L'ACTION FRANÇAISE
C'est du groupe de Y Action française, de M. Charles Maurras et de ses jeunes disciples de la Revue critique des Idées et des Livres que nous vinrent les plus vives objections. M. Maurras nous qualifia de « doctrinaires de l'enthousiasme et de la foi ». On parla à notre propos d' c équivoque nationaliste ». Ce n'est point le lieu d'engager un débat là-dessus : notre chapitre sur le réalisme politique en a d'ailleurs précisé les points essentiels.
Les critiques de M. Pierre Gilbert, de M. Gilbert Maire (1), nous les trouvons résumées dans cette lettre de M. Henri Clouard, qui nous a répondu au nom de ses amis. Disciple de M. Charles Maurras, critique pénétrant, M. Clouard voit dans l'influence de son maître ce qui fait la nouveauté de la jeunesse : selon lui, c'est elle qui détermine l'esthétique et l'action des jeunes gens d'aujourd'hui. On ne saurait nier, sans parti pris, que le groupe de jeunes gens auquel M. Clouard appartient ne se rattache à un mouvement important de la pensée contemporaine.
(1) Revue critique des Idées et des Livres (15 juillet et 15 septembre).
Je souhaite que la jeunesse mérite vos louanges, cette jeunesse de 1890 que nous connaissions mal, nous qui la précédons de cinq ans, et que vous nous montrez courageuse, amie des armes, pleine de foi et ardente à l'action. Je souhaite même que votre belle enquête la précipite dans son propre sens. Il me semble toutefois que vous sacrifiez, à un ensemble un peu incertain, une partie qui vous contredit sur des points essentiels. Voici, à ce sujet, quelques difficultés.
Foi patriotique, foi catholique, goût de l'action, netteté de mœurs qui préserve de perdre du temps, tout cela, dites-vous, renaît avec allégresse. Or, une foi exige d'être dirigée. La foi catholique a le choix entre le Sillon et le Syllabus; la foi patriotique ellemême n'est qu'une force à employer. Pour l'innocence amoureuse, soit ! Mais, enfin, bien mariés, pleins de confiance dans la vie, catholiques et patriotes, que feront ces jeunes gens? Ils passeront, et peut-être ne laisseront-ils rien de solide derrière eux, que des fils sceptiques, pessimistes, indifférents à tout, sauf au plaisir... Je veux dire, que dans la fragilité d'une civilisation, un Rousseau, une nuit du 4 août, demeurent indéfiniment possibles, et que ce ne sont point malheurs dont un goût (fût-ce celui de l'héroïsme), une foi (fûtelle catholique) semblent de nature à préserver. Votre enquête signale l'importance croissante de 1' « action personnelle » des maîtres, « celle qui s'exerce d'homme à homme » : est-ce que nous n'avons pas vu les doctrines les plus funestes se répandre à la faveur de la sympathie, de l'enthousiasme et de la noblesse morale, comme il est arrivé pour un Séailles, un Rauh? Je connais une jeunesse qui, si elle n'a le nombre, a la qualité, et que ces menaces des circonstances n'ébranleront pas.
La façon dont vous dites que la jeune élite envisage la renaissance de la culture gréco-latine confirme cette
distinction. Un jeune homme vous écrit : « Ce qui nous éloignait d'eux (des élèves de l'enseignement moderne), c'était l'impossibilité de mener une conversation élevée, une de ces conversations de jeunes gens qui se nourrissent d'idées enthousiastes et de sentiments. » Qu'est-ce donc, Agathon, une idée enthousiaste? A-t-elle le droit d'être erreur, illusion, duperie? Et vous souciez-vous moins du bénéfice intellectuel des études classiques que de la vertu sentimentale que vous leur prêtez? J'en ai peur ; car, dans l'ordre proprement littéraire, vous nous proposez une formule qui s'adapterait mieux, hélas ! à Tolstoï qu'à notre Stendhal. Il y a, dites-vous, « d'après un jeune écrivain révolutionnaire, » un art qui consiste « à rendre l'homme plus fortement homme, à le mettre sur la voie de lui-même, et à lui indiquer la route où il rencontrera ses semblables... ». Eh bien, je vous assure, Agathon, que lorsque vous saluez dans ces mots « la formule même de l'art classique », mille protestations contre son insuffisance s'élèvent : notamment celles de ce groupe critique au sujet duquel vous m'invitez à vous écrire, et qui a, comme tous les autres, son jeune public.
