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LES PARTIS ET LES DOCTRINES

On trouvera ici, réparties selon l'ordre de l'enquête, les réponses de jeunes écrivains, de jeunes philosophes, de jeunes partisans sur les questions que dégagea notre enquête. Ils nous renseignent sur les positions particulières aux différents groupes. Ils forment le résumé des idées et des systèmes qui sollicitent la jeunesse.

Les catholiques.

A propos de nos articles de VOpinion, la Revue de la jeunesse, dirigée par le P. Barge, entreprit une enquête sur « les signes d'une Renaissance catholique dans la jeunesse contemporaine •'. Parmi les réponses qu'il reçut, nous détachons celle-ci, qui nous a semblé reproduire avec netteté les sentiments des jeunes catholiques.

Il apparaît que la jeunesse dont nous sommes participe à un mouvement religieux qui saisit actuellement toute la France. La chose est incontestable ; et

496 DES TÉiMOIGNAGES

Dieu seul sait le sens et la profondeur de ces élans, qui seul prépare et dirige ces admirables énergies. Et j'imagine que ces récentes enquêtes serviront moins à satisfaire la curiosité qu'à encourager ceux qui hésitent encore, et surtout à aider les prêtres et les apôtres de ce siècle à mieux connaître, pour la mieux conduire, la nouvelle génération.

Ce qu'il est permis de noter, c'est que, d'une façon générale, et dans toutes les branches d'études, la religion se manifeste plus vive chez ceux que l'on appelle « les esprits les plus distingués », non pas forcément ceux qui excellent dans les travaux où ils sont spécialisés, mais je veux dire ces jeunes gens qui — par une culture plus large, et je ne sais quel son — semblent le mieux exprimer l'âme de leur génération, qui sont tout à fait de cette époque et sur qui l'on n'aperçoit pas la marque d'un autre âge. Ces êtres représentatifs de leur siècle — et qui agiront sur lui — sont plus nombreux que l'on n'imagine ; et c'est peut-être pourquoi l'on a tant parlé de renaissance catholique dans la jeunesse contemporaine. A la vérité, ils sont catholiques.

Mais Chesterton — qui n'est pas catholique — a tort de proclamer : « Nous sommes tous catholiques ». Accordons-lui cependant — et ceci est également indéniable — que la masse de la jeunesse est possédée d'un sentiment assez étrange, que l'on pourrait appeler un désir vague de conversion, ou une amitié catholique, et qui est un peu plus qu'imprécise et bienveillante disposition à recevoir la vérité, lorsque l'heure, la parole, viendra.

Voilà dans quelles limites on peut parler de cette renaissance. Dans son ensemble, loin d'être réfractaire à la vérité catholique, la jeunesse se dégage absolument des voies obscures que suivaient ses aînés, et tend vers l'Église. — Je voudrais surtout parler ici

des adolescents catholiques d'aujourd'hui, et dont le trait distinctif est, me semble-t-il, une plus grande intensité et un besoin de la vérité totale.

Ainsi que dans toutes les générations, il se rencontre des jeunes gens qui, après le collège, ne cessent pas de croire et de pratiquer. C'est le très petit nombre. La majorité s'égare, se disperse. (Aussi bien, la formation religieuse de ces établissements — collèges ou lycées — est-elle, à l'ordinaire, des plus médiocres.) Et c'est pourquoi, parmi les adolescents qui pratiquent aujourd'hui, nous voyons presque toujours des convertis. Ils n'ont pas cherché bien longtemps. Un an, deux ans au plus, et les voilà qui se soumettent fidèlement à l'Église. D'où vient cette promptitude? Nous constatons en nous-mêmes et autour de nous que la meilleure raison en est l'absence, dans cette vie nouvelle du jeune étudiant, d'un objet assez noble et fort où il puisse se passionner (1). Rien de plus terne, de plus étriqué que la conception de vie sur laquelle les écrivains et les poètes que nous lisions hier ont en vain développé de belles phrases. Que de fois n'avonsnous pas entendu dire : « Nos aînés ne nous ont appris que l'insuffisance de leur génie ! »

Je pourrais citer quelques noms, et qui sont des plus répandus : un Anatole France, un Barrés (celui du culte du moi, et même le théoricien de la terre et des morts), un Henri de Régnier, s'ils ont un instant retenu le cœur de quelques-uns d'entre nous, et surtout par leur musique, il faut avouer qu'ils n'ont pas

(1) L'on a rapporté qu'ilsse mariaient jeunes. C'est pour la même raison, ils sont faits pour les épousailles. Et c'est vrai aussi dans lu domaine spiritue J.

opéré la profonde séduction, qu'on ne les suit pas dans la vie, et qu'ils ne comblent pas ce besoin de vie intérieure que, par un merveilleux retour, l'amère et brutale folie du siècle rend aujourd'hui plus vif (1).

Ces jeunes gens, qui sont positifs, les rêves des poètes leur sont tout de suite trop peu de chose, il leur faut la stabilité, la profondeur, l'inépuisable richesse de la religion. Tel est leur désir ; et dès qu'ils le peuvent préciser, ils sont catholiques. Cette soif de vie religieuse totale entraîne les plus résolus au séminaire, même après qu'ils ont terminé leurs études. S'ils existaient encore sur notre malheureux pays, les monastères et les couvents d'autrefois, il est probable qu'ils verraient une foule de jeunes gens venir leur demander asile. Le nombre des vocations n'a guère fait qu'augmenter sous la persécution. Beaucoup d'entre elles se réalisent ; un plus grand nombre semblent réservées par Dieu pour porter dans le siècle une sorte d'apostolat qui ne laisse pas de faire songer à ce que la Vierge de la Salette et le Bienheureux Grignon de Montfort ont dit des « Apôtres des derniers temps ».

Sur le point qui nous occupe, la jeune littérature est fort révélatrice (2), mais elle n'est que de transition ; car il s'y marque encore diverses influences qui font céder les auteurs à satisfaire au goût de la géné-

(1) Ces écrivains ont donc une influence négative dans la conversion, par l'insuffisance de leur idéal. — Il est des influences positives, tels ces deux grands poètes : Paul Claudel et Francis Jammes, ou des étrangers que l'on commence de connaître : un Chesterton, un Coventry Patmore (tous deux connus surtout grâce à Paul Claudel).

