‹ Les jeunes Français de toutes les époquesChapitre 12 sur 55 · AN 845 APRKS JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

AN 845 APRKS JÉSUS-CHRIST

Joie au burgli, tristesse à la manse. — Un pays épuisé par la guerre et les impôts. — Les pieux mensonges d'un bon fils. — Deux amis d'enfance. — Le jeune braconnier. — La cbasse du comte. — Façon peu commune de chasser le sanglier. — Le fils du comte et le fils de l'Ariman. — Reconnaissance et désintéressement.

Depuis quinze ans à peu près, sur la montagne qui domine la belle et riante plaine de Vertud, l'honneur de laCampanie gauloise, un château s'était élevé : non un de ces châteaux comme nous en rencontrerons plus tard dans la suite de cet ouvrage, véritables forteresses munies de tours, de donjons, de créneaux, de fossés profonds, de ponts-levis, etc. Le château de Mont- Vertud était tout simplement une petite cité militaire environnée de hautes et fortes

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murailles, el mieux défendue paF la nature que par l'art. Depuis la moi i du Bis tir Pippin, tlu grand Karl, l'empire immense qu'il avail ronde s'en allait en lambeaux dans La Faible main de ses successeurs : les peuples farouches du Nord, Scandinaves, Sarmates, ôbotrites, Hongres, Saxons, iju'il avait cni domptés après trente ans de guerre, se réveillaient pour la vengeance. Leurs barques hardies parcouraient tous nos rivages, semant partout l'horreur el l'épouvante, remontaient nos fleuves, el venaient impunément jusque dans les plus fortes villes prélever un immense butin. Ces Franks, naguère si redoutables, amollis maintenant, fuyaient làchemenl devant leurs ennemis; e( tes petits-fils du grand empereur, occupés de misérables querelles de succession, ou livrés à toutes les voluptés, abandonnaient le pays à lui-même; s'ils daignaient s'en occuper un instant, c'était pour le frapper par d'écrasantes contributions. Leurs officiers venaient, après eux, achever la ruine des malheureux habitants en leur arrachant, pour leur propre compte, les derniers débris de leur fortune. Renfermés dans leurs burghs, récemment construits sous le prétexte de repousser les Normands (hommes du Nord . il- bravaient l'autorité royale, el se raillaient des gémissements, des cris populaires: ils se rendaient indépendants en leurs gouvernements, transformaient insensiblement leurs litres provisoires en possession définitive, et la léguaient à leurs descendants. C'étaient autant de petits rois ou plutôt de tyrans, qui, incapables de défendre leurs sujets contre leurs ennemis, ne trouvaient de force que pour les opprimer. La plupart d'entre eux étaient des chefs de guerre élevés au pouvoir en récompense de la valeur qu'ils avaient montrée dans leur jeunesse, valeur dont ils ne se souvenaient plus guère alors; mais beaucoup étaient des aventuriers qui ne devaient leurs succès qu'à leur témérité : dans les temps d'anarchie et de révolution, la puissance est toujours au plus audacieux.

Ce préambule était indispensable pour l'intelligence des faits qui vonl suivre: nous prions nos jeunes lecteurs de nous le pardonner.

Or, le premier jour des kalendes de juin de l'an 845. il y avait grande joie dans le burgh de Vertud-Mont.

Mais aussi une grande douleur régnait parmi les hommes de la plaine.

Sur la montagne, c'étaient des cris de joie, de bruyantes fanlares, les aboiements des meutes, les hennissements des chevaux, les chants rauques des hommes de guerre.

Dans le val régnait un lugubre silence. A voir cette vaste étendue de champs presque incultes que couvraient seuls les orties, 1rs genêts et les bruyères ; ces chaumières en ruine, ces manses démeublées et désertes dans lesquelles on entrait de tous côtés par des brèches dues au temps, on aurait pu croire qu'un horrible fléau, lamine ou peste, avait passé sur ce pays, ou qu'au moins une armée ennemie, farouche, implacable, l'avait dévasté. 11 n'en était rien, cependant. Les édits du roi et les exactions du comte avaient suffi pour produire ce grand désastre. Le val était donc silencieux et paraissait inhabité -, mais si l'on se fût approché discrètement de ces tristes casemates, si l'on eût pénétré secrètement dans ces manses si misérables, que de gémissements, de soupirs, de pleurs, de malédictions, on eût saisis! Ainsi donc, là-haut le plaisir, c'est-à-dire l'abondance de toutes choses, le luxe, le superflu 5 là-bas la tristesse, c'est-à-dire la pauvreté, la misère, ledénùment, l'indigence, la faim, sous leurs formes les plus hideuses. Or, ce jour-là particulièrement, la plaine se désolait; car la joie des tyrans fait l'épouvante du peuple : il sait qu'en dernière analyse, c'est lui seul qui en fait les frais.

