AN DE GRACE
Une famine en Ui9ô. — Humberl le Tricheur, seigneur de Cosne, la génie damoiselle Emmelioe. — Le mal des ardents. — L'atelier de Colgar l'armurier, dit Boson, Léonard son fils, Gertrude sa femme, tableau de famille. — Origine des corporations. — Deux pèlerinages, reposoirs, reliquaires, ermitages, chapelles expiatoires, ex-voto, les chapelets. — Une raillerie du Tricheur. — Les armuriers se soulèvent. — Les bandes de loups. — Combat nocturne contre les loups. — Le reliquaire. — Le fermelet. — Le glas funèbre. — Priez Dieu pour les tfcpassés ! — La trêoe de Dieu. — Le cercueil vide. — La camise ensanglantée. — Le serment de la vengeance. — La veille sainte.
C'était la maison la plus gaie de la ville de Cosne, que celle de Colgar-Boson l'armurier*, mais c'était aussi la plus bruyante. Le travail y régnait constamment et y faisait régner avec lui la prospérité. Culgar-Boson jouissait, à plus de vingt lieues à la ronde, d'une réputation d'habileté méritée : nul ne trempait mieux que
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lui une épée, ue réunissait avec plu-> d'art Les écaillai d'une cotte
de maille-: nul Q6 -,i\,iil donner une forme ]ilus terrible ;iu\
masses d'armes, brandaciers, badelaires, hanicroches, fourchesfières, pertuisanes, à toutes ces armes, aussi étranges de nom que de formes, mais toujours effrayantes et meurtrières, qui composaient L'arsenal d'un homme de guerre au moyen
De plus de vingl lieuesà la ronde on venait chez Colgar-Boson commander «les armes. Colgar était donc riche, et. comme il était généreux, les nombreux ouvriers qu'il employait, sous le titre de compains (expression heureusement choisie pour relever les inférieurs à leurs propres yeux), ses ouvriers professaient tous pour lui une affection sincère et dévouée.
Il fallait les voiràl'ouvrage dès L'aube nuisante! Le vaste atelier s'emplissait de mouvement et de bruit; la forge jetait au loin ses lueurs embrasées, et, pendant que le marteau assouplissait le fer rouge sur l'enclume, que la lime le mordait en grinçant, les voix des robustes compagnons de Colgar soutenaient le travail en cadence par des chants de guerre; tantôt c'était la romance de Roland, mort âRonce\au\: tantôt celle qui célébrait les victoires que Louis le Pieux, fils de Charlemagne, avait remportées sur les Bretons-Armoricains.
A force de manier les instruments de la guerre, les armuriers avaient contracté un caractère essentiellement belliqueux. Il est à remarquer qu'ils se montrèrent toujours à la tète des mouvements populaires qui signalèrent cette époque.
Fier, non sans raison, de sa fortune loyalement acquise, de son habileté dans son art, Colgar était un de ces esprits indomptables, toujours prêts à se révolter contre la tyrannie, sous quelque forme qu'elle se présentât, et, plus d'une fois, dans ses querelles avec les féodaux du pays, il s'était vu obligé de s'enfuir dans la forêt : c'est ce que signifiait son surnom de Boson (l'ami de la forêt), de même que son nom Colgar (soldat aux regards superbes) le représentait bien au moral et au physique. Colgar était un excellent
homme, mais il ne péchait pas par excès d'humilité. Quand il se croyait offensé, il devenait violent, et son premier mouvement l'entraînait aux représailles.
Un mariage heureux et la naissance d'un fils avaient tempéré néanmoins ces fougueuses dispositions.
Comment, en elïét, des sentiments amers seraient-ils entrés dans son àme, quand il avait sous les yeux le doux tableau de sa femme , la belle Gertrude , sa ménagère, comme il le disait, assise dans son grand fauteuil de chêne noir, le trousseau de clefs pendu à la ceinture, et filant sa quenouille de chanvre, ou tricotant les chausses de son mari ou de son fils , tandis que celui-ci, assis aux pieds de sa mère, cherchait à déchiffrer les caractères d'un gros manuscrit que lui avait prêté un curé du voisinage ?
Léonard allait avoir quatorze ans; c'était un bel adolescent, aux regards limpides et purs, au teint rosé, bien fait dans sa personne, mais plutôt petit que grand, plutôt svelte que robuste, d'une parfaite santé cependant. Léonard était tout le portrait de sa mère , doué, comme elle, d'une vive sensibilité, s'impressionnant d'un mot touchant, s'animant au récit d'une belle action, mais ordinairement calme, souriant, et offrant sur son frais visage le type du bonheur et de la gaieté.
Souvent Gertrude interrompait le mouvement de son rouet pour adresser à son fils un regard d'amour, et Colgar, placé à distance, les contemplait tous deux, la mère et l'enfant, et, dans cette admiration muette, son cœur débordait de joie, et des larmes mouillaient ses yeux, a 0 mon Dieu ! disait-il intérieurement, vous avez été bon pour moi ; soyez béni ! »
Qui n'eût envié le sort de Golgar-Boson ?
Cette paisible existence allait cependant être troublée.
Ainsi, par un beau jour d'été, on voit la surface d'un lac, auparavant unie comme un miroir, et reflétant, avec l'azur du ciel, la verdure des hauts peupliers qui lui servent de ceinture , se convulsionner tout à coup sous le souille de la tempête, et
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bientôt n'offrir plus aux regards que l'image de la désolation.
La servitude dans laquelle \i\;ii( une partie de l;i population, el les guerres civiles qui déchiraient le i>a\ s . paralysaient les bras; désertant les campagnes, les paysans s'enrôlaient sous les bannières ilo féodaux, demandant ainsi a la guerre, c'est-à-dire au pillage, 1rs ressources que ne leur présentait [>1 u ^ l'agriculture, alors la famine apparaissait tout à coup, s'étendait d'une extrémité du territoire à l'autre , sévissant sans relâche sur tous les habitants, mais principalement sur les plus pauvres. Quelquefois, cependant elle paraissait circonscrire sa marche et s'arrêtait à une province. C'est ce qui eut lieu dans l'Orléanais en 10(J3.
Aujourd'hui, un pareil malheur passerait presque inaperçu: 1rs soins prévoyants du gouvernement, les greniers d'abondance établis dans toutes les grandes villes, et, plus encore, la facilité des communications ouvertes non-seulement entre les points les plus éloignés de la France, mais encore entre la France et toutes les nations du monde, arrêteraient immédiatement le fléau. Mais, à la fin du onzième siècle, alors <[ue notre terre était morcelée entre une infinité de petits souverains toujours en guerre les uns avec les autres, dans un pays où, depuis les Romains, on n'avait point établi de nouvelles routes, malgré l'accroissement de la population •. avec les droits énormes, répétés sous les énonciations les plus bizarres, qu'il fallait payer en passant des terres d'un seigneur sur celles d'un autre, on comprendra les désastres que devait produire la l'aminé quand elle apparaissait dans une contrée.
Les historiens du temps nous en ont laissé des peintures effroyables : « On ne voyait, dit l'un d'eux, dans les rues, que des ligures hâves et décharnées . des hommes semblables à des spectres : chaque jour, la mort décimait les familles. Bientôt l'église cessa de pouvoir suffire aux inhumations: il fallut creuser des fosses communes, gouffres profonds où venaient s'engloutir des villes entières. On tenta de faire du pain avec les matières qui y sont le plus étrangères : d'abord on fit entrer dans sa composition du
seigle, de l'orge, de l'escourgeon ; puis on en vint à disputer aux bestiaux leur nourriture; on essaya du pain d'avoine; l'avoine épuisée, on y ajouta du plaire. Enfin, chose horrible! on vit des hommes se nourrir de la chair de l'homme; les tombes, fermées à peine, se rouvraient sous les mains des misérables affamés; ils dévoraient jusqu'aux cadavres déjà en putréfaction.
En transcrivant de tels détails, on se sent s;i i > i de frissons, et la plume tombe des mains.
Le mal n'atteignit pas à cet excès dans l'Orléanais en 1093: toutefois, les premières atteintes en furent assez sérieuses pour exciter de vives appréhensions. Dans le secret du foyer domestique, chacun examina ses provisions, visita sa grange, sa huche et son cellier, supputa ses ressources et chercha à les accroître. Les relations cessèrent tout à coup, les portes des maisons restèrent closes, même pour les amis et les parents. Bien peu d'hommes civilisés résistent à une pareille épreuve ; bien peu conservent l'élévation d'esprit qui les distinguait auparavant : la terreur du fléau développe chez presque tous l'instinct implacable de la conservation, et les ravale au niveau des brutes.
Colgar-Boson laissa , comme par le passé , sa maison ouverte à ses parents; les compagnons continuèrent leurs travaux comme si rien n'eût menacé leur tranquillité. Qu'avaient-ils à redouter, en effet? le bon génie des familles , Y économie prévoyante présidait à leur sort sous la figure de Gertrude la belle, mais surtout la bonne ménagère. Le cellier, la huche, la grange que Colgar avait aux champs, tout était plein chez lui; il pouvait braver la famine jusqu'à la nouvelle moisson.
Grâces vous soient rendues, Gertrude ! les femmes comme vous sont l'orgueil et la providence de leur famille! Repoussé par vos soins diligents, le fléau passera sur le pays sans effleurer seulement votre maison du bout de son aile : grâces vous soient rendues!
Mais combien de maisons s'assombrirent aux premières nou-
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relies de la disette! Toutes celles où régnait l'amour îles plaisirs, du luxe, de la prodigalité !
Le caste! de Cosne regorgeail de meubles el d'étoffes précieuses; les vins eiquis, les conserves délicates, les liqueurs enivrante*, l'or et l argent] soui toutes les formes auxquelles savaient les plier les orfèvres, déjà redevenus habiles à cette époque, >'\ trouvaient en abondance; m;ii<. les granges étaient vides. Qu'avait^] besoin, en effet, de faire des pnn isions, le magnifique seigneur de Cosne? n'a- \ait-il pas la. devant lui. <li\ limes de terre sur lesquelles il régnait ni maître, ou plutôt en i\ ran ? La famine semontre-t-elle : « Ça, sénéchal, fais sonner le boute-selle: endossons la cuirait' et l'armet: stutous sur nos bons palefrois tout bardés de 1er. et. la lance an poing, courons sns aux vilains: pillons et le manant dans sa chaumière sans défense et le voyageur qui passe ! — Mais il a déjà satisfait a tons les droits de péage, barrière, escorte, pulvérage, que sais-je encore! — Raison de plus: s" il a payé, c'est qu'il avait de l'argent : il doit lui en rester. — Mais le vilain est déjà écrasé par la corvée, la taille, la mainmorte, etc. — Qu'importe? cela nous regarde-t-il ? n'est-ce pas notre vavassal. notre serf, notre homme de formariage. de poueste, enfin ? De quoi nous parles-tu. bon sénéchal? Çà! çàî en selle, et courons sus aux vilains! — Mais le bourgeois, qui n'est que ton vassal, seigneur baron, et qui a paye toutes ses redevances et fourni son homme d'armes à ta bannière? — Le bourgeois! race odieuse, engeance détestable qui songe à s'affranchir de notre pouvoir! Sus! sus! bon sénéchal! frappons dru sur le bourgeois ! S'il se plaint, tu lui diras qu'il n'avait pas payé, qu'on s'est trompé, tout ce que tu voudras: mais nous garderons le butin. S'il remue, tu feras dresser au carrefour de la route notre gibet, car nous avons droit de justice haute et basse: nous nous assemblerons dans notre salle d'honneur, et. de par notre arrêt, il sera branché haut et cours! »
Ce n'était pas sans raison que le peuple avait ajouté au nom d'Uumherl. seigneur de Cosne, le surnom significatif de Tricheur.
Le eflstèl ;»vnii cependant aussi ses anges tutélaires; Le ciel avait
accordé à llumbert une épouse pieuse une fille, modèle de toutes les grâces et de toutes les vertus. La jeune Emmeline el Blanche, sa mère, s'efforçaient, mais en vain, par les plus tendres insinuations, de réprimer les mauvais penchants d'IImnhert le Tricheur. S'il n'avait tenu qu'à elles, on aurait eu moins souvent, dans le pays, le spectacle des grandes chasses du baron ; moins souvent la salle du festin aurait retenti des chants de ses nombreux convives; les jongleurs, trouvères et baladins eussent été bannis du castel, et la chapelle eût été restaurée et enrichie, les vassaux protèges : les celliers moins riches, les granges l'eussent été davantage; Tordre et l'économie eussent régné dans les iinances du baron.
Mais que pouvait leur faible voix sur cet homme violent, dont le coeur était aussi inllexible que son armure de fer?... d'un seul de ses regards il arrêtait les paroles sur leurs lèvres ; le froncement de ses sourcils les rendait tremblantes, glaçait leur tendresse et refoulait dans leur àme leurs élans expansifs. Humbert le Tricheur était le tyran de sa famille comme il l'était de ses vassaux. Blanche de Cosne et sa gente damoiselle ne pouvaient que prier Dieu et s'appliquer à réparer en secret les injustices de leur seigneur.
Cependant, il faut le dire, les mauvaises passions d'Humbert éclataient avec bien plus de force encore en l'absence de sa femme et de sa fille.
Or, depuis huit jours, la gente damoiselle de Cosne était absente, ainsi que sa mère. Toutes deux avaient entrepris un pèlerinage à Nolre-Dame-des-Bois.
Avec la famine, un autre fléau, le mal des ardents, appelé aus>i \efeu sacré, avait envahi la baronnie : c'était encore une de ces calamités qui désolèrent si souvent le moyen âge. Ceux qui étaient atteints de cette épidémie, dont le nom seul indique les ellets, souffraient d'horribles douleurs: un feu dévorant les consumait 5 tout leur corps gonflait; la peau devenait noire, livide et tendue, Après
180 LES ll.i M. s I RAM US quelques jours de souffrances inouïes, ils mouraient défigurés, exhalant une puanteur tellement insupportable, que leurs proches mé
renonçaient a leur rendre les derniers devoirs. A cette époque, l'art médical ,dans son enfance, n'était encore qu'unmonstrueux assemblage de superstitions et «le procédés empiriques; mires et physiciens se déclaraient impuissants contre le uni! des ardents: abandonné par eux, et regardant d'ailleurs, non sans raison peutêtre, ce fléau comme un châtiment du ciel, le peuple tournait ses regards vers la religion, et, prosterné au pied des autels, il implorait tout à la lois des consolations et des secours.