(2) Sur cette littérature, l'influence d'un P. Claudel est très grande. Ce que l'on sait moins, et ce qui est bien significatif, c'est le service que rend cet admirable poète, en dehors du monde littéraire, à tous ceux qui ont cherché une expression de leur cœur, et qui, par lui, la trouvent dans la pure lumière de la religion.

ration d'hier. L'on peut affirmer que cette littérature se dégagera de ces actions — qui ne sont à vrai dire qu'artificielles et caduques. — M. François Mauriac parle du livre que l'on espère : « Cette œuvre pressentie, dit-il, nous ne saurions l'attendre que d'une âme passionnément religieuse, ou troublée jusque dans ses profondeurs par l'inquiétude religieuse. » Nous ne souscrivons pas à la seconde partie de cette phrase. Nous attendons, nous désirons des œuvres « passionnément religieuses », oui, autant dire des œuvres de saints ; pages où règne la grâce sous les mots, où rien ne nous touchera que l'ardente présence de l'amour, car nous ne sommes plus faits pour ce qui flatte l'oreille ou l'imagination, mais pour cela qui avance notre union avec Dieu, les cantiques d'un saint poète, qui restitue à Dieu le chant de la création, et qui montre parfaitement le rôle de tout homme en ce monde, rôle sublime de prêtre élevant vers le ciel son cœur humilié et chargé de l'offrande de toutes les créatures que les orgueilleux et les voluptueux ont trop longtemps détournées de leur fin.

C'est ce désir de libération qui nous a jetés dans les bras de l'Église, qui nous fait avant tout nous soumettre sans hésitation à Rome, — où nous trouvons toute règle, même de vie intérieure, — et qui nous a conduits à comprendre la splendeur de la religion catholique et la place qu'elle doit constamment tenir dans la vie. Avec ce désir de libération, reconnaissons en nous un désir sans cesse grandissant de simplification ; désir que la vie catholique comble magnifiquement. Nos nécessités les plus pressantes se confondent donc — grâces à Dieu ! — avec ce qu'il y a de plus beau et ce qui est peut-être l'essentiel dans le catholicisme.

C'est pourquoi la religion n'est plus pour nous une « discipline », — comme disaient les littérateurs d'avant

hier ; — elle est, dans sa plénitude, une vie. Il faudrait longuement y insister, car c'est le cœur de notre cœur ; c'est ce qu'il conviendrait d'expliquer à toute notre jeunesse, et c'est ce que l'on devrait nous aider à réaliser. — L'on a peut-être voulu signaler ce mystère lorsqu'on a dit que nous étions des moralistes ; ne serait-il pas mieux de dire que nous sommes des mystiques? Que l'on ne s'étonne point! Non pas de ces êtres extraordinaires, qui vivent dans l'extase et les voies spéciales. Aussi bien, nous demeurons dans le monde et les labeurs de chaque jour. Notre profonde et secrète tendance est de nous joindre, chaque minute davantage, au « Dieu qui réjouit notre jeunesse », non pour en jouir (1), mais pour être mieux assurés de le servir, dans un monde où nous n'avons plus de guide, où rien ne nous enseigne la vérité. C'est la raison de nos communions fréquentes : un désir d'union dans le renoncement de soi. Ce serait se tromper grossièrement — et sur notre religion — que de nous imaginer, par ce que je viens de dire, sous des couleurs impossibles, jansénistes. Nous voulons vivre dans la simplicité de cet amour, de cette présence de Dieu, de la façon que nous y convient les grands mystiques dominicains : « Moins attentifs que saint Thomas aux questions spéculatives, ils (Tauler, Suzo, sainte Catherine de Sienne) acheminent surtout leurs lecteurs à se disposer pour recevoir le don de contemplation ». (Abbé Jean Delacroix, Ascétique et mystique). Telles sont les voix qui nous séduisent. Et nous faisons nos délices des œuvres d'une sainte Gertrude, à propos

(1) M. Robert Vallery-Radot, dans une page du roman qu'il donne actuellement aux Cahiers de l'amitié de France : l'Heure de midi, semble avoir soupçonné ce danger, pour les jeunes littérateurs catholiques, de ce que saint Jean de la Croix appelle la luxure spirituelle. Le même danger se glisse dans ce que l'on écrit parfois de la « sensibilité catholique ».

de qui le P. Faber écrivait ces phrases qui nous enchantent : « L'esprit de la religion catholique est un esprit facile, un esprit de liberté ; et c'était là surtout l'apanage des Bénédictins ascétiques de la vieille école. Les écrivains modernes ont cherché à tout circonscrire, et cette déplorable méthode a causé plus de mal que de bien (1). » Voilà pourquoi sans doute on nous a proclamés anti-intellectualistes (2) ; mais on ignore que le meilleur aliment de notre ferveur nous vient du dogme précis, tel que l'expose un saint Thomas, et que nous repoussons formellement certaines détestables erreurs qui vantent une vie religieuse pleine d'inertie, assez voisine du quiétisme. Et l'on a pu remarquer la joie que répand dans un cercle d'études une lumineuse explication dogmatique, dont, tout aussitôt, profite l'âme.

Par ailleurs, trouvant en l'Église notre Mère toute consolation, tout épanouissement, c'est à toute son organisation que nous nous joignons. Loin d'en trouver de la contrainte, rien ne nous satisfait mieux. C'est ainsi que, dans le domaine des œuvres, nous participons surtout aux œuvres paroissiales, et particulièrement peut-être aux conférences de Saint-Vincent de Paul, par qui nous recevons des pauvres infiniment plus que nous ne leur donnons. Mais nous arrivons difficilement à comprendre l'action plus extérieure, la politique par exemple, inclinés à croire qu'elle ne nous sauvera pas, et que Dieu ne nous donnera le gouvernement qu'il nous faut que lorsque nous serons convertis, et que les âmes d'abord lui seront revenues.

(1) P. Faber, Tout pour Jésus, chap. vin, § 8.

(2) A coup sûr, il en est peu d'entre nous qui, pour se convertir, aient passé par les lon^s débats intellectuels d'une miss Baker.

Que d'aisance, de confiance, d'allégresse, dans les jeunes gens — très nombreux au fond — qui mènent cette vie ou s'y efforcent ! Dieu leur a retiré bien des soutiens ; mais leur regard est tourné vers Dieu. C'est la vie la plus riche, et la seule vie normale : celle de l'homme relié à Dieu. Auprès d'elle toute autre vie semble misérable, diminuée, si pauvre ! Ces adolescents connaissent dans la foi ce que tant d'hommes ne soupçonnent pas ! Ils considèrent le plus large horizon, le visible et l'invisible (1) ; et la charité maintient toutes les minutes de leur cœur dans un docile mouvement de simplicité.

Je semble peut-être à quelques-uns avoir tracé un portrait bien invraisemblable de la jeunesse actuelle et bien idéalisé. Je ne crois pas me tromper en affirmant que les adolescents catholiques, en cette année 1912, s'ils ne sont pas tous dans l'état que je dis, du moins y tendent tous comme vers le seul bonheur que sollicite leur cœur, à travers les noirs buissons déchirants qui encombrent le sentier.

