LA FOI PATRIOTIQUE
Le sentiment qui est au fond de toutes les consciences juvéniles, celui qui, unanimement, s'accorde avec les directions profondes de leur pensée, c'est la foi patriotique. Que ce sentiment les possède, il n'y a, là-dessus, nulle équivoque et point de dénégation possible. L'optimisme, cet état de l'âme où se définit l'attitude des nouveaux venus, s'affirme, dès l'abord, dans la confiance qu'ils mettent en l'avenir de la France : ils trouvent là leur première raison d'agir, ce qui détermine, oriente, prédestine leur action.
Le mot de leur destinée, les jeunes hommes d'aujourd'hui l'ont lu dans cette âme française, qui leur dicte un clair et impérieux devoir. Il semble qu'il n'y ait rien là que de naturel, d'ordinaire, et, pour le déclarer, je ne sais quelle pudeur nous arrête. Mais la nouveauté d'un tel sentiment n'apparaît significative, considérable, que par contraste. Nos aînés, que la guerre laissa incertains, dépourvus, souhaitèrent vainement de trouver la parole qui leur rendrait la divine vertu de la joie
dans l'effort et de l'espérance dans la lutte. Recherche anxieuse, bientôt coupable, qui leur fit suivre les voies les plus dangereuses. Faisons une pause et remontons à quelques années en arrière, afin de mesurer les étapes !
Une éclipse du patriotisme vers 1890.
Voici des documents. Ce n'est point pour le plaisir cruel de condamner les erreurs de nos aînés que nous reproduisons leurs propos ; nous ne tenons pas le rôle d'accusateurs. Nous savons bien qu'il y eut comme une revanche sournoise du patriotisme humilié au fond de cet internationalisme humanitaire que les « intellectuels » de 1890 professaient avec orgueil. Mais nous voulons rendre sensible ce fait : la mésentente de ceux qui viennent et de ceux qui les ont précédés.
Ouvrons donc le Mercure de France, où s'exprimait, il y a vingt ans, l'élite de la jeunesse. Dès les premiers numéros (1891), un article nous frappe par son titre provocant : le Joujou patriotique. L'auteur (1), qui, depuis, fut l'âme de cette Revue,
(1) M. Rémy de Gourmont. Si le ton de cet article est « violent et sarcastique », il exprime bien le sentiment des intellectuels, vers 1890. Il semblait alors que ce fût un véritable crime contre la France que de tenir des propoi patriotiques. Ce sont là les expressions d'un notoire professeur de philosophie, B. Jacob, qui enseignait la morale à l'École normale de Jeunes filles i Sèvres : « Si notre pays, disait-il, peut encore jouer un rôle brillant dans le
était alors ignoré : « Personnellement, dit-il, je ne donnerais, en échange de ces terres oubliées (il s'agit de l'Alsace et de la Lorraine), ni le petit doigt de ma main droite, il me sert à soutenir ma main quand j'écris, ni le petit doigt de ma main gauche, il me sert à secouer la cendre de ma cigarette... » « ... Il me paraît qu'elle a assez duré, la plaisanterie des deux petites sœurs esclaves, agenouillées dans leurs crêpes, au pied d'un poteaufrontière, pleurant comme des génisses, au lieu d'aller traire leurs vaches... » Et encore : « Le jour viendra peut-être où l'on nous enverra à la frontière ; nous irons sans enthousiasme ; ce sera notre tour de nous faire tuer, nous nous ferons tuer avec un réel déplaisir : « Mourir pour la patrie », nous chantons d'autres romances, nous cultivons un autre genre de poésie. S'il faut, d'un mot, dire nettement les choses, eh bien : Nous ne sommes pas patriotes. »
Ne cédons pas à l'indignation qui, devant ces pages, nous entraîne. Qui ne sent l'amertume désolée de cette confession qui se veut agressive? Il faut avoir désespéré violemment de son pays, il faut avoir été meurtri par les faits, pour s'arrêter ainsi à la superbe consolation de l'égoïsme souverain. Cette impassibilité volontaire, c'est l'aveu
monde, c'est par sa science, son art, ses industries élégantes, la qualité de son goût, la générosité de ses manières, en définitive, par son caractère hospitalier; en dehors des voies pacifiques, je n'aperçois aucun avenir. » {Lettres d'un philosophe, publiées par C. Bougie.)