Si nous voulons connaître plus intimement ce qui se passe, suivons les pas de ce jeune homme qui, rasant les haies à pas furtifs et se courbant dans les épaisses bruyères comme s'il voulait échapper à tous les regards, se dirige vers l'une des manses eparsesdans la plaine.

11 s'y introduit, non par la porte, mais par une brèche ouverte derrière l'habitation ; personne ne vient à sa rencontre; aucun bruit ne résonne dans la maison que celui de ses pas. Arrivé à la

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dernière cloison, il y pénètre avec la précaution qu'on prend ni

marchant dans la chambre d'un malade.

C'est toi, Folberl ? demanda une vois cassée qui venait du fend de cette piè( i .

— Oui, mon père, c'esl moi. Commenl allez-vous?

— Mieux, mon enfant, beaucoup mieux, \s-tu réussi?

— Voyez |>lut<>t. >» «lit le jeune homme en s'approchanl de l'homme qui lui avait adressé la parole.

C'était un vieillard de soixante ans environ 5 il était couché but un de ces grabats assez semblables à ceux que l'on destine aux palefreniers dans les écuries; des planches clouées sur quatre pieux fichés solidement dans la terre. le> fermaient des quatre côtés, formant ainsi entre eues un vide rempli avec des bruyères sauvages et des feuilles sèches; la paille eût été un grand luxe chez un ortmaftàcette funeste époque ; des peaux de mouton à demi dépouillées de leur laine par l'usage recouvraient cette misérable couche. Une autre peau de mouton jetée sur le vieillard réchauffait ses membres engourdis par l'âge et la souffrance.

« J'oyez, dit le pauvre homme avec un mélancolique sourire.

— Tu veux dire palpez, mon bon Folbcrt : tu oublies toujours que, depuis six mois, je n'ai plus d'yeux qu'au bout des doigts.

— Ali! pardonnez-moi! je suis bien coupable, en effet, d'employer des termes qui renouvellent votre peine en vous rappelant •pie vous avez perdu la vue. Je m'étudierai désormais à les éviter.

— Cher enfant! ne t'accuse pas plus sévèrement que je ne t'accuse moi-même : j'ai voulu plaisanter seulement. Autant pour toi que pour moi-même, je voudrais m'accoutumer à supporter gaiement mon infirmité. Tu as réussi à te procurer un peu de ce vin dont les religieux de Saint-Eusèbe m'ont recommandé l'usage ?

— Oui, mon père ; et, grâce à Dieu, nous en avons pour longtemps.

— Ne m'as-tu pas dit que c'était Siclebolde , un de mes débiteurs, qui te l'avait donne '

— Oui, mon père, dit le jeune garçon, dont le visage se colora d'une rougeur subite en prononçant ces paroles. Oui, mon père, c'est votre débiteur Siclebolde qui vous l'envoie, el il y a joint ce quartier de venaison.

— Ah! vraiment!... Eli bien, vois, mon ami, comme on accuse injustement les hommes! reprit le père avec un sentiment de naïve bonté : moi qui croyais Siclebolde un malhonnête homme ! a

L'enfant ne répondit pas. Peut-être pensait-il comme son père.

« J'ai encore acheté pour vous, mon père, ce tabard tout neuf; il est de très-beau drap... Palpez-le pour vous en assurer... il vous réchauffera mieux que cette peau de mouton, quand vous pourrez sortir.

— Cher enfant, tu penses atout!... Eh! oui, vraiment, c'est du bon drap !... Je serai au mieux dans cet excellent tabard... Il ne me manquerait plus qu'une au musse pour avoir l'air d'un riche ariman.

— La voilà, mon bon père.

— Quoi, aussi ! mais tu as donc une bonne fée à ton service ?... Est-ce encore Siclebolde ?

— Non : il avait assez donné pour une fois. C'est la veuve Hermengilde... Et l'enfant rougit de nouveau aussi fort que la première fois.

— Ah!... reprit le vieillard avec une expression de bonheur expansif, tu le vois, mon ami, on m'accusait de folle générosité envers ceux de mes concitoyens qui recouraient à mon obligeance au temps de ma prospérité 5 eh bien! je les trouve, à mon tour, dans le besoin ! »

Folbert souffrait en entendant parler ainsi son père -, il souffrait d'être obligé de l'entretenir dans son erreur par de nouvelles illusions 5 mais la vérité eût tué le pauvre aveugle , s'il l'eût connue.