Rédacteur en chef des Cahiers de Vamitié de France, M. Robert Vallery-Radot était qualifié pour parler au nom des jeunes écrivains catholiques qu'il groupe dans sa revue : il était

(1) Dans un bel article sur Emile Baumann, les frères Tharaud écrivent : « Quant aux littérateurs, il en est peu aujourd'hui qui accepteraient, sans plus, la phrase fameuse du charmant et païen Théophile Gautier : « Je suis un homme pour lequel le monde « visible existe. » Tous ou presque tous voudraient ajouter à ce domaine, déjà beau, celui de l'invisible. » {La Vie, 6 juillet 1912.) C'est bien cela ; nous sommes des gens pour qui l'invisible existe.

le plus apte à esquisser la doctrine d'un groupe qu'on a voulu désigner sous le nom vague de « spiritualiste ». M. Vallery-Radot est catholique, et c'est comme tel qu'il nous a répondu :

Pour caractériser d'un mot la fierté nationaliste de cette génération, son attrait de la discipline, son goût de l'affirmation, du dogmatisme, vous dites qu'elle est réaliste : ce mot est juste, et l'acception que vous lui donnez, et que l'on retrouve d'ailleurs dans tous les écrits d'aujourd'hui, est à elle seule très significative ; la fortune de ce mot, nouvelle, inattendue, son anoblissement, dirions-nous presque, dénote un retour invincible aux saines habitudes de penser. Remarquez qu'il y a seulement dix ans, ce mot était encore pris dans un sens péjoratif ; synonyme de naturaliste, voire de matérialiste, il évoquait toujours quelque chose de grossier, de borné ; on l'opposait à idéaliste. Aujourd'hui, nous savons tous les belles qualités morales qu'il exprime : celles d'une intelligence équilibrée qui reconnaît un ordre dans le monde, un plan rigoureux qu'il est insensé et criminel de chercher à briser. La sagesse autant que le bonheur nous presse de nous soumettre aux lois de la vie révélée par l'expérience et la tradition ; en dehors de cette obéissance il ne peut y avoir que désordre et inquiétude. Dans un article que toute la presse a reproduit, vous avez parfaitement marqué qu'un tel état d'esprit exige non plus un vague spiritualisme, mais le catholicisme ; vous citiez comme preuves de vos affirmations la proportion croissante des catholiques pratiquants à l'École normale, à la Sorbonne, dans les lycées. Je pourrais fournir aussi mon témoignage personnel : quand aux environs de 1905 — j'avais vingt ans — je commençai d'écrire dans les jeunes revues, personne, parmi mes

confrères, ne partageait ma foi religieuse ; un obscur paganisme nietzschéen leur tenait lieu de métaphysique. Aujourd'hui, notre groupement sans cesse accru est assez nombreux pour avoir un organe à lui, les Cahiers de V amitié de France, dont tous les collaborateurs sont catholiques pratiquants. Ces faits, entre tant d'autres, parlent d'eux-mêmes.

Mais ce qui pour moi est réconfortant dans le mouvement catholique, c'est, beaucoup plus que son étendue, l'intégrité de sa foi. Je voudrais montrer que, même en son sein, le réalisme contemporain a eu les plus heureux effets. Profondément anémiés par le rationalisme ambiant, les catholiques, souvent inconsciemment, s'étaient laissé entraîner à certaines compromissions, certaines adaptations qui sourdement minaient leur foi et divisaient leurs forces. Nous comprenons maintenant la sagesse admirable du Syllabus, mais, il y a seulement dix ans, combien parmi nous se sentaient encore gênés par la lucide intransigeance de cette encyclique. Comparez notre vocabulaire et celui de la génération précédente : celle-ci avait la coquetterie de laïciser son vocabulaire; jamais elle n'eût employé le mot charité dans le sens intégral de saint Paul ; elle préférait tourner autour avec des à-peu-près comme sentiment social, solidarité, amour; elle parlait plus volontiers de la morale que du dogme ; le plus souvent même, elle dissimulait le vrai Dieu sous des nuées qui ne le laissaient plus paraître : elle disait V Idéal, le Divin, le Progrès, etc.. Aujourd'hui, nous invoquons ouvertement la communion des saints, les mérites du Fils de l'Homme, la Rédemption, l'Eucharistie, comme des réalités qui alimentent non seulement notre pensée mais tout notre être. Nous éprouvons à nouveau le besoin des pratiques, de la vie paroissiale. Nous aussi, nous sommes redevenus des réalistes.

Incontestablement, le réveil de la conscience catholique est dû en grande partie à la révolution salutaire qui s'est accomplie dans la philosophie indépendante : h néo-positivisme, d'une part, l'intuitivisme bergsonien, de l'autre, ont ruiné le rationalisme. J'entends bien qu'on peut m'objecter, comme à vous-mêmes : « Les modernistes condamnés par l'Église tiraient toute leur philosophie du bergsonisme. » Cette objection n'infirme en rien notre assertion. Vous l'avez très justement dégagée vous-même : le mode d'action de la philosophie bergsonienne est surtout négatif : « C'est à sa critique des doctrines mécanistes qu'elle doit sa séduction et son influence. » C'est cette partie négative qui nous fut salutaire ; la positive qui, par réaction, exagère l'infirmité de la raison et prétend démontrer l'inanité de la logique, est très dangereuse ; c'est contre elle que l'Église protesta au nom de la raison. A adopter intégralement ces doctrines, nous avions tout à perdre, rien à gagner, d'autant que tout ce que Bergson retrouvait de vraiment fécond, la théologie l'avait enseigné de tout temps. On peut lire dans Thomassin {Theol. dogm., lib. Ier, cap. xix, cité par le Père Gratry dans son admirable livre De la connaissance de Vâme, au chapitre Ier du livre III) un traité où il expose qu'au delà de la raison s'étend une région qu'il tente de définir avec ces étranges expressions : apex mentis, contactas quidam obscurus..., ce centre de l'âme est le lieu mystérieux où nous touchons l'Etre, où nous touchons Dieu. Les critiques que les philosophies de l'intuition formulaient contre le rationalisme, les balbutiements mystiques qu'elles tentaient n'auraient donc pas dû nous surprendre. Mais, d'abord, nous connaissions fort peu notre doctrine ; ensuite, venues du dehors, ces critiques se paraient d'un prestige nouveau.