Or, le castel de Cosne était dans la consternation : un homme d'armes venait d'y mourir du mal de» ardents. Voilà pourquoi la dame de Cosne et sa Bile avaient entrepris un pèlerinage à Nolre- Dante-des-Bois. Elles allaient prier la sainte Vierge d'intercéder auprès de son Fils pour détourner le mal du castel et de la baronnie.
A peine furent-elles parties, que le Tricheur lâcha ses hommes darmes dans la campagne : il s'agissait de remplir les greniers en détroussant les voyageurs, en pillant les paysans. Bientôt on n'entendit plus parler que de leurs actes de violence, et la ville en frémissait d'indignation.
La famine sévissait chaque jour davantage. Dans cette extrémité, la ville tourna aussi ses regards vers le ciel: les gens de métier, qui alors commençaient à se réunir en corporation, déployèrent la bannière du saint sous l'invocation duquel ils s'étaient placés, et les processions religieuses, avec le clergé en tète, se croisèrent de toutes parts. La foi chrétienne, dans sa naïve grandeur, régnait alors sur toute l'étendue de la France.
Os cérémonies religieuses renouvelaient l'ardeur des croyances: souvent elles étaient suivies et complétées par des pèlerinages: c'est ce qui eut lieu à Cosne dans cette circonstance. Les notables de la ville, les échevins, résolurent d'envoyer en neuvaine une mission à Xnirc-Damc-des-Bois. In grande consolatrice de la du-
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clié. Douze noms, six de jeunes lilles. six de jeunes garçons, depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à dix-huit, lurent tirés au sort. A sa grande joie, Léonard fut compté parmi les favorisés.
Placée sous la direction d'un vénérable prêtre, la jeune mission partit, accompagnée, jusqu'à la distance d'un mille environ , par leurs familles et tous les habitants de la ville.
Quel spectacle curieux et attendrissant que celui de ces jeunes liens qui suivaient modestement leur route, séparés en deux groupes, s'entretenant pieusement de choses saintes, et mesurant les distances par la quantité de chapelets qu'ils avaient récités, si bien qu'on ne disait plus : « De la chapelle de Saint-Loup à celle de Saint-Éleuthère il y a deux mille pas, » mais bien : « Il y a douze ou quinze chapelets. » Touchante et naïve piété , dont beaucoup souriraient aujourd'hui, mais que Dieu accueillait avec laveur, comme il accueille les prières des petits enfants!
Le long de la route, de distance en distance, s'élevaient des croix de pierre, telles qu'on en rencontre quelquefois sur les voies du Nord; ces croix étaient des expiatoires établis par la piété ou le repentir, en commémoration d'un crime commis au même lieu. Des reposoirs faisaient de temps en temps briller, aux yeux dès lidèles fatigués, leur modeste croix de bois rustique, plantée à leur fronton ; d'autres fois, la cloche d'un ermitage, sonnant à pleine volée Y Angélus vers le soir, annonçait aux pieux voyageurs que, loin d'eux, un saint personnage, retiré du monde pour se livrer tout à Dieu, leur offrait pour une nuit un abri et la frugale hospitalité de l'ermitage.
De Cosne à Notre -Dame -des -Bois la dislance n'était que de vingt-huit lieues, mais alors il ne fallait pas moins de six jours pour s'y rendre et autant pour en revenir.
Or, pendant que la dame de Cosne et sa génie damoiselle d'une part, Léonard avec ses jeunes amis de l'autre part, accomplissaient le pèlerinage de Notre -Dame-des-Bois. des événements inattendus s'étaient passés à Cosne.
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h.uiN Leur fureur de pillage, Les gens d Uumberl ne connais* Baient aucua frein : un jour, ils trouvèrent commode d'entrer de Force sur Les terres de Colgar-Boson, el de vider ses mansesde toutes Les provisions qu'elles contenaient
\ la première nouvelle qui lui vint de ce vol à main armée, Colgar, ne pouvant croire à cette énormité, monte ,'i cheval, et m dirige au caste] pour \ demander une prompte el éclatante justice. Uumberl Le reçoit avec toutes sortes d'égards extérieurs, s'efforce de lui persuader qu'il est étranger à cette violence: il la rejette audacieusement sur ses gens, el jure «le les punir si Le délit est avéré ; il engage l'armurier à se procurer le nombre nécessaire de témoins, et le renvoie à quelques jours de là pour se présenter a son tribunal.
Le jour fixé étant venu, Golgar se présente. Le comle, chaussé tle ses souliers à la poulaine les plus exagérés, la barbe en pointe parfumée d'essence et parsemée de poudre d'or, les cheveux coupes en rond à la hauteur des oreilles, siégeait dans sa grande salle de justice, revêtu des insignes de sa puissance et entouré des officiers de sa maison. A quelques pas de lui se tenait le borel, armé de sa hache : à la portée du bras de celui-ci sont placés les instruments de torture, dont l'usage commençait à s'introduire en France. Le reste de la salle est encombré de populaire, empressé comme toujours de jouir de cette solennité judiciaire.
On introduit Golgar; il formule sa plainte en ternies énergiques,
« Oîi sont les témoins? lui dit le baron.
— Des témoins, sire de Cosne ! où pourrais-je en trouver quand il s'agit de déposer contre vous, devant vous? Qui oserait braver votre ressentiment?
— Qu'attends-tu donc de moi? puis-je condamner personne sur ton unique témoignage?
— Le fait est patent, il est impossible que vous l'ignoriez... Les biens dont on m'a dépouillé injustement ont été apportés ici.
— Oses-tu bien m'accuser d'être le complice de ce mêlait? »
interrompit llumbert le Tricheur avec la feinte indignation d'un homme honnête que le soupçon seul outrage. Quiconque n'eut pas connu Humberl eût été pris à ce faux semblant. Colgarle connaissait : il comprit qu'on lui tendait un piège, et se tint pour averti.
— Je ne vous accuse pas. reprit-il avec fermeté: j'accuse vos gens : j'ai voulu dire seulement que s'il vous plaisait de les interroger, vous gériez bientôt instruit de la vérité.
— Je ne demande pas mieux, ne fût-ce que pour Le prouver mon désir de te rendre la justice que tu réclames. » Puis s'adressant tour à tour à ses hommes : « Çà, sénéchal, as-tu vu ou entendu quelque chose qui puisse nous éclairer à ce sujet?
— Rien absolument, monseigneur.
— Et toi, llumfroy, dis-nous ce que tu sais de cette affaire.
— Ce ne sera pas long, monseigneur : j'en entends parler pour la première fois, requit llumfroy d'un air goguenard.
— Voyons, parle à ton tour, Philibert!
— Sur quoi, monseigneur?
— Eh! mais, sur le pillage dont ce brave homme se plaint d'être victime.
— On a pillé notre brave armurier, monseigneur? reprit Philibert d'un ton de dolente compassion ; et qui donc l'a pillé, monseigneur?
— Tu le vois. Colgar, celui-ci ne sait même pas ce dont il est question... Voyons, Sigald, toi qui es à l'affût des nouvelles, tu vas nous renseigner.
— Sur quoi, monseigneur? sur le mariage projeté entre la damoiselle dTngars et le comte de Villemor?... Volontiers, monseigneur : on dit que les noces seront magnifiques...
— Eh! non, imbécile; il s'agit de ce pauvre homme, Colgar dit Boson, notre habile armurier de Cosne ; ne le reconnais-tu pas ?
— Si fait, vraiment, monseigneur: est-il accusé de quelque crime?
— C'est lui, au contraire, qui accuse: mais puisque lu ft'es
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instruit de rien de ce qui le regarde, tu peux te retirer... Tu le vois, Colgar, en voici encore un qui ue sait absolument rien. Passons à nu autre; à toi, Robert...
— Assez, je yous prie sire de Cosne, àe ce jeu offensant!... interjeta à son tour l'armurier pâle de colère; je comprends maintenant ce qu'il me restée faire... Adieu, monseigneur, iijoula-t-il d'un ton de menaçante ironie : je reviendrai vous demander justice quand j'aurai trouvé des preuves et des lé ins.
— Voilà par où il eût fallu commencer, mon brave : tu le vois, cependant, je n'ai rien négligé pour faire droit ;'i tes réclamations.
— C'esl vrai, monseigneur, c'esl vrai. Oh! vous n'êtes pas, vous, de ces seigneurs qui pillent leurs vassaux et se rient ensuite de leurs plaintes! Bien loin de là. vous leur rendez bonne et prompte justice pour la protection de leur personne et de leurs biens. » Comme il parlait ainsi, un sourire sardonique démentait ses paroles et leur donnait une toute autre signification. «(Nous nous en souviendrons en temps utile, monseigneur, » ajouta Colgar en se retirant.
Les rires étouffés, les chuchotements, les regards narquois, l'accueillirent sur son passage ; mais déjà Colgar rêvait à sa vengeance : il feignit de ne rien voir et de ne rien entendre; il voulait d'abord sortir du castel. Une fois dehors, il sauta sur son bon cheval, et, se retournant vers les gens d'armes d'Humbert qui l'insultaient encore : « Nous nous retrouverons, leur cria-t-il, lâches brigands! Votre maître veut des preuves, j'en trouverai dans ma forge et dans mon atelier !
— Il nous menace, je crois! dit un homme de garde.
— Je le connais, répliqua l'un de ses voisins: il est homme à l'aire mieux que de menacer, et nous agirons prudemment en nous tenant sur nos gardes quand nous battrons la campagne; autrement, avant peu, il nous arrivera malheur!
— Allons, tu rêves, Sigurd; pour savoir tremper des poignards et desestramaçons . crois-tu que ce brave homme sache s'en servir ? »
Sigurd ne rêvait pas : en arrivant chez lui, encore tout bouillant de colère, le premier soin de Colgar-Boson fut de visiter SOI) atelier; il plaça au milieu tout ce qu'il y avait chez lui de plus parfait «m armes défensives et offensives, puis appelant ses compagnons :
« Amis, leur dit-il, le châtelain de Cosne traite ses vassaux comme des esclaves et ses esclaves comme des chiens. Il y a dix jours, vous le savez, il nous a pillés; aujourd'hui, il s'est raillé de nous par un semblant de justice; vie voussemble-t-il pas qu'on pourrait apprendre au sire de Cosne que nous valons bien ses gens de guerre?... Voilà des armes neuves; voulez-vous que nous montrions à ces pillards comment on s'en sert? Nous les leur vendrons un peu plus cher ensuite, car ils ne douteront plus de leur excellence !
— Guerre à Humbert le Tricheur! s'écrièrent" tous les compagnons; sus! sus! aux. gens du castel! notre cri sera : Saint-Georges à la ville! » Et s'armant avec soin, ils sortirent sous la conduite de Colgar.
Ange protecteur de la paix du foyer, pourquoi étiez-vous absente, Gertrude? Votre sagesse, votre douceur, eussent calmé sans doute les ressentiments de votre époux : vous eussiez empêché bien des malheurs !
Mais l'épouse de Colgar avait dû se rendre aux champs pour s'assurer par elle-même de l'étendue des pertes qu'on lui avait annoncées et des moyens de les réparer.
Ils étaient braves et résolus, les compagnons armuriers; sous la conduite de leur maître, ils semblèrent n'avoir rien à craindre. Dès le lendemain, ils rencontrèrent leurs ennemis et les attaquèrent hardiment. Le choc fut rude et la lutte acharnée ; le sang coula abondamment de part et d'autre; mais les armuriers finirent par l'emporter, et les gens du castel payèrent cher leurs insolences de la veille. Ils se retirèrent en désordre.
A cette nouvelle. Humbert entra en fureur, et lit sommer Colgar
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de paraître à son tribunal pour se défendre du crime de rébellion
il m il il ci ;n i accusé. I suit d'ironie à sod tour, Colgar lui lit répondre qu'il se présenterai! devant lui quand il aurai! trouvé toutes wi preuves, e! qu'il s'occopail activement à 1rs reunir.
Le baron fui «loue réduit à s'emparer de vive force de son vassal, d une sorte de petite guerre s'organisa entre eux, au grand étonuemeiri du pays, qui ne pouvait s'expliquer L'audace inouïe jusque-là de l'armurier.
Chaque jour, quelque escarmouche nouvelle avait lieu entre Les gens du comte e! Les compagnons. Ceux-ci se défendaien! vaillamment et continuaient à conserver L'avantage. La trêve de Dieu seule incitait un terme à ces combats toujours renaissants. Depuis le mercredi au soleil couchant, jusqu'au lundi au soleil levant, selon les règlements des conciles provinciaux dont la législation s'était enfin généralisée, les adversaires déposaient les amies, et la paix régnait sur la contrée. Là encore se retrouve l'influence bienfaisante clu clergé de France.
Les guerres de ville à ville, de château à château, étaient devenues si fréquentes, si meurtrières, si désastreuses, que l'Eglise avait du interposer son autorité pour empêcher la ruine complète du pays. Pendant la trêve de Dieu, les marchands reprenaient leurs voyages, l'agriculture tentait quelques efforts, les évèques et les curés Taisaient agir leur intervention conciliante, et la France respirait au moins pendant quatre jours par semaine; ce n'était pas trop, à coup sur!...
Dans certains cas, les évèques ne craignaient pas de prononcer les peines les plus sévères, l'excommunication, l'interdiction même, contre ceux qui enfreignaient la trêve de Dieu -, ces menaces redoutables suffisaient généralement pour réduire à l'obéissance les plus puissants et les plus irrités. Les rois eux-mêmes s'humiliaient devant l'autorité de l'Église et la souveraineté des papes. Le roi de France, Philippe 1er, qui régnait alors, après avoir encouru les foudres du Vatican , dut s'amender et abjurer publiquement s»s
fautes pour eu obtenir le pardon; si son père lui-même, Koberl, lui avait donné L'exemple de la révolte, il lui avait aussi donné celui de la soumission. Après de tels exemples, quel Iront si haut en France eût osé bravé les ordres de l'Église?
