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LA JEUNESSE ET SES AÎNÉS

Voici quelques jugements d'aînés, de ceux qui apprêtèrent la voie aux nouveaux venus.

M. Marcel Drouin, professeur de philosophie au lycée Henri-IV, est en relations avec de nombreux jeunes gens : il a vu se succéder plusieurs générations d'élèves et a pu noter les différences qui existent entre elles. Aussi fut-il de ceux à qui nous adressâmes, dès l'abord, notre enquête. Voici la lettre qu'il nous fit tenir :

Lorsque nous avons causé, tout au début de votre enquête, je vous ai rappelé que les adolescents ne se confient pas volontiers à leurs maîtres. Ils croient trop facilement n'en être pas compris. Cette illusion, cette apparence de mystère, qui protègent leurs croyances contre des discussions prématurées, sont sans doute les conditions d'un développement libre et sincère.

Pour autant que je puis connaître les jeunes gens qui m'approchent, il me paraît que votre enquête les peint assez ressemblants. Oui, vos remarques sont justes; on peut les accepter toutes, pourvu qu'on n'attribue pas à toutes même importance, même degré de certitude, même généralité. Mieux que le ton de

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vos affirmations, l'ordre que vous avez suivi diminue ce risque d'erreur.

(I) Attention tournée vers le monde extérieur, optimisme et confiance en soi, sens de l'action, indifférence aux subtilités dialectiques comme aux complications sentimentales, voilà les caractères essentiels et communs qui comportent peu d'exceptions. (II) Le réveil du patriotisme est réel et, je crois, durable. Mais il faudrait une suite de crises pour maintenir ce prestige de la guerre, que vous exagérez un peu. Si l'on ne voit pas remonter encore le niveau des candidats à Saint-Cyr, c'est que d'autres activités tentent ce goût de l'héroïsme (III), auquel se mêlent, vous en convenez, de fortes préoccupations utilitaires. C'est un fait aussi, que le réveil d'un catholicisme non embarrassé de doutes critiques (IV) ; mais c'est un fait plus limité, et ce réveil n'assure pas le peuplement des séminaires. (V) Les théories immoralistes sont en baisse ; la pratique et la curiosité des sports laissent moins de place aux rêveries sensuelles. Mais le libertinage a-t-il décru, ou bien prend-il seulement une allure plus simple et plus décidée? Et le besoin d'une discipline intérieure ne le cède-t-il pas, chez le plus grand nombre, à l'exigence d'un ordre extérieur, d'une discipline imposée par contrainte? (VI) Si je ne discute point au sujet du réalisme politique, c'est que vous avez marqué avec une précision délicate jusqu'où s'étend et où s'arrête, l'influence de Y Action française.

Votre affaire était de constater, non de prévoir. Mais n'y a-t-il pas des signes actuels annonçant un changement prochain?

Naguère le sens de l'action semblait lié à des doctrines, à des tendances intuitionnistes et pragmatistes. On me signale, chez les jeunes philosophes, un renouveau d'intellectualisme. N'est-ce pas ce qu'on devait

attendre? C'est avant l'action, pour la préparer, que les pensées se rassemblent en sentiments, en intuitions ; Faction commencée crée plutôt un besoin de pensées nettes, de vérités résistantes. Le rationalisme de demain sera plus souple que celui d'hier et plus ouvert à l'expérience. Mais comment resterait-il sans conséquences dans l'ordre politique et juridique, ainsi que dans l'ordre religieux? Certains poètes catholiques prétendent à la foi du charbonnier ; mais les jeunes philosophes ou savants catholiques ne sentent point qu'aucune réflexion soit un péché, et ne bornent pas d'avance l'effort de leur pensée. La conviction que cet effort ne saurait nuire à la foi produit chez eux, malgré leur volonté d'orthodoxie, un modernisme tout spontané et, par là, d'autant plus puissant.

