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ont rhabitude de se regarder au miroir, ceux qui sont laids corrigeassent ce désavantage par leur vertu, et que ceux qui ont de la beauté se gardassent d'en ternir le cliarme par des vices. De même, il est convenable qu'une jeune fille, toutes les fois qu'elle tient un miroir dans ses mains, se dise en elle-même, quand elle est laide : a Que sera-ce donc, si, en outre, j'ai mauvais caractère ou peu de vertu ! » Et, quand elle est belle : « Que serace donc si je suis sage ! » Car il est plus honorable pour une femme d'être, malgré sa laideur, aimée à cause de son caractère, que si c'était à cause de sa beauté.
« Des robes et des parures du plus grand prix avaient été envoyées aux filles de Lysandre par le tyran de Sicile. Mais Lysandre ne les accepta pas : a Ces présents, dit-il, rendraient mes filles laides au lieu de les embellir. » J'appelle parure, disait Cratès, tout ce qui embellit, et la vraie parure d'une femme c'est ce qui la rend plus décente. Or, c'est là ce que ne sauraient produire ni l'or, ni les émeraudes, ni la pourpre, mais bien une
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LES JEUNES FILLES l85
tenue dont Tensemble donne à la femme un air de noblesse, de dignité, de pudeur. »
C'est signé : Plutarque.
3o novembre.
Nombreuse réunion, cette après-midi, chez Madeleine Herr. Comme les mamans étaient très absorbées à causer chiffons, le côté des jeunes filles en a profité pour aborder un sujet grave : les jeunes gens. Ça été une averse d'apophthegmes, de sentences, de pensées profondes, de boutades et autres réflexions philosophiques.
Rose Thé a ouvert le feu : a Ces gaillards-là, je voudrais bien en être. Ce qu'ils peuvent s'en donner !... Ah ! être libre ! ! !...
« — Mince ! a fait Madeleine, voilà maintenant Rose qui ne se trouve pas assez libre !
a — Parfaitement ! ma petite. Avec nos jupons en fourreau de parapluie, nous ne pouvons pas même marcher à notre aise. Heureusement, le
l86 LES JEUNES FILLH.S
costume cycliste devient à la mode, et bientôt nous pourrons allonger le compas.
a — Ce sera toujours un petit commencement, a malignement observé Julie Désel.
« — Le fait est que, en leur qualité d'hommes, les jeunes gens se sont réservé tous les avantages.
« — Pas du tout, c'est nous qui les leur avons donnés.
« — Ah ! bien, par exemple !
« — Certainement, mon bijou. Tiens, depuis qu'ils ne veulent plus danser, c'est inouï ce que le plus bête, le plus fat, le plus moulin à platitudes, rencontre de succès, aussitôt qu'il daigne se dévouer à nous prendre la taille et à nous prêter son épaule pour le plus petit galop.
« — Le fait est qu'ils n'ont jamais été aussi disputés que depuis qu'ils ne se marient plus.-
a — De telle sorte qu'ils nous méprisent.
« — Ils se moquent de nous.
a — C'est eux maintenant qui tiennent la dragée haute.
< — Avouons qu'il y a des jeunes filles qui ont joliment gâté le métier.
a — Avec cela, tous vauriens. On sent toujours qu'ils cherchent par où commencer à mal parler ou à mal faire
« — Ma chère, ils sont tellement livrés à euxmêmes ! . . .
« — Alors les jeunes gens sont comme les melons : Pour être tout à fait bons^ ils doivent mûrir sous cloches ?
« — Si tu savais ce que je m'en méfie.
« — Moi, ce sont ceux qui ont trop d'esprit qui me font peur.
c — Eh bien ! mon poulet, si tu en as trouvé un qui ait trop d'esprit, tu as une fière chance l
« — Jamais on ne les a vus avec des airs aussi cocos, des pieds plus bêtes, des mains...
« — Des mains ! des mains ! I qui n'ont pas demandé la tienne...
« — Moi, pour savoir ce qu'ils veulent, je fais moins attention à ce qu'ils disent qu'à la façon dont ils regardent.
« — Il est certain que, pour les aimer, il faut ne pas les connaître.
« — Tout le contraire de nous autres, alors !
l88 LES JEOKES FILLES
« — Et ce qu'ils sont cyniques quand ils s'y mettent. L'autre jour, j'entendais le petit Zède qui disait: a Nous sommes les malins : nous achetons Taffection qui se vendj nous trahissons celle qui se donne. >> Et tous ses amis s'esclaffaient avec lui ; il paraît que c'était d'un comique K,,
« — Et d'un profond !...
a — ^ Pourquoi sommes-nous si bêtes? t> a conclu Rose Thé !
Je ne sais pas, mais il me semble que mon frère Pierre vaut mieux que cela* Il faut dire qu'il ne court pas les fêtes et les salons, et que ses travaux lui prennent à peu près tout le temps qu'il ne donne pas à sa famille. Peut-être est-ce en faveur de ceux qui lui ressemblent qu'il faudrait interpréter, dans un autre sens et sans ironie, la phrase de tout à l'heure: <tPour les aimer, il faut ne pas les connaître. » Sous ce rapport, il en est d'eux comme de nous: plus la marchandise s'est trouvée à l'étalage, ou en circulation, plus elle est défraîchie-
/•' décembre.
J'extrais de ma lecture spirituelle quelques textes qui s'y trouvent cités :
« Aïe grand soin de la réputation. » (Saint Paul.)
« Il faut se garder du mal, pour soi ; de la réputation de mal faire, pour le prochain. » (Saint Augustin.)