Dans la personne de ses représentants, la religion chrétienne était donc plus que jamais la grande modératrice des peuples, et le pivot sur lequel devait rouler toute la civilisation moderne.
Nous aussi nous profiterons de la trêve de Dieu, pour nous éloigner de cette scène de violence. D'autres événements réclament notre attention.
La mission dont Léonard faisait partie était arrivée à Notre- Dame-des-Bois; c'était une simple chapelle construite en bois, mais d'un dessin élégant et pittoresque. L'ogive angulaire, les ovales des cintres, les piliers qui soutenaient la voûte en s'élevant vers elle comme des arbres avec leurs branches chargées de feuillages, l'emploi des rosaces et la profusion des sculptures, tout dans ce modeste vaisseau faisait pressentir une prochaine révolution dans l'art de bâtir, et annonçait ces magnifiques cathédrales que nous a léguées le moyen âge. Au fond de la chapelle, audessus de l'autel qui lui était consacre, apparaissait l'image protectrice de Notre-Dame-des-Bois ; sa statue, de grandeur naturelle, était en bois -, des couleurs vives faisaient ressortir les chairs, les draperies et les ornements du costume. Cette statue olï'rait ce type naïf mais pur, et non sans charme, qu'ont à leur naissance tous les arts qui empruntent leur caractère au sentiment plutôt qu'à la pensée; ils saisissent par le mouvement et l'ensemble plus que par les détails : l'artiste, alors n'étudie pas encore, il s'abandonne à ses impressions.
Une multitude innombrable iï ex-voto étaient suspendus sur les murs des bas-côtés : pêle-mêle étrange, mais touchant, où chaque infirmité humaine était représentée. Ici des béquilles avaient été laissées par un boiteux qui avait dû sa guérison à l'intercession de .Notre-Dame : là une mère avait fait don à la chapelle d'un tableau
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représentant 1 instant où elle offre à la sainte \ lerge son jeune entant expirant, et celui où le petit malade, guéri, sourit à si mère en pressant sur ses lèvres l'image de Notre-Dame. Plus loin brillait une splendide armure de chevalier, c'était celle d'un comte <|iii. blessé mortellement dans un combat, avait l'ait vœu d'offrir son armure complète à .Notre-Dame, s'il revenait à la vie. D'un autre côté on voyait le brancard sur lequel s'était l'ait porter jusque-là un paralytique qui était revenu à pied chez lui. Partout, sur des plaques de marbre noir ou blanc, on lisait des inscriptions en lettres d'or : des aveugles, des sourds-muets, des lépreux, guéris, avaient laissé à Notre-Darae-des-Bois ces pieux monuments, témoignage de leur dévotieuse reconnaissance. La foi, qui, selon le grand apôtre, transporterait des montagnes, la foi opérait alors des miracles.
En entrant dans ce saint temple, Léonard l'ut saisi d'une telle émotion, qu'il ne put que tomber sur ses genoux en élevant au ciel des yeux, baignés de larmes : il se reportait par la pensée à Jérusalem, quand le Sauveur la remplissait de sa parole et de ses miracles. 11 croyait le voir entouré de paralytiques, de malades, d'infirmes, et leur imposant les mains avec ce visage où rayonnait une si imposante sérénité, avec ce geste d'une simplicité puissante, cet accent pénétrant qu'il devait avoir quand il disait à Lazare : a Levez-vous et vivez ! » ou à la veuve croyante : « Votre foi vous a sauvée ! » Une sainte terreur suspendit presque en lui la pensée, et, le front prosterné sur la poussière, il ne put que s'écrier : « Notre-Dame, ayez pitié de nous! » Comme un vaste écho, la voix de la foule reprit après lui : «Notre-Dame, ayez pitié de nous ! »
C'était là un spectacle magnifique, mes jeunes amis; cette humilité pieuse de nos ancêtres les rendait forts dans toutes les dilïicultés de la vie. invincibles dans les combats. Celui qui craint Dieu ne craint que Dieu : que peuvent sur lui les hommes?...
Comme Léonard entrait avec sa mission à Notre-Dame-des-Bois,
la dame de Cosne el la gante Emmeline. sa ûlle , en sortaient. La nuit était venue, nuit noire et profonde comme celle qui règne sous les dômes impénétrables qu'opposent à la lumière les immenses feuillages des forêts; car, ainsi que l'indique son nom, Motre-Dame-des Bois était située au sein d'une forêt. Plusieurs de nos grandes villes n'ont pas eu d'autre commencement.
In quart d'heure venait à peine de s'écouler, quand la chapelle fut ébranlée par de longs hurlements. La négligence des seigneurs occupés à des guerres continuelles, le défaut d'administration, la prostration morale où vivaient les gens de la campagne, les conditions géographiques de la France à cette époque, tout avait favorisé la multiplication des loups; ils infestaient le pays, où ils apparaissaient tout à coup par bandes nombreuses, s' avançant hardiment jusque dans les villages et même jusque dans les villes, où ils causaient d'affreux dégâts. Il n'est guère de chroniques ou de poèmes de ce temps dans lesquels maître Tsengrin (le loup) n'ait son rôle. La terreur qu'ils inspiraient s'est conservée jusqu'à nous : « Voici le loup! » disent encore pour les rendre sages les mères à leurs enfants, dans plusieurs de nos départements. Le loup ne vient jamais, Dieu merci ! mais pour qui sait penser et observer, ce mot prouve qu'autrefois le loup ne venait que trop souvent.
Les hurlements deviennent plus effrayants, ils se rapprochent, et la forêt en est ébranlée. Soudain, on entend le galop précipité d'un cheval; un cavalier s'arrête sous le pronaos de la chapelle; ses traits sont altérés-, sa voix tremblante d'émotion, les lianes de son coursier couverts d'écume, attestent la rapidité de sa course : « Au secours! au secours! s'écrie-t-il: les loups attaquent le cortège de la dame de Cosne! ils sont si nombreux que l'escorte ne peut leur résister! Avant qu'il soit une heure, ils l'auront toute dévorée! hâtez- vous de la secourir! »
À ces mots, les femmes et les jeunes lilles répondent par des cris d'effroi, les hommes par un cri de courage el d'humanité : « Partons! parlons! sans retard! »
1*0 l l S il I M S l RANI \l^
On s'arme n la hâte, on allume des torches résineuses el l'on w précipite sur 1rs pas; du cavalier; on arrive enfin snr la serin- du sinistre. Là, cm spectacle vraiment terrible s'offre aux regards... Des douze hommes qui formaient l'escorte de la dame de Cosne, six ont déjà succombé; tous les chevaux du cortège artl été dévores. Il ne reste plus de la petite caravane que l'armure des cavaliers, 1rs lianarcliments des chevaux, el des ossements éjiars: lesix hommes d'armes qui survivenl forment un cercle étroit au milieu duquel se pressent , tremblantes, Blanche el sa fille, avec leurs femmes de sen ice.
Les cadavres des loups tués par leurs défenseurs leur forment comme une sorte de rempart. (Amendant une trentaine de ces animaux, allâmes et rendus furieux par la vue du sang et l'odeur du carnage, les assiègent incessamment; leurs yeux reluisent dans l'ombre, et leurs hurlements couvriraient le bruit du tonnerre. Ils se jettent sur les armes, les saisissent avec les dents, cherchent à les broyer, pendant que d'autres mordent à la main, a la ligure, partout où ils peuvent trouver prise, les intrépides gens d'armes. Quoique blessés pour la plupart en plusieurs endroits et perdant leur sang, ceux-ci se défendent vaillamment: mais déjà leurs forces trahissent leur courage : quelques instants encore, ils vont servir de pâture aux loups: Emmeline et sa iille ne reverront pas les tours de Cosne!... Mais non, leur dernière heure n'a pas sonné encore: entendez-vous ces cris? voyez-vous ces flambeaux qui brillent là-bas et s'avancent vers vous? c'est le secours inespéré, c'est le salut, c'est la vie! Tombez à genoux, Emmeline et Blanche, vous reverrez encore votre castel, vos bois giboyeux et vos plaines fertiles! Remerciez Notre-Dame-des-Bois.
Les loups se tournèrent contre les arrivants; Léonard était au premier rang. Les hommes de Cosne crurent pouvoir donner quelques minutes de repos à leurs bras, lassés de frapper. Repos fatal! plusieurs loups, revenant à leur première proie, se précipitent inopinément sur eux, les renversent, et tombent sur les
i evers cie sa hache ,il fend la tête au mom
Di: TOUTES LÉS ÉPOQUES. l'N
pauvres femmes... béonnrd n vu le danger qu'elles courenl : sans calculer l'étendue de celai qu'il va braver, la bâche dans une
main, le poignard dans l'autre, il se précipite au milieu des carnassiers, il va leur disputer leur proie. In corps gisant sur la terre attire d'abord ses regards. C'est une jeune lille évanouie; à côté d'elle, un homme, la ligure mutilée par de cruelles morsures, se soulève péniblement sur un bras pour défendre cette enfant d'un loup monstrueux qui cherche à la dévorer. Léonard est petit et d'une faible complexion, mais il est courageux, et adroit; dans les plus grands dangers, il conserve un sang-froid qui double ses ressources : Léonard prend son temps, ajuste son coup, et d'an revers de sa hache il fend la tète au loup, qui tombe expirant à ses pieds. «Dieu vous récompense! lui dit aussitôt l'homme au \ isage mutilé ; mais ne perdez pas de temps, sauvez la gente damoiselle de Cosne; emportez-la hors d'ici! »
C'était donc à Einmeline que Léonard venait de sauver la vie! 11 la saisit dans ses bras, et, se faisant aider d'un de ses compagnons, il la rapporte sous le pronaos de Notre-Dame-des-Bois. Il la dépose sur un banc, et, s'agenouillant près d'elle , il cherche a la rappeler à la vie. En lui donnant ses soins empressés, il ne peut s'empêcher de remarquer la douceur et la régularité des traits de ce beau visage; la pâleur de la mort, qui le couvre, loin de le flétrir, lui communiquent en quelque sorte un nouveau charme; il lui semble qu'une si suave enveloppe ne doit être que le reflet d'une belle âme. Qu'elle ressemble peu à son père, le farouche chevalier! En lui, tout annonce l'empire des mauvaises passions; dans sa fdle, tout révèle l'assemblage des plus charmantes vertus! — Il la regarde encore, et son image se grave dans sa mémoire : elle n'en sortira plus.
Einmeline revient enfin ta la vie; elle ouvre les yeux et jette autour d'elle des regards étonnés : « Où suis-je? dit-elle, où est ma mère? » Puisses yeux tombent sur Léonard, toujours agenouille près d'elle: son visage aussitôt se couvre des teintes pudi-
ils .ni NES l RANÇAFS quea de la timidité : « Qui ètes-vous? « dit-elle; et, sans attendre
la réponse : « Ah! oui. je me rappelle... les loups {....Comment ne m'ont-ils pas'dévorée? » Se relevant aussitôt dans un mouvement d'effroi: « Ma mère! s'écria-t-eHe, où est ma mère?je veux la voir! menez-moi vers elle 1 — Elle était, il me semble, répond
Léonard, hors de danger, quand . VOUS arrachant à la voracité d'un de von agresseurs, je nous apportai ici. gente damoiselle. Pardonnez-moi de n'en pas savoir davantage... Dans ce) instant
fatal je n'ai vu que vous, je n'ai pensé qu'à vous! > Lmmeline rougit davantage encore, baisse les yeux et garde
un modeste silence. « On vient de oè côté, reprend Léonard, c'est madame la baronne, sans doute : je crois la reconnaître. »
A peine achevait-il ces mots. qu'Emmeline était dans les hras de sa mère... « Ma mère! — Ma fille! » On n'entendit que ces mots: puis des pleurs, des sanglots, des baisers, des mots entrecoupés, insignifiants, si les cris partis de L'âme n'arrivaient pas toujours à l'âme. Il faut être mère pour comprendre celte expansion incohérente, éebévelée, folle, a laquelle se livre une mère quand on lui rend son enfant qu'elle croyait perdu. Ce sont des gestes, des paroles, des regards, qui arrachent tout «à la lois des sourires et des pleurs à ceux qui en sont les témoins. Alors le visage dune mère est un miroir d'une mobilité prodigieuse, dans lequel se reflètent en un instant tout un monde de pensées et de sensations contraires: l'effroi, le doute, l'hésitation, la sérénité, les souffrances de Venter, les joies enivrantes du ciel s'y succèdent tour a tour ou s'y expriment à la fois. 0 tendresse maternelle ! chef-d'œuvre parmi les chefs-d'œuvre de Dieu, il suiîirait de vous connaître pour croire en lui et pour l'adorer. Ne fallait-il pas la puissance sans limites du Dieu tout d'amour pour créer ce trésor de tendresse inépuisable, cet abîme sans fond que nous nommons Yamour maternel, faute d'avoir pu trouver un autre nom plus digne de cette passion souveraine;'
Quand elle eut donné cours à l'explosion de sa joie, la dame de
DE TOUTES LES ÉPOQUES. IfW
Cosne se souvint qu'elle avait à remplir un devoir de reconnaissance :
« Où est ton libérateur, ma fille? lui dit-elle.
— Le voici, ma mère. »
Après l'avoir considéré, sans dissimuler Pélonnemenl que lui inspirait sa grande jeunesse et ses apparences délicates, Blanche
détacha de son cou un médaillon où étaient renfermées quelques saintes reliques : « Jeune homme , lui dit-elle , à d'autres qu'à toi j'offrirais de l'or en récompense du service que lu m'as rendu: mais si j'en crois la noblesse de tes traits, l'or n'a que peu de valeur à tes yeux. Reçois de ma reconnaissance un don plus précieux : ce médaillon est ce que je possède de plus cher au monde...: il contient une relique de saint Hilarion. J'ai reçu ce souvenir des mains de ma mère à son lit de mort... Le voici, prends-ie*, et quelle que soit l'heure où tu me le feras parvenir, le jour ou la nuit, en réclamant ma protection, je jure de faire pour toi tout ce qui sera en mon pouvoir. »
Léonard, selon la noble coutume de nos ancêtres, mit un genou en terre pour recevoir ce souvenir, et posa ses lèvres sur la main qui le lui présentait.
