‹ Les jeunes Français de toutes les époquesChapitre 15 sur 55 · I-..., i i s h i m s I l;\\i US · texte numérisé non relu

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couronner leur bonheur de ce jour, il lui raconta, en dissimulant, la véritable cause de sa présence dans la forêt, I*- service important qu'il avait rendu à Bartrad, l'offre que celui-ci lui avait faite de vivre auprès de lui. et le parti qu'il avail pris d'accepter cette proposition, comme devanl lui fournir des moyens plus sûrs de soulager leur misère. Contre l'attente du jeune homme, l'aveugle accueillit cette nouvelle avec un chagrin amer. « Quoi! s'écria-t-il, loi aussi, mon liU. tu veux me délaisser ! Je savais bien qu'ils étaient souvent ingrats, les enfants que nous donne la nature; mais je croyais plus ûdèles ceux de noire adoption!... Oui, ajouta-t-il en soupirant, j'ai eu des lil> de mon sang; Dieu sait combien je les aimais! Eh bien, sache-le, Folbert, l'un d'eux a fui tout jeune encore le toit paternel... Je ne l'ai jamais revu... Celui-là, que Dieu le protège... car je lui ai pardonné; mais l'autre, oh! l'autre. \ oistu, Folbert... l'autre a renié son père et sa famille: l'autre a insulté mes cheveux blanc--, l'autre, ajouta-t-il dans un paroxysme d'indignation qui s'élevait presque au délire, l'autre a vu son vieux père accable par la misère, la maladie, la faim, les souffrances, et il lui a fermé sa porte, et il lui a refusé un asile et du pain. Celui-là. Folbert, je l'ai maudit! oui, maudit devant Dieu et devant les hommes-, et Dieu et les hommes ratifieront ma malédiction : la colère d'un père est sainte! celui-là périra misérablement! »

Folbert resta un moment comme anéanti en présence de cette violente explosion du vieillard : c était la première fois qu'il le voyait ainsi. Après un instant de silence, il se hasarda pourtant à reprendre d une voix pleine de tendresse :

« Moi, vous quitter, mon bon père! moi. vous délaisser! Dieu me garde de cette noire ingratitude! Votre présence, vos bénédictions, sont aussi nécessaires à ma vie que l'air que je respire : tous les jours, oui, tous les jours, je serais venu passer plusieurs heures avec vous-, et, peut-être, une modeste aisance eût-elle pu rentrer ici, grâce aux bienfaits du comte de Yertud-Mont...

— Le comte de Vertud-Mont !... s'écria Leidrade dans un délire

croissant; qui ose parler ici du comte de Yertud-Mont ? qui ose prononcer son nom en ma présence et me proposer de recourir à ses bienfaits? Moi! moi ! grand Dieu! oh! plutôt mille l'ois la faim, la maladie, plutôt mille fois la mort! moi, je prélèverais ma part dans ses rapines, ma part dans l'écrasante accusation que portera un jour contre lui le juge suprême 1 Non, non, jamais! Qu'il jouisse seul du fruit de ses crimes, et qu'il me laisse ma consolante pauvreté! Ne me parle plus de cet homme, Folbert, je t'en supplie, et s'il le faut, je te l'ordonne!... »

De telles paroles ne souffrent pas de réplique; Folbert garda le silence. La nuit fut triste pour tous deux: ils dormirent peu, et plusieurs fois, durant la nuit, le jeune homme entendit le vieillard soupirer en murmurant des paroles inintelligibles où le nom du comte se mêlait à des noms qui lui étaient inconnus. Vers le point du jour, le sommeil, chassé jusque-là par l'agitation de Leidrade, reprit sur lui ses droits. Après deux heures d'un repos réparateur, il se leva, et prenant le bras du jeune homme : « Allons, lui dit-il, respirer dans la campagne l'air pur du matin!... » En se promenant ainsi, il reprit insensiblement l'entretien de la ville. « Ne m'as-tu pas dit que ce comte avait un fils? demanda-t-il à Folbert.

