‹ Les jeunes gensChapitre 1 sur 2 · Les jeunes gens · texte numérisé non relu

Les jeunes gens

Où trouver la doctrine adaptée à Vétat d'âme des jeunes gens qui subissent la loi de notre société si perverse et compliquée ?

La réponse est en ce mot du Sauveur : « Tout écrivain qui connaît V Evangile, tirera de ce trésor V antique et le nouveau. »

Cest pourquoi l'auteur espère que les jeunes gens du siècle qui finit se reconnaîtront en ceux qui rencontrèrent le Sauveur sur sa route mortelle. Ils pourront, dès lors, s'approprier les leçons que ceux-ci reçurent ou les exemples qu'ils donnèrent.

Qu'importe après tout que le /lambeau soit vieux, si sa lumière est toujours jeune? Laval, le 25 décembre i8g6,

Henry BOLO.

^^^â?t^^^^iîSfSg5fi«r

Quelle aimable histoire à faire que celle des jeunes gens à travers les saintes Ecritures !

Car si, dans Tordre naturel, leur printemps semble avoir accaparé tant de séductions et de fleurs. Ton peut bien dire aussi que les faveurs divines ont tour à tour couronné sur leur front tous ces charmes humains. Ils sont vraiment, devant Dieu, la portion privilégiée, les bienaimés fils, les Benjamins de la grande famille. Moins faibles et plus épanouis que les enfants, moins durs et plus généreux que les hommes faits, ils offrent à la grâce divine des âmes mieux

adaptées aux belles et grandes entreprises. Ils sont comme ces terres riches et vierges, qui appellent les nobles semences. Les grandes brises d^en haut, celles qui soutiennent les puissants essors, trouvent à leur âme des ailes plus déployées. La triple loi, ou plutôt la mystérieuse trinité de vertus qui préside à toute sublimité humaine, est comme leur loi naturelle, car nul ne croit à ridéal d'une foi plus sincère, n'a plus invinciblement confiance en Tavenir, et n'est plus amoureux d'aimer.

Un seul mot, si l'on yeut bien réfléchir à tout ce qu'il dit et à tout ce qu'il suppose, exprime la force, la grandeur et la beauté de la jeunesse : la jeunesse est l'âge de la vocation, c'est-à-dire l'âge auquel Dieu ne trouve pas indigne de parler à l'oreille de l'homme, pour lui communiquer ses ■desseins éternels, et l'âge encore auquel l'homme est assez fort pour prendre un élan dont l'impulsion se fera sentir même au-delà de cette vie. L'enfance est trop étourdie, la vieillesse trop méfiante, l'âge mûr trop égoïste et trop lourd, pour être capables de ce mouvement décisif, hardi.

PREDILECTION DE DIEU

et si souvent généreux au-delà de toute mesure, qui s'appelle embrasser une carrière, choisir une voie, opter pour une vie. Qu'il s'agisse de serments d'amour indissolubles ou de vœux éternels, qu'il s'agisse seulement de revêtir un uniforme, ou de dire : « Voici ce que je serai », il est des audaces que l'on n'a qu'à vingt ans.

La jeunesse est aussi l'âge du sacrifice. Elle met dans le sacrifice ce qui en constitue le côté miraculeux et inaccessible aux âmes vulgaires, je veux dire l'insouciance, l'oubli de soi, l'entrain, qui font aller au dépouillement comme à un banquet, à la mort comme à une fête. Un peu de gloire, un peu d'amour en échange, un beau rêve au bout de l'avenue douloureuse, et c'est fait ! Le parti est pris. Nul n'arrêtera le bond de celte belle juvénilité, qui ne connaît pas les lâches atermoiements, qui est aussi prodigue d'ellemême qu'elle est riche par sa nature, et qui est audessus de tous les obstacles parce qu'elle est audessus de l'humanité.

Chose remarquable, les patriarches si vénérables en leur vieillesse, ne nous apparaissent pour-

tant dans toute leur poésie, avec leur plus brillante auréole, qu'à Tépoque de leur adolescence. Cest pendant cette période, et non après, qu^ils ressemblent le plus au Christ, qu'ils le préfigurent vraiment, c'est-à-dire qu'ils rayonnent dans tout leur éclat. Ainsi la vieillesse d'Isaac est injuste, défiante, déparée par le mensonge, peu sympathique en somme, et contrastant péniblement parfois avec ces années de jeunesse qui vont du sacrifice d'Abraham à son mariage avec Rebecca. Jamais plus il n'apparaîtra aussi attravant et admirable que sur la pente de la montagne qu'il gravit, portant, avec tant d'insouciance et de candeur, le bois et le glaive qui serviront à son sacrifice. Il en est de même pour Jacob. Les vieux jours du fils de Rebecca inspirent beaucoup plus de piété que d'admiration, plus d'égards que d'enthousiasme, alors que sa jeunesse avait été si intéressante, si mouvementée, si tendrement aimée, sous les caresses de sa mère, et si fortement aimante dans la maison de son oncle Laban. Joseph ne diffère point, sous ce rapport, de ses pères. Il ne devient un homme grand, puissant.

PREDILECTION DE DIEU I 3

admirable à la cour de Pharaon, qu'au détriment du charme exquis, embrumé d'épreuves, voilé de larmes, qui avait donné tant d'attraits à son adolescence. C'est encore à l'âge, précoce en Orient, où l'on songe à se marier,' que Samson accomplit ses premières et plus brillantes prouesses. Samuel vient de sortir de l'enfance,' la nuit où il répond à Dieu d'une si douce voix : « Parlez Seigneur, votre serviteur vous écoute. » Saùl est en puissance de son père, jeune par conséquent, lorsqu'il apparaît au milieu d'Israël, dominant le peuple de Dieu encore plus par la noblesse de son visage que par sa haute stature. Que dire de la jeunesse de David? Toutes les fleurs que les poètes savent jeter avec tant de grâce sur ce qu'ils veulent faire aimer, ne sauraient rien ajouter à la radieuse vision juvénile qui se dégage des simples récits bibliques, et sur lesquels il est impossible de ne pas arrêter notre regard un instant.

L'Ecriture nous montre d'abord le futur psalmiste dans tout son charme de jeunesse ingénue. 'Jud., XIII, 2. = Reg.^ u, 26.

Il est « petit de taille », et plus petit encore par ses fonctions de « gardeur de brebis », mais il n'en est pas moins « beau d'aspect » et d'une « physionomie gracieuse ». L'onction royale qu'il reçoit de Samuel descend sur une blonde tête d'enfant. L'or de rhuile sainte coule sur l'or de sa chevelure, abondante sans doute, comme le sera un jour celle de son fils Absalom. Sous cette grâce extérieure, une âme non moins sympathique demeure et vibre. En effet, le jour où le roi Saul a besoin, pour se calmer, d'un joueur de harpe, on lui nomme le fils d'Isai comme le plus expert dans l'art de faire passer par les cordes de Pinstrument ces mélodies qui versent sur les cœurs agités la paix et l'enchantement de Textase. Telle est la physionomie de l'idéal jeune homme esquissée par Fauteur sacré.

Il s'agit maintenant de le mettre en mouvement, de le faire entrer en scène, en action. Le tableau est des plus gracieux. Isai envoie son fils se présenter pour la première fois à Saûl. Il charge un de ses ânes de pain, de vin, d'un chevreau et, mettant le licol entre les mains de l'adolescent, il le

laisse aller en ce champêtre équipage. David arrive vers Saûl, s'arrête, debout, dans toute sa charmante ingénuité, à la fois humble et radieux, si beau, si fier sous ses vêtements de pâtre, que Satil en est séduit et le fait, sur le champ, son écuyer.

Telle est la première vision du jeune David que nous offre l'écrivain sacré. La seconde est plus admirable encore : c'est David, vainqueur de Goliath. Ce que la poésie n'aurait su faire, il est vrai que la sculpture et la peinture l'ont tenté maintes fois. La victoire sur Goliath a inspiré vingt chefs-d'œuvre. Mais aucun d'eux n'égale la simple histoire de l'Ecriture, car cette simple histoire est aussi l'expression pure et vraie d'une réalité dont la beauté surpasse toutes les tentatives de l'art.

L'Ecrivain sacré amène d'abord le jeune berger dans le camp d'Israël, apportant quelques frugales provisions à ses frères. A ce moment, Goliath, le bâtard, Tinsolent philistin, l'immonde géant, surgit, vomissant l'outrage sur l'armée d'Israël. Et voici le triomphe de la vaillante et radieuse jeu-

l6 LES JEUNES GENS

nesse. Tandis que tous les vieux guerriers brunis au soleil des batailles, tremblent et se dérobent, c'est la tête blonde qui se redresse, c'est l'adolescent qui proteste, s'indigne, brave le danger et demande à combattre. Comment supporter tant d'affronts ? David combattra l'ignoble adversaire. Il demande qu'on le laisse aller contre Goliath. Un de ses frères aînés, Eliab, qui ne sait pas ce que peut donner d'énergie à un cœur bien né et à de jeunes bras, une noble colère, s'élève contre cette prétention. Il traite David d'orgueilleux, il le renvoie à ses bêtes. N'est-ce pas l'éternelle attitude des lâches qui se disent sages, des impuissants qui se disent prudents, en face de l'élan généreux, de la fière et pimpante témérité des jeunes? Mais la noble ambition de David ne se tient pas pour battue. Elle s'affirme de nouveau, elle s'agite, si bien que le roi est informé, et fait appeler le jeune héros.

Ici la scène devient tout à fait charmante. Devant Saûl, roi, guerrier, presque géant lui-même, David paraît plus petit encore que ne le fait sa taille exiguë et son humble condition. Cependant

PREDILECTION DE DIEU

dès qu'il ouvre la bouche, la singulière énergie de son accent Timpose à Tattention du Roi : « Que nul ne perde courage à cause de Goliath, fait-il, ton serviteur s'en charge. Je combattrai le Philistin. »

Il faut bien que le ton de ces paroles ait porté, carie roi ne sourit point. Il objecte sérieusement rinfériorité physique du Jeune champion ; sa grandeur et sa force d'âme ne faisant plus l'objet du moindre doute : « Jamais tu ne pourras te mesurer avec ce philistin : tu es un enfant, et lui est un homme accoutumé aux armes depuis l'adolescence. » Quelle tranquille assurance dans la réplique du jeune berger : « Quand ton serviteur, -dit-il, paissait les troupeaux de son père, il est arrivé qu'un lion ou un ours ait saisi le bélier du milieu des brebis. Alors, je poursuivais le carnassier, je le frappais et j'arrachais la proie de sa gueule. Parfois, le fauve se retournait contre moi; mais je le prenais par le cou et Tétranglais. Oui, en vérité, moi, ton serviteur, j'ai tué lion et ours.» Et le jeune héros s'échauflfant, s'enflammant comme il est naturel à un âge qui ne saurait

longtemps se contenir, s"écrie : « Il en sera de ce philistin comme de ces bêtes féroces ! J^ vais l Je veux effacer l'opprobre d'Israël ! Qu'est-ce, après tout, que cet incirconcis qui a osé insulter l'armée du Dieu vivant? » Enfin, le futur psalmiste révèle la source de sa force, qui n'est plus de la témérité dès qu'il ajoute : « Le Seigneur qui m'a tiré des griffes du lion et des pattes de l'ours, saura bien me sauver des mains de ce philistin ».

Tant d'ardeur, de force et de foi, ont subjugué Saûl : « Va, dit-il, que le Seigneur soit avec toi.» Et il lui donne une armure complète.

Mais David repousse casque, glaive et cuirasse. On sourirait presque, car tout cet attirail se trouve, à l'essai, beaucoup trop grand pour la taille chétive du pâtre. D'ailleurs la jeunesse a sa confiance, son intrépidité, son ardeur, qui lui valent mieux que des armes. Un cœur d'acier, des bras de fer, suffisent au jeune champion avec son bâton de pasteur, sa fronde, cinq caillous polis du torrent. Sans plus d'équipement, il pousse droit à Goliath. Le géant à la vue de la tête blonde et

PREDILECTION DE DIEU I §

du visage enfantin de son adversaire, en est encore à marquer son dédain, quand la pierre lancée par David l'atteint au milieu du front et lui brise le crâne.

Et si la Jeunesse de David est forte Jusqu^à l'héroïsme, ce n'est point du tout au détriment de ce que cet âge a de plus exquis et de plus tendre. Un fils de Saûl également beau, également généreux, s'éprend de cette noble nature, et Jonathas contracte avec David le pacte d'une amitié * si ingénument racontée par les saints livres que, auprès d'elle, les amitiés de la mythologie et de toute la poésie païenne n'ont plus ni parfum, ni saveur.

David ne sort de l'âge tieuri que pour dépouiller son auréole de grâce, et perdre ce charme d'insouciance et de joie qui l'avait fait si rayonnant jusqu'à celte heure. Les labeurs ingrats, les dures épreuves, l'attendent aux portes de la virilité, et couvrent de cicatrices sa physionomie qui va s'assombrissant chaque jour davantage. Aujourd'hui la douleur, demain le crime, finalement

' 1 Reg., XVIII, 3.

les larmes et les gémissements du repentir... c'est le soleil qui décline... la douce aurore nVst plus, le printemps est fini.

Aussi nul n'a chanté d'une voix plus divine la jeunesse, son prix, sa puissance, ses trésors. Nul ne semble en avoir mieux compris et m.ieux rendu que lui le caractère heureux et le côté divin. Il reviendra, en ses Psaumes, avec une mélancolie persistante sur les souvenirs de sa jeunesse : « J'ai été jeune, chante-t-il, et j'ai vieilli... ' Ma jeunesse a été illuminée de l'espérance en Dieu !...' Chargé d'années je regarde vers le Dieu qui a réjoui ma jeunesse..." C'est ma jeunesse qui a reçu vos leçons, ô Seigneur... ' Je n'en suis sorti que pour entrer dans le labeur... ' pour être l'objet de mille assauts divers... ° Et si j'attends encore de l'avenir le bien qui comblera tous tes désirs, ô mon âme, c'est parce que le Seigneur fera revivre ta jeunesse, comme il renouvelle la jeunesse des aigles ! » '

• Ps. XXXVI, 25. 5 Id^ LXXXVII, 16,

' Id., Lxx, s. « Id., CXXVIIl, I, 2.

' Id., xui, 4. ' Ps. en, 5.

* Id., 17.

PREDILECTION DE DIEU 2 I

Jusqu'à la fin de TAncien Testament, Thistoire de la jeunesse se poursuit, toujours lumineuse, toujours épanouie et souvent héroïque. Cest Tobie « le bon jeune homme » dont Fange Gabriel, qui s'est fait aussi jeune homme pour raccompagner dans son voyage, n'éclipse point la rayonnante et douce physionomie. Cest le jeune Daniel, à « Tàme désirable », superbe dans la défense de la chaste Suzanne, invincible avec ses deux compagnons dans la fournaise. Cest le jeune Macchabée, héros consommé avant même d'être un honime. ' Ce sont les sept martvrs, dont le dernier est un enfant, et qui subissent, sous les yeux de leur mère, le plus affreux supplice, sans reculer, sans défaillir. Tous sont beaux, tous sont forts, tous sont radieux. Ils ont en eux-mêmes, — et tous leurs pareils l'ont comme eux — un principe merveilleux dont ne sauraient se prévaloir ceux pour lesquels le soleil de la vie avance vers le déclin, ils ont « l'élan », suivant un mot profond de l'Ecriture : Exaltatio juvemim, fortitudo eoriitn. '

' I Macc, II, 66. - Prov., xx, 29.

C'est pour cela que Dieu les aime.

En effet, si Ton veut bien se rendre compte de rétat d'âme idéal tel que Dieu le conçoit d'après ce que Jésus nous en a laissé deviner en son Evangile, il n'est point difficile de reconnaître que Tâme de la jeunesse représente la plus parfaite réalisation du désir divin.

Le Sauveur demande aux disciples selon son cœur, de l'ambition surnaturelle, de l'ardeur, de la promptitude, du détachement des biens de ce monde, de l'insouciance envers soi-même en ce qui regarde le repos et le bien-être du corps, delà confiance, de l'intrépidité, une âme, enfin, au caractère chevaleresque et vaillant, qui sache s'élever du mépris de tout ce qui est égoïste et bas, aux aspirations les plus hautes, par un mouvement spontané, généreux et rapide. Il ,'cherche et appelle sous le poids et dans l'obscurité de la chair adamique, les âmes qui ressemblent le plus à ses anges, les âmes qui sont vraiment des souffles et des flammes, qui possèdent ce ressort divin, cet amour de la liberté surnaturelle, grâce

auquel on peut se dégager, comme à grands coups d'aile, des fanges d'ici-bas, pour s'élever jusqu'à la sphère divine du sacrifice et de la vérité.

Les traits de cette physionomie surnaturelle sont épars dans TEvangile, mais ils y sont nettement dessinés, et rien n'est plus facile que de les y retrouver et d'en faire le merveilleux assemblage.

Or, la jeunesse possède, dans sa nature même, tout ce qui peut correspondre à cette conception évangélique des parfaits.

Il faut être jeune, jeune d'âge ou jeune d'âme, pour oser se faire une loi, un programme de cette invitation surhumaine : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». Ceux qui ont constaté la misère lamentable de notre nature, ceux qui ont vu que la vie de l'âme la plus sainte n'est qu'une longue série de faiblesses et de chutes, sont trop tentés de répondre par le cri découragé des Juifs : a Qui de nous pourra atteindre un sommet aussi sublime ?' » Les hommes qui se sont, à la longue, englués dans les biens de ce monde, ceux qui, contrac-

* Deut.. XXX. 12.

tés par les terreurs séniles, se cramponnent désespérément à la vie, ceux auxquels les années pèsent et que les habitudes charnelles alourdissent, ceux que Torgueil de la science a rendus sceptiques, ceux que les ivresses de la fortune ou les satisfactions de la vie ont hébéiés, quelle aptitude ontils aux tendances austères, quelle disposition aux envolées sublimes, quelle facilité aux héroïques promptitudes qui constituent la substance même de Pesprit évangélique et de la perfection surnaturelle?

Mais ce que les âmes fatiguées par la vie, démoralisées par les lâches accoutumances, n'ont plus, la jeunesse le porte en son sein généreux. Elle en trépigne, elle en bouillonne. L'Evangile s'écrie : « Levez la tête ! ' « Il est naturel à la jeunesse de lever la tête, Jésus dit : Le royaume des cieux est aux violents ;' il lui est doux d'être violente. Le grand commandement est : Tu aimeras ! ' Elle a la passion d'aimer. Le Maître appelle : « Venez, suivez-moi ! ' » Nul ne suit avec plus d'ardeur

' Luc., XXI, 28, ''' Marc, xii, 30.

^ Matt., XI, 12. * Malt., xix, 21.

PREDILECTION DE DIEU 2D

qu'elle, le Maître qui a su la subjuguer. Le Dieu des armées veut des soldats impavides et crie : « Avez confiance, j"ai vaincu ! ' « Nul n'est, plus qu'elle, confiant dans la bataille, enivré par la victoire. Le Crucifié fait entendre cette redoutable parole : « Celui qui aime un autre que moi plus que moi, n'est pas digne de moi '. » Nul n'a un cœur plus prompt à se détacher, pour se donner plus intégralement à son amour, que cet âge auquel l'homme, sous la seule impulsion de la nature, oublie s''il le faut sa mère, pour mettre son cœur en des mains étrangères.