« Merci, noble dame, murmura-t-il: la récompense surpasse de beaucoup le service. »
Pendant ce temps on avait formé une nouvelle escorte. Blanche et L\mmeline s'éloignèrent en jetant un dernier regard de gratitude à Léonard. Il les suivit longtemps des yeux, immobile à la même place, et plongé dans une délicieuse rêverie. Quand il en sortit, il l'ut fort surpris de se trouver seul. Combien de temps avait-il donc consumé dans ses vagues pensées? 11 allait se retirer aussi, quand ses yeux se portèrent machinalement à ses pieds: un objet y brillait; il se baisse, le ramasse . et a la clarté de la lune il l'examine : celait un de ces épais manuscrits sur parchemin, artistemenl etrits et ornés à chaque page de grandes lettres et d'attributs richement coloriés. Il contenait les Heures religieuses, reliées
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il;nis une couverture de I »* »i- . recouverte de velours bleu, ornementé d'attributs m'eus d'ivoire, d'or et d'argent. Les pages de ces sortes de livres w pressaient sur elles-mêmes au moyen de Fermoirs de vermeil : pour cette raison «m le>; nommail fermelets. Le chiffre d'Emmeline éclatait sur celui-ci. En s'apercevant de celte circonstance, Léonard ressentit une secrète émotion... * Loinmenl ce fermelet se trouvait-il en sa possession? De la part de la gente damoiselle de Gosne était-ce un oubli involontaire, ou bien avait-elle voulu, connue samère, lui laisser un témoignage de sa reconnaissance? Léonard préférait celle supposition, sans oser s y arrêter.
La neuvaine achevée, la mission reprit, dans le même ordre, le chemin de Gosne. Comme si Dieu avait exaucé les vœux de cette pieuse jeunesse, partout sur son passage se déployaient des champs où d'opulentes moissons se doraient sous les rayons du soleil. La famine était conjurée, sinon pour le moment, du moins pour les aimées suivantes: et tout pénétrés de joie, les jeunes pèlerins revenaient dans leur famille d'un pied léger; un quart d'heure de marche encore, et ils embrasseront leurs parents bien-aimés!
Mais quels sons lugubres se balancent dans les airs? est-ce le beffroi qui crie, de sa voix sinistre, aux populations : « Fuyez! voici l'ennemi! voici l'inondation! voici l'incendie! Fuyez! fuyez! » Non : les sons de la cloche se prolongent régulièrement , lents et monotones, versant dans l'âme une invincible tristesse... Vous l'avez reconnue, sans doute, la cloche funèbre qui accompagne l'agonie des dernières heures du chrétien : c'est le glas des morts!... Tous les jeunes gens palissent et frissonnent en l'écoutant. Plus de doux propos, de gaies devises: le sourire s'efface de leurs lèvres-, ils se regardent, muets d'effroi : lequel d'entre eux est menacé dans ses affections ?
Les pèlerins s'avancent pourtant vers la ville; les faubourgs en sont déserts et silencieux: quoi! personne ne vient à la rencontre de ceux qui rapportent les bénédictions du ciel et la protection de
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Notre-Dame-des-Bois! La nuit a couvert L'horizon de ses crêpes sombres, et pas un flambeau ne brille au devant d'eux! Et toujours! toujours, ce glas navrant qui jette dans les airs ses notes sinistres! ils ont froid dans l'âme 5 et cependant les voilà qui hâtent leurs pas. Ainsi est fait l'homme : de tous les maux, l'incertitude est pour lui le plus cruel-, comme le patient au bourreau, nous semhlons tous dire au malheur : t< Frappe, puisqu'il le faut, mais frappe vite et ne redouhle pas les souffrances du supplice par les langueurs mortelles des préliminaires. »
Écoutez!... dans l'ombre et le silence une voix s'élève; elle traîne ses mots en notes déchirantes et semble l'accompagnement du glas de la mort : « Réveillez-vous, gens qui dormez ! priez Dieu pour les trépassés! » Ainsi dit-elle, et cette fois d'un mouvement unanime les jeunes gens tombent à genoux, et chacun d'eux du fond de son cœur crie à Dieu, comme Jésus au jardin des Oliviers : « Seigneur, Seigneur! éloignez, je vous prie, de moi ce calice! Une sueur froide les saisit et coule de tout leur corps... Il faut se séparer : chacun d'eux, en chancelant, prend le chemin du toit paternel... Léonard s'avance péniblement, ses jambes lui paraissent devenues de plomb... Le voilà devant sa porte... il n'ose lever les yeux sur les croisées... il s'y décide enfin... toutes sont mornes et sombres; une seule est vivement éclairée... il croit dans cet éclat distinguer une lumière pareille à celle que produiraient quatre (lambeaux placés à terreau milieu de la chambre... 11 écoute!... De temps en temps une voix s'élève, inégale, chevrotante, comme brisée par des sanglots... Il la reconnaît celte voix! c'est celle de sa bonne mère!... Le cœur de Léonard bat à lui ôter la respiration... D'autres voix répondent à celle de sa mère avec l'ensemble régulier des prières religieuses; serait-ce qu'on dit là les psaumes de la pénitence?... La tète troublée, perdue, Léonard s'élance dans l'escalier, il pousse devant lui la porte de la chambre de son père et reste pétrifié : au milieu s'élève un modeste catafalque; quatre cierges brûlent à chaque coin : sa mère, a genoux, abîmée dans -a
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douleur, réoite les prières des morts, les compagnons el l< s servileurs, il genoux autour d'elle el les yeux baignés de larmes, lui donnent 1rs répons... A la vue de son fils, Gertrude pousse un cri, se soulève d'un bond convulsif, et, saisissant son fils par la main, elle l'entraîne avec elle près <ln catafalque : « Viens, dit-elle, viens prier avec nous pour ton père! » El comme le jeune homme la regarde d'un air hébété... «< Oui, reprend-elle... ton père n'esl plus... le sire de Cosne l'a perfidement assassiné! il nenous ;i même pas laissé la triste consolation d'embrasser ses restes mortels! Ton pau> re père ne jouira pas des honneurs d'une sépulture chrétienne; les oubliettes du castel l'ont englouti ! Tiens! voilà tout ce qui nous reste de lui! » En même temps elle lui présente une camise ensanglantée qu'elle (ouvre de ses baisers et de ses larmes: puis, succombant à l'énergie de sa douleur, elle pousse un soupir, ses lèvres blanchissent, ses veux se ferment, son beau visage prend les teintes glacées de la mort, elle tombe lourdement, froide, inanimée, sur le carreau; à lavoir ainsi, on dirait une belle statue de marbre, la statue du desespoir.
« Ma mère! ma mère! s'écrie Léonard en la relevant dans ses bras et lui prodiguant les plus tendres soins, ma mère! ne reconnaissez-vous pas ma voix! je suis Léonard, votre fils bien-aimé ! Oh! mon Dieu! mon Dieu! ajoute-t-il. avez-vous aussi résolu de m'ôter ma mère? c'est trop de douleur en un seul jour pour un lils ! Vous aurez pitié de moi, mon Dieu! pitié! pitié! »
Il sanglotait amèrement, le pauvre enfant; il se tordait les bras de désespoir... Dieu eut enfin pitié de lui : Gertrude rouvrit les yeux : mais elle reprit toute la force de sa pensée avec la vie: un l'eu sombre brillait dans ses regards, la pâleur de ses joues avait fait place tout à coup à des teintes ardentes et marbrées; une sueur abondante perlait sur son front, et cependant elle frissonnait et ses dents s'entre-choquaient violemment : la lièvre la consumait. D'un geste convulsif, elle étendit sur le cercueil vide la camise ensanglantée de son époux: puis, prenant la main de son (ils, elle l'éleva
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au-dessus de ce triste souvenir : « Par ce que lu as de plus cher au monde. Léonard, lui dit-elle, jure-moi <jue tu vengeras ton père !
— Par ee que j'ai de plus cher et de plus saint au monde, par la mémoire de mon père, par vous, ma mère, je jure que je vengerai mon père sur ceux qui l'ont lâchement, perfidement assassiné!
— Jusqu'au jour où tu auras accompli cette juste vengeance, elle sera ta seule pensée, le seul mobile de tes actions?
— Je le jure, ma mère, je le jure !
— C'est bien, reprit Gertrude comme soulagée parce serment. tu es mon digne fils, Léonard, le digne fils de ton père! »
Après de longues supplications, le jeune lionnne obtint de sa mère qu'elle se retirât dans son appartement et s'étendit quelques instants sur son lit. A peine y fut-elle, qu'elle tomba dans un sommeil pesant, accablement profond qui suit les grandes crises dans lesquelles le corps succombe sous les étreintes de l'âme.
Léonard passa la nuit dans la chambre mortuaire : combien de pensées amères percèrent son cœur pendant cette longue veille, glaives acérés, plus impitoyables que les poignards les mieux trempés, car ils font des blessures mortelles avec lesquelles on vit cependant, pour en éprouver à chaque jour, à chaque heure, les cuisantes morsures! que de projets contraires, bizarres, impossibles, audacieux, insensés, se heurtèrent dans son esprit durant cette nuit funèbre! Tantôt il se jetait à genoux, le front sur la pierre, et se plongeait dans d'ardentes oraisons; tantôt il se levait, se promenait à grands pas, prononçant des mots entrecoupés, des menaces où se mêlait le nom d'Humbert de Cosne-, quelquefois il lui semblait le tenir en son pouvoir : « Perfide ! lâche assassin! tu vas expier les crimes! » lui criait-il, et il allait frapper!... mais alors une diaphane apparition, une ligure qu'il ne pouvait pas bien distinguer. et qui se confondait, tantôt avec l'apparence d'un ange aux ailes blanches, aux traits radieux, lange de la miséricorde et du pardon sans doute, tantôt avec la forme d'une jeune lille douée et timide.
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venuil se placer entre lui el son ennemi, entre le crime el la vengeance, el il se sentait désarmé; un instanl après, il s'accusait d'insensibilité filiale, il se prosternail deyanl le errent il vide de son
père, el reprenait toute sa colère.
Il passa la nuit dansées pénibles alternai Lves; quand le jour vint, Léonard eiait d'une effrayante pâleur; un cercle bleuâtre cernait ses yeux; ses traits contractés accusaient la fatigue d'une longue lutte avec lui-même; mais d'ailleurs ton! annonçait en lui ce calme qui suit une résolution inébranlable. Le sentiment de ce qu'il eroyail ;dors son devoir triomphait en lui.
Adieu, beaux rêves, \ isions flatteuses ! Léonard ne vivra plus désormais que pour la vengeance!... Excepté son père, mort par un assassinat, el sa veuve désolée, excepté l'assassin, il a tout oublié: guerre éternelle, implacable, au siredeCosne! malédiction à llumberd le Tricheur ! et malheur à qui désormais se placera entre Léonard et son but!
Après avoir rendu les derniers devoirs à la mémoire de son père, Colgar revint auprès de sa mère; il la trouva plus calme et plus résignée: assis à son chevet, un prêtre vénérable, doué de cette onctueuse éloquence qui s'insinue dans l'esprit, lui versait goutte à goutte ce baume de l'âme qu'on nomme les consolations religieuses, en attendant le moment où il pourrait, au nom du Dieu compatissant, lui commander le pardon.
Trouvant sa mère dans cette situation morale. Léonard osa lui demander des détails sur le terrible événement de la veille ; voici en quelques mots ce qu'il en apprit :
Pendant la trêve de Dieu et au mépris des défenses de l'Eglise, Humbert s'était emparé de Colgar ; inutilement son épouse l'avait imploré en offrant même une riche rançon, il avait impitoyablement repoussé toutes ses oiîres, et, poussant la dureté jusqu'à la férocité, il ne lui avait répondu qu'en lui envoyant la chemise sanglante de son époux: quant à son corps, avait-il dit. qu'on fouille les abîmes du torrent, si Ton veut le retrouver...
«Assez! j'en sais assez, dit Léonard à sa mère en l'interrompant : je sais maintenant où est ma vengeance.
— Que veux-tu dire ?
— Pardonnez à mou silence : je voudrais ne vous faire connaître mes desseins que quand ils seront sur le point de réussir. Ce n'esl point avec L'épée qu'il faut frapper notre ennemi ; mon père était pins fort que moi et il a succombé.
— Comment donc veux-tu l'atteindre?
— Avec la parole; croyez-moi, ma mère, j'ai beaucoup réfléchi depuis hier : des vues jusque-là secrètes se sont tout à coup révélées à moi : il va. il doit y avoir de^ paroles qui frappent plus sûrement tpie l'épée; la science, l'art de penser de concevoir ei de dire, doivent rendre un homme supérieur à tous les autres hommes.
— Mais où apprendras-tu ces paroles qui doivent assurer ton succès ?
— Je vais les chercher à Paris, sur le mont Sainte-Ceneviève : je les recueillerai des lèvres de ces savants docteurs dont la renommée est venue jusqu'à nous; ils révèlent, dit-on, aux hommes, une puissance secrète et que chacun possède en soi ; ils annoncent une ère nouvelle à l'humanité. J'irai leur demander le secret de ma force et le triomphe du bon droit.
— Va donc, mon fils, et que Dieu veille sur toi ! chaque jour, dans mes prières, ton nom se mêlera à celui de ton père. »
I HAP1TRE Ml MÊME.
l-CUY, LAN NEUF. — LES BACHE1 J.l 1 ES.
Sommaire.
Le compagnon du hasard; — Le pâté de venaison. — La taverne du Saini- Sépulcre. — Le festin de Sardanapale et les levés bouillies. — Petit-Pierre «•i Pierre le Vénérable. — Le> rêves de l'avenir. — Le protecteur inespéré.
— Le parvis Notre-Dame. — Le monl Sainte-Geneviève. — La parole et l'épée.
— \ ie des eseholâtres. — \-Guy, l'an neuf. — Les travestissements. — Les bacpelettes. — Le noir messager. — L'enfant évéque. — La Pilota. — La nuit porte conseil.