« Faisons le bien non seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes. » (Saint PauL)
« Mes Frères, préoccupez-vous de tout ce qui peut vous faire un bon renom. » (Saint Paul.)
« La réputation est une enseigne qui fait connaître où loge la vertu.» (Saint François de Sales.)
2 décembre.
Je suis encore tout émue de ce qui s*est passé ce soir. Père qui ne me paraît pas bien du tout, était dans son fauteuil à rêver. La nuit venait, et je ne sais pourquoi une tristesse à vous tuer
tgÔ LES JEUKES FILLKS
envahissait de plus en plus sa chambre» Je le regardais avec des larraes aux yeux, en pensant ; « Il est si bon, et nous ne prions jamais enisemblet,.. Ce serait si doux de me mettre à genoux, à côté de lui, et de réciter, en y pensant bien, le N^tre Père qui êtes aux deux. Il nous a donné tout son cœur, tous ses affectueux regards, tous les jours de sa vie laborieuse, tous ses sages conseils; il n'y a que son âme qui n*est pas avec la nôtre. Cette région profonde et inaccessible de la pensée, ou réside la foi, nous est étrangère: nous ne savons pas ce qui s'y passe, chezluij et il est à croire que, par là, nous nous trouvons séparés, dans Timpossibilité de communier l'un à l'autre.,. ï» Je pensais à tout cela quand îl s'est subitement retourné veis moi, etj voyant comme je le regardais, îl a tressailli. Il s'est mis à me regarder à son tour , sans parler. Je pleurais. Je me suis rapprochée de lui, je me suis mise à genoux près de son fauteuil. Il a attiré ma tête vers sa poitrine. * Ma pauvre enfant, tuas un secret pour ton père*.. » il me baisait au front et sur les cheveux. J'étais
LES JSUNBS FILLES I9I
de plus en plus troublée, énervée, je sanglotais. « Ma petite chérie, tu sais comme ton bon père t'aime, tu es une enflant sage, pourquoi me caches-tu quelque cbose?.«. dis?... 9 Je le sentais ému lui-même. Mon risage était tout mouillé de larmes. J'ai levé la tête, nous nous sommes regardés dans les yeux : il me semble que nous ne nous étions jamais vus ù profond, j'ai senti que j'étais encore plus sa fille que je ne le croyais. Alors, en me recommandant mentalement à la Sainte Vierge, je me suis risquée : « Père... mon petit papa.. . j'aurais voulu faire mes prières avec toi. » Il a souri : il m'a semblé que son œil était humide. A ce moment, la porte s'est ouverte, je me suis vivement relevée: la femme de chambre apportait les lampes, puis on est entré. Je crois que Père est plus près de Dieu que je ne pensais.
3 décembre.
Je ne sais pas ce qui est arrivé à Rose Thé, mais sa mère est venue aujounfhui toute en
iga LES JEUNES FILLES
larmes. Elle a causé longtemps avec Maman^ Elle disait, en mangeant son mouchoir et ea sanglotant: a Ma chère, le déshonneur L-. y pensez-vous!.,, et puis, par-dessus le marché, le ridicule L,. on nous bafoue encore plus qu'on ne nous méprise.., » Quand elle a été partie, j'ai questionné Maman, Il paraît que Rose Thé est rayée du monde des gens convenables : on ne la reverra plus. Et Maman m'a fait un sermon sur rindépendance : a Ces jeunes filles qui ne savent pas écouter, ni obéir, ni être soumises, ça ne vaut rien et ça marche à tout ce qu'on peut imaginer de pire... Est-ce que vous savez seulement, pauvres enfants j pourquoi on vous défend ceci ou cela? Si vous vous figurez être plus malignes que ceux qui ont charge de vous diriger, vous courez follement à votre ruine*.- Et puis, quand un malheur est arrivé, quand la réputation est perdue à tout jamais, alors on se lamente, on se désespère et c'est trop tard. Vois-tu, retiens bien ceci ; Quand tu seras une maman de mon âge, si tu as des filles, tu jugeras les choses exactement comme je le s juge. Par conséquent, ce que Ton
te conseille ou ce que l'on te défend, c'est ce que tu te conseillerais et te défendrais à toi-même, situ avais, avec tes dix-sept ans d'âge, cinquante ans de raison, et de Tamour maternel en plus. Cette pauvre mère Thé ne se mourrait pas de chagrin à cette heure, si elle s'était un peu plus préoccupée de l'insoumission de sa fille, la première fois qu'elle a désobéi. En vérité, quel intérêt avons-nous à contrarier nos filles pour le seul plaisir de les contrarier? Il faudrait que tu sois bien ingrate pour supposer un instant que j'éprouve de la satisfaction à te refuser quelque liberté ou quelque plaisir. Alors, si je te fais de la peine à contre-cœur, c'est qu'il y a de fortes raisons de te faire de la peine. » Il faut que le malheur arrivé à Rose Thé soit bien grand, pour que Maman ait pu me parler si vivement, à moi qui ne demande qu'à suivre ses moindres volontés.
4 décembre.
