes, que la moitié de son auditoire versait des larmes. Il nous a dit comment les jeunes filles ont, dans leur faiblesse, un motif particulier de recourir à cette protection, à cette force, à ce soutien de la confession. Je n'ai jamais été aussi profondément remuée. Je crois que la divinité du sacrecrement de pénitence s'impose encore plus aux sentiments du cœur humain, avec lesquels il est si admirablement harmonisé, qu'à la raison dont toutes les exigences pourtant sont satisfaites par les enseignements de la théologie sur ce point. Pendant que le prêtre parlait, j'ai été incitée inté-

rieurement à prier pour les protestants qui sont privés de cette divine consolation, et j'ai bien arrêté la résolution de ne jamais laisser s'écouler une quinzaine, sans user de cette admirable ressource créée par la miséricorde du Sauveur.

24 décembre (matin).

Je suis obligée de réduire mes résumés aujourd'hui. Père est plus souffrant. Puis, il faudra se confesser et prier un peu plus, car c'est le dernier jour de la retraite. L'instruction de ce matin a été joliment intéressante.

Sur la Grâce, la volonté et les résolutions a PRENDRE. — « Le saint roi David, en différents textes, assigne un triple rôle à la grâce, qu'il appelle aussi la miséricorde : i* Elle nous prévient, prœveniet te ; 2' Elle nous accompagne : subsequetur me; 3* Elle nous couronne : quicoronat in miser icordiis. Cette suite de bienfaits se présente d'elle-même à l'esprit, quand on étudie rhistoire de la fille de Jaïre.

LES JEUNES FILLES 3o3

« La grâce de sa résurrection accordée par N. S, Jésus-Christ a prévenu sa prière : elle était réduite à l'inaction, muette, ne pouvant pas même implorer le Maître du regard. Cette grâce s'est unie, s'est associée ensuite à sa volonté, à son besoin de vivre, Jésus a pris la jeune fille par la main. Il lui a dit : a Lève-toi ! » Elle, s'est levée, marquant par là cette collaboration de Dieu et de l'homme, dont notre justification est le résultat. Enfin, une fois cette jeune fille ressuscitée, Jésus ne l'a pas abandonnée. Il s'est préoccupé de son avenir. Il a ordonné « qu'on lui donnât à manger». Ainsi, après nous avoir sauvés, mais non sans nous, la miséricorde divine nous invitera au festin éterneL

Le prédicateur a repris les trois phases de l'action de grâce, et a mis en regard les efforts correspondants que doit accomplir notre volonté, pour que la grâce obtienne son effet et produise des fruits de sainteté. Ce qui prouve, en somme, que notre volonté, pour être parfaite, n'a qu'à prendre la grâce pour modèle.

« D'abord, la grâce vient au devant de nous.

Elle est venue au devant de saint Paul, de saint Augustin, de saint Ignace, de tous les grands convertis, qui ont été, en quelque sorte, saisis et enlevés par surprise. L'Esprit-Saint le dit au livre de la Sagesse : « Partout la grâce se présente, sur les places, dans les carrefours, le sourire aux lèvres. » Si elle vient à celui qui détourne la tête, bien plus viendra-t-elle à celui qui Pattend et Taccueille. Il semble que les cœurs de jeunes filles, à peine ouverts aux brises printanières de la vie, soient plus disposés à recevoir ce souffle surnaturel, plus aptes à entendre ces appels de Dieu. A ces invitations intérieures du Maître, la volonté répond par un premier acte : la résolution.

« La grâce ne se contente pas de cette action toute mystique dont Pâme est seule impressionnée. La grâce parle encore et précise ce qu'elle attend de nous, par des événements matériels, des ordres ou des enseignements qui se produisent au dehors. C'est un précepte donné, une exhortation lue ou entendue, un grand malheur qui fond sur nous comme la foudre et nous éclaire sur le néant des choses terrestres, une grave maladie qui vous défi-

LES JEUNES FILLES 3o5

gure et vous guérit à tout jamais de la vanité. Dieu agit ainsi parce qu'il sait combien nous sommes sujets aux illusions, et avec quelle facilité nous avons raison, quand il nous plaît, des inspirations intérieures de notre conscience. Là encore, nous devons prendre modèle sur la grâce, ne pas nous contenter de résolutions tout intérieures, vagues, non définies, non formulées au dehors, non assurées par quelque chose de tangible et d'extérieur. Qu'il ne vous suffise pas de concevoir intérieurement le ferme propos d'être meilleures au lendemain de cette retraite. Déterminez en quoi, précisément, vous serez meilleures. Ecrivez-le. Assignez, chaque jour, quelques instants à Texamen de ce que vous en aurez fait. Signalez à votre confesseur ces résolutions de retraite, afin qu'il puisse à propos, à temps et à contre-temps, vous en faire souvenir, les faire revivre, et par conséquent en assurer l'exécution.