Muni de quelques sous d'or seulement, et portant en croupe de son cheval une valise où étaient renfermés ses effets de corps les plus indispensables. Léonard suivait déjà, depuis plusieurs heures, le chemin de Paris. Triste et pensif, il méditait sur son bonheur passé, sur ses joies éteintes si promptement; l'image de son père surtout occupait sa pensée, et des larmes amères baignaient son visage quand il se le représentait périssant dans les oubliettes du castel de Cosne. « Oh! oui. mon père, je te vengerai ! murmurait-il alors: je l'ai juré par ma mère et par toi! je le ferai une éclatante réparation ! »
11 cheminait donc ainsi, tellement absorbé dans ses rêveries,
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qu il ne s'apercevait qu'à peine du mouvement de son cheval. Les prés, les bois, les champs, les bourgs et les villages s'effaçaient derrière lui à L'horizon, sans qu'il remarquât la rapidité de sa
course. Il lui arrivait en ce moment ce qui nous arrive à tous : quand l'esprit se Laisse emporter sur les ailes de L'imagination, il semble communiquer au corps une partie de son activité : alors on ne va jamais assez vite, et Ton voudrait franchir les distances avec la même rapidité que la pensée met à parcourir les années et les lieux.
Par un mouvement machinal, Léonard pressait à chaque iustaul ^a monture de l'éperon ; le noble animal n'avait d'abord que trop bien répondu à l'impatience de son maître : en quatre heures il avait parcouru douze lieues. Mais voici que ses forces s'épuisent 5 il ne répond plus à l'éperon ni à la voix que par des elïbrts convulsifs qui ne durent qu'un moment. Tout à coup il s'arrête, et, devenu insensible aux excitations les plus vives, il demeure immobile, tremblant sur ses jarrets et souillant avec force.
Plongé dans ses pensées, Léonard ne s'est pas encore aperçu de l'épuisement de son cheval ; il s'irrite de son immobilité et le gourmande de la bride et de l'éperon ; une lutte s'établit entre l'impuissance de l'un et l'impatience de l'autre.
« Holà! hé! mon garçon, lui crie une voix à quelques pas derrière lui. vous voulez donc crever votre bête? Du train dont vous allez, cela ne tardera pas.
— Que voulez-vous dire.' repond en se retournant le jeune cavalier tire de sa rêverie.
— Je vous ai vu passer il y a un quart d'heure devant moi... Par saint Pierre, mon patron, vous filiez comme un trait! Quand on va si vite, on ne larde pas à s'arrêter, me disais-je. et j'avais raison : vous voilà! Croyez-moi. descendez de cheval, et, pendant qu'il se reposera une heure ou deux, si le cœur vous eu dit. nous ferons une brèche à ce pâté de venaison... Eh bien ?
— Eh bien! j'accepte, » répliqua Léonard, après avoir examine I eial pitoyable où il avait mis sa monture.
KM LES -lu NES I I ; \ n i US
Il Pattacha par la brideé un arbre sur la route, »'t s'assil sur l'herbe è coté du compagnon que !<• hasard lui donnait.
C'était un jeune homme de l'âge de Léonard, tnaiaquela petiteaee de sa taille et L'extrême I'mm'n^c de ses traits rajeunissaient de plus de deux ans. Quoiqu'il portât le costume de paysan, il n'en avait ni la grossièreté de langage ni la rudesse de manières; h voix, au contraire, avait une certaine suavité pénétrante; un sourire bienveillant se dessinait volontiers sur ses lèvres, et ses yeux petits, mais \ ifs et brillants, pétillaient d'esprit.
n Là, iiidii garçon, dit-il a Léonard ni découvrant son pâté de venaison; flairez-moi ceci! Hein! cela embaume] vrai pâté de chevreuil, ouidà! <h-. imitez-moi : couchez-vous à la sybarite sur ce lit moelleux de verdure, et nous allons taire un festin digne de Lucullus.
— Excusez-moi do ne pas répondre comme je le devrais à votre courtoisie; un grand, un irréparable malheur m'a frappé : j'' suis triste.
— Ne vous gênez pas-, libre à vous de me répondre ou de vous taire, à votre choix, pourvu que vous lassiez honneur à mon pâté... et à cette petite outre de vin d'Orléans... Ah çà, sans être trop curieux, vous n'allez dune pas loin?
— A Paris, seulement.
— Seulement ! et vous alliez du train que j'ai vu ! Votre cheval vous eût laissé en route, mon garçon.
— C'est vrai, je le pressais sans m'en apercevoir... Connaissezvous Paris ?
— Un peu... j'y ai demeuré quelques jours, il y a un an. chez un oncle, un brave homme qui tient, sur la montagne Sainte- Geneviève, l'auberge de la Lyre du roi David.
— Et le roi Philippe ?
— Il vit toujours, retiré au fond du palais, dans l'oisiveté et les plaisirs. »
Unsi devisant, ils achevèrent leur repas.
« Maintenant, adieu ! dit Pierre à son compagnon; vous êtes à cheval, moi à pied; quoique nous Tassions la même route, nous ue pouvons voyager ensemble : vous arriverez plus vile que moi.
— Faisons mieux, reprit Léonard : vous m'avez offert la moitié de votre déjeuner, j'ai franchement accepté; laites de même, montez en croupe derrière moi -, Fleur-d'Epine est un roussin des plus vigoureux, il nous portera bien tous les deux.
— Oui, si vous ne le pressez pas trop.
— Vous m'apprendrez ce que vous savez de Paris; la roule ainsi nous paraîtra moins longue. »
Voila donc les deux jeunes gens qui , devisant de choses et d'autres, lient ensemble plus ample connaissance chemin faisant. Fleur-d'Epine, réduit à une allure raisonnable, ne semblait pas s'apercevoir que sa charge lût doublée.
Ils étaient jeunes tous deux, Pierre etLéonord : tous deux loyaux et confiants, bons et généreux tous deux, ils devaient se convenir, ils se convinrent, et quand vint le soir, l'analogie de leurs caractères, plus encore que celle de leur âge, avait fait presque deux amis de ces deux individus que le hasard seul avait réunis le matin. Ainsi la nature est remplie d'affinités secrètes, et, de même que certains éléments s'attirent ou se repoussent quand on les met en contact, ainsi certains esprits se recherchent ou se fuient dès l'instant qu'ils se rencontrent, sans que d'aucun de ces deux faits on puisse donner d'autre raison que la sympathie ou l'antipathie; définition aussi obscure que le phénomène qu'elle a la prétention d'expliquer.
Arrivés au petit village de Serrans vers le soir, les deux jeunes gens s'arrêtèrent:
«Voulez-vous que nous achevions le pâte de venaison ? dit Pierre; je me sens en appétit.
— Volontiers, à la condition que j'y ajouterai une carbonée de bacon... répondit Léonard en mettant pied à terre devant la 7acerne du Saint-Sépulcre, dont l'hôte vint à sa rencontre aussitôt.
i i.s IN NES FRAN( US \<iii> entendez, I bote, ajouta-t-il en se lournanl vers celui-ci : nous voulons une carbonée de bacon, et qu'elle soif bien salée; vous v ajouterez une tarte aux poireaux, du vin d'Orléans h des épices, m \t>iis en avez.
— Oh! oh! mais vous vouiez donc renouveler le festin <l<' Baithazar? Ne craignez-vous pas L'apparition du Manè, Thècel ,
P h(l lus f
— Non. je suis assez malheureux pour avoir peu de choses à craindre. »
Léonard elait naturellement si affable, si aimable, qu'il trouva le courage de surmonter sa douleur pour no point attrister le repas qu'il offrait à sou nouvel ami.
lient été sans doute plus connnunicatil s'ils eussent été seuls dans la Taverne du Sahil-Sèptdcre ; mais à une autre table, à quelques pas de celle qu'ils occupaient, un voyageur prenait aussi son repas, repas sobre et frugal s'il en lût jamais : un plat de fèves cuites à l'eau, du pain de seigle et un cruchon dvgodale. Ce troisième voyageur, d'ailleurs, n'avait rien de gênant pour personne: grave <'t recueilli dans ses pensées, il mangeait silencieusement, sans paraître même s'être aperçu qu'il ne fût pas seul dans la taverne.
Rien ne rend compatissant et liant comme un bon dîner, dit-on : Pierre l'éprouva cette fois. «Ce brave bomme me fait vraiment peine à voir. înunnura-t-il à l'oreille de Léonard-, son excessive sobriété me parait comme un reproche de notre recherche gastronomique : je l'inviterais presque à partager notre table , si je l'osais...
— Et pourquoi ne l'oseriez-vous pas?... vous fait-il peur?
— Peur!... non. certes; ce n'est pas ce sentiment qui m'arrête : sa pbvsionomie respire la bienveillance, mais une bienveillance austère. Ce vieillard m'inspire, malgré moi , un profond respect..^ »
Ces derniers mots arrivèrent-ils à l'oreille du vieux voyageur ?
Nous serions disposé à I»' croire, car un sourire rapide éclaira son visage, et il jeta un regard encourageant à nos jeunes gens.
«Voyez doue, Pierre, notre vénérable voisin vient de VOUS regarder en souriant; je crois qu'il vous a entendu...
— Oh! alors je me risque... Quand elle passe certaines limites, la timidité devient de la sottise.» Joignant l'action aux paroles, Pierre se dirigea aussitôt vers l'étranger :
« Vénérable étranger, lui dit-il en le saluant courtoisement, pardonnez à une fantaisie d'enfant; j'aime avec passion les fèves à l'eau ; les vôtres m'ont prodigieusement tenté : seriez-vous assez bon pour les partager avec nous? De notre côté, nous serons charmés qu'il vous plaise de prendre votre part de notre dîner. »
Il était dillicile de tourner la difficulté avec plus d'esprit. Le vieillard sourit finement, et. se levant aussitôt pour passer à la laide de ses voisins : « Ah ! ah! répondit-il. vous êtes un lin gourmet, je le vois; certes, des lèves comme celles-ci, n'en a pas qui veut! et je sais plus d'un grand seigneur qui accepterait bien volontiers l'échange que vous me proposez... »
Le dîner fut aussi gai que le permettait l'état moral de Léonard ; il parlait peu, mais il écoutait beaucoup Pierre et le nouveau convive ; l'étendue des connaissances de celui-ci, la facilité de sa parole, la richesse des expressions dont il se servait, la hardiesse et l'élévation de ses idées, étaient un grand sujet d'étonnement pour ces deux jeunes gens. Evidemment ils s'étaient adresses à un homme éminemment distingué par son intelligence. et ils commençaient à comprendre qu'en effet plus d'un grand seigneur se serait trouvé honoré d'être à leur place.
<c Comment vous appelle-t-on, mon jeune ami? dit le vieillard à son vis-à-vis de droite.
— On m'appelle Léonard, maître, > répliqua celui-ci, en donnant sans y penser, à son interlocuteur, le litre qu'on ne donnait encore qu'aux plus doctes professeurs. A celte appellation, l'homme aux fèves ne put s'empêcher de sourire de nouveau. Il voyait eom-
i i S il.' NES i i;\\i US bien il avait produil d'effet sur les deux jeunes gens, el peut-être en était-il flatté secrètement; il n'en lit rien \<>ir toutefois, et se tournant vers Bon autre vis-à-vis, il lui adressa la même question.
— On m'appelle Pierre, riposta vivement celui-ci.
— Ah! voici mu' grande difficulté, reprit le premier avec un enjouement presque paternel : Pierre est également mon nom : comment fera Mitre ami pour nous distinguer l'un de l'autre, quand il nous parlera '
— Rien de plus facile, maître, répliqua vivement le jeune garçon : il m'appellera Petit-Pierre, et vous, Pierre le Vénérable! »
Le vieillard sourit encore cette fois, mais en rougissant légèrement. Cette naïve flatterie adressée à lui. inconnu, par un enfant inconnu, le toucha profondément.
«C'est bien, mon enfant, dit-il à Petit-Pierre en lui serrant amicalement la main: tu as bon cœur, tu as de l'esprit et tu es modeste: continue ainsi, et quelque jour en parlant de toi. on ne dira pas Pelit-Pierre, maïsPiérre le Riche, ou Pierre le Généreux.
— Ce second titre me plairait beaucoup plus que le premier: toutefois, il ne satisferait pas encore mon ambition.
— Elle est donc bien vaste, ton ambition? Et quel surnom voudrais-tu mériter ?
— Vous allez rire, sans doute, de ma présomption...
— Tu voudrais qu'on t'appelât Pierre le Savant y peut-être?
— Mieux ([Lie ça!...
— Ton ambition m'effraie, en vérité... Le surnom de Pierre le Fort te plairait-il !
— Mieux que ça !
— Tu m' étonnes!... Dis-moi de suite le but de tes rêves... je renonce à le deviner.
— Je voudrais mériter qu'on m'appelât Pierre le Sage.
— Ce que tu dis est bien, très-bien, mon cher enfant, reprit chaleureusement le vieux voyageur, charmé de cette réponse inat-
tendue; suis rire sorcier, je pu i^ te prédire un bel avenir h de grands succès... Et toi. Léonard, que désires-tu ?
— Rien.
— Quoi, rien ! ni gloire, ni richesses?
— Ni gloire, ni richesses.
— Que vas-tu donc chercher à Paris ?
— Des idées avec lesquelles on puisse remuer tout un peuple, des paroles qui donnent du cœur aux. lâches... Il doil yen avoir?...
— 11 y en a... Qu'en veux-tu faire?
— C'est mon secret.
— Rêverais-tu la puissance?
— Que m'importe la puissance !
— Si jeune, méditerais-tu déjà la vengeance ?
— Vénérable Pierre, laisse-moi mon secret... Sache une chose seulement : si je rêvais la vengeance, c'est ([n'en l'accomplissant je serais utile à plusieurs.
