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formation. Le désert avec son âpreté, ses privations, etaussi ses longues et profondes méditations le firent à la fois lion et aigle. N'est-ce pas pour rinstruction d'une génération de jeunes gens vaniteuse et dorée, lancée de bonne heure dans le brouhaha du monde et des plaisirs, tout occupée de son vêtement et des effets qu'elle produit parmi les hommes et encore plus parmi les femmes, que l'Esprit Saint place debout, sur le seuil même de l'Evangile, cette vision agreste et rude, ce demi sauvage à la voix forte, à la parole brûlante, cette robe en poils de chameaux, cet ascétisme nourri de sauterelles et de miel sauvage, ce jeune homme en un mot qui asservit totalement et héroïquement sa jeunesse à la discipline préparatoire de sa vie.
Voici quelques observations sur lesquelles il serait dommage de ne pas s'arrêter, tant elles sont d'une précieuse opportunité pour les jeunes de l'heure présente. Ce programme austère auquel fut soumise la jeunesse du Précurseur, et sans lequel il n'aurait certainement pas atteint la prodigieuse grandeur de sa vie, Jean-Baptiste
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radopta, ou paraît Tavoir adopté, spontanément Ensuite, il entreprit de le réaliser sans atténuation, sans pensée de retour en arriére, avec un courage qui ressemblerait à de la témérité, si nous ne savions qu^une vocation supérieure rappelait à cette existence extraordinaire. Troisièmement, il endura la solitude, la faim, la rude vie sauvage qu^il s^était imposée avec une force de résistance qui ne se démentit jamais pendant les longues années qui précédèrent sa prédication. Enfin le secret d^une énergie aussi indomptable, d une vertu aussi indéfectible nous est connu : Tàme du Précurseur était, en eifet, éprise d^un Idéal tellement puissant et élevé, que rien ici-bas n était capable de l'atteindre pour Tobscurcir, lui faire concurrence, distraire ou décourager les efforts du généreux héraut de FEvangile. Chacun de ces quatre éléments de progrès mérite quelque attention.
Le premier caractère de la conduite de Jean- Baptiste, fut la spontanéité. 11 prit son parti luimême. On ne voit pas dans TEvangile que nul ne Tait contraint de demeurer au désert. Il fut
son propre maître sévère, rigoureux, implacable à lui-même. 11 n'attendit point quelque initiative étrangère, quelque injonction extérieure. Par la grâce de Dieu, il connaissait sa voie, il la suivit. Il obéit à sa vocation, mais en indépendant, en volontaire. Il agit de soi, tout en suivant Dieu le seul maître parfait, c'est-à-dire le seul dont Tautorité concilie ces deux admirables qualités qui paraîtraient pourtant contradictoires au premier abord : la plus absolue souveraineté, et le plus souverain respect de la liberté humaine.
Quel exemple pour la jeunesse !
Quelle est en effet la situation des jeunes ? Ils ont, plus qu"'à nul autre âge, besoin d^être disciplinés, contraints, domptés, pour acquérir la forme définitive qui caractérisera leur avenir et les rendra supérieurement forts devant la vie. D\iutre part, nul n'est plus porté à s'affranchir de toute autorité, nul n'en a davantage les moyens, nul n'y réussit mieux. Les surveiller, les tenir, les conduire par la force est impossible. Ils échappent autant qu'ils veulent aux regards et à l'autorité de ceux qui les gênent. L'Esprit-Saint lui-
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même en convient : a Trois choses sont difficiles à trouver, et la quatrième est tout à fait impossible : la trace de l'aigle dans les airs, le vestige du serpent sur la pierre, le sillage du navire au miheu de la mer, et la conduite de l'homme dans son adolescence. » « Et c'est une folie de croire que par la crainte, la force, ceux qui sont les gardiens des jeunes les contiendront malgré eux et longtemps dans des limites sévères, si les jeunes ne consentent à y rester spontanément. Il n'est pas de barrière que ne soient capables de sauter ces vigoureux poulains, pas de murailles qui puissent arrêter ces jolis papillons. Si quelque sage croit le contraire, c'est qu'il est évidemment déjà berné par la jeune folie, moins sage mais plus rusée, moins aidée par les béquilles et les lunettes, mais mieux servie par ses jambes souples et ses regards perçants.
C'est pourquoi un jeune homme est irrémédiablement compromis s'il ne prend sur lui-même de s'imposer une discipline à laquelle il n'est à peu près au pouvoir de personne de l'astreindre. ' Prov., XXX, 19.
C'est à lui qu'il appartient de se contraindre pour se mettre en forme, de s'exercer pour s'assouplir, de s'abstenir pour devenir fort, de se donvpter pour arriver à se conduire, à être désormais a bien en main, » S'il ne se condamne pas spontanément aux fatigues de la discipline morale, il en sera de sa puissance d'âme à venir exactement comme de ses forces physiques énervées dans l'amollissement et l'inaction des membres. Il n'a pour ainsi dire plus d'autre éducateur efficace que lui-même. Rien mieux que son propre vouloir ne le soumettra aux efforts qui préparent le bonheur et la supériorité de demain.
Ce n'est que par l'esprit d'initiative appliqué tout d'abord à l'organisation sévère de sa propre jeunesse qu'un homme viril et supérieur se prépare, s'élabore lui-même. Quiconque ne prend pas en mains, en ses mains propres, l'entreprise de sa formation personnelle, ne sera jamais qu'un individu d'une moralité inférieure qui mûrit doucement pour le servage à venir. Le monde se partagera toujours en deux catégories : ceux qui conduisent le char et ceux qui le traînent, c'est-à-dire
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ceux qui ont les rênes en main et ceux qui ont le mors à la bouche, les actifs qui se déterminent par eux-mêmes et, conséquemment, dominent plus ou moins les autres selon la force et la justesse de leur détermination, et les passifs qui sont déterminés et asservis par de plus forts qu'eux moralement. Cette supériorité, qui est la conséquence de l'esprit d'initiative, commence des les bancs de Técole, et classe irréductiblement ces deux élèves dont Tun fait son travail parce qull veut le faire et le faire bien, et l'autre parce qu'il y est contraint et redoute le pensum. Il en est de même sur les plus vastes scènes du monde. Dans la concurrence des peuples la suprématie est aux plus résolus. L'Anglais, qui est SI fort dans la lutte internationale, doit beaucoup à l'esprit d-initiative qui est la loi de sa jeunesse. « C est ICI en Angleterre, écrit un sociologue, une vente courante quun jeune homme arrivé à l'â^^e ^e vingt ou vingt-deux ans doit trouver le move'n de ne plus être à la charge de son père... Dès I âge de vingt ans un Anglais sait faire quelque <:hose et gagne de l'argent... Il sait bien que c'est
à la force du poignet quMl devra s'assurer sa situation... Un rien suffit à décider un Anglais à partir pour TAustralie, les Etats-Unis, ou pour tout autre pays... Il a toutes"les audaces, et il a raison, car la seule persuasion que Ton a de pouvoir beaucoup double la puissance et Ténergie... ' » Ce qui est vrai au temporel et pour Targent, est vrai aussi au moral et pour les acquisitions de la volonté et de Tintelligence. La machine humaine n'est pas autre devant la matière et devant Tesprit. Ici comme là un jeune homme de vingt ans ne doit plus avoir besoin de lisières. Il doit connaître son devoir et le suivre délibérément.
Et cela ne veut pas dire qu'il ait à vivre sans frein, sans maîtres et sans règles. Au contraire, il leur est d'autant plus assujetti qu'il s'y soumet librement au lieu de les subir par force. Il sait même qu'il en a plus besoin qu'à tout autre âge. Malgré ce qui est demeuré en lui d'écolier indiscipliné, malgré la nature d'oiseau échappé que lui font ses vingt ans, malgré l'odieux souvenir des pions et la proclamation des droits de l'homme,
' Paul Bureau.
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surtout à cause de tout cela, il voiihi nécessité de s^astreindre à des principes clairs et bienfaisants, de s'asservir à des autorités authentiques et bien choisies. Se mettre quelques chaînes volontaires au cou et quelques entraves aux pieds est bon, à ses yeux, est sain, d'autant plus que la tète est plutôt trop soudaine et le pas trop pressé. Les plus grands pianistes ont fait des années de gammes avec des bagues de plomb au doigt. Les plus beaux lutteurs ont subi spontanément d'effrayants régimes et de pénibles exercices. Tout naît du labeur. Le génie est une longue patience. II y a plus de persévérante étude que d'inspiration dans l'art le plus inspiré. Rien n'est solide que lentement élaboré. Les poésies les plus légères comme les armées les plus formidables, ne valent que par le mécanisme longtemps étudié, ici du pied et là du pas. Entre ces deux extrêmes,. il n'est absolument rien qui échappe à cette loi de la gymnastique laborieuse et constante. On n'a pas d'exemple de supériorité d'aucune sorte, acquise sans préceptes, sans maîtres et sans fatigues longuement endurées. Le plus vigoureux lutteur
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est celui qui, étant robuste naturellement, a exercé ses membres par une escrime longue et méthodique. Les esprits les plus fins sont ceux qui ont fait les plus solides études. A propos de madame de Sévigné, cette intelligence si pétillante, vagabonde et primesautière qui avait appris dans son enfance le latin, .Pitalien et l'espagnol, un maître ès-choses intellectuelles le constate : ce Les talents les plus libres et les plus originaux ne deviennent parfaits que s'ils ont une discipline première, s'ils ont fait une bonne « rhétorique » : madame de Sévigné fit la sienne sous Ménage et sous Chapelain. » De même, pour se faire une volonté forte, un moral puissant, un naturel souple et vigoureux, il faut discipliner ses facultés et les exercer dans la discipline.
Il est étonnant de constater à quelpointlUiomme fait, c'est-à-dire arrivé à son complet développement, n'est pour ainsi dire plus qu'une aggrégation, un total d'habitudes diverses. Il fait, comme par nature, automatiquement, tout ce qu'il a appris à faire pendant sa période de formation. Si, par exemple, il marche sans effort, répétant
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cent fois à la minute, sans préoccupation aucune, ce tour de force d'équilibre instable qui consiste à déplacer constamment son centre de gravité, nWant pour base de tout son corps que la^surface très réduite et très mobile d'un pied qu'il pose à peine, pour le relever aussitôt, c^est parce que, pendant plusieurs mois de son enfance, il s'est exercé, titubant, chancelant, perdant l'équilibre, tombant, recommençant encore, à marcher, à sauter, à courir. Et cet autre prodige : la parole, qui consiste à mettre en fonction des centaines de fibres musculaires et de nerfs, pour faire accomplir aux poumons, au pharynx, au larynx, à la langue, aux fosses nasales, une série de mouvements mécaniques si compliqués qu'ils finissent par échapper à l'analyse, et cela avec une aisance parfaite, une admirable virtuosité, qui croirait qu'une telle dextérité a son commencement dans les bégaiements laborieux, son principe dans les cris à peine articulés d'un enfant ? Ainsi en est-il de toute l'infinie multiplicité des actes qu'un homme accomplit machinalement et sans y penser. Les habitudes acquises ont empiété sur le do-
maine de sa conscience. Physiquement il est devenu un équilibx'iste consommé, un prestidigitateur émérite, accomplissant les prodiges les plus compliqués pour ainsi dire a son insu, parce qu'il en a souvent reproduit les mouvements. Intellectuellement, il porte en lui une source enchantée de pensées, d'images, de traits, de souvenirs qui lui sont servis par la fée mémoire, laquelle n'est en réalité que l'habitude en qui se sont fixées des images et des formules souvent répétées. Ainsi, moralement, il est devenu vertueux par tendance, ou vicieux par instinct, faisant le bien presque sans efforts, ou le mal sans scrupules, pour avoir répété des actes honnêtes ou damnables.
S'il en est ainsi, si de l'homme tel qu'il est sorti du sein de sa mère, surgit, au service de la même personnalité, un autre homme qui a été de nouveau pétri, modelé, sculpté, par ses propres habitudes, c'est une folie que de ne pas s'astreindre spontanément durant la période de malléabilité en même temps que de première possession de soi, à des exercices qui nous améliorent,
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nous mettent en valeur, et nous préparent pour toute la vie une machine bien organisée, forte, saine, harmonique.
Car enfin nous soignons notre maison, nous améliorons notre champ, nous assurons le mieux possible notre fortune : et ce qui nous appartient le plus, ce qui nous tient de plus près, ce qui importe le plus à notre bonheur, c'est-à-dire « ce que nous sommes, » nous le laisserions se dégrader, tomber en friche, péricliter de toutes façons? Passe pour un enfant, de briser la montre qu'on a mise entre ses mains, pour le fou de tuer la poule qui lui pond des œufs d'or, et pour l'animal stupide d'inutilement fouler, brouter, détruire rherbe qui contient en espérance tous les pâturages à venir. Mais le jeune homme avisé qui espère bien user longtemps de l'organisme moral et de la machine physique dont la vie le met en possession, et lui faire produire des œuvres éternelles, ne saurait tomber dans ce lamentable égarement d'esprit. Il se hâtera donc de s'imposer une discipline morale aussi rigide que possible, une dure et forte gymnastique de volonté. La me-
sure du progrès étant celle des violences que Ton se fait à soi-même, il se soumettra vigoureusement à l'entraînement de quelques vertus de luxe pour s'assurer la conservation et le développement des vertus nécessaires. Il cherchera quelque maître expert en cette science du perfectionnement moral, et lui demandera le secours de ses lumières et de ses conseils. Ils feront ensemble le programme de cette haute et mystérieuse éducation de Tâme. Et Thomme supérieur naîtra de celte alliance de la sagesse qui éclaire et d'une force juvénile qui a du vouloir.
Uacte du vouloir est facile, surtout en des natures chez lesquelles tout est élan, tout est essor. Mais persévérer est le vrai labeur, surtout quand la persévérance devient la lutte de chaque instant contre soi-même et contre les obstacles du dehors. Et pourtant cette endurance est la plus essentielle et la plus précieuse des habitudes à contracter devant la vie. La vie est faite d^obstacles, d'hostilités, de douleurs. On n'y entreprend rien sans effort, on n'y conduit rien sans fatigue, on n'y achève rien sans angoisse. Et avec cela
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riiomme porte au fond de lui-même Thorreur insiinctive de Tetfort, delà fatigue, de Tangoisse. Voilà pourquoi la plus grande de toutes les sciences est celle qui apprend à subir stoïquement le labeur, à aimer même d'un certain amour âpre et surhumain la douleur, parce que la douleur est la condition de la fécondité. Aussi, lorsqu'on est jeune surtout, la douleur n'est pas un poison, mais un breuvage fortifiant, tonique, bien qu'amer. La volonté la plus robuste est celle qui en a le plus absorbé. « Malheur à ceux qui, en venant au monde, ont trouvé un nid de duvet dans lequel une tendresse immodérée les a couvés trop longtemps, au-delà de l'enfance ! Malheur à ceux qui ont vu toutes les portes ouvertes devant eux, qui n'ont pas eu la moindre roche dure à briser sur leur route, le moindre sommet sourcilleux, anguleux, audacieux à gravir. Ces étres-là ne sont pas de bronze, mais en verre fragile. Qu'en voulezvous faire: De quoi serviront-ils à la famille, au pays, à l'humanité? » » En vérité il faut, même
R. P. Didon. Discours prononcé à l'Ecole Âlbert-le- Crand.
pour les luttes personnelles, être dMn métal plus trempé et plus dur.
Ce qui est un triomphe-pour la religion catholique c'est qu'elle seule fournit aux jeunes et la discipline la plus savante et Tidéal le plus parfait, pour atteindre au sommet de Ténergie virile et du
prestige moral.
