‹ Les jeunes gens d'aujourd'huiChapitre 14 sur 19 · LES RÉPUBLICAINS · texte numérisé non relu

LES RÉPUBLICAINS

Si tous les jeunes gens d'aujourd'hui ont plus ou moins subi l'influence critique d'un Maurras, d'un Georges Sorel, il y en a un grand nombre qui demeurent attachés à la république et rêvent d'une démocratie nationaliste. Ils cherchent un système et un chef.

De leurs tendances, M. Jacques Jary, l'auteur d'un essai pénétrant sur Maurice Barrés, nous apporte un précieux témoignage. Son étude contient l'idée d'un « impérialisme français » et résume nettement la situation des jeunes partis politiques.

Je voudrais parler des jeunes gens, ceux qui s'intéressent à la politique. Leurs tendances concordent trop bien avec celles qu'indique Agathon pour que je n'aie pas plaisir à les préciser. Elles décèlent une force génératrice que toute la jeunesse éprouve, et qu'il est exact d'attribuer à une rénovation extraordinaire du sentiment national.

Oui, les grandes leçons de réalisme de 1905, 1906, 1908, 1911 émurent l'âme française dans ce qu'elle a de plus franc et de plus sensible. Jamais le mépris des rêveurs, des humanitaires, des imbéciles, des paci-

fistes, ces piètres hypocrites, ne se déclara plus spontanément. Les jeunes gens commencèrent de haïr l'Allemagne, parce que c'est elle, parce qu'elle nous menace et nous pénètre, à cause du passé, à cause de l'avenir. Ils cessèrent d'expliquer le patriotisme. Ils refusèrent de lui enlever son assiette, son fondement le plus sûr, qui est la territorialité. Dès lors, ils ne le réduisent plus à une gérance purement conservatrice du patrimoine commun : ils le sentent comme une passion acquisitwe. Ils entendent qu'on emploie tout ce qui concourt à fortifier la France, personne physique et morale. Certains — surtout des « littéraires » — ne soutiennent-ils pas la thèse d'un patriotisme économique? Presque tous deviennent impérialistes. Car Yexpansion est une image motrice par excellence. Travaillons pour l'hégémonie. Que celle-ci soit un leurre, on ne discute pas. Il suffît qu'elle déclanche l'action.

Les jeunes gens veulent après le patriotisme : voilà le terme posé. Encore faut-il savoir ce qu'on veut, puis apprécier et vouloir les conséquences de ce qu'on veut. Se plieront-ils aux disciplines d'une société rigoureuse jusqu'à se faire tuer pour elle (1)? Ils ont trop le sens du sacrifice, de l'héroïsme, pour qu'on en doute, encore qu'ils ne soient guère prêts, comme on le croit généralement, à se « sacrifier », mais plutôt à courir bravement au danger. Agathon le dit bien : beaucoup d'entre eux sont des héros en puissance.

(1) On m'a rapporté que, dans une curieuse conférence, quelques élèves socialistes de l'École normale, après avoir déclaré absolues les prescriptions du devoir militaire, examinèrent si, néanmoins, ils seraient moralement contraints d'obéir au cas où leur chef ordonnerait de tir«;r sur des grévistes. Ils convinrent que l'obligation était stricte et qu'ils devraient tirer, car la souon à la discipline prime toute autre considération, quitte à examiner ultérieurement ce qu'ils feraient quand ils n'y seraient plus tenus.

Pourtant, si l'élan de la victoire les anime, ils ont aussi réfléchi à cette issue plus grave que la mort : la défaite ; et même une mort qui ne serait pas payée son prix leur semble fâcheuse. Ils ont l'esprit positif.

Agathon a signalé avec clairvoyance leur « goût du définitif », qui en est un aspect. Il est urgent de conseiller aux Français l'amour des résultats, en matière politique. N'y a-t-il pas quelque tristesse à constater l'avortement de l'ardeur capable de mouvoir un « boulangisme », un « nationalisme »? Pourquoi ces popularités subites? M. Briand dut se défendre contre l'emballement des amis excessifs qui le compromettaient. Il ne tenait qu'à M. Delcassé d'être hissé sur le pavois. Ne faudrait-il tout de même pas substituer un régime de raison à ce régime d'enthousiasmes successifs? Les courants d'opinion remplissent mal leur rôle s'ils ne servent qu'à l'hygiène morale d'un peuple. Que, par exemple, on se passionne pour l'aviation, qu'on ne « veuille plus subir d'humiliation » : voilà qui paraît hors de conteste. Mais « ne plus vouloir » être humilié, battre des mains au passage des aviateurs : cela manque de solidité. On ne peut se fier qu'à une sérieuse préparation nationale. La question politique est engagée.