Cette merveilleuse adaptation du cœur des jeunes gens aux plus hautes sublimités de la loi évangélique, nous expliquerait pourquoi la grâce de Dieu exige davantage d'eux. Nous trouvons même là le secret de la plus mystérieuse histoire de jeune homme, que renferme le livre des Evangiles.

Séduit par le charme souverain de Jésus, « un jeune homme vint à lui et lui dit : Bon Maître, que puis-je faire pour gagner la vie éternelle ?

* Joan., XVI, }}. ' Matt., x, 37.

a Jésus lui répondit : Pourquoi minterroges-tu sur ce qui est bon? Dieu seul est bon. Mais si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements.

« Lesquels ? demanda-t-il. — Jésus répondit : Tu ne tueras point. Tu ne commettras point d'adultère. Tu ne déroberas point. Tu ne rendras point de faux témoignage.

« Honore ton père et ta mère, et aime ton prochain comme toi-même.

« Le jeune homme lui dit : j'ai observé tout cela depuis ma jeunesse ; que me manque-t-il encore?

« Jésus lui dit : si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres, pour avoir un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi.

« Lorsque le jeune homme eut entendu cette parole, il s'en alla triste ; car il avait de grands biens.

a Alors Jésus dit à ses disciples : En vérité, je vous dis qu'un riche entrera difficilement dans le rovaume des cieux

PREDILECTION DE DIEU

« ... Or, ces choses entendues, ses disciples s'étonnaient grandement, et disaient : Qui donc pourra être sauvé ?

« Mais Jésus leur dit en les regardant : Aux hommes cela est impossible, mais à Dieu tout est possible. » '

Le récit se complète de quelques détails donnés par les autres Evangélistes.

Saint Marc fait « accourir » le jeune homme vers Jésus, et nous le montre « fléchissant le genou » pour lui adresser la parole. ' Puis, au moment de lui dire « Viens et suis-moi », le Maître lève les yeux sur le jeune homme : « Jésus Payant regardé, Taima. ' » Enfin, quand le Sauveur tire la morale de Tincident, et dit à ses apôtres qui ont tout quitté pour lui, « qu'il est difficile à ceux qui ne renoncent pas à leurs richesses d'entrer dans le royaume des cieux «, il les interpelle de la façon la plus tendre. Il les appelle : « Mes enfants bien-aimés. » *

Tout ce qui peut se passer de généreux et de

' Matt., XIX, 16-20, ' Marc, ibid., x, 21,

' Marc, X, 17. * Marc, ibid, 24.

doux entre la jeunesse et le Dieu de TEvangile, se trouve en cette admirable scène, jusqu'au moment où le malheureux adolescent perd, dans un mouvement de défaillance, le bénéfice de la plus haute vocation.

Voilà certes un bon et ardent jeune homme. II nous apparaît honnête, ayant, dès son enfance, observé scrupuleusement tous les préceptes de la loi naturelle. Et comme il vibre au contact du sublime ! Il a l'instinct exquis du divin, il devine la bonté. On le voit à Tempressement avec lequel il accourt, à son genou qui fléchit, à la douce épithète dont il accompagne le nom du Maître. Il possède aussi le sens sacré de Pidéal, il est ouvert aux plus nobles ambitions : ce qu'il demande en est le signe manifeste.

Il fait plus qu'ambitionner le royaume mystérieux annoncé par le Messie. Son ambition est une noble et belle ambition, parce qu'elle est généreuse, et lui inspire pour un instant l'oubli de soi-même. En effet, il accepte le labeur d'avance. Il dit: Que ferais-je? A quel prix obtiendrai-je cette vie éternelle ?

PREDILECTION DE DIEU

Il est sage aussi, dans cstte forme particulière de la sagesse qui convient aux jeunes, c'est-à-dire à ceux qui n'avant pas. en eux-mêmes, assez de lumière et d'expérience, ne veulent rien perdre de la profondeur des horizons qui s'ouvrent devant eux, demandent à des regards plus puissants de les explorer pour eux, de leur découvrir un but plus lointain et des chemins meilleurs. Du premier coup, il a deviné le vrai Maître, le plus grand, et le plus lumineux. L'exemple à suivre est laissé aux Jeunes de l'avenir, sur les caractères que doit avoir le conseiller pour être digne d'être choisi : venir de Dieu, être saint, être désintéressé, être sage, ressembler le plus possible au Maître des maîtres, à celui qu'a interrogé le jeune homme: « Bon Maître, que ferais-je? »

Cette âme juvénile qui s'offre avec tant de générosité et en même temps de sagesse, éveille la sympathie divine du bon Pasteur dont le propre est aussi « de donner son âme ». Jésus, comme il le fait toujours avec les âmes vives, jeunes et tendres, communique en effet son âme au jeune homme. Il est même admirable dans la forme

3o LES JEUNES GENS

spéciale qu'il donne à cette communication ; il choisit la plus solennelle et la plus suggestive en même temps. Car il a vingt manières différentes de faire passer la vibration divine dans Pâme humaine. Tantôt c'est un geste invisible et mystérieux qui émeut, tantôt c'est une parole, un accent qui fait tomber à genoux, tantôt c'est une vision interne qui ravit, tantôt encore c'est l'effusion de grâce qui enivre, ou je ne sais quel surnaturel contact qui fait tressaillir. Avec le jeune homme de l'Evangile, Jésus employa le mode le plus délicat et le plus puissant de communiquer son âme : il la fit passer dans son regard. Intuitus eum.

Car le regard, dans l'être humain, c'est le passage de l'âme.

C'est par les yeux que l'âme coule en lumière fluide ou jaillit en rayons éclatants. C'est par eux que passe et repasse l'amour reçu et donné. Ils sont comme les deux soupiraux par lesquels communique, avec la vie extérieure, la céleste prisonnière enfermée dans la cave malsaine de notre chair. Eux qui sembleraient créés exclusivement

pour voir, ils sont les plus merveilleux entremetteurs de toutes les choses exquises et invisibles de la pensée, du sentiment ; les plus délicats conducteurs de tout le magnétisme dont les cœurs sont les pôles. Les yeux parlent plus éloquemment que les lèvres : ils implorent, ils affirment, ils se courroucent, ils remercient. La bouche peut mentir, Toeil, pour celui qui sait y lire, est trop limpide ; il ne saurait tromper. Ce petit organe tout en transparence et en couleur, est comme l'océan, il en prend toutes les nuances et au-delà. A première vue, rien ne paraît plus uni et plus simple. A l'examen, rien n'est plus mobile, plus varié, ne change plus facilement d'expression et d'aspect : le calme, la tempête, les sourires, les menaces, le trouble, la sécurité, la tendresse, s\- peignent ou s'y reflètent, avec une netteté qui ne permet qu'aux inexpérimentés et aux étourdis de s'y méprendre. Les menteurs le savent bien, eux qui ont horreur de laisser plonger dans leurs yeux, et les détournent, troublés et fuyants. Aussi la langue courante, celle qui se modèle le plus parfaitement sur la réalité, ex-

prime-t-elle, sous toutes ses formes, cette vérité que nulle part Pâme et les sentiments n'apparaissent mieux que dans la trançlucidité du regard. On regarde « entre les deux yeux, dans le blanc des yeux », celui que Ton veut pénétrer tout à fait. Celui dont Pâme est sans trouble « regarde en face « c''est-à-dire ne les baisse ni ne les détourne. Par contre, la timidité, la modestie, qui craignent de se montrer, de paraître, tirent le petit voile des paupières sur la seule fenêtre par où puissent pénétrer, dans Tintérieur, les admirations ou les curiosités indiscrètes.

La douleur est moins dans Tàme (toujours selon le langage usuel), que dans les larmes qui coulent des yeux. Naître, c'est « ouvrir les yeux », mourir « c'est les fermer ». L'Evangile lui-même dit : Toeil bon, l'œil mauvais, pour le cœur, pour la pensée. Bien plus, si l'œil est mauvais, dit le Maître, tout l'homme le sera. Le regard est le plus éloquent des traits d'amour : il déclare, il presse, il trouble, il incendie. Tout démontre que l'œil est l'interprète le plus parfait et le plus immédiat de l'âme ; il en traduit exactement et

PREDILECTION DE DIEU 33

avec intensité toutes les impressions, parce qu'il les traduit directement; mieux que cela, il ne les traduit pas, il les découvre. Il semble ainsi que le regard a été moins donné à Thomme pour voir que pour laisser voir en lui. Cette mystérieuse lucarne ouvre encore plus sur le dedans que sur le dehors.

Et c'est à cause de cette loi universelle et profonde de notre psychologie, que Jésus découvre ses yeux adorables, et, à travers ses yeux, son cœur, à ceux qu'il veut séduire, conquérir. Sa beauté n'est qu'un reflet déjà lointain de sa gloire ; sa parole n'est qu'un écho limité des harmonies de son âme; son regard est le miroir de ce qu'il est en lui-même. Aussi, devant les profanes, les indifférents, les foules banales et vulgairement curieuses, il laisse voir son visage, toucher ses mains, ses pieds, ses vêtements ; il laisse entendre sa parole, mais il tient ses paupières baissées, comme on tient dans les temples grands ouverts les tabernacles fermés et les ciboires clos. Son regard est comme un sacrement dans le-

quel les âmes humaines rencontrent sa divinité, et par où ruissellent, en flots de lumière, la grâce et le salut. Toutes les fois qu'il daigne lever les yeux et regarder, c'est un événement pour PEvangile qui le constate, comme si, pour un instant, la main invisible des anges levait le rideau qui cache le ciel à l'humanité. Et. les circonstances où le voile divin se lève sont rares, bien déterminées, et marquent, toutes, la divine portée de ce regard. Il n^est pas inutile de les noter rapidement, pour mieux comprendre le sens et Timportance de cet admirable mystère des regards du Sauveur.

Jésus regarde Pierre deux fois. La première fois, quand il Tappelle à la plus solennelle des fonctions qu'un Dieu ait jamais pu confier à un homme'; la seconde fois, quandTapôtre vient de renier et qu'il s'agit d'accomplir, à son égard, l'acte le plus inénarrable que renferme l'histoire pourtant si émouvante de sa miséricorde. ' Avec le premier de ses regards il le sacre pontife sou-

)oan., I, 42. ' Luc.j xxii, 61.

verain, par le second il ouvre dans le cœur du renégat Tintarissable source du repentir.

Un autre jour, il regarde' ceux qui font Taumône : consacrant ainsi ce sentiment doux et divin que le ciel met dans Tâme de ceux qui ont pitié de leurs frères malheureux. Et parmi eux ce regard distingue surtout la veuve, qui donne son pauvre denier, et bénit en elle d'une façon plus spéciale ceux qui partagent encore « leur pain réduit et leurs maigres ressources » ' avec de plus misérables qu'eux.

Il regarde encore ses disciples, au moment où il va proclamer les béatitudes, et livrer, dans son discours sur la montagne, le code le plus sublime, le plus consolant de sainteté et de résignation, le legs le plus précieux de tout son héritage, après l'Eucharistie. '

Et pour FEucharistie, avant d'instituer le chefd'œuvre d'amour, soit quand il en marque pour ainsi dire le projet, Pesquisse, lors de la multiplication des pains, ' soit quand il l'institue réelle-

• Luc , XXI, i; Marc. xii,4i, ' Luc, vi, 20.

' Is., XXX, 20. ' Joan.,vi. pjMarc, vi, 4!.

ment le soir du Jeudi-Saint, dans la solennité des adieux, « il regarde » d"'abord les invités auxquels il va faire plus d'honneur qu'aux anges ' , « il lève ensuite les yeux » vers son Père auquel il va ravir, pour le donner à la terre, son plus précieux trésor.

Une seule fois, dans un de ces terribles mouvements de colère qui passent comme des coups de foudre à travers la sérénité de TEvangile, « il regarda » ses ennemis : il est à noter que jamais ses paroles ne furent plus violentes, ses menaces plus effrayantes que ce jour-là ! ' Peut-être aussi, le jour de son arrestation, quand les sbires tombèrent la face contre terre, furent-ils encore terrassés par le feu de ce regard, aussi terrifiant dans rindignation qu'il était enivrant et suave dans Tamour.

En dehors de ces circonstances, sauf le regard dans lequel il enveloppe le jeune homme et sur lequel nous reviendrons bientôt, ses yeux ne se fixèrent pour ainsi dire jamais sur les mortels.

' Matt., XIV. 19. ^ Luc, XX. 17.

' Luc, IX, 10.

PREDILECTION DE DIEU ^t

Dans toutes les autres conjonctures, en effet, où TEvangile a noté le divin regard, il nous apparaît levé vers le Père Céleste. Et encore s'agit-il toujours de circonstances mémorables et où déborde la tendresse de son cœur. Telle est la résurrection de Lazare, telles les paroles enivrées que le Sauveur prononça vers la fin de b Cène. Ces deux fois : « Il lève les yeux en haut «, ici avant de prier,' là avant de partir pour le sacrifice final. '

Et il n'y a pas à douter de la portée et de la signification de ces regards : non seulement ils ne rayonnent qu'aux instants les plus solennels ou les plus doux, mais il est visible que, pour les évangélistes, ils sont eux-mêmes des événements considérables. Certains faits qui nous semblent de première importance, ne sont relatés que par Tun d'entre eux seulement. Le plus grand nombre, au contraire, de ces regards qui fixent, bénissent, troublent, renversent, convertissent, sont consignés avec soin par plusieurs évangélistes à

' Joan,, XI, 41. î Joan., xvii, i.

la fois. Ils semblent constituer, à eux seuls, des manifestations du Dieu caché, aussi considérables que ses plus importants discours, que ses actions les plus mémorables, • ■

Cest ce regard si précieux et si redoutable, si rare dans Tensemble de TEvahgile, que nous trouvons signalé non pas une fois, mais à deux reprises, au cours de Thistoire du jeune homme qui nous occupe en ce moment :

« Jésus rayant regardé, l'aima, et lui dit : Viens,

suis-moi »

Puis quand les Apôtres, effrayés du dénouement de cette petite scène, s'écrient : a Et qui donc pourra se sauver?

« Jésus les regardant leur dit: Ce qui est impossible aux hommes n'est pas impossible à

Dieu »

Comment ne pas deviner le profond et doux mystère que révèlent ces deux regards ?

Ils marquent d'abord toute l'importance que le Maître attache à conquérir la jeunesse. Ils indiquent ensuite de quel retour il est prêt à payer

PRÉDILECTION DE DIEU Sq

le don qu'elle fera d'elle-même,, si elle répond à son appel. Et s'il est vrai que toute l'âme peut passer dans un regard et que, d'autre part, Jésus connaît à la fois la portée et le prestige des veux qui se fixent dans les yeux, s"il relève seulement ses paupières pour dire que Tordre suprême donné ou la promesse solennellement faite comporte le don de son Cœur, apporte aux forces humaines Tappoint de son amour et la collaboration de sa divinité qui s'offrent en cet éclair muet, il devient impossible et douloureux de se dérober, de refuser ce qu^il demande.

a Jeune homme, semble-t-il dire, à quiconque est représenté dans l'adolescent de TEvangile, je te connais par ce qu'il y a en toi de plus beau et de plus généreux, Je te connais par ton âme. Ce que ni l'intérêt, ni le caprice, ni l'ambition ne sauraient tirer de toi, l'honneur, les nobles sentiments de fidélité et d'amour sauront bien Tobtenir. Lis dans mes yeux et vois mon cœur. Le cœur doux et humble, le cœur sublime et fort. Le cœur ami, fraternel, qui n'impose pas des charges disproportionnées, dont le joug est doux et le

fardeau léger. Le Dieu pour lequel on laisse son père, sa mère, ses amours et ses biens avec joie, non parce quHl ne tient qu'à sa puissance de rendre le centuple, mais parce qu'il est lui-même la récompense magnifique de ceux qui se sont donnés à lui. Mon fils, donne moi ton cœur ! Tu recevras mon amour en échange. Sois à moi, pour acheter l'ineffable droit de dire : Mon bienaimé est à moi, je suis à lui ! Est-ce que l'homme ne donne pas tout ce qu'il possède et tout ce qu^il est, pour son amour, et, quand il l'a donné ne se considère-t-il pas comme n'avant rien donné, puisque en retour je suis à lui ! Est-ce que j'ai mesuré les distances à franchir, les sacrifices à faire, les outrages à subir, les travaux à supporter, les larmes à répandre, le sang à verser pour arriver jusqu'à toi? Et alors, jeunesse, toi qui es Tardeur, la générosité chevaleresque, toi si prodigue de tes sentiments et de tes biens aussitôt que ton cœur est épris, si tu ne me comprends pas, si tu n^es pas la première à tomber dans mes bras, à vivre de moi et à mourir pour moi, qui, alors, sera

PREDILECTION DE DIEU 41

capable de comprendre mes dévouements et de répondre à mon amour ! »

L'homme est libre de choisir le bien ou le mal. Il faut que Toption de quelques-uns pour le mal démontre la liberté de ceux qui se déterminent pour le bien. Cest pourquoi des scandales arrivent. C'est pourquoi le jeune homme de TEvangile n'obéit point à la voix et au regard du Maître qui lui demandaient le sacrifice héroïque : « Va, vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres». Mais la fin si douloureuse de l'épisode montra bien que, malgré la lâcheté de l'adolescent et le chagrin du Sauveur, Tàme de la jeunesse avait deviné Tàme de THomme-Dieu qui l'avait si bien comprise elle-même. Le jeune homme s'en alla tout triste, avec cette blessure que fait au cœur le remords et le mépris de soi-même. 11 sentit qu'il avait non seulement failli à l'amour. mais encore menti à sa propre nature. Un déchirement était en lui, partagé qu'il était désormais entre la beauté qui l'avait ravi un instant, et les biens grossiers auxquels il était demeuré comme

rivé. Et, de son côté, Jésus perdant une âme jeune, éprouvait Tamertume du vainqueur auquel manquera une partie des dépouilles opimes. Ses paroles mélancoliques sur les richesses qui gardaient ainsi leur proie, marquent bien la grandeur de la ruine qui venait de se produire dans Tinfidélité du jeune homme. En vérité, cette fascination exercée par les biens terrestres sur une des âmes qui paraissent en être le plus affranchies, en prouve au-dessus de tout Tétrange puissance. La trahison de Judas devait seule montrer, sous un aspect plus hideux et plus redoutable, la maudite rovauté de l'or. En attendant, la noblesse des jeunes, avec les espérances qu'ils font concevoir, et cette générosité à laquelle on peut tout demander, était placée on ne peut plus haut par le Sauveur, puisque, pour marquer la tyrannie suprême de l'argent, TEvangile nous montre comme son œuvre ces deux chutes également invraisemblables, et place au même rang ces deux victimes également incompréhensibles : le jeune homme qui recule, et Tapôtre qui vend son Maître !

PREDILECTION DE DIEU 4:)

Malgré l'échec subi par la grâce en cette circonstance, il restera établi que, dans TEvangile, rappel par excellence, celui qui s'adresse à la générosité du cœur humain et lui demande, en échange d'un regard, le sacrifice absolu de soimême, a été adressé, comme au plus suceptible de le comprendre, et donc comme au plus digne, à un jeune homme. Et si le jeune homme n'est pas nommé dans TEvangile, si Pindividualité du personnage y est effacée, c'est peut-être parce que le nom d'un lâche ne mérite pas d'être conservé, mais c'est surtout parce que l'intention du Sauveur était d'honorer toute la jeunesse, en lui proposant avec tant de simplicité, comme une chose naturelle, tout un programme d'héroïsme. Le Maître fit ce jour-là un acte de foi en la jeunesse. Il déclara, non sans solennité, qu'il fallait être jeune d'âge ou de cœur, pour accepter d'échanger toutes ses ambitions terrestres et tous ses instincs charnels, contre un regard du Sauveur, contre une parole de tendresse, contre la promesse d'une récompense invisible. C'est-à-dire qu'il fut bien prouvé, à partir de ce jour, que s'il

n^en est pas toujours ainsi dans la réalité, à cause de la liberté humaine, du moins dans la pensée et Testimation du Sauveur, jeunesse est synonyme de sublimité dans la noblesse des sentiments, de générosité suprême dans le sacrifice.