Elle impose la chasteté, c'est-à-dire qu'elle va chercher, pour la supprimer, jusque dans les entrailles mêmes, la cause de toute faiblesse, de toute déchéance. Le vulgaire ne comprend pas tout ce qu'il y a de puissance cachée dans la pratique de cette vertu, parce qu'il ne considère que le précepte en lui-même, et non tout ce qu'il exige et suppose de vigilance et d'efforts divers. On croit sottement que l'ordre d'être chaste ne se rapporte qu'à la matière spéciale qu'il vise, et que la pratique de cette vertu se borne aux sentiments et aux actes bien qualifiés qui en relèvent. On ne voit pas que la seule observation de ce précepte suppose la mise en oeuvre de toutes les puissances de la nature, avec la domination sur
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tous ses appétits, avec la lutte universelle et constante contre toutes ses tendances sensuelles. Etre chaste, c'est remporter sur soi-même la plus triomphante et la plus décisive des victoires, car, pour être chaste, il n'est rien en nous que nous n'ayons dû dompter, ou que nous ne devions tenir en respect. Si la vie matérielle n'est pas austère, si la table est trop succulente, le lit trop doux, le sommeil trop prolongé ; si la vie est oisive, l'imagination en liberté, les regards vagabonds ; si les sentiments s'efféminent ; si l'on n'a pas quelque rudesse au cœur, et beaucoup de rigidité dans les principes ; si l'on ne s'exerce pas à l'oraison, à la mortification des sens ; si l'on se laisse même intellectuellement amollir par la poésie terrestre, l'art charnel, les harmonies trop physiques ; si l'on est indulgent pour sa chair, ou ses nerfs ; si Ton aime les atmosphères tièdes, les surfaces douces ; la chasteté est en péril, se meurt, s'effondre. Jamais un Lvcurgue de l'ordre moral n'eût trouvé, pour tremper ses Spartiates dans les plus mâles vertus, un code plus complet d'endurance et d'effort que le code imposé par la seule volonté d'être chaste.
La morale catholique demande aussi à ses adeptes le mépris des biens terrestres, Tamour de la froide et rugueuse pauvreté, la régularité sobre et sévère de la vie. -Elle n'a de tendresse que pour ce qui heurte et violente la nature : la plus douce de ses vertus, la charité, est celle dont la pratique brave davantage Tégoïsme, les délicatesses sensuelles du cœui*. Elle brise la colère, elle dompte Torgueil, elle adoucit tout ce qui est violent, tout ce qui est amer, tout ce qui est farouche. Avec l'humilité — vertu dont les mondains ont encore une conception bien étrange — elle assouplit merveilleusement les âmes, et Ton sait que la souplesse est la moitié de la force. Elle impose le jeûne, Tabstinence ; elle demande qu'on se lève matin, qu'on soit diligent, actif, toujours en éveil. Elle va chercher les origines du mal jusque dans la tentation qui le suggère, dans l'occasion qui l'ensemence, dans la pensée qui le conçoit, dans le désir qui le cultive. Aucune philosophie, aucune morale naturelle, ne saurait offrir un plus complet système de dressage moral ' pour préparer aux luttes de l'avenir.
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Tandis que la morale évangélique impose une aussi ferme et savante discipline, la foi chrétienne fournit le plus sublime et par conséquent le plus encourageant idéal. Car il faut bi:n le dire : c^est ridéal que l'on s''cst proposé qui donne la mesure de l'effort et en assure la constance.
Plus ridéal est élevé, plus il sollicite Faction et la fait ardente et vigoureuse, moins il est exposé à être remplacé par un idéal équivalent qui changerait alors la direction des forces et mettrait Tinconstance dans la vie. Pour s'abriter contre la tentation d'argent, il faut avoir placé son but plus haut que l'argent. Pour n'être pas distrait par les passions, il faut avoir donné son amour à quelque chose de plus grand et de plus fort que l'objet des passions terrestres. Et quoi qu'en disent les matérialistes, il est des biens supérieurs aux biens visibles et des attraits plus puissants que les attraits charnels. Combien d'hommes, en effet, ont sincèrement préféré la philosophie aux richesses, la gloire à l'amour, la patrie à la vie elle-même? Or, il n'est pas douteux que les saintes passions qu'inspirent
la charité, la religion, TEvangile, Jésus-Christ, sont non-seulement les plus entrai lantes et les plus fortes, mais encore le plus vivant et substantiel aliment de tous les instincts sacrés qui peuvent saisir Tâme humaine et Pélever au-dessus de toutes les misérables réalités de ce monde. Il n'est rien qui ait jamais inspiré à un degré plus profond la force du sacrifice, .1? besoin de combattre, et Tardeur de mourir. La religion comme Ta dit Lacordaire, est une des irréductibles passions de rhumanité. Il n'en est guère qui ait jamais allumé dans le cœur de Thomme un feu plus dévorant: elle a fait les martyrs et les apôtres. Elle a suscité de nos jours ces admirables phalanges de jeunes gens qu'Ozanam, jeune lui-même, pouvait entiaîner avec ces accents tout héroïques et qui valent d'être cités : a L'avenir est devant nous, immense comme l'Océan ; hardis nautonniers, naviguons dans la même barque et ramons ensemble; au-dessus de nous, la religion, brillante étoile qu'il nous est donné de suivre ; devant nous le sillage glorieux des grands hommes de notre patrie et de notre doctrine ; derrière nous, nos
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jeunes frères, nos compagnons plus timides qui attendent l'exemple ! »
Ce n'est pas seulement le monde moderne qui a vu naître de la passion religieuse ces véhéments désirs, et cette ardeur dévorante. Jean- Baptiste est lui-même un exemplaire de ce que devient une âme en proie à cet idéal. On n^avait pas entendu depuis longtemps en Israël un prophète annonçant d'une voix si vibrante la résurrection de la patrie, la fin des misères du peuple, Tavènement de la gloire et du bonheur attendus. Il y avait des siècles que des anathèmes aussi vigoureux n'étaient pas tombés sur la tête des pires ennemis de la nation. Et toutes les classes de la société recevaient de lui l'avertissement salutaire, les bienfaisantes indications pour le progrès et l'amélioration de leur conscience ou de leur sort. Cet homme venu pour annoncer l'arrivée de l'Agneau de Dieu faisait entendre le langage de la justice aux collecteurs d'impôts et aux péagers. Il prêchait l'humanité aux soldats, leur défendant toute violence, les exhortant à se contenter de leur solde. Il répandait surtout les doctri-
nés de charité. Admirable tendance des hommes épris de l'idéal divin, qui ne peuvent s^empêcher de travailler à l'augmentation de tout bien ! Unique et divine passion seule. capable d'inspirer la générosité dans Tetfort et l'héroïsme dans la constance.
L'ÉPOUX DE CANA
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L ÉPOUX DE CANA
Dés le début de la vie publique de N.-S. Jésus- Christ, un jeune homme se marie.
Chacun se fait, suivant ses tendances et ses goûts, un idéal différent de ce que tout le monde appelle « un bon mariage. » Celui-ci met audessus de tout la beauté de sa conquête ; celui-là considère l'importance des revenus qu'il acquiert en échange de son cœur; tel autre a surtout souci de la noblesse du sang auquel il va mêler le sien ; une autre encore se réjouit intérieurement des éminentes vertus de l'épousée dont il est désormais le compagnon et le maître ; enfin il en est qui se déclareraient satisfaits du parti dans lequel
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se trouveraient réunies beauté, richesse, noblesse, intelligence et vertu. Quoiqu'il en soit, le plus évidemment avantageux et privilégié des mariages est celui auquel il fut donné d'avoir Jésus- Christ pour invité et pour témoin. Quelle que soit la conception que Ton se fasse des choses naturelles ou surnaturelles, les noces de Cana furent les noces incomparables": Dieu s^ trouvait, comme au mariage d'Adam et d'Eve, et mieux encore, puisqii'il y était humainement et dans un rôle plus fraternel et plus intime. Jamais époux n'obtiendront un honneur plus grand que celui d'avoir Dieu pour invité. Aucunes noces ne seront désormais illustrées par un aussi célèbre miracle. On peut dire, en se plaçant au point de vue le plus absolu et par conséquent le plus vrai, qu'avec le mariage de TEden et le mariage de la Sainte Vierge, le mariage que fit le jeune homme de Cana, fut le plus heureux mariage du monde. Les saints Pères et les commentateurs ont recherché le nom des époux ainsi privilégiés, et surtout celui du jeune homme. Bien que les jeunes filles semblent pressentir le contraire, le
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fiancé qui « tombe bien » est, toutes choses d'ailleurs égales, le plus fortuné des deux conjoints. Il recevra en effet beaucoup plus de tendresse et de dévouement, il trouvera beaucoup plus de vertu délicate et fidèle en son épouse qu'il ne sera jamais capable d'en donner. On s'est donc surtout préoccupé de savoir quel heureux mortel vit sa première jeunesse aboutir à la gloire et à la joie des noces de Cana. Un grand nombre, parmi lesquels saint Augustin ' et saint Thomas ', ont pensé qu'il s'agissait de saint Jean le disciple bien-aimé. D'autres, non moins considérables par le nombre et par l'autorité, puisqu'on trouve parmi eux saint Ignace, saint Jérôme, saint Epiphane et Baronius, pensent au contraire que Theureux époux fut Simon l'Apôtre, cousin de Jésus, qui tira d'ailleurs du théâtre de son mariage le surnom de Cananée. Il ne faut pas se plaindre de ces incertitudes sur des points secondaires de l'histoire évangélique. Ce qui est perdu en précision, est gagné en généralisation. L'individu reste dans l'ombre, le type qu'il repré- ' Prœf. in Joan. 'Sum. theol. ii, ii, i86, art.4.
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sente est mieux en lumière, plus dégagé de tout encombrement personnel. Nous ne savons pas si ce fut la chasteté de Jean ou la générosité de Simon qui se trouva récompensée par le mariage célébré aux noces de Cana. Il ne nous reste donc de certain que ces trois conclusions éminemment instructives :
La vertueuse et chaste jeunesse d'un ami et peut-être d^un parent de Jésus lui valut la plus enviable des unions au point de vue chrétien.
Le Dieu de TEvangile a voulu apporter la bénédiction de sa présence à un mariage contracté selon le vœu du Dieu de la création, c'est-à-dire par un homme jeune encore.
Cette intervention divine dans une idylle humaine, loin d'en diminuer le bonheur pur, le charme printanier, Texquise poésie, y ajouta au contraire un incomparable et divin rayon de lumière et de joie.
Si Ton veut bien réfléchir, on se rendra compte sans peine que la plus austère et la plus vertueuse jeunesse que Ton puisse concevoir est celle qui s'astreint à la chasteté, et par conséquent à
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tout ce que la chasteté suppose d^efforts, de sévérités et de travail. Nul n'est laborieux, n'est fort, n'est moralement noble et rare autant qu'un jeune homme assez fier et assez maître de lui-même pour ne pas tomber dans le péché juvénile et les dilapidations matérielles et morales qui en sont la conséquence. Aussi pouvons-nous en arriver à cette conclusion, de nature à étonner au premier abord, et qui pourtant se présente au sujet des noces de Cana, que rien ne prépare mieux, pour un homme, le meilleur mariage du monde, qu'une jeunesse chaste.
Les jeunes filles ne trouvent plus à se marier. C'est entendu. Soit que les jeunes gens aient un cœur définitivement blasé par l'inconduite universelle, soit qu'ils exigent des dots exagérées, soit qu'ils redoutent par trop ce que leur coûtera la toilette et les fantaisies possibles d'une femme légitime, il est décidé et proclamé par toutes les aspirantes au mariage, et surtout par leurs mères, que les jeunes gens sont responsables de la grève ' conjugale dont notre société moderne commence à souffrir, paraît-il, sérieusement. Cependant ceux
qui se sont occupés d'établir un jeune homme et de lui trouver le parti avantageux et de tout repos qu'on tient à lui procurer si Ton s'en mêle, ont constaté, à leur tour, qu'ils poursuivaient un oiseau des plus rares. On rencontre presque toujours la vertu et souvent Tintelligence chez les jeunes filles à marier ;. la beauté commence déjà à être moins fréquente ; la fortune est de jour en jour plus rare ; la vertu, Tintelligence, la beauté et la fortune réunies constituent d'invraisemblables exceptions. Le Saint-Esprit, ne s'occupant que d'une seule de ces trois qualités, posait déjà cette décourageante question : « Qui trouvera la femme forte ? « Cependant la jeune fille dont l'agréable sourire, ravonnant d'intelligence et de vertu, promet en outre de solides revenus à son protecteur dans la vie matrimoniale, n'est pas absolument un mythe. Elle existe, ou paraît exister. Elle est de temps à autre signalée à l'horizon, astre d'or et de lumière. Mais alors que de soupirants ! Quelle décourageante concurrence ! Et quelle effrayante série de difficultés, pour sortir vainqueur de ce] combat dont Chimène est le prix !
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On peut compter ces difficultés, car elles sont toujours les mêmes.
Le prétendant devra subir avec avantage Tinquisiiion minutieuse, et combien légitime, dupera dont il aspire à devenir le gendre. On pèsera sa fortune, on supputera ses espérances, on s'informera de ce qu'il peut y avoir dans sa conscience, on fouillera son passé, on se renseignera sur sa famille. On mettra à la question ses chefs, ses amis qui sont peut-être ses rivaux. N'en a-ton jamais vus qui ont chargé leur cuisinière d'interviewer la portière, qui n"a fait son rapport qu'après avoir longuement conféré avec la femme de ménage du prétendant, autant dire de l'inculpé r
Les futurs beaux-parents étant satisfaits malgré leurs nombreuses exigences, il s'agira de plaire à la jeune fille. On aura beau avoir recours à tous les artifices de toilette et de maintien, se présenter ganté de frais et chaussé juste, on ne sait jamais ce qu'^ pu rêver, comme idéal, une riche demoiselle à marier, et c'est encore une redoutable inconnue ajoutée au problème à résoudre.
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Viennent ensuite les regrets et les retours imprévus des parents que la perspective d^une séparation douloureuse fait réfléchir, et quelquefois reculer devant un sacrifice qui devient plus douloureux à mesure qu'il devient plus certain.
Puis il faut compter avec les jalousies qui s'éveillent à côté de Theureux futur, et qui veillent autour de la jeune fille prête à convoler. Et ce n'est pas une difficulté chimérique, que celle qui consiste à passer entre le Charvbde des petites trahisons et le Scylla des lettres anonymes.
Enfin il y a encore les « à-coup » de la dernière heure. Ils se produisent dans une réunion de fiançailles, devant le notaire, et même à la mairie. Le dernier péril est plus fréquent dans les vaudevilles que dans la réalité, toutefois c'est bien pour la vie réelle que Ton a formulé le célèbre proverbe : Il y a loin encore de la coupe aux l lèvres ! Il arrive que de petites supercheries se découvrent au dernier moment ; il se peut qu'on ait l'imprudence de les relever ; il devient alors difficile de ne pas se froisser mutuellement, et ■dès qu'on se froisse, la situation est mûre pour le
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mot de circonstance : « Tout est rompu ! » C'est la pensée que, en pareille matière, rien nVst fait avant que tout ne soit terminé, qui rend Tassistance palpitante et muette au moment des « oui » solennels. Et Tinquiétude vague qui suspend Tattention par un fil de silence à Tare de triomphe nuptial, n'est pas entièrement dépourvue de raison, car, de fait, il y a des mariées qui attendent encore chez elles que le marié les vienne prendre pour aller à la mairie, tout comme il y a des futurs déconfits qui se souviennent de Tahurissement de tous et de la débandade générale, après que la vierge récalcitrante eût répondu un : « Non « inattendu à la question pourtant fort engageante de Tofficier d'Etat Civil.
Et si Ton ajoute à la liste des mariages irréalisables ou des unions manquées, celle des ménages mal assortis et qui auraient mieux fait de ne pas s'établir, la vérité apparaît alors dans toute sa lumière : il est fort difficile à un jeune homme de trouver la femme rare qui fera son bonheur.