Vous connaissez notre petit faisceau de principes. Ayant observé que le Français, en tant que Français et en tant qu'homme, fut détraqué, dissous, ruiné, vers le milieu du dix-huitième siècle, par le désordre sentimental envahissant les domaines propres de l'intelligence et de la volonté, et que ce romantisme (d'abord littéraire, puis philosophique et social) renaît chaque fois que l'intelligence faiblit, c'est à la santé de l'intelligence que nous avons décidé d'avoir recours. Tout ce qui la peut favoriser nous semble bon. Et cela naturellement se trouve d'accord avec le meilleur de notre tradition, puisque la France, après Athènes, après Rome, a conclu l'alliance de l'intelligence avec les choses, Voilà le centre de nos positions,
Le reste, composition, goût, sensibilité réfléchie, se range autour.
Intelligence, n'allez point, je vous en prie, entendre sous ce mot la sorte d'abstraction sans vie que vous dénoncez à juste titre, et qui est sans doute normalienne. Mais entendez : un parti pris de lucidité, par conséquent un ordre dans l'esprit (1), une discipline de la pensée.
Vous félicitez la jeunesse de vivre peu avec les livres, et donc d'être peu curieuse des idées. Or, une idée, qu'est-ce, Agathon, sinon une synthèse de faits constamment vérifiables, une certitude de l'histoire, une expérimentation fixée dans le langage? Il me paraît impossible de priver la jeunesse travailleuse de pareils outils. Et je vous certifie que les jeunes gens de nos amis lisent, et lisent bien : parce qu'ils ne veulent point se mettre dans le cas d'accepter, à V heure de V action (quand il s'agira de choisir entre plusieurs gestes), une expérimentation imparfaite, une inspiration démentie par avance dans l'expérience des siècles et des peuples. C'est cette haute prudence qui nous intéresse, avant tout, dans la renaissance classique que vous souhaitez avec nous. Qui sauve d'un Rousseau, d'un Lamennais? La pensée romaine, la pensée classique. Autrement dit, nous nous alarmerions, si l'avidité de l'action se réduisait, chez les jeunes gens, à un instinct; et tout notre effort tend au contraire à faire marcher de pair l'action avec l'intelligence.
Et ne pensez-vous pas que ces disciplines (d'ailleurs en parfait accord avec le catholicisme) soient morales ?
(1) Il s'exprime particulièrement dans les Guêpes, la Revue critique des Idées et des Livres, les Cahiers du cercle Proudhon. Les jeunes écrivains J.-M. Bernard, André du Fresnois, Pierre Gilbert, Henri Lagrange, Jean Longnon, Gilbert Maire, Eugène Marsan, Raoul Monier, Maurice de Noisay y collaborent.
Morales, par surcroît : parce qu'elles établissent un ordre. Il est aussi moral, pour des esprits cultivés, de penser avec propreté, d'avoir scrupule d'offenser la logique, de bien vérifier ses idées, que de se marier jeune. Au surplus, je ne puis me résoudre à confondre comme vous « valeurs morales » avec « préoccupations morales », avec « moralisme ». Les valeurs morales que vous reconnaissez au syndicalisme consistent, ainsi que les valeurs morales de Y Action française, je suppose, dans la trempe du caractère, le dévouement réfléchi, la volonté de servir. Les camelots du roi, les syndicalistes peuvent être, par ailleurs, des libertins. C'est une tout autre question. Et enfin la pureté morale enferme ce qu'il y a dans l'homme de plus personnel et tout ensemble de plus social. Qu'estelle, si elle n'a pénétré les mœurs générales au point de se confondre avec la religion, ou si vous en faites une vague de sentiments où l'imagination du lecteur mêle et disperse les valeurs individuelles les plus inégales? Nos mœurs me paraissent bien stationnaires. Je connais, en revanche, une « belle vie » : celle de Maurras. Elle est toute vouée à ses idées.
