LIVRE SEPTIÈME ET DERNIER
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Riche et pauvre. — Deux intérieurs en 1840. — Ce qui fait la joie des familles.
— Une éducation particulière. — Un service imprudent. — L'institution Perdot. — Ce que c'est qu'un bon élève. — Fort-cn-Thème et les cancres. — Le passage des Thermopyles. — Le défilé des Thermes. — Explication orageuse. — Réconciliation. — L'enclume et le marteau. — Une lutte généreuse.
— Une noble abdication. — La piété filiale récompensée.
La feuille du Journal des Débats du 25 octobre 1810 l'ut un des numéros les plus insignifiants de cette publication.
Et cependant les numéros du soir s'enlevèrent si rapidement à Paris, qu'on songea un instant à faire un second tirage. Quoi donc ! annonçait-il un nouveau 93, la guerre avec l'Europe conjurée ! Etait-ce encore le temps où la France appelait aux frontières sa valeureuse jeunesse? Convoquée à l'autel de la Patrie, celle-ci venait-elle faire solennellement le serment de mourir pour elle?
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Non . non. non: VOUS 06 brûlez DOS, comme on cl i 1 à caclir- (ampon : vous êtes en Russie, au Groenland, en plein Spitzberg. dans les régions Les pins hyperboréales. Itien qu'en y songeant, je me sens su>i d'un froid glacial, je gèle au coin du feu... Sauvons nous! sauvons-nous!... dette vogue dont le Journal des Débats se glorifie encore était due tout simplement à un petit entre-filets qui s'était perfidement glissé au milieu des faits-Paris, et <jui d'ailleursnedisail pastoute la vérité, comme nous le verrons plus tard.
Voici en quels termes était rédige ce remarquable entre-filets :
» Hier, aux Tuileries, Sa Majesté a daigné recevoir les deux lau- « réats du grand concours de cette année : M. Arthur de Villedieu «( et M. Jacques Sibière; c'est S. A. II. monseigneur le duc de n Montpensier qui a fait à ses deux camarades du collège Henri IV « l'honneur de les présenter à son auguste père. »
Vous imaginez aisément combien tout ce qui touche de près ou de loin à l'instruction publique dut attacher d'importance à cette nouvelle ! D'abord, toute la gent écolière eut à cœur de s'assurer qu'en effet le chef de l'Etat avait fait cet honneur insigne à deux étudiants; leurs condisciples d'Henri IV furent les [dus pressés de prendre connaissance de la chose ipsissimis oculis, comme dit élégamment l'illustre adversaire de Catilina ; on voulut s'assurer qu'Arthur de Villedieu et Jacques Sibière avaient bien eu la gloire d'être imprimés tout vifs.
En second lieu, les pères de famille tenaient à pouvoir dire à leurs enfants, surtout quand ceux-ci étaient doués d'une dose de paresse ou d'insouciance un peu trop forte : « Eh bien ! lu vois, paresseux, indolent, étourdi, nonchalant, insouciant, etc. (il y a quinze ou dix-huit variantes dans ce goût-la, et chacun de vous, mes jeunes amis, peut, en toute liberté, y placer celle qui lui convient le mieux), tu vois ce que l'on gagne à travailler!... si tu l'avais voulu, pourtant, tu aurais pu te trouver à la place d'un de ces deux jeunes gens! Quelle joie pour un père! quel orgueil légitime il doit éprouver en présence d'un gage si éclatant donné à
DE TOI TES LES ÉPOQUES. 3fiÔ
l'avenir par le présent! Heureux, oh! bien heureux le père d'un tel enfant !... »
En principe, ils auraient eu incontestablement raison : aucune félicité ne peut surpasser celle qu'inspire au cœur d'uw père les premiers triomphes de son lils^et n'eût-il que celte raison, un enfant bien né devrait la trouver suffisantepoureommander tous ses efforts.
Dans l'espèce, cependant, les pères qui raisonnaient ainsi se trompaient étrangement, d'un côté au moins: sur les deux familles qu'on supposait dans l'ivresse du triomphe, l'une était plongée dans une douloureuse inquiétude.
Pour être compris, ceci demande à être repris de plus haut. Un mot d'abord sur chacune des deux familles dont nous venons de dire les noms.
M. de Villedieu appartenait par sa naissance à tout ce qu'il y avait de plus noble dans l'ancienne cour, celle du bon roi Charles X . de triste mémoire. Par sa femme, madame de Villedieu. il toucha il aux puissances du jour, madame de Villedieu étant la fille unique d'un de nos nababs actuels, un de ces rois de la finance qui, ainsi que MM. de Rothschild et une demi-douzaine d'autres, dominent tout le commerce de la France. M. de Villedieu était, à quarante ans, président de Chambre; à cinquante ans, il pouvait légitimement espérer d'être président de Cour. M. de Villedieu avait deux cent mille livres de rentes ; hôtel splendide à Paris, châteaux magnifiques à la campagne, luxe dans le meuble, luxe dans les équipai:»'-. dans les chevaux, dans la domesticité, tout cequi compose l'existence large et pleine d'un patricien, se trouvait chez M. de Villedieu, et il était père ! Manquait-il quelque chose au bonheur de M. de Villedieu ? Oui, il y manquait quelque chose; il manquait même beaucoup.
En face de l'hôtel de M. de Villedieu, dans une maison de pauvre apparence, entassée dans une boutique du rez-de-chaussée, couchant dans des soupentes où Ton respirait à peine, où l'on ne se tenait que voûté, vivait une misérable famille composée de cinq personnes, le père, la mère et trois enfants, deux garçons et une
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Bile; les deux sinés, déjà sortis de L'adolescence, mais 1<' dernier, âgé de cinq ou Bis ans .1 peine : c'était Jacques Sibiëre, qui devint plus tard I Un des lauréats <!»■ la Sorbonne. Ces <im| personnes ne vivaient qne du rabot de l'honnête Sibière : c'est dire que cbei lui (m ne mangeait pas tous les jours du-pain blanc ; on n'y mangeait quelquefois même pas du tout. Cependant, comme l<i père Sibière n'était ai paresseux, ni ivrogne, ni joueur, qu'il était au contraire économe et laborieux, on attrapait le bout «le l'année comme on pouvait, mais enfin on l'attrapait sans l'aire de dettes, grand point chez de pauvres gens!... et le )ll décembre de chaque année, la Famille, réunie au pied de l'autel, croyait encore, non sans raison. devoir remercier Dieu de lui avoir accordé de passer cette année sans encombre. La famille Sibière se contentait de peu, dira plus d'un jeune lecteur. (Test que le père Sibière était une âme droite et pure qui croyait qu'un homme doit toujours se montrer reconnaissant de ce qu'il reçoit, si peu que ce soit d'ailleurs, quand celui qui donne n'est obligé à rien. Or, à quoi Dieu est-il obligé vis-à-vis de ses créatures?
On le voit, toutefois, le plus léger coup de vent suflisait pour troubler à jamais la paix de cette famille, qui n'existait qu'à la condition d'exister tous les jours de même, sans qu'aucun besoin nouveau vînt à surgir au milieu d'elle; une maladie, une saison de chômage, une légère élévation dans le prix du pain, et la dette apparaissait au foyer de la famille. La dette, pour les gens du monde, c'est une menace de gène plus ou moins grande dans un laps de temps donné, voilà tout; mais pour le pauvre, la dette c'est l'humiliation d'abord, la honte ensuite; la privation en premier lieu, la misère bientôt; la dette, c'est la ruine, c'est la mendicité, c'est l'hôpital. Le pauvre ouvrier n'a qu'une cbance, en effet : c'est de gagner moins un jour ou l'autre; quant à gagner plus un jour que l'autre, il n'y faut pas songer. Si donc il se laisse une fois dépasser parle besoin, il est perdu : où prendrait-il de quoi boucherie creux qu'il aurait fait derrière lui? Car la dette, c'est un trou derrière soi : d'abord on n'y voit pas un
danger imminent; mais bientôt, de derrière, le trou passe devant, et plus d'un y tombe sans espoir de s'en relever jamais.
