‹ Les jeunes Français de toutes les époquesChapitre 24 sur 55 · J30 LES JEUNES I R M US · texte numérisé non relu

J30 LES JEUNES I R M US

ils connaissenl si bien L'avidité de Bumberl le Tricheur, qu'ils préfèrent, au danger de passer sur ses terres, l'ennui d'opérer un détour de di v lieues dans leur marche. Ravager les manses des habitants du pays ? il n'y trouverait que des provisions de bouche, el le castel en regorge! Est-il donc condamné à vivre comme un ermite? A cette pensée son front s'assombrit... il se demande s'il H.- \,i pas chercher quelque prétexte pour renouveler la guerre avec ses voisins. Un projet traverse enfin son esprit... projet brillant de mille séductions, carHumbert lui sourit el s'en applaudit lui-même... 11 l'ait venir son sénéchal : <• Çà, Godescal, as-tu jamais assisté aux honneurs d'une cour plénière? Eh bien! c'est un plaisir que nous voulons te procurer... Tu vas convoquer par des hérauts tous les seigneurs de la contrée. Nous aurons tournois et carrousels, grandes chasses au tigre, festins, jongleurs, baladins, trouvères et troubadours; pendant toute la durée des fêtes, notre terre sera libre, pour les étrangers, de tous droits de péage... Va, el lais savoir à chacun que le rendez-vous est fixé au castel de f.osne dans un mois, jour pour jour. Ah!... tu n'oubliera* pas de faire savoir aussi à nos vassaux qu'ils aient à payer entre les mains de notre majordome, d'huy à dix jours, un denier parlsis par tête... Puisqu'ils jouiront de la vue de nos fêtes, il est juste qu'ils en payent les frais... N'est-ce pas. Godescal? ajouta-t-il en riant méchamment.

— Oui. monseigneur, oui. certainement, reprit le sénéchal en sinclinant humblement: tout ce que veut Votre Seigneurie est juste... Seulement...

— Quoi? seulement... parle franchement, je le veux.

— Eh bien, monseigneur, excusez la liberté de mes paroles... mais le populaire se plaint déjà beaucoup... 11 serait peut-être à craindre qu'il ne s'émùt sérieusement à la nouvelle de ce surcroît d'impôt...

— Oui dà! eh bien, il payera deux deniers parisis, puisqu'il se plaint... et pour lui fermer la bouche, lu feras dresser une fourche

patibulaire à chaque angle du castel. Cette vue le persuadera plus éloquemmenl que les plus beaux discours du monde... je t'en

réponds. »

Les hérauts d'armes du baron, embouchant là trompette, s'en vont donc déployer L'étendard de Cosne. aux étoiles d'or, devant tous les castels des environs, proclamant en même temps la cour plénière de leur seigneur.

Aussitôt tout s'agite dans le pays : les daines songent à leur toilette; les chevaliers préparent leurs équipages, renouvellent leurs armures, relies de leurs écuyers et de leurs varlets. 11 y a rivalité d'orgueil parmi la noblesse : c'est à qui déploiera le plus de luxe et de magnificence.

Tout s'anime également au castel : gens d'armes et varlets, tout est dans le ravissement des plaisirs «pie promet la cour plénière. C'est un mouvement, un tumulte continuel: les chants de guerre se mèle'nt aux chants de joie.

Blanche et Emmeline seules se montrent plus tristes encore que d'ordinaire-, leur costume est devenu plus sévère ; «elles se retirent plus souvent pour prier dans la chapelle du château, et leurs dévotions s'y prolongent plus longtemps. Elles semblent vouloir expier d'avance les folles joies qui vont troubler leur tranquillité; ou peut-être le ciel, qui les aime, leur accorde-t-il comme un vague pressentiment des périls qui les entourent. Ne savent-elles pas que le Seigneur aime à faire éclater sa justice en frappant les méchants au sein même de leur prospérité ? C'est au moment où ils se croient le plus solidement assis au sommet de leur puissance qu'il les renverse d'un souille. Plus ils tombent de haut, plus leur chute est exemplaire et retentissante.

