‹ Les jeunes Français de toutes les époquesChapitre 2 sur 55 · I. A CAVEK s i: IH DESESPOIR · texte numérisé non relu

I. A CAVEK s i: IH DESESPOIR

Sommaire.

I ne double cons|iir:iiion mu cinquième aièete; — Assemblée du petfple. — levi guerriers. — Chants des bardes. — Mystères des Forêts druidiques. — Les élèves des Sarronides. — Le couvent de Saint-Éleutbère. — L'asile.

Les habitants de Dunarbec et des villages qui en relevaient se réunissaient donc le jour même pour réélire leur Vergobreitb, ou pour en nommer un nouveau, s'il y avait lieu.

Dès le matin, le vaste champ consacré de temps immémorial à cet usage se couvrit d'hommes et de femmes; car chez nous, contrairement à l'usage de tous les peuples, les femmes prenaient part aux délibérations. ZSos ancêtres pensaient avec raison que leurs mères, qui avaient fait d'eux d'utiles citoyens, de courageux guerriers, que leurs épouses appelées à élever de même la génération qui allait les remplacer, devaient être admises aux délibérations des intérêts publics, et pouvaient être utilement consultées.

Les costumes des hommes de cette assemblée différaient essentiellement de ceux que nous avons eu déjà l'occasion de vous décrire : presque tous portaient les larges braies qui, de la Gaule Narbonnaisc, avaient passé dans la Gaule centrale; des sayes justes

LES JE! NES I RAN< US DE TOUTES I i S ÉPOQl ES. lîi

au corps et descendant à mi-jambe, bordées de fourrures ou de broderies d'or et d'argent, selon le rang ou la fortune des individus: quelques-uns portaient la chape; d'autres, mais en petit nombre, le ebaperon : tous des bottines de cuir : Les plus recherchés des bas de laine tricotés, mode récente venue des Franks ripuaires.

Les guerriers qui formaient une portion nombreuse de l'assemblée conservaient encore les cbeveux relevés et noues sur le sommet de la tète de manière qu'ils retombassent en imitant la crinière du cheval; ce noble animal était l'emblème du courage chez nos ancêtres. La plupart étaient nus: les Gaulois primitifs aimaient à combattre ainsi, c'était une sorte de défi insultant qu'ils jetaient à leurs ennemis: souvent même ils se couronnaient de roses avant la bataille, pour marquer le mépris qu'ils faisaient de la mort et le plaisir qu'ils trouvaient dans les dangers. Mieux instruits par l'expérience de l'infériorité que leur donnait l'absence de h arme défensive devant des ennemis couverts de fer et d'acier, les chefs couvraient leur tète d'un haut casque surmonte des ailes d'un oiseau de proie, aigle ou vautour: c'était encore une allégorie, ils garantissaient aussi leur poitrine par des lames de fer assujetties sur des peaux de buffle : leurs jambes, depuis la cheville jusqu'aux genoux, étaient garanties de même; les cuisses seul<j< restaient à découvert.

La solennité s'ouvrit par un concert bruyant, si l'on peut donner le nom de concert au bruit discordant de cent instruments imparfaits qui jouaient le même air sur la même note. Un seul de ces mérite une distinction, c'est celui qui se faisait entendre le matin au lever des troupes: il s'est conservé jusqu'à nous, c'est la Diane qui réveille encore nos casernes. Le bugle, la trompe gauloise, la trompette romaine, le cor et une sorte d'instrument compos sonnettes attachées les unes aux autre-, espèce de carillon chinois. Faisaient les principaux frais de ce tumulte musical.

Les bardes firent ensuite entendre des chants guerriers sur I cithares : ces chants, cm style hardiment figuré,