Il paraît que j'ai mauvais caractère. J'ai inspiré de l'antipathie à 'certaines de mes amies, j'en ai
blessé d'autres, et je ne suis pas endurante du tout. En vérité, quand je descends au fond de moi-même, je sens que je suis susceptible, jalouse, rancunière, vindicative, moqueuse, et que Tamour-propre est, pour ainsi dire, le système nerveux de mon âme. J^e suis vexée quand on me contredit ; je me sens mortifiée au delà de ce qui est juste, quand on me néglige, quand on ne fait pas assez attention à moi ; si quelqu'un est injuste à mon égard, je me sens bouillir en dedans ; toutes les fois que j*ai un démêlé avec une compagne, il m'est impossibk de soupçonner que je pourrais bien avoir tort, si peu que ce soit; les leçons les plus opportunes qui nie sont données, je commence par m'en irriter, comme si c'étaient des injures ^ je suis ombrageuse ; je n'aime pas qu'on soit mieux que moi, qu'on attire l'attention à mes dépens quand je suis là ; il me faut tout de tous : l'affection, l'admiration, les prévenances; je suis le centre du monde, et le rang de huitième merveille du monde me conviendrait à peine, puisque il y en aurait encore sept autres avant moi; j'ai des amies à l'égard
desquelles je me suis sentie refroidir, parce que on les louangeait devant moi et qu'on ayait oublié de m'en demander la permission ou de commencer par moi ; je n'ai aucune disposition à oublier une injure — ça, par exemple, c'est mon fort : — si je me laissais aller, je n'aurais pas de plus vif plaisir que de souper d'une bonne vengeance bien froide, bien ferme, bien épicée; je rendrais avec usure ; je ferais payer les intérêts à cent pour un ; j'ai des tendances à la bouderie : pour adresser la parole à une amie qui m'a vexée, je suis obligée de faire des efforts surhumains. On dit que le Léthé, le fleuve de l'oubli, est composé d'eaux stagnantes ; s'il y a un fleuve de Foubli des injures, ce doit être un fleuve d'huile de ricin ou de foie de morue. Que j'ai donc de peine à l'avaler! Il faut dire que, lorsque je suis revenue , c'est pour tout de bon. Mais, en attendant...! Et puis, je suis toujours à railler les autres ; c'est plus fort que moi, c'est comme un démon qui me possède : je m'en confesse, je prends des résolutions, et puis je recommence. Je suis cependant tout ce qu'il y a de plus mor-
196 LES JEUNES l'[LLES
tifiée quand j'ai rencontré plus maligne que moi et que la galerie s'amuse à mes dépens. Une autre particularité que j'ai découverte en moi : j'ai un si grand amour-proprej j'en suis tellement la proiej que la vanité seule suffit à m'électriser, à m'élever au-dessus de moi-mêmej comme aussi à m'aplatir^ jusqu'à la stupidité. Ainsi, dès que je me sens écoutée j admirée, aussitôt que je fais rire, me voilà à mon aise, j'ai de Tentraîn, les facéties m'arrivent à flots pressés, au point de me croire éblouissante d'esprit. Aussitôt, au contraire, que je me trouve parmi des gens qui me sont supérieurs ou qui ne m'écoutent pas, me voilà démontée, timide, je ne trouve plus rien ; si je trouve quelque chose, ça rate invariablement, etj tout à coup, me voilà d'un bête et d'un insignifiant à m'écœurer moi-même: j'ai trop d'aplomb ou je perds l'équilibre, pas de milieu! Je vais écrire tout cela au vieil Oncle pour qu'il me donne quelques conseils.
5 décembre.
Au moment où je venais d'envoyer ma lettre à rOncle, j'en ai reçue une de lui.
Ma chère Enfant,
Je reçois à l'instant une lettre de ta mère, dans laquelle elle me raconte le malheureux scandale par lequel une de tes amies vient de déshonorer sa famille. Je pense qu'en l'appellant « une de tes amies », elle a voulu parler de cette jeune fille comme étant au nombre de celles que ta situation et ton âge t'obligeaient, en quelque sorte, à fréquenter : une de ces personnes que l'on voit, parce que les parents sont dans la nécessité d'avoir des rapports mutuels. Néanmoins, j'ai frémi à l'idée que le terme était peutêtre exact, et que tu avais pu être Vamie d'une semblable créature. Réponds-moi vite que non, pour me rassurer.
Avec ton bon petit cœur, je suis sûr que tu as la plus haute et, par conséquent, la plus juste idée
de Tamitié et des véritables amies. Rien n'est doux, rien n'est touchant, rien n'est précieux, autant que l'amitié. Les anciens, les modernes, les auteurs sacrés et les auteurs profanes ont entassé, sur cette question, assez d'aphorîsmes élogieux pour en faire un gros volume. L'amitié— la vraie, — c'est le mariage des âmes, on pourrait la définir: Deux âmes en une seule.
Il en résulte que deux amies finissent toujours par se ressembler moralement, à supposer qu'elles n'aient pas commencé parla. Si, en effet, tu ne mets pas tes pensées et tes sentiments en commun avec ton amie, tu ne l'aimes pas. Si elle ne partage pas d'une façon générale tes manières de voir, tes sympathies et tes antipathies^ elle ne t'aime pas. Vous lie tarderez pas à vous refroidir l'une pour l'autre, et, si vous avez été amies un instant, par erreur, aussitôt l'erreur découverte, vous vous séparerez naturellement. Et il y en aura eu, comme dans toutes les illusions, pour un déjeuner de soleil.
L'amitié ne confond pas seulement les pensées de deux âmes, elle harmonise encore les volontés
et les goûts. On écoute, de la part d'une amie, ce que Ton ne se laisserait dire par personne. On Taccepte toujours un peu de confiance. On «e garde bien de le répéter, si l'amie a demandé le secret. A toutes ses oraisons le cœur répond : Ameriy encore plus que la bouche. Bienveillance, sympathie, confidences échangées, apport en commun de tout ce qui se cache dans les replis du cœur, ligué offensive et défensive, fidélité, toutes ces belles choses sont les éléments inestimables dont la mixture forme ce composé diyin de l'amitié.