Priez pour votre époux, noble dame de Cosne; priez pour votre père, vertueuse Emmeline : car voici que son jour est venu -, et pendant qu'il rêve chasse et festins, tournois splendides et luttes brillantes, pendant qu'il s'enivre d'un fol orgueil, voici que hà-bas une de ses victimes, depuis longtemps oubliée, un faible enfant

I l S il .1 \l> I U\\< us ourdit maille h maille et patiemmenl jour par jour, heure par heure, depuis un an, le piège qui va bienlôl l'envelopper loul entier. Priez donc pour votre époux el pour votre père, Blanche el Emmeline, et puissent vos supplications détourner de lui h colère de celui qui venge les faibles èl les opprimés !

La j<'i<" régnait plus que jamais au castel, el plus que jamais aussi la douleur habitait la maison de Colgar-Boson. C'est que le cercle des jours, en revenant sur lui-même, avait ramené l'anniversaire de la mort déplorable de l'armurier. A l'approche de ce jour néfaste, sa pauvre veuve sentait redoubler sa tristesse : son âme était de celles qui n'oublient point. Gertrude avait la religion du souvenir.

Quand vint le soir uV ce jour, elle voulut que tout retraçât à ses \fii\ ce sinistre événement tel qu'il s'était passé.

Au milieu de la chambre de l'armurier, tendue de noir, s'éleva un catafalque entouré de ces cierges d'église qui répandent sur tout ce qui les entoure comme une pâle et froide lumière. Puis les compagnons de son époux vinrent de nouveau s'agenouiller autour d'elle, et tous ensemble ils commencèrent les prières des morts. Comme au même jour de l'année précédente. les sanglots de la veuve interrompaient seuls la monotonie de ces oraisons.

a Mon Dieu! pr»n Dieu! s' écriait-elle, pardonnez-moi d'avoir médité la vengeance! Colgar, Colgar, reprenait-elle en se penchant sur ce cercueil vide, comme si son époux eût pu entendre ses regrets. Colgar, pardonne-moi ! Ah I j'aurais dû garder près de moi notre enfant, et ne pas lui suggérer des desseins que condamne la loi du Seigneur! Mon amour pour toi, la douleur de ta perte, m'ont égarée! Pardonnez-moi, mon Dieu! Cher époux, pardonne-moi ! »

Tout entière à son désespoir conjugal . à ses appréhensions maternelles, elle s'arrêta un instant, toujours penchée sur le catafalque: un silence profond régnait autour d'elle. Tout à coup une

voix grave et triste, mais tenue et sonore, troubla ce silence. Voici ce que disait cette voix : « Par ce que j'ai de plus cher au monde. par vous, ma mère, par ce sang qui demande justice, je jure que mon père sera noblement vengé ! »

Aux premiers accents de celte voix, (iertrude tressaillit ; étaitelle le jouet de son imagination exaltée, cette voix avait-elle bien résonné à ses oreilles , ou l'avait-elle entendue seulement dans son âme ?

Mais quel est ce linge ensanglanté qui se déploie sur le catafalque ? c'est le cruel présent de l'assassin , la chemise de son époux. Elle la saisit d'un mouvement convulsif et la porte a ses lèvres... puis se redressant tout à coup et se jetant dans les bras de son fils, muet maintenant à côté d'elle et baigné de larmes, « Léonard! Léonard! s'écrie-t-elle, c'est toi! béni sois-tu! Mais je t'attendais 5 oui, un mouvement secret de mon âme me disait que tu ne pouvais manquer à cette pénible solennité! Sois le bienvenu près du tombeau de ton père! Oh! va, cher enfant, le temps a calmé ma colère sans pouvoir calmer ma douleur... Reste, oh! reste désormais près de moi... Ton père t'ordonne par ma bouche de renoncer à la vengeance.

— Ciel! que dites-vous, ma mère?... mais la vengeance pour nous, c'est la justice!

— Laisse agir celle de Dieu !

— Ah! c'est lui aussi qui a tout conduit! et maintenant il est trop tard pour revenir sur nos pas! Humbert est perdu !

— Que veux-tu dire ?

— Au cri de douleur que j'ai jeté , mille cris ont répondu. Autour d'Humbert s'est noué un cercle infranchissable de ressentiments; ce cercle va se rétrécissant d'instants en instants... Ne me demandez pas comment cela s'est fait... à peine le sais-je moi-même!...

— Quoi! ces pensées, ces paroles redoutables qui devaient te donner la victoire ?