Rare, car aussitôt que l'existence de ce qui s'appelle a un parti excellent sous tous les rap-
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ports » est signalée, il y a, comme partout, encombrement d'aspirants et concurrence. La lutte pour la femme parfaite à faire sienne, existe pour Thomme au même titre que la lutte pour la richesse ou pour la vie. Le « struggle » qui est à l'entrée de toutes les carrières, monte la garde au seuil des foyers enviables. Les deux vers de la vieille chanson de la reine. Hortense : « Qu^elle soit la plus belle, et moi le plus vaillant ! » renferment la naïve expression, vraie, quoique très limitée, de cette universelle loi. Bien plus, la nature a voulu, en vue d'avantages de premier ordre, que nulle part la concurrence ne fût à la fois plus universelle et plus violente que dans l'arène conjugale. La plus avantageuse et la plus admirable des sélections s'accomplit, de ce fait, du haut en bas de l'échelle des êtres. Le rossignol qui se surpasse en d'harmonieuses roulades, le paon qui met chaque année son habit brodé, à la queue si richement ocellée, le chat qui lèche sa robe ou qui peigne sa moustache avec tout le soin qu'y mettrait un lieutenant de hussards, le jouvencel en smoking ou en uniforme, dûment
calamistré par un habile figaro, ficelé par un tailleur à la mode, portant corset au besoin pour le galbe, tous subissent la loi, livrent la grande bataille autour de la plus belle, ou de la plus nche, ou de la plus intelligente, ou de la plus vertueuse, ou de la plus parfaitement familiale chacun selon son goût ou son idéal : tandis que des doux yeux et des douces lèvres de la jeune divinité implorée, non moins que du regard sévère et de la redoutable bouche des dragons préposés à la garde du trésor, tombe invariaMement sous la variété infinie des locutions et des formes' Tune de ces deux réponses : Au plus digne ! Au plus offrant !
Nul nignore que bien des jeunes filles frivoles ou inconsciemment vicieuses, au lieu de chercher le plus digne, le meilleur, foncièrement et eudemonologiquement parlant, accordent leurs œillades aux mieux frisés ou sont naturellement éprises des plus abondamment rentes. De telle sorte que si la nature s'est montrée avare à votre égard et la fortune parcimonieuse, si vous n^avez pas plus d œil noir et de moustache conquérante.
que de rentes sûres et d'immeubles avantageux, si vous manquez à la fois et de la mine et du métal, vous voilà écartés de la lutte et, partant, de Fespérance. Peut-être faut-il dire : tant mieux ! Bienheureux ceux qui ne sont pas iiniquement recherchés pour leur beauté animale, et ceux qui ne sont pas enviés seulement pour leur argent : ils sont à l'abri des pires séductions. Il ne seront pas recherchés par les femelles dont la destinée est de faire des maris trompés ou des maris ruinés ou des maris trompés et ruinés à la fois. Ils ont l'avantage de ne pouvoir être vainqueurs dans la lutte qu'auprès d'une âme elle-même assez haute et belle pour les comprendre. Ils ne seront accueillis et recherchés que par la femme capable de les apprécier, digne de les aimer, organisée pour leur bonheur moral, le seul vrai et le seul durable de cette vie. Si elle n'est pas elle-même foudroyante de beauté, elle n^en sera ou n''en deviendra pas moins la plus belle à leurs yeux, étant la sympathique créature qui les a aimés davantage, le plus noblement, et dans l'âme de
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laquelle leur âme se trouvera en quelque sorte chez soi.
Il importe donc de préciser les titres les plus avantageux au jeune homme qui aspire à la main d^une jeune fille vraiment digne d'être désirée comme épouse.
La beauté physique n'est pas un avantage sans importance. Toutefois il faudrait se garder d'en exagérer le pouvoir. Elle est assez commune chez les hommes. On peut même dire, quoique cela ait Pair d'un paradoxe, que la beauté virile est aussi fréquente que la beauté féminine est rare. Le (c sexe laid » n'a besoin pour être acceptable que de régularité dans les traits et d'expression dans la physionomie. Les lignes sont plus simples. Le visage de l'homme n'est laid qu'autant qu'il est difforme, et encore la barbe suffit-elle a corriger plus d'une défectuosité. Le visage de la femme n'est beau qu'au prix de vingt perfections rares et compliquées. Si donc l'homme ajoute à sa facile beauté les artifices de là toilette, et si les vœux secrets et tout-puissants de la nature le regardent à travers les yeux de la fille d'Eve, il manquera
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bien rarement du degré de beauté nécessaire pour être aimé. Donc la beauté physique ne donne pas dans la lutte pour le mariage une supériorité écrasante. On peut répéter pour les concurrents qui se rencontrent sur ce terrain le mot fameux mais décourageant : « Ils sont trop ! »
La fortune pas plus que la beauté ne constitue une élite rare. Nous voyons bien à quel point un grand nom, une belle réputation, dans Tesprit des gens riches qui ont des filles à marier et dans ces jeunes filles elles-mêmes, l'emportent sur Timportance des revenus. Bien des milliardaires dWmérique, bien des filles de gros banquiers ne rêvent que ducs et marquis, fussent-ils de contrebande. D''ailleurs une fortune qui n'est pas assurée par la supériorité morale de celui qui la possède, est bien fragile, tandis que la supériorité morale toute seule est une garantie de fortune à venir, aujourd'hui surtout où les capitaux sont si exposés aux catastrophes de tout genre, et où, par contre, l'intelligence, l'activité, l'ordre, un bon travail, bénéficient de cette instabilité des capitaux, et constituent le seul fond sur lequel on
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puisse compter raisonnablement. Un million entre les mains d'un imbécile ou d'un dissolu ne vaut pas la dixième partie d''un brevet d'ingénieur chez un homme intelligent, laborieux et rangé. La preuve en est dans ce fait qu'il est bien peu de jeune filles avisées qui ne soient disposées à donner avant tout leurs préférences à un jeune homme occupé, et à repousser celui qui ne fait rien. Enfin, bien qu'on ne puisse pas dire que les jeunes riches soient aussi communs que les jolis garçons, ils sont encore en assez grand nombre pour ne pas sortir de la banalité humaine.
Donc un nom glorieux a des avantages incontestables sur l'argent. Un descendant des croisés peut avoir des prétentions interdites à un petitfils de Crésus. Un cheval de race l'emportera toujours sur un veau gras, voire même un veau d'or. Mais serait-il défendu de prétendre que l'aristocratie du nom n'est rien en comparaison de l'aristocratie réelle de la vertu et de la beauté morale? Assurément non. Les grands noms sont souvent comme les grands mots : sonores et vides. Quand on dit de quelqu'un qu'il descend de no-
bles aïeux, le verbe descendre est parfois synonyme de dégringoler. C'est le «petit fils d'un grand père,» écrivait Voltaire en parlant de Louis Racine. A combien on pourrait appliquer cette parole ! Un beau nom est comme un beau visage, une lettre de recommandation, un préjugé en faveur de celui qui le porte. Mais il n'est que cela. Il demande à être justifié. On ne sait jamais d'avance si rhomme qui en a hérité serait capable de le conquérir. Les présomptions opposées constituent, au contraire, une probabilité pour ceux qui savent raisonner et se défier des apparences. « Pour en juger, disait Chamfort, il suffit d'observer que M. le prince de Turenne, actuellement vivant, est plus noble que M. de Turenne et que le marquis de Laval est plus noble que le connétable de Montmorency. » On a toujours au surplus quelques motifs de se demander si le jeune beau qui a jusque-là mené la vie à grandes guides, quoiqu'il ne possédât pas une grande fortune, n'aurait pas, en des moments critiques, oublié le sang chevaleresque qui coule en ses veines bleues. S'il est sérieux, laborieux, fidèle. S'il
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n^aime pas outre mesure le jeu et la débauche. S'il n'a pas envie de redorer sou blason pour subvenir aux frais de nouvelles folies. Si par conséquent très glorieux de nom et d'allures, il n'est pas douloureusement trivial de conduite et de mœurs. On le prendra tout de même, peut-être, par vanité et par erreur. Mais, tout compte fait, les envieux et ceux qui connaissent ses petites histoires aidant, il y aura moins de gloire à le prendre pour gendre et pour époux que celui dont il nous reste à parler.
Celui-là est évidemment un fort, puisqu'il est austère; un rare, puisqu'il est chaste : un exquis, puisqu'il est demeuré fidèle, contre toutes les séductions, à ses principes de religion et de morale. Il en vaut un autre : l'estime qu'il a conquise en est la preuve. Et il vaut plus qu'un autre puisque seul il a su dédaigner les plaisirs faciles et cracher sur les prostituées. Il est des trois cents soldats de l'honneur, qui sur l'immense armée humaine, ont bu l'eau courante de la vie sans se coucher dans la fange. Il fut ambitieux, et justifia son ambition par un travail opiniâtre. Toutes
ses forces viriles économisées se sont tournées en énergie intellectuelle et morale. Sa supériorité d'homme pur lui a communiqué l'ascendant qui élève et conduit à subjuguer les autres. Il a plus d'une fois rencontré sur son chemin la tentation, il a dû choisir entre sa pauvre et hère honnêteté, et les faciles avantages que pouvaient lui donner une vilenie. Il a gardé son honneur. Il Ta gardé non pas une fois, mais cent fois, mais toujours. Ces actes répétés ont laissé comme une trace glorieuse dans son âme et sur son visage. Il en est devenu « quelqu'un ». 11 a bien fallu autour de lui qu'on le reconnût, qu^on le saluât, et qu'on lui rendit l'hommage du respect ou de Tenvif . Pour peu qu'il soit bien doué au point de vue intellectuel, son énergie aidant, il arrive aux sommets que les hommes d'une race supérieure, d'une âme choisie, atteignent seuls. S'il n^ est pas encore, il y marche ; on voit, on sent, qu'il y atteindra. Des filles de parvenus, d'épiciers enrichis, de yankees, pourront lui préférer quelque tête plus pommadée: elles se jugeront et se feront par là le sort qui leur convient. Mais si quelque
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créature à rame intelligente et belle, également supérieure, de son côté, par la hauteur des sentiments et la netteté des idées, le rencontre, il est bien sûr que ni élégants, ni millionnaires, ni petits ducs, ne le battront dans le tournoi matrimonial.
Voilà pourquoi, mes amis, je vous dis : mettezvous en valeur. Devenez exceptionnellement beaux et forts de cette beauté et de cette force que Ton peut se donner à soi-même. L'homme vaut par ce qu'il est, par ce qu'il a, et par ce qu'il représente. La valeur fragile, secondaire, de peu d'importance, réside en ce qu'il possède : immeubles, papiers, argent. La valeur illusoire, trompeuse, chimérique est en ce qu'il représente : titres, décorations, vanités. La première de ces trois valeurs conduit aux deux autres mais ne saurait naître d'elles. Or tous peuvent aspirer à cette première valeur. Faites-le : sovez laborieux, soyez chevaleresques, soyez chastes. Votre labeur trouvera son repos, votre élévation de sentiments sa récompense, votre chasteté son salaire, dans quelque noble et digne cœur de femme qui
VOUS paiera ici-bas de vos efforts, en attendant que Dieu les couronne là-haut. Car le bien, dans quelque sphère qu^il se produise est indivisible. Sa racine est unique : elle s'épanouit en pâles fleurs ici-bas, là-haut en éclatantes et inimarcescibles corolles.
Il n'est pas douteux que le jeune homme qui présente, bien en relief, le caractère certain d'une moralité exceptionnelle et parfaite, est irrésistible pour ceux-là même qui résistent à tout, et qui sont les gens de raison, les esprits en garde contre les coups de tête et les entraînements du cœur, et même — comme on Ta vu — ceux qui sont disposés à mettre dix millions dans la main gauche d'un jeune homme pauvre, pour que sa main droite donne, en échange, quelques années de bonheur à leur fille. Nul en effet, mieux que lui, ne sera en situation de faire le bonheur de son épouse. Homme rare, il la rendra fière de lui, et la première vanité d''une femme, c'est d'être fière de son mari. Homme fidèle, il assurera une paix inaltérable au cœur de sa compagne, laquelle ne vit guère que par le cœur. Homme moral, il
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exercera sur elle Tascendant qui crée Tobéissante confiance, et le premier besoin d'une femme est d'obéir à celui qu'elle aime, de croire en lui. Il sera l'unique, celui auquel nul n'est comparable, qu'elle ne saurait trouver une seconde fois. Aujourd'hui surtout où nous vivons dans une société où toutes les âmes sont doubles et viles, tous les coeurs égoïstes, presque toutes les mains sales ; où la prostituée pullule, fourmille, grouille, et reçoit des salaires qui sont des hommages, et des hommages qui sont des salaires, de la presque ■.otalité des jeunes gens : où l'amour de l'argent est le seul amour universel, constant, fidèle, le dernier demeuré, dans des âmes qui ne savent plus rien aimer ; où les plus nobles lignées après avoir compté des bandits hirsutes dans leurs ancêtres, d'admirables paladins dans leur période de floraison, reviennent, dans leurs descendants, aux bandits mieux peignés qui chassent à la fortune des héritières plus ou moins exotiques, comme leurs premiers pères chassaient à la fortune des passants ; où Ton ne sait être ni pauvre avec dignité^ ni riche avec pudeur ; où ce qui dégrade
et déshonore est ce que chacun estime davantage et poursuit avec le plus d'ardeur.
Soyez donc chastes. Puisque on est persévérant, laborieux, épris d^idéal, dans la mesure où l'on se défend des souillures charnelles, défendezvous. Aidez-vous, si cela est nécessaire, de la pensée de la jeune et pure vierge encore inconnue de vous peut-être, mais qui grandit pour vous sous Faile maternelle ; fleur d'ombre et de mystère, qui garde un cœur immaculé à celui qui sera son époux. Et si, par moment, la lassitude vous prend, le découragement vous tente, n'oubliez pas que beaucoup sont capables de marcher et de combattre tant qu'ils ne sont ni las, ni découragés, et que vous devenez hors pairs précisément à l'heure où vous luttez contre les défaillances et les séductions dans lesquelles tout ce qui est médiocre ne manque jamais de succomber.
Les quelques traditions qui jettent un peu de lumière sur les époux de Cana, et aussi les données générales que nous possédons sur les mœurs juives au temps de Jésus-Christ, nous auto-
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risent à croire que le fiancé était jeune. Le Sauveur en assistant à ce mariage dont il lit par làméme un mariage modèle, confirma par sa présence ce qui était déjà institué par le Créateur et conforme au vœu de la nature, à savoir que le mariage est essentiellement un acte de jeunesse.
A mesure que nos mœurs se corrompent davantage, il semble que Topinion devienne de moins en moins favorable au mariage contracté par un homme « trop jeune. » On accumule de prétendues raisons pour retarder le plus possible Tàge propice à rétablissement d'un foyer. En dehors des impossibilités matérielles et des exceptions au sujet desquelles il ny a pas à discuter, on allègue de nombreux prétextes d'ordre général contre les unions soi-disant prématurées. Il suffit de passer ces derniers en revue pour reconnaître qu"il n "y en a pas un seul de justifié.
On peut les classer en deux catégories : les uns se rapportent à ce qu'on peut appeler Pétat passionnel des jeunes gens. On dit, en un mot figuré mais expressif, qu'il est nécessaire de « jeter sa gourme » avant de procéder à la fondation d'une
famille. Les autres concernent « la situation » du jeune homme, situation qui demande à être assez solidement assise pour servir elle-même de base à la constitution d'un foyer.
On dit : « Il faut jeter sa gourme. » On entend par là qu'il faut arriver au mariage, calmé, rassis, connaissant la vie et ses tentations, revenu des chimères de la jeunesse. Il faut être abrité par l'expérience contre des erreurs et des folies sans importance pour le jouvenceau qui a la bride sur le cou, mais fatales chez Phomme engagé par l'indissoluble contrat et chargé de toutes les responsabilités qui pèsent sur un chef de famille. Jusqu'à vingt-cinq ans, telle est l'effervescence des passions, que l'homme est une sorte de poulain en liberté. Si l'on a prématurément attelé au phaéton matrimonial le jeune cheval indompté, il aura tôt fait, d'un coup d'épaule et d'une ruade, de briser rênes et brancards, et de causer des ruines irréparables, là où la prudence des sages aurait pu tout prévenir. Laissez donc le champ libre à l'âge des gambades. Si vous avez souci de la conservation des meubles toujours fragiles de son futu r
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ménage, attendez qu'il soit assagi et au besoin rhumatisant. Il aura d'ailleurs mieux profité des folles joies de la folle Jeunesse ; il jouira davantage du calme d'un foyer où il trouvera un port pour son cœur désemparé par les ouragans, un hôpital pour son corps fatigué. Il verra un rayon de plus à Tauréole de son épouse : celui qui éclaire le visage des sœurs de charité.