i ES n.i NES l i;w US éleclrisaienl les auditeurs, à qui ils rappelaient ordinairement les exploits de leurs pères. <m y entendail sans cesse les noms des Brenns sous la conduite desquels dous vainquîmes si souvent les Romains; les années gauloises \ apparaissaient, inondant victorieusement l'Europe et l'Asie, <>ù elles donnaient leur nom à de vastes contrées, La Galatie, la Gallicie, la Gallo-Grèce, et d'autres que j'oublie; ils remémoraient leur longue lutte avec le grand < ésar; les efforts mémorables des républiques gauloises, le nom glorieux il<' Vercingétorix et la chute triomphante de la grande Gergovie, revenaient continuellement dans leurs vers. Les Sarronides paraissaient ensuite avec leurs élèves. Ces jeunes gens appartenaient aux plus illustres familles gauloises: beaucoup parmi eux, enlevés dés le berceau, ignoraient, comme Rik-Mark , jusqu'au îKiin de leurs parents: ceux-là riaient destinés aux aruspices et à la suprême >acriiicature : dans ces attributions redoutables, aucune considération ne devait les arrêter: il fallait donc qu'ils fussent libres de toute affection, de tous les liens du sang.

L'éducation que les Sarronides donnaient à leurs élèves me parait assez digne de votre intérêt pour que nous nous y arrêtions quelques instants.

Un point de la religion des druides proscrivait toute tradition écrite: leurs dogmes religieux, leur pbilosophie. l'ensemble des lois qui régissaient la nation gauloise, l'histoire de celle-ci depuis les temps les plus reculés, les notions avancées qu'ils possédaient, dit-on, en astronomie, en médecine, en histoire naturelle, et en beaucoup d'autres sciences, se transmettaient de génération en génération par la tradition orale; leur doctrine entière était renfermée dans â0,000 vers que les adeptes devaient posséder de mémoire. Les Sarronides chargés de l'éducation des enfants nobles leur expliquaient le sens , presque toujours allégorique, de ces vers, et leur communiquaient les connaissances qu'ils possédaient eux-mêmes ; au rapport de César, cette éducation difficile n'exigeait pas moins de vingt années laborieusement emplovées. Sous leur

direction, les enfants coniiés à leurs soins apprenaient l'art menteur de connaître l'avenir dans le vol des oiseaux, dans la marche des astres ou dans les palpitations des entrailles des victimes; on les exerçait à manier habilement la hache et le couteau des sacrificateurs; pour les familiariser dès leur plus jeune âge avec les cris déchirants des victimes, pour les accoutumera verser plus tard sans émotion leur sang, à consulter froidement les mouvements, les cris, les regards qu'elles laissaient échapper en expirant, on les forçait à aider les victimaires dans leurs horribles fonctions; ils étaient chargés de recevoir le sang dans un vase destiné à cet usage, touchaient avec la même indifférence les chairs de l'homme ou celles de la brute; à Tordre des prêtres, ils posaient le doigt dans les lèvres béantes des plaies, les ouvraient sous le regard de l'aruspice, et souvent même, comme apprentissage, ils les frappaient avec la hache ou le couteau. C'est sans doute pour arriver à cet état d'insensibilité parfaite qu'il leur fallait vingt ans d'exercices répétés , bien plus que pour meubler leur mémoire des 20,000 vers de la doctrine druidique; croyons-le du moins à l'honneur de l'humanité.

Rien de plus triste d'ailleurs que l'existence qui leur était imposée : cloîtrés dans les plus affreuses profondeurs des forêts, dont une terreur religieuse, entretenue avec soin par les prêtres, interdisait l'accès à tous les hommes; habitant la nuit des grottes ignorées, des souterrains inaccessibles, surtout depuis les persécutions romaines, leurs seules distractions au milieu de ces mornes solitudes étaient les chants des bardes, qu'ils s'animaient à répéter en s' accompagnant de la cithare, ou les excursions qu'ils faisaient dans les bois, à la recherche du samolus divin, ou du sélage toutpuissant qu'ils devaient cueillir le matin nu-pieds, à jeun et habillés de blanc ; à eux aussi appartenait le soin de découvrir le gui sacré, la verveine et l'œuf de serpent. Le jour solennel où la serpe d'or du grand-prêtre abattait le gui sacré, celui où l'on convoquait le peuple à la célébration des mystères sacrés, les occasions plus

I i.s h i m s i KANl

rares, où l'on brûlait des masses d'hommes, d'enfants et de femmes dans la gigantesque Btatue d'osier «l<- Theuth, étaient leurs jours ,1,. [êtes el de joies : élevés par des maîtres farouches, ils le <lr\cnairut autanl qu'eux.