Car, en vérité, ce regard du Maître divin, quand il atteint les âmes, est à leur grandeur ce que la pierre de touche est à l'or pur. Suivant le degré d'élévation morale dont elles slionorent, elles y répondent plus ou moins. Tandis que les gens au cœur vil, n'en sont pas plus touchés que des mulets ou des bœufs, ceux, au contraire, qui vivent d'idéal et de générosité en sont émus, et dans la mesure de leur supériorité. La tristesse et le trouble du jeune homme de PEvangile montrent bien que tout lâche qu'il était, il avait encore assez de noblesse native pour sentir qu'il faisait faillite aux instincts chevaleresques de son âge. Mais, par la suite, les plus grandes âmes devaient recueillir jalousement et avec ardeur 1a grâce qu'il avait ainsi laissé tomber. On n'en finirait pas si l'on voulait seulement énumérer tous ceux que ces vingt lignes de l'Evangile — faible écho, lointain

PREDILECTION DE DIEU 4D

reflet — ont jeté à cœur perdu dans l'héroïsme ou poussé vers la plus haate sainteté. C'est Antoine qui, pour avoir simplement entendu ce récit à la Messe, « laissa tout et suivit le Christ « dans un dépouillement absolu. C'est saint Prosper, plus tard évéque, qui fut saisi de même, et saint François d'Assise aussi, et Saint Bernard, et tous les saints solitaires et tous les moines qui s'en vont, fascinés par le regard divin, emportant au fond de la solitude leur ivresse d'amour et d'espérance.

La fin de Thistoire découvre également ce que le Sauveur attend des jeunes, et montre que s'il espère quelque générosité, c'est de leur cœur. L^échec infligé à sa grâce par une âme sur laquelle il comptait le plus, le contrista profondément. Assurément le refus de quelque sordide vieillard cramponné à ses richesses, l'eût moins affligé. Il eût proféré quelque anathème ; il lui eût crié : « Malheur aux riches ' ! » Il Peut qualifié avec sévérité, évoquant à ses yeux l'image de la mort

* Luc, VI, 24.

et du châtiment'. Ici le sentiment était tout autre. Il s'agissait d'une àme de jeune, d'une âme chaude, inspirée et vaillante ; d'un cœur chevaleresque et prompt ; d'un de ces êtres auxquels on peut tout demander, parce qu'ils croient à l'idéal, parce qu'ils vont à tout ce qu'ils croient. C'est pourquoi l'impression fut ptus profonde qu'une impression de colère. Une mélancolie s'empara du Sauveur. Il exhala ce soupir : « En vérité qu'il est difficile à un riche de pénétrer dans le royaume des cieux! » Et tandis que les apôtres consternés entraient dans sa pensée, en disant : « Qui donc se sauvera? », Jésus les regarda eux aussi. Si belle et si vigoureuse que soit la jeunesse, il est quelque chose de plus rayonnant et de plus fort encore, c'est cette autre jeunesse surnaturelle et indéfectible qui s'appelle la grâce, a car, dit-il, ce qui est imposible à l'homme n'est pas impossible à Dieu. » Ainsi, malgré sa défection présente, il était désormais certain que là où la jeunesse refuse son cœur, aucun homme ne saurait le donner, là où la jeunesse manque

' Luc, XI!, 20.

PREDILECTION DE DIEU

aux sacrifices à accomplir, il n'y a plus d'autre ressource que cette infinie et mystérieuse ressource qui est la substance divine elle-même.

Combien d'ailleurs cette dernière parole, toujours enveloppée dans la divine féerie du regard rédempteur, est faite pour encourager les jeunes capables de comprendre ! Il est en effet des devoirs que les plus généreux sont tentés de trouver impossibles à remplir. Certains sacrifices de cœur leur paraissent au-dessus de leurs forces. Aux heures où le courage leur semble défaillir et céder sous Tafflux passionnel, ils répéteraient volontiers, quoique à propos d'un autre objet, la question découragée des apôtres : « Qui se sauvera ? »

Qu'ils ouvrent les yeux de leur âme. Jésus les « regarde » eux aussi, moins du regard qui promet que du regard qui verse le courage et donne la récompense. Il les regarde comme il regarde ses apôtres, c'est-à-dire comme on regarde ses amis, ceux dont on possède le cœur et dont on est, en même temps, le bien, le trésor. Cette parole qui avait accompagné son regard : « Ce qui est impos-

sible à l'homme est possible à Dieu y>, il ne Tavait pas dite pour ceux qui étaient déjà dans la voie du salut. Il Va. dite pour nous, qui ne devions pas voir le regard, mais à qui l'Evangile a conservé la parole, afin que n'ayant pas vu, nous connussions cependant qu'il nous aime, nous bénit, nous soutient et nous récompen-sera quand nous aurons entrepris, pour Lui, quelque œuvre qui peut nous paraître au-dessus de nos forces, mais qui du moins n'est pas au-dessus de notre amour.

OLJELQUES INCONNUS

Il ne faudrait pas croire, à cause de la retraite lamentable du jeune homme qui vient de nous occuper, que tout soit perdu pour une heure de découragement, et que la grâce du Sauveur abandonne ceux qu^elIe a recherchés avec tant de force.

L'histoire de trois jeunes gens également anonymes, va nous prouver, dans PEvangile, que Dieu ne désespère jamais de cet âge bouillant, prompt aux retours courageux, facilement entraîné par la passion ou victime de Tinconstance, et néanmoins toujours prêt aux générosités du repentir.

Il existe même dans les trois épisodes que nous allons relater une gradation savante et parfaitement adaptée aux différeu'îs degrés d'erreur ou d'égarement dans lesquels peut tomber la jeunesse. Ici, c'est un jeune homme qui hésite à se donner tout entier, auquel le Maître fait entendre une grave leçon ; là, un autre qui refuse d^abord, consent ensuite, et n'en est pas moins loué avec une indulgence toute divine; ailleurs, enfin, c'est un mort qu'un mot du Sauveur ressuscite, qu'un attouchement divin arrache au mal contre lequel les hommes ne connaissent pas de remède.

Voici dans leur texte rapide, animé, émouvant, les trois récits évangéliques.

« Jésus dit à un autre : Suis-moi ! Celui-ci répondit : Seigneur, permettez-moi d'aller d'abord ensevelir mon père.

« Et Jésus lui dit : Laisse les morts ensevelir leurs morts; pour toi, va, et annonce le rovaume de Dieu....

« Quiconque, ayant mis la main à la charrue.

regarde en arriére, n'est pas propre au royaume de Dieu.'»

a Un homme avait deux fils. S'approchant du premier, il lui dit : Mon fils, va-t-en aujourd'hui travailler à ma vigne.

« Celui-ci répondit : Je ne veux pas. Mais après, touché de repentir, il y alla.

« S'approchant ensuite de Pautre, le père dit de même. Et celui-ci répondit : J'y vais. Seigneur. Et il nV alla point.

« Lequel des deux a fait la volonté du père ? '

(c Jésus s'en alla dans une ville appelée Naïm. Ses disciples raccompagnaient ainsi qu'une foule nombreuse.

<i Or, comme il approchait des portes de la ville, voilà qu'on emportait un mort, fils unique de sa mère. Et celle-ci était veuve, et beaucoup de personnes de la ville l'accompagnaient.

« Lorsque le Seigneur l'eut vue, il fut ému

• Luc, IX, 59-63. ' Matt., XXI, 28-31.

de compassion pour elle et lui dit : ne pleurez point.

« Alors il s'approcha, toucha le cercueil — ceux qui le portaient s^arrêtèrent, —et il dit : Jeune homme, je te le commande, lève-toi.

« Et celui qui était mort se mit sur son séant, et commença à parler ; et Jésus le rendit à sa mère.

Le premier de ces récits montre que Dieu n'aime pas les atermoiements, les calculs et les regards en arrière chez les jeunes, quand il les appelle à quelque chose de grand.

Pourquoi la fougueuse jeunesse ne deviendraitelle circonspecte, au sens terrestre du mot, que lorsqu'il s'agit des biens supérieurs, de ceux qui sont les plus passionnants ? On ne saurait admettre que l'être qui s'excuse de s'être jeté avec ardeur dans le mal, à cause des bouillonnements de l'âge, devienne calculateur et réfléchi seulement lorsqu'il s\igit d'avancer dans la voie du progrès.

La marche en avant, le regard tendu vers l'avenir, la poitrine avide d'air nouveau, telle est la loi toute glorieuse que le Dieu de TEvangile, non moins que la nature, impose à la jeunesse. De même que la louange à outrance du temps passé convient aux vieux, les envolées vers Pavenir sont le partage naturel des jeunes. Et si, dans Tordre naturel, je ne sais quel attachement vieillot aux choses décrépites et fanées semble en contradiction avec leurs plus invincibles tendances, c'est à eux aussi qu'il appartient, dans Tordre moral, d''aspirer le plus vigoureusement vers tout ce qui est capable de rénover leur âme et d'élever leur cœur.

Jésus met en opposition ce qu'il appelle le monde des morts et ce qu'il nomme le royaume de Dieu. A la lettre, il s'agit ici de l'apostolat qui doit renoncer totalement au premier et se consacrer exclusivement au second. Dans un sens plus adapté aux vocations ordinaires, on peut entendre par « le royaume de Dieu » tout cet ensemble d'heureuses tendances, de nobles aspirations, dont Jésus pouvait dire ailleurs : « Le rovaume de

Dieu est au dedans de vous. » Le monde des « morts » serait alors ce chaos passionnel, cet enfer de concupiscences, qui est aussi dans le cœur de tous les fils dWdam, et qui constitue ce que saint Paul nomme d^un mot si expressif : « le vieil homme. »

Alors, la parole du Sauveur : « Quiconque ayant mis la main à la charrue, regarde en arrière, n^est pas propre au royaume de Dieu », renferme un sens profond, et jette une vive lumière sur un des principes les plus essentiels de la vie morale, chez les jeunes gens.

Ce principe, en harmonie parfaite avec leur naturel volontaire et absolu, peut se formuler ainsi : En fait de vie chrétienne, pour un jeune homme, il n'y a pas de demi-mesure. Comme l'exprime très bien une expression populaire, c'est a tout ou rien ».

Tout ou rien, en matière de foi, de mœurs, et de piété.

Si leur foi n'est pas profonde, absolue, ils n'auront pas la foi. Si elle n'est pas vive et passionnée, ils ne la conserveront pas. Si elle

QUELQUES INXONNUS 5/

n'est pas vigoureusement nourrie du côté de Tintelligence et du côté de la volonté, elle ne résistera pas aux assauts combinés du dehors et du dedans.

Les théologiens et les philosophes blanchis dans les longues spéculations, désillusionnés par Texpérience sur la valeur et la puissance de la simple raison, assagis par de pénibles labeurs et souvent par des erreurs plus ou moins douloureuses, ont une tendance bienveillante et facile aux acquiescements surnaturels. C'est comme une pente qui les porte doucement vers la vénérable autorité de l'Evangile. Ils savent ce qu'il en coûte à Fintelligence humaine pour étayer de raisons souvent boiteuses quelques incertaines vérités, et ils ont constaté que nul génie créé n'a jamais suffi à échafauder un système de doctrine, de morale ou de législation, qui pût se défendre par lui-même et de tous les côtés, contre des objections d'enfant. La raison juvénile est, au contraire, téméraire comme tout ce qui est inexpérimenté, aventureuse comme tout ce qui est exubérant, fantaisiste comme tout ce qui n'est pas

accoutumé au joug, traversée en tous sens par les rayons d'or de Pillusion comme tout ce qu^une ardente imagination éclaire, agité comme tout ce qui est exposé aux tempêtes et aux inconstances des sens. Ce n'est donc point par ellemême que cette raison, encore toute en folles herbes, peut espérer quelque fixité, quelque consistance, et encore moins cette solidité de roc, qui est le caractère fondamental de la foi. Il y faut même plus que le parti-pris de croire. Il est nécessaire d'avoir la volonté bien arrêtée de ne pas juger encore, d'attendre, pour critiquer, l'âge où Tesprit plus rassis peut tenir d''une main assurée et ferme les balances dans lesquelles on pèse les arguments, Tâge où le regard de l'âme débarrassé des prismes et des jolies buées roses dont le printemps de la vieTentoure et l'embrume, voit enfin dans une lumière pure des objets nettement dessinés, l'âge où Fexpérience a donné l'art de reconnaître à première vue et de discerner le vrai du faux, le clinquant et 1: doublé du solide et du massif. Jusque-là, il faut fuir comme une peste dangereuse Torgueil de l'examen personnel, et

Tennui mortel des spéculations théologiques. Marcher avec de laborieux raisonnements quand on est à cet âge qui croit tout, qui espère tout, qui a des ailes pour voler vers tous les soleils^ se condamner à la lenteur pédestre et lourde de Texamen, c'est mener ses vingt ans au combat sur des béquilles d'invalides.

Ainsi pour les mœurs. Un jeune homme ne saurait être loyal, courageux, chaste à moitié. Chaste surtout. On ne prohibe pas seulement les grands feux dans le voisinage des poudrières: les plus minutieuses précautions sont prises contre les plus menues étincelles. Beaucoup de jeunes sont impatients de ces jougs taillés dans Phumilité, Tobéissance, Taustérité, la modestie, la garde des sens. Quelques-uns en rient volontiers et refusent d'en entendre parler. Cependant il est bon de savoir en somme ce que Ton veut être. Si Ton accepte délibérément, brutalement, la vie et les mœurs païennes, il n'y a plus à traiter de ces délicates vertus et le procès est jugé. Si Ton a, au contraire, la prétention de vivre avec des mœurs chrétiennes, Pambition de tirer profit de Tévangile

pour son bonheur et son honneur, si Ton se fait même une gloire de combattre pour une cause ennoblie par le sang des martyrs et illustrée par répée fulgurante de la chevalerie, on ne saurait se plonger dans la fange des passions et partager Tabrutissement de ceux en. face desquels on se donne des allures de paladin. Il faut accepter toutes les conditions essentielles à l'existence de la seule chasteté — et il y a bien des vertus requises en cet état de cause ! Car la prétention à la pureté des mœurs est un vain mot, disons-le, une hypocrisie, chez tous ceux qui prétendent retenir le char en lâchant la bride à tout Tattelage. Les lectures lascives, les fréquentations légères, la vie épicurienne, la paresse, le sensualisme, la vie sans prières, sans mortification, toutes ces choses prises ensemble, ou séparément, témoignent aussi certainement que Pévidence la plus directe, contre les jeunes gens qui prétendent rester chastes tout en les acceptant. Elles crient au mensonge, à Timposture.

Enfin la piété, chez les jeunes, est ardente ou elle n'est pas. Ce qui est hostile à la piété, dans

QUELQUES INCONNUS bl

leur être, est trop violent pour que la piété résiste, si elle n'est elle-même plus vigoureuse et plus entraînante. Que peut bien devenir une fumerolle au milieu d^un incendie ? D'autre part, si les jeunes gens ne dirigent pas vers le Dieu que leur mère leur apprit à adorer, les flots qui battent les parois de leur cœur, il faudra bien que le torrent prenne une autre direction. Et Ton sait quelle sera cette direction. Aussi est-il visible, malgré des faits contraires venus de tempéraments exceptionnels, que la jeunesse fournit les bataillons les plus ardents soit à Tarmée du bien, soit à celle du mal. Les vieux chrétiens, qui n^ont jamais manqué à rhonneur du drapeau baptismal, savent bien, quand ils jettent un regard sur leur passé, que leur jeunesse fut pour eux Tâge d'une piété plus tendre, plus vive, plus ardente que jamais. Ils ont gagné, avec Tàge, la solidité des vertus appuvées sur de longues habitudes, mais ils ont perdu l'élan, Tentraînement naïf du cœur qui se jette sans arrière-pensée dans les plus généreuses entreprises spirituelles. Par contre, les autres, les épaves des passions, les jouets des vices divers

qui mirent leur existence en pièce, reconnaîtront toujours, s'ils sont de bonne foi, que leur ruine a commencé par la tiédeur. 11 en est de la vie spirituelle comme de la vie physique : aussitôt que cette dernière faiblit par anémie ou décrépitude, tous les parasites au dehors, tous les bacilles au dedans, fondent sur elle, Tenvahissent, la dévorent, la tuent, et finalement la décomposent.

Pour tout résumer, ces trois éléments : toi, mœurs et piété se soutiennent les uns les autres, comme les différentes parties d'une charpente qui s'écroulerait tout entière aussitôt que Tune d'elle viendrait à manquer. Chacune est tellement essentielle à l'existence des deux autres qu'on peut toujours considérer celle dont on s'occupe en particulier comme la partie fondamentale de l'édifice. Les mœurs et la piété reposent sur la foi, sans laquelle ni les unes ne sont absolument pures, ni l'autre ne saurait exister. Les bonnes mœurs à leur tour défendent la foi qui s'éteindrait dans l'atmosphère méphitiquedu vice, et elles sauvegardent la piété dont la chaleur se ranime au bûcher du sacrifice. Enfin la piété active et forte

donne de la vie à la foi, et aiguillonne la volonté dans la pratique des vertus évangéliques, c'est-àdire des mœurs chrétiennes élevées à leur plus haut point de perfection. C'est pourquoi aucune de ces trois forces ne saurait être supprimée ou affaiblie, sans que la ruine ne menace et n'emporte l'ensemble. Cette parole du Maître est donc capitale dans le programme de vie d'un jeune homme décidé à remplir son devoir : c Quiconque ayant mis la main à la charrue regarde en arrière n'est pas apte au royaume de Dieu ! »

Il est bon cependant, et pour mémoire, de noter une observation importante en matière juvénile et qui découle du principe posé par le Sauveur. L'ardeur n'est pas l'extravagance, ni l'excès. La ferveur doit être sage. Une forte hygiène n'exclut aucunement la sobriété, au contraire. Certains éducateurs pour avoir perdu cette notion de vue, ont poussé l'alimentation spirituelle de jeunes gens jusqu'à l'indigestion, et en ont fait des impies. La nausée leur est venue de l'excès, comme elle vient à d'autres de l'anémie. Il est en somme extrêmement dangereux, en faisant un pas

qui mirent leur existence en pièce, reconnaîtront toujours, s'ils sont de bonne foi, que leur ruine a commencé par la tiédeur. Il en est de la vie spirituelle comme de la vie physique : aussitôt que cette dernière faiblit par anémie ou décrépitude, tous les parasites au dehors, tous les bacilles au dedans, fondent sur elle, l'envahissent, la dévorent, la tuent, et finalement la décomposent.

