LE FESTIN DE LA NAISSANCE
L'adoption d'un nom. — La druidesse. — La diaconesse. — Cérémonies de la reconnaissance des enfants par leurs familles chez les Gaulois. — Son des
enfants repoussés par leurs pères. — Les enfants de l'Église.
Le premier jour du mois de mai de l'année iii de notre ère, un grand mouvement se faisait dans le petit bourg de Dunarbec, effacé aujourd'hui de la carte de France, mais situé alors sur la lisière de la vaste foret des Carnutes, qui couvrait plus du tiers du Pays Chartrain. Cette forêt profonde était, comme on le sait, le dernier asile du druidisme expirant sous les édits des empereurs romains, mais plus encore sous les efforts des saints apôtres dont le dévouement et les exemples implantaient ehaque jour davantage dans les Gaules la divine religion de Jésus- Christ.
Toutefois, cette contrée conservait encore généralement dans
LES Jl.l SES FRANi US leur pureté primitive les dogmes du druidisme el Les mœurs gauloises. Ce n'esl pas qu'on n\ rencontrât, d'espace en espace, la maison spacieuse et commode d'un de ces Galio-Romains qui, a la longue, avaient adopté les mœurs e1 la religion de leurs conquérants; plus rarement, on y voyait un petil temple rustique, surmonté du signe de La rédemption cl desservi par quelques prêtres austères; car le jour de l;i conversion complète des Gaules n'avait pas lui encore, el Les progrès de la religion civilisatrice \ étaient lents et presque insensibles.
Aussi, parmi la foule nombreuse qui encombrait la place de Dunarbec, le I" mai de l'an ii'i. on n'eût pas vu peut-être un homme revêtu de la chlamyde ou de la penula, tandis qu'au contraire les chapes brunes, les sayes gauloises et les exomides, modest< - vêtements des serfs, s'y montraient en grand nombre.
Tout à coup un cri s'élève : « Tbucla! voici la divine ïbucla! » Et la foule s'ouvre devant elle et s'incline respectueusement. C'est la fille des druides, la prêtresse inspirée de Tbeuth. la vierge aimée de Taranis, qui lui révèle l'avenir.
Elle s'avance majestueusement. Un bandeau de verveine nouvelle ceint son front ; sa tunique de lin, blanche comme la neige, redouble autour d'elle ses chastes plis, en laissant les bras à découvert; elle marche chaussée de simples sandales de bois. Elle entre chez le Vergobreith.
A sa suite pénétrèrent, pêle-mêle, les habitants du bourg.
Entrons avec eux et jetons un coup d'œil sur l'intérieur de l'habitation gauloise.
C'est une grande hutte en forme de ruche et divisée en plusieurs compartiments. La salle de réunion, vaste quadrilatère pris dans le milieu de L'habitation, n'a pour siège que des madriers grossiers, assujettis le long des murs-, le jour, ils servent de bancs, la nui! de lits. Des cornes d'urus, trophées de chasse des ancêtres de Cédric . des crânes humains . entourés de cercles d'argent, trophées de guerre, où l'on boira tout à l'heure la cervoise et
l'hydromel; désarmes de toutes sortes, angons, matards, gaisds, spaths, arcs et (lèches, sont suspendus aux murs: des nattes de jagliaux, tressées par les femmes de Pontoise. tapissent la terre nue ainsi que les murs formés de palissades enduites de bauge, lue odeur pénétrante de viandes rôties, parmi lesquelles se distingue celle de porc, remplit la salle. Occupés à la cuisine dans une pièce voisine, des esclaves vont et viennent et traversent continuellement la salle de réunion. 11 y aura banquet aujourd'hui chez le chef gaulois.
C'est que la neuvième nuit va se lever depuis que deux (ils jumeaux lui sont nés; selon l'usage, il va les voir tout à l'heure pour la première fois, au moment de leur donner un nom choisi par sa famille.
Ce moment solennel est précédé par le festin; on s'assied en rond sur les nattes, et les plats de terre cuite ou de cuivre étamé, chargés de mets grossiers, sont apportés; chacun dépèce les viandes avec les doigts, les plus civilisés se servent du skramasax. espèce de poignard long, récemment emprunté aux Franks. Le festin se termine au milieu des chansons. Mais avant que l'assemblée se répare, il faut nommer les enfants. Un silence sévère règne tout à coup dans cette hutte tout à l'heure si bruyante. Le chef s'assied sur un siège plus élevé que les autres, Tbucla prend place à ses côtés, près du foyer où flambe un feu clair, a Apportez les héritiers du Vergobreith, » dit-elle.