d'une blessure toujours vive. Et, au fond, c'est de l'idéalisme encore, mais du plus décevant. - En sacrifiant la patrie, n'entendait-on point sauver plus sûrement l'intelligence et l'art? « Quelle fierté les patriotes ont-ils jamais tirée des œuvres de Villiers de l'Isle-Adam? ajoutait M. Rémy de Gourmont. Soupçonnaient-ils son existence, alors que le roi de Bavière l'accueillait et l'aimait? Ont-ils subventionné Laforgue, qui ne trouva qu'à Berlin la nourriture nécessaire à la fabrication de ses chefs-d'œuvre d'ironie tendre, etc.. » Sombres divagations d'hommes qui se croient perdus, impuissants à surmonter leur mal et qui font de leur impuissance une doctrine. On donnait de cette déchéance des raisons historiques. « Dès son origine, écrivait-on (1), la mentalité latine recelait un germe de mort... L'empire latin, en décomposition, a contaminé de son étreinte les peuples latins. » Ainsi s'expliquait la misère contemporaine : « Dans notre cerveau, un monde de choses vieillies s'est pétrifié... Incapables de vouloir, en raison de l'atrophie de nos énergies, nous sommes également inaptes à comprendre et à penser sainement, par suite de la corruption à laquelle notre mentalité est en proie. » D'où cette conclusion : « La race incompétente, le monde « femme » que nous sommes doit pour le bien général être éliminé ... Un homme vraiment humain ne devrait pas se refuser
(1) M. Léon Bazaloette, le Problème de l'avenir latin, cité par M. André Lichtenberger. (Opinion, 27 juillet 1912.)
à concevoir la possibilité de la ruine de sa patrie. » Dans leur croyance absurde à ce fatalisme historique, quelques-uns de nos aînés allaient jusqu'à juger salutaire que la priorité passât à cette race germanique « où tout est pur et grand ». Il ne leur restait plus qu'à s'enfermer en leur tour d'ivoire, désespérément.
Plus ardente que ces esthètes, la jeunesse des écoles avait fait de l'humanitarisme une doctrine d'action. Tolstoï, par ses rêves d'amour fraternel et de paix entre les hommes, était son maître. Ce fut la période héroïque, si l'on peut dire, de l'antimilitarisme universitaire.
Nous possédons là-dessus un témoignage remarquable : je veux parler de l'enquête (1) qu'un des plus sincères « intellectuels » de Sorbonne, Frédéric Rauh, conduisit avec ses élèves de l'École normale pour savoir si « le patriotisme est un sentiment raisonnable et s'il résiste à l'épreuve des faits ». Ah ! c'est un beau jeu de massacre ! Toutes les considérations par quoi se justifie le sentiment de patrie sont tour à tour traitées de « généralités sonores », de « superstitions », de « doctrines d'artistes et de littérateurs »... Rien ne résiste à l'impitoyable « méthode scientifique », comme si le patriotisme, qui plonge au plus profond de la croyance et des sentiments, pouvait être de son objet. « Les patriotes ne comptent
(1) Fr. Rauh, Etudes de morale, Paris, 1912.