Je m'en voudrais de ne pas te citer sur ce sujet un peu de Lacordaire, qui en a parlé divinement : « L'amitié est le plus parfait des sentiments de l'homine, parce qu'il en est le plus libre, le plus pur et le plus profond... Son aliment est une convenance immatérielle entre deux âmes, une ressemblance mystérieuse entre l'invisible beauté de l'une et de l'autre, beauté que les sens peuvent apercevoir dans les révélations de la physionomie, mais que l'épanchement d'une confiance qui s'accroît par elle-même manifeste plus sû-
rement encore, jusqu'à ce qu'enfin la lumière se fasse sans ombre et sans limites^ et que l'amitîé devienne la possession réciproque de deux pensées, de deux vouloirs, de deux vertus, de deux existences libres de se séparer toujours et ne se séparant jamais. »
Cette identité d'âme que Pamitié suppose ou crée chez les véritables amiea, constitue précisément rimmense danger des liaisons contractées à la légère. Si Ton a pu formuler avec vérité le fameux proverbe : « Dis moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es », à combien plus forte raison pourrait-on dire : t Dis moi qui tu aimes, je te dirai ce que tu deviendras. »
Au reste, indépendamment de ce caractère sacro-saint qui fait la grande et belle amitié, — chose rare, chose unique, chose quasi-divine, — il n'est pas douteux que îes jeunes filles qui se fréquentent sont toujours quelque peu amies ^ et participent, en conséquence, dans la mesure où elles confondent leurs âmes, des douceurs, des avantages et des périls de Tamitié, Plus que toutes les autres personnes, les jeunes filles sont aptes à
se réunir ensemble, je dirai presque se coaliser, et parce qu'elles ont le cœur plus enclin à aimer, et parce que le monde et la vie semblent les rapprocher davantage. Elles sont séparées par de véritables abîmes — je parle en général, — des hommes d'abord, des femmes mariées ensuite.
D'autre part, elles ont plus de facilités d'entretenir le doux commerce qui unit les âmes. Les gens mariés ont le cœur occupé par ces sentiments exclusifs dont l'ensemble constitue ce que l'on a pu appeler : Pégoïsme à deux. Les jeunes gens ont leurs passions et leurs occupations qui enlèvent également à leur cœur une partie de ses loisirs. En matière d'amitié, il y a, entre les jeunes gens çt les jeunes filles, la différence qui existe entre les papillons et les fleurs : les papillons sont trop vagabonds pour demeurer longtemps voisins les uns des autres ; les fleurs, au contraire, condamnées, par leur nature même, à demeurer fixées à la terre qui les produisit, restent ensemble, mêlant leur arôme, s'inclinant aux mêmes souffles, toujours proches les unes des autres, toujours unies, toujours sœurs. Il y a, en outre, moins de variété
entre elles qu'entre les jeunes gens — je parle d'une façon générale ; — elles se ressemblent davantage moralement; elles causent plus volontiers ensemble ; elles se fréquentent plus assidûment. Plus innocentes, elles sont moins dispersées par la poursuite des plaisirs du dehors ; leur éducation uniforme, leurs goûts semblables, leur vocation à peu près identique, font surgir entre elles des conformités toutes prêtes pour servir de base à Tamitié. J'ajouterai que leur pureté d'âme, incomparablement supérieure, les rend beaucoup plus aptes à cette innocente com^ munauté de vie morale qui naît de l'inclination des âmes et qui n'a pas de plus grand ennemi que l'appétit des sens. En somme, on pourrait affirmer, je crois, que, sauf les exceptions causées accidentellement par les petites passions, surtout par la jalousie et la vanité, les jeunes filles naissent amies les unes des autres.
Où veux-je en venir, ma chère enfant ? A ceci : rien n'est dangereux, pour une jeune fille, comme mal choisir ses amies et n'être pas extrêmement prudente et délicate en ses fféquenta-
LES JEUNES FILLES 2o3
tions de jeune fille à jeune fille. Si une amie devient la confidente de ton cœur, la pourvoyeuse de tes pensées, l'inspiratrice de ta volonté; si, d'autre part, il est à peu près impossible qu'une compagne que tu fréquentes ne soit pas à quelque degré ton amie, il est également impossible que ton niveau moral ne subisse pas rinfluence de l'élévation ou de l'infériorité de celles auxquelles, sans t'en douter parfois, tu auras livré ton âme. Tu partageras leurs qualités et leurs défauts, tu seras gagnée par la contagion de leurs vices ou de leurs vertus, et — voilà. surtout ce qui me fait trembler — c'est avec une mauvaise amie que tu perdras cette angélique insouciance du mal, cette divine ignorance en laquelle consiste pour les trois quarts, sinon pour la totalité, la sainteté des jeunes filles.
Il y a deux sortes de dangers : les visibles et les cachés; ceux que l'on connaît, ceux que l'on ne soupçonne pas. Les premiers nous effrayent, nous terrifient quelquefois. Les seconds ne nous émeuvent guère. Or, le plus redoutable des dangers n'est-il pas celui que l'on ignore? Ne
faut-il pas le craindre beaucoup plus que le plus terrible des périls prévus ? Evidemment. Contre un danger connu, on prend ses précautions.
Contre un péril dissimulé, que peut-on faire? Après avoir tenu tête à toute une tribu d'Arabes et l'avoir mise en fuite, le lion s'en va tomber dans une fosse masquée par des feuilles, et il est pris comme une simple gazelle. Aussi, ne crois pas qu'il suffise à une jeune fille prudente de se mettre en garde seulement contre les hommes, ou contre les personnes qui sont évidemment de mauvaise et dangereuse compagnie. Il y a quelqu'un de beaucoup plus à craindre que ceuxlà: c'est la « bonne amie » qui est, en même temps, indélicate ou perverse.