La résoudra-t-on par l'examen des « idées? » Mais non ! Car on les méprise. On les agitera sans les nommer. En appellera-t-on au cœur, au sentiment, à la vie? Et que savons-nous de celle-ci? Que vaut-elle? Les ferveurs qu'elle décide ne correspondent-elles pas à une incertaine idéologie?...

Parlerons-nous donc, avec Agathon, d'une crise de l'idée républicaine? Cette crise me paraît douteuse, car il n'y a plus d'idée républicaine. Et s'il y en avait une, le discrédit de la République serait plus accentué. Son principal attrait réside en ceci qu'elle s'est imposée, qu'elle dure. Elle vaut ce que valent ceux qui servent

la France en la servant, et, là-dessus, il faudrait beaucoup de prétention à vingt ans pour juger de tout ce qui se passe. Elle n'est pas une fin, elle est un moyen, le meilleur, somme toute, dont la France ait disposé depuis bien longtemps. Elle ouvre la voie aux hommes de valeur : s'il ne s'en trouve pas en assez grand nombre, au gré de certains, elle n'en est pas absolument responsable. Son œuvre coloniale est remarquable ; elle a gagné sur quelques points, elle n'a pas irrémédiablement compromis le reste.

Elle semble supérieure aux autres formes théoriquement possibles de l'Etat, parce qu'elle équivaut à un fait triomphant. On découvrirait, au reste, dans ce prestige du succès, je ne sais quelle horreur de l'inachevé. Certes, les critiques de Y Action française, ses ingénieuses constructions exercent un indéniable attrait sur toute une fraction de la jeunesse. Son effort pour créer une doctrine de politique positive est sympathique. Mais la gageure qu'elle veut tenir contre la société présente éloigne d'elle de nombreux jeunes gens. Elle suscite néanmoins beaucoup d'intérêt, et, d'ailleurs, le goût, les sévères méthodes de pensée, la passion patriotique de ses fondateurs suffiraient à l'expliquer. D'autres essais semblent moins heureux. Si M. Antonelli et ses collaborateurs de la Démocratie sociale excipent de connaissances juridiques particulières, leur syndicalisme fondé sur la spontanéité sociale est purement anarchique, bien qu'ils prétendent nous apporter un ordre nouveau dont le mythe central expliquerait trop bien la nature. Quant au Sillon de M. Marc Sangnier, c'est proprement une déliquescence des plus désagréables à la génération bien constituée qui monte. Accumuler dans un ensemble de croyances vagues, d'émotions vulgaires, de raisonnements puérils, tout ce qu'un cénacle de mystagogues épris de propagande faubourienne

peut produire de moralisme niais : voilà sans contredit une scandaleuse proposition politique. Elle témoigne d'un dédain inouï des intérêts nationaux, d'une disposition pathologique à tout confondre dans un attendrissement de mauvais aloi.

Les jeunes gens se défient de ce qui ressemble à de la politique littéraire. Ils séparent nettement la politique de la littérature, et ils accueillent d'une manière critique les écrits qu'on leur apporte touchant la refonte totale de l'État. Ils désirent d'abord de redresser la vieille erreur française qui consiste à transposer dans le domaine de l'action ce qui ressort à celui de la recherche libre et désintéressée. Nous croyons toujours à une secrète concordance entre le réel et l'idée : ce qui est juste et beau serait fécond et vrai. Toute l'histoire de l'opinion publique au dixhuitième siècle, y compris la Révolution, ferait ressortir cette étrange illusion. Plus tard, un Michelet, une George Sand ne distingueront pas leurs propres sentiments, leur pitié, leur cœur des besoins de la France. Le ridicule échauffement de 1848, préface de Sedan, est pénétré du même esprit. Dès lors, les échecs successifs d'un idéalisme aussi mal compris amèneront les littérateurs philosophes à constater qu'on ne saurait assigner à la spéculation de valeur pratique, et la réalité n'est plus là que pour lui faire contraste. C'est, au fond, l'essence même du renanisme. La pensée finit par devenir un jouet : elle emprunte de ses contacts fortuits avec la réalité une persuasion spécieuse qui lui manquerait si la coupure était avouée. Une telle méthode enlève toute retenue aux penseurs qui l'adoptent. Après 1870, Renan n'a-t-il pas excusé Napoléon III en insinuant que la politique extérieure de celui-ci s'inspirait d'une philosophie élevée? Voilà bien, par une prédilection coupable, le Pereat mundus appliqué à la France exclusi-

