INTRODUCTION
« Il y a quelque chose de nouveau dans la jeunesse, » tel est le sentiment unanime. L'attitude courageuse des jeunes gens qui entrent aujourd'hui dans la vie a frappé tous leurs aînés. Des parents en ressentent une inquiète surprise, car tout être aspire d'abord à sa ressemblance. Des maîtres, des éducateurs s'en réjouissent : ils voient là un heureux élan de la race.
Peut-on parler cependant d'une « nouvelle génération »? Une génération, cela suppose une communauté de traits, une liaison, une secrète entente, un ensemble « où chacun se meut d'un effort solidaire ». Est-il vrai, et dans quelle mesure, que nos jeunes gens se rallient à des tendances communes, à un idéal différent de leurs prédécesseurs, qu'une même poussée interne, sinon une même doctrine, façonne leurs âmes, qu'un même espoir enfin les soulève? C'est l'objet de cette enquête. Nous l'avons entreprise avec une ardente curiosité, trop ardente pour n'exiger point de nous une
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entière bonne foi, et nous l'avons terminée dans une pensée de joie et de confiance.
Mais d'abord, qu'entendons-nous par la « jeunesse »? Nous avons fait porter notre recherche sur des garçons de dix-huit à vingt-cinq ans. C'est à la sortie du lycée, dans les grandes écoles, avant l'emprise d'une carrière, que se façonne notre visage moral et que se choisissent ces directions intellectuelles à quoi nous demeurons fidèles toute la vie. Parmi les nouveaux venus, ceux qui approchent de la vingtième année nous ont paru réaliser vraiment un type original. La génération dont nous voulons esquisser une image est donc celle qui naquit vers 1890.
Est-ce à dire que ceux qui sont nés environ cette date présentent tous des traits distinctifs? On ne saurait l'affirmer. Il ne s'agit ici que de la jeunesse cultivée, celle dont nous étions en mesure de connaître la vraie pensée et de recevoir les confidences. Et pour être franc, il s'agit de la jeunesse d'élite. Peut-être une enquête plus étendue, sollicitant tous les jeunes Français, ceux des ateliers, des faubourgs et des champs, comme ceux qui sortent des collèges, eût-elle donné des résultats différents. Mais la majorité numérique en l'occurrence n'offre qu'une signification secondaire, trompeuse même, car c'est lorsqu'une doctrine a gagné la foule qu'elle a commencé de
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mourir, aux yeux du philosophe ; son triomphe présent nous assure qu'elle ne dominera pas l'avenir. Et c'est l'avenir qui nous importe ici. Son secret, il ne faut point le demander à la multitude, mais à l'élite novatrice, levain dans la masse informe. Ce sont les croyances des intellectuels qui, à de longues années de distance, orientent l'esprit public, et par lui la politique, la morale, les arts. Voilà pourquoi il convenait, selon nous, d'interroger, parmi la jeunesse, celle qui vraisemblablement dans la politique, l'armée, les lettres, l'industrie, l'administration, dirigera les destinées du pays. Qu'on ne s'y méprenne point. Nous n'avons pas voulu tracer le portrait du jeune homme moyen de 1912, mais esquisser les traits des meilleurs et décrire le type nouveau de la jeune élite intellectuelle (1).
(1) M. Emile Faguet, dans sa conclusion à l'Enquête sur la jeunesse de la Revue hebdomadaire (20 juillet 1912), donne raison à notre méthode lorsqu'il écrit :
« Il y aurait à conclure, et c'est un peu ce que je tends à croire, que médecins, avocats, hommes d'affaires, hommes de science, agronomes, etc., que toute la jeune bourgeoisie française est en retard sur la jeunesse philosophe et littéraire, sur la jeunesse penseuse, et n'arrivera que plus tard, si elle peut y arriver, au point où est dès à présent celle-ci. »
C'est sur ce retard naturel et prévu que nous avons fondé notre enquête. Admettrait-on même que la jeunesse intellectuelle n'exerçât qu'une action restreinte sur le pays, il faudrait reconnaître qu'elle a, plus que toute autre, le pressentiment, la divination des courants prochains, et qu'elle est infiniment moins lente à se mouvoir.