On peut affirmer d'abord qu'une telle manière de juger est contraire à la nature. Si la nature communique au jeune homme une ardeur plus grande à rechercher l'œuvre de chair, c'est précisément parce qu'elle poursuit le mariage comme fin. Dieu fait l'homme plus impétueux et la femme plus désirable dans leur jeunesse, pour assurer, dès ce moment, le contrat duquel dépendent l'existence de la société, le salut de la famille, le bonheur des individus. Il les faut l'un et l'autre plus aimants, plus ingénus, plus remplis de foi en l'idéal et de confiance en l'avenir, pour leur faire aimer davantage la vie commune, pour leur rendre plus cher dans l'avenir un état inauguré sous d'aussi riants auspices, pour semer de fleurs.
si Ton peut dire ainsi, le seuil du foyer commun. Il les dote d^un amour plus enivr^int, parce qu^il faut, à ce moment de la vie, donner aux jeunes un trésor qui compense la pauvreté et le labeur auxquels on est le plus souvent condamné à cet âge. Ces débutants de l'existence ils n'ont encore qu'une chaumière, il leur donne un cœur débordant des richesses de Tamour. Ils logent en un grenier, mais ils ont vingt ans. Plus tard, quand la flamme sera moins brillante, et le foyer refroidi, le temps du-bien être et de Tabondance sera venu, et telle sera la douce et joyeuse vivacité des souvenirs d'antan, que leur vieille et inaltérable amitié viendra encore s'y rajeunir et s'y réchauffer. Voilà l'ordre de la nature, qui n'est rien autre que la disposition de la Providence. Ceux qui disent « il faut d'abord jeter sa gourme, puis se marier quand on commence à mûrir », vont à l'encontre de ce plan. Ils s'emparent du don de Dieu et s'en servent contre lui. Ils prennent prétexte de la vivacité des passions pour les détourner de leur vrai but. La flamme allumée pour réchauffer le foyer conjugal, ils s'en servent pour incendier la
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maison. Non seulement ils dilapident le dépôt qui leur a été confié, mais ils allèguent la richesse de ce dépôt pour justifier leur dilapidation. Ils font faillite à la Providence. Ils trompent la nature, dans le même sens qu'ils tromperont un jour leur femme légitime, ou que, par un retour mérité, leur femme les trompera.
Deuxièmement, le préjugé est immoral. Il érige en principe bienfaisant les débordements de mœurs les plus nuisibles à tous les points de vue. Il fait une loi de la vie, d'un mal qui est au contraire le plus actif élément de corruption qui puisse atteindre Tâme humaine. Il livre les conscientes de vingt ans à Tincendie de la concupiscencequi estpresque leurseul et universel ennemi. Il fausse Torientation de l'existence à l'heure décisive où elle prend une direction qu'il lui sera presque impossible de changer par la suite. II fournit un prétexte à la liberté des sens en furie, alors que toutes les autorités, toute la sagesse, toute l'affection éclairée et sincère, toute la religion, en un mot toutes les forces réunies sufifisent à peine à les retenir. Ce qui constitue la morale
réside précisément en cette influence supérieure, faite de prudence et de vertu, qui défend Thomme contre les convoitises aveugles et malsaines d; la chair. Annihiler cette influence en donnant libre cours au débordement des passions serait déjà criminel. Que dire de ceux qui, non contents de la suppression pure et simple de ces préceptes, établissent, en leur lieu et place, une sagesse et des préceptes qui favorisent ce débordement, qui remplacent le Décalogue par un programme avéré de débauche ? Prétendre, en effet, qu'il faut « jeter sa gourme », n'est-ce pas donner force de loi à la licence ?
Troisièmement, c'est une sottise, une conlradiction, que de penser qu^une folle jeunesse préparera une maturité sage ; que des années de débauche seront une garantie de la fidélité et de la correction futures. Gomment peuvent être construits des cerveaux capables d'admettre tout ceci : qu'un homme aura appris dans les bras des prostituées les trois vertus théologales du mariage, la foi qui respecte, l'espérance qui se confie, la charité qui . < aime sincèrement ; qu'un homme sera devenu
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constant en accoutumant son organisme à chercher partout sa pâture et à se contenter de n'importe quoi : qu'un homme aura acquis quelque déUcatesse, cette délicatesse qui ne lui permet de boire que dans son propre verre, après avoir trempé habituellement ses lèvres dans les verres où un nombre incalculable d'inconnus ont tour à tour laissé leur trace. II peut arriver que ces jeunes d'arrière-saison n'apportent pas d'avaries physiques au lit conjugal: qui peut être assuré qu'ils n'apportent pas de plus innommables infirmités morales ? On dit qu'ils ont appris, dans le mal, à le connaître, à le prévoir, à y porter remède, à le mépriser. Etrange idée, que l'expérience dément partout. Ce n'est pas, en effet, en mangeant les vers dont les Chinois font un régal, et les araignées dont les Océaniens sont friands, que nous avons contracté Thorreur de ces aliments. D'ailleurs quelque sentiment de réprobation aurait-il été inspiré au débauché, qu'il n'existerait jamais que dans l'intelligence et le raisonnement. Le reste, c'est-à-dire les impressions ignobles reçues, se grave à l'état d'habitude,
confondu avec le naturel et ne faisant plus qu'un avec lui.
Quatrièmement, c'est une grave injustice commise. Avec les sentiments d'honnêteté dont les jeunes gens sont si profondément imbus, il est difficile qu'ils ne s'en rendent pas compte. Je me rappelle, une nuit, avoir été réveillé en sursaut par le tapage qui se faisait dans la rue où j'habitais alors. Je m'enquis de ce qui se passait. On me raconta qu'un jeune couple, marié la veille, était arrivé depuis une heure, la noce finie, prendre dans la maison voisine un repos bien gagné. Soudain une scène furieuse avait éclaté. La nouvelle mariée était brutalement jetée à la porte par le mari, tandis que son trousseau passait par la fenêtre. Des gens riaient beaucoup de l'aventure. Elle m'attrista profondément : elle m'attriste encore. Comment, vous êtes si jaloux, si facilement furieux, non seulement quant à la conduite présente de vos femmes, mais encore quant à un passé sur lequel vous n'aviez absolument aucun droit, et de votre côté, non contents de vous croire tout permis, vous établiriez en principe
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qu'il est avantageux d'user de toute permission ? Vous comprenez et approuvez cet abus d'autorité qui consiste à punir si cruellement une jeune épousée d'une faute passée dont vous reconnaîtrez, si vous réfléchissez, qu'il lui était à peu près impossible de vous prévenir, son âme honnête lui en eût-elle suggéré le désir, et vous vous abandonnez sans remords à tous les débordements, n'ayant aucun souci de la jeune vierge à laquelle vous apporterez les résidus de vos débauches ? Voilà bien l'équité de l'homme en face de son éternelle victime : la femme fidèle et sage. Il entend qu'on lui ait préparé sous un œil paternel bien sévère, avec des sollicitudes bien maternelles, à l'ombre d'un foyer bien gardé, dans une atmosphère bien virginale et bien sainte, une pieuse et douce créature dans laquelle il prétend trouver ce qui fait de la jeune fille un ange, et, de son côté, il passe, sans scrupule, toute sa jeunesse à vivre comme un singe !
Dieu ne veut pas qu'il en soit ainsi. En cela il est le meilleur ami du cœur humain, le gardien
de son bonheur, le protecteur de ses joies. Les arbres ne reverdissent plus, une fois touchés par rincendie : ainsi les sentiments doux et profonds qui réjouissent la jeunesse de l'homme et préparent les doux souvenirs dans de douces réalités. Dieu le sait. C'est pour cela que la première histoire de jeunes gens qui se trouve dans TEvangile est une idylle d'amour à laquelle le doux Sauveur apporte le rayonnement de sa présence. Quelle merveilleuse histoire que celle des deux époux de Gana considérée à ce point de vue. Les pauvres enfants, sait-on pourquoi ils ont oublié d'assurer à leurs convives une provision de vin suffisante? Certes, quand on invite à une noce, la première préoccupation est celle d'avoir du vin assez bon, et en assez grande quantité. Le vin, d'après la sainte Ecriture elle-même, est l'âme du festin, sa raison d'être, son pétillement, sa chaleur et son allégresse. Oublier le vin dans une noce, c'est oublier ce qu'il y a de principal et d'essentiel. Alors pourquoi l'ont-ils oublié? Ils s'aimaient trop, sans doute ; ils étaient trop absorbés l'un et l'autre, à penser qu'ils allaient s'appartenir pour la vie ; ils
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ne pouvaient plus s'occuper d'autre chose. La joie d'être enfin unis, la joie d'avoir Jésus et Marie chez eux ce jour-là, c'en était trop à la fois! Ivres de bonheur, ils n'avaient plus le loisir de penser à la source d'une autre ivresse.
Et parmi toutes hs raisons, réelles ou mystiques, qui ont déterminé le Sauveur à faire son premier miracle, il se pourrait bien que la plus naturelle et la plus simple de toutes ait été le désir de ne point voir un nuage — si léger qu'il fût — passer sur cet azur, obscurcir ce soleil, mettre une ombre sur deux fronts si radieux, un ennui au fond de deux cœurs si enivrés de joie. Car Dieu n'est pas l'ennemi des joies humaines. Nul même ne les veut plus profondes et plus vibrantes que lui, parce que nul ne les veut plus innocentes et pures de toute profanation.
Et la preuve encore, c'est que, dans l'institution du mariage comme dans tous les enseignements qu'il a donnés à ce sujet. Dieu se préoccupe sans cesse de la joie qui en reviendra au cœur mortel de ses enfants bien-aimés. Le premier cri que provoque, sur les lèvres d'Adam, la
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présentation d'Eve, est un cri d'amour, d'amour naturel : « Voici Tes de mes os et la chair de ma chair! » Plus tard, dans les leçons de sagesse que Dieu donne au jeune homipe selon son cœur, dans les livres même où il réprouve avec tant d'énergie la fornication, il Pinvite à se marier de bonne heure, comme s'il plaignait le temps perdu pour les affections saintes et les ivresses légitimes : tt Bois l'eau de ta citerne et l'onde de ton puits.... Possède-les seul, et que les étrangers nV aient point de part... Que ta source soit bénie. Vis dans la joie avec la femme de ton adolescence. Qu'elle te soit comme une biche très-chère, conime un faon très agréable. Que son sein t'enivre en tout temps, et jouis sans cesse de son amour... » ' Parmi les plus grands saints de l'ancienne loi, se trouvent des époux heureux de l'affection dont ils vivent ensemble sous le regard et les bénédictions de Dieu. Quelles idvlles plus charmantes que celles de l'aimable Ruth ou du jeune Tobie ! Le Nouveau Testament nous montre, dès le début, un ménage de vieillards qui ont ' Prov., V, 15-19.
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conservé, sous les glaces de l'âge, comme le feu sacré du doux fover, les tendresses de leur adolescence. Et à côté du couple vénérable formé par Elisabeth et Zacharie, nous en devinons yn autre, dans la pénombre, à la fois plus effacé et plus glorieux, et dans lequel nous apparaît tout ce que peut projeter de suave et de glorieux, d'une extrémité à Tautre de la vie, un amour sage et pur contracté dans la jeunesse. C'est le ménage de Joachim et d'Anne, auprès duquel la légende païenne de Philémon et Beaucis devient ellemême bien pauvre de poésie et de sentiment. . Evidemment le mariage a ses misères, et la vie matrimoniale est une mer hérissée d'écueils. Il est même bon de montre!" cela en détail à ceux qui sont à la veille d'être fiancés pour Leur inspirer la prudence, et les faire profiter de l'expérience acquise par ceux qui naviguèrent avant eux dans ces parages incertains où l'on ne saurait s'engager sans pilote. Mais quoi que l'on puisse dire sur ce sujet, et quelque effrayants que soient les pronostics tirés, ceci est à remarquer : presque tous les malheurs prévus ou arrivés proviennent de la
faute des contractants : légèreté, imprudence, cupidité, corruption, et non de l'institution ellemême.
Ainsi tout ce qui garantit la vertu des contractants garantit leur bonheur à venir. Et c'est pourquoi, bien que le lendemain du mariage de Cana n'ait pas d'histoire, ce mariage n'en demeure pas moins un idéal, puisque la-scène que l'Evangile en a conservé nous laisse l'assurance que tout non seulement y fut conforme aux volontés du Père Céleste, mais encore y fut béni par Jésus.
C'est plus qu'il n'en faut pour nous rendre certains que, jusqu'à la mort, jamais époux n'eurent plus à se louer de s'être rencontrés dans la vie.
L'ambition peut être à la fois un mal et un malheur.
Quand les désirs de l'homme vont au-delà de sa portée, ou quand ils sont si démesurément intenses qu'ils le disposent à leur sacrifier sans scrupules sa conscience, sa dignité, sa foi, ses amis, ils sont damnables dans leur principe qui est Torgueil, ils constituent dans leurs effets une véritable menace pour la société, enfin ils préparent eux-mêmes les souffrances qui seront la plus sévère, en même temps que la plus équitable punition de Pambitieux.
Aucun moraliste, chrétien ou paien, n'a jamais
apprécié autrement cette passion qui est une des plus dangereuses que Thomme puisse nourrir.
Les chrétiens condamnent Tambition dans sa source qui est criminelle çt dans sa fin toute de disgrâce et de douleurs ; ils dénoncent les coupables écarts par lesquels elle profane les honneurs, elle en abuse, elle les corrompt ; ils stigmatisent enfin cette soif- maudite de grandir, aveugle dans ses recherches, présomptueuse dans ses sentiments, odieuse dans ses suites. Leur loi n'a-t-elle pas été résumée en ces mots du Sauveur : « Les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers ? ' » La Sagesse a dit : « L^homme est une étincelle. ' « C'est folie à une étincelle de se prendre pour une étoile. L'instant où elle va s'éteindre dans la cendre suit de trop près l'instant où elle s'élance dans Pair, pour qu'il lui soit possible de se croire alors, appelée au rang des astres. Si tout est Thabor pour ceux qui commencent à gravir la pente raide et âpre des grandeurs, tout est Calvaire à ceux qui atteignent le sommet. On perd tout,
* Marc, X, 31. ' Sap., m, 7.
même la vulgaire considération qui s'attache aux plus humbles, même le repos qui est le plus élémentaire et essentiel bien des âmes, à nourrir des aspirations disproportionnées à ses forces, à vouloir voler au-delà de ce que peuvent ses ailes. A défaut de la sagesse humaine, la sagesse divine a pris la peine de Taffirmer : « Tel a paru insensé après qu'il a été élevé à un rang sublime ; car s'il avait eu de Tintelligence, il aurait mis sa main sur sa bouche.../ Qu'est-il nécessaire à l'homme de rechercher ce qui est au-dessus de lui, lorsqu'il ignore ce qui lui est avantageux dans sa vie ?' »
Parmi les autres, c'est-à-dire parmi ceux qui ont moins souci des droits de la conscience et de la loi évangélique, on n'est pas moins expressif et surtout moins amer. Il faudrait des volumes pour résumer l'immense réquisitoire de la sagesse humaine contre cette malfaisante énergie des ambitieux qui fait litière de toute justice et de toute vertu. On dirait que c'est de la plume de Saint François de Sales que tombe cette phrase
' Prov., XXXI, 32. ■ Eccl , vu, 1.
de Montaigne : « De malheur, la vertu et Tambition ne logent guère ensemble. » ' L'ambition suppose en effet dix autres vices, parmi lesquels ont est étonné de trouver ceux qui de prime abord paraissent le plus incompatibles avec elle. « Il me plaît, dit encore et non sans une âpre ironie, le même moraliste sceptique et amateur du bien vivre, il me plail de voir combien il y a de lâcheté et de pusillanimité en Tambition, par combien d'abjection et de servitude il lui faut arriver à son but. »' Et ce qui dégoûte le plus les âmes vraiment hautes de cette brûlante passion, c'est qu'elle est une des plus vaines et des plus douloureuses qui soient. Un des écrivains les plus adulés de notre siècle, et qui n'eut pourtant que l'innocente et pacifique ambition d'être glorieux dans les lettres, fait la philosophie de l'ambition à ce point de vue, et découvre aux yeux de tous, sans peut-être le savoir, combien sa propre vanité en saigne : « La vie est hostile à tous ceux qui ne suivent pas le grand chemin de la vie, à
' Lettre à M. de l'Hôpital, Chancelier de France. ' Essais, m, v.
tous ceux qui ne rentrent pas dans les cadres de la grosse armée régulière. A chaque pas qu'ils font, toutes sortes de grandes et petites choses tombent sur eux, comme les peines afflictives d'une grande loi de conservation dans la société... Pour arriver, il faut enterrer deux générations : ses professeurs et ses amis de collège ; la génération qui vous précède et la vôtre. Et quand on arrive, il est trop tard. On est dégoûté des honneurs parla vue de ceux qui les obtiennent. » '
Lorsqu'on se prend à songer c[ue Fauteur de ces lignes, quoique d'une âme médiocre, sut se faire un cénacle qui le traitait en demi-dieu, et que finalement il mourut au sein de l'opulence, de Tart, les yeux fermés par des mains amies, on se demande ce que devait souffrir Napoléon à Sainte-Hélène, cloué à son rocher, nouveau Prométhée dont l'âme était dévorée par ses souvenirs, comme si l'aigle des batailles passées fut devenu le vautour chargé de lui déchirer les entrailles.