Parmi I des Sarronides, ceux qui devaient un jour ren-

trer dans leurs familles el succéder aux toinmandements militaires de leurs pères cultivaient, à des heures réglées, les farces de leur corps el se livraient aux i - belliqueux, La lutte corps é

corps, la course, les danses guerrières, le maniemenl des armes, leur étaienl famili

Dans les solennités publiques, lèa Sarronides, leurs instituteurs, aimaient à déployer devant le peuple tous les avantages de leurs élèves; la fête s'ouvrait par le spectacle de leurs exercices.

Ils dépouillent donc leur chlamyde blanche bordée de pourpre, et presque nus. velus seulement d'une courte tunique qui leur descend à peine aux genoux, la taille ceinte d'une légère écharpe, ils se préparent à mériter les applaudissements de la foule.

Tantôt divisés en groupes de trois, de six ou de neuf (nombre 3 • . la main droite armée du spaht. portant de la gauche un léger bouclier à limbe d'argent, bosselé d'or, dans un mouvement rapide dont les fifres règlent la mesure, ils dansent en formant des figures variées et frappant en cadence tantôt leurs épées les unes contre les autres en simulant un combat, tantôt leurs boucliers : les chants guerriers des bardes animent cette espèce de pyrrhiqué.

Ensuite, formant des faisceaux de lances et d'épées, ou fichant celles-ci dans le sol par la poignée, de distance en distance, ils exécutent des sauts dangereux en retombant au milieu de ces armes menaçantes.

Dans l'arène s'élève une informe statue, c'est le but désigné aux pierres qui vont s'élancer de leurs frondes. L'adresse des frondeurs gaulois était proverbiale dans le monde: 1rs élèves des Sarronides ne démériteront pas de cette réputation: le signal est

donné, et la statue tombe mutilée par une grêle de lourdes pierres; presque tous ont atteint le but.

On relève la statue, car elle doit servir dans un nouvel exercice que rassemblée attend avec impatience ; c'est un exercice emprunté aux conquérants barbares : ce fut la première fois peut-être que la francisque fut admise parmi les armes gauloises.

A la vue de cette innovation, qu'il regarde comme une olfense à la nation, le Vergobreith crut de son devoir de protester : il se leva donc en étendant la main vers le peuple pour signifier qu'il allait parler; mais, pour la première fois aussi depuis sa longue magistrature, il vit son autorité méconnue; les cris de l'assemblée couvrirent les premiers mots qu'il prononça :

« Non! non! criaient mille voix, apprenons à vaincre les ennemis avec leurs propres armes! »

Étonné de cette résistance à laquelle il n'était pas accoutumé, le vieux chef se rassit avec tous les signes d'un mécontentement profond.

Les élèves des Sarronides se rangent donc sur une ligne formant le quart de cercle à une distance égale de la statue; au signal, tous s'ébranlent, avancent vivement de deux pas en balançant la bâche à deux tranchants; les francisques volent en déchirant l'air, et la statue, qui n'est plus qu'un bloc informe, tombe de nouveau sous leurs coups.

On la relève encore : à dix pas environ, en avant, on trace une ligne sur la terre. Chacun de ces jeunes gens s'avance à son tour en courant, sa longue framée à la main, jusqu'à cette ligne; puis se servant de cette arme comme d'un point d'appui, il s'enlève de terre, bondit, et prompt comme l'éclair, il vient retomber aux pieds de la statue et la frappe en même temps de cette même framée dont il s'est servi comme de point d'appui : ses trois mouvements semblent n'en faire qu'un, tant ils sont liés entre eux.

Cet exercice était encore emprunté aux barbares, Indigne de 1 t>|>riv d'hommage iju'on vient tic leur vendre, le Vergobreilb

2\ LES il.i NES l i;W< US

essaye <!•• nouveau de se faire entendre : pour la seconde fois on

I en empêche.

Guerre aux Franks! guerre aux Franks! crie !<• pi uple.

i 3 mots révélaient une conspiration t « h 1 1 <* formée el dont le chef seul n'avait pas été instruit: on se méfiai donc de son patriotisme?

Oui. par leurs sourdes menées, les druides avaient eu l'arl de li> rendre sospecl au peuple.