D'autre part, il est bien vrai que dans nos écoles le souci de justice sociale est effacé par une sorte d'esprit bourgeois. Le progrès du syndicalisme en est une cause indirecte. Puisque les ouvriers mêmes ont pris en main leur propre cause et suffisent à la soutenir, nos jeunes gens n'ont à songer qu'à leur carrière, à leur rôle dans la production. Mais, dans leurs ambitions pratiques, il entre une part d'illusion. On leur a fait croire que notre commerce, que notre industrie réclament d'innombrables chefs. Bientôt, la plupart serviront dans des postes subordonnés et, sans espoir d'en sortir, s'y sentiront à l'étroit. Pour peu que se révèlent en même temps les faiblesses d'un mouvement purement ouvrier, nous verrons nos jeunes bourgeois s'agiter à nouveau pour un meilleur aménagement social.

Ma dernière observation concerne le rapport de l'état actuel au plus récent passé. Tout ce que nos jeunes gens ont de vigoureux et de sain marque à vos yeux une réaction contre la génération précédente. Pour celle-ci, je réclame : Il est injuste de la prendre

seulement à ses débuts (telle que les aînés Pavaient faite) et de s'en tenir aux manifestations publiques de quelques-uns de ses représentants. Il faut la prendre tout entière, la suivre à travers vingt années, montrer comment l'a modifiée son propre effort. Je crois qu'autant et plus qu'une autre, cette génération a peiné pour éclairer la suivante et lui préparer les voies. Quand je songe à la France d'après la guerre, une comparaison me revient toujours. On assure que, dans les périodes de disette ou de privations, les cellules nerveuses échappent longtemps au dépérissement général, comme si, de leur nutrition privilégiée, dépendait le salut de l'organisme entier. Les aliments, le repos, ne ramènent pas tout de suite une santé parfaite ; les nerfs et le cerveau, s'ils souffrent les derniers, restent troublés plus longtemps. Ce n'est pas d'eux, pourtant, que vient le mal ; c'est leur action qui, fût-elle irrégulière et convulsive, stimule les autres fonctions et permet à l'être de se refaire un estomac, un cœur, des muscles vigoureux. Abus de l'introspection, manie du scrupule et du doute, impulsions mal coordonnées, idées obsédantes, phobies, aboulies — ces malaises, d'autres encore, ne les reprochez pas à vos prédécesseurs. Car, pour des psychasthéniques, ils n'ont pas mal travaillé.

M. Albert Bazaillas, professeur de philosophie au lycée Condorcet, nous envoie la lettre suivante. Ce «document» contient maintes réserves, que nous nous faisons un devoir de reproduire : nous ne divergeons, au reste, que sur l'interprétation des faits, dont M. Bazaillas ne nie point la réalité.

J'ai suivi avec l'intérêt qu'elle mérite l'enquête publiée par Y Opinion et je souscris à la plupart de ses résultats. Il est très vrai que « les jeunes gens d'aujourd'hui », envisagés sous certaines conditions de milieu arbitrairement fixées, s'éloignent de la culture abstraite et ne marquent pas un goût bien vif pour le désintéressement de la pure idée. Il est encore trèsvrai que beaucoup d'entre eux se sentent travaillés par le besoin de l'action, soutenus par la foi dans la vie, et qu'ils mettent dans la recherche des réalités concrètes ou des faits « productifs » le même zèle que les « jeunes gens d'autrefois » accordaient à l'analyse négative et aux raffinements d'idéologie. Par ce temps de « pragmatisme », l'aventure n'a pas de quoi nous surprendre. Ceux des jeunes gens que nous avons pu étudier sont plus portés à vivre qu'à penser. Quoi d'étonnant? La réflexion est toujours une fatigue; elle met en péril la spontanéité, qui n'admet pas qu'on délibère ; elle diminue ses chances de succès.