La plupart des critiques qui nous ont été faites l'ont été pour
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Un mot enfin sur la forme de cette enquête. On ne trouvera pas ici une suite de réponses à un questionnaire fixé par avance et distribué au hasard des relations et des amitiés. Rien de plus vain qu'une telle suite d'opinions non pas même contradictoires, mais incohérentes, où chacun s'occupe de faire l'avantageux et d'excommunier son voisin. Nous avons vu et interrogé un grand nombre de jeunes gens des Écoles, des Facultés, des lycées, choisis parmi les plus représentatifs de leur groupe. Nous avons vérifié leurs affirmations par les remarques de leurs maîtres. Enfin nous avons lu les pages où déjà certains d'entre eux s'expriment (1). Et de cette documentation vi-
avoir méconnu ce point de départ. On nous a dit : « Vous parlez de patriotisme, de mariages précoces, de renaissance catholique..., et voici des faits : la France se dépeuple, les séminaires manquent de prêtres, le recrutement de Saint-Cyr est chaque année plus difficile... » Mais nous ne décrivons ici qu'un état d'esprit naissant; c'est dans quelques années, l'idéal nouveau s'étant répandu de proche en proche, que la foule en ressentira les effets.
(1) Nous avons utilisé, en outre, dans la présente publication, les enquêtes menées parallèlement à la nôtre dans la Revue des Français, la Revue hebdomadaire , le Temps, le Gaulois. L'enquête du Temps, dirigée par M. Emile Henriot, vient de paraître en volume sous ce titre : A quoi rêvent les jeunes gens (Champion, éd.). On la consultera avec fruit, surtout en ce qui a trait aux doctrines littéraires nouvelles.
Enfin, pour donner plus d'assurance encore à nos conclusions, nous avons envoyé nos essais à une vingtaine de jeunes hommes, porte-paroles de groupements littéraires ou politiques, et nous leur avons demandé si leur sentiment rencontrait le nôtre, et dans quelle mesure. On trouvera cette contre-épreuve de notre enquête aux annexes du présent livre. L'acquiescement que nous y recevons prouve la vérité générale de notre description.
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vante, nous nous sommes efforcés de faire un ordre. Un système, dira-t-on. Peut-être ; aussi bien fallait-il simplifier pour être net. Nous avons omis bien des traits secondaires, nous avons tâché à tout le moins de ne jamais déformer les traits essentiels.
Il n'est pas interdit, au surplus, de croire que l'influence d'une telle enquête importe autant que son exactitude historique. Elle est elle-même un acte. Elle se conforme à l'attitude pragmatiste de ces jeunes gens. En définissant les ardentes suggestions de beaucoup d'entre eux, elle aide de plus hésitants à les distinguer en eux-mêmes, elle accroît leur foi et double leur énergie. Puisse-t-elle encourager cette jeunesse, par delà les disputes individuelles, à réaliser, dans l'union joyeuse de ses forces, notre idéal commun, qui n'est rien de moins que le vœu d'un Français nouveau, d'une France nouvelle !
Eckermann rapporte ce propos de Goethe : « A toutes les époques de recul ou de dissolution, les âmes sont occupées d'elles-mêmes, et à toutes les époques de progrès, elles sont tournées vers le monde extérieur. » Et le maître de Weimar en tirait condamnation de son siècle : « Notre temps, disait-il, est un temps de recul, il est personnel. » Pensée vigoureuse, mais qu'il faut interpréter. Goethe n'entendait point proscrire la vie intérieure au profit de l'activité; il voulait distinguer les époques pessimistes, où les forces vitales se défont et s'éparpillent, des époques d'optimisme et de vitalité, où quelque grand objet extérieur les noue et les concentre. C'est ici le point qui nous importe.
Le pessimisme des aines.
Le pessimisme fut la marque de cette génération qui arrivait à l'âge d'homme vers 1885. Nous possédons sur elle un témoignage unique, une sorte d'inventaire moral établi par l'un des esprits les plus conscients de son époque : les Essais de psychologie, de Paul Bourget.
Convaincu que « les états de l'âme particuliers à une génération sont enveloppés en germe dans les théories et les rêves de la génération précédente », l'auteur du Disciple y passait en revue les œuvres des maîtres qui dirigeaient alors la jeunesse, et il concluait avec résignation : « Il m'a semblé que de toutes ces œuvres... une même influence se dégageait, douloureuse et, pour tout dire d'un mot, profondément, continûment, pessimiste. » Qu'il s'agisse des Fleurs du mal, de Madame Bovary, de Thomas Graindorge, de la Fille Elisa, du Journal d'Amiel, qu'il s'agisse aussi bien d' Une Vie ou d'^4 rebours, c'est, sous des fictions diverses, la même impression de découragement, « une mortelle fatigue de vivre, une morne perception de la vanité de tout effort ».
En toute âme retentissait cet aveu désespéré que Taine, à vingt ans, confiait à Prévost-Paradol : « Ce découragement raisonné qui m'a pris à l'endroit de la pensée me prend aussi à l'endroit de
l'amour. Je n'espère pas. Nul homme réfléchi ne peut espérer. » Et tout semblait servir cette triste vision de la vie. Le dilettantisme d'un Renan, d'un Goncourt, qui n'était qu'une impuissance de choisir et d'aimer, s'achevait en je ne sais quelle désolante négation. Le prestige des civilisations lointaines ou évanouies, avec Flaubert, Tolstoï, Tourguénieff, Loti, déréglait des sensibilités qu'aucune tradition n'orientait plus. L'esprit d'analyse d'un Stendhal, d'un Amiel, d'un Dumas, vouait le cœur à la sécheresse, et il n'était point jusqu'à l'aristocratisme excessif du Renan des Dialogues qui ne recelât un hautain désespoir.