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aujourd'hui je mil épouvanté de leur puissance... puissé-ji trouver ensuite d'autres paroles pouf conjurer l'effel dei premières.

— Je frémis <*n t'écoutant !...

— Ni m'interrogea pas, ma mère : saches-lé cependant, Dieu, je le crois, a foi! de votre lils l'humble instrumenl de ses desseiiM; les événements qui vont s'accomplir, préparés par lui, sont l'aurore d'une époque nouvelle pour l'humanité!... » Puis s'ageiiouillani près <lu catafalque :

« Pardonnes-moi, mon père, de ne pas mêler plus longtemps mes pleurs aux pleurs dont nia mère honore votre pieux souvenir... Le soin il»' voire mémoire me réclame. » Se relevant aussitôt el étendant la main sur le catafalque : * Je le jure de nouveau, ombre plaintive de mon prie, vous serez satisfaite I Oui. je vous vengerai comme vous méritez de l'être, en donnant la paix et le bonheur à des milliers d'opprimés; je veux que désormais ils bénissent tous à jamais votre nom, en se rappelant qu'ils doivent leur prospérité à l'amour qu'avait pour vous votre fils! » Se tournant enfin vers les assistantSf restes immobiles d'étonnement : « Fidèles compagnons de (lolgar, si vous n'avez pas oublié ses bienfaits, si comme autrefois vous faites encore votre offense de son offense, si le mépris des périls vous anime encore, suivez-moi. car j'ai compté sur vous!

— Tu as bien fait, Léonard, lui répondit pour tous le chef des ouvriers; parle, et nous t' obéirons aveuglément.

— Armez-vous donc et venez! Au revoir, ma mère! soyez sans inquiétude, le ciel combat avec votre fils: dans quelques jours, vous le reverrez triomphant. »

Dire à une mère : « Soyez sans inquiétude, » quand son tils court au combat, c'est dire au fleuve : *< Remonte vers ta source. » à la harpe éolienne : « Sois muette sous le souffle de l'ouragan qui f ébranle ; » c'est vouloir l'impossible.

Les lèvres de Gertrude ne s'ouvrirent que pour laisser passer un soupir d'angoisse. Qu'eùt-elle dit? n'avait-elle pas mis elle-même

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les armes aux mains de son tils? Elle regretta alors avec amertume l'emportement de sa douleur : tanl il est vrai que nos Tantes portent toujours en elles-mêmes leur ehâtimenl !

Les armuriers, solidement armes, sortirent sons la conduite <le Léonard; il parcourut avec eux les rues alors désertes el silencieuses de la ville; de temps en temps il s'arrêtait devant une maison, al de la main il frappait sur les volets trois coups, à des intervalles inégaux, les deux premiers rapproches, le troisième à la distance de quelques secondes; alors le volet s'entr' ouvrai! avec précaution, et voici le court dialogue qui s'échangeait mystérieusement et à voix basse entre Léonard et son interlocuteur :

« La coupe est-elle pleine? disait Léonard.

— Elle déborde, lui répondait-on.

— Sur qui la répandras-tu?

— Sur celui qui l'a remplie.

— Cette nuit, à la clarté de la lune, les charbonniers s'assembleront dans l'enceinte ignorée; y seras-tu?

— J'y serai. »

A ce dernier mot le volet se refermait, et Léonard continuait sa route. Partout c'étaient les mêmes demandes et les mêmes réponses. Ses compagnons le suivaient silencieusement, frappés d'un respectueux étonnement en présence de ces intelligences secrètes de leur jeune chef, qui révélaient un mouvement conçu sur une grande échelle, quoiqu'ils fussent bien éloignés encore d'en comprendre la portée.

Une fois, ils rencontrèrent le guet de nuit : loin d'être intimide par cette circonstance, Léonard prit à part le chef du guet, lui posa les mêmes questions et obtint les mêmes réponses.