vement. La patrie et la pensée se nuiront bien vite comme deux termes distincts, par conséquent, antinomiques. Le hasard de leurs rencontres ne légitime pas la France. Alors, en cette notion générique de « pensée » s'engouffrent toutes les faiblesses dissolvantes : impatience des disciplines, humanitarisme, sensiblerie, et surtout la « compréhension » comme principe d'action politique et morale. Ah ! que ces distractions nous semblent lointaines ! Il est probable que désormais les sophistes tiendront leur rang, qui n'est pas le premier, dans une société plus consciente d'elle-même.

Ainsi s'ébauche dans l'âme de la génération nouvelle une politique originale. Attendre d'elle des miracles serait aussi décevant que de la négliger. Décrirons-nous par le menu des sympathies qui, malgré tout, ne sont pas encore fixées? Voilà qui serait bien hasardeux. Les grands traits, et rien de plus. Elle sera audacieuse et réfléchie. Par exemple, pour ce qui en est de l'état présent des graves problèmes, elle n'a pas toujours l'imperturbable confiance qu'on pourrait supposer que lui prête Agathon.

Voici trop longtemps que la question d'Alsace- Lorraine nous lie les mains. A cause d'elle, notre diplomatie est enchaînée. Vivre sur un échec appelle de nouveaux échecs. Nous ne sommes plus les maîtres de concilier notre politique générale, c'est-à-dire nos projets, avec notre intérêt actuel, dont l'observation est la première de toutes les règles. Les jeunes gens sentent confusément — seuls, sur ce sujet, ont des précisions les hommes qui touchent aux affaires — que plus l'imbroglio des intrigues et la complexité des forces rivales augmentent, plus notre sécurité devient précaire. Je ne dis pas qu'une alliance avec l'Allemagne, un jour, puisse être indispensable.^Mais

il est déplorable que, le cas échéant, on en puisse tout au moins agiter le spectre. Il y a là un redoutable péril, qu'il serait lâche de ne pas considérer de sang-froid. On se plaint que notre diplomatie soit menée par les événements et par nos amis : il est étonnant qu'elle ne le soit pas davantage. C'est pourquoi, sans déprécier l'influence du sentiment, le drame pathétique auquel nous sommes suspendus depuis quarante ans revêt toute son ampleur : l'idée de revanche fait des progrès singuliers. Rien n'est aussi admirable que ce clair sens des réalités que possède la jeunesse, et dont on ne s'aperçoit pas. On ne souhaite pas la guerre pour la guerre, et, pourtant, cela existe quelquefois, mais pour les résultats, pour les libérations qu'on souhaite. Et j'estime que cette détermination d'envisager sans défaillir les risques d'une grande entreprise est plus belle que la légèreté d'une tête folle, d'un brillant cavalier ancien régime, qui se bat parce que ça l'amuse.

On doit bannir l'amusement des choses sérieuses quand on s'applique à les bien conduire. Une armée bien outillée, bien commandée, des finances bien administrées, la réfection de l'outillage économique : voilà ce qui intéresse les jeunes gens avant tout, car c'est la base de tout. Les avantages du régionalisme, les tarifs douaniers, les répartitions de salaires, l'organisation des intérêts, les réformes techniques, les progrès coloniaux, les compétitions européennes en Orient, le Maroc, la maîtrise des routes maritimes font les frais de leurs conversations. Ils ignorent l'anticléricalisme ; il ne leur viendrait pas à l'esprit que des différends religieux pussent nous diviser encore. Ils trouveraient même excellent de conserver les foyers de vie morale qu'on ne peut remplacer et d'en tirer parti. Ils admirent l'œuvre de la mission laïque : mais pourquoi ne pas renouer avec le Saint-Siège des