Il faut relire ces Essais; ils sont encore riches de sens, surtout si nous les faisons servir, plus encore qu'à notre curiosité du passé, à l'épreuve de notre sensibilité présente. Les malades à qui s'adressait ce livre ont fait place à des hommes sains, qui découvrent dans ces pages ce à quoi ils s'opposent le plus. Une telle lecture, si elle les irrite, les éclaire aussi sur eux-mêmes.
Notons-le tout de suite, ils résistent d'abord à l'objet même du livre : « Définir quelques-uns des exemplaires de sentiments que certains écrivains proposent à V imitation des jeunes gens. » Mais ils n'entendent pas sentir à Fimitation de quelque écrivain que ce soit ! Nulle littérature dans leur conception de l'existence ! « Goûter la vie, » dit encore Bourget. Non point goûter, mais vivre. Ils pensent avec Emerson : « Si un homme,
au lieu de manger son pain, ne s'attachait qu'au plaisir de le savourer, il mourrait de faim. » Bref, ils préfèrent se heurter à la vie plutôt qu'emprunter une attitude aux théories et aux livres.
En outre, cette étude, qui se donnait pour un essai de thérapeutique morale, leur paraît aujourd'hui suspecte de complaisance envers le mal qu'elle prétendait combattre. La pitié langoureuse qui s'insinue en certaines phrases, décèle, à leurs yeux, le trouble du moraliste. Ils découvrent quelque chose d'incertain, d'ambigu aux hommes de cette génération, à ceux-là mêmes qui s'en sont brillamment évadés et qui, par un effort généreux, ont indiqué les voies nouvelles. Ils pressentent en eux un goût mal déguisé pour le rare, le fugitif, le morbide.
Lorsque, impuissant ou timide à conclure, l'auteur des Essais s'incline devant « cette réalité obscure et douloureuse, adorable et inexplicable qu'est l'âme humaine », ne donne-t-il pas la formule même du dilettantisme esthétique? Doublement expressif de son époque, et par son but, et par la confession involontaire qu'il contient, ce livre apparaît donc traversé par une anxiété infinie qui l'éclairé d'une lueur trouble et grise.
Ce même affaissement de l'âme, on le retrouve dans toutes les jeunes publications de ce temps-là. Ouvrons les fameuses Taches d'encre que Maurice Barrés rédigeait seul à vingt-cinq ans (1885) : « L'ennui bâille sur ce monde décoloré par les
savants, dit-il. Tous les dieux sont morts ou trop lointains : pas plus qu'eux, notre idéal ne vivra. Une profonde indifférence nous envahit. La souffrance s'émousse. Chacun suit son chemin, sans espoir, le dégoût aux lèvres, dans un piétinement sur place, banal et toujours pareil, du cri douloureux de la naissance au râle déchirant de l'agonie — dernière certitude ouverte sur toutes les incertitudes. »
Une génération sacrifiée.
Ce fut une génération intermédiaire, sacrifiée. Venue après celle du second Empire, forte de son orgueil matérialiste et de son credo scientifique, et qui fut vaincue en 1870, elle supporta vraiment tout le poids de la défaite. Elle eut, suprême effort, à reviser ses intimes croyances. Elle connut les pires douleurs, l'humiliation, le doute. Du moins, son effacement a-t-il préparé et rendu possible la génération actuelle qui, pour reconstruire la vie allègrement sur des certitudes nouvelles, n'a point eu à triompher de tant d'obstacles.
Ce n'est pas tout de suite, c'est bien des années après la guerre, que se fit sentir la plus terrible blessure de la défaite. Une courte explosion de vie succède d'abord à de telles catastrophes ; et la tâche immédiate du relèvement matériel occupe tous les cœurs. Il ne semble pas que les intellec-
tuels aient ressenti, dès les premiers temps, l'abaissement du pays, ni qu'ils aient douté d'eux-mêmes, ni que les artistes aient fait effort pour renier leurs inspirations antérieures. Les Soirées de Medan prolongent l'esthétique naturaliste ; le Parnasse de 1876 rejoint le Parnasse de 1860. La guerre ellemême devint un objet d'observation, selon la formule d'un Flaubert ou d'un Goncourt. C'est plus tard seulement, vers 1880, que commença de s'exprimer ce qu'on pourrait appeler Y idéologie de la défaite. Il apparut alors « que la défaite n'avait pas été un épisode, mais qu'elle continuerait, que nous serions battus tous les jours, indéfiniment, jusqu'à l'heure où nous aurions restauré le patrimoine français dans son intégrité (1) ».