Brune-IIilde, leur mère, paraît alors, soutenant sur une large épée un enfant qu'elle dépose aux pieds de son époux... « Mon seigneur et maître, dit-elle en s' agenouillant devant lui, voici l'aîné de votre maison, le tils de votre servante; jetez, je vous prie, sur lui un regard paternel. » Cédric examine attentivement l'enfant nu déposé à ses pieds; il s'assure qu'il n'est atteint d'aucune imperfection, que ses membres sont droits et bien formés, sa constitution saine et robuste; autrement, il détournerait les \eux, et ce serait l'arrêt de mort de l'innocente créature; les
Ij LES M .1 NES I RANÇAIS
Gaulois n'élevaient que des enfants capables de supporter un joui tous les travaux de la guerre.
Satisfait de 5013 evamen. Cédrie pli! I entant dans ses mains.
et, l'élevant en l'air pour le montrer à toute l'assistance : Voici, s'écria-t-il, le fils aîné de Cédrie. »
Il le remit aussitôt à Thucla : celle-ci le fil passer trois fois audessus de la flamme qui pétillait au foyer, en murmurant d<-s mots inintelligibles. Puis elle arracha sa couronne de Verveine, en jeta la moitié dans le l'eu, el de l'autre, couronnant L'enfant (|ui semblait lui sourire : b Fils de Cédrie. dit-elle, le puissant Ogmius t'adopte, tu seras rapide comme un jeune coursier, fougueux H beau comme lui: tils de Cédrie. tu t'appelleras Kik- Mark (Coursier-Puissant).
— Force et prospérité à Hik-Mark, tils de Cédrie. s'écrièrent d'une voix tous les convives.
— Maintenant, femme, reprit le Vergobreith, montrez-moi mon autre lils. »
Mais Brune-llilde, toujours à genoux devant son époux, demeurait immobile, affaissée sur elle-même; de grosses larmes coulaient le long de ses joues...
« Ne m'avez-vous pas entendu, femme? reprit Cédrie: montresmoi mon autre lils!
— Hélas! pardonnez-moi, mon seigneur, dit la mère éplorée avec des sanglots déchirants, c'est pour celui-là que j'implore votre miséricorde !
— Faites ce que j'ai dit, » reprit le chef avec une autorité d'expression qui ne soutirait point d'hésitation dans l'obéissance.
La pauvre mère se leva donc en chancelant et rapporta son second fils, qu'elle inondait de ses larmes.
C'était une si frêle créature, qu'elle paraissait ne pouvoir vivre une heure: cet enfant vagissait sans cesse douloureusement: du reste, il était bien l'ait dans toute sa délicate personne.
DE TOI lis LES ÉPOQI ES. '
« Vous le voyez, mon seigneur, votre second lils n'est ni contrefait ni infirme. Avec des soins, il se fortifierait et deviendrait un homme vaillant comme vous; ayez patience et compassion! votre servante vous en supplie humblement!... »
Mais le père impitoyable avait détourné ses regards de son second fils; c'était l'arrêt de mort de celui-ci.
« Hélas! hélas! faut-il qu'il meure! disait la pauvre mère en gémissant; c'est mon fds aussi, et je l'aime plus encore que l'autre, peut-être, à cause de sa faiblesse et du besoin qu'il a de mes tendres soins. Hélas! hélas! faut-il qu'il meure?...
— Il le faut, interrompit sévèrement la druidesse ; nos dieux ne veulent que des hommes forts et vaillants.
— Tes dieux sont impitoyables! s'écria la mère désolée. Qui m'enseignera un dieu qui conserve à leurs mères les pauvres petits enfants?
— Moi ! dit une voix dans la foule.
— Venez, venez vite, qui que vous soyez, et soyez béni si vous sauvez mon enfant. »
Alors on vit paraître une femme vêtue d'une robe de bure noire, la tète couverte de longs voiles blancs. Ce costume offrait beaucoup d'analogie avec celui de nos sœurs de charité. Elle s'avança modestement au milieu de l'assemblée.