Aussi le jeune homme fut-il tout heureux qu'un incident vint l'arracher à cette scène embarrassante.

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Folbert ! criait une \ * »i x dans le préau qui entourai! la manse: Kolberl !...

.I'\ \aiv. répondit-il à liante \<>i\-. et il s'élança vers celui qui rappelait, évitant ainsi la gêne de répondre à son père.

— C'est toi. Gomberg! Que m»' veux-tu?» dit-il au nouvel arrivant, en l'entraînant assez loin pour que, de l'habitation, on ne pût entendre leur entretien.

Le nouvel interlocuteur étail un garçon île son âge, à peu près; il portait le riche costume des valets de vénerie. attaches aux

grands. Com Folbert, il était né dans la plaine: ils avaient

grandi ensemble, partageant les mêmes jeux, souvent le même lit, et mangeant à la même écuelle. L'excellent caractère de Folbert lui avait acquis dans Gomberg un ami dévoue. (!elui-ci, enlevé par le comte de Vertud-Mohl pour le service de ses chevaux, n'eût pas hésité a trahir son maître pour servir son ami. Les tyrans n'ont pas de serviteurs fidèles; ils n'ont que des esclaves toujours prêts à se révolter. Aussi Gomberg, jetant autour de lui un regard méfiant et baissant la voix :

« As-tu affaire demain dans la forêt i'

— Oui, plus (jue jamais...

— Garde-toi pourtant d'y aller : le maître du burgh (jamais, hors de la présence du comte, les habitants de la plaine ne le nommaient de son titre) , le maître du burgh a ceint aujourd'hui pour la première fois le baudrier à son iils Hartrad ; c'est à cette occasion qu'il y a eu réjouissance et festin au burgh. Le savais-tu!'

— Non : depuis deux jours j'étais absent du pays.

— Tant mieux : tu n'as pas eu le chagrin d'entendre les hommes du lise proclamer un nouvel ordre, par lequel chaque manse devra payer deux deniers d'argent d'ici à quelques jours.

— Encore! s'écria Folbert avec colère: mais où veut-il. cet homme impitoyable, que nous trouvions deux deniers d'argent ? Ah î mon pauvre père !...

— Que veux-tu ? non-; ne sommes plus, pour lui. que des bête*

de somme... En attendant, ne va pas demain dans la forêt... : il y a grande chasse, et si l'on t'y trouvait, tu sais qu'il y va de la vie. C'est pour cela <|iie je me suis échappe «lu burgh pour l'avertir.

— Merci, Gomberg, merci de ton dévouement, mon ami, reprit chaleureusement Folbert en lui serrant la main dans la sienne... Tu seras maltraité sans doute ce soir pour avoir désohéi...

— Ah! bah! quelques coups d'étrivières de plus ou de moins... (ju importe ? si j'ai pu t' éloigner d'un si grand danger... d'ailleurs, je ne les compte plus depuis longtemps, leurs coups d'étrivières!. .. Me promets-tu de rester à la manse ?

— Non, mon ami. Ne m'accuse pas : tu vas juger si je puis suivre ton conseil. Tu sais comment je fournis aux besoins de mon pauvre père : je chasse, malgré la défense de l'homme de là-haut, cl je porte aux seigneurs voisins le gibier que je tue. Eh bien ! depuis dix jours le sort m'est contraire; je n'ai rien abattu. Mon père, cependant, avait froid, et je n'avais pas de vêtements à lui donner. Des religieux lui avaient commandé l'usage du vin pour hâter sa convalescence, et sa maladie se prolongeait, parce que je ne pouvais lui en procurer... quand, il y a deux nuits, j'ai découvert les traces d'un sanglier.

— Toi ! t'attaquer à un sanglier !... Tu es fou, sans doute !

— Me m'interromps pas... Oui, je m'attaquerai à un sanglier et j'en triompherai, car Dieu sera avec moi. Ne t'ai-je pas dit que je portais sur ma poitrine une relique de saint Hubert, le grand chasseur ? Avec cette relique on peut braver impunément tous les dangers : c'est tout ce qui me reste de ma mère ! »

En même temps il la tira de sa poitrine, où elle était suspendue par une petite chaînette de fer. et il la porta dévotement a ses lèvres en faisant le signe de la croix.