« Cette grâce qui nous prévient présente un troisième caractère, qui nous sert encore d'enseignement et de modèle dans nos résolutions : elle ne se lasse jamais. Elle revient constamment à la

3o6 LES JEUNES FILLES

charge. Il semble que rien ne la rebute. Dieu, avec sa grâce, se conduit à notre égard, comme il veut que nous nous conduisions envers lui, il nous importune. Repoussé, il revient. Nous nous fatiguerons d'être des ingrats, avant qu'il soit fatigué de Yious accabler de ses bienfaits. Ainsi devons-nous faire, avec nos résolutions. Ne nous décourageons pas pour y avoir manqué, et ne les abandonnons pas, sous prétexte que nous leur avons été infidèles. Reprenons-les, chaque jour, à chaque instant. On aime beaucoup à redire le mot de l'Ecriture : « Le juste pèche sept fois par jour. » On néglige trop d'ajouter ce qui suit : « Et, sept fois, il se relève. » C'est en cela précisément qu'il est juste. Pour le reste, en ses sept chutes, il est homme, homo mendax^ l'homme menteur, le pécheur, dont parle le prophète, qui se ment à luimême, que sa faiblesse trahit à chaque instant. Ayez donc, envers vous-même, cette patience qui consiste à se relever après chaque chute, à recommencer toujours à bien faire, sans découragement. Imitez saint François de Sales qui, loin de s'irriter, se parlait à lui-même avec beaucoup de cha-

LES JEUNES FILLES Soj

rite et de douceur : t Allons ! mon pauvre François, se disait-il intérieurement, tu as encore mal fait, tu as bronché. Maintenant il faudra songer à réparer cela, à recommencer, à mieux faire ! » Fragiles comme vous Têtes, ô jeunes filles, portées, par tempérament, à vous échapper si facilement à vous-mêmes, si vous devez, au premier faux pas, dans la voie de la perfection , vous désespérer et retourner en arrière, tout est perdu. Si, au contraire, vous vous faites, de la vertu chrétienne, cette juste idée qu'elle est un perpétuel recommencement de la vie parfaite ici-bas, qu'elle est une continuelle conversion au bien et à Dieu, tout est sauvé ! »

Le prédicateur a développé ensuite sa seconde idée : « La grâce de Di^u ne se contente pas de nous prévenir, elle nous accompagne, elle travaille avec nous, elle est de moitié dans nos bonnes œuvres. Jésus nous prend la main, pour nous faire accomplir le bien, comme il prit la main de la fille de Jaïre. Quelle jeune fille pieuse ne serait pas transportée, de sentir dans sa main la main de Jésus, cette main toute-puissante, cette

3o8 LES JEUNES FILLES

main adorable, cette main si prodigue en bénédictions ! . . •

« Or, quand nous marchons de conserve avec la grâce de Dieu, notre âme est en contact, non seulement avec la main de Jésus, mais avec la substance de Dieu lui-même. La grâce n'est pas autre chose que Dieu se communiquant à nous.

Cessez, ô Jeunes filles, d'envier la fille de Jaïre : avec la grâce divine, vous êtes encore plus privilégiées qu'elle. Mais il faut conserver cette grâce. Et comme la grâce marche toujours, sur ce chemin de la vertu, il faut avancer avec elle, s'attacher à ses directions, sous peine de rester en route et de s'en séparer.