Voilà celle qui, malgré toi et parfois à ton insu, te fera, à elle seule, plus de mal que tout l'enfer réuni. J'aimerais mieux te voir en présence du diable lui-même, hideux et cornu, qu'en la compagnie de la perfide créature qui va t'inoculer le mal d'autant plus sûrement que tu seras la première à lui livrer la place. Je m'imagine quelquefois que Satan, désireux de perdre le monde,
arrive du fond de Tenfer, soufBant la fumée et le feu, calciné horriblement, défiguré par les laideurs de sa conscience, convulsé, déformé, par les contorsions éternelles de son supplice, exhalant une insupportable odeur de soufre et de roussi. Il s'arrête dans le vestibule de cette terre, rencontre un miroir, se dit : a Laid à ce point, jamais je ne serais accepté ! » Alors il se débarbouille, quitte ses cornes, dépose son masque, cache sa queue, rogne ses griffes, se peigne, se grime, se farde, se teint, se parfume, s'habille en homme, en femme, en artiste, en journaliste, en romancier, en actrice, en danseuse, et même en hoMiête jeune tille, puis, tantôt un chapeau de soirée à la main et un sourire aux lèvres, tantôt en robe décolletée, tantôt en tenue de ville, avec des airs engageants et des paroles d'autant plus habiles qu'elles n'en ont pas Tair, tantôt en tenue de campagne ou de maison, il ramasse en foule les pauvres âmes qui ne se seraient jamais laissées prendre si elles avaient seulement soupçonné à qui elles avaient affaire. Est-il naturel qu'il agisse de la sorte ? Hé ! certainement. Celui
qui veut prendre les petits oiseaux à la glu ne commence pas par les effaroucher et les mettre en fuite.
Aie donc des amies, fais-toî aimer le plus que tu pourras de tes compagnes, mais choisis bien celles que tu fréquenteras.
Je te ferai une recommandation encore : les fréquentations tirent leur existence, leur charme et aussi leur danger, de la conversation. La parole est le trait qui va directement à Pâme, C'est par la causerie que les âmes prennent contact et s'épanchent les unes dans les autres. La parole est encore une liqueur: elle peut avoir toutes les qualités des liquides que nous connaissons dans l'ordre matériel. Il y en a de corrosifs, de suaves, d'enivrants, il en est qui tachent, qui dégoûtent ; les uns sont anodins, d'autres excitants, d'autres encore narcotiques ou stupéfiants. Il dépend de nous de ne pas les boire ou de ne pas nous en laisser éclabousser. Il ne dépend pas de nous, quand nous les ayons bus ou reçus sur notre visage ou nos habits, de ne pas en subir les effets. Ainsi de la parole. Il est certains dis-
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cours qui brûlent, d'autres qui charment ou qui exaspèrent, ou qui écœurent, ou qui tachent, ou qui corrompent ; ils produisent ces résultats par eux-mêmes, malgré nous : nous n'avons, à leur égard, que la liberté de ne pas les admettre, de leur fermer nos oreilles. Dès que nous les avons entendus, nous en subissons Teffet. Il y a certains mots qui se sont plantés dans des âmes comme des flèches, et leur ont fait la blessure dont elles ne se sont jamais guéries. C'est pourquoi, je t'en supplie, essaie de deviner les amies qui sont capables de conversations inconvenantes, n'attends pas que le poison soit versé, car, une fois versé, il n'est plus à boire; détourne un entretien aussitôt qu'il te semble prendre une direction dangereuse ; on peut se garer d'une arme à feu qu'on sait chargée; mais on ne saurait en arrêter la balle, une fois le coup parti. Toi-même, dans tes causeries, dans ta tenue, sois telle que personne n'ose aborder certains sujets avec toi ; c'est encore là le moyen de préservation le plus sûr et le plus pratique qui soit en ton pouvoir. Mon sermon est fini. Il faut que les jeunes
sachent pardonner aux vieux quand ils sont ennuyeux et longs. Ils ne peuvent plus être utiles à ceux qu'ils aiment, qu'à ce prix. D'ailleurs, tu as un moyen de te venger : réponds à mes interminables homélies par d'interminables prières pour ton oncle qui te chérit de toute la force de ■son vieux cœur délabré.
6 décembre.
De Grand'Mère :
« Qui a cessé de jouir de la supériorité de son amie a cessé de l'aimer.
« Le courage qu'on a eu, fait souvent la meilleure partie de celui qu'on a.
« Un atome peut blesser. Dieu seul peut guérir.
« On pourrait appliquer aux conversations des gens du monde le proverbe persan : J'entends le bruit de la meule, mais je ne vois pas la farine.
« Si on me demandait comment je comprends à mon usage le bonheur céleste, je répondrais: Le ciel, c'est aimer en paix. »
7 décembre.
Et voilà comment ça se passe : Le père et la mère de Jeanne Kas avaient déclaré qu'ils ne se sépareraient pas de leur fille. Ils ne devaient consentir à la marier qu'avec un homme établi, tranquille, sédentaire, enraciné, un notaire ou un pharmacien. Ils avaient déclaré qu'ils aimaient mieux lui mettre une pierre au cou que de la donner à un instable, ou à un aventurier, ou à quelqu'un que son état oblige aux déplacements et aux voyages. On lui faisait des scènes toutes les fois qu'elle trouvait un officier comme il faut. Bref, il leur fallait une moule paisible, attachée à leur rocher avec autant de solidité qu'ils le sont eux-mêmes. Nous venons d'apprendre ses fiançailles avec un explorateur !