« Ah! c'est différent..., reprit Gomberg avec cette foi naïve qui forme le trait le plus caractéristique de cette époque, où l'on voyait les populations entières, cordialités aux reliques sacrées,

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oublier << a sages paroles des li\ res saints : « /Vide-toi, je t'aiderai, » négliger les soins les plus vulgaires de leur propre défense pour s en remettre eu ciel de leur salut.

— Mais as-tu aussi, reprit Gomberg, des reliques qui puissent te protéger contre la colère d'un homme cruel ?

— Non : permets, cependant, que j'achève., • Sur a peu près de ma proie, je me suis présenté chez Le comte d'Épernay, qui marie après-demain sa fille j et lui jurant, sur mon honneur, de lui faire porter demain soir le sanglier que j'ai vu, je lui ai demandé en échange les choses dont manquait mon père... II me connaissait pour m'avoir souvent acheté du gibier ; il a eu confiance en moi, et m'a donné d'avance ce que je demandais : trahirai-je sa confiance ?

— Tu tiendras plus tard ta promesse.

— \-t-il remis à plus tard l'avance que je lui demandais:' D'ailleurs, plus tard, ce gibier n'aura plus pour lui le même prix, (l'est l'occasion du mariage de sa lille qui l'a déterminé à écouter mes propositions.

— Reporte-lui ce qu'il t'a avancé.

— Tu oublies que mon père ne peut s'en passer.

— Ton père!... S'il était vraiment ton père, je concevrais encore ton dévouement; mais il ne l'est que par adoption, et tu pourrais sans crime hésiter à sacrifier ta vie pour lui...

— A-t-il hésité, lui, quand, il y a dix ans, il m'a sauvé la vie au péril de la sienne en se jetant au milieu des flammes, où mon père et ma mère, frappés par les Normands, périrent ensevelis sous les débris de leur habitation ?... Non, non, Gomberg, ton amitié pour moi t'aveugle et t'empêche de voir toute l'étendue des devoirs que j'ai à remplir. Il y a va de mon honneur, il y va de la vie de mon père : j'irai chasser demain dans la forêt.

— Tu es un noble cœur, Folbert... J'ai l'ait ce que j'ai dû pour le sauver; fais maintenant ce que tu dois. Adieu. Je vais prier le Seigneur qu'il te protège demain et éloigne de toi les pas du maître. »

DE TOUTES LES BPOQl BS. HO

S'embrassanl tons deux comme s'ils ne devaient plus se revoir,

ils se séparèrent. Folbert revint à pas légers auprès de son père.

Réchauffé par quelques gouttes du liquide généreux que lui avail

l 'apporté son fds, le vieil aveugle était tombé dans ce sommeil réparateur qui signale les convalescences heureuses.

Folbert déploya sur la terre une peau de mouton et s'y étendit à son tour. Le sommeil, qui fuit si souvent la couche somptueuse du riche, prodigue ses faveurs bienfaisantes aux pauvres. Folberl s'endormit presque aussitôt qu'il fut couché, et goûta un repos aussi paisible que s'il n'eût pas dû, quelques heures plus lard, courir au-devant de deux périls, mortels tous deux. Ne l'avait-il pas dit à (iomberg : « Dieu est avec moi! » Dieu est toujours avec les lils dévoués et reconnaissants.

La cloche du couvent de Saint-Eusèbe, sonnant matines, le réveilla; la campagne s'éclairait encore à peine d'une teinte blancbàtre. Folbert se leva : c'était le moment qu'il avait fixé pour son départ. Il s'approcha doucement du vieillard, qui dormait encore, et l'embrassa sur le front. Les personnes âgées ont le sommeil d'une extrême légèreté. L'aveugle se réveilla, et dirigeant ses yeux éteints sur l'enfant : « Quoi ! déjà levé, mon fils? lui dit-il ; le soleil brille-t-il déjà?

— Non, mon père 5 mais je veux aller aujourd'hui chez Angilbert; j'espère en rapporter de la farine de blé; il vous en doit encore dix mesures, comme vous le savez. S'il m'en donnait une seulement, le bon pain que nous en ferions aiderait à votre convalescence. Mais Angilbert demeure à une demi-journée de notre manse : je dois donc me hâter, pour revenir ce soir près de vous. »

Ceci était encore de l'invention de Folbert : sa position le forçait ainsi à dissimuler avec son père à chaque instant du jour; Folbert souffrait cruellement de cette nécessité : que faire, cependant? la vie de son père était à ce prix !

« Pauvre garçon! cher enfant! dit le vieil aveugle en l'attirant sur son sein; que de peines, que de soins je te cause, moi qui

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