« Voyez ce qui se passe chez Jaïre. Jésus dit à la jeune fille: « Lève-toi ! » Elle se lève. Elle vit. Elle agit. Elle marche. Gardez-vous, quand la grâce vous dit : « Lève-toi ! » de demeurer immobiles, inactives. La grâce n'aime pas les oisifs. Le royaume des cieux souffre violence. L'esprit de Dieu est agissant et veut qu'on agisse avec lui. Vous êtes plus exposées que d'autres, avec vos cœurs tendres et vos âmes sentimentales, à vous

LES JEUNES FILLES Sog

faire illusion et à croire votre devoir accompli quand votre cœur a battu pour Dieu, quand vos lèvres lui ont fait quelques belles prières. La grâce ne se contente point de cela. La grâce, elle, a souffert et travaillé pour vous, a enduré le froid et la pauvreté dans la crèche où nous irons la vénérer demain ; elle est montée, dans la personne de Notre Seigneur, sur le Calvaire ; elle a répandu tout son sang. Croyez-vous que des paroles suffisent maintenant à lui répondre ?

« Nous savons tous ce que valent les belles paroles et les bruyantes protestations. Judas dit à Jésus, au jardin de Gethsémani, une bien douce parole, accompagnée du plus suave des gestes. Et pendant ce temps, il le trahissait. Saint Pierre lui avait adressé la plus vibrante des protestations : « Maître, avait-il dit, alors même que tous les autres vous abandonneraient, moi jamais ! » Et il le renia trois fois. Thomas avait été plus héroïque encore, en ses discours ; il s'était écrié : « Allons, et mourons avec lui ! » Et où était-il,^ cet Apôtre, pendant que Jésus mourait? ,

A Non, ce ne sont pas ceux qui disent: « Sei-

3lO LES JEUNES FILLES

gneur! Seigneur îp qui gagnent le ciel. Ce ne sont pas les jeunes filles qui se contentent de réciter des rosaires, si longs soient-ils ; de chanter des cantiques, si pure et suave que soit leur voix ; qui iront au ciel. Ce sont celles qui font la volonté de Dieu. Les autres, au lîeu de servir Dieu, le déshonorent. On voit leur piété extérieure, et Ton dit : « Voyez, cette jeune fille est dévote. En est-elle moins coquette, moins médisante, moins légère ? A quoi sert donc la dévotion ! » Hélas ! en de pareilles conditions elle sert à aggraver les responsabilités et à rendre plus lourdes les revendications éternelles de la grâce.

«c L'enfer est pavé de bonnes intentions » , disait sainte Thérèse. Les bonnes œuvres seules pavent le ciel.

J'arrive vite au troisième point. « La grâce de Dieu nous couronne. C'est par elle que nous sommes ce que nous sommes. C'est à elle que nous devrons le bonheur futur. Conséquence":

la vanité, l'orgueil, tout amour-propre est une injure à la grâce, une injustice envers Dieu à qui nous ravissons l'honneur qui lui revient. »

LES JEUNES FILLES 3ll

Le prédicateur nous a énuméré toutes les grâces dont les jeunes filles sont comblées... « même, a-t-il dit, la grâce du visage, le charme extérieur x». Il en a conclu, avec raison, que loin d'être plus vaniteuses , nous devons être plus reconnaissantes envers Dieu et partant plus humbles, la reconnaissance n'étant autre chose qu'une forme de l'humilité.

24 décembre (après-midi) ,

Seconbe Conférence sur les joueurs de flûte.

— Le prédicateur a parlé, avec toute l'humour permise à un prédicateur, des bals, théâtres et autres vanités du monde. Je ne vois pas trop ce qu'on peut répondre au principe qu'il a posé : « Chaque fois que vous communiez, vous ratifiez les vœux que vous avez faits le jour de votre première communion et les engagements que Ton prit pour vous au baptême : vous renouvelez votre profession de renoncer au démon, à ses pompes et à ses œuvres.

« Où est le démon? Dans le monde, puisque Jésus a dit : Mon royaume n'est pas de ce monde.

oc Quelles sont les pompes de Satan ? Ce sont évidemment les pompes, c'est-àr-dire le luxe, le faste et les plaisirs bruyants de ce monde qui est son empire.

oc Quelles sont les œuvres du diable ? A coup sûr, les péchés qui se commettent à propos de toutes ces vanités et pour elles.

« Concluez.

« A dire vrai, on peut établir par maint endroit des saints Livres qu'il n'est pas défendu de se réjouir, mais nous devons nous réjouir, disait saint Paul, dans le Seigneur. C'est-à-dire ne prendre que des plaisirs dont Dieu puisse être le protecteur et le témoin. »

Je résume et j'abrège :

oc Le paradis n'est pas fait pour les fous. La sainteté n'a rien à voir avec le carnaval.