— Prends garde, enfant, reprit sévèrement cette lois le vénérable interlocuteur. La vengeance est une arme à deux tranchants : celui qui s'en sert se blesse toujours dangereusement lui-même. Quiconque se venge de son ennemi perd tout à la l'ois sa tranquillité en cette vie et son bonheur dans l'autre. Le temps modifiera suis doute tes sentiments; ta jeunesse m'intéresse, toutefois, et je veux t'être utile. »
Le dîner s'écoula ainsi. Au moment de se séparer. Pierre le Vénérable prit une plume et une écritoire suspendues à sa ceinture, puis il écrivit quelques lignes sur deux feuilles de vélin; il donna l'une de ces feuilles a Petit-Pierre, en lui recommandant de les porter à l'abbé de Saint-Denis; l'autre à Léonard, en rengageant ta la remettre au docte Savarus, l'un des chanoines de Notre- Dame de Paris.
« Adieu, mes enfants, leur dit-il en les quittant; l'an prochain. le dixième jour des kalendes d'avril , vous me retrouverez, à la Taverne du Saint-Sépulcre; me promettez-vous d'y venir?
I ES .11.1 NES FRANÇAIS
— Oui, <mi. nous If promettons ! s'éerièreni ;i la fois les deux jeunes gens.
— Allez donc <•( que Dieu vous protège! »
Arrivés à Paris, Petit-Pierre el Léonard se séparèrent aussi. Le premier traversa la \ille pour se rendre à Saint-Denis^ le second se présenta à l'auberge de la Lyre du roi David, où il se recommanda du neveu près de l'oncle.
Nous laisserons Petit-Pierre continuer sa roule vers l'antique abbaye de SaintrDenis, où l'attendaient des événements qu'il étail loin de prévoir. Nous le retrouverons dans la suite de ce récit.
Le lendemain, muni du vélin de Pierre le Vénérable, Léonard se présenta au chanoine Savarus. Cet homme, (l'une haute stature, maigre et voûté par l'âge, offrait dans sa physionomie ce type d'austérité qui avait frappé Léonard dans le convive delà Taverne du Saint-Sépulcre.
Il examina sévèrement le jeune homme. Satisfait sans doute du résultat de cet examen, il ouvrit la missive el regarda d'abord la signature : « Pierre le Vénérable! s'écria-t-il ; c'est Pierre le Vénérable qui t'envoie!
— J'ignore si tel est son surnom : c'est celui que nous lui avons donné après l'avoir entendu parler quelques instants.
— Toute la France le lui avait donné avant toi: Pierre est un des plus grands esprits de notre temps ; c'est une des lumières, une des gloires de notre pays; c'est en même temps le caractère le plus noble, la vertu la plus austère. Puisque Pierre le Vénérable te protège, mon enfant, sois le bienvenu dans ma maison, comme tu le serais chez le roi lui-même. » Et il le fit entrer dans sa cellule de travail, grande laveur que le chanoine Savarus n'octroyait qu'a ceux de ses nombreux visiteurs qu'il voulait particulièrement honorer. Il recevait les autres dans son parlouër.
« Tu te sens appelé vers l'étude des sciences : c'est une vie pénible que tu vas embrasser, un but difficile que tu veux atteindre! Te sens-tu le courage d'une existence toute de solitude, de
recueillement, d'abnégation? point de plaisirs, point de repos : mu' nourriture sobre jusqu'à la privation ?
— Si la science est à ce prix, je me crois digne d"y aspirer.
— Viens donc : un pieux éveque de Paris, avant de mourir, a institué un legs en faveur de trois jeunes gens pauvres qui en seraient jugés dignes: ils sont élevés, entretenus, instruits aux frais de la cathédrale. Ces jeunes gens sont nommés, pour ce motif, tes Clercs du parvis Notre-Dame. Une place est vacante parmi eux : tu vas l'occuper. Ne néglige rien pour mériter chaque jour cette grande faveur, que tu ne dois aujourd'hui qu'à la protection de Pierre le Vénérable. »
Sur-le-champ, Léonard fut présenté à ses nouveaux condisciples. « Héribert et Guillaume, leur dit Savarus, voici un nouveau frère que je vous amène; accueillez-le comme tel, car je l'aime comme mon fils, et le vénérable abbé de Cluny vous le recommande. »
Je passerais rapidement, mes jeunes amis, les détails de la vie des étudiants à la lin du onzième siècle, si elle ne me paraissait renfermer des éléments propres à vous intéresser autant qu'à vous instruire.
La France tendait alors seulement à se constituer; jusqu'alors le sol n'avait été occupé que par des peuples barbares, conquis ou esclaves, tous différents de mœurs, de lois, de religion, de costume et de langage, peuples qui s'étaient précipités à diverses époques les uns sur les autres comme des flots qui se succèdent dans une mer houleuse.
Au dixième siècle, notre pays commence à prendre un caractère d'unité ; la langue romane se forme, et quoique divisée en plus de cinq cents dialectes, elle se distingue, par des formes générales, de toutes les autres langues.
Le goût de l'étude naît avec la nationalité: renseignement s'organise ; l'université n'était pas née encore à la fin du onzième siècle, mais Paris devenait déjà lo rendez -vous de tous les
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IM LES JEUNES I i; w« US
docteurs, et Kl jeunesse de UMltM ta n.ilimis de 1 'Europe v ;i!11ii;nl.
Elle se partageait en deux parties bien distinctes : la première suivait, sous 1<>s écolàtrea dea cathédrales, des études principalemenl rcKgieuaea; l'autre, semblable à un essaim bourdonnant, m réonisBaii autour de l'oratoire de la sainte patronne de Paris, sur la montagne qui porte encore son nom : celle-là se livrait à l'étude de la rhétorique et de la philosophie d'Aristote. On conv? mentait m métaphysique-, sa physique, son éthique, bob histoire naturelle et toutes ses œuvres. On ne jurait que par Aristote. Sur le mont Sainte-Geneviève s'élevaient d'agrestes habitations entourées de jardins, de vergers, de bois; c'était là que demeuraient les docteurs infatigables qui, dès le soleil levé, distribuaient à plus de trois mille écoliers le pain de l'intelligence. Ils leur enseignaient surtout à formuler leur raisonnement dans des règles invariables, mais assez élastiques pour se prêter à toutes les thèses ; on disputait sur toutes choses: les plus savants se faisaient une gloire de soutenir avec un égal talent le pour et le contre. On appelait alors dialectique cette science aride et fatigante que nous avons, plus tard, désignée du nom de scolastique.
Telle était l'ardeur qu'apportait à ces cours la jeunesse, qu'on vit souvent des écoliers coucher sur la terre et se dres:>er des tantes afin d'être arrivés de meilleure heure le lendemain matin, et de ne rien perdre de la leçon du maitre.
On désignait indifféremment sous le nom général de clercs les jeunes gens qui suivaient les cours des cathédrales, ou ceux qui recherchaient l'enseignement des docteurs du mont Samte- Geneviève.
L'esprit droit et positif de Léonard s'accommodait mieux des études de la cathédrale: il devint promptement habile à déchiffrer les vieux cartulaires, les chartes, les manuscrits écrits en caractères mérovingiens et carolingiens: il s'appliqua à les transcrire et y parvint heureusement. Alors il se mit à lire les saintes Écritures et à les commenter: enfin les Pères de l'Église traduits en langue vul-
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Les Escholâtres du mont Ste Gène'.
gaire; les oraisons dominicales, le plain-chant. l'explication des myslères du saint sacrifice de la messe prirent aussi plusieurs heures «li- m journée.
Doué d'une persévérance infatigable, d'une intelligence prompte et facile, d'une mémoire heureuse, Léonard se distingua parmi ses camarades. C'est alors que les trois jeunes clercs du parvis Notre- Dame résolurent de compléter leurs acquisitions scientifiques en donnant quelques heures de leur journée à renseignement plus brillant, peut-être, de la montagne Sainte-Geneviève, mais, à coup sûr, moins loyal. Aux cathédrales on étudiait dans le but de glorifier la religion 5 sur la montagne on apprenait «à discuter pour discuter, rien de plus-, on acquérait une érudition confuse et mal digérée, mais en même temps une éloquence verbeuse et sophistique, propre à impressionner les masses grossières.
Léonard n'eut pas entendu deux fois cette argumentation captieuse, cliquetis de mots, phraséologie sonore, qu'il comprit tout le parti qu'il en pouvait tirer dans ses vues; et désormais il suivit régulièrement les assemblées de la montagne Sainte-Geneviève. Ses deux compaings, selon l'expression du temps, l'imitèrent en cela : Héribert, pour ne pas se séparer de ses amis: Guillaume, par un goût irrésistible et passionné. C'était plaisir d'entendre nos amis disputer à toute heure du jour : Léonard, pour s'exercer à manier la parole; Guillaume, par amour de la dispute ; Ilerihert. par complaisance. Tout sujet leur était hon... et Guillaume, plus ardu, plus retors quesesamis, l'emportait ordinairement sur eux... Quand une fois il enfourchait Aristote, c'était un feu roulant de citations à faire reculer un bataillon de docteurs.
La logique d' Aristote et sa rhétorique étaient pour lui un vaste arsenal où il puisait des armes contre toutes les agressions : litote, épichérème. catachrèse, et ces mille expressions barbares dites jigures de rhétorique , que nous a léguées le moyen âge, étaient pour lui des moyens toujours victorieux. La victoire était-elle incertaine, vite il invoquait le dilemme, et le voilà triomphant!
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Le onzième siècle es! l'époque aristotélique et disputeuse par • m ellence.
Il existai! entre Guillaume el Léonard cette grande différence que, pour le premier, la dispute était un but; il l'aimait pour ellemême. Pour le second, elle n'était qu'un moyen ; il l'aimai! à cause du parti qu'il en pouvait tirer un jour, car il songeait toujours à sou serment.
Lu conséquence, et pour compléter ses moyens d'action, il ne négligeait pas les ressources plus matérielles. « Qui sait si quelque jour, se disait-il, nous ne nous prendrons pas corpsà corps le sire de Cosne et moi, quoique je préfère aujourd'hui le Frapper plutôt dans sa puissance, dont il abuse si cruellement, que dans son corps!' Soyons donc fort par l'esprit et par le bras; sachons frapper avec la parole, mais au besoin sachons frapper avec l'épée! »
Si, dès l'aube du jour, vous eussiez suivi Léonard, vous l'eussiez vu. glissant le long des cortilles de la montagne, pénétrer dans une petite maison de la dite: là. il dépouillait son costume clérical, ot pendant une heure ou deux, armé d'une de ces grandes épées du temps, il s'escrimait d'estoc et de taille. A lèpre succédait le poignard; puis venaient à leur rang la masse d'armes, le brancadier, etc. Souvent aussi il révélait L'armure de fer tout entière : heaume, brassards, cuissards, cuirasse, jambards, et monté sur un fort cheval, la lance en arrêt, il s'élançait au galop et venait frapper le more ou la quintaine placés à l'autre extrémité de la carrière.
Si Léonard ne brillait pas par la force dans ces exercices violents, il y déployait du moins une adresse remarquable: son sang-froid, la vivacité, la souplesse de ses mouvements en eussent fait un champion redoutable; il eût pu paraître sans trop de désavantage dans un tournois : élégant cavalier du reste, et faisant volter avec grâce son palefroi sous sa main.
Léonard unissait donc les qualités de l'homme de guerre aux connaissances du clerc : quelles que fussent les circonstances qui viendraient le saisir, il y était tout prêt.
DE TOI TES LES ÉPOQ1 BS. -21 :<
Le temps, qui a des pieds de plomb pour les gens oisifs, a des ailes rapides pour les gens sérieusement occupés. Une année presque entière s'était écoulée depuis l'arrivée de Léonard à Paris, et il s'en était à peine aperçu: cependant il ne prenait d'autre plaisir que celui de la promenade au milieu des riantes prairies qui longeaient la rive gauche de la Seine, depuis la montagne Sainle- Geneviève environ, jusqu'à l'endroit où s'élève aujourd'hui le palais Bourbon; tout cet espace était désigné alors sous le nom de Prévaux-Clercs,
Plusieurs fêtes religieuses apportaient de temps à autre un jour de plaisir plus vif à la jeunesse -, parmi ces fêtes nous devons ranger la foire du Landit, établie par Charles le Chauve sur les terres de Saint-Denis; cette foire célèbre ne durait pas moins de quinze jours, et la foule y affluait de tous les points de l'Europe. A la fin du onzième siècle, les docteurs et leurs clercs commençaient à s'en emparer: on sait que plus tard elle devint une solennité tout universitaire dans laquelle le recteur prenait le premier rang.
Les marchands, les jongleurs, les bateleurs, les troubadours venus en France à la suite de Constance la Méridionale, la deuxième épouse de Robert, inondaient la foire du Landit; ce n'était partout que danses et festins, cris de joie, musique bruyante: tout le tumulte, le bruit étourdissant, le mouvement que nous rencontrons encore aujourd'hui à la foire des Loges à Saint-Germain.
Les cagoux, malandrins, gipsies, truands, bohémiens, l'innombrable famille si pittoresque alors des voleurs, filoux, sorciers, astrologues et diseurs de bonne aventure, étaient le plus bel ornement de ces fêtes et comme leur accompagnement obligé, au grand détriment des poches du public et de la sûreté des marchands.
Je ne dois pas omettre une autre fête prticulièrement chère alors à la jeunesse. Je veux parler des Bachelettes. Le premier jour de l'année, vers la fin du mois de mars (l'année n'a commencé le Ier janvier que sous le règne de Charles ÏX), les clercs des églises, et parmi eux l'on rangeait les enfants de chœur, revêtus de leurs
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plus beaux habite, visitaient botta lai paroissiens, leur portant des branches de buis bénit, en criant à pay l'an neuf ■. c'était prohav blement un reste du rite druidique, dont alors l'origine était complètement oubliée; puis il> faisaient une quête générale pour les ges; Le lendemain ils étaient maîtres dans l'église, ébsaieoi parmi eux un évoque, des chanoines, des chantres, etc. : ils i ••■- Lébraieni Las offices, revêtus des Débits sacerdotaux, et la fées m Lerminait par un festin splendide suivi de danses, où ils p irais saient dans les travestissements 1<n plus burlesques.