« C'est la servante des pauvres, la consolatrice des affligés, la mère des esclaves, la sainte diaconesse », disait-on sur son passage. Et plus bas encore que devant la druidesse on s'inclinait «levant elle.
Thuclapàlil en voyant cette femme.
« Moi, la prêtresse du terrible llœsus, j'ordonne que cet enfant périsse! s'éeria-t-elle d'une voix courroucée.
— Et moi, reprit d'une voix douce et persuasive la diaconesse. au nom du Dieu d'amour, du Dieu consolateur, de .lésus-C.hrisl. mort sur la croix pour nous racheter du mal. j'ordonne que cet enfant vive!
I HAPITRE DE1 \ll Ml .
i I i œ l i; ]) U Pi I' ÈRE.
Sommaire
La druidesse convoque le peuple ;i la célébration <ir> mystères sacrés. — Le ii l ~ méconnu, — La natCCpe »■! les préjugés. — Prochain triomphe de La diaconesse
Quinze ans après les événements que nous venons de raconter, une scène d'un autre genre se passait encore autour de l'habitation du Yergobreith. Deux hommes, dont il était facile de reconnaître la condition à leur habillement, appelaient par leurs discours l'attention de la foule qui les entourait. Le premier, les bras, les pieds et les jambes nus, la tète presque entièrement rasée, avait pour tout vêtement la blouse que les auteurs latins nous ont fait connaître sous le nom d'exomide : c'était un esclave. — Le second portait des galoches grossières de bois et une sorte de demi-manteau terminé derrière les épaules par un capuchon assez semblable à celui des moines de nos jours; ce vêtement se nommait chaperon. L'homme ainsi couvert était un serviteur.
Voici quels étaient à peu près les discours qu'ils tenaient au peuple : « Cette nuit, disait le premier, nous veillions pour le maître dans la forêt, cherchant la trace d'un uroch qu'il voulait
'JIES .
LES ni NES FRANÇAIS DE TOUTES LES ÉPOQI ES. Il
chasser aujourd'hui. Or, nous nous égarâmes : la nuit vint sans que nous eussions pu retrouver notre route : accablés par la fatigue, nous nous étendîmes sur un lit de feuilles; mais les hurlements des loups ne nous permirent aucun repos. Ils nous avaient sentis, et de tous les points ils s'appelaient au carnage. Nous montâmes sur un grand chêne.... Les ténèbres étaient épaisses; tout à coup les profondeurs de la forêt s'enflammèrent, puis des cris effrayants, des gémissements plaintifs, des bruits lugubres troublèrent le profond silence. »
La foule frémissait en écoutant ces paroles : « Les dieux sont irrités, se disait-on tous bas en pâlissant-, ils veulent des sacrilices ! — Oui , les dieux sont irrités, dit tout à coup une voix éclatante . ils demandent de sanglantes expiations ! •»
La foule consternée se courba sous ces paroles de Thucla, car c'était elle qui parcourait le pays en l'appelant aux mystères sacrés. Or, on connaissait la signification de ces terribles paroles : « Les dieux demandent de sanglantes expiations ! » — Dans ces sacrifices humains, le sort qui désignait les victimes semblait trop souvent d'intelligence avec les druides dont il servait les haines 5 trop souvent les oracles de Thucla avaient frappé ses ennemis personnels pour que chacun ne tremblât pas pour soi-même; aussi le peuple, saisi d'un effroi soudain, se dispersa silencieusement.
Thucla, restée seule, frappa â la porte du chef en l'appelant: il parut aussitôt.
« Vergobreith, lui dil-clle, je viens te transmettre l'ordre dès • 1 ï«mi k : demain le sang inondera leurs autels.
— Tes dieux sont cruels, interrompit amèrement Cédric qu'an iuiait le souvenir de son fds arraché si durement â sa tendresse.
— Ils sont terribles!... répondit la druidessedont les sourcils se contractèrent aussitôt. Les tiens et toi vous veillerez â l'accomplissement des ordres divins, et vous saisirez dans la foule les victimes désignées pour les livrer aux sacrificateurs.