L'abattement des cœurs se traduisit par un idéalisme exaspéré qui exaltait l'intelligence pure au détriment de la force. Revanche illusoire, revanche de l'orgueil souffrant ! L'impuissance réelle se console par le rêve d'une puissance idéale. La volonté enchaînée se forge une liberté imaginaire en un monde spirituel. La force a vaincu ; soit, c'est que la force est mauvaise, c'est que le monde est hostile à l'esprit. Réfugions-nous donc dans une indifférence supérieure qui sauvegarde à tout le moins les droits de cette intelligence vaine et souveraine.
Ce qu'il y eut d'héroïque dans cette attitude,
(1) P. Botjeget (Préface aux Pages choisies de Melchior de Vogué).
il serait cruel de le méconnaître. Elle maintint en beaucoup de jeunes cénacles un idéal de haute culture inutile qui n'était pas sans grandeur. Mais l'excès même de cet intellectualisme absolu les retrancha de la vie, de toute émotion humaine. La seule réalité qui ne déçoit point, ils crurent la trouver en eux-mêmes ; ils firent de Pégoïsme un système. « Comme il faut vivre, disait Alfred Vallette dans le premier numéro du Mercure de France (1892), nous opposerons à la désolante et universelle négation cette affirmation résolue : moi. » Résultait-il de cette doctrine un monde intérieur cohérent? Bien au contraire, elle ramenait au vide dont elle prétendait délivrer.
Le conflit de la pensée et de V action.
Le problème qui obséda toute cette génération, c'est la prétendue antinomie de la pensée et de V action. Nos aînés se crurent victimes de ce que Bourget nommait « le poison de l'analyse ». Problèmefantôme où s'usèrent leurs forces les meilleures. Toute leur action se consuma à chercher la raison et presque l'excuse d'agir. Taine, adolescent, se désolait déjà de ce conflit qui paralysait son être. « La raison me conseille l'immobilité, écrivait-il à son ami Prévost-Paradol, et la nature m'ordonne l'activité. » Jusqu'à la fin, le hanta l'idée de cette contradiction désespérante. Il est
une lettre curieuse de sa vieillesse où, jugeant l'œuvre d'un nouveau venu, il s'exprime de la sorte. « Ce jeune M. Barrés n'arrivera jamais à rien, car il est sollicité par deux tendances absolument contradictoires, le goût de la méditation et le désir d'action. »
L'analyse de ce déchirement intérieur, de ce désaccord entre l'intelligence et la vie, Renan l'a faite à son tour dans Patrice, cette mélancolique confession juvénile : « Si Napoléon eût été aussi critique que moi, le 18 Brumaire n'aurait pas eu lieu. Celui qui veut tout saisir dans ses concepts est faible et effacé, incapable d'agir avec énergie... Un tel homme est peu fait pour réussir auprès des autres hommes, et de fait il n'est pas dans les conditions humaines, il n'est pas né viable. »
Amiel, Bourget ont donné les raisons de cette impuissance de la pensée, et c'était pour affirmer que le mal était inguérissable. » L'analyse tue la spontanéité, écrit Amiel ; le grain moulu en farine ne saurait plus germer ni lever. » Toute pensée est-elle donc mortifiante? ne saurait-elle que vouer une race à la stérilité? « Il y a un antagonisme foncier, écrit à son tour Bourget, entre l'esprit d'analyse et la vie, puisque toute vie repose sur une base d'inconscience et que précisément l'esprit d'analyse tend à détruire de plus en plus cette inconscience chez ceux qu'il domine. »
Or, ce redoutable problème, où toute une génération a buté, les jeunes gens l'ont résolu aujour-
d'hui. Pour mieux dire, il s'est dénoué de luimême, évanoui. Cette contradiction fameuse, où leurs aînés goûtaient secrètement le pathétique de la vie, leur paraît un pur mirage de l'intelligence. Elle ne les retient plus dans une voluptueuse inertie ; peu s'en faut qu'elle ne les irrite comme un mensonge.
Aussi bien l'antinomie de la pensée et de l'action n'est-elle un problème que pour des êtres d'une sensibilité usée, anémiée, en qui nul instinct vital ne fait surgir la vigoureuse affirmation. Une nature pensante, vraiment riche de vie et d'amour, rompt le cercle, sort de l'oscillation éternelle, et tend vers une croyance, une synthèse, un dogmatisme précurseur de l'action (1).
Cette génération s'est trahie dans les déformations mêmes qu'elle fit subir aux héros les plus sains ; elle les a contaminés de son propre mal.
