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LA DÉMOCRATIE SOCIALE

La Démocratie sociale devait figurer dans cette enquête. Elle groupe de jeunes écrivains syndicalistes, des philosophes, des intellectuels, soucieux des réalités sociales, et c'est là que s'est fait l'effort le plus intéressant pour opposer une doctrine sociale démocratique aux constructions politiques de V Action française. C'est un parti jeune, intelligent, cultivé, au service de forces neuves et réelles. Voici la lettre que le directeur de la Démocratie sociale, M. Etienne Antonelli a bien voulu nous adresser :

Si j'approuve pleinement le procédé que vous avez employé pour nous présenter les résultats de votre enquête avec toutes les garanties d'une critique préliminaire de votre documentation, je ne puis que regretter que cette enquête n'ait porté, de par votre volonté, que sur une portion en somme assez restreinte de la jeunesse, celle qui, de dix-huit à vingt-cinq ans, fréquente les lycées et les universités. Il n'est pas bien sûr que cette jeunesse soit, comme vous le dites, « celle qui, vraisemblablement, dans la politique, l'armée, les lettres, l'industrie, l'administration dirigera les destinées du pays ». L'élite est bien, sans doute,

« le levain dans la masse informe, » mais ce n'est pas toujours sur les bancs des lycées qu'elle se recrute, et aujourd'hui plus que jamais, demain certainement plus qu'aujourd'hui, l'atelier, l'école de la vie, lui apportera son contingent. En particulier, je regrette que vous ayez négligé de vous documenter auprès de certains groupements comme les « jeunesses laïques », qui vous auraient donné, je crois pouvoir l'affirmer, des renseignements concordant, dans l'ensemble, avec ceux recueillis par vous, mais en différant pourtant par certains détails qui auraient donné à l'enquête « une atmosphère » un peu différente.

Mais, puisque vous voulez bien, avec une loyauté intellectuelle parfaite, compléter votre enquête en vous adressant précisément à ceux qui vivent dans des milieux un peu différents du vôtre, j'aurais, en vérité, mauvaise grâce à insister.

Cette réserve préliminaire faite, je m'empresse d'approuver pleinement la distinction que vous établissez, et qui domine toute votre enquête, entre la jeunesse d'aujourd'hui et la génération précédente.

C'est fort justement que vous dites dans une heureuse formule que celle-ci fut celle de « l'idéologie de la défaite ». Nous avons presque tous, nous déjà vieux parmi les jeunes, été élevés par des pères dont le sentiment patriotique humilié se complaisait dans cette humiliation même et dans la comparaison d'une France impuissante avec des voisins formidables. Les temps ont changé. A l'attitude de cette génération qui vécut dans une époque où, suivant l'expression que vous rappelez du Barrés des Taches d'encre, « lYnnui bâillait sur un monde décoloré par les savants», la jeunesse d'aujourd'hui oppose sa oonfianoe en soi, i sens et son goût de l'action.

L'effet normal du temps, le rôle toujours plus grand d<-s applications scientifiques dans la vie industrielle

moderne, donnant aux peuples de vieille culture des avantages nouveaux et imprévus, suffisent, me semblet-il, à expliquer cette évolution.

Cet aperçu général de la mentalité contemporaine, par lequel s'ouvre votre enquête me paraîtrait parfait, s'il ne se terminait par une déclaration qui ne demanderait qu'une très légère modification pour être pleinement vraie, mais qui, sous la forme où nous la trouvons, risque de donner, me semble-t-il, une idée tout à fait fausse de l'état social présent. Vous écrivez : « Alors que leurs aînés se perdaient en arguties sceptiques, ils savent qu'ils sont là, et là signifie qu'ils vivent en France, à une certaine époque de son histoire et que tout doit être envisagé de ce point de vue actuel et français. »

A lire une telle phrase, le lecteur non averti pourrait s'imaginer que la jeunesse française se laisse griser par je ne sais quel pangallicisme vaniteux et ridicule à l'égal de ce pangermanisme dont nous avons dit avec raison tant de mal. Il se tromperait totalement. La vérité est que le sentiment patriotique, très réel et très profond chez nos jeunes gens, est subordonné au sentiment réaliste, au sens de l'action, que vous signalez très justement comme la caractéristique essentielle de la mentalité nouvelle.