Telle était la oaiveté de os temps encore barbare où l'Eglise aimait à montrer sou indulgence aux peuples pour les attirer par si douceur: agissant en cela comme les grandes personnes avec Isa cnlants. dont elles supportent patiemment certaines faiblesses alin d'en corriger d'autres pins dangereuses. L'Eglise, qui avait cillante ce monde nouveau, qui l'avait couvé durant tant de siècles. Le berçait encore maternellement sur son sein, souriant à ses jeux puérils, et l'amenant insensiblement à reconnaître ses erreurs et à s'en corriger : chaque siècle était marqué par de notables progrès; elle s'avançait ainsi vers le but mystérieux du catholicisme, le sommet de la civilisation, l'unité dans la croyance et dans l'autorité.
Je ne dois pas vous le dissimuler, mes jeunes amis, des excès fâcheux signalaient le plus souvent ces l'êtes : la jeunesse porte avec soi une turbulence contre laquelle on ne saurait trop la mettre en garde.
Léonard était plus rélléchi sans doute qu'on ne l'est d'ordinaire à son âge: mais il avait seize ans î... et vous savez, jeunes amis, ce que c'est que d'avoir seize ans!... c'est l'effervescence, le bouillonnement, l'impétuosité, le besoin dévorant d'activité d'une nature en laquelle la vie surabonde, et qui, ne sachant où en déverser le surcroit, court sans réflexion, se jette et se précipite vers le mouvement et le bruit. Tel un loi étalon court et bondit ça et là à travers la plaine, sans raison et sans but. simplement pour dé-
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penser la force, le fluide vital qui l'inonde, et dont l'excès l'agite.
Heureux celui qui sait régler l'emploi de cette puissance! d'un torrent dévastateur il fait une rivière paisible et bienfaisante qui fertilisera le reste de sa vie.
Pour vous montrer indulgents envers notre héros, il vous suffira de songera ce que vous êtes vous-mêmes.
Voilà donc Léonard courant à travers la ville avec ses cumpaings. et ne se refusant ni les apostrophes plaisantes aux passauts 5 ni les gais quolibets ; au banquet il se montra joyeux convive, et faut-il le dire?... pourquoi non?... les mœurs du temps lui servent d'excuse ; il se montra buveur intrépide... trop intrépide.... Après le festin, les travestissements boulions et la danse... c'était l'usage... Je ne vous dirai pas le déguisement qu'avait adopté Léonard : était-ce la peau d'un ours ou l'habit bariole du fou aux oreilles d'âne, à la marotte qui ricane incessamment, aux bruyants grelots ; le masque horrible de Marmatra, le Croquemilaine du moyen âge; ou plutôt le maillot rosé, la chevelure ondoyante, le front radieux et les ailes diaphanes de l'archange triomphant? je vous laisse le choix... Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il avait suivi l'exemple des autres, et il s'en donnait À cœur-joie.
Etait-il donc éteint dans son àme le souvenir de son père, lâchement assassiné? Avait-il oublié le serment redoutable qu'il avait prononcé sur son cercueil vide, hélas! et sa mère, noble et sainte femme qui, vêtue encore de blanc, le deuil des veuves à cette époque, prie sans doute à cette heure pour son époux et pour son lils... son fils dont elle attend impatiemment le retour, foute prête à le dégager de son serment, car la piété a repris sur elle son empire? Quoi! Léonard, vous avez noyé dans le vin son image sacrée! quoi! vous vous abandonnez à ces joies coupables quand votre bonne mère pleure là-bas, dans la solitude, veuve de sou époux et veuve de son lils! vous sautez la pilota, cette danse effrénée dont le souvenir demain vous mettra la rougeur au
j|i. i l > .11,1 m;s i i;\m US
Front... Léonard! Léonard! laissez aussi la religion pénétrer dans \<>trc .uni': renouer/, à lonir haine, pardonnez à votre ennemi, e! retournez près de votre mère : son cœur tendre a plus besoin do
coiiM»l;itions i|iie de vengeance!
Il se livrai! ; » i 1 1 > i a rentralnemenl du plaisir, le jeune homme,
semant les lions mots, les plaisantes interpellations, 1rs geste-, bouffons; et pour la seconde lois il allait entreprendre la pilota. quand an homme apparaît dans la salle du banquet : une longue robe noire l'enveloppe tout entier, un Capuchod rabattu sur son Iront cache presque son visage, dont on ne \ oit que le bas. couvert d'une barbe épaisse; il traverse lentement 1rs groupes joyeux, qui s'ouvrent étonnés devant cet étrange et lugubre personnage; il s'avance gravement vers Léonard; celui-ci s'arrête interdit à son approche : serait-ce le remords qui vient à lui sous cette forme sinistre?... Léonard tremble et frissonne involontairement... Arrivé devant le jeune homme, le nouveau venu s'arrête, l'examine un instant en silence ; les rires et les chants ont cessé tout à coup ; on s'attend à quelque événement tragique. L'homme noir tire alors de dessous sa robe une quenouille, et. la montrant à Léonard :
« Au nom des compagnons de ton père, voici ce que je t'apporte.
— 0 ciel ! un si sanglant reproche !...
— N'est que trop mérité.
— ■ Sinistre messager, remporte cet objet, s'écrie Léonard dont l'orgueil se révolte à cet outrage... J'ai appris à manier le glaive et la lance, bientôt je le ferai voir...
— Eh bien! si tu refuses cette quenouille, oseras-tu accepter cet autre présent? »
En même temps l'homme au capuchon déployait au\ veux égarés de Léonard une chemise ensanglantée... Il devint tremblant en la voyant : il la saisit pourtant impétueusement
« Donne, dit-il, j'en suis digne!... n'en crois pas le spectacle
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houleux que je t'offre en ce moment, ce n'est qu'un jour d'égarement; je n'ai pas cessé, je te le jure, d'être digne de ceux qui t'envoient... Bientôt! bientôt! je leur reporterai moi-même ce linge, mais lavé dans les eaux d'une noble réparation ! Va, tu peux le leur assurer.
Les yeux baignés de larmes, pressant sur son cœur alternativement et sur ses lèvres ce souvenir éloquent du passé, Léonard s'enfuit, déchirant son travestissement, en jetant les débris au vent et les foulant aux pieds...
En arrivant dans la chambre qu'il occupait à la Lyre du roi David, il s'agenouilla devant l'image du Sauveur... « Pardonnezmoi, mon Dieu, s'écria-t-il au milieu des larmes et des soupirs... Mon père ! du haut du ciel où vous régnez sans doute, et vous, ma mère, pardonnez-moi! pardonnez-moi! je n'aurai oublié un jour que pour mieux me souvenir toute ma vie !... A l'œuvre donc, et malheur à toi, sire de Cosne ! tu as fait assez de malheureux : il est temps de songer à briser ta pernicieuse puissance !...
Léonard passa toute la nuit en oraison. Quand il se releva le matin, sa pensée première était sensiblement modifiée : il n'avait pas renoncé entièrement à ses projets, mais il les avait subordonnés aux plus louables sentiments, ainsi que nous le verrons par la suite. Ainsi font les belles natures : elles peuvent faillir un moment, mais c'est pour se relever aussitôt plus fortes et plus grandes ; elles n'ont rien perdu des qualités qui les distinguaient avant leur cbute, elles ont gagné au contraire de la défiance d'ellesmêmes et de la modestie ; l'expérience les a complétées.
< IIM'Illii: TROISIÈME.
LES CHARBONNIERS l> L LA VA LCR El l.
Sommaire
Visite au couvent de Saint-Denis. — Petit-Pierre et le sire de Kadonvilliers. — Lechampion de la royauté. — Encore la taverne du Saint-Sépulcre. — Qu'otce que le sire de Kadonvilliers? — La conjuration. — Les plans de Léonard. — Moyen peu économique de se procurer un titre.
Dès l'aube du jour. Léonard s'habilla et sortit, se dirigeant vers l'abbaye de Saint-Denis . où Petit-Pierre avait été parfaitement accueilli par la recommandation de Pierre le Vénérable.
Qu'allait faire Léonard près de lui? Espérait-il y trouver des secours pour l'exécution de ses desseins? 11m Dieu, non-, il obéissait à un sentiment de sympathie bien plus qu'à un raisonnement. Son cœur débordait de pensées amères, et il cherchait un cœur ami pour les épancher. La franchise expansive de Petit-Pierre lui avait dès le premier abord inspiré confiance: la finesse de son esprit, la promptitude de ses idées, la résolution de sa parole lui permettaient d'espérer de lui. sinon des ressources d'action, du moins d'utiles avis, et dans tous les cas des consolations.
Il retrouva son compagnon de voyage tel qu'il l'avait quitté un
an auparavant; seulement ses yeux brillaient d'une plus me
|HTs|ii, acilf. et l'uvale de sa figure, un peu allongé, communiquait à sa physionomie un air de distinetion plus intelligent eneore.
Il le rencontra sous les frais ombrages du cloître, se promenant en société d'un compagnon. L'aspect de celui-ci interdit d'abord Léonard. H s'arrêta un instant et considéra attentivement ce nouveau personnage.
(l'était un jeune homme âgé à peine d'une quinzaine d'année- : mais à sa taille haute et forte, à ses membres vigoureux, on lui eu eut aisément donné plus de vingt. Sa physionomie expressive, ses veux largement ouverts et pleins de feu, son front hardiment développé, ses traits énergiques, la sonorité de son organe, la fermeté de son geste, tout en lui saisissait ceux qui l'approchaient: on pressentait en ce jeune homme un héros; son costume, demiguerrier et demi-clérical, présentait d'ailleurs une étrangeté qui attirait l'attention.
Par-dessus une robe courte de velours noir sans ornements, il portait le chaperon des moines ; mais sous ce chaperon brillait un riche baudrier où se suspendait une de ces épées massives en usage parmi les chevaliers: un gros poignard était passé à sa ceinture.
« Bonjour, cher compagnon . dit de loin Petit-Pierre en courant à la rencontre de Léonard et l'embrassant affectueusement ; c'est bien à vous de ne pas oublier vos amis, car je suis de ce nombre, croyez-le bien. Ètes-vous toujours aussi triste?
— Plus que jamais. Pierre-, il est des douleurs que le temps rend plus cuisantes au lieu de les cicatriser... et je venais vous en entretenir. Mais vous n'êtes pas seul.
— Est-ce le sire de Kadonvilliers qui vous gène ? soyez sans crainte, c'est un de mes meilleurs amis, et bientôt, je n'en doute [•as, ce sera le vôtre... Vous pouvez donc librcmcnl parler devant lui... Qui sait? peut-être même pourrait-il irous sertir: il ne laisse pas (pie d'avoir quelque puissance ; n'est-ce pas. Louis?
— Bien peu, Pierre, trop peu. répondit avec un triste sourire
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le sire de Radonvilliers; mais cette puissance, telle qu'elle est, je la mets au service de mes amis : plus tard, elle pourra s'accroître. Votre ami peut compter sur moi... Qu'il parle donc devant moi comme si vous étiez seul; j'oublierai dès ce soir cette conversation; ou. s*il le veut, je m'en souviendrai toute ma \ic.
— Écoutez doue, sire <!<• Radonvilliers , ei n'oubliez jamais l'histoire lamentable que je vais vous raconter; elleesl un grand exemple des excès auxquels peul entraîner la puissance quand la vertu ne la modère pas. »
Léonard alors lit à ses deux auditeurs une peinture éloquente des pillages du baron de Cosne, de la tyrannie insupportable qu'il exerçait sur la contrée, et enfin de la mort de son père, perfidement assassiné par le baron; il dépeignit en termes pathétiques la douleur de sa mère et la sienne propre; il les lit assister à cette scène tragique dans laquelle il avait juré sur le cercueil vide de son père de venger son trépas. « Je tiendrai mon serment, s'écriat— il, et depuis un an je n*ai pas eu une autre pensée : si vous me voyez si triste aujourd'hui, Pierre, c'est qu'hier un messager des compagnons de mon père, hommes rudes et qui ne savent point pardonner, est venu cruellement me railler de mon impuissance; et cependant seul, sans appui, sans pouvoir, que puis-je faire.'... Mon âme se soulève de honte à la pensée d'une lâcheté... Je puis tout entreprendre, excepté un crime !...
— Tu as raison, mon ami, interrompit vivement le sire de Radonvilliers en posant sa large mair sur l'épaule de Léonard , doublement raison de vouloir faire justice à la mémoire de ton père et de reculer devant une mauvaise action.
— Le Seigneur commande l'oubli des injures, reprit pieusement Pierre.
— Que tlis-tu ? répliqua Louis, dont le front s'empourpra de colère... L'oubli des injures, soit; mais la justice î il faut, pour la sûreté de tous, que la justice éclate dans toute sa majesté ! Pierre, le sang versé veut une expiation... D'ailleurs n'y a-t-il pas ici
révolte contre l'Église et révolte contre le roi ?... Il appartient au
roi de protéger ses sujets... ne pas le faire, c'est manquer à ses devoirs les plus sacres, sa politique même le lui commande... Où est aujourd'hui l'autorité royale?... partout méconnue... partout méprisée!... Plus d'unité, plus de nationalité! Une foule d'usurpateurs subalternes ont dépecé la France... ils la déchirent à belles dents... Oh ! par saint Denis! c'est une chose honteuse pour le pasteur d'abandonner son troupeau aux loups dévorants! Non! non! il n'en sera pas toujours ainsi!... Par monseigneur Jésus et par madame la Vierge, je le jure, nous les écraserons les uns après les autres ces insolents féodaux : nous raserons au niveau du sol leurs caslels et leurs forteresses, ou nous périrons à la peine. »
En parlant ainsi le sire de Radonvilliers s'était redressé de toute sa hauteur, il paraissait d'une taille colossale; ses lèvres frémissaient, ses narines se gonflaient de colère, ses yeux étincelants, tournés vers l'horizon, semblaient y chercher ceux à qui s'adressaient ses menaces, et sa main nerveuse tourmentait son glaive dans son fourreau, pendant que du pied il foulait la terre à [tas pressés, comme si déjà il y eût tenu son ennemi renversé... 11 était beau en ce moment le sire de Radonvilliers, magnifique, sublime, héroïque. Il rappelait involontairement à la pensée la colère du lion, quand le roi des animaux, secouant sa crinière fauve, jette ce premier rugissement qui ébranle la foret et chasse tremblants au fond de leurs antres les tigres et les hyènes.