(1) La thèse d'Amiel et de Bourget sur le conflit de l'esprit d'analyse et de la vie se rattache à cette thèse plus générale d'après laquelle il y aurait entre nos facultés une sorte de loi d'équilibre ; le développement intense de certaines d'entre elles entraînerait l'atrophie des autres. Or, cette théorie des « virements de forces », vraie en mécanique, paraît bien artificielle, appliquée à un organisme vivant. Lorsque la vitalité d'un organisme s'élève, toutes ses facultés s'élèvent ensemble, et lorsque la sève intérieure fait défaut, toutes décroissent à l'inverse. Il est faux de croire que l'esprit d'analyse se fortifie aux dépens de la volonté, et que la volonté profite des abdications de l'esprit d'analyse ; l'un et l'autre peuvent atteindre en blême temps leur paroxysme, comme en certains moments exceptionnels où la volonté saine, mise en demeure de s'exercer sur-le-champ, voit avec une rapidité extraordinaire les raisons qu'elle a d'agir <W de s'abstenir. L'analyse ne dissout qu'une volonté faible, que nulle foi, nul amour, n'orientent.
Elle a rendu Stendhal méconnaissable. Que des neurasthéniques aient pu trouver dans Rouge et Noir de quoi justifier le désordre de leur sensibilité, cela montre que tout est poison à un cœur empoisonné. Julien Sorel, cette bête de proie, devient Robert Greslou, l'intellectuel dépravé du Disciple. Cependant l'analyse, chez Stendhal, est toute tournée vers la vie ; elle sert à l'acte comme la visée sert à la flèche. Loin de nuire à la décision, elle la provoque. La conscience de Fabrice reste un foyer, celle d'Amiel un lieu de déperdition de forces. La sensibilité de l'un s'exerce sur des objets réels, proches, concrets ; celle de l'autre sur des chimères. Nulle trace d'amour, d'amitié, d'enthousiasme, d'un sentiment humain dans le Journal d'Amiel ; tout est humain chez Stendhal. Accusons donc d'impuissance non pas la pensée elle-même, mais la déchéance morale et physique de qui en use pour l'énerver.
L'inutilité d'agir, le dégoût de la vie, voilà où s'arrêtait cette génération. Témoin ces paroles, choisies entre bien d'autres dans le Mercure de France qui fut à ses débuts l'expression de cette jeunesse : « Aucune époque (1892), semble-t-il, ne fut plus propice que la nôtre à se croiser les bras et à attendre. Nous sommes du monde qui s'en va et il est séant de s'en aller avec lui... La seule chose convenable est donc plus que jamais de remonter dans les tours d'ivoire, pendant qu'elles sont encore debout — ce n'est pas pour longtemps
— et d'y rêver soit aux choses éternelles, soit aux difficultés de la grammaire. »
Singulier détour de l'orgueil ! De cette inaptitude à vivre ils allaient jusqu'à se glorifier. Volontiers, ils se considéraient comme le terme logique, l'aboutissement nécessaire de longs siècles de pensée. Ils se disaient « malades de civilisation ». C'était vraiment abuser des mots. Une civilisation, n'est-ce pas un système lié d'idées et de sentiments, un ensemble harmonieux de croyances, c'est-à-dire, par définition même, une sauvegarde contre le doute et le désespoir, une raison d'agir, une « prédestination »?
Pour couvrir d'une excuse cette défaite de leur énergie intime, ils invoquaient volontiers cette thèse, alors fameuse, de la décadence des races latines. Ils proclamaient que les races les plus idéalistes, les plus raffinées, sont par là même condamnées à la mort, et que la suprême culture de l'esprit n'est que le signe brillant de l'agonie. Ils croyaient à ces nuées funestes, la vieillesse des races, le déclin fatal de la vie dans ces mystérieux, amorphes et inconsistants organismes. Ils s'inclinaient devant ces prétendues « lois historiques », sans cesse démenties par l'histoire, et dont se rient avec raison les nouveaux venus, délivrés de l'obsession des atavismes séculaires !