Au contact du réalisme philosophique, Dieu rede-

vint donc pour notre intelligence l'Etre vivant par essence et non plus, comme trop souvent chez nos aînés, un lointain Idéal obscurément infini qu'ils s'efforçaient d'accommoder tant bien que mal avec les sophismes kantiens. L'Incarnation reprenait pour nous tout son sens réaliste. La foi s'illuminait de nouvelles clartés ; elle était le nom théologal de l'intuition ; nous percevions mieux la grâce, l'apport infini de Dieu dans l'âme humaine.

Ce réveil réaliste de notre intelligence eut, bien entendu, son contre-coup sur notre sensibilité. Il suffit de rappeler les trois grands lyriques que vous citiez, Claudel, Jammes, Péguy, pour évoquer une littérature sans précédent, si l'on excepte Dante. Comme le remarquait excellemment M. Georges Dumesnil, dans un récent article de Y Amitié de France, ces lyriques ne veulent rien prouver. Alors qu'un Pascal, un Chateaubriand, par exemple, ont en vue une apologie de la religion, l'œuvre de ceux-là est catholique par une expression naturelle de leurs t mpéraments d'artistes. Épuisée par des siècles de fictions païennes, il semble que la sensibilité française éprouve le besoin de se rajeunir en remontant aux sources véritables ; en dehors de toute rhétorique, tout système poétique, elle cherche à retrouver la vision intégrale de l'Etre.

Ainsi le réalisme a rendu à elle -mêmes l'intelligence et la sensibilité catholiques. Ce n'est point pour nous étonner ; pour nous le réalisme intégral postule le catholicisme ; il doit y aboutir sous peine de dévier ou de se corrompre. On ne fait pas sa part au catholicisme. L attitude du néo-positiviste qui ne lui donne qu une adhésion intellectuelle est contradictoire de sa doctrine. Le néo-positiviste constate que toutes les morales indépendantes ont échoué là où celle de l'Église reste aussi souverainement efficace et créatrice

perpétuelle d'héroïsme, c'est donc qu'elle seule a es dt pot la vérité. S'il ne donne pas l'assentiment de tout son être, il ne pourra tenir tête à la réaction idéaliste qui ne peut manquer de se produire prochainement. Vous l'en visa:, ez vous-même comme probable. Seul, le dogme catholique peut résoudre le conflit. Seul, il sait unir dans un réalisme fécond F intellectualisme le plus haut et le pragmatisme le plus complexe. Quoi de p us admirable que ces deux affirmations qui résument toute la théologie : le parfait intelligible est esprit vivant; la parfaite connaissance est identique à Vamour? Toutes les controverses, si elles n'étaient pas aveuglées, devraient expirer à ce credo : Ego sum qui sum. C'est le cas de rappeler la fameuse image de Bossuet en l'appliquant à notre sens : nous tenons les deux bouts de la chaîne. Il est un relatif, il est un absolu ; un acte pur, une créature libre ; et l'homme est le lieu où se célèbrent continuellement les noces adorablement incompréhensibles de l'Etre et du néant qui aspire à vivre. Tout l'amour est là. Toute l'intelligence est là. Toujours la formule cartésienne m'a paru incomplète. Ce n'est pas : je pense, donc je suis, que je me sens poussé à proférer quand je rentre en moi-m me, mais : je pense, donc Dieu est. En rejetant l'idéalisme kantien, notre temps semble bien avoir touché aussi le défaut du subjectivisme cartésien. La métaphysique ne cherche plus l'Idée pure, mais l'Etre. Or, chercher l'Etre, c'est chercher Dieu. Toute philosophie à l'heure actuelle est mystique.

M. Jacques Maritain, agrégé de philosophie,

professeur au collège Stanislas, auteur de tris

remarquables études sur la métaphysique de M. Bergson, était l'homme le plus qualifié pour présenter le tableau du catholicisme intégral.

M. Jacques Maritain nous ramène ici à la pure doctrine thomiste, vers laquelle doit — à son sens — revenir l'élite chrétienne d'aujourd'hui.

Voici ce que la lecture de notre étude sur le mouvement religieux a inspiré à ce chrétien :

Dégoût de la pseudo-science, du matérialisme triste et de la sottise doctorale allemande, faillite de la religion humanitaire et de l'idéalisme démocratique, révolte de l'Intelligence contre la Bête ; incroyable stupidité du personnel libre-penseur ; nécessité de mieux en mieux sentie de rétablir l'ordre en soi-même ; on ne finirait pas d'énumérer les causes secondes qui disposent l'élite de la jeunesse française à s'orienter vers la lumière catholique, et à demander à l'Église cette vérité substantielle que rien dans la vaste et charnelle futilité moderne ne saurait lui procurer.

Mais ce ne sont là, à proprement parler, que des préparations plus ou moins éloignées. C'est la grâce qui seule convertit les cœurs, dans la plénitude simultanée de l'opération divine et de la liberté créée. De telle sorte que tout dépend enfin de la miséricorde de Dieu et des lois très cachées de la communion des Saints. Il est sûr, en raison de cette solidarité surnaturelle, que non seulement la vie et la joie des convertis, mais encore les grâces actuelles reçues par tous ceux qui, sans confesser encore la foi catholique, aperçoivent déjà dans la beauté de l'Église l'éclat de la lumière éternelle, et parfois s'enorgueillissent de cette science, ont été payées exactement par les larmes de quelque contemplatif très humble, ou par un regard d'amour

vers le Saint-Sacrement, ou par des vies entières de pénitence héroïque, bref par cette une et innombrable Messe où le Christ avec ses membres s'offrent chaque jour à Dieu.

Le mouvement de conversion de la jeunesse contemporaine restera-t-il limité à une élite cultivée? Dieu voudra-t-il enfin envoyer à ses pauvres les apôtres des derniers temps, annoncés par Notre-Dame de la Salette et par le Bienheureux Grignon de Mont-fort, et qui lui sépareront ceux qu'il aura choisis ? Mais la masse dans son ensemble, comme tout le fait prévoir et comme il ressort aussi des paroles de Notre-Dame à la Salette, s'endurcira-t-elle de plus en plus dans le blasphème et la haine de Dieu, jusqu'à ce que viennent les convulsions attendues, les martyres désirés? — Voici en tout cas ce que la raison et l'expérience permettent d'affirmer : c'est que les tendances en question n'aboutiront à rien de solide et de durable, si l'on n'est pas bien résolu à se laisser informer radicalement par l'esprit ecclésiastique, qui est le Saint-Esprit. Sicut estis azymi. Dieu nous veut tout entiers renouvelés, c'est l'Église seule qui peut nous refaire