Vous le comprenez donc : si, malgré son opulence et sa puissance.
M. de Villedieu pouvait être plus heureux encore, le père Sibière,
quoique bien malheureux, bien pauvre, pouvait l'être davantage.
La naissance d'Arthur de Villedieu avait mis le comble à la joie
de sa famille.
La venue au monde de Jacques avait diminué d'autant les ressources de la sienne.
Mais, en grandissant, le caractère d'Arthur avait inspiré de sérieuses inquiétudes à son père. C'était la tache d'huile sur le papier, d'abord imperceptible, puis qui s'étend, qui gagne sans cesse, et enfin le gâte sans remède.
En grandissant, le caractère de Jacques Sibière fit le ravissement des siens; on se laissa aller insensiblement à construire, en faveur de cet enfant chéri, des châteaux en Espagne.
Cette faiblesse fut comme le germe d'un ver rongeur dépose dans l'avenir de la famille, et qui faillit en absorber toute la substance. Procédons par ordre, et amenons sur la scène les faits à mesure qu'ils se produisirent.
Arthur, dans sa plus tendre enfance , fut frêle de corps et faible d'esprit ; il eut cette nature sèche, taquine, susceptible, qui caractérise quelquefois les êtres disgraciés de la nature, notamment au physique. C'est une sorte de souffrance irritable que leur inspire la conscience de leurs imperfections et la certitude de n'y pouvoir remédier. Arthur, dans son enfance, eut l'esprit assez mal fait. Du reste, c'était un joli enfant, bien pris dans sa mièvre petite personne; il portait à dix ans le pantalon à pieds, la veste anglaise et le gilet en pointe, avec des allures déjà dégagées ; et sa petite canne à pomme d'or ne tournoyait pas sans grâce dans sa main; il annonçait les qualités les plus éminemment propres à faire bientôt l'un des glorieux gentlemen du Jockey' s Club, et l'on m'a dit qu'à douze ans il parlait sport and turf très-agréablement; à quatorze ans il vous
LES JEt'NES 1 RANI US ci'ii récité, suis méprise aucune, toute la noble généalogie de miss Annette, la fille d< Druggy-Bob-Evil e( Karl-run-and-play , qui \iiiin|iiit ;m\ courses d'Epson) Lord-Byront le coureur Favori de ce! original de lord Clanborouhg qui, par amour pour la race chevaline, s'était lait construire, au milieu de son écurie, une magnifique chambre à coucher en châssis \ itrés, afin de ne jamais perdre de vue ses nobles bêtes. Arthur promettait «Inné à eette cohue désœuvrée de jeunes gens riches qui forme la fashion parisienne, un lionj ou toul au moins quelque créature de cette espèce.
Inutile de vous dire qu'à pari quelques mots de ce jargon aussi laid <[ue ridicule qui forme le fond du langage dece qu'on appelait alors le dandysme parisien, et qu'il avait saisis avec empressement dans la bouche de quelques oisifs reçus par tolérance chez son père, Arthur de Villedieu ne savait absolument rien. Quand je dis rien, ("entends la négation la plus complète de quoi que ce soit.
M. de Villedieu était un esprit trop sérieux, trop essentiel, pour se montrer ravi des dispositions merveilleuses de monsieur son 1 i U : il les prit en pitié d'abord, et quoique la multiplicité et l'importance de ses occupations l'empècbassent de suivre attentivemenl l'éducation de son unique enfant, il résolut pourtant de le remettre sans tarder dans la voie de la raison.
Des précepteurs plus sévères remplacèrent les anciens, et des ordres rigoureux consignèrent M. Arthur dans son appartement. Alors il survint de ce système un inconvénient inhérent à beaucoup d'éducations particulières : M. Arthur, réduit à lui seul, tomba dans un ennui profond qui ressemblait presque à de l'accablement; pri- \ ee d'émulation, son intelligence n'eut plus aucun ressort: le pauvre enfant perdait (de bonne foi, était-ce perdre?) ce que beaucoup de gens superficiels appelaient son amabilité, sa gentillesse : il perdit de son babil: mais il ne devint ni plus savant ni plus sociable.
11 fallut cbercher un remède à cet état de choses.
Sur ces entrefaites, un hasard heureux conduisit le précepteur de M. Arthur chez le père Sibière. Jacques allait avoir onze ans;
l'enfant était grand et robuste pour son âge, Sous son front, heureusement développé et couronné d'une luxuriante chevelure d'un noir de jayet, s'ouvraient deux yeux noirs, vifs, pénétrants, intelligents. Dans le son de la voix de l'entant, dans la coupe de sa physionomie noblement accentuée, dans la forme de ses pieds et de ses mains, dans sa démarche même, on trouvait une distinction naturelle qu'on n'eût guère devinée sous ses pauvres vêtements. Cet ensemble de choses frappa le précepteur : il interrogea, sur le compte de Jacques, Valentin. l'aîné de la famille. Valentin aimait passionnément son frère 5 on peut se figurer en quels termes il en parla. Catherine, son ainée de moins de dix-huit mois, ne l'aimait pas moins tendrement ; elle renchérit encore sur les éloges de son frère. « Jacques! disait Valentin, il n'a qu'à vouloir pour savoir. — Il lit une leçon une fois, disait Catherine, et il la récite après sans faute. — Il écrit comme moulé, ajoutait Valentin. — Et sa grammaire! interrompait Catherine; croireriez-vous , monsieur, qu'il la sait comme celui qui l'a faite ? — Etpt-èC ben mieux , » reprenait Valentin avec un regard qui voulait être très-malin. Le précepteur recueillait silencieusement ces louanges enthousiastes. Cependant, le vieux menuisier, arrêtant un moment le va-et-vient de son infatigable rabot, disait en secouant les mèches déjà rares et grisonnantes de ses cheveux : « C'est bon. Valentin; c'est bon, Catherine. Vous feriez mieux de vous taire, je vous l'ai déjà dit, plutôt que de monter la tête à cet enfant; à quoique ça lui servira, la science? ça Tempechera-t-il de mourir de faim? Il n'y a rien de tel que deux bons bras et un outil au bout pour gagner honorablement sa vie. Taisezvous, mes enfants, et laissez Jacques devenir un bon ouvrier comme son père : c'est ce qui peut lui arriver de plus avantageux. »
Tel n'était pas l'avis du précepteur de M. Arthur : né dans une condition fort obscure également, il en était sorti, grâce à l'éducation que lui avait fait donner un protecteur de sa famille ; en offrant le même avantage à Jacques, il croyait lui rendre un très-grand service et s'acquitter en quelque sorte envers la Providence.