Pour tout résumer, ces" trois éléments : foi, mœurs et piété se soutiennent les uns les autres, comme les différentes parties d'une charpente qui s'écroulerait tout entière aussitôt que l'une d'elle viendrait à manquer. Chacune est tellement essentielle à l'existence des deux autres qu'on peut toujours considérer celle dont on s'occupe en particulier comme la partie fondamentale de l'édifice. Les mœurs et la piété reposent sur la foi, sans laquelle ni les unes ne sont absolument pures, ni Tautre ne saurait exister. Les bonnes mœurs à leur tour défendent la foi qui s'éteindrait dans l'atmosphère méphitique du vice, et elles sauvegardent la piété dont la chaleur se ranime au bûcher du sacrifice. Enfin la piété active et forte i

donne de la vie à la foi, et aiguillonne la volonté dans la pratique des vertus évangéliques, c'est-àdire des moeurs chrétiennes élevées à leur plus haut point de perfection. Cest pourquoi aucune de ces trois forces ne saurait être supprimée ou affaiblie, sans que la ruine ne menace et n'emporte l'ensemble. Cette parole du Maître est donc capitale dans le programme de vie d'un jeune homme décidé à remplir son devoir : « Quiconque ayant mis la main à la charrue regarde en arrière n'est pas apte au royaume de Dieu ! »

Il est bon cependant, et pour mémoire, de noter une observation importante en matière Juvénile et qui découle du principe posé par le Sauveur. L'ardeur n'est pas l'extravagance, ni l'excès. La ferveur doit être sage. Une forte hygiène n'exclut aucunement la sobriété, au contraire. Certains éducateurs pour avoir perdu cette notion de vue, ont poussé l'alimentation spirituelle de jeunes gens jusqu'à l'indigestion, et en ont fait des impies. La nausée leur est venue de l'excès, comme elle vient à d'autres de l'anémie. Il est en somme extrêmement dangereux, en faisant un pas

^ -P TU n'ont pas encore la savoir outre mesure ? Us n ont t .esse qui est le fruit des leçons reçues et de ix

^ ;.P Pourquoi même ne pas s en

:::::: .S'ils n-aL,» pas un ..p.—

rourse,unsanBgé„..eux^"P';^;;;te ; ils ne connaîtraient pas la révolte. Tant que 1.

s e d-insubordination n'est qu'un geste, c st-ade quelque chose d'irréaéchi, de pron,pd

„ lu'il ne devient pas le vice redhibi- :^Tot.t:C-ous les re..aes s n sj

effet >1 y a lieu de s'attendre avo.r so t,r le bte t.a..les écarts de langage se ,e.perero.«^

.«sauts de volonté sapa.. ^nt,^^^^^^^^^^^

dans les passions soulevées, s.u

s,, ,ui s'était un instant tron,p de ou.

:„eurera et se n^ettra au "' ' f^;,.„,„,

devoirs et des troMesver^s ce ^.^.^^^

„op dentander '»"-J;,;Me progrés, que autre toute occasion de meute P .

d'exiger de la part des leunes, un cours u ': Me'de sageL et de régularité dans leur •

gage et dans leur vie. Quelques sautts ont rcal.sc

ce programme qui restem chiménque pour la

"asse des, -aunes fiisd-Adam;, -Ecriture a quaUfié ces sa,„,s comme il convenait, en leur donnant d ailleurs une louange des plus honorables e, des m.eux méritées : ce sont de précoces vieillards.

L-ne autre conclusion qui découle encore de ce -et, est bien de nature à .„spi„r aux âmes jeunes et généreuses une grande estime pour fespnt evangélique. Jésus n'aide pas les hvpocrites, les doucereux, les eaux dormantes, les âmes

sournoises, les pâles figures qui disent toujours. °"'' ^"' "■""'Pe.itpar u,ie tranquillité atTecté-' une soumission apparente, et qui, au fond, soni nuls de volonté ou d'effor,. Il condamne sévèrement le leune homme qui a répondu à son père • ) obetrat, uniquement pour le tromper, et qui n'en

a pas moins fait à sa guise lé,„^ = AA-' j

» e. Jésus a de)a dans son

entourage celui qui. à force de feindre une fidélité e. une vertu qu'il „-a pas, tombera dans le plus horrtble des aMmes : Judas. „ sait ce que risque

' Sap., IV, 8, 9.

sa loi avec les êtres obliques qui cachent un fonds mauvais sous des apparences inoffensives. Il sait aussi les ressources cachées qui peuvent subitement jaillir de magnifiques natures égarées mais sincères.

Que nul ne désespère donc jamais d'un jeune homme bouillant, emporté, et qui n"'est mauvais que par effervescence, c'est-à-dire par «ccident. Que le jeune homme lui-même ne se décourage pas de lui-même. Non seulement le Juge des vivants et des morts n'en a pas désespéré lorsqu'il a rencontré son pareil, mais il Fa loué et admiré d'autant plus, quand il est rentré dans le devoir, que le premier mouvement avait été contraire au bien.

Il nous reste à mesurer un degré de plus, le degré suprême dans la bonté et la patience dont le Sauveur en use avec les jeunes gens. C'est l'histoire de la veuve de Naim qui va nous en donner l'idée.

tf

QUELQUES INCCTNNUS 69

Car le jeune homme était mort, et on le portait en terre.

Sans doute le miracle a été fait en faveur d'une mère désolée, et de ce chef, il y aura lieu de revenir sur Tépisode qui est un des plus émouvants de l'Evangile. ' Ce n'est pas moins le jeune homme mort qui en a recueilli le principal bénéfice. Il n'est pas douteux que ce cœur déchiré de mère, cette veuve qui arrosait de larmes le cercueil de son fils unique, a trouvé une secrète complicité dans le cœur de Jésus. Mais, d'autre part, n'est-ce pas une preuve de la haute valeur qu'on a, de la grande place que l'on tient dans l'affection des autres, que leur désespoir quand on vient à leur manquer ? Est-ce que, en somme, ces larmes qui prouvent une douleur amère, ne sont pas aussi un témoignage en faveur de ceux dont la mort les fait couler ? Donc, de quelque côté que l'on se tourne, vers la mère qui pleure

' Voir : V E-cangile des Mères. Paris Haton.

OU vers le Sauveur qui est ému, c'est toujours la beauté, la force, les grâces, l'avenir, la gén-érosité du Jeune homme porté en terre qui causent et les pleurs et l'émotion.

Ainsi, même morts à la vie surnaturelle et à l'honneur, même irrémédiablement entraînés à Fabime par le monde et le milieu mauvais, même perdus de mœurs et d'espérance, les jeunes peuvent toujours compter sur la rencontre et Tintervention de Celui qui disait à son Père : <i Père je vous rends grâce de ce que je n"ai perdu aucun de ces petits que vous m'aviez confiés. » '

Essayons de pénétrer le symbolisme, c'est-à-dire le sens mystique et le plus important de cette scène de résurrection.

Il était mort : c'est l'image de la mort du péché, du péché continu, devenu un état.

Il était dans son cercueil. Ainsi beaucoup sontils cloués dans leurs habitudes mauvaises, retenus par les bandelettes de la vanité, de l'amour propre, du respect humain, dans une attitude prise, et dont ils n'osent se dédire.

' I Joan., xviu, 9.

Ils sont emportés dans la fosse, et il v a foule autour du cortège. Tel est le monde. II se presse, il tourbillonne autour de ses victimes. Il semble n'avoir d'autre soin que de hâter leur ruine, de les entraîner dans une course vertigineuse aux abîmes d'où Ton ne revient pas. De tous côtés se présentent des porteurs volontaires, empressés. Des usuriers pour ceux qui vont à Tindigence ou à la cour d'assises. Des entremetteurs pour ceux qui vont à l'infamie. Des complices pour ceux qui vont consommer les injustices définitives que l'on expie sous le mépris universel, dans la mort à l'honneur. Tous ceux-là hâtent le moment où l'on n'existera plus pour la société qui se respecte ou prétend se respecter, précipitent l'heure où Ton sera mort civilement, moralement, disqualifié définitivement, c'est-à-dire enterré.

Et à la suite de ce cortège agité, bruyant, pour qui le cadavre est l'occasion de se distraire ou de réaliser un bénéfice, la mère qui pleure, le cœur fidèle et broyé, le dévouement méconnu, l'amour infatigable, presque infini, auquel on a préféré les exploiteurs et les prostituées.

La chute et la honte sont bien profondes. Aux veux des hommes le mal est assurément sans remède. Mais, en réalité, le remède existe encore puisque, sur le chemin d'aussi lamentables funérailles, le divin Ami des jeunes, le Rédempteur, peut encore passer.

Et il n'en est aucun pour lequel II ne passe.

Voyons maintenant comment il s'y prend pour opérer Pœuvre de résurrection et de réhabilitation. Il importe de le noter pour que tous ceux qui ont besoin de son passage, le reconnaissent à sa manière d'agir.

Il touche le cercueil. Il fait arrêter le cortège Il donne un ordre « au mort ».

Il touche le cercueil. Il signale sa présence par un contact. Quelle émotion ce contact causera-t-il? Est-ce une joie, une douleur, un attendrissement, un remords, une inquiétude, un élan d'amour vers lui? Peu importe. L'essentiel est qu'il ait touché.

Le cortège s'arrête. Il se fait une accalmie dans le tourbillon, une station subite dans cette course

folle à la mort. Cest une catastrophe soudaine qui a dissipé Tescorte, éloigné les amis de désordre et les compagnons de plaisir. Cest une maladie qui a mis tout à coup le silence et la solitude autour de la victime du monde. C'est un simple déplacement qui a occasionné un vide momentané. C'est une mesure rigoureuse prise par un père que Tailure trop vive de son fils a tout à coup inquiété. Quelle que soit la cause de Farrêt, le voilà '. il s'est produit. Il signale la présence du guérisseur.

Enfin la voix qui ressuscite se fait entendre : « Jeune homme, Je te le dis, lève-toi. «

Cette parole est à la fois un conseil, un reproche, et un sacrement.

Un conseil, c'est-à-dire une source efficace de salut, quand on sait lui prêter l'oreille. Si égaré que paraisse un cœur, rien n'est perdu tant qu'il sait écouter, tant qu'il n'a pas svstématiquement retiré son attention aux voix sages ou vénérables ou saintes, qui ne manqueront jamais de lui répéter la parole rédemptrice : « Jeune homme, je te le dis, lève-toi ! » La .puissance du con-

seil est si grande que Ton pourrait extraire des leçons de TEsprit-Saint aux jeunes gens un véritable traité consolant, encourageant, vivifiant, sur les fruits de la docilité à Pégard de ceux qui ont assez d"'amour pour assumer encore Tennui de donner des conseils.

« Le conseil est dans le cœur de Thomme comme une eau profonde, le sage saura Vy puiser. *

« Les pensées s'affermissent par les conseils, et c'est par de sages directions que doivent être conduits les combats de la vie. '

« Du fond de ton cœur où tu le conserveras, le conseil rayonnera sur ta vie, et se répandra en beauté sur ton visage.

« Sache écouter, mon fils, et tu posséderas la sagesse. '

« Le salut sera où il y a beaucoup de conseils. »

Mais le conseil ne suffit pas toujours. Il ne pénètre pas avec assez de force. Il n^a pas de « mordant «, il n'entre pas dans Tàme, cinglant les

' Prov., XX, 5. ' Prov., xxii, 17, 18.

' Id., 18. * Id., xxiii, 19,

chairs. Il n'est pas affilé comme Tépée, aigu comme la flèche, pour percer la carapace d'insensibilité que lui opposent les « morts ». Il faut souvent quelque chose de plus corrosif, ou des pointes plus acérées et des coups plus directs. Cest le reproche qui pénétrera plus avant,, troublera la quiétude du Jeune égaré, et, s'il consent, le ramènera à coups d'aiguillon bienfaisants, dans les voies de la vérité et de la vie.

Et c'est parce que la vitupération possède cette énergie troublante et vivace, que FEsprit-Saint en a préconisé la vertu encore plus qu'il ne Ta fait pour le conseil. De nombreux textes montrent à la fois l'utilité de la réprimande et la sagesse de celui qui sait la recevoir. '

Il faut le dire même aux sceptiques, aux frondeurs, aux boulevardiers, à ceux qui ont laissé leur âme s'ouvrir au mépris stupide et arrêté de la

• Prov.,ix, 8 ; X, 8, 17; xxvii, 9; xii, 15; xiii, i, 18; xiv, 16; XV, 5, 10, 12^ 22, 32; xviii, 2, XIX, 20; XXV, 12 ; xxvii, 5, 6. Prov., XXIV, 6; Id., xxv, 9, 10; Eccle., vi, 6; Id., xxviii, 13; Ecdi., vi, }6; Tob., iv; Eccli., xxxii, 24; Prov., viii, 12; Id,, XII, i ^; Id., xiii, 10.

religion catholique, il n'est rien de tel queTusage de la confession pour faire bénéficier une jeune âme de cette toute puissance bienfaisante qu'est la réprimande. Serait-on dépourvu de convictions religieuses, le simple bon sens philosophique devrait inspirer une admiration profonde pour ce tribunal qui offre de si merveilleuses garanties du côté du maître, et qui place Je disciple en une attitude si favorable à son amendement. Etant donné que sur des milliers de prêtres bienveillants, éclairés, dévoués, purs par profession, inébranlablement fidèles aux secrets confiés, chacun peut choisir le meilleur pour en faire le dépositaire de ses faiblesses, et le témoin des écarts de sa vie, recevoir de lui le conseil, le remède, et au besoin la salutaire correction d'une parole vive, amie, qui entraîne la volonté en s'adressant au cœur, il faut être vraiment fou pour dédaigner un tel secours, ou en parler légèrement. Et si le jeune homme qui ne verrait dans le confident de sa conscience qu'un moraliste intègre et sage peut en tirer des fruits incalculables de force et de progrès, que dire de celui qui va s'agenouiller

avec foi devant un tribunal où siège Dieu luimême, qui reconnaît la parole de Dieu dans une voix humaine, et qui reçoit, avec la clarté des bons conseils, le don surnaturel qui purifie, redresse, rend plus fort ':

Car ce contact du Sauveur qui atteint le cercueil derrière lequel pleure la veuve de Naim, cette parole autoritaire qui ordonne à la mort de lâcher sa proie, c'est bien la fidèle image de la toute-puissance et de l'opportunité des sacrements pour tous les jeunes qui sont morts. Il faudra toujours que la victime du désordre fasse un effort personnel. C'est à elle que le Sauveur donnera l'ordre et laissera le soin de se lever. Mais il est bien certain que s'il ne lui infuse la vie, le mort ne se relèvera pas.

Si Ton ne se souvenait de l'esprit auquel on appartient et dont on doit être animé, on ne pourrait se défendre de je ne sais quel sentiment d'irritation à voir une folle jeunesse se perdre inconsidérément, dilapider d'incomparables trésors, mettre son avenir en péril, alors que d'aussi énergiques ressources sont à ses côtés. Quelle légèreté,

quelle misérable conception des choses les plus graves, peuvent bien se rencontrer chez ces jeunes cervelles qui ne considèrent, comme conséquence de Tusage habituel des sacrements, que le fait banal et inepte d'être classé ou non, par Topinion de gens tarés ou stupides, dans la catégorie des dévots ! Il est bien question vraiment de songera ce que penseront quelques soî5, quand les plus augustes intérêts sont en jeu ! Il semble en effet que, parmi les sacrements, celui de la Pénitence convienne plus particulièrement à la jeunesse. C'est aux environs de vingt ans que Ton apprécie le plus rindulgence et la générosité. C'est surtout àTàge où les surprises des sens sont plus soudaines et aussi les retours plus rapides, qu'un moyen de réhabilitation facile et à effets répétés doit paraître opportun. C'est quand on a plus besoin que jamais d'être redressé, encouragé, rappelé à l'ordre, que la nécessité d'un conseiller de conscience s'impose. C'est quand on est plus porté par la mobilité de l'esprit et la légèreté des impressions a perdre le fruit d'expérience qui est le résultat de toute faute, qu'il est bon d'exa-

miner, de formuler, de distinguer ces fautes dans leurs caiises et dans leurs effets. C'est quand on est exposé à oublier devant les sourires et les enchantements printaniers de la vie, les principes cachés, les lois sévères, les bases solides de la moralité et, par conséquent, les sources de l'énergie morale, qu'il faut en imposer plus souvent la pensée et l'appareil à la conscience. Cest pendant la période de fougue, d'insubordination, de folle confiance en soi, qu'il est sage et utile d'accepter, volontairement et de plein gré, la posture de disciple humble, docile, agenouillé devant le Maître. Malheur au prêtre qui ne rendrait pas la confession aimable et douce aux jeunes gens ! Malheur aux jeunes gens qui n'usent pas de l'institution salutaire et qui la méprisent ! Tous deux commettent ce crime qui consiste moins à méconnaître une grande chose, qu'à laisser sans profit la plus opportune et la plus salutaire des institutions léguées à l'humanité par le Rédempteur.

Ce qui prouve combien TEvangile est divin, c'est Pinépuisable source d'enseignements qu'il renferme sous un volume aussi restreint que possible. Quelle que soit la page qu'on en interroge, elle répond à toutes les questions qui ont, de près ou de loin, un rapport visible ou caché avec elle. Là est donc bien la source de toute lumière, là aussi ces feuilles qui rendent, mieux que les feuilles jetées au vent par la sybille de Virgile, tous les oracles nécessaires à l'instruction ou à la consolation de l'âme humaine.

La parabole du Prodigue apporte une démonstration frappante à cette vérité.

Nous avons dit ailleurs ', après toute la tradition chrétienne, quoique avec des observations fondamentales qui n'ont généralement pas cours, combien apparaissent infatigables, incompréhensibles, la miséricorde et la tendresse divines dans rhistoire du prodigue. Nous voulons rechercher ici un autre enseignement. Nous voulons étudier dans tout le détail de sa genèse, la maladie d'âme de ce yeune homme demeuré le type de tous ceux qui s'égarent et tombent dans la dégradation. Quel principe, quels éléments, quelles aberrations, quelles aggravations successives, ont amené à un degré d'abjection et de misère si profond un jeune homme qui paraissait tout d'abord en aussi heureuse situation que le prodigue? Chose étonnante : cet éternel épisode du livre éternel, semble une histoire arrivée de nos jours. Sauf le ton si pénétrant, le style divin du récit évangélique, et surtout le dénouement que Dieu seul pouvait y introduire, toute la partie qui concerne les égarements du malheureux, ressemble au fait divers que l'on pourrait chaque jour découper dans le

' Voir Les Convertis dans V Evangile, Paris H.i(oii.

premier journal venu. Plus d'une douloureusehistoire de jeune homme qui se compromet, qui se perd, qui se déshonore, qui gaspille son bonheur, et qui ne s'étant pas repenti, tînit d'un coup de revolver, dans la chambre d'un hôtel garni, ou échoue, de par une sentence de justice, dans une cellule de prison, semble calquée sur la première moitié du petit drame évangélique. "Vraiment il vaut la peine de regarder cette histoire de près. Dieu ayant cru devoir indiquer à ceux qui se perdent le «processus t> du mal moral qui les emporte, c^est dans l'analyse divine qu'il convient d'aller chercher les indications définitives, de mettre en relief les causes et les eflFets, afin que chacun, à quelque degré qu'il en puisse être de sa chute, ne se fasse pas d'illusion, connaisse son mal, et se guérisse, pour ne pas s'exposer à toucher un jour le tond du malheureux abîme.