relations indispensables à l'extension de notre influence en Syrie et ailleurs? Ils s'étonnent qu'on ne stimule pas, au lieu de l'entraver, la tâche des catholiques qui nous rendent tant de services à l'étranger. Les qualités de ces jeunes gens semblent, en somme, exactement celles que la vie et l'action fortifient, et les vues d'Agathon sont ainsi vérifiées. Enfin, nous verrons peut-être avec eux l'éclosion d'une pensée politique assez ferme pour réunir en un même faisceau les forces matérielles et morales de la France, et leur donner cette direction convergente, faute de quoi tant d'énergies se dépensent inutiles, s'épuisent ou se relâchent.

Par ses traditions de famille, ses attaches intimes, M. Pierre Marcel, chef adjoint du cabinet du ministre de la marine, reste fidèle à l'idéal démocratique et libéral. Mais, dans cette réponse si nettement laïque, une chose nous frappe qui la rapproche des autres, ce sont ses sympathies classiques, réalistes et actives. Ainsi, des jeunes gens, même opposés sur des points essentiels, se trouvent avoir, à leur insu, un vocabulaire commun.

Vous tracez du jeune homme contemporain une brillante image, que, pour ma part, j'adoucirais volontiers de quelques nuances, d'ombres légères ; certains amis remarquables me fourniront le modèle dont je m'inspirerai pour vous mieux préciser mes corrections discrètes.

Nous avons, je crois, déterminé la place étroite que

chacun de nous occupe ici-bas et senti la vanité de cultiver égoïstement notre « moi » : certitude déplaisante que la raison nous impose, mais sur quoi notre optimisme nous permet de ne pas nous appesantir. N'excluant nulle doctrine, nulle tentative, nous donnons une valeur morale à la pleine intelligence.

Chez nos aînés, comme chez nous-mêmes, nous exigeons que l'honnête homme prévale sur le dilettante. Toute préoccupation littéraire diminue un maître à nos yeux, et il n'est, pour nous, aucune douleur, aucune joie, aucun espoir collectif ou particulier à quoi doive rester insensible celui qui prétend fondre en amour de la vie les passions humaines et les utiliser noblement.

Hostiles aux préjugés dont les excès de lecture embarrassent, nous soumettons les saccades de notre imagination au contrôle d'un esprit critique malicieux et discernons que, parallèlement à nous, d'innombrables techniciens se perfectionnent, dont les mérites ne laissent pas de menacer les nôtres, puisqu'ils s'harmonisent davantage avec les tendances d'une économie nouvelle : remarque qui nous incite à bannir de nos ambitions la sécheresse aussi bien qu'un faux aristocratisme esthétique.

Comme toute autre agitation passionnée, une crise récente nous a rendus moins sensibles aux maux qu'elle dévoila ; elle nous a enseigné qu'une poignée d'hommes résolus peut émouvoir un peuple et l'entraîner ; elle nous prouve qu'au fond des coeurs subsiste assez d'idéalisme et de vertu pour vaincre les résistances égoïstes des organisations politiques les plus fortes.

Toute réclame nous gêne : le mot « héroïsme » implique trop souvent une publicité tapageuse qui nous garde de l'employer. Le courage, l'abnégation, nous émeuvent comme des vertus qui honorent ;

souhaiterions-nous accomplir de grandes choses que nous ne le révélerions point, par crainte de sembler choir dans la littérature.

Pour nous, comme pour nos aînés, la Vérité possède cent visages ; mais alors que nos maîtres connurent le dangereux plaisir de multiplier avec art les formules les plus audacieuses, nous préférons garder le silence et négliger les flasques concepts d'une idéologie périmée. Attitude difficile, puisque nous ne possédons pas de certitudes métaphysiques comme distraction et réconfort. Libéraux, nous respectons les convictions profondes, mais nous refusons toute valeur positive à la Théologie, à la Science, à la Philosophie.