LES -■ I ■: i NES FRANI US
Quoi qu il "Mi soit, h proposition qu'il til à la Famille Sibière d'élever Jacques avec le fils de M. de Villedieu fui acceptée à l'unanimité, à l'exception du vieux père. « Je suis Bûr d'en faire un homme utile el honnête en lui donnant mon état, disait-il suis cesse •. en pouvez vous dire autant si vous en lai les un savani .'... » Mais c'était là juste' mentce qui flattait singulièremenl la famille: Jacques serait savant!... Il deviendrai! notaire, avoué, médecin!... Quel honneur pour les siens!... Oui, mais on ne se demandait pas qui fournirait à Jacques de l'argent pour se loger, pour se nourrir, pour acheter de beaux habits, en attendant qu'il eût nue clientèle! Toute passion voit les Choses au Iraversd'une lorgnette particulière qui dénature les objets, les embelli! ou les enlaidit, selon ses désirs secrets; mais, de foules les lorgnettes, celle de l'ambition est laplus perfide. Quede gens y croient cependant! On y crut trop dans la famille Sibière; la sagesse du père dut céder aux instances de sa femme, à celles de ses enfants.
Jacques devint le compagnon d'études de M. Arthur; il eut aussi l'honneur d'être le compagnon de ses jeux.
.Nous passerons rapidement sur les premières années que les deux jeunes gens passèrent ensemble. Nous dirons seulement que Jacques lit prouve de résignation au moins autant que d'application. Le caractère de son compagnon lui rendit la vie assez pénible: cependant c'était une si bonne nature que le pauvre Jacques, qu'il en vint à aimer Arthur d'une affection véritable; il lui était reconnaissant de l'enseignement que celui-ci lui permettait de partager avec lui. Le petit Villedieu était bien loin de rendre à Jacques toute son affection : bien plus, quoiqu'il n'éprouvât pas précisément de répulsion pour lui, il lui témoignait une sorte de mauvais vouloir, résultant peut-être d'une rivalité trop surexcitée et trop restreinte dans son objet. Jacques était laborieux et sage; il méritait autant d'éloges que l'autre s'attirait de reproches: Jacques faisait des progrès sensibles, il annonçait autant de goût pour le travail que son camarade en annonçait peu : n'y avait-il pas là plus de prétextes qu'il n'en fallait à cette nature un peu mesquine , pour exeiter une certaine
antipathie?... Aussi, quand M. de Villedieu, fatigué de rinsuccès de ses efforts envers son tils, se décida à s'en séparer en le plaçant au collège, Arthur se sépara froidement de Jacques, sans une larme, sans un mot de consolation, de politesse même.
Jacques pleura naïvement, comme on pleure sa première affection brisée, sa première illusion perdue.
D'abord, ce fui là sa seule considération, rendons-lui la justice de le dire ; mais quand son chagrin fut un peu calmé, il fallut bien s'apercevoir que cette séparation portait une cruelle atteinte à son avenir.
L'alarme fut grande dans la famille Sibière; cet événement, qu'il était pourtant si facile de prévoir, renversait tous les plans qu'on avait formés en faveur de l'enfant chéri ; c'est toujours Perrette et le pot au lait. Que résoudre néanmoins ? Faire continuer à Jacques ses études?... Il n'y fallait pas songer... le travail de son père, de sa mère et de sa sœur n'y eût pas sulli... Lui donner un état? lequel? Commis dans un magasin ? Jacques n'avait pas la moindre connaissance du commerce, ses manières graves et peutêtre un peu pédantesques n'y eussent pas convenu. Clerc d'avoué? ce n'est pas une profession-, on ne peut demeurer toute sa vie clerc d'avoué ou de notaire même; et comment sortir de cette position ? Lui donner un état manuel ? il fallait un apprentissage de plusieurs années, et Jacques avait passé l'âge où les enfants entrent ordinairement en apprentissage. Et puis, le jeune homme y répugnait douloureusement, il ne se sentait désormais le goût que pour les professions où l'esprit a plus de part que la main ; on l'avait si longtemps bercé de l'ambitieuse espérance d'être médecin, avoué, avocat, notaire, qu'il ne pouvait plus consentir à abaisser ses regards jusqu'à ces pénibles états où les citoyens ne doivent leur existence ou leur fortune qu'à leurs bras! Véritable danger qu'il aurait fallu prévoir!... L'éducation universitaire est sans doute une excellente chose; et, d'ailleurs, nous ne prétendons pas nous en faire juge; mais n'est-ce pas être utile aux familles que de les pré-
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munir contre leurs ambitieuses tendresses n'est-ce pas servir leurs intérêts que de leur crier : « N'entreprenez que ce que vous permettent vus forces! Rien n'es! plus nuisible qu'une grande éducalion, quand elle demeure incomplète! »> Si Jacques éprouvait les répugnances que nous venons de dire, ce n'étail pas orgueil de sa part, mon Dion, non; il n'eût jamais été du nombre de ces enfants dénaturés qui méprisent leurs parents à cause de leur profession; mais il sci il;iit en lui une puissance et des facultés auxquelles il Fallait désormais chercher un emploi; ce besoin moral était devenu par l'éducation aussi irrésistible qu'aucun besoin physique. Qui eût pu l'en blâmer? L'éducation qu'on lui avait donnée ne devait-elle pas le façonner ainsi? On lui avait ajouté de- nouveaux organes, il tenait à s'en servir: quoi de plus juste? On avait modifié profondément sa nature sans se demander s'il ne serait pas indispensable de modifier également le milieu dans lequel il devait vivre. C'était tout bonnement un non-sens. On le comprit dans sa famille, et Ton se contenta de gémir sur l'événement, sans songer à l'en accuser. Mais on comprit aussi, un peu tard, il est vrai, combien on avait eu tort de dédaigner les sages avis du chef de la famille, et l'on n'en gémit que plus fort.
(iémir ne remédie à rien. Je ne sais toutefois comment on fût sorti d'embarras, si la Providence ne se fût chargée de dénouer la difficulté.
Ayant perdu sa place, le précepteur d'Arthur ne trouva rien de mieux, à faire que d'entrer en qualité de répétiteur dans l'institution dont son ex-pupille faisait partie désormais. Cette institution, l'une des plus nombreuses de Paris et des plus en vogue, était située dans le Marais, et suivait les cours du collège Charlemagne. Or, je ne vous apprendrai rien de nouveau, mes chers lecteurs, en vous disant que les institutions qui suivent Charlemagne rivalisent entre elles de succès au concours. Les élèves de plusieurs de ces institutions racontent, et même tout haut, à qui veut les entendre, certains détails peu édifiants sur la manière dont s'obtiennent assez
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souvent ces succès. Mais comme ces bruits sentent tout au moins la médisance, nous ne les répéterons pas. Le seul fait incontestable, c'est que les bons élèves y sont toujours bien accueillis et même gratuitement... Mais qu'induire delà?... N'est-il pas naturel d'aider un pauvre jeune homme, bien doue de la nature, à tirer tout le parti possible de ses beureuses dispositions? C'est une bonne action: et quand, après tout, elle tournerait à la gloire du bienfaiteur, ne doit-on pas s'en réjouir?
M. Perdot, le chef d'institution chez qui fut place Arthur de Villedieu, aimait les bons élèves, et se montrait toujours disposé à [aire des sacrifices en leur faveur.
L'ex-précepteur d'Arthur ne pouvait manquer de lui proposer, en le lui vantant selon ses mérites, le pauvre Jacques. Celui-ci fut accepté dès le premier mot : M. Perdot le reçut gratuitement.
Mais quand on agit ainsi, est-il défendu de s'attendre à quelque reconnaissance de la part de ceux qu'on oblige?... Un enfant doué d'un peu d'âme ne doit-il pas prouver sa gratitude par son application, par sa bonne conduite? ne doit-il pas être en tout et partout l'exemple de ses camarades? C'est si naturel, que le demander est presque une naïveté; et celui qui manquerait à des devoirs aussi sacrés ne mériterait-il pas le blâme de tous les honnêtes gens?