Encore de Grand*Mère :
« Les mariages de convenance sont parfois ceux dans lesquels les époux se conviennent le moins.
« Une chanson anglaise commence par ces
mots : L'amour frappe à la porte. Il y frappe moins souvent qu'il ne la trouve ouverte.
« La vie n'a pas assez de biens pour nous dédommager de l'oubli d'un seul devoir. »
1 8 décembre.
Quelle joie, aujourd'hui, quelle immense joie ! Je m'étais promis de commencer une neuvaine à l'Immaculée Conception, pour la conversion de Père. Je me' préparais à partir pour l'église avec Adèle, Maman étant souffrante. Je me mets, tandis que j'attendais, à regarder Père, en pensant : « Bonne Vierge, m'exaucerez-vous?. . .» Et je rêvais aux changements heureux de notre existence si Père devenait un bon chrétien. Tout à coup il a rencontré mon regard. Il a comme tressailli, et moi j'ai été un peu gênée. Alors il m'a pris la main, m'a tapé sur la joue et m'a dit d'un air très sérieux : « Je vois que tu as envie que je t'accompagne. Je vais avec toi ! » J'ai été suffoquée. Quel bonheur ! quel bonheur ! Je sais bien
que c'est loin d*être tout ; mais j'ai compris, à ce résultat inattendu, que le Sainte Vierge allait m'exaucer. Bonne Sainte Vierge, bonne Sainte Vierge, écoutez-moi ! je vous en supplie 1 Je vais bien faire ma neuvaine. Convertissez Père! Si vous m'accordez cela, je ferai tout ce que vous voudrez, tout..., jusqu'à entrer au couvent ... : cependant, je ne suis pas bien sûre d'avoir la vocation.
g décembre.
De Bourdaloue :
« On dit communément, et on araison de le dire : L'ami de tout le monde n'est Tamî de personne. Il y a, en effet, des gens de ce caractère : ils vous aperçoivent, ils viennent à vous avec un visage ouvert, vous tendent les bras, vous saluent, vous embrassent, vous font les plus belles offres de service. Mais, enfin, après mille protestations d'amitié, ils vous quittent et demandent, au premier qu'ils rencontrent , comment vous vous appelez, et qui vous êtes.
212 LUS JEUKËS FILLES
« Rien de plus fragile que les amitiés hiijnaines. Il faut des années pour les former, il ne faut qu'un moment pour les rompre. Encore s'il était facile de les renouer : mais^ souvent, ce qu*un moment a détruit^ des siècles ne le rétabliraient pas. Les amitiés chrétiennes sont beaucoup plus fermes et plus durables : pourquoi ? Parce que le christianisme nous rend beaucoup plus patients, plus désintéressés, plus humbles, et, par conséquent, beaucoup moins vifs et moins sensibles sur tout ce qui fait les ruptures et les divisions.
« La plupart des hommes sont beaucoup plus vifs dans leurs haines que dans leurs amitiés, »
jo décembre.
La lettre de l'Oncle m'a tellement intéressée, que j*ai fait ce matin ma méditation sur Tamitié. J'étais tournée au sombre, j'avais du jaune d'œuf dans la cervelle, aussi ai-je vu tous les mauvais côtés de Tamitié humaine, et tout ce qui peut arriver de mauvais, par le fait de Tamitié : épouser
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les querelles, les intérêts injustes, les mauvaises causes de ses amies ; se mettre avec elles quand elles ont tort, et les aider à se venger ou à mal faire ; être indulgente à leurs passions, complaisante pour ce qu'elles accomplissent de mal, favoriser même, sous prétexte d'amitié, les désordres auxquels elles peuvent se livrer ; les aimer d'une façon trop tendre et trop sensuelle ; penser à elles au point d'être absorbée, en raffoler au point d'avoir de ridicules accès de jalousie ; s'en éprendre jusqu'à être malheureuse de ne pas les avoir continuellement avec soi ; trop les embrasser et avec trop de passion. On nous disait, au couvent, que cela pouvait être un péché grave, à cause des conséquences que ces amitiés peuvent avoir, des impressions qu'elles font sur l'esprit et sur le cœur, des sentiments qu'elles produisent. Je ne comprends pas bien tout cela , mais l'insistance que l'on mettait à défendre les amitiés dites « particulières » prouve bien que la question n'est pas sans avoir des côtés sérieux. La Mère Sainte- Colombe disait : « Les jeunes filles se partagent en deux catégories : celles qui aiment trop, celles
qui n'aiment pas assez. Si vous me demandez quelles sont les plus condamnables, je vous répondrai : Je n'en sais rien! Les premières sont aussi dangereuses que les secondes sont odieuses. » J*ai pris la résolution de donner tous les matins, en m'éveillant, mon cœur à Dieu , pour qu'il m'apprenne et m'aide à aimer assez et comme il faut.
II décembre.
Ce cher Oncle est infatigable. Encore une longue lettre !
Ma chère Petite,
Est-ce toi qui as envoyé cette attaque de rhumatisme à ton vieux Mentor, pour le forcer à garder la chambre, et lui faire ainsi des loisirs qui lui permettent de répondre tranquillement à tes gentilles lettres ? Tu vas me réconcilier avec mes douleurs, si elles tournent à ton avantage. Je suis un vieux débris, et l'état de mes membres a bien
peu d'importance en soi : une journée de plus de «ouflfrances ou de bien-être, qu'est-ce que cela fait, quand on sait que l'heure du repos éternel, ce repos dans lequel tout s'endort ou s'effondre, est sur le point de sonner ? Il n'y a plus qu'une chose qui intéresse : faire encore un peu de bien autour de soi, et, quand il s'agit de faire du bien à une bonne petite âme chérie comme la tienne, alors cette chose n'intéresse pas seulement, elle passionne, même les pauvres vieux perclus comme moi!