Sortis de la ville, ils prirent dans la campagne une roule déserte; bientôt ils furent en face du castel; là Léonard arrêta sa troupe e< lui adressa quelques mots : « Nous ne pouvons éviter de passer en cet endroit... Laites silence et amortissez autant que possible le cliquetis de vos armures. Je vous précède un instant: quand vous

I I S H i SES I K\N' US entendrez la chanson des hommes d<- pouesle, placés autour des rossés du caste] pour en battre les « ■ ; i u x à coups de gaule, afin d'empêcher les grenouilles de troubler la pais du maître, \<>i^ viendrez... »

Seul) il B'avança vers eux. a Qui va là? » lui demanda-t-on de loin avec précaution. « Moi. L'élu, » répondit-il; et on le laissa approcher. A ces pauvres gens, les derniers dans l'ordre social de l'époque, espèce de parias qui ne jouissaient pas même du droit d'avoir une famille, comme L'indiquait leur nom d'hommes de/o;mariairjes et de poueste, il adressa les mêmes questions et obtint les mêmes réponses. « < .liante/ d'une voix plus haute maintenant, leur dit-il. Aussitôt, agitant leurs gaules, ils reprirent presque en chœur ee monotone refrain que nous ont eonservé les chroniques:

Pâ, pâ, reinettes, [ù (paix).

Voici monsieu Le baron du lieu, «. Que Dieu gâ, - \ irde. I

A la faveur de ce bruit, les armuriers passer en) sans éveiller l'attention des hommes de guette, qui veillaient en se promenant sur la plate-forme des tours.

Léonard alors s'enfonça dans un chemin creux qui pénétrait dans la foi'''.: ce chemin, formant de continuelles et brusques sinuosités, allait sans cesse en descendant: après un quart d'heure de marche, ils rencontrèrent des charbonniers qui veillaient auprès de leur feu couvert. C'étaient de ces grands hommes à longues barbes, les habits en lambeaux, la figure hâve et toute noircie de charbon, qui effravèrent l'enfance de Hugues Capet et celle de Philippe Ier. A cette heure de la nuit, et dans cet endroit solitaire, ils avaient vraiment quelque chose d'effrayant.

« Qui vive? cria l'un d eux.

— Moi, Télu, et les miens, répliqua Léonard.

— Passez. »

Trois cents pas plus loin, même rencontre, mêmes interpella- Lions, mêmes réponses. Cinq lois le fait se répéta avant que Léonard fût arrivé à sa destination.

« Voilà des précautions bien prises, se disaient les armuriers: ceux qui les prennent doivent avoir un grand intérêt à n'être pas surpris. »

Le chemin suivait une rampe toujours plus rapide, mais il s'élargissait et les arbres y devenaient plus rares.

« C'est la route de la Valcreuse, dit le plus vieux des compagnons; je la reconnais.

— Tu as raison, et nous voici arrivés, Régïnald, lui répliqua Léonard ; avant d'aller plus loin, regarde un peu devant toi, le coup d'œil en vaut la peine. »

Voici en effet le spectacle extraordinaire que présentait à cette heure le Valcreuse :

Au sein de cette vaste enceinte formée sans doute par quelque ancien cataclysme, et couronnée dans tout son pourtour par des chênes gigantesques, apparaissait une grande multitude d'hommes . à des intervalles réguliers, l'un d'eux tenait une branche de pin enflammée; la clarté de ces lumières dessinait en fantastiques silhouettes les figures de ces individus 5 tous étaient solidement armés d'armes offensives; mais à l'exception des armuriers amenés par Léonard, et des vingt hommes d'armes du sire de Radonviltiers, cpars dans cette foule compacte formée de plus de trois mille individus, on n'y voyait ni casques, ni cuirasses, ni cottes de mailles; cette assemblée n'était composée que de populaire, selon l'expression dédaigneuse de la noblesse d'alors. Ce populaire, protégé par le pouvoir légitime, le pouvoir royal, allait cependant contraindre bientôt ses oppresseurs à compter avec lui.

A peine Léonard se fut-il montré. qu'Héribert et Guillaume vinrent à sa rencontre.

« Tout va pour le mieux, lui dit celui-ci: pas un n'a manque à l'appel -. nous leur avons si éloquemment prouvé par démonstration

ji- Ils JB1 NE8 FRANÇAIS

philosophique l«'s droits qu'ils tenaient de Dieu, nous leur Avons si bien échauffe la Ml»* en leur mettent soui les yeus le tableau dp lu honte et de la misère qui pèse sur eux, des vexations Inouïes donl il- -m ii les i lotîmes; enfin, que ta dirai-je? les mots de franchises, d'honneur, de courage, distribués subtilement è chacun selon son goût, en grosse el menue monnaie, ont fait merveille; la persuasion surtout ou ils sont d'être les plus forts s métamorphosé en loups enragés tous ces timides agneaux. Tu n'as plus qu'à les lâcher sur ton sire de Cosne, il va Noir beau jeu! Pour moi, je ne donnerais pas. a L'heure qu'il est, un fétu de paille de la peau du Tricheur.