Dès le début de la parabole, un phénomène assez étrange se présente. Voilà un jeune homme qui a certainement tout ce qu'il faut pour être heureux, d'un bonheur honnête et paisible. Sa fa-

mille est riche : la fin du récit le montrera encore mieux que le commencement. Cette opulence n'est point diminuée par le grand nombre de ceux qui en jouissent : ils "sont deux fils, pas davantage. La sévérité du père ne trouble en rien la douceur du fover qui abrite les deux frères : tout à l'heure, quand le plus jeune demandera sa part de fortune, le père n'opposera aucune difficulté, et la simplicité du récit évangélique se fera le fidèle miroir de la complaisance paternelle, toutes les fois qu'il s'agit de donner satisfaction à ces fortunés jeunes gens. ' Comment donc s'expliquer le départ subit du jeune homme, et le soin qu'il prend de mettre aussitôt une si longue distance entre un bonheur si facile, et les plaisirs qu'il rêve? Car les deux circonstances sont indiquées par le récit : « Et il ne se passa pas beaucoup de jours, que le cadet ayant réalisé tout son bien, partit pour un pava lointain... » ■ Il n'v a pas de motif visible à ce départ précipité, ainsi qu"à cet éloignement voulu. Il n'est pas arrivé de malheur

' Luc , XV, 1 1 ,1 :

Id., ibid., 13.

imprévu, de discussion bruyante. La cause est cachée, profonde, sourde. Elle a tout à coup éclaté en un événement inattendu et violent. Il y a là, évidemment, une sorte d"éruption mauvaise causée par l'accumulation sputerraine d'un mal secret mais formidable, puisqu'il peut tout-à-coup renverser et disperser les éléments d'un bonheur qui paraissait à la fois si solide et si pur.

Quel est ce mal ?

Hélas ! Le mal des jeunes ! Car, un mal dévore la jeunesse, un ver la mange, un feu la ronge, un acide corrode en elle ce qui est ressort, émiette ce qui est granit, altère ce qui est couleur. Elle est en proie à une maladie d'âme dont ces chancres, qui empoisonnent et creusent dans le vif les chairs contaminées, ne sont qu'un inofTensif emblème. Cette maladie est une folie dans sa cervelle, une fièvre dans ses veines, une épilepsie dans ses nerfs. C'est une contagion qui la prend de la tête aux pieds, la souillant de honte en haut, de fange en bas. Ce mal la tient comme le feu de l'enfer tient les damnés, depuis son épi-

derme qu'il contracte en d'intenses frissons, jusqu'à ses moelles qu'il fond et dont il vide ses os. Il l'halluciné au point de lui faire croire qu^elle est couronnée de roses au moment où elle se couvre de souillures, qu'elle boit à pleine coupe une délicieuse ivresse à l'instant où elle avale les plus abjects poisons, les plus sales breuvages. Il la prend et l'entraîne comme une tempête emporte les feuilles, les bourgeons, les fleurs naissantes, et la roule dans les ruisseaux les plus pestilentiels. Il la jette dans l'infamie, il l'accouple à l'ordure. Quand elle est en proie aux accès de cette fièvre, comme dans le délire des alcooliques ou des morphinomanes, elle ne connaît plus rien de respectable, plus personne de sacré. On la voit désoler, sans remords, les cheveux blancs des mères, dilapider le patrimoine des sœurs, traîner le nom d'un père dans le vin nauséabond des orgies, se vautrer avec tous les saints souvenirs dont une race peut s'honorer, dans les sentines de la débauche.

Ce mal est appelé par l'Evangile : la conçu-

piscence de la chair. Il est, dans ses excès, le malheur des jeunes, comme Torgueil et l'ambition effrénés sont le fléau de l'âge mùr, comme l'avarice est le mal des vieux. Et tandis que l'orgueil ou la cupidité troublent ou compromettent seulement des êtres que leurs tares ou leurs décrépitudes ont déjà rendu moins intéressants, le mal des jeunes sévit avec la fureur et l'intensité d'un incendie sur de merveilleuses natures, dévastant toutes les richesses du présent, compromettant toutes les espérances de l'avenir.

Du premier coup, la parabole du fils prodigue nous révèle la violence inouïe de la concupiscence, chez les jeunes, quand ils n'ont pas usé des moyens que la Providence met à leur portée pour la refréner et en diminuer Tinfluence néfaste.

Avec une froideur et un cynisme déconcertants, le prodigue brise tout, autour de lui, le bonheur du foyer, la fortune patrimoniale, le cœur de son vieux père. Tout s'écroule, et tout ce qui était joie va devenir désolation et larmes sur un mot de ce malheureux : tant est formidable la puis-

qO LES JEUNES GENS

sance de ce mal, tant est effravante la férocité quMl met dans les cœurs dont il s'est emparé.

« Le sens dépravé est un sens abject, s'écrie Lacordaire cet admirable maître de la jeunesse. C'est un sens abject, parce qu'il tue le cœur, parce qu'il substitue Témotion du sang à Témotion de Tâme. J'ai déjà vu dans ma vie bien des jeunes gens; et je vous le déclare je n'ai jamais rencontré de tendresse de cœur dans un jeune homme débauché; je n'ai jamais rencontré d'âmes aimantes que les âmes qui ignoraient le mal ou qui luttaient contre lui. Une fois, en effet, qu'on s'habitue aux émotions violentes, comment voulez-vous que le cœur une plante si délicate, qui se nourrit de quelques gouttes de rosée tombant çà et là du ciel pour lui ; qui s'ébranle par de légers souffles, qui est heureux pour des jours par le souvenir d'une parole qui a été dite, d'un regard qui a été jeté, d'un encouragement que la bouche d'une mère ou la main d'un ami a donné ; le cœur dont le battement est si calme dans sa vraie nature, presque insensible, à cause -de sa sensibilité même et de peur qu'il n'eût été brisé par une seule

goutte d'amour, si Dieu l'avait fait moins profond; comment, dis-je, voulez-vous que le cœur oppose ses douces et frêles jouissances aux jouissances grossières et exagérées du sens dépravé r L'un est égoïste, Tautre est généreux ; l'un vit de soi, l'autre hors de soi : entre ces deux tendances, l'une doit prévaloir. Si le sens dépravé l'emporte, le cœur se flétrit peu à peu, il ne sent plus la force des joies simples ; il ne va plus vers autrui ; il finitpar ne plus battre que pour donner son cours au sang, et marquer les heures de ce temps honteux dont la débauche précipite la fuite... «

La succession des lamentables ravages apportés dans la vie du Prodigue parle «sens dépravé» est très-savamment indiquée dans la parabole. Quoique rapide, la marche progressive du mal sV révèle d'une façon très précise : chaque pas est compté, noté, chaque trait nouveau mis en relief. C'est d'abord l'explosion de dureté cynique, premier effet d'une secrète accumulation d'immoralité jusque là dissimulée. Le prodigue débute en sacrifiant brutalement famille et bonheur familial. Puis, dépourvu par là même de cette protection

LE FILS PRODIGUE 9 l

goutte d'amour, si Dieu l'avait fait moins profond; comment, dis-je, voulez-vous que le cœur oppose ses douces et frêles jouissances aux jouissances grossières et exagérées du sens dépravé :' L'un est égoïste, l'autre est généreux ; l'un vit de soi, l'autre hors de soi : entre ces deux tendances, Tune doit prévaloir. Si le sens dépravé l'emporte, le cœur se flétrit peu à peu, il ne sent plus la force des joies simples ; il ne va plus vers autrui ; il finit par ne plus battre que pour donner son cours au sang, et marquer les heures de ce temps honteux dont la débauche précipite la faite... «

La succession des lamentables ravages apportés dans la vie du Prodigue parle «sens dépravé» est très-savamment indiquée dans la parabole. Quoique rapide, la marche progressive du mal s'y révèle d'une façon très précise : chaque pas est compté, noté, chaque trait nouveau mis en relief. C'est d'abord l'explosion de dureté cynique, premier effet d'une secrète accumulation d'immoralité jusque là dissimulée. Le prodigue débute en sacrifiant brutalement famille et bonheur familial. Puis, dépourvu par là même de cette protection

goutte d'amour, si Dieu l'avait fait moins protond; comment, dis-je, voulez-vous que le cœur oppose ses douces et frêles jouissances aux jouissances grossières et exagérées du sens dépravé .- L'un est égoïste, Fautre est généreux ; l'un vit de soi, Tautre hors de soi : entre ces deux tendances, l'une doit prévaloir. Si le sens dépravé l'emporte, le cœur se flétrit peu à peu, il ne sent plus la force des joies simples ; il ne va plus vers autrui ; il finitpar ne plus battre que pour donner son cours au sang, et marquer les heures de ce temps honteux dont la débauche précipite la faite... «

La succession des lamentables ravages apportés dans la vie du Prodigue parle «sens dépravé» est très-savamment indiquée dans la parabole. Quoique rapide, la marche progressive du mal s^ révèle d'une façon très précise : chaque pas est compté, noté, chaque trait nouveau mis en relief. C'est d'abord l'explosion de dureté cynique, premier effet d'une secrète accumulation d'immoralité jusque là dissimulée. Le prodigue débute en sacrifiant brutalement famille et bonheur familial. Puis, dépourvu par là même de cette protection

q2 , LES JEUNES GENS

d'ordre et d'économie que la famille étend sur les biens matériels de chacun, il ne tarde pas à dissiper entièrement son héritage. La ruine du patrimoine moral suit les progrès de la ruine pécuniaire : ce qui lui reste, en effet, de conscience et d'honneur, même ce résidu suprême et dernier qui représente sous le nom d'amour-propre les derniers vestiges de la dignité personnelle, finit et disparaît dans la société des femmes perdues. Enfin, à l'effondrement de tous les bien présents, se joint la ruine de son avenir à tout jamais compromis par cette série croissante d^abjections.

Ainsi celui qui était entré fils»de famille dans la voie de la débauch;, ensort gardsur de pourceaux.

Que tout cela est frappant, vécu, contemporain ! Reprenons- chacune de ces lamentables étapes dans l'effondrement de tou§ les biens dont peut se réjouir et s'honorer un jeune homme.

Comment le sens moral peut-il apparaître tout à coup si profondément altéré chez un jeune homme? Et, quand la conduite extérieure semble régulière et familiale, quelle est la puissance cachée qui est capable d'amener soudainement

LE FILS PRODIGUE g 3

d'aussi etfrayantes manifestations de dureté et de cynisme ? Est-il possible, en d'autres termes, que le vice impur secrètement et solitairement flatté et nourri, puisse à la longue et par un travail sourd et fatal, amener les plus douloureuses catastrophes? Est-ce un monstre si mortel que celui des voluptés secrètes, pourquoi dévore peu à peu et à rinsu de tous, la totalité des énergies d'une conscience, au point de ne rien laisser de vivant et de sain sous Thvpocrisie des apparences ? Est-il vrai enfin que certains revirements subits qui font passer, d'une vie régulière en apparence, à de retentissantes infamies, loin d'être inexplicables, ne soient en réalité que la conséquence norunale de débauches soigneusement cachées?

Cela n'est pas douteux. La perversion solitaire rend l'adolescent qui en est malade — car il y a peut-être beaucoup de morbidité en cette saleté contre nature — menteur, sournois, lâche de caractère, hypocrite et traître. Elle fait l'âme perverse et faible en même temps, mauvaise et vile.

Et cela s'explique parfaitement.

Cette conscience n'a pas trouvé en elle-même

mille, de leur race, de leur espèce. Tout n'est peut-être pas encore désespéré, puisque la branche coupée de Tarbre peut revivre en plant nouveau ou en bouture : mais quelle fragile espérance !

Pour le dire, comme entre parenthèses, ces âmes-là, il n'y a que la confession qui les sauve, précisément parce que leur con'science cesse, grâce à la confession, d'être isolée, réléguée à part ; parce que cette conscience reprend de salutaires communications avec la morale naturelle et surnaturelle qui vit dans Fâme du confesseur dépositaire et du malheureux secret qu'il reçoit et de la vigueur qu'il peut enfin insuffler à Tâme de l'infortuné malade, auquel un isolement plus prolongé finirait par être mortel.

En attendant, comme il arrive à ces lépreux relégués hors de la cité vigoureuse et saine, qui se fondent lentement dans leurs ulcères et leur pourriture, tout ce qui demeure d'instinct honnête en celui dont nous nous occupons, s'étiole, s'effondre, s'abrutit. L'habitude de se cacher émousse le sens moral qui ne s'aiguise plus au frottement de l'honnêteté des autres. Les impressions reçues

d'une bonne éducation première, s'efFacent, faute d'être ravivées parle commerce et la conversation avec les bons. Le malheureux en proie à son vice, s'est fait une existence à part qui croît, se développe, sous Taction de la sève mauvaise, sans que rien du dehors ne vienne la refouler ou réagir contre elle. Il est livré au mal, dans sa fosse nauséabonde, dans ses impénétrables ténèbres, sans secours et sans espoir. Pour que le maudit secret soit bien gardé, pour que la honteuse joie soit à l'abri des regards, soit protégée contre le mépris public, toutes les fenêtres sont fermées, toutes les fissures obstruées, tous les soupiraux aveuglés. Il n'entre plus ni air, ni lumière. Les insectes immondes pullulent, les reptiles visqueux grouillent, les mousses parasites et vénéneuses rampent. S'étendent, souillant tout à leur aise.

C'est bien là, une lamentable déchéance.

Et ce n'est pas tout encore.

Notre état moral est intimement lié à notre état physique. La science n'a pas encore trouvé l'endroit de la soudure, mais c'est une banalité que d'en affirmer l'existence, et ce serait du

temps perdu qu^essayer d'en faire la démonstration. Sans tomber dans les aberrations matérialistes d'un Lombroso, qui a réussi à se faire un nom universel en proclamant des faussetés énormes comme le monde, rien n'est plus certain, mieux établi que les influences réciproques de notre corps, être immoral parce que le péché originel en a rompu Péquilibre, et de notre âme, être éminemment moral, en état de grâce puisque Dieu rtiabite, et même en état de péché puisque Dieu y a laissé ses empreintes. Le gémissement de saint Paul dont le corps gêne Tàme, les essors vainqueurs des saints après le crucifiement de la chair, Tallégresse d^esprit de ceux qui ont galvanisé les nerfs de leur corps par le vin ou par la musique, Tatonie mentale des malades, le caractère pondéré de ceux dont les humeurs matérielles sont en équilibre, les vertus de la bonne santé, et mille autres faits de ce genre dispenseraient d'en dire plus long, s'il était encore nécessaire d'établir ce principe général que le corps est une maison plus ou moins hygiénique, dont

le locataire est exposé à se porter bien ou mal, selon que le logement est salubre ou malsain.

Et alors, sur le malheureux qui s'est fait une habitude de violer, en même temps que le sixième commandement de Dieu, Tune des plus formidables et vastes lois de la nature, quelles représailles cette même nature qui ne pardonne rien n'est-elle pas capable d'exercer ? Le pauvre adolescent perdra tout, et dans son corps et dans son âme, par son épine dorsale qu'il vide et atrophie en des défaillances répétées. Tandis que sa cervelle : mémoire, intelligence, esprits vitaux, énergie, s'écoule par sa colonne vertébrale comme par une gouttière, une atonie, une torpeur envahit à la longue son âme et sa conscience. Il devient lâche, nauséeux ; il pâlit, il perd toute énergie de caractère, il s'abrutit. C'est plus qu'une anémie morale, c'est un effondrement dans un néant qui est pervers, qui est ignoble. Un poison qui brûle et stupéfie tout à la fois, court dans ses veines, gagne ses moelles. S'il arrive à la vieillesse, le vice auquel il s'est donné en pâture et qui ne lâche plus ses victimes, déshonorera jus-

qu"à sa décrépitude, et rongera jusqu'à ses ruines, d'une immonde lèpre.

« N'avez-vous pas rencontré, dit encore le P. Lacordaire, de ces hommes qui, à la fleur de Tâge, à peine honorés des signes de la virilité, portent déjà les flétrissures du temps ; qui, dégénérés avant d'avoir atteint la naissance totale de Tétre, le front chargé de rides précoces, les veux vagues et caves, les lèvres impuissantes à peindre la bonté, traînent sous un soleil tout jeune une existence caduque? Qui a fait ces cadavres ? Qui a touché cet enfant ? Qui lui a ôté la fraîcheur de ses années ? Qui a mis sur sa face des siècles honteux? N'est-ce pas ce sens ennemi de la vie des hommes? Victime de sa dépravation, le malheureux a vécu solitaire, il n'a aspiré qu"à des secousses égoïstes, qu'à ces effrovables pulsations que l'homme et le ciel se détournent pour ne pas voir ; et le voilà ! il s'en va, pris du vin de la mort, et d'un pied méprisé, porter son corps au tombeau où ses vices dormiront avec lui et déshonoreront sa cendre jusqu'au dernier des jours. »

LE FILS PRODIGUE lOI

Mais cette forme du mtil de jeunesse est trop spéciale pour que TEvangile n'ait pas signalé d'autres manifestations plus communes et non moins funestes de la concupiscence des jeunes. Le prodigue ne meurt pas de la fermentation secrète qui le travaille depuis longtemps à Tombre, et malgré la sainteté du toit familial. Il n'v a que son àme qui en est morte. Sa chair est bien vivante, et Tinsolence de cette dernière s'est accrue de toute la dépression morale qui s'est produite en la conscience du jeune homme. L'incendie longtemps couvé sous la cendre honteuse, éclate tout à coup. Le cynisme longuement accru se manifeste. Les exécutions criminelles vont commencer. Il s'agit d'aller maintenant à réternelle complice, à la créature perverse après laquelle hurlent les désirs comprimés, les passions trop longtemps refoulées et servies par un vice qui les exaspérait au lieu de les affaiblir.

Le jeune homme ira, d'un pied féroce, marchant sur le cœur de son vieux père, foulant sans respect ni pitié tout ce qui est vénérable, tendre

OU sacré, mais contraire aux convoitises d'une âme avilie et désormais démasquée.

Et cela ressemble à ce qui arrive encore tous les jours.

Il y a deux raisons, en effet, pour que les délicatesses et les saintetés de la famille soient les premières brutalisées et mises à sac, dans le débordement d'une concuspicence juvénile qui, tout à coup, brise son frein.

C'est d'abord une lente et profonde désaffection qui se produit dans le cœur du jeune homme livré à ses mauvais penchants. Même quand il essaye de se partager entre ses amours coupables et les tendresses du foyer, et de continuer à payer à ces dernières le tribut de son cœur tout en portant aux autres le tribut de ses sens, il ne saurait concilier longtemps des hostilités qui, sont irréductibles parce qu'elles tiennent à Tessence même des choses. 11 est facile de s'en rendre compte. D'une part, le mal, l'irrégulier, l'obscène, prennent pour lui un nom de femme qui l'enivre, ont des yeux qui le fascinent, une voix qui le trouble, des tentacules plus ou moins chargées de bracelets

LE FILS PRODIGUE Io3

qui Tenlacent dans une fatalité vivante. D'autre part, sa conscience le retient par cet ensemble de fils ténus et de fortes chaînes que forment les souvenirs d'une enfance pieuse, l'éducation chrétienne, la foi paternelle, la vertu d'une mère, Tamour du foyer, la confiance dont il jouit auprès de la naïve tendresse de tous les siens. La situation légendaire d'Hercule entre le vice et la vertu n'est qu'une fadaise, comparée au déchirement de cette âme violemment écartelée entre des plaisirs et des devoirs qui le tiennent dans ses œuvres les plus vives. Il lui faut nécessairement cesser d'aimer les uns ou les autres : ceux-ci parce qu'ils le martv'risent, ou ceux-là parce qu'ils souillent abominablement tout ce qu'il connaît de vénérable. Peut-être poussera-t-il le cynisme jusqu'à faire le hideux mélange et aura-t-il l'estomac assez robuste pour demeurer le client de Phryné et le commensal de sa famille, pour faire cohabiter en son cœur, dans un cadre jumeau, l'image d'une prostituée et le portrait de sa mère, pour signer du nom d'un père irréprochable des lignes dédiées à un nom

V^tawiî.^

estampillé par la plus louche des administrations policières. Mais cette promiscuité de sentiments suppose toute honte bue, et, par conséquent, tout sens familial étouffé dans un cœur qui, pour s'accorder d'aussi inavouables satisfactions, ne recule point devant une pareille profanation. Celui-là n'aime plus, qui souille et qui méprise. Et quand on ose toucher le front de sa mère ou de ses sœurs avec des lèvres chaudes encore du contact d'une courtisane, ce n'est point un témoignage d'affection qu"on leur donne, mais bien le signe du plus révoltant mépris.