Non, tu n'as pas aussi mauvais caractère que tu le dis, et, si la description était vraie, ma petite nièce ne serait pas du tout la charmante enfant pour laquelle je me seni tant d'estime et de tendresse. Je dois te dire cependant qu'il est un point sur lequel tu ne te trompes pas : tu es moqueuse, tu railles volontiers ton prochain... et ta prochaine. C'est un gros défaut, cela. T'en étais-tu douté ? Les railleurs sont des orgueilleux, ils manquent à la charité, ils font du mal, ils se suscitent gratuitement des ennemis, ils s'attirent des rebuffades parfois très pénibles et très morti-
fiantes, ils jouent à leurs dépens de petites comédies donttout le bénéfice (quand il y a bénéfice) est pour la galerie qu'ils amusent quelquefois* Le caractère railleur est un des plus mauvais caractères que Ton puisse imaginer.
En général, rien n'indique mieux un fond mauvais, égoïste^ sec et ingrat, comme la tendance au sarcasme et à la moquerie. Après Tavoir fait prédire par le prophète David * et par Jéréniie % Notre Seigneur Jésus-Christ a permis que la raillerie jouât un rôle très considérable dans sa Passion ^ une de ses plus grandes douleurs fut certainement d'être bafoué comme il Ta été. On reconnaît l'action du démon dans le luxe et le raffinemeni des avanies dont notre divin Maître a été Tobjet : la dérision dont on Taccable est appuyée par des soufflets et des coups de poing qui révèlent le mauvais sentiment dont elle procède*
Ceux qui nous apparaissent, dans les Ecritures, avec ce caractère moqueur, sont de mauvaises
^ Pa. xxxiv» 16. ■ Thrcn,^ in, 4.
gens ou font de mauvaises actions. Telles la femme de Tobie et la femme de Job ; tels les ennemis des Apôtres *. Le livre de la Sagesse nous montre les méchants passant toute leur vie à tourner les justes en ridicule! Il semble même que, entre les moqueurs et les moqués, Dieu prenne parti pour ces derniers, sans autre but que de montrer sa répugnance pour la raillerie. Job, en effet, dit : « Celui qui est bafoué par ses amis, comme moi, invoquera Dieu et il en sera écouté ". » Et ce n'est pas sans un secret dessein, que dans la langue des Prover^e^ de Salomon, livre inspiré comme tu le sais, le Saint-Esprit désigne les railleurs par un mot qui signifie également : pécheur, méchant, criminel, vicieux, homme de pestilence. Ce ne sont pas les philosophes et les raisonneurs, ce sont les railleurs qui ont causé ici-bas les plus grands dommages à TEglise.
Toute la force de Celse, de Luther, de Voltaire, et des cent autres qui scandalisent aujourd'hui les âmes dans les journaux, dans les voitures publi-
* Act., Il, 15. * Job, xii^ 4.
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ques, dans les chambrées, aux tables d'hôte et ailleurs encore, a résidé et réside dans la malfaisante influence de la raillerie. Bien des inimitiés, que rien ne semblait faire prévoir, ont été engendrées, contre toute raison, par la moquerie ; ce qui a fait dire au Saint-Esprit : ce Chasse le railleur, et, avec lui, s'en iront les disputes et cesseront les querelles et les outrages ». Ce qui nous donne le droit de conclure qu'un pareil élément de discorde appartient essentiellement à l'empire « divisé contre lui-même », qui est l'empire de Satan.
De fait, la raillerie est bien souvent une cruauté. Je suis sûr que, si tu te rendais bien compte de la peine que tu peux faire à ton prochain en le bafouant, ton bon petit cœur ne pourrait pas s'accommoder de ce genre d'esprit, si mortifiant parfois pour les autres. Quand la mort ne suffit pas, dans l'esprit des bourreaux, à torturer assez leurs victimes, ils ajoutent la dérision au supplice. Ceux qui ont tué Notre-Seigneur Jésus-Christ nous l'ont bien fait voir. Les Juifs, dans une de leurs plus admirables supplications vers Dieu, n'ont pas négligé ce côté douloureux de la mo-
querie endurée, et ils Tont mise avec les grands outrages subis et propres à émouvoir la pitié de TEternel : « Seigneur, les païens sont venus, ils ont souillé ton saint temple, ils ont livré les cadavres de tes serviteurs aux oiseaux du ciel..., ils ont répandu notre sang comme l'eau..., nous sommes devenus Topprobre de nos voisins, un sujet de moquerie et de risée pour tous ceux qui nous environnent.* » Le fait est que Ton souffre moins de voir des gens irrités ou indignés contre soi, que de se sentir l'objet de plaisanteries humiliantes. Je ne sais pas si le ridicule tue aussi souvent que Ton veut bien le dire, je suis convaincu qu'il blesse toujours, et très vivement, ceux qui se voient ridiculisés. Une simple injure frappe et tombe comme une pierre qui n'a pas de force de pénétration. La même injure, aiguisée en bon mot, et soutenue sur les ailes légères de la facétie, porte plus loin, entre dans la plaie et y demeure. Je parle sans figure : la raillerie, grâce aux drôleries spirituelles qui l'accompagnent, est plus remar-
* Ps. CLXXVIII, 4.
quée, mieux retenue et .plus souvent répétée par ceux qui l'ont entendue. D'autre part, il y a souvent dans la raillerie un certain art, un tour piquant, qui lui donne un caractère de méchanceté voulue et réfléchie. En réjouissant ceux qui Tentendent ou qui la lisent, une épîgramme les associe à l'injure qu'elle fait, et souvent à l'injustice qu'elle contient. Je parle d'injustice, car il n'est pas besoin de plaisanterie et d'esprit factice, là où un blâme est justifié par la vérité des faits. Je connais plus d'un caractère capable d'endurer patiemment un outrage et qui bondirait de se sentir bafoué. Fais un petit retour sur toi-même et tu verras si tu n'es pas de ceux-là.