— N'exige plus de moi ces services sanglants: j'ai dans me*
12 I ES JEI NES ru w us
bachelles deux taureaux, trente bœufs, cinquante génisses, prendsles el qu'ils soient nos victimes expiatoires.
— Les dieux exigent des victimes humaines; le sang des brutes n'esl |»lus assez noble pour apaiser leur colère.
— Choisis donc ailleurs les ministres «le leurs vengeances.
— Tu oses refuser! tu braves les divinités!... prends garde!...
— Pour elles je mourrai, s'il le faut, dans les combats: ne m'en demande pas davantage.
— Le plus jeune de les lils sert le Dieu des chrétiens: ta femme a changé son nom de Brune-Hilde pour celui de Marie; comme son fils, dit-on, elle a renié le culte de ses pères. Veux -tu les imiter!1
— Je ne sais de quel lils tu me parles; j'en avais un, tu me l'as ravi, et je l'ai souffert sans murmurer; que veux-tu de plus!1... Quant à sa mère, j'ignore comment on l'appelle ailleurs-, ici nous l'appelons toujours de son nom de Brune-Hilde... je n'ai plus rien à te dire et tu n'as plus rien sans doute à me demander?
— Non, rien : seulement, dis-moi, connais-tu l'enfant qui s avance en ce moment vers toi, accompagné de cette femme qu'ils appellent la sainte? »
Cédric jeta un regard sur les personnages qu'on lui désignait : un frémissement léger comme une brise d'été, rapide comme la pensée, parcourut son visage, puis il détourna les yeux avec indifférence, disant : « Je ne le connais pas. »
Si imperceptible qu'eût été l'émotion du Gaulois, elle n'avait pas échappé à la prêtresse; elle se retira en lui jetant un regard menaçant. A peine se fut-elle éloignée que le Gaulois rentrait dans son habitation précipitamment et comme quelqu'un qui craint un danger.
C'est que les droits delà nature sont imprescriptibles; la voix du sang parle plus haut que les préjugés; et, devant son enfant, le sauvage le plus barbare redevient homme et sent qu'il a un cœur.
Le jour où la diaconesse avait sauvé Théodore, le considérant comme mort. Cédric avait fait le serment de ne jamais le revoir:
1»K TOUTES LES ÉPOQUES l.'i
mais au plus profond de son cœur, s'élevait une voix irrésistible qui lui criait : « Cet enfant est ton sang! » et malgré lui, le Vergobreith aimait par reconnaissance la sainte femme qui le lui avait conservé. Thucla était bien informée : oui , Cédric avait fermé les yeux sur la conversion de Brune-llilde, devenue Marie , peu de temps après le jour où lui fut révélé ce Dieu miséricordieux qui, selon sa touchante expression, «gardait à leurs mères les pauvres petits enfants ! » Elle devint chrétienne par amour maternel, tant le christianisme est l'expression noble et parfaite des sentiments les plus naturels à l'homme.
Tour à tour et tout à la fois, assiégé par l'amour paternel qu'il repoussait en vain, par l'amour conjugal, par sa propre raison, Cédric se sentait faible contre lui-même, si faible qu'il n'avait plus de ressource que dans la fuite. C'était surtout son fils qu'il fuyait, son fils qui, conduit par la diaconesse, venait chaque semaine tenter un effort sur le cœur de son père, toujours inexorable, en apparence au moins; cette fois encore il voulait se soustraire à sa présence , mais si vite qu'il eût opéré sa retraite, il n'avait pu empêcher le jeune homme de se précipiter sur ses pas dans l'habitation et de tomber à ses pieds, en s'écriant : « Mon père! mon père ! enfin je vous vois, je puis presser vos genoux, couvrir vos mains de mes baisers 5 soyez béni, mille fois, ô vous, mon Dieu ! qui réserviez cette récompense à mon amour filial ! »
Cédric, surpris, arrêta sur son fils un regard affectueux, un doux sourire éclaira son visage; il se pencha vers lui, on put croire un instant qu'il allait lui ouvrir les bras; mais cette émotion ne dura qu'un instant; le vieux (îaulois détourna les yeux, ses sourcils se rapprochèrent en dessinant une ride profonde au milieu du front.
« Je ne vous connais pas, dit-il, du ton le plus froid, retirezvous.