— Oui, un enfant de mon âge, environ.

— Parle-moi de cet enfant : dépeins-le-moi.

— Il est grand et fort pour son âge , et d'une remarquable beauté.

— Parle-moi de son caractère, reprit Leidrade avec impatience. Qu'importe sa beauté? mes fils aussi étaient beaux; on les admirait souvent en ma présence; mais plût au ciel qu'ils eussent été les plus laids parmi les hommes, et que leur âme eût été noble et belle ! Parle-moi donc du caractère de Hartrad; n'est-ce pas ainsi qu'il se nomme?

— Oui, mon père. Il m'a semblé naturellement noble et généreux; je le crois disposé à la bienfaisance; il pourrait devenir un homme vertueux, si l'orgueil qu'on lui inspire de sa naissance et

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,\r la Fortune de son père ne déparai I ses bonnes qualités.

Leidrade parul réfléchir pendant quelques instants, |>ui> . se tournant enfin vers Folbert :

« Depuis hier, dit-il, la réflexion a i lifié mes premières idées :

ne i étonne pas de cette apparente contradiction entre mes sentiments d'hier et ceux <l aujourd hui, et garde-toi de m'interroger : la sagesse a seule déterminé ce changement... En doutes-tu, Polbert?

— Moi! mon père... quand nous parlez, je vous écoute ionjours avec respect •. quand vous ordonnez, j'obéis avec empressement, sans me permettre de juger ni vos résolutions ni vos paroles.

— C'est ainsi que doit agir un lils respectueux. Kcoute-moi donc et retiens bien mon avis : Tu iras au burgh et tu deviendras l'ami du jeune llartrail: tu t'efforceras de combattre les mauvais penchants qu'on lui fait contracter... quelquefois enfin r en secret, et en prenant bien tes précautions, tu me L'amèneras : mes discours auront sans doute sur lui plus d'influence que les tiens: et, si un jour il succède à son père, le pays peutrôtre nous devra quelque reconnaissance... Me comprends-tu. Folbert?

— Oui, mon père, et je demeure étonné de la sagesse de vos vues et de leur profondeur. Je seconderai vos généreuses intentions, n'en doute/, pas, et il ne tiendra pas à moi qu'elles ne se réalisent complètement. »

Folbert reçut au burgh un accueil empresse. Toute la journée, il partageait les exercices, les plaisirs de Hartrad. et tous les soirs. avant le coucher du soleil, il retournait à la manse rejoindre son père adoptif, et lui rendait minutieusement compte de sa journée, recevant attentivement ses conseils, ses remontrances, ses leçons, pour les mettre en pratique le lendemain. Son caractère, tour à tour, selon l'occasion, plein de douceur et d'une juste fierté, sa raison saine et précoce, sa volonté ferme et nettement arrêtée, lui acquirent un grand empire sur Hartrad: il semblait bien plutôt son bajule que son ami : bientôt Hartrad l'aima au point de ne

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pouvoir plus s'en sépfcrer, et lui demanda comme une Faveur de l'accompagner quelquefois chez le vieil aveugle.

détail, ou se le rappelle, le but auquel Leidrade avait voulu l'amener. Cependant, la première fois qu'il entendit sa \<>i\. il se recula vivement comme pour le fuir; cette sensation fut, du reste, passagère. Le vieillard se remit presque aussitôt, et l'accueil qu'il lui lit ne se ressentit pas de cette première impression, qu'on eût pu prendre pour de l'antipathie. Bientôt, au contraire, il lui témoigna une sorte d'affabilité où l'on eût pu découvrir un commencement d'affection. Dans leurs longs et fréquents entretiens, il se plaisait à faire naître en son âme l'amour de la vertu , le courage de l'abnégation, le plus difficile et le plus rare de tous les eourages.