Il y a quelque chose de plus humiliant que faire pitié, c'est faire rire de soi.
Le bon Dieu, qui s'efforce tant qu'il peut de nous terrroriser par les descriptions de l'enfer afin que nous n'y tombions pas; n'a pas manqué de signaler aux pécheurs ce raffinement delà raillerie, dans le châtiment qui leur est réservé. « Tu boiras ton calice, est-il dit en Ezéchiel, et tu
seras un objet de dérision et de moquerie. * » Ailleurs, c'est la Justice de Dieu elle-même qui dit aux méchants : « A votre mort, je rirai et je i^ous bafouerai . * »
Il serait étonnant que cette même Justice de Dieu laissât tranquilles ceux qui se font un jouet de leur prochain. Aussi, apprenons-nous, encore parles Saintes Ecritures, que les moqueurs sont loin d*être épargnés. Ils sont punis de deux manières : d'abord, ils ne se corrigent pas de leurs défauts, ils restent les mêmes, ils n'apprennent rien, aveuglés qu'ils sont par leur propre orgueil; ensuite, ils subissent les châtiments positifs de Celui qui a pris le prochain sous sa protection, et s'est réservé, comme un privilège, la vengeance de tous les opprimés, quelle que soit la nature de l'oppression subie.
« Ne vous moquez pas des autres, s'écrie le prophète Isaïe, de peur que vos liens ne se resserrent ^ », c'est-à-dire que vos propres défauts ne s'accentuent davantage, ou que vos péchés, ces
* Ezcch., XXIII, 32. • Prov., i, 26^
3 Is., XXVIII, 22.
liens de la conscience n'augmentent et ne se fortifient. « Celui qui raille, dit le livre des ProverbeSy n'écoute pas les réprimandes. * » Il n'en profite pas. Il répond aux conseils par des plaisanteries, il oppose le rire aux plus sages conseils, il déconcerte, par le sarcasme, cette chose si douce et si grave :1a charité, le zèle. Le même livre saint dit encore : « Le moqueur cherche la sagesse et ne la trouve pas ^ ». Les grelots sont les attributs de la folie et des fous : certains rires sonnent comme les grelots, à tout propos, à n'en plus finir. La tendance à se moquer du prochain ne vient pas de ce que le prochain est ridicule, mais de ce que Ton est moqueur. Quand on s'abandonne à son tempérament |de moqueur, on finit par se moquer de tout. Quand on se moque de tout, on ne respecte plus rien. Quand on ne resplus rien, on ne profite de rien. Voilà, ma chère Enfant, une argumentation qui me semble serrée at sans réplique.
En dehors de ce grave inconvénient, inhérent à
» Prov., XIII, I. » Prov., xiv, 2.
la nature même de la moquerie, Dieu se charge encore de cliâtiertout spécialement les moqueurs incorrigibles, afin que les autres, ceux qui veulent se corriger, profitent des leçons ainsi données, en réformant leur caractère. Je ne te rappelerai pas 'histoire des enfants dévorés par des ours, pour avoir bafoué le prophète Elisée, ni de Michol condamnée à je ne sais plus quelle peine, pour avoir ri de son époux David qui dansait devant TArche. Tu pourrais me répondre que ces châtiments on frappé, non pas la raillerie en elle-même, mais la raillerie qui s'attaque à de vénérables personnages et à de saintes actions. J'aime mieux te citer tout simplement quelques paroles assez claires de nos saints Livres, qui se rapportent aux railleurs quels qu'ils soient : « Des jugements sont prêts pour les moqueurs, disent les Proverbes^ et des coups de marteau pour le corps des insensés * . . . Tout railleur est en abomination à Dieu, qui se moquera aussi des moqueurs ",,. Malheur à toi qui bafoues, s'écrie le prophète Isaïe, est-ce que tu ne
* Prov., XIV, 29. * Ed., III, 32, 34.
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seras pas bafoué à son tour?... Quand tu auras cessé, par lassitude, de mépriser, ton tour viendra *.»
La punition des railleurs commence dès ce monde : ils ne sont pas aimés. « De tous les sots métiers, écrit un certain poète nommé Villefré, railler est le plus sot : on y perd vingt amis pour placer un bon mot. » Si les railleurs ont réellement de Tesprit, on a trop senti leurs morsures, on les craint trop, pour avoir de Taffection à leur égard et ne pas les fuir comme la peste. Si leurs moqueries sont plates et sans portée, elles suffisent néanmoins à révéler la sécheresse de leur âme, la méchanceté de leur caractère et il n'en faut pas davantage pour tuer la confiance et décourager les cœurs. On a une égale horreur des araignées qui ont du venin et de celles qui n'en ont pas .
Je nedis pas que toute plaisanterie soit interdite. Il existe une vertu dont le nom est peu connu, que saint Thomas appelle TEutrapélie et par laquelle nous faisons ce qui dépend de nous