Mais pour cela la piété seule est insuffisante, la doctrine est nécessaire. La lampe de ton corps est ton œil. Si la lumière qui est en toi devient ténèbres, combien grandes seront les ténèbres! Pour peu que la doctrine s'altère en nous, nous commençons à nous corrompre. Les chrétiens n'appartiennent-ils pas à la Write, à la seconde Personne de la Sainte-Trinité? S'ils méprisent l'Intelligence, c'est le visage de leur Dieu, dont la lumière a été scellée sur eux, qu'ils tournent en dérision, en môme temps qu'ils s'exposent aux plus viles défaillances. Se garder intact des moindres souillures d'erreur et avoir le regard tourné vers Dieu, voilà la pureté catholique. Elle a sa

source dans l'intelligence, qui discerne l'essence et qui maintient l'intégrité. — On voit à l'étalage des librairies religieuses maints ouvrages vertueux sur la Pureté, sur l'éducation de la Pureté, sur l'hygiène de la Pureté, que sais-je? La lecture du traité De Trinitate serait assurément d'une action plus efficace. Tout cela est évident, puisque le principe de la vie surnaturelle est la Foi.

Sans doute les « simples » n'ont pas besoin d'étudier la théologie. Mais « une pauvre paysanne », lorsqu'elle sait son catéchisme, sait précisément la théologie dont elle est capable. Il est juste que « l'élite cultivée » en sache autant — proportions gardées — que cette pauvre paysanne. C'est-à-dire qu'elle étudie de tout son cœur la doctrine de saint Thomas, et qu'elle se laisse pénétrer de cette belle lumière, qui d'ellemême et sans" effort établit l'âme dans les régions de la prière, et qui tout à la fois règle souverainement l'action. L'élite cultivée verra ensuite s'il lui reste du goût pour Bergson, pour le P. Laberthonnière et pour Le Roy.

Mais la science dessèche le cœur ! Et les juges de Jeanne d'Arc n'étaient-ils pas des théologiens? — Mais le vin est-il un poison parce qu'il y a des ivrognes? La doctrine, pas plus que les sacrements, ne rend l'homme bon malgré lui, et la corruption du meilleur est toujours pire. Est-ce une raison pour négliger ou dénigrer la science divine? C'est ici que le mal moderne semble avoir le plus profondément touché les âmes. Beaucoup de nouveaux catholiques, pleins de bonnes intentions, capables même de haïr le démocratisme du Sillon et de reconnaître en même temps que la simple action politique est foncièrement insuffisante, parce que c'est d'un remède surnaturel que nous avons besoin, ont gardé de l'horrible et dégradante friction d'opinions d'où résulte la formation

ou plutôt la malformation universitaire, une incurable méfiance de l'Intelligence, un mépris des idées qui n'est, en soi, que le modernisme à l'état latent. Et ainsi ils demeurent au seuil de la maison de Dieu, hésitant devant l'Affirmation qui est la gloire de l'Église, regrettant de n'être pas de petits enfants dispensés de raisonner, et ne comprenant pas qu'il a plu à leur Père de leur donner sa Vérité comme à des Rois.

La vocation chrétienne est une vocation contemplative. C'est par l'intelligence qu'au ciel nous aurons notre béatitude : gaudium de veritate. Et ici-bas, si le mérite dépend de la volonté, c'est encore l'intelligence qui règle la volonté. Et surtout nous sommes tous appelés, dès la régénération baptismale, à goûter dès cette vie une anticipation de notre fin. Car Marthe ajoute la vie active à la vie de prière, mais elle n'est pas privée de la part de Marie, puisque cette part est nécessaire et l'unique nécessaire. C'est pourquoi les Pères du désert, au rapport de Cassien, faisaient de la contemplation le terme normal de toute vie chrétienne, auquel tout le reste, même les vertus, était subordonné comme un moyen. Assurément c'est la charité qui est le principe et la fin de la contemplation. Et les Saints nous apprennent que dans l'union contemplative les procédés naturels de l'intelligence doivent faire place à ces ténèbres pleines de lumière dans lesquelles Dieu se fait connaître par expérience. Il n' 'ii reste pas moins que la puissance intellective esl l;i condition et l'instrument de la contemplation, et que la doctrine — acquise par l'étude ou infuse par grâce extraordinaire — est l'indispensable fonde de la maison de l'âme.

C'est ainsi que, du plus illettré au plus érudit, les chrétiens sont, proprement, des intellectuels; et que le plus grand méfait des pseudo-intell c'u Is du

monde moderne est d'avoir amené, chez beaucoup, la confusion de l'intelligence avec leur frénésie.

M. Edouard Schneider est un des jeunes écrivains les plus avertis et les plus au courant des choses religieuses actuelles. De formation universitaire, il a montré dans son premier livre, les Raisons du cœur, comment les méthodes scientistes rebutaient les intelligences juvéniles : il a suivi l'évolution morale commune à beaucoup d'hommes de son âge. Après avoir été séduit par l'apologétique moderniste, avoir tenté l'expérience du Sillon, il s'est soumis à la discipline catholique. Mais il ne tient pas la discipline pour une chose extérieure, et il s'élève vivement dans sa réponse contre la politique religieuse de YAction française. La pensée de M. Schneider représente celle de nombreux jeunes gens que groupent les Annales de philosophie chrétienne du P. Laberthonnière.

Vous signalez justement la tendance à l'action qui se manifeste dans l'ordre religieux comme dans toute autre activité. Vous indiquez également que, dès qu'il s'agit de préciser le mode de l'action, des divergences se produisent. Mais, ici, vous faites plus que de distinguer, vous opposez. Et je me demande alors, et beaucoup d'autres avec moi, s'il est permis de voir dans les deux expressions qui sembleraient s'appuyer, selon vous, l'une sur une pure notion individualiste, l'autre sur une conception uniquement sociale, deux

manifestations également authentiques et adéquates de l'esprit chrétien et de la pensée catholique.

Qu'il y ait, au départ de votre opposition, des faits, des types caractérisés et apparemment irréductibles entre eux, nul ne saurait le nier. Mais, puisque vous parlez d'action, de discipline, de vie intérieure et d'autorité, n'est-il pas indispensable, pour les définir, de rechercher le fait primordial, l'esprit essentiel que suppose et que renferme chacun de ces mots?

Aussi bien, en s'efforçant de répondre à cette question, ne risque-t-on pas de retomber dans les défauts de l'esprit de système et dans les indifférentes abstractions que vous signalez justement au début de votre article. Et je concevrais difficilement qu'un catholique conscient pût ne pas la poser et ne pas s'efforcer de la résoudre pour lui-même, tant il est vrai que pour une intelligence normale le fait d'agir ne va jamais sans le fait de philosopher dans une certaine mesure.