Ces quelques observations seraient suffisantes pour nous rappeler que les bonnes volontés abondent en France. Votre enquête, messieurs, nous apprend qu'elles se multiplient : raison de plus d'être attentifs à notre réforme intellectuelle. Celui qui l'a commencée, Charles Maurras, reste le seul désigné pour la mener à son achèvement.
Encore qu'il ne fasse ofïiciellement parti d'aucun groupe d'Action française, M. Pierre Hepp, ne cache pas ses sympathies à l'endroit de cette
doctrine. S'il opposerait quelques critiques de détail aux théoriciens de la Revue critique, il partage leurs vues essentielles et c'est bien parmi les disciples de Maurras qu'il nous faut le placer. Mais son évolution a été plus longue, plus nuancée que celles de ces jeunes gens. Leur aîné par l'âge, il a tenté diverses expériences. Nous le trouvons parmi les jeunes écrivains que M. Adrien Mithouard groupa à Y Occident :il a traversé différents milieux d'artistes. Ses convictions actuelles n'en sont que plus significatives.
Et, dès l'abord, il constate que « nos observations se rencontrent à peu près ». « Nous ne différons, dit-il, que sur quelques détails d'interprétation. »
Je prête, par exemple, au succès de Maurras une signification plus ample que vous. Quand vous parlez d'un retour à Stendhal, vous m' étonnez, car, autour de moi, je n'en constate rien. En tous cas, Julien Sorel ne hante plus personne comme il y a vingt ans. Je vous accorde, en revanche, que l'on se détache de Nietzsche. Mais c'est qu'il est assimilé. J'ignore, au reste, chez Nietzsche, cette « métaphysique allemande » et ce « mysticisme » rhénan que vous lui reprochez.
Ceux qui, comme moi, ont fréquenté Nietzsche, se sont bornés en somme à lui reprendre notre bien : la haute critique française et classique, dont il était nourri. Un sûr instinct de conservation nous menait à lui. Nietzsche joua pour une génération le rôle d'initiateur et de grand déniaiseur, que Stendhal avait joué pour la génération précédente. Seulement, pour devenir l'égal de Beyle, la culture romaine manquait
au septentrional Nietzsche. Aussi se sentait-il dominé par Stendhal et en éprouvait-il une inquiétude qu'il parvint mal à s'expliquer. Devinait-il qu'un Maurras lui ravirait son ascendant sur les jeunes intelligences? Car, pour une bonne partie de la jeunesse, Maurras a opéré à rebours et à son avantage une « transmutation de valeurs » dont Nietzsche avait senti la nécessité urgente, avait préparé les voies et s'était réservé le contrôle. Il a su extraire des affirmations pratiques du fatras de négations et d'hésitations spéculatives où le vertige destructif de nos aînés avait réduit les nouveaux venus à chercher leur orientation vitale. Contester ou non le prix de ces affirmations, ce n'est pas ici le point. Psychologiquement, ce qui importe, c'est qu'elles soient telles et se soient imposées à la discussion. C'est un « fait », un « signe des temps » qu'il me semble équitable d'enregistrer en meilleure place que vous n'y paraissez disposé. Il constitue, selon moi, l'originalité la plus frappante du paysage intellectuel de 1912.
Autre chose. Vous opposez aux démonstrations pressantes de la logique contre-révolutionnaire des « puissances de sentiment (1) » avec lesquelles je la trouve aujourd'hui en harmonie, sinon complète, du moins très vivante et grandissante. Depuis quelques années se développent spontanément chez les jeunes, avec le réveil d'esprit social et patriotique, un amour réfléchi de l'ancienne France et un culte intime de la tradition nationale, qui me semblent plutôt favoriser
(1) M. Pierre Ilepp nous écrit, d'autre part : « Au sortir de l'Affaire, le nal ion.ilisme contre-révolutionnaire naquit tout d'un OOup 80 moi «l'un profond soulèvement de conscience. Il ne fut i l'origine, qu'une pure « puissance de sentiment », mais je s aucune bonne raison <!'• la priver aujourd'hui des séreux avantages qu'il aurait pour se traduire en actes, à cesser d'être aveugle en se fondant en doctrine cohérente. »
que contrarier les efforts réactionnaires. Le récent « procès de la démocratie » n'était pas improvisé. Il correspondait à une crise profonde de plus de consciences réalistes que vous ne l'annoncez. Ne ditesvous, d'ailleurs, pas que vos jeunes gens « sont de ceux qui obéissent »? Voilà qui autorise à les supposer exempts de phobies romanesques à l'égard de l'autorité politique.