■ — Mais, moi, mon père, je vous connais; depuis mon enfance, on m'a appris à vous chérir: on m'a raconté mille luis cl vos exploit
i | [.ES JEUNES PRAPK US
,i voi boules envers ceux qui vous entourent; vous . -i juste poui tous les autres, ne lerez-vous injuste qu'envers votre fils? Quelle Faute ai-je commise envers \<»ns pour un- refuser la joie de m'entendre appeler votre enfanl ? »
A ces paroles prononcées d'une voix tremblante, Cédric se retourna vers Théodore : sa main . sans qu'il s'en aperçût . bc posa tendrement sur la tète du jeune homme palpitant il*' bonheur. La mère, présenté a ce spectacle, jeta un regard triomphant à Geririule: Cédric vit ee regard, il le comprit et s'en irrita.
k Je ne vous connais pas, dis-je. reprit-il d'une voix plus haute: si j'avais un fils, il suivrait le culte de ses pères: renier le culte de son père, c'esj le renier Lui-même; votre Dieu n'est pas le mien.
— Mais sans ce Dieu , mon père , je n'aurais pas le bonheur de vous voir aujourd'hui: c'est ce Dieu qui m'a appris à vous aimer, à vous respecter comme lui-même; c'est lui qui m'a enseigné à vous pardonner d'avoir voulu ma mort ; c'est lui qui depuis dixans me ramène chaque semaine ici pour vous redemander de me rendre mon père: et, malgré vos froideurs, malgré vos mauvais traitements, c'est lui qui me ramènera à vos pieds, jusqu'à ce que je vous aie reconquis. »
Ébranlé par de si violentes secousses , Cédric se laissa tomber sur un banc: Brune-Hilde. imprudente dans sa double tendi de mère et d'épouse, crut ce moment propice pour frapper un dernier coup: elle vint s'agenouiller aussi près du Vergobreilh.
« Mon seigneur et mon maître, lui dit-elle d'une voix suppliante, complétez mes joies maternelles en les partageant: jusquela il s'\ mêlera toujours de l'amertume. »
Sa voix et ses paroles produisirent un effet tout contraire à celui qu'elle en attendait : Cédric se redressa tout à coup, et la repoussant avec violence, il l'apostropha ainsi d'une voix courroucée :
u Femme imprudente, laissez-moi! laissez-moi! votre faiblesse m'a privé de mon fil« unique! Votre audacieuse insistance «à me
DE TOUTES LES I l'oni ES. I .
l'aire adopter à sa place un étranger; vos relation» coupables avec
les sectateurs d'une religion ennemie de la mienne, ont attiré sur ma tête la malédiction de mes dieux : qui sait demain quels arrêts ils vont prononcer ? Retirez-vous de mes yeux, vous m'êtes odieuse : retire-toi aussi, jeune étranger, et ne reparais jamais en cette demeure, ou redoute ma juste colère ! »
La voix haute, l'œil menaçant, le geste impérieux, d'un pas rapide Cédric se retira dans la salle voisine.
La mère et le fds, atterrés de cette violence, restaient à genoux, immobiles et sans voix.
Brune-Hilde, ou plutôt Marie, pour l'appeler de son nom chrétien, retrouva la première la parole. Ce fut pour laisser écouler ses larmes avec ses gémissements.
« Toute espérance est perdue, dit-elle; jamais, non, jamais, cher enfant, il ne t'appellera son fils !
— Dieu m'éprouve cruellement, soupirait celui-ci; Dieu m'ahandonne!