Tous ces traits, pessimisme, orgueil de l'intelligence, mépris de la vie active, acceptation d'une chute prochaine et irrémédiable, se combinaient
dans le dilettantisme, « disposition d'esprit très intelligente à la fois et très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes diverses de la vie, et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes sans nous donner à aucune (1) ». Le dilettantisme, c'est l'être dispersé, en qui le faisceau des énergies se relâche ; c'est l'inaptitude à choisir ou, pour mieux dire, c'est le manque d'amour. Il est naturel que, parce qu'il goûte à tout sans s'attacher à rien, le dilettante se considère comme supérieur au croyant. Ce contentement de soi, Renan l'exprime dans une phrase célèbre de Saint Paul : « Nous aimerions à rêver Paul sceptique, naufragé, abandonné, trahi par les siens, seul, atteint du désenchantement de la vieillesse. Il nous plairait que les écailles lui fussent tombées des yeux une seconde fois, et notre incrédulité douce aurait sa petite revanche si le plus dogmatique des hommes était mort triste, désespéré, disons mieux tranquille, sur quelque rivage ou quelque route de l'Espagne, en disant lui aussi : Ergo erravi. » L'accent de ce passage a pu secrètement toucher nos pères, il est insupportable aux jeunes gens de notre âge. Cette douce incrédulité qui veut sa revanche contre la foi, parce qu'elle s'estime supérieure, cette apothéose souriante du doute, leur apparaissent comme une limite de l'être ; non une limite de l'intelligence, mais du cœur et de la volonté.
(1) P. BoURGET, Essais de psychologie contemporaine, p. 55.
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Les précurseurs et les maîtres.
Quelques écrivains cependant, au milieu de cette détresse, prenant plus fortement conscience de leur propre mal, firent effort pour sauver le pays. Soucieux de fonder la vie morale, ils se tournèrent vers l'action. Malgré l'ambiguïté que les nouveaux venus découvrent aujourd'hui en certaines pages de leurs œuvres, c'est à eux qu'ils doivent de posséder l'équilibre, la confiance
Les Essais de Bourget étaient tout émus déjà du tressaillement indécis de cette conscience nouvelle. Mais c'est le Disciple qui marque vraiment le tournant de l'une à l'autre génération (1). Bien que cet ouvrage soit tout trempé de dilettantisme, et du pire, du plus nocif qui fut jamais (les cent pages d'analyse qui ouvrent le Journal de Robert Greslou, à combien de jeunes gens n'ont-elles pas distillé l'ardente volupté de détruire?), ce manifeste contre l'orgueil de la pensée pure, ce réquisitoire contre les prétentions de la science à régir la vie, provoqua dans les esprits un ébranlement contagieux. M. de Wyzewa en témoigne dans une Préface à l'édition nouvelle de ce roman. Et mieux encore cette lettre amère de Taine à Bourget,
(1) « Le Disciple marque le moment précis où la génération à laquelle appartient M. Bourget se détache de la génération précédente. » (Victor Giraud, les Maîtres de l'heure.)
après la lecture du livre : « Je ne conclus qu'une chose, c'est que le goût a changé, que ma génération est finie, et que je me renfonce dans mon trou de Savoie. Peut-être la voie que vous prenez, votre idée de l'inconnaissable, d'un au-delà, d'un noumène, vous mènera-t-elle vers un port mystique, vers une forme de christianisme... »
Maurice Barrés prit un autre chemin, plus subtil; par un effort de souple dialectique, il tira le culte de l'action et la discipline de la religion du Moi. C'est par là qu'il eut le plus de prise sur de jeunes sensibilités toutes repliées sur ellesmêmes. On peut dire de l'auteur des Déracinés ce que Carlyle écrit de Gœthe : « Ayant subi profondément toutes les influences de son siècle, il s'est présenté à chaque nouvelle époque pour offrir l'instruction, la consolation qu'elle demandait. » Tandis que ses premières œuvres sont le cri d'un désenchantement âpre, contracté, ses dernières œuvres, apaisées, nous proposent toute une noble culture de sentiments et de pensées pour vaincre le désespoir et donner un sens à la vie. Beaucoup l'ont suivi dans cette évolution. Quel garçon de vingtcinq ans n'a point esquissé pour son compte, dans quelque revue de jeunes, ou dans quelque monographie, cette analyse délicate dont la courbe va du moi souverain à la tradition?
Vers 1895, Henry Bérenger, recherchant luimême dans l'idéalisme révolutionnaire un système d'action, retraçait déjà avec finesse cette
progression intérieure de la pensée barrésienne, depuis Sons Vœil des barbares jusqu'au Jardin de Bérénice. C'est pour l'expansion la plus large du moi que Barrés appelle à son aide l'ordre, la contrainte. Cultiver son moi, ce n'est pas le libérer, le précipiter en de folles aventures, mais retrouver en lui les énergies de sa race, de ses morts et l'élargir dans le sens de son destin.
Or, ce qu'il est nécessaire de comprendre, ce qui est nouveau et ce qui distingue les jeunes gens de 1912 des meilleurs même d'entre leurs aînés, c'est que cette thèse paradoxale et profonde qui fonde la tradition sur l'analyse intérieure, c'est que ce cheminement philosophique les intéresse de moins en moins. Pour les plus jeunes d'entre eux, c'est un vain sujet de méditation, et qui retarde l'heure d'agir. Ils sont d'emblée à ce point où un Barrés arrive par un long et complexe détour. Bref, son œuvre première, qui pour nous encore fut si émouvante, ne leur paraît plus que de transition, la planche pour passer le gué (1).