Vous signalez l'abandon de la doctrine de l'art pour l'art. S'agit-il bien d'un « abandon » de « doctrine »? « L'art pour l'art, » ce n'est guère qu'une formule où se résume une très noble morale de producteurs. Elle nous est devenue suspecte parce qu'elle nous vient des Parnassiens, qui, abusant d'elle, la faussèrent en prescrivant à l'art, sous ce prétexte, un isolement paradoxal, dont il est las et que l'expérience a révélé malsain.
La saine pensée des jeunes, c'est que l'art est autre chose qu'un pur amusement d'esthètes, que, s'adressant, après tout, au genre humain, il est solidaire de l'activité générale, qu'il doit par conséquent reprendre contact avec elle et en suivre le courant s'il veut recouvrer son équilibre normal. « Devenir classique, c'est devenir plus honnête, » a dit Maurice Barrés. L'opportunité de cette parole lui valut l'an dernier une fortune de mot d'ordre. Elle touchait juste. Aspirant au classicisme, nous en recherchons ardemment les conditions, lesquelles n'obligeront jamais aucun artiste à cesser de considérer « l'art pour l'art » comme le premier de ses dix commandements de probité professionnelle.
Parmi les partisans de Y Action française, M. Georges Valois et ses amis du Cercle Prou-
dhon représentent l'élément syndicaliste. M. Georges Valois, qui a traversé l'idéologie révolutionnaire, a trouvé dans la pensée de Georges Sorel et de Charles Maurras les principes d'un nationalisme syndicaliste.
Voici son intéressante consultation :
Vous m'avez fait l'honneur de me demander mon avis sur les observations que vous avez recueillies et coordonnées dans votre enquête sur la jeunesse. C'est extrêmement embarrassant. Je n'ai pas, comme vous, interrogé des centaines de jeunes hommes, et je ne puis vous apporter un avis général. Mais j'ai vu agir, dans la rue, des milliers de jeunes Français, et je connais fort bien quelques-uns d'entre eux, avec qui nous traversons Paris, les soirs de réunions ou de manifestations. C'est d'eux surtout que je vous parlerai.
Premièrement, il est certain que vous avez vu juste en signalant dans la jeunesse le réveil de la conscience nationale, le goût de l'héroïsme, une tendance très marquée vers l'intelligence religieuse, le réalisme politique. Ce sont les phénomènes essentiels. Les autres faits que vous citez : disposition morale de l'esprit, culte de la tradition classique, me paraissent secondaires, ou plutôt je ne leur découvre pas le sens que vous leur attribuez. Mais pour la renaissance du patriotisme, — on dirait mieux la formation nouvelle du patriotisme, — c'est le fait capital et incontestable. Tous ceux qui sont restés dans la vie publique entre 1890 et 1900 pourront vous le dire. Vers 1895, c'était l'apogée de ï'anarchisme littéraire et philosophique. M. Henri de lier se promenait avec sa canne de jaspe dans le jardin de L'anarchie et M. Octave Mirbeau préfaçait M. Jean Grave, M. Paul Adam faisait l'apologie de faits qualifiés crimes, et de jeunes bourgeois allaient
applaudir le sieur Sébastien Faure. Pendant dix ans, la jeunesse subit l'influence de tous les écrivains qui représentaient l'anarchie morale, intellectuelle et politique. Elle était socialiste, révolutionnaire, anarchiste. Il y avait certainement une autre jeunesse de tendances traditionalistes. Mais elle était absolument ignorée. Il semblait que la vie se fût retirée d'elle. Dans les groupes que forme la jeunesse, ce qui dominait, ce qui portait la vie ou était porté par elle, ce qui était passionné, ardent, combatif, c'était l'esprit révolutionnaire. Lorsque l'esprit traditionaliste paraissait, ce n'était guère que pour reconnaître la victoire finale de son adversaire ; il ne voulait s'assurer qu'un retard de cette victoire.