Voyons donc ce qu'il doit y avoir, ce qu'il y a derrière ces mots d'action, de pensée, de discipline, d'autorité. Tout récemment, M. de Mun publiait dans YEcho de Paris, à propos de la dernière Semaine sociale de Limoges, un fort bel article, dont je veux retenir ces lignes : « Me reportant aux jours lointains où naquit l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers, je reconnais dans celle que poursuivent aujourd'hui les Semaines sociales une semblable inspiration. Elle se peut résumer en une seule pensée : chercher dans les enseignements de l'Église catholique la règle des sociétés humaines et travailler ainsi à reconstruire un ordre social pénétré de l'esprit chrétien. »

Un ordre social pénétré de l'esprit chrétien. Ces mots disent tout. Ils indiquent merveilleusement l'esprit de la réponse que nous cherchons. Ils nous assurent dès l'abord que les mots que nous voulons approfondir

et définir ne cachent pas, en dépit des apparences, des germes d'opposition entre eux. Ils nous laissent déjà deviner le sens d'une action fondée sur un accord certain, sur une union nécessaire de la vie intérieure et de la discipline chrétienne.

A quelle condition, en effet, l'ordre social peut-il être pénétré de l'esprit chrétien? C'est uniquement dans la mesure où chacun des actes qui s'y accomplit se trouve accompagné de la conscience précise de sa valeur. L'esprit chrétien est fait avant tout de cette conscience. La conséquence immédiate de ce fait veut donc qu'une action qui ne présenterait pas ce caractère, ne puisse à aucun titre mériter le qualificatif de chrétienne.

Je sais qu'il est facile de constater encore actuellement chez nombre de jeunes gens la tendance à croire qu'on sépare aisément l'action de la pensée, en prêtant implicitement à celle-ci une signification quasi négative, à celle-là une valeur positive et pratique. Mais qui ne s'aperçoit de ce qu'un tel état d'esprit présente de superficiel et d'irréfléchi? S'il est vrai que pour tout homme de bon sens une action digne de ce nom ne va pas sans porter en elle une pensée et que toute pensée renferme en soi une action ou un commencement d'action, combien cela sera-t-il plus vrai encore d'un chrétien?

Vous vous rappelez sans doute l'extraordinaire proposition que Paul Desjardins eut la simplicité de formuler dans un des « Cahiers de l'action morale » intitulé Catholicisme et critique : « Ah ! malheureux, vous savez pourquoi vous êtes catholique ! Vous êtes donc en danger de ne l'être plus, puisque la bonne manière d'être catholique, c'est de l'être par grâce, sans peser ses motifs. » Voilà, n'est-il pas vrai, une plaisante conception de la grâce ! Le moins qu'on en puisse penser, c'est qu'elle ne s'inspire guère d'une pensée

catholique et chrétienne. Cependant, comme nous le verrons bientôt, cette proposition a son importance, car elle semble assez propre à exprimer l'état d'esprit que je viens de signaler et qui se plaît volontiers à considérer dans l'action je ne sais quel phénomène où la pensée ne jouerait aucun rôle. Il suffit d'une connaissance élémentaire de la vie et de la doctrine chrétiennes pour savoir, les mots le disent, qu'il ne peut y avoir de vie dans l'immobilité et que la vie intérieure sans cesse renouvelée par la pratique quotidienne des « examens de conscience » — lesquels ont précisément pour objet une critique des motifs et des valeurs — constitue la source première où s'alimente une âme chrétienne. Autrement que serait l'action, sinon un phénomène incohérent, sans lien avec la réalité, sans attache avec la faculté de réfléchir qui confère à chacun de nous la marque de sa personnalité?

Une action vraiment chrétienne ne peut donc s'entendre qu'à ce prix, dans la mesure où elle s'avoue personnelle. Ce qui ne veut dire en aucune façon que cette attitude personnelle aboutisse nécessairement à une attitude anarchique, ainsi qu'on est trop souvent porté à le croire. Pour la prévenir contre ce risque, elle trouve à s'appuyer sur la doctrine et sur la tradition aidées de la discipline. Loin de présenter un caractère d'opposition, cette personnalité apparaît, dès lors, comme collaborant avec la doctrine, comme se réalisant pleinement par son accord avec elle, si bien qu'en lui apportant le contrôle de sa vie propre, elle se trouve fécondée par cette force immense qui la dépasse sans l'anéantir.

Notons donc cette première conclusion. L'action et la pensée, loin de s'opposer, ne peuvent exister vraiment que par l'union étroite de l'une avec l'autre Dans une conscience chrétienne tout particulièrement

elles ne peuvent que concourir à la formation d'une seule réalité. Bien plus, elles se trouvent, pratiquement, ne faire qu'une seule et même chose. Et sachant ainsi ce que signifient ces mots d' « action chrétienne », on comprend la portée de la déclaration de M. de Mun. Ce n'est qu'en arrivant et en travaillant l'ordre social dans une pareille disposition d'âme qu'on le pénètre vraiment d'esprit chrétien.

Et j'en viens, sans plus tarder, à ces mots d'autorité et de discipline, dont on fait un usage si constant et, disons-le, si souvent équivoque.

La notion de l'action chrétienne que je viens de vous exposer pourrait-elle donc être taxée d'individualité, au sens défavorable du terme? Non, évidemment, puisque simultanément, au souci de connaître ses motifs et sa valeur, nous constatons en elle la préoccupation de se mettre, d'une façon toujours plus étroite, en accord avec la tradition, avec la doctrine. Cette préoccupation n'indique-t-elle pas la volonté même et comme l'instinct de se soumettre à la discipline catholique? Dès lors, qu'on ne nous oppose pas une conception factice de l'autorité devant laquelle on nous blâmerait trop aisément de ne point nous incliner. Loin qu'il en soit ainsi, nous adhérons d'autant plus profondément à l'autorité que nous collaborons avec elle par le fait même que nous savons pourquoi nous y adhérons. En faisant ainsi, nous agissons en fonction de la liberté, de la sincérité de notre pensée et de notre action. Et l'autorité religieuse, loin d'être affaiblie par une telle adhésion, ne peut qu'en devenir plus puissante, plus vivante, plus réelle. Il ne saurait exister d'opposition sérieuse entre l'autorité religieuse et la liberté du fidèle qui se soumet à sa discipline. N'est-ce pas là l'expression de l'éternel problème de l'individu et de la société? Mais comment penserait-on qu'il est insoluble, alors que la vie oblige

chacun de nous à le résoudre pratiquement chaque jour?