Dans le chapitre consacré à la foi patriotique, vous rappelez la phrase de Frédéric Rauh : « Si mon pays peut servir, etc.. » Ce sophisme d'intellectuel pacifiste, qui ne maintient la patrie que sous condition, a semblé, dites-vous, impie ou puéril à la jeunesse d'aujourd'hui. Je crois qu'il eût été plus juste de dire qu'il lui avait semblé plus puéril qu'impie, car la nécessité du fait patrie ne lui apparaît pas d'abord à travers le sentiment, mais dans la réalité. C'est en 1905, comme le signale M. Désiré Ferry, que le sentiment d'une réalité patriotique se manifeste sous la

pression d'un fait, la menace allemande, et depuis il s'est nourri d'autres faits, nouvelles menaces allemandes, danger de conflagration européenne...

Dans votre chapitre intitulé «le Goût de l'héroïsme » vous dégagez, avec plus de bonheur et de netteté, cette nuance entre ce qui est le caractère superficiel du sentiment, par quoi il se manifeste et ce qui en fait la signification profonde. « Tout fortifie, dites-vous, chez les nouveaux venus l'idéal héroïque... »; mais vous ajoutez : « Ce culte des héros n'est autre que le besoin de toucher des êtres réels... c'est leur curiosité de la vie et de l'humain, bien plus qu'un orgueil d'ambitieux qui les dirige... »

Ailleurs quand vous parlez du « mouvement catholique », vous dites : « C'est le goût de la vie, le besoin de réaliser une existence pleine et active et non pas la désespérance, le manque de courage et de joie, qui les guide vers la foi. »

Ne pensez-vous pas que le sentiment patriotique ne domine pas les autres, mais qu'il s'explique, comme le goût des héros ou le sentiment religieux, par la curiosité de la vie et de l'humain, par le sens des réalités vivantes.

M. Antonelli, qui regrette qu'elle n'ait pas assez de place dans notre enquête, nous parle de la « question sociale ».

C'est, dit-il, la question capitale qui se pose devant la conscience moderne, et la jeunesse d'aujourd'hui le sait bien.

Sans doul»! un parti, qui a quelque vogue momen-

dans certaine classe bourgeoise et mondaine.

prétend ne la poser qu'après et à travers la question

politique. Mais seuls les tout jeunes gens, les lyi

et ceux qui fréquentent les bancs du Luxembourg,

se laissent prendre à la simplicité de cette formule de « politique d'abord » que les néo-monarchistes ont ramassée dans l'arsenal démodé, depuis Karl Marx, des révolutionnaires utopistes du dix-neuvième siècle. Les autres, dès qu'ils sont mis en contact avec les brutalités de la vie quotidienne, s'aperçoivent bientôt que ces questions politiques comptent peu auprès de la question essentielle que soulève l'antagonisme des intérêts économiques et sociaux des classes. Alors ils n'envisagent plus les questions politiques que comme des prolongements, des dépendances de la question sociale.

De là naît dans l'âme des meilleurs une inquiétude, une angoisse presque, qui a sa grandeur.

Les jeunes gens d'aujourd'hui ont conscience de l'imperfection profonde et irréductible du régime social actuel. Mais ils sentent aussi toute l'insuffisance de la solution du « politique d'abord » qui nie la question et en rejette le souci dans un avenir indéterminé, comme toute la vanité de la solution socialiste, qui avait séduit leurs aînés. Ils se rendent compte que les problèmes sont plus complexes et, se gardant de l'indifférence comme de l'utopie, ils cherchent avec l'ardeur angoissée des hommes jeunes qui veulent trouver.

Vous avez rencontré, nous dites-vous, un certain nombre de jeunes démocrates qui mettent leur espoir dans une démocratie organisée sur la base des groupements d'intérêts. Je regrette que vous n'ayez pas donné dans votre enquête la place qu'ils méritent à ces jeunes gens qui, par la grandeur de leurs desseins et la noblesse de leurs sentiments, forment l'élément le plus intéressant de la jeunesse d'aujourd'hui. J'aurais voulu que votre enquête nous les montrât avec leurs inquiétudes, leurs efforts et aussi toute leur espérance, toute leur foi.

Et peut-être alors n'eussiez-vous pas exprimé les craintes de votre conclusion, car c'est cet effort social qui donnera à ]a jeunesse d'aujourd'hui sa valeur morale et sa noblesse, c'est cet effort qui l'empêchera de tomber dans ce matérialisme grossier d'hommes de sports et de commis voyageurs, vers lequel vous redoutez qu'elle ne s'achemine.

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