La lutte «'t la course qui eurent lieu ensuite ne différaient on rien des exercices qui <•' pratiquaient ailleurs.

Lemomenl de l'élection étanl venu enfin, ■justement blessé do l'injure qu'on lui a faite, le Vergobreith n'attend pas que la délibération commence; il remet entre les mains du héraut qui l'aci « impagne la baguette de coudrier, signe de sa puissance magistrale. et descendant de son siège, il se retire : aucun cri ne le rappelle, un morne silence accompagne sa retraite. Que s'est-il donc passé.'... quel crime a-t-il commis? quel danger secret le menace ?

Il n'en sera que trop tôt instruit. A peine eut-il quitté l'assemblée que celle-ci. d'une voix unanime, nomma pour le remplacer un homme farouche, fanatique de druidisme. et à qui dans cette occasion une haine violente et aveugle envers les Romains et les Franks servit de titre pour monter au pouvoir.

L'éloignement de Cédric parut nécessaire aux druides, qui aspiraient à reprendre la puissance souveraine dans les Gaules. Le moment pouvait leur sembler opportun. Après avoir été longtemps les auxiliaires des Romains, et payés par eux comme tels, les Franks étaient devenus leurs ennemis: une guerre sérieuse était imminente entre eux: et quoique rien ne l'annonçât encore, le bruit en courait sourdement... /Egidius, le général de la milice romaine et le fils de Mer-Wig, Hilde-Rik. rappelé au trône, allaient s'entrechoquer.

En poussant des cris de guerre contre Rome et contre les Franks, l'assemblée se sépara pour quelques heures ; la nuit même elle de-

DE TOI TES LES ÉPOQUES, j:;

vait se réunir de nouveau dans l'enceinte sacrée de la forêt voisine.

Le poëte Lucain nous a laissé une magnifique description de ces forêts druidiques et des mystères terribles qui s'y accomplissaient. Nous craindrions après lui d'aborder le même sujet. D'ailleurs, les événements vont se compliquer de telle sorte et marcher si rapidement désormais, que nous ne pourrions sans inconvénient en ralentir le dénoùment.

Au milieu d'un vaste carrefour où venaient aboutir quatre sentiers, conduisant dans la direction des quatre points cardinaux, une enceinte était formée de plusieurs de ces longues pierres, fichées debout dans le sol, qui ont donné leur nom (pierre file, pierre fiche) à plusieurs villages; ces pierres, nommées tour à tour ])euhan, menhirs, cromlech, étaient des monuments religieux dont la signification est encore ignorée. Au centre de ces pierres s'en élevait une autre d'une dimension colossale, à laquelle on montait par plusieurs degrés; des rigoles, creusées le long des côtés de cette pierre, révélaient assez son épouvantable usage : c'est par là que s'écoulait le sang des victimes. Au-dessous de l'angle par où il s'échappait, la terre, d'un rouge noirâtre, durcie, gercée, cassante à la profondeur de plusieurs pouces, disait assez haut combien de sang elle avait bu!...

Depuis plusieurs heures déjà la nuit régnait , quand des lumières, rares d'abord, éparses et comme errantes, commencèrent à briller entre les arbres, leur communiquant un aspect fantastique; des voix éloignées, confuses, insaisissables, se firent aussi entendre; bientôt les feux devinrent plus nombreux, les voix plus hautes; les grands bois se peuplèrent de mille bruits divers, ils semblaient s'animer et vivre. C'était le peuple qui se rendait au carrefour sacré de tous les points du pays. Il n'osait pas toutefois s'en approcher avant le signal des druides. Le bruit strident de dix trompettes lui apprit enfin qu'il pouvait venir. L'enceinte mystérieuse s'éclaira de la lumière rougeàtre de cent torches résineuses. De loin on eût cru à un incendie.

i i S ni NES i iiam US I ii profond silence succéda à tous les bruits; puis, une voi\ retentissante s'éleva, disant :

Gaulois, Hœsus, que nous ;t\(ins consulté, nous promet lu triomphe; mais parmi vous plusieurs ont trahi sou culte sacré, plusieurs ont profané sec mystères. Bossus veut des expiations!

— timsus a-t-il désigné les coupables? «I'1 le peuple tremblant — 11 va miiis 1rs nommer, reprit la voix mystérieuse : sa prêtresse

inspirée va rendre ses oracles!