Le dogmatisme d'un Charles Maurras semble, au premier abord, servir mieux leur besoin d'affirmation. Beaucoup s'enchantent de cette belle discipline intellectuelle qui sait se priver pour
(1) Sur le développement barrésien, à quoi nous ne pouvons toucher qu'en passant, il y a toute une littérature. Cf. notamment le dernier de ses commentateurs, Jacques Jaby, Psychologie de Maurici Barri*.
mieux saisir ce qu'elle possède. Aussi lui ont-ils emprunté, en presque tous les domaines, des directions importantes. Mais si tous l'admirent et révèrent le magnifique exemple de sa vie, ils ne le suivent pas tous dans la rigueur de ses déductions. Ce n'est ni par incapacité logique, ni par pusillanimité, mais parce que cet autoritarisme absolu, cette reconstruction de la société par la pure intelligence leur semble faire abstraction des réalités morales. Ils reprochent à Y Action française de négliger et d'irriter contre elle des forces vivaces, puissantes, même si elles sont déçues, et de rêver un ordre extérieur, nécessairement fragile s'il ne se fonde sur l'ordre intime, sur les mœurs, dont ces jeunes gens ont un instinctif souci.
L'optimisme des nouveaux venus.
Combien, sur le fond morose de la génération qui précède, s'enlève vivement la jeunesse d'aujourd'hui !
C'est par la confiance en soi que d'abord elle nous frappe. Elle a exilé le doute. L'esprit qui la guide est un esprit d'affirmation, de création. Il est en elle comme un état de santé de l'âme, comme un courant positif qui passe de tout son être en sa pensée. De ces jeunes hommes, il ne suffirait point de dire qu'ils sont optimistes, car
l'optimisme est encore une doctrine ; et il s'agit ici d'une originalité de tempérament qui se manifeste par un état de plénitude, de vitalité.
Chez leurs aînés on voyait l'élégant souci de n'être dupes de rien. Eux au contraire sont dupes de la vie avec joie, si c'est être dupes pourtant que d'obtenir d'elle le plus possible en se conformant à ce qu'elle exige de nous. « Celui qui croit vaut mieux, pèse davantage, contient plus de vie que celui qui doute. S'il se trompe, tant pis, c'est de la force gaspillée, du moins c'est de la force (1). » Ils acceptent ce minimum d'illusions que suppose toute activité.
Leur sensibilité est réaliste : d'elle-même elle se soumet au fait. Certes le fatalisme résigné des intellectuels de 1890 se présentait lui aussi comme une soumission au fait ; il n'était en réalité qu'une bouderie d'idéalistes désenchantés. Ils subissaient, les nouveaux venus acceptent. Subir, c'est fuir la responsabilité ; accepter, c'est la rechercher tout entière. Subir, c'est se refermer sur soi ; accepter, c'est consommer du vouloir et de l'énergie. Nos jeunes gens ont dès l'abord une vue très nette du possible et de l'efficace. Le sentiment de la liberté que, par ailleurs, leur restitua un Bergson, aggrave leur énergie de vie. La contrainte stimule leur effort. Le mot de Vauvenargues semble résumer leur expérience. « Le monde est ce qu'il doit être pour un
(1) Eloge de la joi, par Jacques Rivière, Nouvelle Revue française, 1er novembre 1912.
être actif : plein d'obstacles. » L'un d'eux écrivait : « Nous avons plus que nos aînés le sentiment des mille résistances qui aujourd'hui limitent chaque destinée. Nous sommes plus curieux de ce qui nous arrête qu'avides de ce qui nous sert. »
D'un mot, ce qui caractérise leur attitude, c'est le goût de V action. Le véritable idéalisme « n'admet pas qu'une idée gagne quelque chose à être réalisée (1) )•. Ce platonisme exalté s'oppose à cette pensée gœthienne que l'expérience seule règle la pensée. Telle est bien la conviction de nos jeunes gens. Oui, la pensée peut s'élancer et se mouvoir hors des réalités, mais alors elle se fausse. La réalité concrète, c'est le poids du pendule qui empêche le ressort de s'affoler, d'épuiser sa force en quelques battements précipités (2).
A vrai dire, ils ne se posent point tant de questions, leur vitalité est à l'œuvre, voilà tout.
Toute une génération a travaillé à constituer
(1) Le mot est d'Henri Franck, mort récemment, à vingt-quatre ans, et dont l'œuvre précieuse offre bien des pressentiments de la nouvelle génération.