Oui, mille fois oui ; mais, vous le savez comme moi, les inférieurs interprètent souvent mal les meilleures intentions des chefs; celles-ci se dénaturent en se transmettant: ainsi application ne signifie plus application seulement: elle signifie succès, prix au concours, ou tout au moins prix au collège. L'application ne se prouve que par les résultats, et les résultats, ce sont les prix. Etre le bon exemple des élèves, ce n'est pas toujours se montrer docile, attentif, laborieux: donner le bon exemple, c'est obtenir des prise; donner le bon exemple, c'est travailler pendant les récréations, travailler le soir après le coucher, travailler les dimanches, les jeudis, les jours de congé, toutes les vacances : il suffit du zèle mal éclairé d'un inférieur pour produire tous ces résultats. Ces ca>
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-..•ut rares Sins doute; mais il suffit qu'ils se présentent de temps à autre pour justifier notre assertion, Au moins, après <-in|| <>u six ans de cette pénible existence, le glorieux lauréal de laSorbonne est-il «'H étal d'entrer dans le monde, comme un valeureux éhampion, armé de toutes pièces? Peut-il se dire : J'ai payé par des larmes bien amères ma capacité •. mais aujourd'hui, du moins, je marche dans ma force et dans ma liberté!... Hélas! l'expérience le prouve chaque jour.. . sou- ces brillants aspects, trop souvent il n'y s que le vide... \ cette vie absorbante qu'on Fait à certains élèves, l<' cœur se dessèche, le cerveau se mécanise... quand ils quittent les bancs du collège, ces triomphateurs, ils sont incapables d'occuper le plus mince emploi do commis... L'un aimait le grec, et il n'a l'ait que du grec... Pauvre jeune homme! le voilà bien loti! Vivez donc avec du grec pour tout gagne-pain!... Un autre a cultivé le thème à en devenir fou : quand il va dans le inonde, si. par occasion, il va jamais dans le monde, au lieu de rire aux saillies de ses jeunes amis, il cherche gravement à les traduire en latin. Il se demande sérieusement comment Plaute eut exprimé la phrase sacramentelle si connue : « Je n'aime pas les épmards, et j'en suis bien aise; car si je les aimais, j'en mangerais, et je ne puis pas les souffrir. » Il met trois quarts d'heure à comprendre un lazzi, si ce lazzi n'a pas son correspondant en latin. Un autre est parfaitement renseigné sur la situation du moindre hourg de l'Attique: mais il ne sait pas dans quel département est situé Pantin. Un autre enfin n'éprouve plus de bonheur sur la terre qu'à parfaire des équations, à équarrir des logarithmes, arrondir des paraboles, à appointer des infinitésimales: il rêve petit a ou grand A. A prime ou B prime, le tout couronné d'une foule d'y ou orné d'un nombre très-pluriel d'X. Pauvres enfants ! Et vous croyez qu'il n'eût pas mieux valu pour eux rester des hommes d'intelligence libre et forte en devenant manœuvres? Ah! cent fois plutôt, oui. cent fois! Car on a violenté leur âme pour fausser ses tendances : à force de frottements ou de compressions, on en a
détruit le cachet d'individualité, on en a l'ait une créature stérile et inerte. Qui donc oserait dire que ce n'est pas là un grand mal?
Redevenu le condisciple d'Arthur, le pauvre Jacques devint un des lauréats ordinaires de la Sorhonne ; il fut le premier en thème. Cette spécialité l'absorba tout entier: elle lui fit perdre jusqu'à son nom. Les paresseux de sa classe, jaloux bassement de ses sucer- h croyant s'en venger, ne le nommèrent plus que Fort-en-Thcme. Ces trois mots formèrent un substantif composé, synonyme de Jacques Sibiere.
Fort-en-Thème n'était plus ce jeune garçon que nous avons connu, à l'œil vif, aux joues fraîches, au sourire éblouissant. Forten-Thème jouait peu avec ses camarades-, il passait ses récréations renfermé volontairement dans son étude, ou si d'occasion il paraissait dans la cour, c'était pour se promener au soleil le long des murs, en repassant en son esprit les plus beaux morceaux de Virgile ou d'Horace. Mais si Fort-en-Thème était changé quant à l'enveloppe, il avait conservé, dans toute sa naïve sensibilité, ce bon cœur que nous lui avons reconnu ; sous ce rapport au moins, Fort-en-Thème était resté Jacques Sibière : il en donna une fois une belle preuve à Arthur de Villedieu; je ne puis résister au désir de vous la raconter.
Arthur de Villedieu était devenu le plus fat et le plus incorrigible des cancres. 11 se faisait gloire de ne jamais dépasser Tavant-dernier dans les compositions; or, sa classe comptait soixante-six élèves : il était donc régulièrement le soixante-cinquième. Un seul élève avait pu lui être supérieur en sottises, et lui avait arraché la palme de la cancrerieî... Arthur lui en conservait une rancune implacable. Comment Hector de Fénestranges s'y prenait-il pour conserver sa glorieuse position à l'une des extrémités de la classe (l'extrémité la plus longue) ? C'est ce que personne n'eût pu dire. Il y avait sans doute quelque secret là-dessous ; on n'est pas si constamment heureux sans que le diable s'en mêle...
Villedieu et Fénestranges se chamaillaient fréquemment, et,
LES Jl.i NES I RANI US h 'était leur • 1 1 1 ; » 1 1 1 < - de genliUhommet à tous deux, ils se fussent sans doute repassé plus d'une taloche : m ; « i -> c'était chose qu'il fallait laisser aux vilains. Les deux rivaux se bornaienl donc aux sarcass, aux appellations risquées, aux épithètes assez peu académiques <'ii usage parmi messieurs les cancres; On se proposai! plus tard il<' se rencontrer à l'école de droit, et on remettait à ce temps de se demander réciproquement une réparation décente. En attendant, on si' faisait une guerre de quolibets, d'épigrammes, de jeux de mots, de toutes ces .unies très-blessantes que fournil l'esprit, un mauvais esprit certainement. Villedieu et son ennemi intime ^ domine il nommai! plaisamment Fénestrariges, ne savaient probablement pas comment on peut dire élégamment en latin : « Vous étés un sot ou un impertinent: » mais ils savaient très-bien se le répéter en français sur tous les tons et avec une richesse de synonymie et de périphrases à démonter un rhéteur du moyen âge. Ils ne possédaient que leur langue maternelle : mais, en revanche, ils la possédaient hien et ne l'avaient pas, comme on dit, dans leur poche.
Songez à ce que devenait notre inoffensif Fort-en-Thème quand ees deux mauvais lutins s'en prenaient à lui! C'était une pluie, une grêle, une avalanche de quolibets, sous lesquels il ployait le dos, essavant en vain d'y répondre, même en latin ! Il se sauvait alors dans son asile studieux, où du moins il trouvait un peu de tranquillité. Qu'eût-il fait en effet? Mettre les méchants à la raison? Il l'eût pu, sans contredit. Fort-en-Thème était aussi Fort-en-Bras \ mais il était d'une si bonne pâte ! Le plus souvent il en riait, prétendant qu'il fallait bien pardonner quelque chose à ceux dont on triomphait si souvent.
A votre âge. mes amis, on abuse de tout, et surtout de la bonté d'autrui: c'est triste à dire, mais cela est d'une vérité incontestable, même pour vous. Ce n'est point insensibilité, je le sais ; c'est étourderie. L'écorce se laisserait aisément percer, pour peu qu'on la touchât; mais, dans leurs rapides successions, les émotions l'effleurent à peine.