Il est pourtant une ambition qui est bonne, ' Concourt.
saine, féconde, sainte : celle qui aspire à utiliser des talents reçus, à se donner; celle dont le cri de guerre est : Vive labeur ! celle qui est généreuse et sage. Elle n'a rien de commun avec l'autre. L'homme qui en est possédé ne recherche pas la grandeur et la puissance pour exploiter le monde à son profit, mais pour consacrer à ses frères tout ce qu^il a, tout ce qu'il est. Il diffère du mauvais ambitieux, autant que la générosité diffère de Tégoïsme. L'un est un apôtre, l'autre est un bandit. L'un s'appelle Charlemagne, l'autre s'appelle Néron. Tous, deux poursuivent des buts diamétralement opposés, quoique paraissant s'élever dans les mêmes honneurs. Ici, il s'agit d'usurper des titres, des décorations, des galons ; là, il s'agit surtout d'embrasser des devoirs. Comme les grandes charges ne vont pas sans grands honneurs, ni les hautes responsabilités sans dignités équivalentes, les uns se résignent aux charges parce qu'ils veulent les honneurs, les autres se trouvent revêtus des dignités seulement parce qu'ils ont excellé dans l'accomplissement des devoirs. Il y a entre eux la distance qui sépare
les orgueilleux des humbles. C'est pourquoi les uns prétendent à des situations qui sont au-dessus de leurs facultés, les autres pensent avant tout à mettre leurs facultés en œuvre et, par là, arrivent aux situations. Cette idée a été excellemment rendue par Jésus lui-même dans TEvangile : « Vous savez, disait-il à ses futurs apôtres, que les premiers parmi les païens n'aspirent qu'à dominer, et que les plus grands chez eux exercent leur despotisme. Il n'en sera pas ainsi parmi vous ; mais quiconque ambitionnera de s'élever au-dessus des autres devra leur être utile. Celui qui voudra monter au premier rang devra se faire votre serviteur comme le Fils de l'homme qui n'est pas venu exploiter le monde mais le servir, et dépenser sa vie pour la rédemption de la foule. ' r> On le voit, un abîme est creusé entre l'ambition païenne et l'ambition évangélique. Et s'il faut maudire la première, la seconde est telle qu'elle ne saurait laisser indifférente une jeunesse généreuse.
L'histoire des deux fils de Zébédée à laquelle Matt., XXX, 20-25.
est emprunté le texte cité plus haut, est admirablement instructive en cette matière.
Cest même une des scènes les plus radieuses du Nouveau Testament, que -celle où surgit tout à coup, à Torée de la foule, cette femme, ayant deux fils à ses côtés. On dirait que Cornélie fait son entrée dans TEvangile. Elle pousse en avant ses deux jeunes gens, et regarde Jésus avec une flamme dans les yeux qui attire Tattention du Maître. Et le Maître interroge :
« Que veux-tu ? — Elle s'écrie : Ordonne que mes deux enfants que voici, soient placés dans ton royaume, l'un à ta droite, Tautre à ta gauche. »
Et les fils joignant leurs voix à la voix maternelle, insistent : « Maître, nous voulons que tu fasses ce que nous demandons ! — Que voulezvous donc que je fasse, reprend Jésus ? — Et ils dirent: Accorde-nous d'être placés dans ta gloire, Tun à ta droite, Tautre à ta gauche.
« Alors Jésus leur répond : Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je boirai moi-même? Et ils disent: Nous le pouvons !
LES DEUX FILS DE ZEBEDEE 22g
« Et Jésus : Vous boirez donc mon calice. Quant à vous asseoir à ma droite ou à ma gauche, il ne m'appartient pas de vous le donner. Cela appartient à mon Père.
« Les dix autres apôtres s'indignèrent contre les deux frères '.»
Deux ambitieux !
Quelle charmante histoire de jeunesse! Jacques et Jean qui ont tout quitté déjà pour suivre le Maître, poussés par celle qui les aime le plus, n'entendent pas végéter dans la médiocrité. Un peu de folie, quand cette folie vise des choses sérieuses en soi, ne messied point à vingt ans. Jacques et Jean ne doutent de rien. Ils ne font pas mvstère de leurs prétentions. Ils n'adressent pas leur demande en secret. C'est devant les intéressés eux-mêmes qu'ils exposent loyalement et sans basses intrigues ce qu'ils veulent. Et que veulent-ils? Quelque chose de si grand que rien n'est au-dessus. César disait (la traduction est de Lacordaire) j'aime mieux être le premier dans cette bicoque, que le second à Rome. Ceux-là
' Marc, X, }y, 37.
2 3o LES JEUNES GENS
préfèrent aussi être les premiers, mais il ne s'agit point d'une bicoque ; ils veulent même mieux que Rome. Ils sollicitent la droite et la gauche « dans le royaume, dans la gloire » de Dieu.
C'est insensé cela. Les dix qui représentent à cette heure les impuissants et les jaloux, au lieu de se contenter de sourire de cette juvénile témérité, « s'indignent». Jésus, Lui, la Vérité, THonneur, la Sagesse, le juge de tous, se contente de mettre les deux jeunes gens en garde contre une illusion, de les ramener au sentiment du réel, mais sans blesser leur amour du grand, sans briser leur essor vers le parfait. Aussitôt qu'il leur a dit : c( Vous ne savez pas ce q i: vous demandez », c'est-à-dire :« Vous n'avez pas conscience delà hauteur à laquelle se trouve le sommet auquel vous aspirez, vous ignorez la nature et les conditions de la gloire qui vous tente, vous ne savez pas ce qu'elle coûte », aussitôt qu'il leur a dit cela Jésus se garde bien de les laisser là, rebutés. Il sait ce qu'il y a de sincère dans leurs aspirations, il a mesuré d'un coup d'œil la force et le ressort que leur donne ce désir subit et véhément, il juge
la supériorité de ceux qui ont des ailes sur ceux qui rampent, et aussitôt il les dirige, il précise, il leur montre la voie, les sacrifices au prix desquels ils pourront arriver à Textréme limite possible de gloire: « Pouvez-vous boire le calice que j? boirai moi-même? »
Et tout à coup, les deux jeunes gens deviennent sublimes, car ils répondent :
« Nous le pouvons ! »
Ardeur, courage, fierté, volonté de fer, tout est dans ces trois mots. Tout, y compris leurs efforts héroïques de demain, leur prochain apostolat, l'effusion future de leur sang. Il pourra venir encore des médiocres, des timorés, des âmes bassement ironiques ou lâchement timides, des renards à la queue coupée, ou des sots impuissants, qui, sous couleur d'humilité ou de prudence, feront le procès à ceux qui disent d'abord: « Nous voulons », puis : « Nous pouvons «. 11 demeurera éternellement vrai que Dieu répond à ceux qui disent « nous voulons », et que c'est parmi ceux qui ont dit « nous pouvons » que se trouvent les apôtres, les martyrs, c'est-à-dire les
hommes qui ont conquis, jusqu'à sa limite suprênne, la souveraineté sur le monde et la domination sur eux-mêmes.
Il faut étudier en ces pag.es comment s'épure le mouvement ambitieux qui a emporté les deux jeunes gens. Ils ont d'abord voulu la première place, tout simplement, mais à tout prix. Aussitôt mis en contact avec Jésus-Christ, et dès la première parole de la grâce, leur ambition n^a plus porté directement sur cette première place, mais sur les movens de la conquérir: c'est-à-dire que l'ambition dans laquelle il n'entrait d'abord qu'une sorte d'orgueil, est devenue l'ambition féconde et salutaire qui inspire le sacrifice et le labeur. Un progrès restait à accomplir. Il fallait leur faire aimer ce sacrifice et ce labeur en eux-mêmes sans récompense. C'est ce que fait Jésus : <i II ne m'appartient pas, leur dit-il, de vous donner ces places. Elles appartiennent aux prédestinés en faveur desquels mon Père en a disposé. » De simples vaniteux, se fussent déconcertés, eussent renoncé. Jacques et Jean n'étaient point des vaniteux, mais de solides ambitieux, des volontaires
qui tendent à la pleine mesure du possible et ne se laissent pas plus décourager par la petitesse que par la grandeur de cette mesure : ils la veulent comble, voilà tout, à n^importe quel prix.
Aussi Font-ils eue, en dépit de l'indignation des autres. Et quand leur sentiment d'ambition trop humain a été sanctifié par la grâce du sang rédempteur, il s'est transmué en un ardent désir de sainteté et de sacrifice, dont la récompense a été infiniment plus glorieuse que toute la gloire dont ils étaient alors capables de concevoir Tidée.
C'est que l'ambition est fille de la force et mère du courage. ,La force sans courage est un trésor perdu : elle est ce qu'il y a de plus méprisable ici-bas, car la faiblesse pure n'est pas une honte. Le courage sans force est un danger, une folie, une douleur, et souvent une cause de ruine. Mais la force et le courage réunis mènent le monde. Ils sont la substance du vouloir : l'une donnant la volonté, l'autre faisant de la volonté un acte. L'humanité se partagera toujours en deux catégories : celle qui commande et celle qui obéit, celle qui règne et celle qui sert, parce
qu^il y a dans rhumanité deux races morales, la race qui veut et la race qui ne sait pas vouloir.
La force et le courage unis et confondus dans Fambition d'être ce qu'on veut être et de faire ce qu'on veut faire, malgré tout, portent un nom qui est à lui seul une définition, il s'appelle : le Caractère. Et pour devenir ce quelqu'un de supérieur et d'infiniment noble' qui s'appelle « un homme de caractère « il faut une si belle somme d'activité, de grandeur d'âme, de vertus, d'efforts, que rien n'est si rare ici-bas. Il vaut d'ailleurs la peine d'étudier quelles étapes parcourues par l'ambition peuvent marquer le bon chemin à toutes les jeunes âmes désignées pour la gloire.
D'abord le désir de grandir au-dessus de la taille commune, de progresser au-delà des limites banales, et dans la fortune, et dans la hiérarchie, et dans l'opinion, est un désir qui honore la jeunesse et féconde une carrière. Cette ambition, réglée par le bon sens et la conscience, soutenue et animée par une indomptable obstination est une des plus bienfaisantes forces sociales que la
Providence ait créée. Il en est d'elle comme du feu qui, dirigé et contenu, cesse d'être le plus terrible des fléaux pour devenir l'incomparable ressource, la plus précieuse conquête matérielle de l'humanité. Que deviendrait le monde, la société, le progrès, si tout à coup venait à entrer en stagnation et à s'abâtardir l'admirable légion des jeunes qui savent viser haut, travailler et vouloir? Que serait une armée dans laquelle nul ne rêverait d'être brillant officier ou redoutable général ? Que deviendraient les malades et les infirmes, si des ambitieux ne poursuivaient à force de travail, dans les hôpitaux, le titre, vain pourtant, de lauréat? A quel niveau tomberaient les lettres et les arts, dans un pays où nul génie n'aspirerait avec ivresse les bouffées de la gloire à venir ? A quelle obscure et barbare étape s'arrêterait dans sa marche le progrès d'un peuple, sans les génies que dévore le noble désir d'être les premiers, d'être des inventeurs ou des initiateurs parmi les plus grands savants, les plus profonds philosophes, les plus glorieux physiciens, chimistes, sociologues, législateurs ?
On parle d'humilité. Evidemment, il faut être humble : mais la véritable ambition, non pas Tambition stérile destinée à se casser les ailes ou à être fusillés par ceux qui envient ou qui rient, Tambition qui est marquée au front par le doigt lumineux de Tavenir, celle dont la route est dirigée par une étoile, celle qui atteindra le sommet visé, le but poursuivi, cette ambition suppose rhumilité, et n'a pas de point d'appui plus solide que cette vertu. Cela surprend peut-être, mais n'est point aussi paradoxal qu'il peut paraître.
En effet, la première condition pour progresser et faire son chemin d'un pas imperturbable et ferme, c'est de connaître ses faiblesses, d'en être convaincu et d'y penser toujours. L'homme orgueilleux est odieux, et tous sont là pour le haïr et lui barrer la route. L'homme présomptueux est un fou imprudent qui entreprend ce qu'il ne peut poursuivre, poursuit ce qu'il ne peut achever, et s'en va aux écueils. L'homme modeste seul sait profondément et sent vivement que l'on n'obtient rien sans etïort, que tout résultat est au prix d'un travail opiniâtre, qu'il faut se défier de
soi pour ne pas être trahi par ses propres faiblesses. On peut le comparer au robuste et solide piéton qui marche humblement, mais sûrement, tandis que des aéronautes sans boussole et sans gouvernail sont le jouet des vents, tandis que des cavaliers imprudents, sur leur monture fringante mais folle, sont emportés aux précipices.
Arrière donc cette jeunesse timide et veule qui n'a pas au cœur le feu sacré du progrès et qui reste froide et sans désir à la pensée des baisers de la gloire! C'est le triomphe de l'animalité sur le génie plus ou moins grand que chacun porte en soi, que cette absence d'aspiration à s'élever au-dessus de ses semblables et de soimême, dans Tordre des services rendus, de la science ou de la vertu. Sans doute il serait désastreux de songer à sortir d'un état auquel on est adapté, pour se jeter sans préparation dans une carrière inconnue ou une condition à laquelle on est étranger. Mais Fhomme n'est pas un mulet, et ce serait la plus avilissante et la plus déprimante des doctrines que celle qui ferait une vertu de la négation de tout progrès, et croirait que
cette machine qui est la vie sera plus parfaite si Ton en brise les ressorts. Tous les grands hommes sortis de Tatelier, de la glèbe, de Tétable, de la servitude, depuis Plaute .jusqu'à Franklin, en passant par ce petit gardeur de pourceaux qui devint le pape Sixte-Quint, bien mieux, tous les saints qui sont arrivés à la gloire suprême, sous Taiguillon de Tambition surnaturelle, et tous les noms que Ton prononce avec admiration, et toutes les statues qui s'élèvent sur les places publiques, et toutes les acclamations des peuples sauvés, enrichis ou consolés, sont de vivants anathèmes contre quiconque oserait dire que Dieu n"'a pas donné à Thomme pour une fin sublime cette chose sublime qui s'appelle : Volonté.