— Ainsi tout marche à souhait, point de trahison, point d'indécision .'...

— Unanimité complète : tu n'as qu'à parler pour être obéi, n Léonard monta sur un tertre élevé, et, de la main demandant

le silence, il harangua rassemblée. 11 commença par leur retracer en traits éloquents les crimes de leur seigneur : quel était celui d'entré eux qui n'eût pas été frappé par lui, soit dans >es affections les plus chères, soit dans son honneur, soit dans sa fortune? D'où tenait-il ce droit de les opprimer? de leur lâcheté seule; car ils étaient assez nombreux, assez forts pour s'affranchir de sa tyrannie, s'ils le voulaient, surtout en invoquant l'appui du roi. H leur développa ensuite son plan de conduite; il leur montra le baron frappé d'excommunication, abandonné de tous les siens, livré sans défense à la justice suzeraine. Ayant ainsi excité leur ressentiment, ayant fait briller à leur esprit les avantages qu'il obtiendraient de leur victoire, il acheva de les décider en leur montrant les vingt gens d'armes du sire de Radonvilliers et les vingt armuriers qu'il avait à sa suite, tous armés de pied en cap. Des acclamations unanimes couvrirent sa voix, et, séance tenante, ces trois mille hommes jurèrent de consacrer leur vie et leur fortune au service de la cause qu'ils embrassaient aujourd'hui. Ils voulaient de suite marcher sur le castel et en faire le sac. Léonard eu! quel-

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que peint' à les convainc tre <j u ils compromettraient leuri affaire* par cette démarche imprudente, rien n'étant préparé pour en assurer le succès. Il l'ut arrêté qu'avant d'en venir a une résistance concertée et générale , on procéderait par des résistances isolées et individuelles, en refusant obstinément, et quelque danger qu'il v tût a le l'aire, le payement des deux deniers parisis imposés dernièrement par Humbert. Il les congédia en leur donnant rendez-vous à quinzaine, en plein jour et en armes, sous les murs du eastel.

Nous quitterons un instant le fils de l'armurier pour revenir an sire de Cosne.

En vain déploya-t-il une sévérité inaccoutumée envers les récalcitrants; les prisons du château s'emplissaient de prisonniers, mais les i-ulïrcs d'Humbert restaient vides. Cette résistance générale commença à l'inquiéter sérieusement; elle annonçait un parti pris de la part de tous les vassaux; il pouvait devenir dangereux de pousser les choses plus loin. Humbert donna l'ordre à son majordome de cesser les poursuites. «Oui, se disait- il, un pareil ensemble ne se produit pas sans une volonté supérieure qui guide toutes ces volontés éparses et les réunisse pour en former un faisceau. »

Quel était le chef de cette rébellion? le Tricheur mit ses espions en campagne, employa tour à tour avec ses prisonniers, pour en tirer des éclaircissements, les caresses et les plus mauvais traitements. Ses soins furent perdus , les prisonniers repoussèrent les tentations du Tricheur; chacun d'eux prétendit n'avoir obéi qu'à sa propre impulsion, ils semblèrent ignorer même que d'autres eussent suivi leur exemple. Les espions partout reconnus , repoussés, bafoués, battus, dépistés, revinrent aussi mal instruits qu'en partant.

Cette sourde résistance qu'il rencontrait partout sans pouvoir la saisir nulle part pour l'étouffer dès sa naissance, exaspérait le baron : lui aussi, alors, il eut comme un vague pressentiment d'un

LES il .1 NES I RANÇAIS prochain déaastre... mais quel sertit-il? d'où viendrait-il?.., Il se sentait sous la main d'un ennemi plus habile que lui: il le sentail et ne pouvait le combattre! Chaque jour l'horizon s'assombrissait davantage; il constatait les progrès du mal sans rien tenter pour l'arrêter... Le Tricheur frémissait de cage. Ah! qu'il eût préféré à cette incertitude accablante, la vue de ses vassaux entourant son château, le fer d'une main, la torche de l'autre! au moins, il eût su où diriger ses coups, et il était assez vaillant pour ne pas s'effrayer de pareils dangers. Patience, sire de Cosne. vous les verrez bientôt s'arrêter armés autour de vos grands fossés:, bientôt vous entendrez leurs sinistres clameurs, et alors, plus encore qu'aujourd'hui, vous frémirez de votre impuissance!