— Relevez-vous, ma lille, et vous aussi, mon lils, relevez-vous, interrompit sévèrement la diaconesse restée spectatrice muette de cette scène ; relevez-vous ; ce Dieu, dont vous oubliez les bienfaits, vous prépare une preuve éclatante de sa bonté; depuis longtemps déjà, il tient dans sa main puissante le cœur de Cédric ; tout à l'heure, en le pressant à peine, il en a fait jaillir malgré lui des regards de tendresse paternelle; demain, en le pressant un peu plus, il en épanchera en abondance des larmes et des élans d'amour ; venez donc remercier Dieu avec moi ; car demain il vous livrera à vous, Marie, un époux vaincu par l'amour conjugal, à vous, Théodore, un père vaincu par l'amour filial. »
Les prenant tous deux par la main, convaincus et consolés, Gertrude se retira le front rayonnant de cette majestueuse sérénité qui ne l'abandonnait jamais : de la salle voisine, Cédric avait entendu ces derniers mots, il revint dans la première pièce, et tendant les mains vers le groupe qui se retirait :
M; LES JE1 NES l RANl US
Sainte femme, s'écria-t-il, ce Dieu que tu sers si bien t'a donc accordé I»- don * 1 *■ lire il;nis les pensées les plus secrètes et les mieux cachées ? Oui, je suis vaincu, oui. je suis chrétien, car je le sens, au trouble qui m'agite, je redeviens père, malgré les lois cruelles de ma pairie et celles plus cruelles encore de ma religion. C'esl que c'est bien mon fils ï dit-il en s'abandonnant tout à coup au cours impétueux doc» tendresses opprimées; comme il est beau ! Quelle noble démarche! quelle intelligence dans ses regards!... Il n'a ni la physionomie ni l'attitude guerrières que j'avais à son âge; niais il a toute la candeur, toute la douceur de sa mère: il a sa voix et ses traits! Que j'aimerais pourtant à le presser sur mon sein! Religion impitoyable! usages barbares! serinent criminel! serai-je toujours votre esclave infortuné? »
En parlant ainsi, le vieux Gaulois s'assit sur un banc, les coudes sur ses genoux, la tète dans ses mains, abîmé dans ses pensées.
Quand Marie rentra, elle le retrouva clans cette position, quoique plus de deux beures se fussent écoulées depuis son départ; il n'entendit même pas le bruit de sa démarebe. Elle s'approeba donc, et, s'appuyant tendrement sur son épaule : « Mon seigneur n'a pas entendu sa servante? » dit-elle de sa voix la plus caressante.
Alors les mains de Cédric s'abaissèrent, il leva sur elle un regard indécis, semblable à celui d'un homme qui sort d'un songe. « Ah! c'est vous, lui dit-il d'un ton affectueux, c'est vous, Marie (c'était la première l'ois qu'il l'appelait de ce nom, elle tressaillit en l'entendant) ; non, je ne vous avais pas entendue •. depuis votre départ j'ai cruellement souffert! »
Marie remarqua alors cme le visage du Vergobreith était baigné de larmes.
a Vous avez pleure, mon seigneur ! s'écria-t-elle pénétrée d'attendrissement.
Oui. j'ai pleuré : que personne (pie vous ici ne le sacbe:
et vous-même tâchez de l'oublier. » ajouta-t-il en reprenant son empire sur lui-même; puis, après un instant de silence:
« Ne m'avez-vous pas dit que votre Dieu aussi avait pleuré?
— Il pleura sur les malheurs des hommes et sur leurs faiblesses.
— Eh bien! moi, j'ai pleuré sur mes malheurs et sur mes
propres faiblesses : ne m'interrogez pas j'ai besoin de me
recueillir encore en moi-même-, demain je vous parlerai à cœur ouvert. »
Quand il fut sorti, Marie, ne pouvant maîtriser la joie qui débordait de son cœur, se jeta à genoux, et couvrant de ses chastes baisers l'image du Dieu crucifié : « 0 Dieu compatissant, dit-elle tout haut dans une indicible effusion de reconnaissance, Jésus, fds de Dieu, vous êtes bien le Sauveur du monde. »
« J'irai, cette nuit, aux mystères sacrés, se disait cependant Cédric; ce spectacle imposant ravivera peut-être ma religion prête à m'abandonner. Et d'abord, j'irai au champ de Mars rendre pour la quatrième fois compte à mes concitoyens de la magistrature que j'exerce depuis vingt ans sur eux ; j'irai leur en demander la prolongation ou transmettre à un autre, qu'ils en jugeront plus digne, l'autorité qu'ils m'ont confiée. »
Cette solennité était l'une des plus imposantes dans les mœurs des Gaulois. A l'époque où nous nous plaçons, les habitants de Dunarbec jouissaient encore du droit municipal de nommer leurs magistrats.
Remarquons, en passant, que ce droit, un moment couvert par les flots envahissants des tributs frankes, reparut plus tard dans toute son énergie, et fut l'origine des libertés civiques dont nous devrions jouir plus complètement aujourd'hui.