L'ambition noblement et saintement comprise en élevant l'homme au-dessus de ses semblables, en l'arrachant aux bassesses de la nature, le rapproche de Dieu. Tous les ardents, épris de belle gloire, sont personnifiés dans ces deux adolescents qui sortent de la foule anonvme et banale, et qui se trouvent comme isolés, en face du divin Maître. Pour ne parler que des jeunes, il est
LES DEUX FILS DE ZÉBÉDÉE 23g
très certain qu'une âpre et forte volonté d'aller loin et d'arriver haut, les délivre de cette lamentable tvrannie, de cette vulgaire fange dans laquelle patauge et s'embourbe la jeunesse, et qui est la concupiscence de la chair.
L'ambition en effet inspire le travail, et ce qui est mieux le travail entraînant et passionné. Car s'il existe un travail qui, tout matériel et brutal, laisse l'esprit à ses divagations, aiguillonne même au besoin les convoitises mauvaises, il en est un autre qui prend Pâme et le corps tout à la fois, et emporte, dans un vol unique de la pensée, l'imagination et la volonté. Ce second travail est celui des beaux ambitieux, qu'il guérit de la maladie passionnelle.
Si nous en crovons les savants, notre vie corporelle se compose d'une infinité de courants dont un certain nombre sont à la disposition de notre volonté et sont susceptibles de prendre telle ou telle direction qu'il plaira à notre libre personnalité de leur imprimer. A vingt ans toutes ces forces sont en pleine effervescence. C'est comme une émeute universelle, dans laquelle
toute la populace des atomes nerveux se rue aux centres de la reproduction. Les courants divers qui sont au service des facultés de Tâme, Timagination, la sensibilité, la mémoire, deviennent comme les affluents de ce courant principal qui les emporte et les charrie tous en tumulte vers le même point. On voit ainsi, dans les vilL^s, les jours d^agitation populaire," les insurgés et les oisifs rouler leurs flots vers un endroit déterminé. Si donc un jeune homme constate tout ce qu'il perd à ne pas résister au désordre, et s'il veut sincèrement réprimer cette ruineuse et fatale insurrection, il n'a qu'à prendre modèle sur les procédés qu'emploient les dépositaires de l'ordre public en face de l'émeute.
Le meilleur de tous consiste à faire dériver la fièvre populaire, à l'entraîner ailleurs en lui donnant une autre pâture, en lui imprimant une impulsion nouvelle, qui la détourne de son chemin.
Les gens du midi racontent avec beaucoup d'humour une histoire de « dérivatif» en matière d^émeute, qui donne bien l'idée nette et concrète de ce qu'il y a d'avantageux dans le procédé.
Le fait se passe dans une grande ville de Provence. On sait combien le sol de Provence est chaud, on sait aussi que tout Provençal a, dans la tête, quelques rayons de son soleil. Or, un jour d'effervescence politique, le peuple de cette ville secouait sa crinière, et la révolution courait les rues. La foule grondante, furieuse, montait. Les principales artères de la cité, semblables à des lits de torrents tout-à-coup inondés, jetaient sur la principale avenue — une avenue bien célèbre — le flot toujours croissant de Témeute. Que faire ? Les chefs militaires, de vrais barbares, parlaient de charger, de sabrer, de fusiller, de canonner. Mais est-ce qu'on hache ainsi de la chair humaine ? Est-ce qu'on emploie un aussi brutal procédé à l'endroit d'un peuple, soulevé il est vrai, mais dont les enfants, fils d'illustres ancêtres, naissent à la fois généreux comme des Romains antiques, et délicats comme des Grecs d'Athènes ? Un vieux conseiller municipal, petit-fils de Nestor, et qui connaissait mieux les bouillants neveux d'Achille, intervint auprès du préfet trop étranger, et du général trop sabreur, et demanda
deux choses : un sursis dMne heure et la musique militaire.
Ces deux faveurs lui furent accordées. Vingt minutes après les cuivres 4ébouchaient sur la Cannebière déchirant Pair de leurs allégros guerriers. Et tout aussitôt la foule, sans doute en souvenir d'Orphée, un ancêtre aussi, s'ouvrait sur le passage des musiciens et s'enlevait â leur suite, emboîtant le pas guerrier. La demi-heure n'était pas encore écoulée et la pittoresque avenue, naguère si tumultueuse, était devenue un désert : tout le monde était parti, entraîné dans le sillage de gloire qui suit les pas redoublés.
Le démon impur s'appelle dans le langage scripturaire « le démon du midi «, et quand on a des passions de vingt ans dans ses veines, tout le monde n'est-il pas un peu Marseillais ?
C'est donc l'heure de prêter l'oreille aux fanfares de la gloire et de l'avenir, et de céder aux appels de l'ambition. Au lieu de favoriser la concentration sur un point dangereux de toutes les énergies dont la nature s'est montrée trop prodigue, il est bon de saisir dans un vigoureux et
irrésistible entraînement ces générosités organiques, ces effervescences cérébrales, et de les mener vivement à la poursuite des belles et retentissantes œuvres de la vie. Pour donner à de nobles ambitions, c'est-à-dire au travail, à Dieu, à l'humanité, à la patrie, à Tidéal, aux passions politiques ce qu'on enlève à la concupiscence, on n''en est pas moins heureux de vivre, on n'en éprouve pas moins de joie. Toute dépense naturelle et spontanée d'énergie comporte, en effet, une somme de volupté égale à l'énergie dépensée. Le siège du plaisir, l'ivresse, au lieu d'être dans la chair, sera donc en l'âme qui vibre incomparablement plus que le corps. On y gagnera de tous les côtés, dans tout ordre d'idées : fortune, carrière, honneur, caractère, réputation et enfin le paradis.
L'expérience confirme d'ailleurs ces deux points bien importants : que le seul traitement sûr contre les passions mauvaises est celui des dérivatifs, ensuite que, de tous les dérivatifs, le plus puissant est l'ambition.
Attaquer de front l'ennemi impur, essayer de le
réprimer directement, user, en un mot, d'un système de répression directe, est dangereux et impolitique au suprême degré. Il n'en faut pas davantage pour obtenir de^ résultats diamétralement contraires. L'excès même auquel se porta Origène n'assure pas la victoire. Montaigne a un mot fort spirituel là-dessus, et les taureaux écornés donnent toujours de la tête. Tous les maîtres de la vie spirituelle sont unanimes et formels sur ce chapitre. Un des plus célèbres et des plus sûrs, le P. Rodriguez, s'occupant des simples tentations qui ne troublent que la pensée, ne veut pas que l'on s'y oppose en quelque sorte de face, mais bien qu'on s'en distrave : « Ce sont des ennemis dont on ne triomphe que par la fuite, » dit-il, après plusieurs saints Pères. On n'entre pas en lutte avec un essaim de guêpes dont on est assailli. On prend ses jambes à son cou, et l'on ne se croit pas un lâche ni un déserteur pour cela.
« L'ambition ardente, a dit Vauvenargues, exile les plaisirs dès la jeunesse pour gouverner seule ; » et Larochefoucaud : « On passe souvent de l'amour à l'ambition, et on ne revient guère de
l'ambition à Tamour. » On dit, en parlant des hommes qui ont passé quarante ans, que chez eux a rage de Tamhition a succédé à Page de Tamour. « Or, est-ce dans Textinction progressive de ses passions qui se calment, que Thomme mûr trouve des loisirs pour devenir ambitieux? Ou bien est-ce parce qu'il contracte sur le tard la fièvre de Tambition qu'il a généralement moins d'activité passionnelle? On ne saurait le dire tout d'abord, mais, à la réflexion, les odieux égarements des hommes d'âge mûr qui ne sont pas de bons chrétiens ou n'ont pas chevauché la Chimère, sont on ne peut plus concluants. Tous ceux qui connaisse:!: l'histoire intime de Napoléon 1er savent comment plus d'une fois, et avec quelle brutalité, il immola sur l'autel de Mars les attraits de Cypris. C'est que, humainement parlant, il n'est rien de tel que les voluptés de l'âme pour se substituer aux voluptés du corps et les expulser d'une vie. Une seule passion suffit à dévorer l'homme : il faudrait qu'il fût en quelque sorte infini pour donner son cœur en pâture à toutes à la fois. Et ce qui donne à la passion
ambitieuse une exceptionnelle puissance d'exclusivisme, c'est d'abord qu'elle absorbe toutes les facultés de l'homme, et ensuite qu'elle les met en œuvre avec continuité, la course qu'elle leur demande de fournir étant de très longue haleine, puisqu'elle dure parfois toute la vie.
Quand on n'est pas des saints, on ne se jette dans un travail vigoureux" et obstiné qu'autant qu'on a quelque grain d'ambition dans la tête. Acquérir et conquérir sont les deux grands ressorts de l'activité humaine, comme les deux mains qui arrachent le cœur à la tyrannie du plaisir, et Parrachent par le travail. ' Toute ambition qui pousse au travail honnête et consciencieux, loin d'être un mal, est une bénédiction du ciel. Si l'homme n'avait à travailler que pour satisfaire aux besoins de sa nature animale, il retomberait à l'état sauvage, et vivrait comme les peuplades nègres dans une oisiveté relative, avec les vices qu'elle engendre. Heureusement le désir de grossir le nombre de ces nobles âmes dont
' Tout le monde connaît les jolis vers d'Ovide : « OUa si toiles, periere CupiJinis arcus. »
TEcriture dit : « La sagesse de celui qui est de basse condition relèvera en honneur et le fera siéger au milieu des grands » aiguillonne, presse, active. ' Le travail qui n^est plus le labeur ingrat et forcé des esclaves, mais Teffort énergique et fécond des conquérants de toute espèce, est créé par ce désir. Or, que les jeunes le sachent : la terre, comme le ciel, est aux laborieux. Le travail est la forme parfaite et dernière de la puissance humaine.
L'habitude et les fruits du travail sont si précieux à la jeunesse qui a devant elle Tunivers à conquérir, que TEsprit-Saint lui a donné une place exceptionnelle parmi les conseils qu'il consacre aux adolescents. Il semble même que Dieu haïsse les paresseux. Rien n'est saisissant et suggestif autant que le simple énoncé des paroles de la Sagesse divine sur la paresse et le travail :
oc Le paresseux sera lapidé avec de la boue ;
-tous en parleront avec mépris. — Le paresseux
sera lapidé avec la fiente des bœufs ; ceux qui
Tauront touché se secoueront les mains. — Va
' Eccli., XI, I .
vers la fourmi, ô paresseux, et considère ses voies, et apprends la sagesse... — La main indolente cause la détresse, la main du fort acquiert les richesses. — Le chemin des paresseux est comme une haie d"epines. — Celui qui se montre mou et lâche à la besogne est le frère de celui qui amoncelle des ruines. — A cause du froid, le paresseux n'a pas voulu labourer : il mendiera pendant Tété et on ne lui donnera rien. — N'aime pas le sommeil de peur que rindigence ne t'accable: sois vigilant et tu seras dans Tabondance. Les désirs tuent le paresseux : car ses mains ne veulent rien faire... Il passe sa journée à souhaiter et à désirer... — As-tu rencontré un homme actif au travail? Il prendra place parmi les princes et ne croupira point dans Tobscurité. ' ^>
Mais il ne s'agit pas seulement d'échapper à l'anathème de Saint Paul : a Que celui qui ne travaille pas ne mange pas », ' ou de se soustraire à la honte et à l'ennui de ceux dont Thémistocle
' Eccli., XI, I : Eccli., :<xii, 1,2; Prov., vi, 6 ; Id., xiv, 4; XV, 9 ; xviii, 9 ; xx, 4 ; Ibid., 13 ; xxi, 25, 26. ' Il Thess., m, 10; xxii, 29.
disait « qu^ils s'ensevelissent vivants dans l'oisiveté. » Beaucoup qui ne voient rien au-delà du bénéfice direct et immédiat de leur travail demeurent vulgaires. Leur vulgarité est même d'autant plus apparente que la fortune a couronné leurs efforts et en fait ce quelque chose de répugnant et de banal qu'on nomme « un parvenu. » Il est digne d'un jeune cœur de regarder plus haut que cela et de ne point circonscrire ses désirs aux étroites limites de l'égoïsme. Quand on ne travaille que pour soi, il n'y a pas « de calice à boire », selon le mot si expressif de l'Evangile. Ceux-là seuls qui aspirent à grandir pour bien faire, qui mêlent à leurs désirs de croître l'ambition de travailler au bien de leurs frères ou de leur foi, sont vraiment sur un chemin de gloire et dignes d'être acclamés. Ceux-là seuls sont appelés à devenir des hommes supérieurs et dignes, sinon de s'asseoir à la droite ou à la gauche de Dieu, du moins d'être élevés au-dessus de la foule humaine.
On peut dire que jamais les belles passions
sociales n"ont eu devant elles un champ plus large et plus fécond que de nos jours. Tous les esprits se rencontrent et communiquent entr'eux, grâce à la presse, à la vapeur^ à l'électricité. Il n''est personne qui ne puisse aborder la foule et lui parler. Autrefois une influence n^allait guère au-delà de Tombre d'un clocher, de la portée d'une voix humaine. Aujourd'hui, la parole est reine ; écrite ou parlée, elle possède à son service les plus étonnantes forces que Fhomme ait conquises sur la nature. Le public s'est fait à cet état de chose nouveau. Il lit les journaux, il suit les conférences, il s'intéresse au mouvement d'ensemble de la société, des nations, de l'humanité. Autrefois il n'y avait pour le conduire que l'autorité, les lois, la force. Aujourd'hui on le mène par l'opinion. Il résiste à tout excepté à l'opinion. Celui qui se rend maître de l'opinion publique, est le maître du monde. Or, il n'est personne qui ne puisse aborder l'opinion, lui parler, la raisonner, essayer de la dompter. La diversité des esprits, des états d'âme, est telle que . l'on est toujours sûr, si Ton parle honnêtement et
si Ton dit des choses vraies, d'être compris au moins de quelques-uns et, par conséquent, d'exercer une heureuse influence, de faire du bien, quelle que soit la cause que Ton plaide.
Ainsi Tarène est ouverte à tous les ambitieux. Les ambitieux du mal ne sV jettent que trop : ceux du bien ne s'y trouveront jamais en assez grand nombre. Qui donc ayant un peu d'intelligence et de cœur ne se sentira tenté de rentrer en lutte, de jouer son rôle dans la grande mêlée, et de quitter la tourbe pour prendre place parmi ceux qui mènent le mouvement, et sont, à des grades divers, les officiers de l'armée bienfaisante? Les champs de bataille sont multiples : il n'y a que l'embarras du choix, et partout se trouvent des victoires à remporter, pour Dieu, pour la patrie, pour la justice, pour les opprimés, et même pour la saine littérature et le bel art.
La France qui mène encore le mouvement intellectuel et social du monde, est en outre le point sur lequel la lutte générale offre le plus d'intérêt, et parait le plus décisive. C'est chez elle que se font les grands jeux Olympiques de la rivalité
universelle. Ce e^u'elle pense, ce qu'elle dit. ce qu'elle fait, ce qu'elle est, importe presque autant au reste du monde qu'à elle même. C'est chez elle que l'élite des esprits et les états-majors des écoles se rencontrent et en viennent aux mains. Elle est par excellence le pavs de la guerre intellectuelle, sociale, religieuse. Il n'est rien qui excite au combat comme l'odeur delà poudre, et dans un pavs de luttes pour les droits de l'âme humaine, tout le monde nait chevalier, comme dans une nation guerrière tout le monde naît soldat.