— Jlirsu- est iuiii-|iiiissnnt. » dit Le peuple.

alors, les regards inspirés, pâle, échevelée, les vêtements en désordre, parut Thucla. Elle promena un regard farouche sur 1 assemblée; un silence terrible régna aussitôt. Quelle tête l'arrêt des dieux frapperaiMl?

Les bardes commencèrent le chant de Y Inspiration.

A mesure que ce chant avançait , les yeux de la prêtresse devenaient plus farouches*, une sorte de fureur divine y brillait; ses traits se contractaient, sa respiration devenait oppressée, haletante; elle semblait lutter avec le dieu: enfin , elle jeta un grand cri :

u Non! s'écria-l-elle, en vain ta colère nie presse, dieu terrihle, ma bouche u»' prononcera pas ee nom jus<ju"ici respecté!

— Parle ! parle! cria le peuple.

— La trahison est venue d'en haut, la maison du chef a été son asile! »

Puis, elle s'arrêta comme résistant de nouveau à l'inspiration prophétique; mais en réalité pour étudier l'effet de ses paroles, et en changer le sens si le peuple les eût mal accueillies.

I 11 sourd murmure parcourut un instant l'assemblée.

u Rendons-nous Injesus propice, dit une voix rude dans la foule; plus la victime est noble, plus elle est agréable aux dieux !

— Que sa mort soit la vie de nos femmes et de nos enfants, reprit le peuple d'une seule voix.

— Qu'il meure! qu'il meure! qu'il meure! » cria Thucla a\ cèdes mouvements eonvulsifs et les lèvres écumantes. Puis elle tombe

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lourdement sur le dolmen, comme accablée de l'effort,, Kilo n'avait pas prononcé le nom de la victime, mais le peuple ne s'y méprit pas : a Cédric au bûcher, dirent mille voix, Cédric et tous les siens ! » Puis, toutes les torches s'éteignirent, excepté celles qui éclairaient l'enceinte réservée. La forêt retomba dans les ténèbres, et pendant quelques minutes on n'entendit qu'un tumulte affreux de cris, de gémissements, de malédictions, de prières inutiles; le nouveau Vergobreith exécutait avec les siens l'arrêt d'ilo-sus : dix esclaves de Cédric, autant des serviteurs de l'ancien Vergobreith. et lui-même, tous garrottés et bâillonnés, furent jetés plutôt que portés dans l'enceinte sacrée.

Les dix esclaves furent immolés de suite aux applaudissements de l'assemblée. La nuit suivante, après avoir sacrifié le vieux (iaulois avec une pompe extraordinaire, on devait brûler ses dix serviteurs dans la statue d'osier de Teuth.

Les menaces des druides n'étaient jamais vaines-, Cédric était l'homme juste parmi les plus justes de ses concitoyens, mais il devenait suspect aux druides, il devait périr... et de quelle mort, grand Dieu! Ah! si du moins, avant de mourir, il pouvait serrer contre son cœur cet aimable enfant, ce pieux Théodore, son fils, enfin! mais non, le pauvre père mourra sans avoir joui une seule fois des caresses de son enfant ! Combien il se repent amèrement à cette heure de ses duretés envers lui ! qu'il donnerait volontiers la moitié des heures rapides qui lui restent à vivre pour goûter pendant l'autre moitié le bonheur d'être père! Tardifs regrets! regrets superflus!

Ces tristes réflexions, le vieux Cédric les faisait tout haut dans la caverne souterraine où il avait été transporté et jeté sur la terre humide, les mains et les pieds garrottés. Une seule torehe résineuse, placée à l'entrée de cette caverne profonde, y projetait une lumière douteuse qui ne faisait qu'en rendre les tendues plus visibles. « Ah! si du moins sa mère était près de moi! » disait en soupirant le vieux Gaulois. Et cette image de sa femme et de son

I ES il .1 NES I RANÇAIS enfant, ce double ■mour, qui a des racines si profondes en noire cœur, acquérait dans le sien cette immense énergie que communique .1 toutes nos affections L'approche de l'éternelle séparation; cet amour est la vie de L'homme, sa dernière pensée el son dernier regrel ! lussi, des soupirs profonds soulevaient la poitrine du Gaulois condamné, et des larmes amères coulaient de ses yeux.