pas, dit Rauh, ce sont des sentimentaux purs. » Au reste, « les nationalistes n'ont aucune de mes convictions. Leur doctrine est en contradiction avec des idées auxquelles je tiens. Je ne vois aucune raison de mettre en France l'internationalisme sous le boisseau. »
Bref, toute l'enquête de cet universitaire socialisant vise à montrer que la « conscience peut sacrifier la patrie à l'idée » : à tout le moins s'efforce-t-il de mettre « le patriotisme au service de l'internationalisme ». Et, au terme de son cours, Frédéric Rauh, examinant si un homme qui croit la guerre mauvaise peut obéir au devoir militaire, ne tranche pas la question, il l'évite et se réfugie derrière l'obligation légale : « Il faut respecter la légalité, dit-il, obéir à la loi même injuste. La révolte n'est qu'une suprême ressource. Or, il y a certaines conditions qui s'imposent à un pays, parmi lesquelles le devoir militaire. Il semble donc que je doive m'y soumettre, à moins de renier le principe de la légalité. D'autre part, si mon pays peut servir au triomphe d'une idée, je dois couloir qu'il dure. La question est de savoir si je dois préférer mon idéal à tout et me priver du moyen d'action qu'est mon pays. » Et d'ailleurs aussitôt il ajoute : « Il y a des cas où l'idée se trouve dans des dangers tels qu'il faut la proclamer. Il peut se faire que la double obligation de maintenir la légalité et mon pays, pour en faire un instrument de mon idéal, soit inférieure au devoir de proclamer cet idéal dans
toute son intransigeance.., La conscience est le dernier juge, mais il faut qu'elle se soit documentée. » Telle est l'étonnante logomachie qu'on enseignait en Sorbonne, il y a dix ans à peine : on y maintenait la patrie, à condition qu'elle servît l'idéal humanitaire, et, en fin de compte, on la lui sacrifiait ! De telles phrases peuvent être prises comme d'excellentes pierres de touche. Et tous, dès l'abord, l'ont senti parmi ces jeunes, gens que nous interrogions et à qui nous les proposions comme épreuve : ces sophismes d'intellectuels pacifistes leur ont semblé impies ou puérils. « Nul n'oserait plus les écrire, ni les penser, » a dit M. de Mun en les reproduisant. Lus à une réunion de lycéens, ces propos « déterminèrent, principalement sur les jeunes visages, une expression de stupeur profonde ». C'est donc un fait que la génération nouvelle ne met point l'idéal avant la patrie, qu'elle les confond dans une même foi.
Le réveil de V instinct national.
On ne trouve plus, en effet, dans les Facultés, dans les grandes écoles, d'élèves qui professent l'antipatriotisme. A Polytechnique, à Normale, où les antimilitaristes et les disciples de Jaurès étaient si nombreux naguère, à la Sorbonne même, qui compte tant d'éléments cosmopolites, les doctrines humanitaires ne font plus de disciples. A la
Faculté de droit, à l'École des sciences politiques, le sentiment national est extrêmement vif, presque irritable. Les mots d'Alsace-Lorraine y suscitent de longues ovations, et tel professeur ne parle qu'avec prudence des méthodes allemandes, par crainte des murmures ou des sifflets. Gamineries, sans doute, mais qui indiquent que les nouveaux venus résistent à cette idée de la supériorité de la science germanique, conviction où furent élevés leurs maîtres... « Il m'a été très doux, nous écrit un professeur de la Faculté de Dijon, pendant ces quatre dernières années, de voir briller les regards et de sentir bondir les cœurs de ces jeunes, toutes les fois que j'ai profité des préoccupations d'économie nationale qui pénètrent toute l'économie politique pour éveiller l'intérêt passionné des étudiants qui m'écoutent. En province comme à Paris, les sentiments de la jeunesse actuelle sont tout autres que ceux qui nous animaient à vingt ans, et le réveil de l'instinct national a remplacé la passion de tant de chimères. »
Cette magnifique renaissance des vertus de la race n'a fait que se préciser depuis 1905, « avènement de la génération nouvelle ». « A cette époque, nous dit M. Désiré Ferry, président de Y Union républicaine des étudiants de Paris, un frisson passe sur la France. De jeunes énergies se dressent : nous étions, à dix-huit ans, des petits Français d'une fierté hautaine, et résolus à ne plus subir une humiliation. » Une aube, une grandissante
aurore se leva sur l'obscurcissement de cet automne 1905, où notre jeunesse comprit que la menace allemande était présente. Et, en soi-même, chaque jeune homme entendit, retrouva, écouta, « comme familière et connue, cette résonance profonde, cette voix, qui n'était pas une voix du dehors, engloutie là et comme amoncelée, on en savait depuis quand ni pour quoi ».
Le patriotisme de la jeunesse française s'approfondit alors et se fortifia en réflexion, en raison, en action. L'été dernier, elle envisagea la guerre sans effroi : au pays tout entier, elle communiqua sa confiance.