Il n'aime plus. N^aimant plus, il va devenir désagréable, mauvais pour le milieu familial. Ce n'est pas que les siens aient déjà commencé à lui faire de sévères remontrances et à le charger de malédictions. Au contraire, ils n'en sont encore qu'à cette affectueuse inquiétude qui, pour être tendre et bonne, n'en est pas moins importune au jeune désordonné. En effet, par amour pour lui, pour son plus grand bi.;n, on lui fait subir à tout propos de gênants interrogatoires, on l'en-

toure de soupçons qui inquiètent la sécurité de son inconduite, on a des tendances à le surveiller, ce qui Texaspère d'autant plus que cette surveillance est un perpétuel danger pour sa passion. Avec cela, c'est le propre de la jeunesse d'être tellement empoignée et envahie par le mal d'aimer, que toute sa vie, toutes ses facultés, toutes ses préoccupations sont emportées par le torrent maudit aussitôt qu'elle y a cédé. Le jeune homme épris n'a plus d'autre aspiration, plus d'autre raison d'être, plus d'autre désir, plus d'autre volonté que de s'abandonner au courant fatal, de s'y jeter à corps perdu, d'en trouver les plus fougueux rapides. Il s'attache d'un vouloir effrayant d'intensité, à tout ce qui intéresse sa passion. Autrefois il aimait modérément sa liberté, il l'aime maintenant d'un amour sauvage. Il tenait assez à l'argent, il lui en faut désormais à tout prix. Les conseils ne lui plaisaient guère, à cette heure ils l'horripilent. La contradiction le taquinait, elle l'exaspère. Il est devenu fou pour tout ce qui le mène à son but, enragé ou presque, contre

l 06 LES JEUNES GENS

tout ce qui l'en éloigne. Alors, non seulement sa famille qui le retient à Topposite du pôle qui rattire avec tant de véhémence, joue à son égard un rôle qui est odieux à sa. concupiscence emballée, mais elle remplit ce rôle en des conditions qui sont particulièrement douloureuses et intolérables à notre jeune débauché. Un peu de sel et de vinaigre sur Fépiderme ne font pas grand mal; sur la chair vive d'un écorché, ils brûlent et corrodent. Conclusion; le loyer, sanctuaire de tout ce qui respire quelque vertu ; le père, vivante personnification de l'honneur familial ; la mère, douce image, suave résumé de tout ce qui fut délicat et pur, dans le passé; c'est-à-dire tout le bien en son expression la plus vive, la plus pénétrante, la plus sympathique, devient ennuyeux et irritant, au bénéfice du mal le plus implacable.

C'est maintenant sur ce cœur aigri, sur ce caractère hérissé que vont tomber les admonestations ou les mesures coercitives. Il n^ a que la famille qui soit en situation de contrecarrer honnêtement et svstématiquement une passion déshonnête. Les faits ne tarderont pas à se produire

qui provoqueront des froideurs, puis des discussions, puis une déclaration de guerre, enfin les plus regrettables et violentes crises.

Car enfin un bon père ne peut pas voir d'un cœur léger son fils s'engager dans une voie dangereuse pour son âme, pour son corps, pour son avenir, et même pour sa fortune. Une mère — tout le monde sait que la mère sera quelque peu redoutable pour la femme avec laquelle son fils contractera une union légitime — une mère sera plus hostile encore à des liens qui blessent en même temps sa foi, son honneur, sa tendresse, et la livre en proie aux plus douloureuses appréhensions. Les frères, même en communauté de corruption, même complices, sont toujours un peu surveillants, un peu à craindre, c'est-à-dire, un peu gêneurs. Bref, dans ce que la folle jeunesse appelle facétieusement mais non sans une certaine vérité « une affaire de famille qui ne regarde pas les parents », ils trouveront vingt fois prétexte à regarder, motif à contrecarrer, raison de ■condamner, tendance à entrer en lutte, besoin de faire opposition. Tout cela se traduit en paroles

qui dégénèrent vite en « scènes », et conduisent à de véritables batailles d'âmes.

« Ceux qui ont la fièvre, dit saint Jean Chrysostome, sous la seule influence de cette violente maladie, se rendent insupportables à tous ceux qui les servent: ils repoussent les aliments, reçoivent mal les médecins, s'irritent contre leur famille, s'emportent contre -leurs domestiques : de même ceux qui sont possédés de la passion maudite, deviennent irritables et agressifs. »

Ainsi passent les fils de famille de la désaffection à l'antipathie violente. Ainsi la froideur dégénère en hostilité. Et dans cette ruine de l'amour honnête que les amours coupables ont tué en le torturant et torturé en le déshonorant, ce n'est j pas seulement la plus puissante barrière naturelle i contre le mal qui tombe, c'est aussi les délicatesses morales, les sentiments d'honnêteté, les scrupules de conscience qui disparaissent, laissant un champ libre à la corruption et au déshonneur.

En effet, entre ce visage attirant et fascinateufj qu'emprunte la débauche, et ces traits sévères ei irritants que L" devoir a pris, la violence des

passions aidant, c'est à brève échéance pour le malheureux la désorientation complète du sens moral. Instinctivement, et à cause des personnes qui représentent Tun et Tautre, il trouve le mal plus doux et le bien plus répugnant. La boussole de son âme ne revient d'un premier affolement que pour prendre peu à peu une direction inverse au courant normal. Les brutalités du sang, l'austérité d'une famille, — qui ne peut cependant pas favoriser ses honteux penchants, la révolte du sens chrétien qui a pu demeurer en lui, le poussent avec une égale violence dans la voie d'une insurrection définitive contre tout ce qui le gêne en ses débordements. Inadmissible, la foi qui le trouble avec ses notions du péché. Insupportable, la conscience qui le bourrelle de remords. Odieux, le prêtre dont les sermons l'importunent. Détestable, le foyer dont les parfums de vertu Taccusent. Et Ton comprend à la fin ce que veut dire ce mot d'argot qui a retenti un jour à la tribune »du sénat, portant, au sein de la plus respectable des assemblées, le cri sauvage de la débauche en

rupture de toute loi et de tout respect : « La famille ? C'est une balançoire !

Rien ne manque au caractère moderne du Fils prodigue tel que le décrit et Tanalyse TEvangile : c^est dire que Targent, sous son aspect hideux, dans son rôle odieux et malfaisant, y figure en première ligne.

En effet la première formule qui traduit au dehors la révolte de cet enfant, consiste en une brutale demande d'argent. Si notre héros ne commet pas d'indélicatesse, juridiquement parlant, il n'en est pas exempt au point de vue des sentiments les plus exquis d'affection, des égards les plus sacrés que l'on doive à l'autorité, à la sagesse et aussi à la bonté d'un père.

C'est aussi à l'argent qu'est dévolu le premier rôle dans tous les malheurs qui punissent les jeunes débauchés.

La tentation d'argent qui survient inévitablement, trouve en effet leur âme dans l'état de démantèlement moral que nous avons essayé

d'analyser, et Fassaut qu'elle leur livre n'achève que trop souvent une ruine irrémédiable. Le désir de l'argent, désir aigu parce qu'il répond à un besoin pressant, ajoute une fièvre de plus à la fièvre des passions. C'est l'appoint d'une fureur nouvelle apportée au délire des concupiscences de la chair. C'est par Targent et pour lui que se consommera le déshonneur suprême du malheureux. C'est la folie d'argent qui le poussera jusqu'à ce point final, à cette dernière borne milliaire marquée sur le chemin de ceux qui sortent à tout jamais du pays de l'honnêteté. Il en est en effet qui, pour n'avoir pas succombé à cette tentation, croient être encore en droit de lever la tête, même au sein d'une foule d'ignominies d'une autre espèce qu'ils ont accumulées dans leur vie. Ils ont commis l'adultère, ils ont menti, trahi la foi jurée ; ils ont fait mourir leur mère de chagrin ; ils ont assassiné en duel. Pour n'avoir pas succombé à ces tentations de l'argent qui font les faussaires et les escrocs, ils disent encore : je suis un honnête homme ! C'est cette misérable honnêteté, réduite à si peu de chose.

qui finit trop souvent, elle aussi, par sombrer dans cette effroyable tempête, dans ce naufrage total de la jeunesse livrée au gré de ses folles passions.

Le vice coûte, en effet, plus cher que la vertu.

Il faut des sommes sans limites pour payer la rançon du désordre. Les louves ne sont jamais rassasiées. A ces êtres éminemment excrémentiels, il faut une pâture prodigieuse. Cette pâture, elles Pexigent férocement. Tandis que la femme légitime représente Tordre et l'économie, conformément à ce mot de la sagesse : « Où il n'y a point de haie, le bien est au pillage ; où il n'y a point de femme, Phomme se morfond dans Tindigence » ; ' celles qui mettent en valeur le sens dépravé de Phomme, prétendent retirer d'énormes dividendes de leur dégoûtante exploitation. L'or ■ est leur seule compensation d'avoir, de leur côté aussi, tout sacrifié, tout foulé aux pieds. Ce que le démon fait des biens spirituels de Phomme, elles le font de ses richesses temporelles. Elles ont la frénésie du gaspillage. Leur gloire est de ruiner, de vider leur victime. Un forfait com-

' Eccli., XXXVI, 27.

LE FILS PRODIGUE j j 3

mis par leur imbécile d'amant pour leur apporter de rargent, est leur gloire suprême, leur seule volupté. Quand elles ont à témoigner en cour d'assises, contre le malheureux qu'elles ont poussé au crime, c^est sur leur visage maquillé que s'épanouissent les plus sinistres sourires. Est-ce que les autres femmes qui sont de la famille de leur proie ne les détestent pas, ne les méprisent pas, ne les maudissent pas ? Donc, mettre la ruine, le déshonneur et l'infamie chez celles-ci, aura, avec le profit matériel d un bénéfice considérable, toute la saveur d'une vengeance, toute Tivresse d'un triomphe. Et allez donc ! Il y a des usuriers qui prêtent; des tables de feu, dont le tapis est couleur d'espérance ; des cotîres-fort qu'on a oublié de fermer ; des signatures que Ton appose d'une plume faussaire au bas de billets à ordre qui sont aux yeux des prostituées les seuls vrais billets d'amour !...

Au fait, il serait injuste de trop généraliser et d'affirmer que tous les débauchés deviennent voleurs, faussaires et criminels. Tous ceux qui passent sous la mitraille ne sont pas tués. Tous

ceux qui tombent à la mer ne se noient pas. Tous ceux qui vont à la Mecque n^ont pas le choléra. Il se fait des miracles de préservation. Il s^étend des protections invisibles sur les fous. Il y a des sauvetages inattendus pour les naufragés. Néanmoins, il est impossible de ne pas faire, en ces matières, une décisive constatation.

Est-il un seul jeune homme taré, compromis,, correctionnalisé, qui ait été chaste, bien plus, chez qui la femme ou le vice n'ait pas été un principe de perdition et de dégradation?

Du haut en bas, le spectacle est aussi effrayant que significatif. Le jeune élégant qui ruine et qui déshonore son père en abusant de sa signature, le voyou qui assassine sa vieille mère pour six francs, ont Tun et Tautre un point commun, un même caractère dominant; ils ont agi sous la pression d'un état d'âme identique : ils ont tous les deux, une femme dans leur conscience.

Partout, en effet, où la morale se perd, où Thonorabilité sombre, où la conscience se noie, où Phumanité pourrit, la prostitution circule, se trouve chez soi, triomphe, règne, comme la ver-

mine à travers le cadavre qui lui est livré par la mort. La banqueroute morale et religieuse du xviii^ siècle^ les monstruosités et les sauvageries de la Terreur, ont leur origine dans les lupanars. Il n''est pas une histoire documentée qui ne nous découvre avec plus ou moins de dégoût le commencement et le foyer des saturnales sanguinaires de la Révolution, dans Timmonde assemblage de mérétrices qui peuplaient alors le Palais-Roj^al, et desservaient le côté « moral » de la religion nouvelle dont les philosophes avaient formulé le « Credo ». Cela, c''est de Thistoire. Quant à l'évidence que nous coudoyons dans le présent, elle en dit plus long encore que Thistoire.

Nous pouvons hiérarchiser en trois degrés différents de moralité toute la jeunesse présente : en bas, celle qui vit dans la fainéantise, le désordre et... rinnommable profession. Pauvre, on la rencontre en souliers éculés, casquette dite « à trois ponts 1, parlant Targot des chourineurs, dans l'ombre des boulevards extérieurs, dans les parages des grandes écoles ou des grandes casernes.

Riche, on la trouve partout où Ton gaspille son temps, son patrimoine et son avenir, toujours singulièrement accoutrée, les pieds en des escarpins d'angoisse, se dédommageant de ses servitudes mondaines et de ses petites tortures secrètes, par Pimmense satisfaction que donne une orchidée à la boutonnière ou un monocle dans l'œil, encore plus égoïste, insolente et pratique, au fond, qu'elle n'est ridicule à la surface.

Un peu plus haut, dans une catégorie plus honorable, se groupe la jeunesse qui travaille avec plus ou moins de vigueur, mais avec la fièvre trop vulgaire encore de gagner de l'argent pour s'amuser, de conquérir une situation pour avoir une place plus avantageuse dans le monde où l'on jouit. Plus avisée et moins méprisable que la classe qui précède, parée d'un uniforme ou nantie d'un titre de laborieux, qui lui donne un prestige en somme légitime, elle n'en a pas moins une regrettable allure de « struggle », un douloureux dénuement en matière d'idéal, d'enthousiasme, de foi quelconque.

Enfin une troisième catégorie de jeunes ren-

ferme Tensemble de ceux qui croient à quelque chose, au-delà du bénéfice présent de leur travail et de leur vie, dont le cœur sait encore bondir et s'emballer pour une générosité ou contre une infamie d'ordre immatériel, jeunesse dont Pâme est vive, le cœur droit, la main loyale. Pour qui encore il existe au moins de belles illusions et de nobles chimères, qui met au rang des plus pures satisfactions la joie du devoir accompli, qui, sans négliger sa fortune, fait une place dans ses rêves à rétablissement de la justice, à la gloire du pays, voire même au règne de Dieu.

Tels sont, les trois points de repère entre lesquels, à des niveaux divers, prennent place les jeunes âmes contemporaines.

Or, ces trois fruits, dont le premier est pourri, dont le troisième a encore tout son duvet, tandis que le second, déjà blet, occupe un rang intermédiaire, se classent entre eux, selon qu'ils ont été plus ou moins mordus et endommagés par le ver impur dont si peu de jeunes gens, semblables en cela aux cerises de juillet, sont exempts. On ne saurait nier que chez les jeunes, ces deux phéno-

Il8 LES JEUNES GENS

mènes : la dégradation morale et la vie impure, vont d'un pas mathématiquement égal.

Pourquoi essayerait-on de s'inscrire en faux contre une vérité, vraie jusqu'à la banalité ? De même que le mari, par sa seule fidélité à son épouse, donne la plus certaine et la première des garanties d'honnêteté, de même il n'est pas un jeune homme qui soit mieux recommandé à qui que ce soit d'honorable et pour quoi que ce soit de moral, que par ces trois mots : il est rangé.

a Je n'ai assisté qu'une seule fois, écrit un auteur bien connu, à une exécution capitale. Inutile de vous détailler les circonstances qui m'amenèrent bien malgré moi dans le voisinage de l'échafaud. Je dis : bien malgré moi. Je crois en effet que personne de propre ne se mêlera jamais de gaîté de cœur à la tourbe immonde, sale et grouillante qui se presse autour du panier de sciure et du triangle d'acier, quand ceci doit envoyer une tête sanglante à cela. Je n'oublierai jamais l'impression que me fit ce ramassis de malandrins jeunes et vieux, de filles en jupes ordes et en cheveux sales : c'était vraiment la

sentine de la canaillerie, rarrière-ban des chevaliers du surin. Tout ce qui est louche, mal-odorant, blême, interlope, ignoble, semblait convoqué à la noce du décapité. En attendant Todeur du sang, une atmosphère d'orgie puait et planait au-dessus de cette vermine humaine. Je ne puis exprimer la sensation d'écœurement que j'éprouvais : cela me paraissait ressembler au dégoût que Ton éprouverait à respirer les bouffées rances •échappées aux soupiraux de quelque usine d'infamie. Enfin, voulez-vous que je vous dise quelle est l'impression dominante que m'a produite cette multitude de héros de la pince-monseigneur, de la rue mal famée et du couteau à virole ? Ce n'est pas une impression de cruauté ! Cruels cependant ils Tétaient tous ces gens-là et buveurs de sang encore ! Mais j'ai senti par dessus tout que cette foule était une foule obscène. Ces détritus humains étaient des débris immondes de cet incendie : la luxure. On a dit que l'oisiveté est la mère de tous les vices ; j'ai vu là, comme en une vision, que le vice impur est le père de famille de tous les crimes qui, de par lui, sont frères ! »

Tels sont les ravages exercés par la débauche, parmi les jeunes, quMl est impossible d'aimer sincèrement ces derniers sans concevoir dans son cœur une véritable haine pour le sens dépravé, uniquement à cause d'eux.

Nulle portion de Thumanité n'est plus admirablement douée que la jeunesse. Elle possède en germe, dans le sang, tout ce qui peut faire Phumanité sublime et belle. Elle a l'ardeur, l'enthousiasme, l'espérance en l'avenir, la foi en l'idéal. Elle a le ressort des indignations généreuses. Ses ailes sont larges, son front aimé des rayons de lumière. Les abeilles royales de la poésie et du surnaturel butinent sur ses lèvres. Elle est la vraie fleur de la terre ; elle possède à elle seule tout le printemps, c'est-à-dire tout le charme, tout l'arôme, tout le brillant coloris de l'humanité. Elle ne traîne pas après soi les haillons lamentables d'un passé mauvais et déçu. Elle aspire à pleins poumons toutes les nobles brises de l'avenir. O jeunesse ! O parterre de fleurs ! O généreux arbre sur lequel s'épanouissent toutes les promesses de demain ! Fraîcheur de Mars,

brise d'Avril, soleil de Mai ! Hélas ! un vent de feu souffle sur toutes ces corolles et brûle toutes ces espérances. Un vent de peste ravage tout ce brillant parterre où s'épanouissent ensemble la vertu et la santé. Les jeunes gens ne sont pas chastes. Et la source de tout mal, en eux, Torigine de toute dépravation, le principe de toute ruine, le commencement de cet écroulement qui fait, en fin de compte, des meilleurs, les pires ; des mieux doués, les plus dangereux ; des plus avantagés, les plus malheureux, c'est Timpudicité.

Donc, le fils prodigue obéisssant à la loi des chutes fatales, avait passé successivement des pensées de luxure au mépris de son père, du mépris de son père à la haine du foyer domestique. En même temps, la passion de l'argent Tavait rendu indélicat et brutal. Sous Timpulsion de toutes les passions mauvaises qui semblaient concentrer leurs forces pour l'éloigner de sa maison, il était parti, mettant, entre le bien devenu odieux à son âme et les dissolutions qu'il rêvait, une distance aussi considérable que possible.