« On peut juger la danse à trois points de vue différents : au point de vue philosophique, au point de vue moral, au point de vue de la foi.

« Au point de vue philosophique, leSaint-Ës-

prit a dit juste, quand il Ta appelée : « un vertige, une folie ». Pour bien apprécier ces gens qui ont la passion de tourner en rond et de faire des simagrées en mesure, il n'y a qu'à les regarder en se bouchant les oreilles. Lord Byron compare les valseurs à « deux hannetons enfilés à la môme épingle, autour de laquelle ils tournent, tournent, tournent. » La raison ne pourra jamais s'expliquer que par des motifs peu définissables quel avantage une femme sensée trouve à faire l'exercice d'une cireuse de parquets, aux bras d'un valseur qui n'est pas son mari, ni son frère.

« Au point de vue moral, vous saurez, jeunes filles, à quoi vous en tenir, quand vous aurez vous-mêmes de grandes filles à surveiller. En attendant, laissez-moi vous rappeler la parole de Job : « Les enfants des hommes aiment à sauter, pour se réjouir, au son des tambourins. Et, tandis qu'ils se livrent aux transports de leur joie, ils descendent en enfer. » Le texte original ne dit pas précisément « descendent », mais: « glissent et tombent tout à coup». De fait, quoique l'on ne commette pas nécessairement un péché mortel,

pour danser, le diable, qui bat la mesure, sait bien où il veut conduire les danseurs. Ces parquets cirés, sur lesquels on glisse facilement, sont l'image fidèle du terrain glissant sur lequel on s'agite et qui est incliné du côté de l'abîme. C'est pourquoi, lorsque saint François de Sales permettait à une de ses Philotées d'aller à des bals (où l'on ne valsait pas), il lui faisait une série de recommandations que je vous conseille fort de lire dans Y Introduction à la Vie dévote,

oc Enfin, au point de vue de la foi, j'ose à peine vous dire ce que deviennent les danses !

« La foi, dans tout chrétien, voit un membre de Jésus- Christ, nourri de sa chair, ennobli de son sang. De quel œil peut-elle regarder ce chrétien, cette chrétienne, minauder et pirouetter en pleines pompes du diable ?

« La foi, dans tout chrétien, voit un pécheur repentant, un pénitent, bien plus : un cœur qui porte le deuil de Jésus innocent crucifié pour ses péchés. Que peut penser la foi, en voyant ces chrétiennes s'amuser comme des folles et se pré ter, en même temps, à l'amusement de toute sorte de pervertis ? »

LES JEUNES FILLES 3l5

Au sujet des théâtres, le prédicateur nous a dit que nous ne devions y aller que lorsque nos parents nous y obligeaient.

Il nous a répété un assez joli mot, de Gavarni, à propos des fêtes ce charité : « La charité est un plaisir dont il faut savoir se priver. »

Enfin, il a terminé par un superbe tableau de l'humanité qui descend en enfer, couronnée de roses, dansant, ivre à demi, en une vaste farandole, tandis que les amis de N. S. Jésus-Christ, bafoués, pénitents, gravissent, la joie dans Pâme, le sentier âpre et rocailleux du Paradis.

Ce soir, nous aurons un sermon sur l'Eucharistie, à propos de Tordre donné par Jésus aux parents de la jeune ressuscitée : « Et il ordonna de lui donner à manger. »

24 décembre (soir).

Père va mal. Je suis navrée. J'ai à peine la force d'écrire quelques lignes du sermon de ce soir : « O Eucharistie, pain des anges, froment des

3l6 LES JEUNES FILLES

vierges, Dieu caclié, tu es raliment des cœurs avides et purs. Toi seule peux calmer la faim et la soif des âmes de vingt ans. Toi seule peux f offrir comme un objet assez divin et assez doux, au besoin d'aimer, aux flotsde tendresse qui débordent de nos cœurs. En toi, et non ailleurs, en toi seulement est TAmi, l'Aimé, le Divin, l'Attendu, l'Adoré!... »

Oh ! Je l'ai demandé avec tant de fei-veur, j'y ai mis tant d'amour et d'instances, que, j'en suis sûre. Père ne mourra pas sans avoir communié !

3i décembre iS..

Mon bon Oncle,

Je ne sais comment j'ai la force de tracer les lignes que je vous écris, et que mes larmes effacent à mesure. Mon pauvre père, mon bon cher père, si affectueux, si dévoué, si tendre... hélas !..