Et je précise ma pensée en rappelant brièvement quelle est la nature de l'autorité chrétienne. Cette autorité, au sens évangélique que n'a jamais renié l'Église catholique, n'est-elle pas en droit une autorité spirituelle? Et en fait, indépendamment d'excès qui n'ont jamais constitué la loi, mais l'exception, mais l'accident, n'a-t-elle pas conservé ce caractère? N'estelle point toujours et peut-elle n'être pas uniquement cela? L'objet de cette autorité, qu'est-il donc, sinon de développer et d'entretenir au fond des consciences religieuses la vie spirituelle, source première de la vie chrétienne? Comment concevoir l'efficacité d'une méthode qui ne serait pas adaptée à son objet, d'un moyen dont la nature différerait de celle attachée à sa fin? On ne doit pas s'y tromper. Quelque maté* rielle qu'ait pu paraître parfois son expression, l'essence absolue de l'autorité chrétienne est d'être une autorité spirituelle. Elle n'est réelle et forte que dans la mesure où elle participe de la vie intérieure de l'esprit.

Pourquoi faut-il rappeler des vérités aussi simples? Parce qu'elles sont oubliées par une partie de cette jeunesse religieuse que vous étudiez. N'est-il pas affligeant de constater le regain de succès obtenu au cours de ces dernières années par des notions de l'action, de l'autorité et de la discipline aussi brutales qu'élémentaires? Il semble à ceux dont je parle que la discipline religieuse doive être conçue dans une pensée de pur autoritarisme, exigeant l'obéissance pour l'obéissance, la soumission sans réflexion, immédiate, muette, vide de tout mouvement de l'âme. — Je vous le demande : connaissez-vous un homme, un seul de nos camarades qui, ayant jamais été remué par les nobles émotions dans lesquelles se forme un esprit viril, au milieu desquelles l'intelligence et le cœur travaillent ensemble

à conquérir un peu plus de lumière, en connaissez-vous un seul qui ne protesterait pas véhémentement devant une pareille attitude, attitude où la violence de l'instinct le dispute à la simplicité de l'esprit?

Pour toutes ces raisons, cher ami, je comprendrais mal qu'on puisse confondre l'action chrétienne avec une agitation exclusivement politique. Une forme politique, c'est ce contre quoi doit s'élever avec énergie, spontanément, résolument, toute conscience chrétienne. Par sa nature même, une forme politique risque, non seulement de ne jamais grandir, mais de compromettre la vie chrétienne, laquelle est d'un autre ordre, laquelle la déborde si totalement qu'elle se trouverait diminuée, dénaturée de se voir réduite aux horizons nécessairement limités, parce que nécessairement humains, d'une perspective politique.

Je me résume. On ne peut qu'approuver l'effort de la jeunesse française actuelle à organiser ses énergies en vue d'une action féconde. Mais, sans retomber pour cela dans les défauts de l'analyse abstraite, il faut au départ de son action une prise de conscience très nette du sens profond de ces termes d'action, d'autorité, de discipline, employés trop souvent à tort et de façon inconsidérée. C'est là qu'elle doit chercher l'appui de son élan. Et elle ne peut le trouver que dans l'accord étroit de la doctrine et de l'autorité chrétiennes avec la pensée qu'elle aura puisée dans la liberté et dans la sincérité de sa vie intérieure.

Pour une conscience chrétienne, toute énergie ne peut se concevoir qu'en fonction de la vie intérieure qui est proprement la vie chrétienne. La religion catholique ne serait pas un principe solide de vie si elle n'était d'abord une réalité profonde des âmes. Le jour où l'on perdrait de vue ces vérités élémentaires, c'en serait fait des notions d'autorité, de discipline et d'action. On n'obtiendrait plus qu'un cadre vide de

substance, on n'aurait plus qu'un fantôme d'armature catholique.

Aussi bien, me permettrez-vous, en manière de conclusion, d'invoquer des exemples concrets. Nous avons eu le témoignage d'une très noble expérience de vie chrétienne : celui que nous ont laissé les jeunes catholiques du Sillon. Je sais quelles critiques, et quelles âpres critiques on a formulées à leur adresse. Peut-être furent-ils préoccupés de ce que Marc Sangnier appelait des « émotions communes » plus que d'une doctrine commune précise. Il n'en reste pas moins qu'ils ont accompli dans une large mesure le plus bel effort de vie démocratique et l'une des plus sincères réalisations d'esprit chrétien que j'aie connus. Pour ce qui est du domaine strictement religieux et moral, l'œuvre du Sillon a été très féconde. Il a laissé partout où son action a pénétré de vigoureuses semailles, qu'ont récoltées en partie les Semaines sociales.

Aujourd'hui, plusieurs groupes de jeunes chrétiens sollicitent l'attention. Pour ne retenir que deux des plus importants, dont les modes d'action diffèrent, bien qu'ils soient nourris d'une inspiration semblable, je vous citerai les groupes des Semaines sociales et celui, plus particulièrement intellectuel, qui gravite autour de Blondel et du Père Laberthonnière. Autour de ces deux personnalités, sans aucun doute les plus éminentes de notre pensée philosophique catholique avec Edouard Le Roy, lequel occupe toutefois, spéculativement parlant, une place différente, se rallie l'élite de la jeunesse intellectuelle qui en reçoit une influence certaine et profonde. On trouve, vous le savez, à chaque page des Annales de philosophie chrétienne que dirige le Père Laberthonnière, de multiples e1 riches développements du point de vue intérieur que je viens d'évoquer.

Sur un terrain plus strictement « social » nous rencontrons les Semaines sociales, qui accomplissent d'excellente besogne et dont M. de Mun définit si heureusement l'inspiration. Ces Semaines sociales, qui ont eu définitivement raison de la conspiration du silence qui se produit immanquablement autour des initiatives sincères, constituent d'ardents foyers de vie chrétienne. Périodiquement, elles réunissent à travers la France les compétences sociales les plus différentes, celles que les maîtres ont puisées dans leur spéculation, celles que les praticiens tirent de leur expérience quotidienne, et les échanges de vue qui s'y produisent se font au plus grand bénéfice de chacun.

Enfin, cher ami, il est un groupe dont je ne vous parlerais pas si je ne le trouvais mentionné dans votre article, c'est celui de Y Action française. Vous savez ce que je pense d'une activité exclusivement politique en matière religieuse. Vous savez ce que vaut dans cet ordre tout ce qui tend à éliminer l'élément spirituel et intérieur. Cela, c'est toute 1' « Action française ». Elle ne saurait apporter aucune force à l'organisation catholique. Elle ne séduit dans la France catholique qu'une catégorie de fidèles, celle qui, par tempérament, se trouve la plus éloignée de l'esprit vraiment chrétien, de la haute et pure conception catholique, celle dont l'attitude étrange nous a suggéré, à mes amis et à moi, le souvenir de la proposition de Desjardins. Loin de fortifier l'organisation catholique, Y Action française utilise autant que possible cette organisation au profit de desseins rigoureusement politiques. Elle se sert d'elle au lieu de la servir. Elle la fausse aux yeux des esprits crédules. Elle la compromet en ne retenant d'elle que l'apparence et que l'ombre.