Comme il devait être réternel exemplaire des :5eunes gens qui se perdent, il ne fut alors victime ni des voleurs de grand chemin, ni des spéculations malheureuses, ni des hostilités de la vie. Il tomba entre les mains des femmes de Joie. L'Evangile le dit au commencement de cette histoire et le répète à la fin, évidemment dans un -double but : pour attirer Tattention sur un fléau d'autant plus redoutable qu'il se fait des attraits plus suggestifs, et pour bien mettre en relief l'étroite connexité, le rapport d'effet à cause, qui existe entre la plus lamentable misère et -l'introduction de ces êtres malfaisants dans une .existence de jeune homme.

Et ce n'est pas la première fois que les livres •saints faisaient ressortir l'influence néfaste des femmes perdues sur l'existence des jeunes gens. Les livres sapientiaux et prophétiques avaient déjà insisté sur ce sujet avec une persévérance et une force qui, loin d'étonner les chrétiens, doit leur -donner une haute idée de l'importance de tels enseignements. Peut-être en faisant tant de place aux oracles qui touchent à cette dangereuse

question, PEsprit-Saint a-t-il voulu éviter à ceux -qui annoncent la parole de Dieu la responsabilité <jui pèse sur quiconque ose traiter une aussi délicate matière. De fait, les seuls textes de TEcriture formeraient un brûlant et vigoureux volume. Il faut lire dans les livres saints ' eux-mêmes cette longue et violente flagellation de la femme dont les saints prophètes disent : « Tous les fils de Memphis et de Taphné t'ont constuprée jusqu'au cou » ' et dont les poètes les plus pervertis et par conséquent les mieux informés, peuvent écrire : « Voilà bien la sirène et la prostituée ; le type de régoût, la machine inventée pour dévorer nos ■chairs et boire notre sang ! » '

Les trois lignes qui servent de début à la parabole du prodigue présentent, relativement à la

' Prov., V, 2-12. Id., VI, 23, ^}. Id., VII, 4, 27. Id., xi. 22. Id., xxii, 14. Id., xxiii. Id., xxiu, 27, ^^. Id., xxx, 16. Id., xxxi^ 2, 3. Eccli., IX, 2, 13. Id,, XIX, 2, 3, Id., xxm, 21, 24. Id., xxx, 17, 19, 23, }}. Id., XXVI. 12, 15. Id., xLi, 27. Id., XLii. Is., m, 16, 24.

' AU", de Musset.

question d'argent, considérée non plus au point de vue criminel mais sous le rapport économique, une admirable et profonde leçon pour la jeunesse. D'abord cette constatation qui peut paraître étrange, que, en Tespèce du moins, Tavarice et la prodigalité procèdent d'un seul et même vice. Quand il s'agit de réclamer son patrimoine, le jeune homme est d'une dureté qui va jusqu'à la cruauté pour son vieux père. Il n'est pas d'avare, si cupide et tenace soit-il, capable de se montrer plus âpre à l'acquisition de l'or. L'argent exerce sur notre malheureux une fascination, une sorte d'envoûtement invincible. Rien de ce qui peut s'interposer entre sa convoitise et les richesses entrevues ne saurait lui être sacré. Il marche sur le cœur de son père, sur les délicatesses familiales, avec une hideuse brutalité. Il est hypnotisé, il est fou : la concupiscence de l'argent l'a exaspéré. Puis, à peine en possession de son bien, une fois en face du plaisir, une autre folie le saisit. Sa rapacité se change en prodigalité. Il « dissipe sa substance » dans les fêtes et les débauches avec une insouciance que rien n'égale. Cet or dans la

possession duquel il n'a pu entrer qu'au prix des larmes de son père et de la paix du foyer, qui devrait par conséquent lui être trois fois précieux, il le traite comme une chose vile et sans valeur. Il le livre sans compter aux immondes goules qui se sont emparées d-e lui, et à toute la séquelle de gens innomables qui vivent autour d'elles, de leurs désordres et de leurs restes. 11 accepte que les folles joies de quelques jours absorbent le fruit du travail et de l'économie de longues années, en même temps que l'espérance et le pain de toute l'existence qui lui reste à vivre.

« L'argent est un bon serviteur et un mauvais maître, » dit un aphorisme d'où l'on peut déduire les deux grandes lois morales qui doivent régir surtout la jeunesse en face du plus terrible des éléments créés par l'homme : la monnaie. Il révèle à la fois le bien et le mal de l'argent, l'importance qu'il faut lui attribuer, et le soin qu'il faut mettre à ne pas en accepter la tyrannie. En d'autres termes, un jeune homme avisé ne doit pas mettre au-dessus de tout la question d'argent, il ne saurait non plus sans folie, s'il doit vivre de la vie

commune des hommes ici-bas, s'en désintéresser.

Faire un dieu de Targent n'est pas seulement pour la jeunesse la plus odieuse chose qui se puisse imaginer, c'est encore un déplorable calcul. Sans doute, elle ne doit jamais oublier que la vie sera une longue lutte et que l'argent est le nerf de toutes les guerres. Mais il est des qualités qui valent mieux, même quant à la valeur pratique de l'argent, et que l'on sacrifie dès qu'on ne vit que pour l'argent. Un homme qui se diminue luimême et se déprécie pour augmenter son avoir s'appauvrit en réalité, puisqu'il accroît une richesse tout extérieure et accidentelle au détriment de ce qu'il vaut, dans sa personne et dans son être. « Ceux qui ne veulent que s'enrichir, écrit saint Paul, tombent dans la tentation et les filets du diable, dans une foule de désirs inutiles et funestes qui engloutissent l'homme dans la. mort et la perdition. » ' Au simple point de vue naturel, la ruine n'est pas moins déplorable. Les nobles qualités du cœur, la réputation de loyauté et de désintéressement, la grandeur d'âme recon-

' I Tim., VI, 9.

nue et saluée par tous ceux qui sont les témoins de notre vie, constituent un capital qui n'a sonéquivalent en aucune monnaie. Et quel que soif Testime exagérée que Ton professe dans le mondepour tous ceux qui possèdent du métal précieux en abondance, jamais un homme de cœur n'acceptera Pavantage d'être riche, au prix d'une réputation d'homme rapace et sordide, indélicat ou taré. Au surplus, le moment vient toujours où le bon renom d'honnêteté et de chevalerie fournit des occasions de grande fortune même matérielle, interdites à quiconque s'est fait la réputationd'homme avide d'argent.

Cela ne veut pas dire que la jeunesse doive se désintéresser tellement de la question pécuniairequ'elle ne puisse décemment se préoccuper de conserver et d'acquérir. Bien au contraire. Si les pères de famille se morfondent, toute leur vie durant, à créer un capital qui place leurs enfants en posture plus avantageuse devant l'avenir, et s'ils sont louables en cela, ce n'est pas pour qu'il soit permis aux jeunes gens de jeter à de folles orgies ou dans d'imprudentes libéralités-

ce qui fut laborieusement économisé dans un but grave et saint. A Dieu ne plaise que la jeunesse soit avare : ce vice, hideux chez les vieillards, constitue à plus forte raison chez les jeunes une véritable monstruosité. Toutefois à cet âge, une ■certaine parcimonie est tellement nécessaire, que Ton peut prophétiser d'api:ès elle ce que sera Fhomme de demain. Uargent demande, comme toutes les forces, à être emmagasiné, quoique non sans mesure, pour jouer en temps opportun son rôle dans quelque conjoncture décisive. Un homme sans avoir ne vaut que la moitié du même homme aidé d'un capital. Les leçons données par TEsprit Saint se trouvent sous ce rapport en parfaite harmonie avec les lois de la prudence, du bon sens, et aussi avec le blâme évangélique qui pèse sur les dissipations et les dilapidations du fils prodigue. Les jeunes gens qui se préparent à faire leur salut parmi les difficultés du >* struggle », peuvent donc s'attacher non pas de cœur, mais d'une volonté sage et pure, à la conquête de Targent, et trouver un aiguillon dans la devise douloureuse et souvent vraie que Bernard de Palissy tira de

LE FILS PRODIGUE i 2q

ses longues et décourageantes épreuves : « Povreté empesche les bons esprits de parvenir.* »

Enfin, de chute en chute, le prodigue toucha le fond de la misère physique et morale. La fainéantise, la dissipation et la débauche firent peu à peu le vide complet dans son âme. Tandis qu'une austère jeunesse devait rendre puissant et glorieux, comme on le verra, Jean-Baptiste, des voies contraires amenèrent, chez le prodigue, un résultat violemment opposé. L'une de ces deux jeunesses produisit un remueur de peuple, un antagoniste de rois ; l'autre fit un gardeur de porcs. Mystère d'apothéose et de déchéance que beaucoup ne comprennent pas encore, quoiqu'il n'ait cessé de se renouveler depuis le commencement du monde. La société est pleine de jeunes gens possédant l'intelligence, la force, et surtout la naissance qui fait pour eux tous les frais de ce qu'on peut appeler « la mise en scène » de la vie. Pour de misérables vanités et d'inavouables

' Cfr, Eccli., XXV, 5. Id., xiii, ;o. I Tim., vi, 6 Prov xxx Phil. .V. II.

plaisirs, ils n'hésitent pas à tout sacrifier. La gloire d'un habit sorti des mains d'un bon faiseur, leur suffit. La joie de boire au verre encanaillé d'une prostituée les contente. Trop heureux s'ils ne déshonorent pas quelque grande cause religieuse, sociale ou politique, en se constituant ses champions attitrés. N'y a-t-il pas en effet aujourd'hui de grands partis qui agonisent parce qu'ils représentent ceux dont Amos a prophétisé la ruine, et qu'il appelle avec énergie la faction des jouisseurs, yacf/o lascivientum?' N'y a-t-il point des jeunes qui prétendent appartenir à la catégorie des dirigeants, et cui ne savent guère conduire autre chose qu'un cotillon à la fin d'un bal, ou un char de Mi-Carême ? Sans doute ces derniers n'arrivent pas tous à la dégradation visible du prodigue. On ne saurait en dire autant de leur déchéance morale. Et s'ils ne sont pas obligés de garder les pourceaux d'un truand quelconque, et d'envier leur pâture immonde, ils n'ont guère le droit d'en être plus fiers, s'il faut en

' Amos, VI, 7,

croire les saints Pères.' « Celui-là, dit Tun d'eux, garde les pourceaux qui est plus vicieux que les autres : tels sont les chefs de la société qui donnent aux autres les mauvais exemples.' n Et saint Jean Chrysostome, insistant davantage encore, ajoute : « C'est être pasteur de pourceaux que nourrir dans son âme des pensées sordides et immondes, et manger les aliments sensuels d'une vie corrompue. »

Pour tout dire en un mot, il n'est pas déshonorant de garder les porcs, avec une vie honnête et des mœurs nobles. Il est deux fois honteux de cacher sous un grand nom et derrière une grande fortune, une àme de porcher. Ceux qui n'arrivent pas matériellement à ces fonctions n'ont donc pas lieu d'en être plus fiers, s^ils sont tombés dans la dégradation morale qu'elles figurent.

Ne faudrait-il pas désespérer de tout, si l'infatigable miséricorde de Dieu ne veillait sur les jeunes gens qui s'égarent, toujours prête à recevoir paternellement leur repentir?

' Voir Caten. Aur., et Corn, a Lap., In Luc, xv. ' Theoph., In Catena.

lEAN-BAPTISTE

JEAN-BAPTISTE

L'Evangile n'a raconté explicitement que la naissance et Page viril de Jean-Baptiste. S'ensuitil qu'il y ait à regretter une lacune dans le livre divin touchant la jeunesse du Précurseur ? Bien au contraire. A quoi bon des détails sur une jeunesse qui naît d'une enfance immaculée et qui porte ses fruits dans une virilité héroïque? Entre un tel commencement et une telle fin, la vie de Jean ne saurait être un mystère. Bien plus, l'histoire de sa jeunesse apparaît mieux, semble-t-il, sous le soleil du désert, en pleine clarté, allant de la pureté initiale à la sublimité de la fin. Elle est l'heureuse jeunesse qui n'a pas d'histoire. Elle

tient en ces trois idées : innocence, austérité, grandeur, qui s'engendrent sans se succéder, car la première subsiste dans la seconde et la seconde est la condition essentielle de. la troisième. L'enfant pur devenu jeune homme, vécut sévèrement parce qu'il resta pur, et le jeune homme sévère devint l'incomparable héros admiré de Jésus luimême, grâce à Taustérité de sa jeunesse. Peut-être est-il heureux que l'Evangile n'ait rien dit de cette même période de sa jeunesse : l'évidence simple et nue des progrès de cette àme juvénile qui s'épanouit en une beauté surhumaine, eût risqué d'être altérée, comme voilée, sous l'abondance des renseignements. Les routes droites et unies n'apparaissent dans toute leur netteté qu'autant que les herbes et les arbres, si fraîches que soient les unes et si majestueux que soient les autres, n'en atténuent pas la blancheur, et n'en rendent point les lignes indécises. Plus la leçon est simple, plus elle est accessible à tous, et plus elle a de chances d'être retenue.

La première constatation que nous permette l'Evangile est celle-ci: la jeunesse de Jean pré-

JEAN-BAPTISTE !.■>'

para, en lui, un homme d\me telle grandeur et et d'une telle beauté morale, que Tune et l'autre échappent à la mesure humaine.

Quel émoi ce fut parmi les juifs, lorsque soudain réloquence du Baptiste, cette lave brûlante, fit éruption dans le désert ! Du fond de la solitude, comme un rugissement de lion était venu : Jérusalem, la Judée entière, toute la région du Jourdain s'ébranlaient ! Et tous, en foule, venaient voir le prophète, entendre « la Voix ». Car cet homme n'était pas un homme, ni un prince des peuples, ni un apôtre, ni un prophète. C'était une Voix, ce n'était que cela : « La voix de celui qui clame dans le désert ». On apercevait bien au premier abord quelque chose de hirsute et de terrible: une chevelure inculte, une barbe de solitaire, un manteau de poils de chameau, une lanière de peau de bête : mais quand la bouche s'ouvrait, quand la clameur venait à retentir, tout semblait disparaître : ou ne faisait plus qu'entendre. Peut-être les yeux étincelaient-ils encore, car Tâme ardente du prophète luisait comme une lampe à travers la maigreur de son visage, mais

l38 LES JEUNES GENS

c^était seulement pour mêler l'éclair du regard au tonnerre de la voix, comme les trompettes dont le cuivre scintille et vibre tout ensemble, Jean n''ayant reçu d^autre mission que de sonner le clairon du héraut, devant les pas du Roi qui arrivait. On se demande ce que sera la trompette du second et dernier avènement du Christ, quand on écoute le précurseur sonnant d'une voix déjà si terrible la diane du premier. Et l'on vit les morts spirituels sortir en foule de l'ombre où ils gisaient, accourir à Tappel. Tous subissaient la victoire de ses apostrophes. Les pharisiens surtout, mêlés à la foule, se courbaient plus frémissants sous la véhémence de Tinveciive. Quelle vigoureuse figure ! Quelle torrentielle éloquence ! L'Ecriture Sainte n'a conservé que quelques traits et de l'une et de l'autre. Mais ils suffisent: un burin vraiment inspiré ne saurait tracer autrement qu'à grands coups une aussi puissante image. Trop de détails, et le profil du précurseur ne se détacherait plus avec la même vigueur ni le même relief sur le fond d'or, sur la lumière aurorale des premières pages de l'Ecriture. Si sa phy-

JEAN-BAPTISTE I 3q

sionomie apparaissait davantage, Ton entendrait moins sa voix. Si ses discours étaient plus longs^ ils ne seraient plus une clameur de cette voix.

Pour ceux qui s"v connaissent en impétuosité oratoire et qui savent en quoi réside Ténergie de la parole et le nerf de Téloquence, une incomparable véhémence, un mouvement à la fois robuste et violent, se cache sous la concision des résumés que nous a conservés l'Evangile. On voit, d^un mot, les pharisiens, « race de vipères », foudroyés par rinvective du prophète qui les frappe en plein visage. La phrase, rapide et tranchante s'abat sur le mal qui est devant elle, comme « la hache sur la racine de Tarbre. » Et toute la foule frissonnante et courbée sous le geste royal du Précurseur, n'est plus qu'un amas d'épis sur Taire : et le Verbe divin vanne déjà cette moisson, prépare le froment pour les greniers évangéliques, et condamne la paille « au feu inextinguible « des vengeances sans retour.

Nul, assurément, ni dans l'antiquité païenne, ni dans cette nouvelle humanité qui a donné pourtant à Dieu des millions de martyrs, nul ne

s'est jamais présenté aux regards de Thistoire avec tant de relief et de puissance. Moïse seul semblerait pouvoir rivaliser de forte grandeur avec le Baptiste. Ce Moïse si vaste de génie et si haut de stature que Michel-Ange a sculpté, et auquel le poète a pu prêter cette grandiose prière : « Mon Dieu, vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux... Ma main laisse Teffroi sur la main qu'elle touche, Torage est dans ma voix, réclair est sur ma bouche. Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous, et quand j'ouvre les bras, il tombent à genoux ! » « Mais Moïse n'est, là-bas, dans le lointain passé, qu'une ombre majestueuse qui traverse la nuit, alors que l'héroïsme du fougueux Baptiste surgit vivant, s'offre, en plein soleil de la révélation. Moïse pour devenir effrayant a dû se placer sous les éclats de foudre du Sinaï, Jean n'a point emprunté ses tonnerres : il les a lui-même fulminés. Il brûle, ■ il rayonne. Il ne s'est point levé son égal parmi les enfants des hommes. ' Il est plus

' Alfred de Vigny. ^ Matt., xi, 11.

' Joan., V, 35.

JEAN-BAPTISTE I4I

qu^un prophète, et le juge des vivants et des morts se fera un jour son premier panégyriste ' . Si bien que, autour de lui, on se demande avec admiration ou stupeur, dans Tenthousiasme ou dans Teffroi, qui est cet homme prodigieux ? Le nom du plus miraculeux des prophètes monte aux lèvres des questionneurs : « Es-tu Elie, lui demande-t-on? ' » Que le Messie se hâte ! Qu'il vienne le Verbe souverain en qui réside toute lumière ' et toute flamme*, car si sa gloire suprême ne suit de près la gloire incomparable de Jean, Thumanité saisie, éblouie, tremblante, va tomber aux genoux du précurseur et le prendre, malgré lui, pour le fils de Dieu. '

Ce serait, en effet, malgré lui. Car rien ne manque à la sublimité du Baptiste : il est humble. Il ne s'enivre point de voir les multitudes à ses pieds. Le bruit de sa grande voix ne l'étourdit pas lui-même et il n^est point aveuglé de ses propres ravons. CVst-à-dire qu'il est encore plus

' Matt., XI, 10 1 I. * Luc, XII, 49.

' Joan., l, 21. ^ Joan., 1, 20.