Ébloui de l'air de force et de grandeur qui rayonnait de ce jeune homme, Léonard le suivait d'un regard étonné, muet, immobile ; Louis avait cessé de parler qu'il semblait l'écouter encore. Il cherchait à s'expliquer la cause de celte explosion, et ne pouvait y parvenir : d'où venait qu'un féodal prît si ardemment parti pour la royauté contre la féodalité.'... certes, ceci ne s'était jamais vu !...
Le sire de Radonvilliers ne lui laissa pas le temps de sonder
i i S il .1 NES i RAM US davantage cel incident ; Donne un rendez-vous prochain à Ion
,11111. dil-il a Petit-Pierre; s'il a des ;uuis fidèles et sur lesquels il
puisse compter, qu'il les amène; nom j serons. D'ici la j'examinerai— je verrai ce que je [ u i i > faire pour sen ir ses projeta; seulement. i|u il ne I oublie pas : c'est Hne justice qu'il faul accomplir et non une vengeance. »
Après ces paroles, il se retint
« Etrange garçon que votre ami. Pierre! Mais qu'il doit être terrible à ses ennemis ! Je me sentais m sa présence saisi de crainte et de respect.
— C'est l'effet qu'il produit sur tous les hommes... Mais ne nous occupons pas de lui... Vous avez entendu ses derniers moK.. Où nous retrouverons-nous?
— Dans trois jours se représente l'anniversaire de noire rencontre à la taverne du Saint- Sépulcre... Pierre le Vénérable y sera.
— J'y pensais... Dans trois jours doue a la taverne du Soinl- Sépulcre, et n'oubliez pas d'y amener vos amis, a
Apres Petit-Pierre, Léonard n'avait d'autres amis que ses deux condisciples du parvis Notre-Dame: il se confiait assez en eux pointeur taire part de ses tourments; le jour venu, tous trois se mirent en roule pour la taverne du Saint - Sépulcre ; une grande activité y régnait quand ils y entrèrent: l'hôtelier allait et venait sans cesse, gourmandant sa femme et sa servante d'une façon ridiculement importante; la cuisiru exhalait un fumet pénétrant de viandes rôties, et sur les tables apparaissaient rangés en ordre de bataille les cruches des vins de la Bourgogne et les grands pots allemands de godale.
u Oh! oh! notre hôte, s'écria dès Ventrée Guillaume, flatté de ces apprêts; il y a donc noces et festins chez vous aujourd'hui? ou bien recevez-vous quelque comte souverain avec sa cour?
— Soyez les bienvenus, jeunes gens, repartit le digne hôtelier : <ovez les bienvenus; les préparatifs que vous voyez ont été oom-
1>E TOUTES I.KS KKtoLES. iïl
mandes par le très-haut, très-noble et très-puissant seigneur de Radonvilliers.
— Le sire de Radonvilliers? vous dites Radonvilliers, l'hôte? qu'est-ce que c'est que ça? reprit ironiquement Cuillaume...
— C'est un très-haut...
— Très-noble et très-puissant seigneur... interrompit vivement le facétieux jeune homme en imitant l'emphase boursouflée d'Alain, nous savons cela... Mais où est située cette seigneurie? au septentrion, à l'est, au ponant ou au sud?
— Je ne puis vous l'apprendre... Tout ce que je sais, c'est que le sire de Radonvilliers est...
— Un très-haut, très-noble, très-puissant seigneur : vous nous l'avez dit déjà, maître Alain.
— Tu ne m'avais pas parlé de cet illustre convive, Léonard ?
— Il est vrai, je ne l'ai vu qu'une fois; c'est un ami de Petit- Pierre... Je n'y songeais plus guère.
— Connais-tu au moins l'endroit où est située sa seigneurie?
— Pas le moins du monde.
— Et toi, Héribert?
— Je n'ai jamais entendu parler de Radonvilliers.
— Radonvilliers est un mythe !
— C'est une fable ?
— C'est une allégorie !
— Une île aussi parfaitement inconnue que celle de l'Atlandide du divin Plato...
— Qu'importe! le sire de Radonvilliers paye de somptueux dîners!... Je propose un toast à la santé du très-haut, très-noble, très-jmissant sire de Radonvilliers ! »
Et tous trois de se piéger joyeusement en entrechoquant les hanaps.
Pendant ce toast la porte s'ouvre, un nouveau convive parait: c'est Pierre le Vénérable. Léonard le signale à ses amis, et tous se lèvent respectueusement devant l'abbé de Cluny.
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Tu es exact au rendez-vous, Léonard: c'esl bien^ e( Petit- Pierre?
— Noua l'attendons, Révérence,
— Votre Révérence, qui est un abti le science, pourrait-elle
nous indiquer où est situé Radonvilliers? interrompit Guillaume
après lin instant de silence.
— Je ne connais ville ni village, bourg ni castel, forêt ni lac, val ni mont, qui porte ce nom, répliqua en souriant le vénérable abbé.
— Je le disais bien. Radonvilliers est une figure de rhétorique oubliée par maître àristotélès, » s'écria triomphalement Guillaume.
Comme il achevait cette exclamation, un bruit de pas de chevaux retentit sur la route: ils se mirent tous à la fenêtre, et virent une bataille de trente lances qui s'avançait en bon ordre vers la taverne 5 Petit-Pierre et le sire de Radonvilliers marchaient à leur tète: seulement, cette fois, celui-ci était couvert d'un casque et d'une cotte de mailles : la visière du casque était baissée. Petit- Pierre portait le costume monacal dans toute sa sévérité.
u Oh! oh! se dit intérieurement Guillaume, en voici bien d'une autre !... Je commence à croire au sire de Radonvilliers! »
Celui-ci. levant sa visière, parut enfin dans la salle du banquet.
En le voyant. Pierre le Vénérable lit trois pas en avant, et, les mains croisées sur sa poitrine, il s'inclina humblement devant lui en disant : « Paix et gloire à monseigneur. »
— Le sire de Radonvilliers. interrompit vivement Petit-Pierre, placé derrière le jeune homme.
— Le sire de Radonvilliers, » reprit promptement l'abbé.
Ce petit incident n'avait pas échappé aux trois clercs du pan is Notre-Dame. « Je crois de plus en plus au sire de Radonvilliers! » murmura le joyeux Guillaume, de\enu presque sérieux.
A l'exception de Guillaume, qui lit honneur au dîner, les autres convives y touchèrent à peine: il n'y fut question que de l'affaire île Léonard.
DE TOUTES LES ÊPOQ1 ES. i-i i
<c Le castel de Cosne est-il fortifié? demanda Louis.
— Inexpugnable, monseigneur; situ*'* sur un rocher au pied duquel roule un torrent rapide qui prend sa source d;ms les lianes même de la montagne.
— Les gens d'armes du baron ?
— Nombreux et bien disciplinés.
— Le sire de Cosne?
— Vaillant et rude chevalier, dont l'épée sait frapper de grands coups.
— Sa famille ?
— Deux femmes : la dame de Cosne et sa damoiselle Emmeline : toutes deux aussi bonnes que belles, ajouta Léonard en rougissant malgré lui.
— Tant pis, reprit le sire de Radonvilliers en se levant et se promenant avec agitation dans la salle 5 j'aimerais mieux qu'elles fussent laides et méchantes : rien au moins n'arrêterait mon bras. Comment font ces cruels vautours pour retenir dans leurs aires ces chastes colombes?... Où vont-ils les ravir? Mais qu'importe ? je les châtierai tous!... Oh! sire du Puiset, et vous les Burchards de Montmorency, les comtes de Montlhéry, barons de Marne, sires de Coucy, de Beaugency, de Cressy, à l'abri derrière vos épaisses et hautes murailles, vous tous qui croyez pouvoir insulter impunément aux ordres de votre suzerain, quelque jour, bientôt j'espère, l'aigle royal prendra son essor, et du haut des airs fondra sur vos donjons inaccessibles, et vous fera crier pardon et merci.
— Évidemment, se disait Guillaume, le sire de Radonvilliers est le chevalier de dame royauté; il y met une ardeur qui fait plaisir à voir. Il agirait pour son propre compte, qu'il ne ferait ni mieux ni plus... Que signifie tout ceci? »
Un peu calmé par l'explosion de cette colère secrète qui le saisissait toujours au nom seul des féodaux rebelles, Louis l'Eveillé se rassit à la table, et se tournant vers Léonard, il l'interpella ainsi brièvement :
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Quels m» »> fn-- aa-tu trouvés
— Si j'avais seulement cent Livrei tournois à mi disposition et vingt hommes d'armes, je ni serais pas embarrassé.
— Parle comme si tu les avais.
— Au péril de ma vie, je m'introduirais sous un déguisement dans le castel de Cosne pour en connaître les rn.lr.nN faibles et les ressources...
— l'as mal imaginé... Kt puis
— Pendant ce temps, mes amisque voilà parcourraient Le | ;i\en soulevant les vassaux, les paysans el 1rs serfs, A qui ils distribueraient île l'argent pour acheter désarmes: on gagnerait la ville en persuadant :uix notables et aux gens de métier de réclamer, les armes à la main, une charte qui assurât leurs droits, et leurs franchises en leur permettant de se gouverner par euxmêmes, (les mots de franchises, de droits, habilement seméf, grandiraient promptement dans les esprits ; avant un mois, tout le pays >erail en émotion.
— Ltpuis.' reprit laconiquement Louis en jetant un regard d'intelligence a Petit-Pierre et à Pierre le Vénérable.
— Alors, pour seconder ce mouvement et augmenter l'embarras du baron de Cosne, j'irais trouver les évêques, je le leur dénoncerais comme ayant violé la trêve de Dieu ; je le prouverais, et le sire de Cosne. frappé d'excommunication, peut-être même d'interdit, se verrait abam". >nne de ses serviteurs les plus dévoues : alors je partagerais mes vingt hommes d'armes en quatre compagnies sur quatre points différents; ils se mettraient à la tête des vilains et dirigeraient leurs attaques. Ceux-ci . se voyant soutenus, deviendraient plus forts et plus hardis.... Ainsi attaque, cerné de tous côtés, isolé, le sire de Cosne resterait sans défense.
— Mais que deviendrait ta vengeance? Le sire de Cosne vaincu, tu ne pourrais encore rien sur lui!
— Ne serait-ce donc rien que de l'avoir dépouille de sa puis-
sance, de l'avoir mis dans l'impossibilité de faire souffrir à d'autres ce que j'ai souffert?
— C'est noblement parler, Léonard, reprit le sire de Radonvilliers en jetant un regard satisfait à Pierre le Vénérable -, mais la dame de Cosne et la gente Emmeline? »
A ces deux noms Léonard s'arrêta interdit ; il courba un instant le front, en proie à une lutte violente. Bientôt il le releva fièrement en disant : «Je ne me venge pas sur des femmes; je saurais, quoi qu'il advînt, assurer leur tranquillité.
— Très-bien ! je suis content de ton plan : c'est une conception hardie. Le discours, comme tu l'as pensé, servira mieux la cause que les armes. Tu demandes cent livres tournois, les voilà ; vingt hommes? ils seront à ta disposition quand tu les réclameras à ton ami : le sire de Radonvilliers ne t'oubliera jamais; tu me reverras au moment opportun... Maintenant à l'œuvre, et que le cœur ne te faille pas plus que l'esprit ne t'a failli aujourd'hui ! »
En même temps il se retira.
«Ne craignez -vous pas, monseigneur, lui souffla à l'oreille Petit-Pierre, cette émotion des gens de ville et de campagne.'... L'exemple est contagieux : il pourrait s'étendre et monter peutêtre jusqu'à vous... Le peuple est toujours aveugle dans ses colères ; il dépasse souvent le but.
— Sois sans inquiétude, mon ami; j'interviendrai à temps. Le peuple reconnaîtra en moi son protecteur le plus sur, et je me servirai de lui pour abattre nos ennemis communs : désormais le peuple et le roi ne doivent plus faire qu'un. Laisse-moi agir, et tu verras!...
— Je me tais, dans l'étonnement et l'admiration que m'inspire la profondeur de vos vues politiques... »
Pendant que ce colloque avait lieu entre ces deux personnages, un entretien moins grave occupait les autres convives restés dans la salle:
« Que disiez-YOus donc tout à l'heure ne pas connaître le siçe
LES -lu NES I i;\\i US DE TOUTES LES ÊPOQ1 ES. de Radonvilliers! Votre Révérence n'avait |u> la mémoire présente ;i cel instant... car elle 1 a fort bien reconnu dès son entrée dans celte salle... disait malignement Guillaume à l'abbé de Cluny.
— Il est M'ai, répondit celui-ci fort embarrassé: un oubli... une distraction... que sais-je .'...
— Donc le sire de Radonvilliers?...
— Oh! c'est un très-haut...
— Très-noble, très-puissant seigneur, comme disait tantôt noire hôte; je commence à le croire comme lui et comme Votre Révérence; mais, de grâce, dites-nous dans quel duché, comté; marquisat est située la terre de Radonvilliers?...
— Eh ! le sais-je? répondit le bon abbé de Cluny ; si cette ville n'existe pas, elle existera, soyez-en sûr.
— Que Votre Révérence m'excuse! reprit l'espiègle Guillaume; je sais tout ce que je voulais savoir. Jusqu'à présent, nos féodaux empruntaient leurs noms à leurs terres; cette fois ce sera la terre qui prendra le nom de l'homme... C'est une idée comme une autre... un peu plus originale... voilà tout... Mais que Votre Révérence en convienne avec moi, bâtir une ville pour justifier un nom pris par hasard peut-être, ou pour en cacher un autre plus retentissant, est une fantaisie tant soit peu princière, et qui ne viendrait guère à l'imagination de nos bannerets... Félicite-toi. Léonard, la Providence t'a protégé : ta cause est en bonnes mains ! «>
Pierre le Vénérable ne répondit que par un sourire signiticalif. et les trois jeunes clercs reprirent, bras dessus, bras dessous, la route de Paris.