Comment fournir aux frais ruineux de la cour plénière? Le populaire, qui devait en faire les frais, en était venu à ce point de livrer plutôt son corps que son argent! Humbert contremanderait-il ses invitations!' Subirait-il la cruelle humiliation d'avouer sa pénurie à tous ses voisins? Quelle souffrance pour son orgueil !

Depuis longtemps déjà, sous le nom de Lombards, les juifs étaient en possession de faire l'usure : ils venaient en aide aux prodigalités fastueuses des nobles, et leur rendaient pour un peu de temps les apparences de l'opulence ; mais à quel prix onéreux!... Quand un seigneur se mettait une fois dans les mains de ces mérieants. il n'en sortait que ruiné.

Humbert engagea ses plus belles terres, et il eut de l'argent, se promettant de faire rembourser plus tard à ses vassaux l'intérêt et le capital !

Voici donc que s'élève l'amphithéâtre élégant où siégeront les nobles spectatrices des joutes courtoises. Les tribunes se couvrent d'étoffes de soie et de velours ; les tapis de haute lisse dérobent à la vue la nudité des gradins ; le gonfanon de Cosne, de soie aux étoiles il or. laisse flotter au vent en cent endroits ses flammes élégantes frangées d'argent ; les salles du castel sont remises à neuf; les lits s'y entassent, ces grands lits carrés, larges de six pieds, élevés

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sur leurs estrades recouvertes de tapis, surmontés de leurs riches baldaquins, car il faut loger richement ceux qu'on invite. Le majordome passe la revue du dressôuer et compte la vaisselle d'or et d'argent, les fourchettes, les salières, les drageouers précieux remplis de dragées et de fines épices, les coutels, les hanaps, les coupes, les boutiaux, le linge ouvré sortis des mains habiles des tisserands brabançons, les douhliers venus de la Frise. On restaure les meubles, on rétablit les portières des appartements, on renouvelle les torchères, on remet à neuf les sièges et les meubles de chêne noir hardiment sculptés; des meutes de chiens danois, dressés spécialement à faire la chasse aux rats, envahissent toutes les pièces du château, qu'on veut purger de ces hideux rongeurs. Nuit et jour on n'entend que le bruit de la scie et les coups de marteau ; les armures précieuses, venues d'Auxerre et de Màcon, les lances courtoises, les housses éclatantes, les caparaçons splendides abondent de tous côtés. Le castel va changer de face : on croirait que la baguette des fées l'a touché. La chapelle seule est demeurée ce qu'elle était: froide, nue, délabrée.

Croyez-vous qu'Humbert se réjouit fort de tous ces préparatifs.' Oui, quand il croyait les faire payer à ses yassaux : mais depuis qu'il a dû en faire les frais, chaque coup de marteau le fait bondir de colère, chaque grincement de la scie lui déchire les oreilles 5 il s'enferme dans son appartement : là, du moins, il peut s'abandonner sans contrainte à ses noires humeurs. Ne craignez pas toutefois qu'elles retombent sur ses nobles convives : non, en leur présence il saura composer son maintien ; il aura pour tous des sourires bienveillants, des paroles flatteuses ; l'orgueil sait opérer de ces miracles. Dieu seul saura ce qu'un tel effort lui coûte, et quels amas de colères et de vengeances se font dans son àme. Malheur, oh ! trois fois malheur aux pauvres vassaux de Cosne si la victoire les trahit! ce n'est plus seulement leur fortune et leur liberté qu'ils vont disputer «à leur seigneur, mais leur existence, celle de leurs femmes et de leurs enfants.