Alors qui donc sera plus tenté par l'âpre ivresse des batailles que la jeunesse ? Les jeunes gens ont l'enthousiasme, la « furie )v, qui mène aux triomphes. De plus, ils sont les maîtres de demain. c En vous voyant, messieurs, disait un jour l'évêque Ireland à une vaillante assemblée de jeunes, je me rappelle la jeunesse catholique de Paris au temps d'Ozanam. Avec quelles délices je lis et relis la vie de ce Français, de ce catholique ! Quel bien il a fait ! Ses oeuvres vivent encore et se sont répandues sur toutes les nations de la
terre. En face de ces magnifiques manifestations de la foi et de la charité, je me demande pourquoi nous n^aurions pas des milliers d'Ozanam... Pourquoi tous ces jeunes gens présents ne seraient-ils pas chacun un Ozanam ? Et alors la France catholique serait immortelle.
« Un savant disait qu'il soulèverait le monde physique, s'il trouvait pour son levier un point d'appui. Or, je voudrais soulever le monde moral et je vois mon point d'appui dans la jeunesse catholique de France.
« Jeunes gens de France, vous possédez tous les éléments qui assurent la victoire, Tintelligence la religion, la jeunesse. L'intelligence, pour connaître les vérités éternelles, pour voir et apprécier le bon, le beau, le vrai ; la religion, qui donne à Tàme la force déterminant la volonté ; enfin la jeunesse, nécessaire pour communiquer l'enthousiasme, l'enthousiasme qui mène à l'action.
« Avec mon expérience de la vie, je me dis souvent : si vieillesse pouvait, si jeunesse savait. Ici, autour de moi, assise à cette table, vous voyez la sagesse ; mais il nous manque ce que vous
avez, renthousiasme, ou, du moins, il nous faut un effort pour créer en nous cette condition d^âme qui chez vous est toute naturelle.
« Eh bien, messieurs, vous .qui possédez Tintelligence, la vérité, la jeunesse, je vous fais un appel au nom de la France, au nom de TEglise, au nom du monde moral et intellectuel. Mettezvous à Toeuvre, et dites-vous que vous allez consacrer votre vie au service de la vérité et de la vertu !...
tt Nous, nous avons la lumière dans nos mains pour dissiper les ténèbres, la force pour élever et sanctifier l'âme, la grâce pour lui donner le bonheur dans cette vie et dans la vie à venir. Ce qui manque, c'est cette ambition sans limite d'agir, de mettre en oeuvre toutes nos forces. Quelle belle mission de dissiper les ténèbres qui obscurcissent les esprits des hommes, de chasser loin de nous le péché et la misère ! Ah ! Messieurs, si jamais jeunesse a eu devant elle une belle mission, n'est-ce pas la jeunesse française ?
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Tandis que Jésus était entraîné hors du Jardin des olives, « un adolescent » couvert d'une sorte de linceul, suivit, fut arrêté, et s'échappa tout nu, laissant son linceul entre les mains des soldats et des valets.'
Et rien de plus. L'Evangile ne nous dit ni le nom, ni Torigine, ni le caractère, ni la fin de ce fantastique jeune homme. En vain les commentateurs se sont évertués à chercher quelques détails sur rincertain personnage, a découvrir quelque notion précise. Ils ont trouvé dix solutions qui se i valent, c'est-à-dire qu'ils n'ont rien découvert du
' Marc, XV, 51 , 58.
2Db LES JEUNES GENS
tout. Le texte saint a gardé son secret, la nuit que traversa ce fantôme n'a pas révélé son mystère. Quel bizarre incident ! Est-il possible au milieu d'une si palpitante et solennelle tragédie, dès l'instant qu'on tient un rôle, d'être un acteur si effacé ? Tous ceux qui touchèrent à la Passion du Sauveur, même Judas, en sont demeurés immortels. Depuis la femme qui versa du parfum sur les pieds de Jésus, jusqu'au Centurion qui descendit le Calvaire en se frappant la poitrine, tous ont une histoire qui se propage de siècle en siècle et durera autant que le monde. Quel est donc le mystère de ce visage indécis, fuvant, et pâle? Pourquoi l'historien sacré a-t-il pris la peine de faire passer devant nos yeux celte vision dont nos yeux ne sauraient reconnaître le visage, et nos mains palper la réalité ? On ne peut dire que ce soit une fantaisie de saint Marc. Ce n'est pas non plus une illusion de notre foi. Le récit évangélique est là. Cet incompréhensible prodige a existé, d'un acteur de la Passion qui a trouvé le moyen d'y être insignifiant, anonyme, vain, sans portée, ni pour ni contre. Il y a passé comme un
spectre. Bien plus, lui qui était déjà si peu de chose avant d'entrer en scène, il en estsorti encore diminué, il est retourné à l'obscurité profonde d'où il venait, laissant un linceul, c'est-à-dire un vêtement qui n'avait lui-même ni forme spéciale, ni couleur, entre les mains des satellites. C'est bien là le dernier mot de l'impersonnalité, de l'insignifiance, du néant.
Cependant, nous pouvons faire une sorte d'esquisse de ce vague et confus personnage, et reconstituer quelques jraits de sa physionomie falote, à la condition que l'esquisse, et les traits, tout soit négatif. C'est un neutre, c'est un effacé, c'est un être inconsistant et sans caractère. Il est celui qui n'est rien. 11 a été attiré là par le bruit et la lumière des torches, comme un papillon de nuit. Il a glissé entre les mains des soldats comme un fantôme. Il passe à travers les lignes du récit inspiré, comme un spectre. Aussitôt qu'on veut le saisir, l'examiner, l'interroger, il n'est plus là, il s'est éclipsé. Il n'a pas la foi de Pierre, ni l'amour de Jean, ni la haine de Judas. On ne peut dire ni qu'il croit, ni qu'il veut, ni qu'il est un ami, ni qu'il
est un ennemi. Il est un vague voisin, un curieux banal. Il est lâche. Il n'a pas même le courage de sa curiosité. 11 n'a pas même confiance en son insignifiance, en sa neutralité. Il ne tient pas même à son vêtement. Il préfère s'enfuir tout nu, dans la nuit !
Tout cela peut paraître étrange. Pourtant il y a quelque chose qui Test infiniment plus, et en même temps douloureux. C'est le nombre incalculable de jeunes gens qui passent comme lui à côté de tout ce qui est grand, ou noble, ou passionnant, ou révoltant^ sans laisser un vestige de leur passage, le souvenir d^un geste, l'écho d''un cri, une trace quelconque de personnalité vivante, autre chose enfin que la sensation d'une âme insignifiante, vile, lâche, impersonnelle, d'un méprisable fantôme qui ne sait que s'éclipser aussitôt qu'une occasion de s'affirmer courageusement est offerte.
Deux particularités distinguent, en leur enlevant toute distinction, les piètres individus qui se rapportent à ce type : en soi, ils sont sans caractère ; dans leurs rapports avec le monde, ils ne
savent que se dérober à tout labeur comme à toute bataille.
Le mot de « Caractère » est ce qu'il est permis d'appeler un mot bien trouvé. Il exprime admirablement ridée à laquelle il correspond. Au sein de cette mêlée humaine qui forme la société et de cette multiplicité de réactions qui s'exercent les unes sur les autres, il est des âmes qui sont d'acier ou de bronze, il en est qui sont de cire ou d'argile, il en est enfin qui occupent tous les degrés de résistance intermédiaire entre les premières et les secondes. Les premières conservent vives et en saillie les empreintes — ou « caractères » — qui leur sont propres; les secondes, au contraire, les perdent avec une facilité égale à la facilité avec laquelle elles les reçurent. C'est ainsi que les poltrons, les effacés, les âmes chlorotiques, toutes les catégories « d'imbéciles » au sens étymologique du mot, passent leur existence à subir des empreintes étrangères. Ils n'ont de pensées que conçues par les autres, de jugements qu'élaborés par les autres, d'impulsions que provoquées par
les autres. Ils sont éternellement mineurs de volonté, eunuques d'âme. Leur voisin, leur journal, leur patron ou leur femme, représentent pour eux la loi et les prophètes. Pauvres, il ne leur en coûte aucunement de tendre la main. Opulents, ils mettent toute leur gloire dans le snobisme, qui est la mendicité des riches. Leur vie est une misérable copie des moins honorables originalités. Ils ont des instincts de plagiaires en des âmes de sots. Ils mâchent et avalent humiliations et nasardes, avec autant de dégoût qu^il est possible, mais eniin ils les avalent, et parfois avec un sourire qui est jaune et un regard de reconnaissance qui louche. Qaand on donne tort aux gens sans charité, brutaux et fanfarons, bretteurs et violents qui trouvent que de tels visages appellent les soufflets, on ne peut au fond, s'empêcher de se dire que pourtant la tentation doit être forte. Enfin ce qui achève ces lamentables individus et donne leur mesure, c'est la fai^on « dont ils portent » les principes religieux qu'on est parvenu à leur inculquer dans l'enfance : ils sont les héros du respect humain. On peut
bien dire «héros», puisqu'on dit : « respect». Dès rinstant que s'enorgueillir de mépriser Dieu, et s'honorer de cultiver le mensonge et Tordure, constitue, dans le langage usuel, une variété de a respect », le même langage doit appeler des héros ceux qui poussent Tabnégation de soi jusqu'à faire sa cour au mensonge et à Tordure des autres.
Il est vrai que s'il était facile d'être un homme de caractère, la chose est si admirable en soi et donne un tel prestige, qu'il n'est à peu près personne qui ne prétendît à cet honneur, et le nombre des hommes de caractère serait plus étendu. Malheureusement il est besoin, pour atteindre à cette hauteur où se rencontre l'élite de l'humanité, de réunir trois conditions que nul n: saurait réaliser sans grandeur d'âme, sans effort et sans de nombreux sacrifices. La première condition est d'avoir devant soi un idéal élevé; la seconde de le poursuivre avec énergie ; la troisième de ne se laisser jamais arrêter, ni déconcerter. Il faut v mettre ce que demande le premier commandement : toute son âme, tout son cœur, toutes ses
forces. Il faut viser haut, vouloir fortement, vouloir toujours.
Si Ton ne vise que des choses terrestres et matérielles on n= saurait mériter le nom d'homme de caractère, puisque les appétits sensuels sont au contraire la caractéristique des animaux. Si Ton s'obstine après des idées étroites, médiocres, on n'atteint pas davantage à cette noblesse spéciale de Tâme, on appartient seulement à la catégorie des entêtés et des sots. Il est bon de remarquer cependant qu'il y a plus de « caractère » dans les seconds que dans les premiers. Ceux-ci, en effet, sont irrémédiablement condamnés à la plus vile des banalités. « Mon neveu est toujours vivant, écrivait Dubois à un ami, c'est-à-dire qu'il boit, qu'il mange et qu'il dort. » Tous les neveux taillés sur ce patron né se distinguent des animaux les plus inférieurs par aucune fonction essentielle. Il semble même que l'usage qu'ils font de leur intelligence les ravale encore plus bas. En effet, ils ne pensent que tout juste ce qui leur est nécessaire pour se constituer quelques jouissances de
plus. Or, n'est-ce pas descendre un degré de plus à réchelle de Panimalité que de mettre au service des sens une force de plus? Au lieu d'élever leur être total en faisant converger toutes leurs énergies vitales du côté de Tâme et de ses hautes aspirations, ils le dégradent tant qu'ils peuvent en asservissant leurs fonctions intellectuelles aux plus misérables instincts de leur chair.
Il est donc tout à fait impossible à celui qui tend ainsi en bas, de s'élever en haut et d'arriver à constituer l'être supérieur qu'est l'homme de caractère. Il ne pourra d'ailleurs réaliser aucune des deux autres conditions qui sont : vouloir fortement, et vouloir toujours. Ce n'est pas « vouloir » que d'être à la remorque de ses appétits sensuels. Et quand la volonté est tournée du côté des choses de ce monde et des jouissances matérielles, elle ne saurait être plus constante et plus fixe que ces biens eux-mêmes, essentiellement éphémères, variables et divers. Il ressemblera, suivant la comparaison de l'Apôtre saint Jacques, « au flot de la mer qui va, vient et tourne à tous les vents. ' »
' Jac., 1, 3.
D'aventure, s'il se rencontre chez Thomme ainsi misérablement orienté une volonté forte et soutenue, il descendra dans Tinfériorité de la fange, par un mouvement également violent et continu. Donc on ne saurait avoir de caractère sans un idéal élevé, et la hauteur de l'idéal que Ton se propose d'atteindre, donne lui-même la mesure du caractère dont on sera honoré. Parmi les grandes choses que l'on peut vouloir ici-bas, il en est de plus grandes que d'autres. Parmi les causes auxquelles on peut consacrer ses forces et sa vie, il en est de plus sacrées, de plus sublimes ; il en est surtout au service desquelles on s'honore davantage parce qu''elles exigent plus de désintéressement ou d'héroïsme. Se faire le champion de la liberté, le soldat de la vérité ou de la justice, sera toujours, aux yeux des hommes, plus glorieux et plus noble que d'être, par exemple, un maître dans la littérature ou dans Part. C'est pourquoi la foi chrétienne par le vaste horizon qu'elle ouvre, les oeuvres admirables qu'elle inspire, les héroïques combats auxquels elle convie, le détachement sublime qu'elle impose, et avec
cela rinébranlable certitude sur laquelle elle assoit la volonté humaine, fournira toujours le plus merveilleux idéal aux veux de ceux qui ambitionnent rhonneur d'être des gens de caractère.
Lacordaire a remarquablement rendu cette idée dans ses Lettres à un jeune homme.
« Le caractère, qui n'est que la force de la volonté, tient à la force de la raison, et la force de celle-ci tientà la ferme vue des principes de la vie humaine. Là ou Tentendement ne discerne que des faits, il ne saurait v avoir de conviction, et où la conviction manque, que reste-t-il pour appuyer la volonté ? Ce sont les principes qui fortifient, parce qu'ils éclairent ; en dehors d'eux il n'y a plus que des phénomènes, c'est-à-dire des apparences, selon l'admirable énergie du mot, et il est impossible que des apparences, si réelles qu'on se les figure, produisent autre chose dans l'esprit qu'un matérialisme étroit ou un scepticisme décourageant. Il faut voir en haut pour s'asseoir en bas. Ce n'est pas le roc de la matière qui porte l'homme, parce que l'homme est un esprit. Or, dès que l'esprit monte vers les principes, dès qu'il
n'est plus sensation et imagination, il aborde les contrées où la foi commence, où la parole intérieure du Verbe se rencontre dans son âme avec sa parole extérieure, où se forrrie Talliance divine de toutes les lumières et de toutes les certitudes, et par elle la force des saints, la force des apôtres et des martyrs, la force des magistrats assis sur le siège de la justice, la force des politiques qui gouvernent le monde, la force des écrivains qui lui parlent, et cette autre et sacrée force, la plus nécessaire de toutes, la force de Thomme vulgaire contre les passions de sa nature et les adversités de sa vie. Détruisez Fintime accord de la raison et de la foi dans les profondeurs de l'intelligence ; poussez du pied, comme de vains songes, les pèlerinages de Tâme au pays de Dieu : faites cela, et étonnez-vous que la vue baisse, que Téternité s''efface devant le temps, Tinfini devant la matière ; que Finstinct prenne le pas sur la raison, et que Thomme débarrassé de ses ancres et de ses mâts, devienne une feuille emportée par les flots! On ne tombe pas sans déchoir. »
Au fait, les grandes passions seules sont
capables de mettre en mouvement les grandes énergies. Les passions de lame sont toujours plus profondes et constantes que les passions charnelles. Et seules les sublimes idées de Dieu, de patrie, d'humanité, de science, de charité, sont de nature à embraser ce mystérieux foyer de Tàme que les biens sensibles ne sauraient atteindre. On le voit par la simple énumération des causes auxquelles on consacre d'ordinaire toute une existence ou pour lesquelles on marche délibérément au sacrifice de sa vie.