^ Joan., I, 9.

grand que sa gloire. Etonnant mystère : c'est précisément la plus haute manifestation de son triomphe sur les âmes qui provoque chez lui la plus admirable expression- de son humilité. Le jour où Ton est venu lui poser les glorieuses questions, et où il a dû se défendre d'être le Christ, il se déclare « indigne de dénouer le cordon des sandales » ' de Celui qui doit venir. A quelques années de là, Madeleine la pécheresse ne se croira pas indigne de s'approcher des pieds divins, elle osera les couvrir de baisers, de larmes, et les noyer dans les flots de sa chevelure dénouée. Jean, le plus pur des prédestinés se trouve indigne de toucher au cordon de ses sandales! Un autre jour où l'honneur le plus grand que Dieu ait fait à un mortel, après Thonneur de la maternité divine, vi^nt le chercher jusque dans le Jourdain, et où le Christ lui demande le baptême, Jean proteste en un cri dont l'émotion soulève encore la page où PEvangile l'a consigné : a Et c'est vous qui venez à moi !... » s'écriet-il, en regardant le Sauveur. Et il est tellement^ ' Joan., 1, 27.

JEAN-BAPTISTE 1^5

saisi, paraivsé, par ce sentiment d'humilité, d'anéantissement, que Jésus doit lui rendre la possession de soi, comme il la rendrait à un paralytique cloué sur son grabat, à un prisonnier rivé dans les fers ' .

Enfin un charme suprême et délicat achève cette beauté, et pose comme un rayon de grâce sur les rudes sommets de cette nature puissante. Le Baptiste est un coeur aimant ; il aime avec douceur et poésie. D'invisibles abeilles ont distillé le rayon de miel, dans la gueule de ce lion. Cette voix qui passe comme une tempête sur la tête des pécheurs et dont le rugissement ébranle le désert et la cité, devient suave et dit, avec infiniment de douceur, le nom le plus doux du Rédempteur aussitôt que le Rédempteur apparaît : « Voici l'Agneau de Dieu ! Voici celui qui purifie le monde de ses péchés ! » ' Et, chaque fois qu'il le rencontre, le même mot d'amour revient sur les lèvres du prophète : « Voici TAgneau de Dieu ! » ' Rien n'est émouvant comme le lion qui salue ainsi l'Agneau

' Tune dimisit illum. ' Id., }6.

' Joan., 1, 29.

pour accomplir en cela un des plus merveilleux traits des prophéties d'Isaïe : « Le lion et l'Agneau, se rencontreront aux mêmes pâturages ». ' Et le Précurseur met un charme tel à prononcer ces trois mots : « Voici PAgneau », que, la grâce de Dieu aidant, il n'émeut et n'entraîne pas moins par la tendre séduction de cette éloquence qu^on ne lui connaissait pas, que par les plus fulgurantes de ses apostrophes. C'est, en effet, un jour où ils l'entendirent prononcer les magiques paroles : « Voici l'Agneau de Dieu » que les prerhiers apôtres se mirent, pour jamais, à la suite d'un Maître qui se faisait ainsi annoncer ' .

Il ne manquait plus au Baptiste qu'une gloire : celle de mêler du sang de marlvr à ces flots de lumière. Jésus avait rendu témoignage à sa grandeur, il lui fallait encore le témoignage du mal et de l'infamie. De même que tout genou fléchit au nom de Jésus, dans le Ciel, sur la terre et dans l'enfer, il était bon que, après la voix du ciel et la renommée terrestre, le hurlement de l'enfer proclamât la gloire du précurseur.

Is., Lxv, 25. ' Joan., I, }6.

JEAN-BAPTISTE 1^.5

Il n'est pas inutile de nous arrêter un peu sur cette page de la mort violente du prophète. En attendant les grandes leçons que renferme pour la jeunesse cette grande histoire, leçons que nous tâcherons de formuler, une première constatation, d'un ordre spécial et très important, s'impose en quelque sorte, dans le drame qui fit tomber la tête du plus admirable des martyrs.

tt Ce qu'il y a de plus odieux dans les femmes perdues et séductrices de la jeunesse, écrit un illustre converti, c'est moins leur vie abjecte et leur âme ordurière, que la haine instinctive et féroce dont elles sont possédées à Tégard de tout ce qui est innoceni, sage, et parfumé de vertu. Pour la plupart de ces misérables créatures le blasphème est une expectoration qui les soulage. Leur plus grande volupté est peut-être de souiller ou de détruire quelque chose de pur. Depuis que les lâcheuses de guillotine ont attiré l'attention sur la monstrueuse malice des femmes débauchées, la lie populaire ne se manifeste jamais sans que les prostituées n'y occupent les premiers rôles de la férocité et de l'ignominie. On croit

qull n'y a en chacune d'elles qu'un vampire, il s'y rencontre encore une hyène. «

On put constater cela, le jour où Taustère beauté du Précurseur, l'âme sublime que les transparentes solitudes avaient faite si sereine, et le contact de l'Agneau de Dieu si pure, rencontra Hérodiade sur son chemin.

L'histoire est connue, on a pe'ut-être moins remarqué le caractère infâme, et les honteuses manœuvres de la vieille concubine d'Hérode. On retrouva en cette ignoble créature tout ce que les gens les moins difficiles en matière d'honneur estiment de plus méprisable et de plus vil.

Cette femme flétrie deux fois, car elle commençait à vieillir, redoutait le moment où son prestige s'évanouirait, où l'hébétude du roi Hérode s'affranchirait de charmes qui déjà n'étaient plus. Elle fit alors ce rêve ignoble qui marque le dernier terme de la dégradation chez une mère r mûrir sa fille pour les royales débauches, hâter l'éclosion précoce de vices dont elle lui avait transmis le germe avec son sang. Un des plus puissants éléments de corruption était alors la

JEAN -BAPTISTE I 47

danse. Comme ces sarabandes de feux follets qui naissent spontanément à la surface des charniers ou des eaux croupissantes, des corruptions asiatique, grecque et romaine, toute une chorégraphie était issue, aux modes et aux rythmes très variés, mais uniformément lascive.

Tel était le caractère de ces contorsions savantes qu''elles n^étaient plus permises par les mœurs, indulgentes pourtant, qu'à certaines catégories de courtisanes. Il nV avait pas là de quoi détourner Hérodiade de dresser sa fille dans un art pour lequel, semble-t-il, cette dernière devait à sa naissance d'exceptionnelles aptitudes.

Hérode n'osait pas toucher à la vie de Jean- Baptiste. Bien qu'il fût incommodé par les réprimandes de ce courageux censeur, il subissait l'empire de tant de sainteté. L'impression qu'il éprouvait à la seule pensée du Baptiste était si vive, que longtemps après l'avoir fait décapiter, quand on lui rapportait les prodiges de Jésus, il disait : « Assurément, c'est Jean qui est ressuscité^ car de telles œuvres surpassent la nature. » '

' Marc, VI, 14.

D''autre part, sa vénération pour le prophète était si profonde, qu''en plusieurs circonstances, il en avait fait son conseiller.' La peur aussi le retenait : il n'osait toucher à cet homme trop rayonnant de justice. Il redoutait a la Voix » dont Taccent faisait encore trembler Jérusalem. Et pas plus que le peuple, si inconstant toutefois, pas plus que les prêtres jaloux et les princes ombrageux, et ces nombreux ennemis sous lesquels succombent d'ordinaire le génie ou la vertu, il n'osait attenter à la vie de cet homme trop puissant et trop beau.

Un crime devant lequel reculaient la férocité et le cynisme couronnés sur une seule tête, l'odieuse matrone le complota et le fit naître d'une heure de débauche.

On sait comment, le jour anniversaire de la naissance d'Hérode, une orgie s'étant organisée au palais du tétrarque, la vieille impudique avait saisi l'occasion de produire, dans une assemblée d'hommes échauffés par les viandes et les vins, la corruption précoce de sa fille. Tandis que le

' Id., ibid., 20.

JEAN-BAPTISTE 1 4g

Baptiste, dans la prison de Machéronte. songeait, comme un aigle captif, au soleil de Justice dont il avait naguère salué Farrivée, aux vastes solitudes du Jourdain sur lesquelles avaient plané ses grandes ailes de prophète, tandis qu'en sa personne tout ce qui honore Thumanité, tout ce qui est lumière et vertu, pensait et priait entre les murs d'un cachot, sous les lambris du palais enfumé de luxure et de vin, le gras tétrarque, repu et incendié, disait à la jeune fille merveilleusement experte dans Fart le plus raffiné des courtisanes : « Demande-moi ce que tu veux, je te le donnerai ».

L'ébriété rend les pensées obsédantes, et insistantes les paroles. Aussi, tandis que Tapprentieprostituée, surprise de tant de succès, n'en croyant pas encore ses oreilles, peut-être encore étourdie et haletante, gardait le silence, ne sachant que répondre, l'auguste ivrogne insista, renchérit : « Je te le jure, je te donnerai ce que tu demanderas ! » Et continuant, il ajouta un mot qui marquait l'étendue de son offre sans limites, et qui renfermait peut-être un sous-entendu obs-

cène et conforme aux secrets désirs de la mère défraîchie : « Quand même tu me demanderais de partager mon trône «

A ce point du récit évangélique, il devient évident que la mère et la fille se sont associées pour l'exploitation du tétrarque. La danseuse qui comprend l'importance de sa réponse, le roi paraissant tout à fait captivé, ne veut pas prendre sur elle de fixer l'objet d'une générosité qui s'annonce si complète. C'est affaire au proxénétisme maiernel : elle a toutes les raisons de s'en rapporter au turpide génie de son institutrice. Elle accourt vers elle, lui fait part de l'enthousiasme du roi. Que demander en une fortune si inouïe?

Hérodiade juge, à son tour, que le tétrarque est à point. Il est « parti » ; il est lancé. L'instant est propice. Le temps presse. Dans une heure peut-être il sera trop tard. Le roi ne sera plus ivre, son excitation sera tombée. Il réfléchira. En ce moment, au contraire, il a juré devant témoins : les témoins sont là, le serment est encore chaud. Aussi la fille a le temps, à peine, d'interroger: « Que vais- je demander?» Un éclair, dans

JEAN- BAPTISTE

l'oeil d'Hérodiade. luit comme le tranchant d'un glaive et la réponse tombe rapide : « La tête de Jean-Baptiste. »

On sait le reste : l'hésitation d'Hérode, sa honte, puis sa lâcheté. Il y a toujours un fond de lâcheté dans l'âme de ceux qui font mourir les saints. C'est comme une tare fatale dont leurs cruautés sont invariablement marquées. La tête tomba, l'éclair des yeux redoutés s'éteignit, la « "Voix j) terrible se tut enfin. On apporta le chef exsangue et souillé sur un plateau rond. Les frêles mains de la danseuse prirent le trophée sanglant et le portèrent avec la légèreté du triomphe à Hérodiade : nul doute que la hyène n'ait payé d'un baiser maternel le sinistre cadeau. Elle prit la tête. « Le sang, dit S. Ambroise, ruisselait dans ses doigts. r> Quelle volupté pour des mains de fange ! Elle regarda les paupières fermées, les lèvres pâles, la bouche muette. Elle souffleta, dit-on, le visage mort, perça d'une aiguille la langue du Baptiste, comme avait fait autrefois Fulvie, et ne lâcha le funèbre jouet qu'après l'avoir outragea son aise, après avoir épuisé tou-

tes les délices que peut goûter une femme perdue à souiller quelque chose de divinement pur.

Il est étonnant que le génie de Shakespeare n'ait pas été tenté par la rencontre dramatique de la vieille impure avec la tête du décapité !

Cette hostilité canaille et comme fatale, qui travaille la plupart des femmes professionnellement obscènes, les rend odieuses à quiconque sait le prix de Phonneur, du génie, de la vérité, de la vertu. S'il n'y avait en elles que « la femme qui tombe » on pourrait dire avec le poète: « ne les insultez pas ! » Si elles n'étaient qu'impures et souillées, il suffirait à tout enfant d'Adam de descendre en soi-même, d'analyser sa propre argile, pour avoir piiié de leur misère plus profonde, et tempérer ses sévérités de l'indulgence que l'on doit au malheur. Jésus n"a-t-il pas été indulgent avec la Samaritaine et Madeleine? Mais les femmes dont il est ici question ne sont pas seulement la houe, elles sont la boue jetée au visage de la conscience. Elles sont le blasphème contre tout ce qui est saint. L'outrage vivant et infernal à tout ce qui a quelque ambition de noblesse mo-

JEAN-BAPTISTE l53

raie. Ce besoin de salir et de haïr est chez elles la revanche de toutes leurs dégradations. Il est le prurit spécial dans lequel elles finissent. Elles comprennent qu'elles sont, pour tout ce qui est

honnête, sus Iota in volutabro luti alors elles

voudraient éclabousser de cette vase, y noyer les êtres et les choses qui, en demeurant respectables, les condamnent à demeurer méprisées. En cela, elles personnifient aussi parfaitement que possible le démon qui n'a pas seulement la haine du bien, mais qui, ayant en même temps Tamour de Fordure, fait de cette haine et de cet amour une ineffable mixture dont il voudrait barbouiller toutes les œuvres de Dieu. Saint Paul a poussé un cri d'affolement et d'horreur à la pensée qu'un chrétien pourrait se laisser aller au monstrueux accouplement avec cette abjection vivante. Il a même emplové, pour exprimer la révolte de son âme, une tournure de phrase qui marquerait rinvraisemblance, l'impossibilité d'un pareil sacrilège : « Ignorez-vous que vos corps sont les membres du Christ? Alors retirant ce corps au

Christ j'en ferai les membres d'une prostituée ? Horreur ! Ne savez-vous pas, en effet, que celui qui s'unità une prostituée ne fait qu'un seul corps avec elle ? Car il est écrit : Ils seront deux dans une seule chair, tout comme celui qui adhère à Dieu ne fait qu'un esprit avec lui. Fuyez donc la fornication \ y> '

Mais revenons à Jean-Baptiste, et tâchons enfin d'extraire, ds sa vie et de sa mort, le caractère qui fut celui de sa jeunesse et les enseignements qu'il comporte. Le secret de cette jeunesse est précieux à découvrir : il est bon de l'arracher au silence évangélique. Il n'est pas douteux, en etfet, que la carrière du précurseur a renfermé tout ce que peut rêver la plus ambitieuse des âmes. Nul ne fut plus grand, plus glorieux que lui. Maître des foules, manieur d'humanité, il remporta sur ses semblables les plus merveilleuses victoires. Il exerça la plus haute fonction qui ait jamais été ici-bas dévolue à un mortel. Il fut une conscience vivante et dominante. Son prestige n'eut pas de

' 1 Cor , VI, 15, iS.

JEAN-BAPTISTE

mesure. S'il eût envié les dignités et les richesses, il eût trouvé les unes et les autres à la cour d'Hérode. Il ne fut ni le prince somptueusement vêtu, ni le capitaliste opulent, parce qu'il dédaigna de l'être. Donc, il sortit de sa Jeunesse supérieur à tout ce qui est Pohjet d'une ambition icibas, gloire, fortune, pouvoir. Comme il mourut peu après trente ans, on peut bien dire qu'il fut élevé à cette hauteur par sa jeunesse, par la façon dont il la vécut. Sans doute, la vocation initiale, les grâces de Dieu, le mystérieux baptême qui le sanctifia avant sa naissance, furent les causes principales et premières d'une telle grandeur. Mais on n'atteint pas de pareils sommets si quelque chose dans la vie, ou plutôt dans la préparation à la vie, se trouve de faire défaut. Toutes les forces possibles doivent concourir à un résultat si surhumain. La jeunesse de Jean qui s'écoula entre la grâce première et la perfection finale, fut donc à la hauteur de Tune et de l'autre. Elle n'endommagea rien de celle-ci, elle ne démentit rien de celle-là. Il est donc éminemment profitable d'en découvrir la physionomie,

le mouvement, la loi. Et cela revient à obtenir une réponse certaine, vécue, à ces grandes et palpitantes questions : Comment devient-on trèsgrand? Comment devient-on très fort? Comment devient-on très beau, moralement? Si un homme déterminé doit avoir une carrière exceptionnelle, et s'élever prodigieusement .au-dessus de ses semblables, à quel prix répondra-t-il à sa vocation ?

Sur ce sujet une double indication s'affirme dans la jeunesse du Baptiste : la première nous est fournie indirectement par TEvangile, la seconde, plus complète mais moins certaine, nous vient de la tradition. Cependant comme cette dernière est en parfaite harmonie avec ce que nous apprend TEvangile, il n'v a rien de déraisonnable à ce que nous en acceptions le bénéfice.

A rinstant où TEvangile s'ouvre sur le vibrant tableau de la prédication de Jean le précurseur avait alors environ trente ans), il nous révèle par le détail, son genre d'existence :

« Jean avait un vêtement de poils de chameau, une ceinture de cuir autour des r^ins : sa nourri-

JEAN-BAPTISTE I D 7

ture se composait de sauterelles et de miel sauvage. » '

Cette austérité de vie est mieux qu'habituelle. Elle est systématique. Elle date d^une prophétie faite à Zacharie avant sa naissance. Elle est donc, toujours d'après TEvangile, la loi de sa vie non seulement depuis sa Jeunesse, mais encore depuis son enfance. Il était déjà écrit de lui, dans saint Luc: « Il ne boira ni vin, ni liqueur enivrante', »ce qui signifie, pour quiconque sait la portée des expressions bibliques, qu'il devait être voué au Naziréat, dont une des lois caractéristiques était le jeune, l'abstinence, la fuite de toute mollesse, et le mépris des soins minutieux donnés au corps.

Enfin, il n'est pas douteux que Jean-Baptiste a. passé toute sa jeunesse dans la vie solitaire et dure du désert. Saint Luc nous Tapprend encore : « L'enfant croissait et se fortifiait en son âme, et il habitait dans le désert jusqu'au jour de sa manifestation en Israël. » '

* Matt., m, 4. » Luc, i, 80.

' Luc, I, I 5.

La tradition grave quelques traits plus durs encore de cette énergique jeunesse.

L'épreuve et le malheur auraient ajouté leur amertume à la sévérité de cette existence juvénile. Nicéphore et Baronius, Tun plus antique, Fautre plus grave, racontent que Jean dut être emporté au désert par sa mère à Toccasion du massacre des Innocents. Signalé à la cruauté d'Hérode par les prodiges qui avaient accompagné sa naissance et qui avaient proyoqué, chez le peuple, la question que Ton connaît : a Qui sait ce que deviendra cet enfant? »' il avait fallu non seulement le dérober aux émissaires du prince, mais encore rélever en secret, dans la solitude. La tradition, devenue légende, nous le montre tout petit enfant, au fond d'une caverne, voyant mourir sa mère d'épuisement et de misère, et demeurant seul dans le désert. Quoiqu'il en soit de ce dernier détail, on croit connaître les diflFérentes régions inhabitées de la Judée où se passa la jeunesse du Précurseur. « Le désert de Jean » n'est pas la portion la moins effrayante de cette zone stérile, montueuse, ' Luc, I, 66.

JEAN-BAPTISTE Og

désolée, qu'une végétation rare et chétive semble avoir vêtue de haillons. Il offrait la misérable image de cette société religieuse, pauvre en vertus, hérissée de vices, sillonnée des coups de foudre de la malédiction divine, âpre, tortueuse et convulsée, à laquelle le Précurseur devait un jour appliquer Toracle d'Isaie : « Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez les chemins du Seigneur, rectifiez ses sentiers. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline abaissée; les chemins tortus seront redressés, les raboteux aplanis, et toute chair verra le salut de Dieu. » '

Ainsi de quelque côté que Ton dirige ses recherches, on trouve cette indication que la Jeunesse de Jean fut par-dessus tout une rude jeunesse. A considérer les choses par leur côté humain, tout ce qui devint grandeur, par la suite, commença par être austérité dans la période préparatoire de sa vie. La vie le trouve fort, parce que sa jeunesse fut exercée dans la souffrance et les privations. Les hommes subirent son ascendant, parce qu'il fut moins semblable à eux durant sa

Page 1