« Il faut, dit M. Tourolle, président de l'Association générale des étudiants, il faut qu'on sache que toute la jeunesse française s'est levée comme un seul homme pour répondre à l'injure allemande. » Et lorsqu'on parla du traité francoallemand, les quinze cents étudiants de Paris, sans distinction politique, furent tous d'accord pour protester les premiers contre la cession du Congo à l'Allemagne : « Nous ne sommes pas solidaires, dirent-ils, de ceux qui diminuent l'empire ou le prestige de la patrie ! Que la génération de ceux qui gouvernent en soit seule responsable ! » Alors, dans toute la France et jusqu'à l'étranger (1),
(1) A l'automne de 1911, le directeur d'une grande revue anglaise pria un journaliste français de bien vouloir écrire pour sa publication un article sur la France nouvelle. « Quelle France nouvelle T demanda notre compatriote. — Mais celle qui s'est manifestée en août et septembre dernier, répondit l'Anglais. »
Ton sentit vraiment qu'il y avait quelque chose de nouveau dans l'âme française.
L'héroïsme et la guerre.
Et voici qui est plus significatif encore. Des élèves de rhétorique supérieure à Paris, c'est-àdire l'élite la plus cultivée de la jeunesse, déclarent trouver dans la guerre un idéal esthétique d'énergie et de force. Ils pensent que « la France a besoin d'héroïsme pour vivre ». «Telle est la foi, dit encore M. Tourolle, qui consume la jeunesse moderne. »
Combien de fois, depuis deux ans, n'avons-nous pas entendu répéter : « Plutôt la guerre que cette perpétuelle attente ! » Dans ce vœu, nulle amertume, mais un secret espoir.
A ces étrangers dédaigneux qui disent : « Vous êtes en France aveuglés d'illusions. Vous rêvez, vous vous donnez le luxe d'idées humanitaires. Vous croyez à la justice, à la bonne foi, à la paix... Vous prétendez : La guerre, la violence, la conquête, tout cela est bien démodé, bien vieux jeu (1)... », à ceux-là nous pouvons assurer qu'ils ne connaissent pas la jeunesse nouvelle.
La guerre ! le mot a repris un soudain pres-
(1) Ce sont là les paroles d'un Allemand, M. Kerr, directeur du Pan. Ces propos rapportés par M. Georges Bourdon dans son enquête du Figaro sur l'Allemagne actuelle, ont produit une forte impression.
tige. C'est un mot jeune, tout neuf, paré de cette séduction que l'éternel instinct belliqueux a revivifié au cœur des hommes. Ces jeunes gens le chargent de toute la beauté dont ils sont épris et dont la vie quotidienne les prive. La guerre est surtout, à leurs yeux, l'occasion des plus nobles vertus humaines, de celles qu'ils mettent le plus haut : l'énergie, la maîtrise, le sacrifice à une cause qui nous dépasse. Et ils pensent avec W. James que la vie « deviendrait méprisable qui n'aurait plus ni risques, ni récompenses pour l'homme audacieux. »
Un professeur de philosophie au lycée Henri IV nous confiait : « J'ai eu l'occasion de parler de la guerre à mes élèves. Je leur ai expliqué qu'il y a des guerres injustes, des guerres faites par colère, et qu'il faut raisonner le sentiment belliqueux. Eh bien ! la classe, visiblement, ne me suivait pas, résistait à cette distinction. »
Lisez ce passage d'une lettre que nous écrivit un jeune élève de rhétorique, Alsacien d'origine : « L'existence que nous menons ne nous satisfait pas complètement, parce que, si nous possédons tous les éléments d'une belle vie, nous ne pouvons les organiser dans une action pratique, immédiate qui nous prendrait corps et âme et nous jetterait hors de nous-mêmes. Cette action un seul événement nous la permettra, la guerre ; aussi la désirons-nous... C'est dans la vie des camps, c'est au feu que nous éprouverons le suprême épanouis-
sèment dos puissances françaises qui sont en nous. Notre intelligence ne se troublera plus devant l'inconnaissable, puisqu'elle pourra se concentrer toute sur un devoir présent, d'où l'incertitude et l'hésitation seront exclues. »
Comment méconnaître le succès qu'obtiennent les récits de nos coloniaux, même et surtout peutêtre, sur cette jeunesse intellectuelle que nous étudions ici? Les expéditions des Moll, des Lenfant, des Baratier suscitent son enthousiasme ; à ces destinées hardies, elle cherche dans son existence sans risque un équivalent moral ; elle s'applique à transporter dans sa vie intérieure ces valeurs courageuses.