Faut-il se réjouir de cette nouveauté? Ces dispositions confiantes ou même crédules, cet optimisme anticritique, ces préoccupations utilitaires, ce mélange d'impulsion et de calcul ne sont pas sans causer quelque inquiétude. N'est-ce pas un type de jeune homme bien conservateur que vous nous donnez, un type essentiellement « bourgeois »? Je ne vois guère sous quels traits différents vous peindriez le jeune bourgeois « Louis-Philippe ». Ou plutôt je perçois une différence tout à l'avantage de ce dernier : il portait les traces du mal romantique qui avivait la flamme de son imagination. Mais, sans poursuivre ce rapprochement, il paraît bien que la jeunesse d'hier était cérébrale, tandis que celle d'aujourd'hui est manifestement musculaire. L'une s'est perdue par le culte de l'idée ; prenez garde que l'autre ne se laisse gagner par l'idolâtrie de la force. Vous me direz qu'il

y a dans ce goût quelque chose de salubre et de réconfortant. Je vous répondrai que les orages de l'esprit et les inquiétudes de la pensée contribuent à notre noblesse, mieux peut-être que toute exhibition de la puissance matérielle. Alléguerez-vous que le goût de l'héroïsme en résulte? Sans la sublimité morale, l'héroïsme se confond avec un redoublement de la force prise de vertige, se jouant dans l'ivresse de son triomphe. Il n'est que la plus physique des vertus.

M. Bazaillas nous reproche ensuite de n'avoir fait porter notre enquête que sur la jeunesse d'élite, qui n'est pas, selon lui, « suffisamment représentative, » et il nous apporte ces renseignements :

Au lieu de cette jeunesse uniforme, prêts à fraterniser dans le même idéal et les mêmes croyances sociales, vous eussiez trouvé des « groupes » stables de jeunes gens, souvent très différents, quelquefois irréductibles. Les cercles sociaux en nombre illimité, qui se partagent et circonscrivent l'activité collective, se retrouvent au même titre, dans cette collectivité mouvante qui tient l'avenir en réserve. Ces « cercles » ont leur logique propre, c'est-à-dire leur manière générale d'être et surtout de sentir, fidèlement reproduite par les membres qui les composent et qui participent, pourrait-on dire, à leur gravitation. Parfois la tendance initiatrice saute d'un cercle à l'autre ; nous voyons alors ces derniers se rapprocher et s'entre-croiser. Les groupements politiques et religieux de nos jeunes gens actuels nous donnent une idée de cette curieuse interférence. Voilà ce que votre enquête aurait dû saisir.

Enfin, M. Bazaillas se méfie des « déterminations » du genre de celle que nous avons tentée et consi-

dère que de tels « pronostics » sont vains. « L'avenir est le seul maître, et nous ignorons où il nous conduira. »

Un exemple à l'appui pour terminer. La « jeunesse d'autrefois ■ (celle apparemment de 1888 à 1898) que vous représentez idéaliste et désintéressée, dégoûtée de l'action, éprise de spéculation et d'analyse, a renié bien vite ses origines. Il lui a suffi pour cela de vaincre et de réussir. Après une crise mémorable où le souci de la pure justice eut bien sa part, elle s'est transformée, elle et ses « chefs ». Je ne connais guère, dans tous les ordres, d'arrivistes plus féroces et de matérialistes plus convaincus que tous ces idéalistes de la première heure. Hélas ! monsieur, la jeunesse d'aujourd'hui nous réserve sans doute, en sens inverse, une surprise analogue. Son utilitarisme ingénu se convertira peut-être un jour en détachement ; son adoration de la force deviendra le culte de l'idée. Ce jour-là, nous saurons si vous avez dit juste ; mais je gage — la loi des contrastes gouvernant le monde — que vous aurez eu tort. Votre « jeunesse », infidèle à ses promesses, aura conquis au prix d'une heureuse inconséquence toutes les qualités de désintéressement et d'idéalisme que ses devanciers promettaient d'avoir. Vous êtes trop épris de biens spirituels et trop persuadé de leur excellence pour n'être pas alors le premier à vous réjouir de cette tardive acquisition.

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