1>E TOUTES LES ÉPOQUES. 38i
Un jour, après les places de composition, Villedieu et son ennemi intime eurent tous deux, sans s'être concertés, une idée triomphante : les beaux esprits se rencontrent.... Voici quelle fut cette idée :
Tous deux écrivirent à Jacques (on s'écrit beaucoup au collège, et même d'une table à l'autre-, les livres sont les boîtes aux lettres, et les cancres amis sont les facteurs de la posté. Deux copains infortunés, séparés par de rigoureux destins, trouvent ainsi les moyens de charmer les douleurs de l'absence \ deux partis belligérants peuvent, ainsi parlementer et traiter avant la reprise des hostilités).
La lettre de ces deux messieurs était une de ces épîtres ébouriffantes, incroyables de verve moqueuse, toutes luisantes d'audace originale, d'élégance hardie, où les figures de rhétorique les plus inattendues s'entre-choquent, étonnées de se rencontrer à chaque ligne 5 une de ces lettres stupides, mais pleines d'un laisser-aller chatoyant, comme n'en écrivent jamais, heureusement pour eux, les élèves sérieux.
Vous rappelez-vous cet homme qui pria Aristide décrire sur la coquille d'ostracisme le nom iï Aristide? Il était fatigué de l'entendre appeler le Juste; cela le gênait, cet homme. Eh bien, quoi? pourquoi serait-il permis à un homme d'être appelé le Juste? Ce n'est ni un nom individuel ni un nom de race. En exil !... le novateur qui prétend s'arroger à lui seul une dénomination qui, après tout, pourrait appartenir à plusieurs. . . si plusieurs la méritaient !. . . Le pauvre Fort-en-Thème futostracisé par nosdeuxdrôles; ils lui écrivirent deux lettres, de l'une desquelles voici à peu près la copie:
« Canere-Bcrg, etc.
m A Môsieur Jacques, ou Jack, ou Jacquot, ou Jako. Six-Bières. ou Ci-Bière, ou Scie-Bière, dit Fort-en-Thème.
« Mossieur ! <^
« Ayant appris par notre ministre secrétaire d'Etat, chargé de la police du royaume des Cancres, l'intention pernicieuse et insolente où vous étiez de conserver la première place en thèmes jus-
LES il.l NES I RANÇAIS qu'à extinction de compositions , venons vous faire défense el interdiction formelle qu'il en soit ainsi; vous ordonnant au contraire d'être ;hi moins le soixante-septième, s'il es! possible.
<( Vous menaçant, en cas de désobéissance, de tout ce qu'il est possible d'imaginer de plus terrible, nous » 1 i r< »i i- même davanU mon Sieur, de moins agréable, d'une volée en commandite dei mieux réussies, idest, si vous L'aimez mieux, d'une volée sterling.
<• Nous espérons, maiurieux, que vous ne nous contraindrez pas à agir de rigueur avec vous.
« Suret", uoiin prions Dieu, môôssieur, qu'il vous ait, etc. »
\j' croirait-on? Jacques eut la bonté de trouver la lettre d'Arthur très-spirituelle, et il s'en réjouit presque ! Mais il n'en fut pas <!<■ même de celle de Fénestranges. Après l'avoir lue. il fut prêt à pleurer de colère; elle était pourtant moins impertinente que l'autre ; mais Fénestranges n'avait pas sa première affection; il ne lui devait rien de ce qu'il devait à Yilledieu.
On a ses mauvais instants; Fort-en-Thème eut une fâcheuse inspiration ce jour-là; que voulez-vous! quand on la blesse trop souvent, la nature la plus douce finit par s'exaspérer; c'est ce qui arriva ce jour-là même à Jacques.
Excédé des allures fanfaronnes de Fénestranges, il résolut de le ranger à la raison une fois pour toutes.
En sortant de l'étude du matin, il s'arrangea de façon à le rencontrer dans un passage étroit et assez obscur, qui conduisait du réfectoire à la cour de récréation. Il avait laissé passer tous ses camarades devant lui, et Fénestranges en cela l'avait imité comme s'ils se fussent donné le mot 5 Yilledieu était également resté en arrière. Tous les autres élèves avaient passé devant ces trois derniers avec une indifférence apparente, quoiqu'ils prévissent à peu près ce qui allait arriver. Cet endroit solitaire était généralement surnommé le passage des Thermopyles ; c'est vous dire assez que les Perses et les Grecs s'y rencontraient fréquemment pour y vider leurs différends. Les rhétoriciens se plaisaient, par une catachrèse digne du mar-
ItE TOUTES LES ÉPOQUES. 383
quis de Bièvre, a nommer ce lieu le défilé des Thermes, à cause de l'avalanche de mots qui s'y échangeaient. Quand l'explication s'arrêtait aux mots, on était dit avoir fait une station courtoise au défilé des Thermes; dans le cas contraire, on y avait fait une pause tragique; quelques-uns écrivaient et prononçaient pose; ce qui ajoutait une nuance pittoresque à la chose. Tout ceci était si bien passé dans les mœurs de la première division de l'institution Perdot que les élèves désintéressés se fussent donné de garde d'intervenir : on passait comme si de rien n'était 5 les plus étourdis se contentant de fredonner, sur l'air connu du Juif-Errant, cette parodie d'un de nos gothiques noëls :
« Il faut laisser causer les gens Quand ils en ont envie! »
On avait prévu que Yilledieu, Fénestranges et Fort-en-Thème avaient à causer ce matin même; on avait donc eu la prévenance galante de leur laisser libre le défilé des Thermes; on savait vivre dans la pension Perdot, et si les bons vieux us et coutumes de l'université se fussent égarés, c'est à l'institution Perdot qu'on eût dû les réclamer tout d'abord, pour éviter une perte de temps.
Jacques, voyant ces deux messieurs retarder volontairement leurs pas, comprit qu'ils voulaient d'abord causer entre eux; il fut point du désir de connaître le motif de leur nouvelle querelle et passa devant eux, se réservant de s'arrêter àmoitiéchemindanslapénombre, pour écouter de là 5 car toutes sortes de présomptions se réunissaient pour lui fairecroirequ'ilseraitquestionde lui dans leurconversation.
Voici le dialogue qui parvint à ses oreilles :
Les deux ennemis intimes s'étaient arrêtés à l'entrée du défilé des Thermes, dont ils se faisaient les honneurs mutuellement comme les Français et les Anglais à la bataille de Fontenoy.
« Passez, monsieur.
— Après yous, monsieur.
— Je n'en ferai rien, monsieur.
— Ni moi, je vous jure, monsieur.
;is4 I I S II i NES l liWi \|s
— Soit, passons de front, monsieur. »
Joignant l'action aux paroles, tous deux voulurent passer en même temps •. mais le défllé étant trop étroit pour deux hommes de front, il arriva qu'ils se heurtèrent violemment l'un l'autre; c'est pourquoi on entendit presque simultanément celte double exclamation :
« Peste soit du maladroit !
— L'enfer confonde le manant ! i
Puis aussitôt, les deux jeunes gens revenant l'un sur l'autre: « Plaît-il, monsieur?
— Vous me parliez, monsieur?
— Vous me traitiez, de maladroit, je crois!
— Vous m'appeliez manant, je pense!
— Savez-vous, monsieur, que vos manières d'être avec moi sont Tort impertinentes?
— Savez-vous que vos grands airs et vos prétentions me semblent Fort blessantes?
— Et qu'il v a longtemps que je veux m'en expliqueravee vous ! . . .
— Et que depuis plusieurs jours j'ai résolu de vous en parler à cœur ouvert !