« Lâche! tu pleures! » dit une voix rude quoique jeune encore auprès de lui.

A eet outrage, qu'un Gaulois ne subissait jamais impunément. Cédricfil un mouvement convulsif pour se dresser: mais il retomba aussitôt luise par la violence même de cet effort impuissant.

« Lâche, toi-même, toi qui insultes un homme qui ne peut se venger, dit-il d'une voix sonore.

; — Tu verses des larmes dont une femme aurait honte; tu crains la mort?

— .Moins que l'outrage ! J'ai cent fois bravé le trépas dans les combats. Tu verras demain si je sais mourir ; mais aujourd'hui, je pleure sur ma famille, je pleure en pensant à mon (ils!

— Tu as un fils ! dit la voix devenue moins rude et se rapprochant : je veux voir de près ta douleur, afin de juger par elle ce que c'est que l'amour d'un père!

— Eh bien! contemple-moi donc et jouis de ma souffrance!

— Oui, je te contemple, vieillard, et je vois bien que tu n'es pas un lâche... mais je ne jouis pas de tes souffrances, elles me serrent le cœur, au contraire... Tu l'aimes donc bien, ce fils!

— Ah! plus que moi-même, je le sens aujourd'hui.

— Tes paroles m'attendrissent malgré moi : qu'Hœsus me pardonne ! Quel est ton crime ?

— D'avoir souffert qu'on sauvât mon enfant quand il devait mourir. Laisserais-tu périr ton père, si tu pouvais le sauver?

— Non, par tous les dieux ! Quel que fût son crime, quelle que fût la loi qui le condamnât, si je pouvais le sauver, je le ferais au péril de ma vie!

■ ;z des Sarre:

— C'est bien, enfant; car, quoique je ne puisse te voir, à ta voix, je devine ton âge.

— Mais que me parles-tu de mon père?... ah ! je n'aurai jamais le bonheur de voir mon père! je ne le connaîtrai jamais, moi!... Noble vieillard, parle-moi comme tu parlerais à ton fils! efforcetoi de croire que je le suis en effet, comme je vais m'efforcer de croire que tu es mon père! Cette illusion nous donnera à tous deux un instant de bonheur! Il me semble que je t'aime déjà!

— Etrange illusion ! 11 me semble aussi que ta voix m'est douce-, je crois l'avoir entendue souvent 5 mais alors je me condamnais à l'entendre indifféremment. Parle! oh! parle encore! tes discours suspendent mes douleurs.

— Pauvre vieillard ! dit le jeune homme en s'agenouillant près de Cédric, je veux adoucir tes dernières heures! En le faisant, je trahis mes devoirs les plus saints-, mais je ne sais quel charme secret m'attire à toi ! Oh ! comme ces liens serrent cruellement tes jambes gonflées! Cette souffrance est inutile; elle t'enlèverait la force de mourir demain avec courage. Les dieux aiment qu'on périsse noblement pour eux. »

En même temps, il coupait les liens qui enchaînaient les pieds de Cédric.

« Merci! mon enfant! merci, mon cher enfant!

— De quel nom m'appelles-tu ? dit le jeune homme en tressaillant. Ton enfant! ton cher enfant! Ah! grands dieux! que se passe-t-il en moi ? ce nom a fait jaillir les larmes de mes yeux. Ton enfant! ton cher enfant!... Que serait donc mon émotion si tu étais vraiment mon père? Ah! dussent ces voûtes saintes s'écrouler sur ma tête, je romprai tous tes liens ! »

En même temps , en proie à un trouble inexprimable, le jeune homme coupait d'un seul coup les cordes qui enchaînaient les mains du Gaulois.

Au même moment, une rafale éteignit la torche qui brûlait à l'entrée de la caverne.

i l 8 il i M> FRANÇAIS ■ Que fais-tu, jeune 1 1« mm m* .' lui di! Cédric; je fte profiterai pas ilr ion trouble; ta générosité m'enchaîne i<i bien plus encore que ne le faisaient les liens que tu viens de rompre.

