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LES MAITRES DE LA JEUNESSE

Sur cette génération dont il fut l'un des directeurs de conscience, voici le sentiment de M. Maurice Barres, tel qu'une enquête nous le fit connaître (la Démocratie).

Il me semble qu'à l'âge où j'avais vingt ans, les forces anarchistes, je veux dire le génie destructeur, l'audace de l'analyse et du nihilisme, étaient encore plus virulentes chez mes camarades et chez moi qu'elles ne sont chez les jeunes gens d'aujourd'hui.

Certes, à vingt ans, toujours on admirera l'esprit qui nie et qui remet tout en question. Pourtant, il me semble que nos jeunes gens, les meilleurs d'entre eux, à cette heure comprennent la supériorité de l'ordre, la majesté de l'ordre, qu'ils sentent combien cela est beau de construire et mille fois plus beau que de détruire. Nous leurs aînés, nous avons mis du temps pour acquérir cette vue, mais eux ils s'attachent dès leurs premiers regards au syndicalisme, ou bien au nationalisme, ou bien au catholicisme, ou bien à la monarchie, ils sentent la dignité et la nécessité d'une discipline.

Je sais que leur jeunesse ne laisse pas d'apporter un ferment destructeur dans chacune de ces solidités. Je sais, je sais. Mais je crois voir que depuis vingt ans

le démon de Méphistophélès, qui nous semblait si beau, a bien perdu de son crédit.

M. Bergson, dont la philosophie a marqué si profondément la pensée de la génération nouvelle, répondit à Penquête de M. Jules Bertaut. (Gaulois, 15 juin 1912.)

Je crois, dit-il, que nous assistons à un grand et profond changement dans l'esprit de la jeunesse actuelle.

Les raisons d'une évolution de cette sorte ne sont pas simples. Un changement de cet ordre ne s'accomplit jamais sous l'influence d'une cause unique. J'en aperçois plusieurs, pour mon compte : d'abord, les sports... Oui, sans doute, mais agissant moins au point de vue physique qu'au point de vue moral. Ce que j'estime surtout dans les sports, c'est la confiance en soi qu'ils procurent à l'homme qui les cultive. Cette confiance en soi, il me paraît qu'elle faisait tout à fait défaut à la génération antérieure. Ce serait donc là une véritable conquête.

Une autre chose qui me frappe chez les jeunes gens d'aujourd'hui, c'est le sérieux avec lequel ils abordent la vie. Notez bien que sérieux ne veut pas dire ennui, pessimisme, mais virilité, conscience de ses actes, de sa propre responsabilité. Tenez, il m'apparaît, à rencontre de l'opinion de certains, qu'on se marie de meilleure heure que jadis. De mon temps on citait comme très exceptionnels les cas de jeunes gens se mariant au cours de leurs études. Aujourd'hui j'en aperçois un bien plus grand nombre.

— Et le mariage contracté jeune vous paraît un gage de bonheur?

— Peut-être... En tout cas, il moralise le jeune homme, en lui conférant le sentiment de sa responsa-

bilité dans sa plénitude, et c'est là ce qui me séduit chez lui.

... Avez-vous observé aussi la tendance que nous avons à prendre, en quelque sorte, le contre-pied de la génération précédente, à nous orienter dans un sens autre que celui de nos aînés? Cette habitude curieuse de l'esprit suffirait peut-être à expliquer le changement profond que nous observons dans la jeunesse actuelle, si, vraiment, ce changement n'était apparu à tous comme nécessaire. Gomment ! Depuis près de quarante ans, les philosophes et les savants nous disaient : l'homme n'est rien qu'un être soumis à l'influence d'un certain milieu, subissant certaines forces contre lesquelles sa volonté est sans effet, obligé de se soumettre sans pouvoir résister à l'hérédité, à l'éducation, etc., et nous acceptions tout cela, quand, au fond de chacun de nous, notre conscience protestait et nous criait : Mais va, tu es libre et responsable ! Il fallait une réaction, avouez-le, contre cette fausse philosophie déguisée en science. Certes, nul plus que moi ne révère la science, la vraie, mais non pas la contrefaçon de celle-ci qu'on voulait imposer au monde. Et il m'est apparu qu'il fallait réagir le plus tôt possible contre cette conception si fausse, qui ne tendrait à rien de moins qu'à faire de l'homme un être passif, amorphe, sans spontanéité, sans volonté... une chose, pour tout dire. Cette réaction, nous l'avons opérée, et, vous le voyez, elle commence à porter ses fruits.

Oui, vraiment, continue M. Bergson en s'animant, je crois à une sorte de renaissance morale française, et ce qui me frappe le plus, ce qui me fait bien augurer de cette renaissance, c'est qu'elle n'est pas seulement une transformation des idées (les idées, vous savez, on en change si aisément !), mais une vraie transformation ou, plutôt, une vraie création

de la volonté. Or, la volonté, c'est l'expression même du tempérament, c'est-à-dire de ce qu'il est le plus difficile de modifier. De ce point de vue, l'évolution de la jeunesse actuelle m'apparaît comme une sorte de miracle. Miracle doublement heureux, puisqu'il affirme la reconstitution de notre unité morale et qu'il est la preuve que le génie de la France est toujours intact. Du reste, n'en avons-nous pas eu deux preuves récemment? La crise politique de cet été a montré que nous étions las des zizanies, que toute notre jeunesse, que toutes nos jeunesses aspiraient à une magnifique unité nationale. Et, d'autre part, les splendides découvertes de l'aviation ont prouvé que la France était toujours douée au plus haut degré du génie de l'invention. Or, l'esprit d'invention, c'est un peu la caractéristique de son tempérament, c'est ce qui suppose, du reste, le plus de spontanéité, le plus de volonté créatrice. Gomment, dès lors, ne point applaudir à tout ce qui peut accroître encore cette spontanéité? Comment ne pas se réjouir de voir une jeunesse plus hardie, plus audacieuse, plus consciente de ses responsabilités, plus française, en un mot, que les générations précédentes?

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