La nature avait beaucoup fait pour Hartrad en lui donnant un cœur disposé au bien : il goûtait les sages leçons du vieil aveugle : il les rechercha, et entin il éprouva pour le vieillard une véritable amitié, mêlée de respect et de reconnaissance... Nous devons beaucoup, en effet, à ceux qui éclairent notre esprit en formant notre cœur.

Hartrad était devenu le complice des pieuses inventions de Kolbert. La veuve Hermengilde, Siclebolde et Angilbert devenaient d'une générosité qui eût certainement excité les soupçons d'un esprit moins honnête, moins loyal que celui de Leidrade: mais comme il était capable de toutes les belles actions, il n'hésitait pas à en croire les autres capables comme lui-même. Le moment n'était pas éloigné où Hartrad allait avoir besoin de mettre à profit les sages enseignements de son vieil ami.

Des bruits sinistres circulaient sourdement, semblables à ces vagues retentissements qui précèdent et annoncent les grands cataclysmes, tremblements déterre, tempêtes, ouragans. Portésur les ailes de la terreur, le nom des fils d'Odin volait de bouche eu bouche-, ils avaient, disait-on, envahi les côtes du nord des Gaulés, mis la Bretagne à feu et a sang, renversé plusieurs villes de fond

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en comble, dépeuplé de rastes étendues de pays, ammenaol i [eui suite une multitude innombrable de prisonniers dont ils attendaienl la rançon. C'est tinsi qu'ils prenaienl une éclatante revanshe des défaites que Karl le Grand leur avail l'ait subir. Gelui-ei . peailant trente ans, Les avail poursuivis comme des bêtes fauves dam leurs forêts marécageuses, sur leurs montagnes de glaces, sur leurs (louves sauvages «■( déserta, pour les forcer s abjurer leur religion en laveur du christianisme • «'t ^ < »î i- i qu'à leur tour, depuis pies de trente an-, il> inondaient les Gaules, contraignant ses malheureux habitants à abjurer le christianisme pour embrasser le culte sanguinaire d'Odin, Terribles représailles, que Dieu permil sans doute pour accomplir cas paroles du divin Rédempteur : « Celui qui Trappe avec l'épée périra par l'épée! »

In nom. surtout, retentissait parmi ceux des chefs qui conduisaient ces hordes du Nord , celui de Hasiings : c'était le plus implacable, le [dus redouté; on lui attribuait mille traits de férocité qui taisaient dresser les cheveux : des femmes égorgées, pendues, brûle. -s. des vieillards horriblement mutilés, des enfants écrasés ou solennellement immolés aux. dieux des païens. Cp> tombeaux des saints violés et profanés, leurs cendres précieuses dispersées au vent, les églises et les monastères rasés au niveau du sol. les respectables ministres de Jésus-Christ frappés sans pitié au pied des autels 5 les routes jonchées de cadavres, les champs couverts de ruines et de cendres signalaient son passage.

Jamais, depuis Hetzel. qui s'intitulait insolemment le fléau de Dieu, on n'avait vu une aussi effroyable dévastation. Le bruit de son nom précédait Hastings comme l'éclair précède la foudre: en l'entendant on se croyait déjà sous son glaive : ce nom glaçait le sang dans les veines, paralysait les membres, abattait les courages: on ne savait plus que pleurer et gémir. Abandonnant les villes et les campagnes, les populations se réfugiaient dans les enlises, dans les monastères, se mettant sous la protection des saintes reliques. Où étaient ces C.aulois qui allaient en chantant

mi-devant de la mort, et couronnés de roses? Ou étaient ces Franks invincibles i|iii avaient triomphé des Romains?... Il n'y avait plus qu'on troupeau d'hommes tremblants, hébétés. ;ui milieu duquel les guerriers Scandinaves promenaient leur hache, toujours infatigable, toujours altérée de sang!...