— Oui : il faut que cela finisse.
— C'est ce que j'allais avoir l'honneur de vous dire.
— Vous vous permettez d'aller sur mes brisées!...
— Vous chassez sur mes terres!...
— J'ai le monopole de Fort-en-Thème, vous le savez. Je me suis réservé cet objet curieux pour mes menus plaisirs.
— Fort-en-Thème rentre exclusivement dans mes attributions; vous ne l'ignorez pas. C'est, hélas, ma seule compensation aux douleurs qui m'assiègent en cette vallée de larmes!
— Me disputer Fort-en-Thème. c'est vouloir m'arracher L'âme!
— Prétendre me le ravir, c'est me ravir le jour.
— Monsieur!...
— Monsieur!...
— Vous êtes un... drôle!
— Vous êtes un... malotru! »
Cette dernière épitliète s'adressait à Villedieu. 11 n'en avait pas encore reçu de si brutale et si à brûle-pourpoint; le rouge lui monta à la figure, et il s'écria, en allongeant un magnifique soufflet à Fénestranges :
« Ah ! pour cette fois je n'attendrai pas l'école de droit, et ce sera ta faute. Pan !
— Ah! ma foi! j'aime mieux cela. Paf! » Fénestranges rendit gaillardement à Villedieu le soufflet qu'il venait d'en recevoir. Aussitôt soufflets et coups de poing d'aller leur train ; celadura ainsi quelques instants, sans que Sibière jugeât à propos d'intervenir; ces deux mauvais drôles se corrigeaient mutuellement de leur méchanceté envers lui : pourquoi, lui, les en eût-il empêchés! c'était justice.
Au bout de quelques minutes, il croit reconnaître la respiration oppressée de Villedieu -, il croit même entendre sa voix murmurer : « Assez! laisse-moi!... » sans que son adversaire juge à propos de cesser. Tout ce qu'il y a de bons souvenirs, d'instincts généreux dans le cœur du pauvre Fort-en-Thème, se soulèvent à cette fois. Il s'élance sur Fénestranges vainqueur, et, le saisissant rudement par un bras, il le jette plutôt qu'il ne le pousse à quelques pas plus loin de Villedieu, en lui criant d'une voix sourde mais irritée : « Avise-toi , freluquet , de jamais toucher à mon ami , et tu auras affaire à moi ! . . .
— Tiens ! c'est ion ami, reprend avec son ton railleur Fénestranges, qui s'est remis de son trouble. Eh bien ! mon cher ami} je ne m'en serais pas douté-, et toi-même, si tu avais entendu notre conversation il n'y a qu'un moment...
— Je l'ai entendue.
— Eh bien ?
— Eh bien! je vous défends de vous occuper de moi désormais.
— Tiens, tiens! cela devient drôle! Fort-en-Thème qui me défend quelque chose! Je ne me serais jamais attendu à cela!
— Te serais-tu attendu aussi, double sot, à ce que 'For i-en- Thème
M LES H .1 \i S l (UNI LIS
eût les bras assez forts pour te mettre ;i II rtisoji quand il le voudrait? Silence »1< >iu- désormais] et tache de te comporter décemmcni avec Fort-en-Thème, u in ne veux éprouvera tes dépens qu'il es( aussi fort en brasl... Je suis las de tes sottises, el résolu de ne plus les souffrir!... sachez4e bien, monsieur de Fénestranges.
— A qui parles-tu de nous deux ?à tous deux Bans doute? a repril Fénestranges, devenu sérieux toul à coup «'t beaucoup plus modeste. Pour rendre sa position moins embarrassante, il eûl voulu en taire partager la solidarité à ViUedieu : Jacques ne lui laissa pas tette consolation.
a Je ne parle qu'à vous , Fénestranges, lui dit-il sévèrement : je ne me permettrais pas vis-à-vis de If. de ViUedieu les paroles que je viens de vous faire entendre. Et si vous en voulez savoir la raison, la voici : je l'aime, et pour cela je puis tout endurer de lui, mais de lui seulement ; et si cette raison ne vous suffit pas encore, en voici une autre : je lui dois beaucoup. Or, je puis bien n'avoir pas l'esprit aussi brillant que vous, je n'en ai ni le désir ni la prétention ; mais j'ai celle d'avoir le cœur bien placé , et je me fais gloire d'être reconnaissant! »
Emu et transporté un peu en dehors du cercle glacial où se concentrait sa vie, Jacques Sibière avait trouvé, en cette circonstance, une éloquence sincère qui avait pénétré son interlocuteur. Ses yeux brillaient, ses narines se gonflaient en frémissant , ses joues vivement colorées, ses lèvres tremblantes, communiquaient à sa physionomie un caractère de force et de grandeur que Fénestranges ne lui avait jamais vu. Celui-ci , muet d'étonnement , après avoir contemplé un instant Fort-en-Thème ainsi transfiguré, abdiqua toute raillerie, et, s' approchant de lui avec un mouvement pathétique pour lui prendre la main :
« Vous êtes un noble cœur, Jacques, lui dit-il ; je vous avais méconnu, pardonnez-moi : je ne rougis pas en vous priant de m'excuser. Désormais, si vous le voulez, vous aurez en moi un ami dévoué, et, dans cet échange d'affection, je me tiendrai pour l'honoré! »
Ce jeune homme avait réellement du bon. Jacques se montra moins touché qu'on ne l'aurait cru de ses avances. Il avait cette nature froide , réservée , méfiante , ordinaire aux gens pauvres, à ceux qui souffrent. Sorti un instant de son caractère, par suite d'une exaltation due à une circonstance toute particulière , il redevint aussitôt lui-même.
« Je vous remercie cordialement de l'estime que vous me témoignez, répondit-il poliment à Fénestranges. Mais les conditions d'existence où se trouve chacun de nous rendent impossible toute amitié entre nous. J'ai donné mon amitié dévouée à M. de Villedieu, je ne lui ai pas demandé la sienne; l'infériorité passive que j'ai acceptée vis-à-vis de lui, je ne saurais plus l'accepter vis-à-vis d'un autre. Si j'avais pu être consulté utilement quand ont commencé mes relations avec M. de Villedieu, peut-être m'y serais-je sagement refusé. On a accepté pour moi : l'affection m'est venue presque malgré moi avec la reconnaissance ; j'ai grandi dans ces sentiments et j'y vivrai toujours. Mais, vous le voyez, le concours de pareilles circonstances ne se peut plus retrouver pour moi. Excusez-moi donc de refuser vos propositions : je les refuse à regret ; mais je crois être prudent en agissant ainsi.
— Allons ! n'y pensons donc plus ! Mais croyez-m'en, Jacques, votre amitié eût pu être mieux placée; celui qui la possède est incapable de l'apprécier.
— Monsieur, répliqua sévèrement Jacques, vous vous permettez de vous occuper de ce qui ne vous regarde pas !. . .
— Allons ! je me tais.... Je ne veux pas me faire une querelle avec vous : prenons que je n'ai rien dit. »
En prononçant ces mots, Fénestranges s'éloigna en sifflotant un motif de la Juive : son parti était pris. Jacques attendit un instant avant de le suivre; il jeta un regard à la dérobée à Villedieu, espérant... quoi?... je ne sais!... peut-être lui-même ne le savait-il pas bien... mais il espérait... Voyant, toutefois, Villedieu rester à la même place dans la même immobilité, silencieuse et humiliée.
i i - h i NES l RANI US qu'il avait depuis son intervention, il lit quelques pas en poussant un soupir... il marchait bien lentement... Qu'attendait-il?... il attendait, voilà tout. Soudain il lui semble qu'on a murmuré son nom... Il s'arrête, mais sans se retourner... Avec quelle attention il écoute!... Mais c'était parfaitement son nom. car on vient de le murmurer encore a demi-voix derrière lui, mais un peu plus liant. Il se retourne et voit Yilledieu qui, les yeux baissés, lui tendait timidement la main en l'appelant à demi-voix. Jacques ne l'ait qu'un bond vers lui. et. le saisissant dans ses bras: « Arthur ! Arthur ! c'est vous! Je vous reconnais, lui dit-il en balbutiant de joie, Dieu soit loué, c'est vous! je vous retrouve donc enlin.