(2) « De même qu'un ingénieur, quelle que soit sa conviction sur la valeur absolue des théories qu'il utilise, doit, sous peine de stérilité, les employer comme point de départ de ses travaux, ainsi tout homme qui n'a pas une foi agissante est une non-valeur au point de vue moral. On ne peut agir sans principe, et la vie est un combat où, selon la formule de règlement de cavalerie, « de toutes « les fautes que l'on peut commettre, une seule est infamante : « l'inaction. » (Enquête de la Revue hebdomadaire, lieutenant Bregeault, 30 mars 1912.) Voir aussi la réponse du lieutenant Regnauld (23 mars 1912) : le bonheur, dit-il, nous le plaçons « moins dans la jouissance des résultats acquis que dans l'exercice même de l'activité ». C'est le propre plaisir du sport.
une science de l'action : ce qu'elle donnait ainsi, ce n'était point l'acte, mais une peinture de l'acte, incapable de susciter aucun effort. Que l'être soit capable d'agir, voilà le point (1). Pour notre jeunesse, l'action est toute naturelle : elle n'exige point de commentaires ; c'est comme une chose qui va de soi et ne pourrait être autrement. La seule affaire lui semble : aller toujours de l'avant et faire davantage de chemin.
Aussi bien elle ne veut pas être différente : elle l'est. La conscience de ce changement n'est pas en elle, mais en ceux qui l'observent. Nulle génération ne s'est moins regardé faire. Peu lui importe qu'on la blâme ou qu'on la loue.
Consciemment ou d'instinct, elle est anti-intellectualiste ; elle ne considère point la vie comme un débat intellectuel, je veux dire un débat où n'entrent en jeu que des éléments rationnels. Elle croirait volontiers avec Frédéric Rauh, qu' « il y a des hommes faits pour penser, et des moments pour penser, voilà tout ».
Et sans doute faut-il voir ici, outre certaines habitudes d'esprit nées d'une pratique croissante
(1) Amiel a dit de son style : « Ton défaut principal est le tâtonnement. Tu recours à la pluralité des locutions, qui sont autant de recherches et d'approximations successives. L'expression unique est une intrépidité qui implique la confiance en soi et la clairvoyance. » Il pouvait le dire aussi bien de son activité : « L'acte est une intrépidité, etc.. » De même que l'expression spontanée est, en somme, selon l'étymologie du mot, le génie, l'acte spontané, c'est l'individualité même. Une forte personnalité exclut ce tâtonnement, ces « recherches et approximations successives »,
du sport, une influence des philosophies américaines (James, Whitman). Elle approuve Emerson de dire : « La vie n'est pas une dialectique... Elle n'est ni intellectuelle, ni critique, mais vigoureuse (1)... »
Aussi l'avons-nous remarqué, les œuvres littéraires exercent une moindre action sur ces jeunes gens. « Mes fils, nous disait un professeur au Collège de France, vivent très peu avec les livres. Pour moi, je suis tout entier dans ma bibliothèque, j'y retrouve les plus ferventes émotions de ma vie, mes crises intellectuelles, toute mon histoire. » A vrai dire, s'ils n'ont pas le culte des livres, ils ont une révérence secrète et profonde pour quelques livres, choisis parmi ceux-là qui aident notre perfectionnement intime et dont on peut tirer usage pour sa vie. De leur culture ils ne font point un résidu mort, mais une matière vivante. Et c'est pourquoi on leur voit moins de goût aux ouvrages de critique qu'aux ouvrages de doctrine. Ils vont vers tous ceux qui sont capables d'exercer une influence positive.
Moins intelligents? dira-t-on. Non, mais moins amoureux de l'intelligence. La seule spéculation
(1) Cet éloignement de l'intellectualisme paraît aussi à M. Emile Faguet l'un des traits essentiels révélés par l'enquête de la Revue hebdomadaire : « La réaction est très forte, plus forte que je n'aurais cru contre Auguste Comte, Taine et Renan, qui ne sont plus nommés, quand ils le sont, qu'avec la dernière expression du mépris... La tendance générale est l'anti-intellectualisme. » {Revue hebdomadaire, 20 juillet 1912.)
digne d'intérêt, à leur gré, est celle qui dit : « Qu'y a-t-il à faire? a et « Comment faut-il le faire? » Alors que leurs aînés se perdaient en arguties sceptiques, ils savent qu'ils sont là, et là signifie qu'ils vivent en France, à une certaine période de son histoire et que tout doit être envisagé de ce point de vue actuel et français.
Telle est la direction psychologique générale ; l'examen des faits la précisera. Nous allons retrouver la marque de cet esprit réaliste en chacune des questions que nous aborderons : la foi patriotique, le goût de l'héroïsme, le renouveau moral et catholique, le culte de la tradition classique, le réalisme politique. Ce sont là les principaux éléments de ce qu'on peut appeler une renaissance française.