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Déjà lM tfoubadoun et les trouvères, ornement des ictcs chevaleresques, 86 montrent dans le pa\s. Les jongleur*., farceur*, ci charlatans les suivront de près? les marchanda ambulants, Lee forains, tes mires ci physiciens ne tarderont pas, entraînant A leur suite truands, jtohèmes, gipsies et caqueux; alors, si les gens de métier, si les hommes de la terre, les serfs se mêlent à cette multitude pittoresque, rassemblée sers complète et représentera toute la société du moyen âge, vaste échelle dont le haut féodal est le sommet et le sert la base.

Voyez-voufl accourir de loin ces superbes caravanes! c'est le comte Antoine de Montrésor et la belle Amicie de Montfort, sa noble épouse; Maximilien de Villemor et la gracieuse lseult de Varennes; Gilbert de Blanchefort et Corisandre de Leméril; (iuillaume de Montélimart ou Guillaume aux blanches mains: Jean de Suresne et la gente Adélaïs sa lille ; François d'Avaugour, Pierre de Montmirel. Gilbert sans avoir, le bon Chevalier et Jacques d Avesnes , dit le Rechin . et sa chaste comtesse Aliénor de Dampierre : que sais-je encore I cent autres noms déjà célèbres, et qui tout à l'heure iront chercher dans les champs de la Palestine une illustration qui doit traverser les siècles : ces hommes sont déjà l'honneur de la chevalerie et l'espoir de la France, dont ils régénéreront la gloire et les généreuses tendances. Salut à vous, valeureux chevaliers! on oublie ce que vous êtes encore en vous voyant tels que vous serez prochainement, les défenseurs intrépides et fidèles de la patrie, les champions de la religion et de la royauté! Vainqueurs d'Antioche. de Ptolémaïs. de Jérusalem: chevaliers du Temple et de Malte: héros de Bouvines. de Grécy, de Marignan, de Pavie. salut à vous!

Blanche de Cosne et sa fdle durent figurer à la tribune la plus élevée, sous un- dais magnifique préparé pour elles ; elles revêtirent leurs plus brillants atours, les robes de soie où l'éclat de l'or se marie à celui des pierreries; un diadème étincelant couvrit leur chevelure et i'enceignk: les colliers, les bracelets, les

bagues, les pendants d'oreilles, les ceintures chargées de pierreries, les châtelaines artistement ciselées où pendaient les sachets parfumés, les reliques enchâssées d'or, les flacons à odeurs, les chapelets dont les ave étaient en émeraudes, les pater en turquoises, les credo en rubis]; tous ces bijoux, dont la mode leur faisait un devoir de se charger, brillaient moins aux yeux des nobles convives que leur modestie et leur chaste maintien : la vertu ajoute un nouvel attrait à la beauté. A Emmeline, à sa mère était réservé l'insigne honneur de distribuer les couronnes d'or aux vainqueurs; ceux-ci avaient en outre le droit de leur baiser la main.

Le troisième jour eurent lieu les courses de bagues; le septième, les exercices de la lance à grandes courses de cheval ; un pas d'armes devait signaler le huitième ; le reste du temps était destiné aux luttes lyriques des trouvères et des troubadours ; aux farces des bateleurs, des charlatans -, aux consultations des mires et des physiciens; les diseurs et diseuses de bonne aventure, les étals des marchands forains , remplissaient les intervalles de repos -, les chasses où le tigre remplaçait les veltres et les dogs étaient placées en dernier lieu sur le programme ; elles signalaient la clôture de la cour plénière. Chaque jour se terminait par un magnifique festin où apparaissaient les mets les plus recherchés de la cuisine du temps.

Les chants des ménestrels couronnaient les plaisirs de la journée. Le castel en était plein. Parmi eux se distinguaient, par la tinesse de leurs traits, trois jeunes gens dont le plus âgé n'avait pas seize ans : ce jeune ménestrel paraissait d'une complexion frêle et délicate-, mais son justaucorps violet, orné de menu vair, communiquait une grâce particulière à sa taille ; sa toque de velours bleu foncé et son col blanc rabattu sur ses épaules faisaient valoir sa physionomie pleine de douceur et de fermeté tout à la fois ; malgré elle, les yeux d'Emmeline se portaient sans cesse sur lui : il lui semblait que ce jeune ménestrel ne lui était point inconnu, et ses regards, en se fixant sur lui, exprimaient une vive anxiété.