Quelques-uns vont plus loin : leurs études achevées, ils satisfont leur goût de l'action dans les aventures coloniales. Il ne leur suffît plus d'apprendre l'histoire : ils la font. Un jeune normalien, M. Klipfell, qui fut reçu en juillet 1912 à l'agrégation des lettres, a demandé de faire campagne au Maroc, en s'engageant dans le corps expéditionnaire. Et nous pouvons citer maints exemples tout pareils. Qu'on songe à Jacques Violet, officier de vingt-huit ans, qui sut si bien mourir à Ksar-Teuchan, en Adrar : il fut tué à la tête de ses hommes, en pleine victoire, parmi la palmeraie ; dans son sac, l'on retrouva une paire de gants blancs et un exemplaire de Servitude et grandeur milita irr; c'est ainsi qu'il allait au combat.
Faut-il rappeler l'aventure du lieutenant d'artillerie coloniale Ernest Psichari, petit-fils de Renan, qui abandonna ses cours de Sorbonne et la thèse qu'il commençait sur la faillite de l'idéalisme, pour mener une action française dans la brousse africaine : « L'Afrique, écrit-il, est un des derniers endroits où nos meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, où les dernières consciences fortes ont l'espoir de trouver un champ à leur activité tendue, i II ajoute : « Nous reviendrons à l'opinion du peuple qui est la guerre. De l'extrême barbarie nous sommes passés à une extrême civilisation... Mais qui sait si, par un retour fréquent dans l'histoire humaine, nous ne reviendrons pas au point d'où nous sommes partis? Il vient une heure où la bonté même cesse d'être féconde et devient amollissante et lâche. •
A de tels jeunes hommes, exaltés par la foi patriotique et le culte des vertus belliqueuses, il ne faut qu'une occasion pour devenir héroïques.
L'influence du sport et des voyages.
Au reste, tout fortifie chez les nouveaux venus cet idéal audacieux et tout a servi cette résurrection. Les exploits de nos aviateurs sont pour l'imagination populaire le symbole du courage et de la vitalité toujours ardente de notre race, et c'est au sentiment patriotique qu'ils profitent.
Chose digne de remarque : il y a quelques années, l'aviation eût favorisé le rêve humanitaire ; on l'eût interprétée comme la promesse d'une prochaine suppression des frontières ; aujourd'hui elle les rend plus présentes, et l'aéroplane est d'abord, aux yeux de la foule, un engin de guerre.
Le sport a exercé, lui aussi, sur l'optimisme patriotique des jeunes gens une influence qu'on ne saurait négliger. Le bénéfice moral du sport, j'entends de ces sports collectifs, comme le foot-ball, si répandu dans nos lycées, c'est qu'il développe l'esprit de solidarité, ce sentiment d'une action commune où chaque volonté particulière doit consentir au sacrifice. D'autre part, les sports font naître l'endurance, le sang-froid, ces vertus militaires, et maintiennent la jeunesse dans une atmosphère belliqueuse (1).
L'habitude des voyages, enfin, loin d'affaiblir l'idée de patrie, l'a transformée et précisée. Ceux qui voyagent sentent le mieux l'opposition des étrangers à eux-mêmes : ils prennent conscience de leurs différences : <• Chaque fois que je me suis trouvé à l'étranger, nous déclarait un jeune étudiant de lettres, j'ai éprouvé en moi la vérité et la force du sentiment patriotique. »
Le goût même des voyages, n'est plus pour nos jeunes gens ce qu'il était pour leurs aînés, moins avides d'observations positives que d'images et de
(1) Cf. Annexe, la Jeunesse et le sport, par Georges Rozet.
souvenirs. Le tourisme sentimental, cette invention romantique, a beaucoup moins de prise sur leurs imaginations. Ce n'est pas pour se détourner de soi-même, s'enivrer d'exotisme, qu'ils vont en pays étrangers : c'est dans leur maison qu'ils placent la patrie de leur âme. D'où le succès que rencontre le roman régionaliste, provincial, d'un Boylesve, des Tharaud, par exemple.
Aussi bien, l'on pourrait plus généralement soutenir que la facilité des communications a servi au réveil des nationalités : le sentiment national est devenu moins territorial, il s'est transformé en sentiment de race, de culture. De réalités physiques, naturelles, les frontières sont devenues, aux yeux de notre jeunesse, une réalité morale.
L1 Alsace-Lorraine et la jeunesse.
Voyez, en effet, comme elle envisage la question d'Alsace-Lorraine, qui est aujourd'hui au premier plan de ses préoccupations : c'est là que nous pouvons le mieux saisir le caractère original de son patriotisme.