Sur ces Semaines sociales, dont M. Schneider nous a dit la valeur catholique, il était intéressant d'avoir un témoignage documenté. Nul n'était mieux désigné pour nous l'apporter que M. Gonin, secrétaire de rédaction de la Chronique sociale de France, revue catholique d'études et d'action, dont le siège est à Lyon.

Avant de nous renseigner sur les Semaines sociales, M. Gonin nous écrit ces lignes précieuses :

S'il était de quelque importance, pour confirmer les conclusions de votre enquête, de vous livrer les résultats d'observations faites dans les milieux de jeunes provinciaux cultivés, volontiers je relèverais, sur la plupart des points que vous avez touchés, la justesse pénétrante de vos remarques. Dans la silencieuse et laborieuse province, aussi bien qu'à Paris, les expériences dont Agathon s'est plu à retracer les instructives phases ont été faites par toute une génération. Plus obscures, sans doute, moins accusées dans les éléments pouvant servir à leur interprétation, ces expériences n'en ont pas moins été vécues, avec leurs douloureuses et éclairantes alternatives.

Puis il apporte à notre enquête un élément nouveau sur l'œuvre catholique sociale.

Le catholicisme a cela d'admirable qu'il n'est point seulement une lumière pour l'esprit, un système doctrinal satisfaisant pour la raison, une consolation apaisante pour le cœur, mais aussi une admirable règle de vie et un puissant mobile d'action.

En revenant au catholicisme, après l'évidente débflcle <!<• toua Let systèmes au nom desquels on avait

prétendu construire une société nouvelle, un grand nombre de jeunes hommes ne pouvaient moins faire que de pressentir et de rechercher ce qu'il y a en lui de force sociale édificatrice. Une conscience qui doit à sa foi religieuse de ne pouvoir se sentir en paix avec Dieu si elle ne satisfait à ses devoirs envers les hommes se trouve naturellement entraînée vers les préoccupations sociales. En lui donnant une raison de vivre, en l'aidant à résoudre pour elle-même le perpétuel conflit de la chair et de l'esprit, le catholicisme lui fait nécessairement entrevoir ses bienfaits qu'on peut attendre de l'application de ses principes aux problèmes sociaux actuels.

C'est ce qui explique la faveur grandissante dont jouit, auprès de la jeunesse, le mouvement d'études et d'action qui se déploie sous le titre aujourd'hui familier de « catholicisme social ». Dans son inspiration première, ce mouvement représente tout uniment l'effort loyal par lequel des consciences catholiques cherchent à mettre en harmonie leur vie privée et publique avec les exigences des dogmes et de la morale du christianisme. Pour un esprit fidèle et attentif, les affirmations chrétiennes sur l'origine et le but de la vie, sur la paternité divine, sur la rédemption, sur la fraternité des hommes en Dieu, ont un sens clair qui implique une direction de pensées et d'efforts, qui prescrit un respect de la dignité de la personne humaine, un amour des faibles et des déshérités, un souci de la moralité des fins à poursuivre et des moyens à employer, dont aucune autre doctrine n'offre l'exemple, et dont l'efficacité est de tous les temps. Ainsi entendu, le mouvement catholique social n'emprunte rien de sa force aux circonstances passagères et échappe aux désirs de vaine popularité. Il n'est point une improvisation, une poussée de sentimentalisme. Il procède d'un besoin de loyauté religieuse, il

est une façon consciencieuse et réfléchie de rendre témoignage d'une croyance.

Depuis longtemps d'ailleurs, les enseignements pontificaux, les travaux des théologiens et des sociologues catholiques ont montré la fécondité sociale de ces principes. Un courant ininterrompu d'études et d'initiatives n'avait cessé de se développer, durant les vingt dernières années, en dépit des entraves que le sectarisme officiel opposait à la marche des institutions religieuses. Il suffirait donc à la jeunesse de porter de ce côté son regard pour qu'elle y reconnût la transcription la plus fidèle de ses propres aspirations.

Les Semaines sociales ont été une des formes heureuses de ce travail d'approfondissement doctrinal et de vulgarisation pratique. Voici bientôt dix ans qu'elles groupent autour de leurs chaires improvisées un public sans cesse grossissant d'auditeurs venus de tous pays et issu de toutes conditions. Leur nom et leurs méthodes ont été adoptés par les catholiques d'Italie, d'Espagne, de Belgique, de Suisse, de Hollande, de Pologne. Toute l'œuvre des Semaines sociales se résume à étudier, à la lumière des principes chrétiens et des enseignements de l'Église, les problèmes sociaux de l'heure présente. La bonne volonté de ses auditeurs, le zèle empressé d'innombrables catholiques agissants se chargeront de faire le reste.

Le reste, vous le pressentez, ne peut être qu'une lente réintégration des disciplines morales chrétiennes à travers le jeu désordonné des égoïsmes humains et des concurrences brutales. Ce travail se fait visible dans tous les domaines et dans tous les milieux.

Le souci du bien du prochain, de la justice à sauvegarder dans les rapports sociaux, de la faiblesse à défendre contre les écrasements d'une société insensible, des institutions à promouvoir pour protéger les intérêts légitimes ou les forces bienfaisantes, arrive

à devenir dominant chez les jeunes catholiques éclairés. On ne compte plus les thèses de doctorat juridique et économique où cette préoccupation s'affirme. Tous les congrès de jeunesse, toutes les journées d'études reprennent l'un ou l'autre des aspects des doctrines élaborées par l'école sociale catholique. Et dans le pays, parmi les populations de nos campagnes, de nos faubourgs ou des grandes cités, par voie d'enseignement ou de réalisation pratique, c'est la même œuvre qui se poursuit.

Pendant que d'autres sont encore livrés au pénible débrouillement de leurs idées sociales, ou aux tâtonnements d'une volonté qui n'est sûre que de son désir d'action, les jeunes catholiques ont cette chance unique, grâce aux vérités supérieures de leur religion, de pouvoir donner un nom et une forme à leur rêve, un but à leurs aspirations, une règle à leur conduite.

Si vraiment notre société souffre d'un mal qui ne peut attendre, il y a lieu de penser que l'action sociale de la jeune génération catholique est en mesure de répondre à ses pressants appels.

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