— Sois mon père, seulement'; promets-moi de m'aimer* autant que \i- fils que tu pleures, et je te mènerai vers lui. Dis, pourrais-tu m'aimer ainsi ?

— Bien plus encore, il me semble; car il ne me doil que la vie, el j<v te devrais le bonheur. »

lin même temps, le Gaulois attirait involontairement le jeune homme sur son unir. Il l'y linl longtemps pressé, et tous deux pleuraient abondamment. Tout à coup, Cédric repoussa son libérateur.

<i Laisse-moi, lui dit-il. les dieux me maudissent: entends-tu comme leur colère l'ait mugir la Corel!1 je ne veux pas que leur courroux retombe sur toi. »

Mais le jeune homme : « Les dieux te protégeât, au contraire: ils me révèlent leur souveraine volonté ! Vois, le vent a éteint tous nos flambeaux! ils favorisent notre Fuite; viens, suis moi!

— Non! la tendresse soudaine que tu m'inspires me fait un devoir de demeurer ici.

— Au nom de ton lils. au nom de ta femme, qui te pleurent peut-être déjà et qui t'attendent en gémissant, suis-moi, suis-moi ! » Et il l'entraînait.

« Viens donc! s'écria enfin Cédric vaincu: je ne puis résister aux noms que tu viens d'invoquer. »

Ils fuient! mais la forêt se prolonge sous leurs pas rapides; le vent fait mugir les grands arbres, l'orage s'amoncelle, la foudre roule en grondant, la pluie tombe en torrents, une de ces pluies froides et glaciales comme en avait alors la Gaule du Nord ; pas une étoile au ciel... Ils fuient... mais ils fuient au hasard, au risque de se perdre dans ces profondes solitudes où nul chemin n'est trace. la terre, détrempée, n'est plus bientôt sous leurs pieds qu'une boue inconsistante où ils enfoncent et glissent à chaque pas. Ils fuient

DE TOUTES l.i:s i;i-nni !>,. :îi

depuis trois heures déjà, et, malgré le froid, la sueur roule sur leur iront, baigne tout leur corps, et, perçant leurs vêtements, se mêle à l'eau du- ciel, dont la fraîcheur les pénètre jusqu'aux os. Ils fuient... mais la lassitude les accable, leurs jambes fléchissent sous eux, leur respiration devient laborieuse. Tout à coup, le jeune homme s'arrête : « Reposons-nous un moment, » dit-il au vieillard; en prononçant ces mots, ses forces trahissent son courage, il s'affaisse sur lui-même, il tombe au pied d'un chêne.

« Fuis! que j'aie du moins la consolation de t'avoir sauvé, dit-il à son compagnon ; fuis, mais rappelle-toi quelquefois mon nom et. prononce-le avec amour. On m'appelle Rik-Mark. »

En même temps, ses yeux se ferment, il perd le sentiment et peut-être la vie.

« Quel nom ai-je entendu ? s'écrie Cédric en se précipitant sur le corps inanimé du jeune Sarronide. Rik-Mark! ce serait mon lils, je ne l'aurais retrouvé que pour le perdre aussitôt ! et ma vie serait le prix de la sienne ! Dieu de Gertrude et de Marie, Christ sauveur, tu me tireras de cet abîme de désespoir... Tu m'as conservé Théodore , conserve-moi son frère, et tu n'auras pas de plus fidèle serviteur que Cédric ! »

A peine avait-il achevé ces mots, que, comme si le ciel eût entendu sa prière, une cloche, dont il était facile de saisir la direction, fit entendre ses vibrations au milieu du silence.

Cédric prêta attentivement l'oreille à ce bruit.

« La cloche d'un couvent! s'écria-t-il 5 Dieu puissant, sois béni, mon fils sera sauvé ! »

Et l'espérance, l'amour paternel décuplant ses forces, le vieillard enleva de terre son fils avec autant de facilité qu'il l'eût fait dans sa jeunesse-, chargé de son précieux fardeau, il s'avança à grands pas dans la direction de la cloche, en murmurant :

« Un couvent! lieu d'asile et de secours! Cette cloche! admirable invention! Je l'avais entendue cent fois sans en comprendre l'usage! Elle dit à de grandes distances à tous ceux qui souffrent :

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