Quelques années après 1870, tout le monde s'était entendu pour repousser la guerre : on acceptait la défaite. Il y eut dans cette attitude quelque amertume d'abord, mais bientôt l'indifférence fut complète. En 1897, François Coppée dut céder devant elle : « Il est difficile de faire
le bien, écrivait-il en sa chronique du Journal. La pensée dont je me suis fait l'interprète d'envoyer un souvenir à l'Alsace éprouvée par les récents orages, n'a pas éveillé dans l'opinion un suffisant écho. Bien qu'avec un profond regret, je n'ose recommander davantage une manifestation qui n'aurait eu son plein effet qu'à la condition d'être imposante. »
C'est alors que le Mercure de France ouvrit une enquête sur l 'Alsace-Lorraine (1). Les réponses de ces jeunes hommes de lettres sont tristement significatives : « J'espère, dit Jules Renard, que bientôt la guerre 1870-71 sera considérée comme un événement historique de moindre importance que l'apparition du Cid ou d'une fable de La Fontaine. » « Si l'on avait le courage d'être sincères, écrit M. Hérold qui résume le sentiment de la plupart des écrivains consultés, on avouerait que le traité de Francfort semble presque aussi lointain que le traité d'Utrecht et que la guerre de 1870 est un événement aussi purement historique que la guerre de Crimée ou la guerre de la succession d'Espagne. » Et M. Maurice Le Blond, parlant au nom de la jeunesse : « Le traité de Francfort, l' Alsace-Lorraine ! Il est bien certain que ces questions intéressent de moins en moins l'opinion de la nation... Et chez la jeunesse de vingt ans au surplus, le
(1) Il l'an! aujourd'hui relire toute cette enquête. MM. Dumont* Wilden et Bouguenel en ont reproduit l'essentiel dans leur livre»
la Victoire des vaincus.
sentiment de la revanche a presque totalement disparu. »
Enfin cette réponse prise parmi tant d'autres :
« Je ne reconnais que l'intelligence : elle ne subit pas de frontières et, volontiers, je sacrifierais la vie de cent imbéciles français à celle d'un intelligent de n'importe où. L'intégrité du sol ne me préoccupe pas : le coin où je médite me suffit ; on peut conquérir le territoire qui l'environne, jamais on n'attentera à ma pensée. > C'est là justement toute l'erreur. Ce détachement de l'intellectuel à l'endroit des frontières, l'exemple même des Alsaciens-Lorrains en montre l'inanité. Les plus vives souffrances de la servitude sont de l'ordre spirituel. Sur un sol conquis par l'étranger, occupé par des hommes de mœurs et de culture différentes, il n'est pas vrai que la pensée soit libre.
C'est le sentiment de cette vérité qui a servi la renaissance actuelle de la question d'Alsace- Lorraine. Aujourd'hui, grâce à la forte et hardie conception d'un Barrés, la revanche a pris une forme nouvelle, toute intellectuelle et morale. Deux types de sensibilité, d'intelligence sont en présence : il s'agit de savoir quelle culture l'emportera. Le problème s'est spiritualisé, mais il n'est pas moins réel pour cela.
C'est pour l'avoir posé de la sorte que Au service de l'Allemagne est un des livres qui ont le plus fait, des deux côtés de la frontière, pour
donner une conscience nette du véritable problème alsacien. Cette position nouvelle, elle est aujourd'hui acceptée par tous : nous la retrouvons dans les romans de Paul Acker, d'André Lichtenberger, dans la revue de Georges Ducrocq, les Marches de VEst où se poursuit en silence une œuvre excellente.
A ce mouvement alsacien et français, les jeunes gens d'aujourd'hui portent une attention passionnée. Toute la jeunesse française se leva naguère pour répondre à l'injure de la Strassburger Post et montrer aux Alsaciens-Lorrains la fidélité de notre souvenir. Depuis 1910, une importante manifestation groupe chaque année devant la statue de Strasbourg les étudiants de toutes opinions, républicains, radicaux et radicaux-socialistes, nationalistes et plébiscitaires, catholiques et protestants. En province, les conférences sur PAlsace- Lorraine, qui n'eussent point trouvé cent auditeurs il y a quelques années, réunissent une foule nombreuse.