Quinze ans plus tard, renversement total des positions. La jeunesse est toujours révolutionnaire, mais l'aboutissement qu'elle donne à son action, ce n'est plus la destruction, c'est la consolidation de l'État, de l'État français, ce n'est plus la disparition, c'est la reconstruction de la patrie. Remarquez bien que la jeunesse n'a pas perdu ses dispositions révolutionnaires. Ce qui a changé, ce sont les directions qu'elle fixe à ses dispositions. Quelles sont les principales causes de cette transformation? J'en vois plusieurs : l'impudence du triomphe du parti juif et du parti intellectuel après l'affaire Dreyfus, l'humiliation de la France après l'arrivée au pouvoir des hommes de la révolution dreyfusienne, l'impuissance du socialisme à résoudre les problèmes politiques et sociaux, et je vois trois hommes qui ont donné un sens, un corps, une direction aux observations que faisaient les jeunes Français : Sorel, Barrés et Maurras. C'est désormais un fait acquis, reconnu, admis même par les représentants officiels de la démocratie pacifiste et humanitaire : la jeunesse française, celle qui formera les cadres de la société française de demain,
cette jeunesse est révolutionnaire au nom de la tradition, de l'ordre français, de la patrie. Et la partie la plus ardente, la plus passionnée, la plus combative de cette jeunesse est nationaliste et veut la monarchie. Vous dites qu'elle est optimiste et qu'elle a la foi patriotique. Je ne pense pas que ces mots lui conviennent exactement. La jeunesse ne croit pas au triomphe nécessaire des idées qu'elle porte, elle ne croit pas à la France : elle veut la France, elle veut demeurer française. Ce que je découvre chez elle, lorsque j'interroge sa sensibilité, ce sont de rudes expressions de volontés, et les dispositions spirituelles d'un grand nombre de jeunes hommes pourraient être exprimées par la parole du Taciturne : « Il n'est point nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » Ce n'est pas là de l'optimisme, qui vraiment serait déplacé en 1912, c'est un produit de la volonté. Ceci me conduit à vous adresser une critique portant sur votre interprétation des méthodes employées à V Action française : vous les trouvez trop sèches ; vous regardez le mouvement qu'elles ordonnent comme une pure création idéologique qui n'intéresse pas la sensibilité, qui ne soulève pas les forces profondes, irrationnelles de l'être. Votre interprétation me paraît étonnante. Il n'y a pas, en ce début du vingtième siècle, de mouvement plus passionné que celui de Y Action française. Ce que vous ne voyez pas, c'est son fondement, qui est une âpre volonté de faire vivre la France, ou de persévérer dans la civilisation. Cela saisit l'homme tout entier. Vous ne découvrez que l'effort intellectuel et vous dites que l'on sacrifie tout à l'intelligence? Voulez-vous considérer que l'important, c'était, et c'est encore, de changer les directions des énergies par l'appel aux intelligences. Combien de jeunes énergies françaises ont été engagées dans de fausses directions à cause d'une mauvaise
formation de l'esprit ! Vous voulez, comme nous, les rappeler vers la France? Allez-vous vous adresser aux sentiments, aux passions qu'elles soutiennent? Il sera bien inutile d'engager la conversation : dès le premier mot, sentiments et passions, qui sont nécessairement aveugles, se cristallisent contre votre appel. Au contraire, adressez-vous à l'intelligence : la conversation est possible. Vous n'avez plus devant vous un animal hostile, mais un esprit curieux qui accepte d'examiner ces idées ; poursuivez, aidez l'intelligence à vous ouvrir une voie dans la sensibilité de l'homme à qui vous vous adressez, appelez alors vers vous un des sentiments qui pourra répondre aux vôtres, et vous établissez ainsi la sympathie entre deux hommes qui, à la première rencontre, s'opposaient rigoureusement par leurs sensibilités. Allez plus loin, gagnez l'intelligence tout entière, peu à peu, en évitant d'exciter les sentiments contre vous ; lorsque tout l'effort intellectuel est donné, vous avez auprès de vous un allié, dont les valeurs morales, je dirai mieux, vitales, sont aussi fortes qu'auparavant, mais dont la direction a changé. Est-ce là une méthode qui ne tient pas compte des sentiments et des passions? C'est une volonté qui, par des méthodes intellectuelles, tourne vers ses propres buts les volontés qui lui étaient ennemies, et qui ne s'adresse aux sentiments et aux passions que lorsque les préjugés qui les dominaient sont détruits et qu'ils ne peuvent alors être ramenés à leurs premières directions par une fausse manœuvre sentimentale. Et lorsqu'elle a atteint ce résultat, je vous prie de croire qu'elle met en jeu toutes les forces profondes de l'être. Entrez dans une réunion nationaliste, mêlez-vous aux camelots du roi, un jour de manifestation, restez au milieu d'une bagarre, un jour de réunion houleuse, et vous m'en direz des nouvelles.