Irréductiblement adversaires de toutes les dominations politiques ou religieuses, très démocrates, nous stimulons allègrement l'œuvre sociale qui, sans provoquer les catastrophes, que seule l'imprévoyance conservatrice enfante, nous permettra d'établir l'ordre sur des bases solides et durables ; nous souhaitons instruire le peuple de ses devoirs, dissiper ses méfiances et le persuader ainsi de collaborer avec nous, pour la plus grande force de notre patrie, au maintien d<s véritables traditions révolutionnaires, à l'expansion des idées républicaines sur le monde. Que si notre générosité nous commande d'entreprendre cette oeuvre juste, notre prudence nous éclaire sur les méthodes qui s'imposent pour ne point disperser, compromettre les énergies françaises ; de là, notre volonté de combattre sans merci des vices comme l'alcoolisme, d'écart» -r toutes les vaines surenchères, d'exiger dans 1 publique plus de moralité, de tenue. L'homme au pouvoir doit, suivant nous, donner l'exemple du caractère, à défaut de quoi les paroles et les actes ne se revêtent d'aucune autorité féconde.

Certes, la culture intellectuelle nous préoccu; nous soumettons nos amitiés à son épreuve; ni

la considérons pas toutefois comme un facteur essentiel chez ceux que leur métier, leur situation économique façonnèrent à notre différence et qui nous séduisent par l'originalité de leurs idées souvent opposées aux nôtres. Nous ne nous retournons vers l'art qu'en des moments rapides, durant quoi nous pouvons nous libérer de la tâche qui nous incombe chaque jour ; nous repoussons alors toutes les formules maladives qui risquent de nous égarer, de nous amoindrir. Partisans des méthodes classiques, dont l'anarchie esthétique contemporaine et les enseignements universitaires germanisés nous font considérer le respect comme une sauvegarde, nous avons le goût de la simplicité claire.

Vous dirai-je qu'à mon gré vous négligez trop l'intérêt capital qu'offrirait dans les milieux ouvriers, agricoles, les Écoles normales d'instituteurs, une étude des jeunes gens d'aujourd'hui? L'avenir nous réserve avec eux des contacts, des échanges qui nous rendent nécessaire leur pratique immédiate ; d'une manière parfois gênante, ils formulent une part des vérités futures ; ils auront sur nos personnalités une action" que nous ne pouvons méconnaître. Pourquoi repousser leur influence? Graindriez-vous donc qu'elle nous diminuât, plutôt que de nous grandir? C'est qu'alors vous nous estimeriez fragiles, et telle n'est pas votre conclusion.

Aussi bien, votre enquête se présente comme le manifeste d'une certaine élite pleine d'ardeur ; pardonnez-moi donc mes exigences que me permettait la noblesse de vos desseins.

M. Gaston Strauss, ancien chef de cabinet de ministre, n'est plus de cette génération. Il recon-

naît la force des sentiments que nous avons discernés dans l'élite, mais il la regrette. Sa réponse — cri isolé de l'idéalisme révolutionnaire expirant — forme un contraste suggestif avec les croyances des nouveaux venus. Ceux-ci ont, par avance, répondu aux regrets de M. Strauss : rien ne leur est plus étranger que cet « impérialisme révolutionnaire » qu'il rêve pour notre génération.

Cependant qu'une élite s'éprend de M. Bergson ou murmure avec M. Péguy de singulières oraisons, le rationalisme le plus effréné règne dans le peuple et triomphe. Ce n'est guère qu'aujourd'hui que nous pouvons apprécier les effets de l'instruction publique obligatoire. La loi est de 1882... Calculez !

Que ce rationalisme, dont je vous abandonne la qualité littéraire, ait trouvé une pâture merveilleuse dans l'anticléricalisme, l'égalitarisme socialiste, l'antimilitarisme et le syndicalisme, qui donc oserait le nier? Les raisonnements simples s'accordent ici trop évidemment avec les intérêts immédiats.

Y.ippartiendrait-il pas à « notre jeunesse » de dégager de cette idéologie ce qu'elle peut contenir, ce qu'elle contient effectivement de courageux, de fort et d'utile? Ah! quel beau rôle nous aurions à jouer I Nous avons à remplir la plus belle tâche historique qui se soit encore offerte à un peuple. Sans aucune sensiblerie, loin de tout vain humanitarisme, nous devrions réaliser, aux yeux d'une Europe attardée et surprise, « la vraie république sociale r.

Page 1