i ES il 1 M S l RAN< US Li dame de Cosne éprouvait les mêmes sentiments que *>a bile, et toutes deux gardaient lé silence... Ce jeune homme leur apparaissait a toutes deux comme une menace... C'est < j u' fH**>- le recon* naissaient comme vous L'avez sans doute reconnu.

i. Léonard! murmuraient-elles 5 que vient-il faire en ce 1 i**n .' Est-ce l'amour des plaisirs qui l'amène au caste!? Oh! non. car sa Bgure est triste, et, quand ils s'arrêtent sur le baron, ses yeux jettent un feu sombre. D'ailleurs, sous le prétexte de la promenade, combien de lois ne l'ont-elles pas vu toutes deux examiner attentivement les remparts, la situation des poternes, la hauteur des tours. L'épaisseur des murs, la profondeur des fossés; il tourne souvent ses pas du côté du donjon où sont renfermés les prisonnit is: il a compté les meurtrières, apprécié la largeur du pontlevis, et combien il faut d'hommes pour le défendre; les herses, les palissades, les barbacanes, les mangonneaux. les guichets, les citernes sans rebords, les créneaux, ont été l'objet de son examen : peut-être a-t-il déjà pénétré dans les souterrains; peut-être connait-il la profonde galerie creusée sous la montagne qui s'étend jusque dans la plaine; si jamais il conduit une troupe ennemie contre Cosne. comment pourra-t-on lui résister? Cependant le soir venu, il chante comme les autres de gais refrains, ou récite, en s'aç vompagnant de la mandore. les prouesses des douze pairs de la Table Ronde.

Cette insouciance apparente cache des résolutions redoutables. L'amour filial instruit Emmeline de ce que peut l'amour filial : elle le sent par elle-même: un fils tel que Léonard ne vient pas chercher le plaisir sur le théâtre de la fin tragique d'un père. Emmeline s'effraye à juste titre de la présence de Léonard au caste!.

Aucun incident particulier ne troubla les sept premiers jours de la cour plénière: le huitième jour avait lieu, ainsi que nous l'avons dit, le pas d'armes.

Rangés des deux côtés de la lice, accompagnés par leurs pages et leurs écuyers qui portent leur écu et leur lance, se tiennent les

chevaliers; les hérauts d'armes s'avancent au milieu de L'arène, élevant au-dessus de leurs tètes leurs butons distinctifs; quand les trompettes, les buccines, les clairons ont sonné les fanfares des combats, ils élèvent la voix et crient : « Largesses aux chevaliers: laissez aller les bons combattants! » Les barrières tombent, et des deux bouts de la carrière s'élancent l'un contre l'autre deux chevaliers, la lance en arrêt ; le vaincu cède la place à un troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on ait épuisé la liste des combattants. Les dames, rangées sur les amphithéâtres, les applaudissent de la voix et du geste , les appellent par leurs noms, et cherchent à les encourager en leur envoyant tantôt une écharpe, tantôt leur mouchoir ou quelque autre partie de leur toilette. Les chevaliers, ainsi favorisés, redoublent d'ardeur; ils tiennent à se montrer dignes de l'estime qu'on leur témoigne. Déjà, depuis plus de six heures, la lice est ouverte; il ne reste plus qu'un combattant, le vainqueur des autres: il se promène fièrement dans la carrière, faisant volter et piaffer son palefroi ; il attend qu'un nouvel adversaire vienne lui disputer la couronne; un quart d'heure s'est écoulé, et personne ne s'est présenté. Il s'apprête à descendre de son coursier pour aller recevoir la couronne des mains d'Emmeline. Tout à coup la trompette se fait entendre de nouveau ; c'est un escadron de quarante lances environ qui s'avance au milieu d'un tourbillon de poussière de toute la vitesse des chevaux. Tous les hommes sont hermétiquement couverts de leur heaume; impossible de distinguer leurs traits. Le chevalier qui se tient ta leur tète est revêtu dune armure complètement noire, et, comme ses hommes d'armes, il cache ses traits sous sa visière baissée. Sur un signe de sa lance la barrière tombe devant lui; son adversaire prend du champ, et tous deux, au signal des juges du camp . fondent l'un sur l'autre avec la rapidité de l'éclair. Le nouveau combattant, de petite taille et de proportions délicates, semble devoir être écrase par son adversaire: mais s'il est le moins fort, il est !»• plus adroit; il modère habilement son coursier jusqu'au moment

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