Je dois vous dire maintenant que j'ai lu avec une grande horreur votre chapitre sur les dispositions morales de la jeunesse. Si je vous ai bien compris, vous avez découvert dans la jeunesse une extrême bonne volonté à l'égard de la morale, dont elle serait prête à accepter et à appliquer les décrets. Et je sais que vous vous intéressez surtout au groupement que nous avons fondé, le cercle Proudhon (1), à cause des dispositions morales que vous avez trouvées chez quelques-uns de ses membres. Vous avez vu que nous avons raillé les immoralistes. Mais si vous saviez combien nous avons de haine pour les moralistes, c'est-à-dire pour ceux qui veulent subordonner la vie à la morale, qui prétendent discipliner les passions sous de vagues et molles aspirations de l'âme. Il faut que je vous détrompe. Nous non plus, nous ne sommes pas des gens moraux. Nous tenons compte, et grand compte, des conditions morales dans lesquelles vit un peuple, non par amour pour la morale, qui n'existe pas, mais parce que nous sommes catholiques ou nationalistes. Je vous dirai précisément que si, par exemple, lorsque nous nous occupons en commun des choses de la cité, nous nous intéressons à la repopulation, ce n'est pas à cause des vertus qu'elle suppose, mais à cause des résultats que nous on attendons pour la patrie ; si nous méprisons la
(1) Le Cercle Proudhon est un cercle d'études sociales fondé par des nationalistes, des syndicalistes antidémocrates et des fÏMirralistes, pour combattre les institutions démocratiques dans l'économie et dans la politique. Il a pour organe les Cahiers du Cercle Proudhon, rédigés par MM. Jean Darville, Pierre Galland, Henri Lagrange, René de Marans, Georges Valois, Albert Vincent.
bourgeoisie qui s'amuse dans les cabarets, ce n'est pas par horreur morale de ses actes, mais par souci de conserver des vertus dont l'exercice est indispensable à la richesse nationale ; si nous raillons l'immoralisme de tel ou tel de nos voisins, comme cela nous est arrivé, ce n'est pas parce qu'il nous blesse dans notre sens de la moralité, mais parce que son attitude nous paraît indigne d'un homme qui pourrait s'engager dans la guerre de l'indépendance française. Je pourrais multiplier les exemples. Mais vous devez distinguer aisément maintenant notre position. Vous voyez bien que ce n'est pas de la morale, mais de la politique, — ou du patriotisme. Vous voyez bien aussi que nous n'avons aucune parenté avec M. Paul Desjardins. Nous ne nous mêlons pas de porter des jugements moraux sur nos semblables et nous nous occupons encore moins de chercher à régler les mœurs par des règles purement morales. Croyants ou incroyants, nous savons que c'est à l'Église seule qu'il appartient de former les mœurs et de juger de la moralité, et que, hors l'Église, tout effort moral est une pure absurdité.
Je crois bien que le phénomène que vous avez observé dans la jeunesse se rapproche sensiblement de celui que j'ai essayé de vous décrire. Voyez- vous : les jeunes hommes qui viennent d'entrer dans la vie et qui ont le sens du réalisme politique et social savent que l'amour ne règne pas sur la terre, que la lutte est un fait universel, et que le premier souci d'un homme est d'être toujours prêt à se battre. J'imagine que lorsqu'ils voient au milieu d'eux un enfant qui ne pense qu'à l'amour, — à l'un ou à l'autre, — ils se disent : « L'imbécile ! il sera vaincu dans la vie. »