— Me pardonnerez-vous, mon bon Sibière? reprenait l'autre avec confusion.
— Chut! chut! ne parlons pas de ces choses-là. Je vous retrouve, il suffît ; j'oublie que je vous avais perdu.
— Bon! excellent garçon! Oh! désormais, vois-tu, je suis ton ami, et je le proclame hautement... Oui, Fënestranges avait raison, l'amitié d'un cœur comme le tien honore ceux qu'elle adopte. »
Ce fut là une belle conversion, un beau triomphe pour Jacques. Mais ce succès ne lui suflît bientôt plus-, il n'aspirait à rien moins qu'à ramener Yilledieu à de meilleurs sentiments : il n'était que temps. M. de Yilledieu, fatigué delà paresse insurmontable et décidée de son fils, s'était enfin irrité, et lui avait nettementdéclaré que, s'il n'avait pas au moins une nomination cette année même, il l'embarquerait à bord d'un vaisseau américain, faisant le commerce de Kang-tong. C'était une séparation peut-être éternelle. Jacques Sibière tremblaitàcette idée et s'efforçait alors deconvertir son ami.
« Pourquoi, lui disait-il, ne feriez-vous point à votre père le plaisir qu'il vous demande?
— En vérité, mon cher, voilà qui est puissamment raisonné! comme s'il suffisait de le vouloir pour être nommé au concours!
— C'est qu'en vérité cela suflit.
— Oui. pour vous, un écolier laborieux, rompu aux difficultés
de l'étude depuis la première jeunesse ; oui, pour vous, il suffît de vouloir. Mais pour un malheureux cancre comme moi... et il souriait amèrement en prononçant ces mots... un pauvre cancre comme moi n'a plus qu'une ressource, c'est de s'embarquer ainsi que le veut mon père.
— Vous embarquer! allons donc! je vous le détends!... Vous parlez de ressources... j'en puis mettre quelques-unes à votre disposition... Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de mon marteau et de mon enclume : c'est plus de la moitié de ma force ; je les mets l'un et l'autre à votre disposition.
— Enclume et marteau, qu'est-ce que cela ?
— Un professeur de collège a deviné un jour les deux procédés auxquels je devais en quelque sorte mes succès, et en riant il les a surnommés ainsi. Le nom leur en est resté.
— Expliquez-moi donc ce que c'est que votre enclume et votre marteau ?
— Une œuvre de patience, mon ami, rien de plus. Depuis ma quatrième, j'ai commencé deux cahiers auxquels j'ajoute tous les ans. Le premier de ces cahiers a pour titre : Appendix eleganiiarum. J'y ai consigné, par lettres alphabétiques doubles {substantifs et verbes), tous les choix de mots, les expressions heureuses, les formes communes aux grands auteurs. Dans l'autre, nommé Synthesis anomalium, toujours par lettres alphabétiques, j'ai réuni les locutions hardies, étranges, peu connues des auteurs secondaires : Y appendix et la synthesis sont mon arsenal inépuisable. Essayez-en, vous verrez ! Il n'est guère de phrases françaises dont je ne trouve au moins un membre dans mon appendix ou dans ma synthesis : un peu de jugement pour les appliquer à propos et beaucoup de mémoire font le reste. Je vous recommande surtout la synthesis anomalium; c'est là dedans qu'on trouve ces hardiesses inattendues qui font dire d'un élève : « Oh! qu'il faut être ferré pour laisser échapper ainsi ces tournures audacieuses qui semblent être l'essence de la langue latine elle-même, a Et l'on ne
LES Ji-i \i S i RANÇA1S •>.ni [tas que ces hardiesses oe Lui ont rien coûté qu'un peu « 1 « - lecture. Ces! un recueil ad wum iyronum de phrases idiomatiques comme n'en donne aucun dictionnaire. Essayez-en. »
Au milieu de quelques vérités, il y avait beaucoup d'exagération dans ce que disait Jacques. Vous savez tous, jeunes lecteurs, qu'il faut autre chose qu'une synihesis anomalium, autre chose qu'un appendix tlcyanliarum, pour remporter des prix de thème, voire de discours latin, au grand concours... .Mais il voulait persuader son ami et en obtenir quelques efforts. Heureusement. Villedieu étail assez ignorant pour accueillir comme argent comptant les assertions de Jacques.
Arthur se mil ,i l'œuvre, soutenu parles encouragements de son
ami. D'abord, le travail lui parut fastidieux \ mais Jacques lui répéta
si souvent cette pensée du maître :
omnia vincil
Labor improbus
qu'il finit, en efl'et, par y prendre goût. Les elegantiœ de rappendiz, les anomalia de la synthesis, vinrent bientôt se grouper sous sa plume. La monarchie des cancres se voila de deuil : elle perdait son plus fier soutien. Ce fut un toile général contre le traître ; celuici en rit de bon cœur, et, employant à défendre une bonne cause cette sève pétillante qu'il avait jusque-là employée si mal à propos, il mit encore les rieurs de son côté, et renvoya ses adversaires battus et bafoués. Ils ne revinrent pas à la charge.
Villedieu avait l'esprit souple, prompt, étendu; aidé des bons conseils de Jacques, il l'eût bientôt presque rattrapé, et, quand arriva le concours, l'estime de leurs camarades les désignait comme devant se disputer le grand prix d'honneur !
« Ah çà! je t'en supplie, sois sans pitié, disait Villedieu à Jacques dans la voiture qui les conduisait tous deux à laSorbonne, avec armes et bagages, le 18 juillet 1840. Ne va pas faire la sottise de risquer de perdre le prix d'honneur pour me le ménager! ce serait un non-sens dont Henri IV ou Bourbon profiterait seul probablement.
— Sois tranquille 5 dès que j'aurai la plume en main, j'oublierai le monde entier, pour ne songer qu'à l'honneur du triomphe. Je te conjure d'agir de même.
— C'est convenu. »
Tinrent-ils parole tous deux?... Un d'eux, du moins, n'y manqua pas; mais lequel?... Contre toutes les prévisions, le nom de Villedieu fut proclamé le premier; celui de Jacques ne vint qu'après. Je ne vous peindrai pas la joie de M. de Villedieu. Celte fois, il croyait bien que rien ne pouvait ajouter à son bonheur; et pourtant ce bonheur devait s'accroître encore bientôt.
La fatalité, une cruelle fatalité, atteignit Jacques au milieu même de son triomphe. Depuis quelque temps , son père semblait s'affaiblir beaucoup ; un jour il fut atteint d'une hémiplégie du côté droit, et se vit, dès lors, dans l'impossibilité de gagner sa vie. Ce fut un coup de foudre pour Jacques; il se retira près de sa famille. En le voyant, le vieillard eut des larmes dans les yeux, des larmes à travers lesquelles brilla un doux sourire : « Eh bien ! mon garçon, lui dit-il, tu le vois, la Providence a tout fait pour le mieux ; elle a attendu pour me frapper que tu eusses fini tes études. Maintenant, te voilà grand et instruit , tu as eu tous les prix là-bas, c'est toi qui vas venir en aide à ton pauvre père infirme; car ton frère, à lui seul, n'y aurait pas suffi, vois-tu; il eût succombé sous un pareil fardeau. Je compte sur toi, dam!...