Un jour, on vit dans la plaine de Vertud se rassembler en foulé 1rs habitants. « Savez-vous?savez-vous? se disaient-ils les uns;ui\ autres en pâlissant, Hastings et ses pirates remontent le cours <lr la Seine; on a déjà vu leurs légers navires sous les murs des Parisiens, qu'ils ont évités en passant; ils se dirigent sur la Campanie. Hélas! hélas! qu'allons-nous devenir?.., »

Au burgh, on buvait, on chantait comme de coutume, et la seule précaution qu'on prit contre l'invasion était d'y rassembler tout ce qu'on pouvait se procurer de provisions de bouche, en achevant d'épuiser le pays; on savait bien que les Saxons, dépourvus de machines de guerre, ne viendraient pas assiéger la montagne, et l'on se mettait en mesure d'y attendre tranquillement leur départ. Deux cœurs seulement se révoltaient, en secret, de cette lâcheté générale : Hartrad et Folbert songeaient à la résistance, ils voulaient descendre dans la plaine et combattre les ennemis.

« Y songes-tu, enfant? objectait le comte h son fils; que ferionsnous contre leurs troupes innombrables? ce ne serait pas même un combat, ce serait une boucherie.

— Mon père, ils ne peuvent être aussi nombreux qu'on le prétend ; c'est la terreur qui grossit leur nombre. Un des nôtres, Sighel'ried, qui a été leur prisonnier, prétend qu'ils s'avancent ordinairement par bandes de trois à quatre cents?

— Nous ne sommes pas seulement deux cents hommes au burgh.

— On pourrait s'entendre avec les comtes de Troyes, de Châlons, d'Épernay, et réunir ainsi un nombre d'hommes suffisant pour tenir la campagne.

— J'aime ton courage. Hartrad : mais tu connais mal le temps

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ihi in vis: aiijourtl Itui, chacun songe d abord à sa propre tranquil lité avant de songer à celle des autres; les comtes de Troyes, de Châlons, d K|i»'i im\ . comme tons ceux de la Campante, refuseraienl de s'affaiblir pour défendre leurs voisins; quedo^ iendraientils, m effet, si pendant «ju iU combattraient ici, L'ennemi se présentai! à leurs portes? Crois en mon expérience, ne nous reposons que sur nous-mêmes du soin de notre sûreté.

— Mais que l'ait donc l'empereur Karl?

— Le Chauve, ajouta le «ointe avec un sourire de mépris, a bien d'autres soucis plus gra\ es que le soin de son empire. D'abord, il faut qu'il songe chaque jour à ses plaisirs du lendemain •. et puis, le temps qui lui reste, il le consacre à intriguer contre son frère Lothaire, don! il convoite l'héritage.

- Il ferait mieux de penser à conserver le sien; c'est ce qu'on appelle, je crois. « lâcher sa proie pour l'ombre. »

— Qu'y faire?... cela est ainsi : tu conçois bien que quand le berger abandonne son troupeau, les chiens, devenus trop faibles pour le défendre, ne s'inquiètent plus que de leur propre sûreté.

— Ainsi, du haut de nos murailles, nous assisterons froidement à ce spectacle de désolation?. J'en frémis de colère rien qu'en \ songeant !

— Préférerais-tu nousvoir, ta sœur et moi, et toi-même, tomber au pouvoir des Saxons ?

— Dieu m'en garde !

— Eh bien ! quand tu sentiras ta jeune valeur mise à une trop rude épreuve d'obéissance, retire-toi près de ta sœur dans le gynécée-, en la regardant, pense que tu sacrifiés ton courage à sa sûreté. <•! peut-être le sacrifice te paraitra-t-il moins amer.

— J'y vais donc tout à l'heure, reprit Hartrad. car je sens des larmes de colère brûler mes paupières. »

A cette époque, chez tous les grands, il y avait un appartement séparé du reste du palais, et destine spécialement aux femmes. celait le ecvnécée : elles v vivaient loin du tumulte de la guerre et

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