Voici enfin une société née d'hier, la Ligue des jeunes amis de l'Alsace, qui déclare ne rallier que des jeunes hommes ayant moins de trente ans : son but est de faire connaître aux étudiants français l'état de la question alsacienne, la lutte que soutiennent les provinces annexées pour la défense de leur culture et de leur patrimoine ; elle se propose en outre de fournir aux Alsaciens- Lorrains V appui moral qui leur est nécessaire. Le fait à retenir, c'est qu'un tel groupement eut
été, il y a peu d'années encoro, impossible : on en eût souri comme d'une entreprise chimérique. Mais les nouveaux venus ne sont pas des rêveurs. Leur action ici encore est essentiellement réaliste : il s'agit de défendre la culture française dans un pays que menace la culture germanique. C'est là une lutte précise et non point une phraséologie vaine.
La conversion des aînés.
La passion patriotique, passion clairvoyante, volontaire, voilà donc le premier caractère de la jeunesse nouvelle. « Par là, dit M. Alfred Capus, elle a récemment joué son premier grand rôle dans notre pays. Elle nous a imposé à tous, jeunes ou vieux, avec une force invincible et comme le tonique souverain aux heures troubles, une cure d'air natal. » Bien plus, elle a réagi sur ceux-là mêmes qu'avait séduits l'illusion humanitaire : par retour, elle a exercé son action sur certains de ses maîtres que leurs convictions éloignaient le plus fortement de la foi patriotique.
Rien de plus significatif que la correspondance qui s'échangea il y a dix-huit mois, en pleine crise allemande, entre une Anglaise du parti radical, Mme Vernon Lee, et un professeur français, M. Paul Desjardins (1). Habituée à s'accorder sur
(1) Correspondance de l'Union pour la vérité (février 1912).
toutes les questions philosophiques avec les jeunes idéologues que M. Desjardins groupe à Y Union pour la çérité (ancienne Union pour V action morale), Mme Vernon Lee fut déconcertée par leur récente attitude envers le militarisme : ils parlaient un tout autre langage.
« Ces mêmes amis que j'avais connus pacifistes, antimilitaristes, antinationalistes, gœthéens, nietzschéens, wagnériens, je les ai trouvés singulièrement changés, disant encore du bout des lèvres les anciens mots paix, progrès; mais trahissant par chacun de leurs mots, chaque inflexion de leur voix, chaque regard, un désir de guerre, une promptitude à peine réprimée. »
Et M. Paul Desjardins répondit à cette Anglaise « cosmopolite et cérébrale, désemboîtée de son peuple » :
« La guerre est bête et laide. Tout de même elle n'est pas le pis. Le refus de servir est plus vilain. La déliquescence paisible d'un peuple (dont j'avais grande peur pour le nôtre), la désertion tranquille et à l'état chronique, la réduction de tous les mobiles à un seul : vivre le plus grassement possible au moindre prix ; le lâchage par chacun de ce qui est le bien commun de tous, — voilà, selon moi, la bestialité consommée, a
Et ailleurs : « Du prussianisme, j'en ai assez. En Akaee, »'n Lorraine, en Slesvig, en Pologne, ( est trop... 11 me réapparaît que l'opposition au prussianisme est encore une des causes pour
lesquelles il serait le moins bête de se faire trouer la peau. »
Paroles étonnantes, si l'on considère qu'elles sont signées par ce tolstoïsant, ce métaphysicien de l'absolu qui nous conviait naguère à des discussions kantiennes sur la notion de la justice et du droit. C'est une évolution toute pareille à celle que raconte M. Paul Acker dans le Soldat Bernard, ce noble petit livre, dont l'influence morale fut grande. Qui donc a modifié M. Paul Desjardins? Ce sont ces jeunes rhétoriciens qu'il retrouve chaque jour dans sa classe d'un lycée parisien : il n'a pu demeurer insensible à l'attitude résolue de tant de jeunes garçons, pour qui la menace germanique fut la première blessure du cœur : lui et tous ceux de son âge ont bien compris que tenir désormais le langage d'autrefois, ce serait proprement les trahir. Avoir redonné à ses aînés le sens des réalités françaises, c'est ce qu'on pourrait appeler le miracle de la jeunesse. Elle a fait remonter à la surface ces forces vives que l'on croyait taries.