— Oui, mon père, 'oui, vous avez raison, répondait Jacques navré de douleur ; vous avez bien fait de compter sur moi ! » Et cependant, en parlant ainsi, il détournait la tète pour cacher ses larmes. Son frère vit son embarras et en pressentit la cause ; il l'emmena dans l'atelier, et là, s'asseyant sur un établi, après lui avoir fait signe de s'asseoir sur un autre vis-à-vis :
a Eh bien! Jacques, lui dit-il, que peux-tu faire pour nous ?
— Rien, mon pauvre frère, non-seulement pour vous, mais rien pour moi-même. Ce que je sais n'est rien absolument, auprès de ce qu'il me resterait à apprendre avant d'en tirer parti. Ne par-
I ES .11.1 NI S l tUNl US Ions donc pas de ma science inutile. Vois-tu, notre exceUenl père avait raison, il «'ùt été plus sage de me donner nn bon étal que de faire puni moi des rêves ambitieux! Tu vois où cela conduit... à L'impuissance. Mais écoute, j'ai de 1 s bras <i un bon cœur, j'aurai encore plu-, tôt l'ait de me suffire avec l'un el l'autre. Tu sais que je varlopais bien autrefois; remets-moi à l'établi, et tu verras que je ne bouderai pas à l'ouvrage.
— C'est bien, frère. Au surplus. je le crois comme toi, jusqu'à nouvel ordre, c'est le [dus sûr! Prends un de mes tabliers, un de mes gilets, et à l'ouvrage: aie soin seulement de laisser ignorer la vérité à notre père; il te croit un monsieur, il te regarde comme devant être un jour quoique ebose de grand dans le monde: il faut entretenir son erreur! »
Jacques n'hésita pas à reprendre la veste de l'ouvrier; ceux qui l'auraient vu sous son nouveau costume, maniant rudement la varlope ou la scie du matin au soir, n'auraient certes jamais reconnu en lui un des récents triomphateurs de la Sorbonne, l'honneur de l'Université! C'était là, soit dit à qui de droit, un noble dévouement et une conduite presque sublime dans sa simplicité. Pour en juger tout le mérite, sondez votre cœur, mes jeunes amis, et voyez ce qu'un tel sacrifice vous eût coûté! La Providence ne laissa pas Jacques Sibière sans récompense.
Ce fut dans son costume d'ouvrier que le trouva Villedieu quand,
descendant de voiture à sa porte, il lui vint rendre tous les livres
qu'il avait reçus pour lui, et il y en avait!
— .... Quantum niutatus ab illo Hectore qui rediit exuvias indutus Achillis!
s'écria-t-il gaiement du plus loin qu'il le vit.
Jacques ne répondant à cette plaisanterie que par un sourire glacial : « Quoi! ne serait-ce pas un jeu? reprit Villedieu alarmé ; serais-tu vraiment apprenti menuisier?
— Oui, grâce à Dieu, monsieur de Villedieu. puisque, dans cet état, je gagne honorablement ma vie.
DE Toi TES LES ÉPOQl ES. 393
— Toi! menuisier! Oh! c'est impossible, vois-tu ?Cela ne sera pas !
— Que veux-tu dire?
— Rien ; ne m'interroge pas; j'ai mon plan, et je veux le mettre seul à exécution.
— Fais donc, si cela peut t'amuser; mais ne compromets ni ma tranquillité ni celle de ma famille. »
Ce fut huit jours après cette entrevue des deux condisciples que parut le fameux entre-filets des Débats par lequel nous avons commencé ce récit.
L'article, disions-nous en commençant, était incomplet : 1° il faisait paraître deux élèves, tandis qu'un seul avait paru-, 2° il ne disait pas que ce dernier avait remis une pétition à Sa Majesté. Que contenait cette pétition?...
Huit jours plus tard, M. de Yilledieu, ayant quelques amis à dîner, demandait précisément à son fils des détails sur son entrevue avec le roi, quand un valet de pied vint présenter à Arthur une lettre au timbre de la maison du roi. Le jeune homme se montra fort ému à cette vue-, cependant il fit passer la lettre à son père. Celui-ci l'ouvrit, et, après l'avoir parcourue, il se leva vivement pour aller embrasser son fils en s'écriant : « Ah! c'est bien, Arthur, c'est très-bien ; ta conduite me comble de joie ! Mais on ne doit pas perdre une minute pour communiquer une telle nouvelle. Je te permets donc de quitter la table pour aller de suite où ton cœur t'appelle. m
Arthur ne fit qu'un saut pour ainsi dire de la salle à manger à la rue ; en deux enjambées il traversa celle-ci et arriva dans l'atelier où travaillaient activement les deux frères. « Vivat! vivat! criait-il en agitant de loin la missive. Officier! tu seras officier, Jacques; tiens, vois plutôt. Ce n'est que le temps de passer ton examen de réception à Saint-Cyr. C'est le roi, oui, le roi qui payera ta pension.
— Ciel! que me dis-tu là! serais-je assez heureux pour que cela ne fût pas un rêve?
— Lis, si tu en doutes ; mais lis donc. »
Il n'y avait pas à en douter; Jacques allait se livrer à la joie.
,1'ii I gS HEUM-.n I KA.V MS l»l. KM ll-S Ils u-nnl |;s.
quand t(»"t •» coup une réflexion assombri! son visage, i Simon père, dit-il, il me faudra donc le quitter?
— Jacques, mon prie, mon père Lui-même, tu entends bien, te conjure d'accepter huit cents livres de pension pour 1» tien I Auras tu assez d'orgueil pour nous refuser.1 Songes-) . tu n'en as pas le droit. Il y va du bien-être de ton père, de sa saule, de sa vie. peut-dire?
— Eh bien, j'accepte : oui. j'accepte; c'est eneore cela que je l'' devrai.
— Ne parlons pas du reste; Dieu soif loué de m'avoir permis la réparation du mai que j'avais commis involontairement en te ravissant inconsidérément un état honorable et sur dans sa modestie -ans te donner même une profession. »
Vous juge/ si Ton fut heureux, chez les Sibière. Le vieux père, instruit avec précaution de toute la vérité, en recouvra presque la saute; Jacques est aujourd'hui en train de gagner ses épaulettes de capitaine en Afrique, et il a déjà la croix d'honneur1.
En conclusion, mes jeunes amis, si ceci ne prouve pas qu'il soit indispensable d'être fort en thème, cela ne prouve pas non plus que ce soit absolument nuisible: mais ce qui me parait démontré, c'est la nécessité de n'entreprendre des études supérieures qu'avec la certitude de les pousser jusqu'à bonne un, c'est-à-dire de les compléter par des études <ï application professiojinelle. Soyez forts en thème, si vous le pouvez ; mais soyez forts aussi en mathématiques, en physique, en chimie, en dessin, etc., c'est au moins aussi nécessaire. Après cela, si vous êtes bon fils, si vous savez être reconnaissants d'un service rendu, si, par votre bon caractère, vous vous conciliez beaucoup d'amis, cela ne gâtera rien à votre affaire, je vous en réponds.
• Le lecteur ne doit pas oublier que ces lignes étaient écrites en 18 46. Depuis ce moment, Jacques Sibière a passé par tous les grades; il est aujourd hui lieutenant-colonel, et sert glorieusement la France en Crimée.