LES JEUNES FILLES SlJ

hélas* ! !... il n'est plus, il est mort, Dieu Ta pris... J'avais bien fait ma retraite. Quoiqu'il fût plus mal, nous nous préparions cependant à passer le moins tristement possible la fête de Noël. Nous lui donnions du courage. Maman, Edouard et moi, nous Tembrassions souvent, en lui disant toute sorte de petits mots affectueux et tendres. Il me regardait d*une façon qui me mettait le cœur à l'envers. Puis, il est mort!., vous savez commeift, presque subitement. Mais ce à quoi je ne puis penser sans être étouffée par des sanglots, des sanglots dans lesquels il entre presque autant de joie, de triste joie que de douleur, c'est qu'il a eu le temps de se reconnaître, de m'appeler, d'attendre qu'on m'ait trouvée, de me dire, à moi, et à personne autre, pas même à Maman qui était là, depuis le commencement, qu'il voulait un prêtre ! Et puis, il a communié I... Mon bon Oncle, vous qui êtes maintenant mon père, il faut que je le dise encore : au moment où le prêtre allait déposer la sainte hostie sur ses lèvres, nous étions tous autour de lui, à genoux, étouffant nos sanglots, brisés de douleur ; il m'a regardée, il m'a

3l8 LES JEUNES FILLES

souri ^ il a balbutié quelque chose que je n'ai pas compris, puis il a communié . . • Ensuite il m'a fait signe d'approcher, il m'a mis la main sur la tête... je tremblai comme une feuille, je n'osais parler de peur d'éclater... il m'a mis la main sur la tête et il est mort !...

Mon pauvre père ! mon bon père ! Son âme est sauvée. Nous nous retrouverons au Ciel. Je suis navrée de l'avoir perdu, mais je ne puis dire quelle infinie douceur j'éprouve à penser qu'il est au ciel, qu'il nous bénit de là-haut, qu'il nous attend, et que moi, sa pauvre enfant désolée, qu'il aimait tant, je suis peut-être pour quelque chose dans le bonheur dont il jouit maintenant. Ah! mon Oncle ! mon Oncle ! Quand je l'ai vu étendu sur son lit, le visage froid, les mains jointes et et raidies, je ne puis dire quel désespoir me secouait de la tête aux pieds, en songeant que c'était fini. .., fini!. . . Et puis, je pensais, il est mort converti, il a communié ! . . . et alors c'était, en moi, comme si de la glace ou du rocher se fondait, se liquéfiait en larmes intarissables, mais presque douces , presque consolées à mesure

LES JEUHES FILLES

qu'elles coulaient. Quel malheur et quelle consolation toutâ la fois! Je ne sais pas comment je ne suis pas encore morte de toutes les émotions de ces jours passés.

Maintenant mon parti est pris. Vous connaissez ma détermination. J'espère, avec la grâce de Dieu, ne pas en revenir. J'attendrai que ma mère, que mon frère n'aient plus besoin de moi, et puis j'irai où la volonté de Dieu, je crois, m'appelle,

J'aime mieux vivre avec le souvenir de mon père chéri, qu'avec le monde. Jamais je ne pourrai m'abriter, ici-bas, sous un toit aussi calme, aussi honnête, aussi doux, que celui sous lequel Dieu m'a fait la grâce de voir le jour. Je ne veux changer que pour trouver mieux. Il n'y a qu'un asile qui soit plus divin que le sein d'une famille semblable à celle où je suis née, dans laquelle j'ai tant aimé et tant pleuré : c'est un sanctuaire. Vous m'aiderez à le choisir. Vous me direz même si Dieu ne me demande pas encore quelque sacrifice sur ce point. J'ai le cœur à la fois si brisé et si douloureusement heureux, que je ne veux plus rien de ma propre volonté. Je ferai ce que Dieu

320 Lh;S JEUNES FILLES

voudra. Il est trop bon, sa tendresse de père apparaît trop, même dans les épreuves qu'il nous envoie, pour que je songe un seul instant à suivre une autre bon plaisir que le sien. Que sa sainte volonté soit faite! Et vous, mon bon Oncle, aidez-moi, de vos lumières et de votre cœur, à Taccomplir!

TABLE ALPHABÉTIQ.UE

Page 1