Est-il nécessaire de démontrer maintenant que rénergie dans la volonté est une condition essentielle de ce qu'on appelle « caractère» ? Celui qui veut tout ce que tout le monde veut, ce à quoi n'importe qui l'entraîne, ce que lui impose le premier venu, est précisément le tvpe de l'homme banal. Son àme n'a aucune empreinte propre, aucun relief personnel, puisqu'elle subit toutes les empreintes, et reçoit en creux toutes les estampilles. Par le fait de ce mimétisme moral, ceux qui
sont tels se trouvent confondus avec la tourbe au point d'en être la plus complète personnification. On les appelle ici des pleutres, là des « snobs », ailleurs des gens à- la mode. Ils sont légion dans la jeunesse contemporaine, côté des riches ou des soi-disants tels. Un écrivain en a fait la caricature en deux jeunes gens, « deux fantômes silencieux qui, d'un pas mécanique, l'œil hébété sous le cercle vitreux du monocle, le même mac-farlane au dos, la même canne enfoncée dans la même poche, traversent la salle d'un restaurant de nuii dont leur atone regard inspecte vaguement les tables, et sortent, par la porte où ils sont entrés, en répétant le même mot bête d'argot où se condense leur commune philosophie. « L'existence de ces fantoches à qui leur acte de naissance seul permet d'usurper paradoxalement le titre de jeunes gens, traînent au rythme craquant de leurs escarpins vernis, une existence vide de tout, de sentiments comme d'idées. La seule chose qui s'affirme en eux, c'est le besoin de continuer à vivre cette mort. Leur unique souci, c'est d'avoir comme ils disent
« leur matérielle » assurée. Formule vraiment exquise où se concrète à souhait cette généreuse pensée que pour eux, en dehors de la matière, il nY a rien. Quant à leur conception de la distinction et de Télégance, elle se borne, dans leur costume, leur allure et leur style, à rankylose et aux singeries de leur vanité.
Enfin la dernière condition qui achève le « caractère » c'est la persévérance et la contitiuité dans le vouloir. Sans cette continuité, les fortes volontés ne sont que de fortes inconstances, ne causent que d'énergiques revirements. Elles contribuent uniquement à rendre les sursauts plus brusques, les trahisons plus cyniques, les volteface moins excusables. Le « caractère » n'est pas un phénomène transitoire, il constitue un état permanent. Il est la physionomie morale d'un homme qui se ressemble à lui-même aux moments les plus éloignés et dans les circonstances les plus diverses. Au fond, il est moins difficile d'être un héros pendant cinq minutes que d'être un honnête homme pendant dix ans. Dans ce
monde où le sort est d'airain, il faut avoir pour rester soi-même, une volonté d'airain, cuirassée contre les événements, armée de pied en cap contre les hommes. On peut dire même qu'il ne suffît pas d'être résistant et passivement irréductible. 11 faut encore que le courage s'accroisse devant les difficultés, et ne rencontre dans la résistance qu^une excitation d'e plus. Le poète latin Va dit en un vers superbe : « Devant le mal, loin de céder, marche plus ferme ! » '
La seule source de force suffisante pour constituer un caractère dans le sens absolu et au degré le plus élevé, réside dans les ambitions et les convictions pour lesquelles on brave la mort. Quiconque tient à la vie, ou du moins met la vie au-dessus de tout, est condamné à flatter, à se dédire, à reculer, c'est-à-dire à manquer constamment de caractère. Or il n'y a que la foi chrétienne avec l'amour immuable et surnaturel de Dieu à la base, qui soit susceptible d'élever notre volonté à cet état d'héroïsme permanent. Il n'y a que les martyrs dont
' Tu ne cède malis sed contra audentior ito.
on puisse assurer qu'à toute heure ils étaient prêts à conspuer les empereurs et à mourir brovés, déchirés, brûlés vifs. Chez tous les autres célèbres héros de Phumanité, on sent qu'il y a un rôle de joué ; quelque chose d'accidentel et, en somme, de factice. Si le décor était supprimé, si rheure était autre, si quelques séductions intervenaient, on ne saurait affirmer que la vaillance n''en souffrirait pas, que le martyr ne s'infligerait pas quelque défaite. Le père Lacordaire auquel il est difficile de ne pas revenir souvent quand il s'agit des jeunes, leur disait en son langage enivrant : « Jeunes gens, vous avez devant vous une longue carrière ; mais si vous préférez la vie à la justice, si la pensée de la mort vous trouble, cette carrière, que vous vous peignez si belle, sera tôt ou tard obscurcie par des faiblesses indignes de vous. Citoyens, magistrats, soldats, vous rencontrerez des heures où le mépris de la mort est la seule source de bien dire et de bien faire, où les vertus privées ne servent plus à couvrir Thomme, mais où il faut l'intrépidité d'une âme qui regarde plus haut que ce monde, et qui y a placé sa vie
avec sa foi. Si cette foi vous manque, c'est en vain que la vérité et la justice vous regarderont du haut du ciel, leur éternelle demeure, et qiie la Providence amènera sous vos pieds des événements capables d'immortaliser votre vie. Vous ne les comprendrez pas. La gloire passera devant vous, elle vous tendra la main, et vous ne pourrez pas même lui dire son nom. »
On ne saurait être un serviteur de Dieu sans avoir un vigoureux caractère. On ne saurait asseoir la force de son caractère sur un fondement plus inébranlable que le service de Dieu. « Mon fils, dit la Sagesse, lorsque vous entrerez au service de Dieu, demeurez ferme dans la justice et dans la crainte, et préparez votre âme à la tentation. ' Car Tor et Targent s'épurent par le feu, et les hommes que Dieu veut recevoir au nombre des siens se distinguent dans le creuset de répreuve. ' Malheur au cœur double, aux lèvres corrompues, aux mains souillées de crimes et au pécheur qui marche sur la terre par deux
' Eccli., II, I. ' Id., ibid., s.
voies ! Malheur à ceux qui manquent de cœur ! ' Combattez jusqu'à la mort pour la Justice. - Ne tournez point à tout vent, et n'allez point par toute sorte de route: c'est par là que le pécheur se trahit. Mais soyez ferme dans la voie du Seigneur, dans la vérité de vos sentiments, dans votre science, et que la parole de paix et de justice vous accompagne toujours. ' Le don de Dieu demeure ferme dans les justes et le progrès qu'il y fait se termine à un bonheur éternel. ' »
Tels sont quelques-uns des mâles préceptes d'une foi qui n'entre dans les âmes qu'en v gravant l'indestructible gloire d'un « caractère, « le caractère baptismal.
Le courage étant une des conditions essentielles et fondamentales de la vie du chrétien dans le monde, la lâcheté est encore plus lamentable chez lui que chez tout autre, et entraîne une déchéance plus grande, un avilissement plus profond.
On voit cela, quoique d'une façon symbolique,
' Id., ibid., 14, 15. ' Id,, V, II, 13.
' Id., IV, 33. " Eccli., XI, 17.
dans le jeune homme de TEvangile qui prit la fuite au jardin des Olives. Il s'échappa entièrement nu, symbolisant ainsi dans son corps les ruines morales qui sont, dans, une àme chrétienne, la conséquence de toute désertion. Il v perdit tout : son visage éclairé par les torches des satellites nous fut arrivé inondé de lumière ; son nom prononcé par les évangélistes fut demeuré glorieux et immortel. Au lieu de cette gloire, il a emporté à tout jamais dans les ténèbres, la honte, Toubli, la nudité et n'a laissé derrière lui qu'un souvenir de lâcheté anonyme qui n'a pas même l'honneur d'un récit dans Thistoire.
Une désertion est d'autant plus honteuse qu'elle sacrifie des convictions plus profondément enracinées, ou encore une cause plus noble et plus grande. La foi chrétienne et la gloire du baptême renferment ces deux choses à un degré qu'on ne saurait exprimer. Elle constitue celui qui en est dépositaire, gardien d'un trésor qui n'a pas son égal, responsable d'un honneur qui surpasse tout, champion d'une cause incomparable. Elle le prend à des profondeurs
OÙ ne saurait l'atteindre aucune obligation, aucun sentiment. Uidée de patrie et de famille, avec les conceptions d'honneur national et d'orgueil de race qui sV rattachent, si légitimes en soi, ne sont que des vanités auprès des devoirs de lovauté et de vaillance qu'impose la foi religieuse. C'est pourquoi tous ceux qui ont compris les obligations qui en découlent ont été héros ou prêts à l'héroïsme. C'est une tradition ininterrompue d'indomptable courage, de surhumaine volonté, qui soutient au-dessus des banalités de l'histoire purement humaine ce long enchaînement de faits héroïques dont se compose l'histoire de l'Eglise ici-bas. Le sang des martyrs fait à la foi chrétienne un manteau de pourpre dont chaque siècle renouvelle l'éclat. Tour à tour, l'épée des chevaliers et la parole des pontifes brille comme l'éclair ou frappe comme la foudre au sein de la mêlée où s'agitent les colères et les ambitions des mauvais. Quand toute une société se résume dans un Dioclétien qui tue, ou un Voltaire qui bafoue, le chrétien malmené par la force, ou cinglé par l'ironie, passe sans baisser la tête et
sans se laisser déconcerter. Il y a mieux encore- Quelquefois de faux frères ou des faibles jettent le déshonneur et le scandale au sein même de ceux qui croient. Ces derniers se souviennent alors que la société à laquelle ils appartiennent a des réserves de gloire et d'honneur suffisantes pour couvrir une défaillance individuelle et passagère, et même à ces moments critiques, ils proclament « qu'ils ne rougissent pas deTEvangile. » Et c'est ce qu'on peut rêver de plus beau que cette fierté indomptable et dont les ^lus profondes humiliations comme les coups les plus cruels ne sauraient avoir raison. Cest comme le rayonnement d'une splendeur interne et cachée qui brille, à l'instant même où les outrages et les épreuves semblent avoir amoncelé autour d'elle de plus épais nuages, et dont le triomphe s'affirme alors davantage, puisque, si grandes que soient les humiliations accumulées par le mal, sa gloire à elle a toujours plus d'éclat pour briller que la terre n'a de ténèbres et de hontes pour l'obscurcir.
Aussi, en matière de religion, les apeurés sont les plus misérables et les plus vils des hommes.
Il n'est pas de renégat qui soit plus indigne qu'eux. Tel en etîet qui a déserté son drapeau, n'a pas renié sa famille. Tel autre qui faillit à l'honneur des siens peut demeurer fidèle à son parti. Judas lui-même, celui dont le nom n'est plus un nom mais une injure, fut plus un révolté qu'un lâche. La synagogue qui le méprisa par la suite était en cela même, étant donné le rôle qu'elle avait joué, plus méprisable que lui. Elle abandonna un homme qui l'avait servie jusqu'au sacrifice de son honneur inclusivement. Mais celui auquel le vil sentiment de la peur fait dissimuler sa foi et simuler l'impiété, est au-dessous de tout. Car avant renié ce qui tient aux profondeurs les plus intangibles de la conscience, il ne reste rien qu'il ne soit capable de renier encore.
Les hypocrites du bien sont odieux et vils, que dire des hypocrites du mal ?
Et c'est précisément pour ces causes diverses que la foi catholique est la plus belle école de courage et de caractère qui soit au inonde. Rien n'y manque, ni le principe premier, le ressort invisible et caché qui est la force divine elle-
même, ni les occasions de victoires à remporter; ni les entraînements de Texemple, tous les saints étant principalement de superbes lutteurs, ni les excitations venues du dedans par la véhémence de Tamour divin, du dehors par les défis des uns et les applaudissements des autres, ni enfin l'attrait enivrant de la récompense.
De même que Thomme co"upable d'avoir fait banqueroute à son baptême a donné la preuve qu'il est capable de toutes les défaillances, de même celui qui, d'un bout à l'autre de son existence, en porte la lourde armure et n'en a jamais rendu l'épée, est assuré que le poids de toutes les autres batailles pour la vérité et pour l'honneur, lui seront faciles et légères. Le courage chrétien impose à lui seul une gymnastique supérieure aux âmes fortes. Ces dernières ressemblent à ce saint qui portait Dieu. Que peut désormais leur peser le monde ? Toutes les luttes ne seront-elles pas un jeu aux coeurs qui ont marché sans défaillir aux combats les plus redoutables, les plus acharnés qui soient en ce monde, et qui ont, sui-
vant un admirable mot de TEcriture, malgré leur exiguité : « soutenu les batailles de Dieu ! » *
Dans ses enseignements à la jeunesse, l'Esprit Saint n'a pas manqué d'insister, sans doute pour toutes ces raisons, sur la nécessité de faire face aux ennemis de Dieu et de professer cette intrépidité religieuse dont l'opposé s'appelle respect humain. Les livres saints revêtent encore, quand il s'agit de ce sujet particulièrement émouvant, une particulière éloquence.
« Au nom de ton âme ! ne rougis jamais de la vérité, car il est une confusion qui est un crime tout comme il est des humiliations qui sont à la fois gloire et grâce. '
« Mon fils, tout en observant les lois de la douceur, défends ton àme, et honore-la comme elle le mérite. Car celui qui pèche contre son âme qui le justifiera ? Et qui honorera celui qui manque au respect dû â son âme?
« Ne rougis ni de la loi, ni du Très-Haut, ni de son alliance, ni d'une juste sévérité envers l'impie, et tu seras glorifié devant l'humanité entière..
' Eccli., IV, 24, 25. ' Id., X, 31, 32.
Est-ce que le Seigneur n^a pas fait que les saints ont proclamé toutes ses merveilles, merveilles qu'il a confirmées, lui, le Seigneur Tout-Puissant, pour qu'elles soient stables dans sa gloire/? »
On sait en quels termes le nouveau Testament fait écho à l'ancien. Le Sauveur ne cesse « d'honorer son Père « en toute occurrence, et déclare aux lâches qui auront rougi de lui qu'il rougira d'eux, à ce jugement où il ne rougira ni des prostituées converties, ni des voleurs repentants. Saint Paul s'écrie avec une singulière fierté, à la face des juifs scandalisés et des grecs railleurs : « Je ne rougis pas de PEvangile. » Saint Pierre, qui a péché par respect humain, insiste avec une rare énergie sur l'obligation d'être ferme devant les assauts de l'ennemi : « Quel bonheur, si vous êtes outragés au nom du Christ: tout ce qu'il y a d'honneur, de gloire et de vertu de Dieu, tout ce qui vient de son Esprit, repose alors sur vous ! Que nul d'entre vous n'accepte, sans doute, d'être traité d'homicide, de voleur, de calomniateur, ou d'usurier, mais s'il lui est donné de souffrir en
' Ecdi., xLii, 2, 8, 17.
qualité de chrétien, qu'il se garde bien de rougir, et qu^à ce titre, il rende gloire à Dieu ! » '
Jeunes gens, soyez donc de ceux qui sont fiers, qui sont forts, qui sont durs à la résistance, dont les paroles frappent, dont les actes s'imposent, dont les coups portent et laissent leur empreinte partout où ils ont touché. Dès l'instant que votre volonté s'appuie sur le roc de votre conscience, pourquoi fléchir ? Si vos opinions sont des convictions, vos principes des actes de foi, pourquoi votre attitude dans la vie serait-elle celle des ondoyants et des mous ? Faites-vous respecter. Ayez une conscience indépendante des imbéciles et des corrompus. Ayez la fierté de vos principes et l'orgueil de votre foi. Fuyez également l'hypocrisie et la fanfaronnade, car l'une est le visage, l'autre le masque d'une seule et même lâcheté. Pénétrez-vous d'un esprit modeste, vous souvenant que ce qu'il y a de plus vide, est précisément ce qui sonne le plus fort et monte le plus haut. Aimez la modestie, sans préjudice de la force d'âme que vous devez estimer au-dessus de tout. Le granit
' Petr,, IV, 14.
est moins orgueilleux que le marbre, mais il est autrement solide et stable, et il a aussi sa fierté : soyez granit. Uacier est plus humble que l'or, mais il est autrement ferme et p'énétrant, et il a aussi son honneur, puisqu^il est le métal chevaleresque par excellence : soyez acier. Puis, marchez devant vous. Vous entrerez comme des coins de fer, comme des pointes d'épée dans la masse inerte et molle de notre société contemporaine, sur laquelle règne le scepticisme et Pindécision ; où la loi des nerfs est volupté : la loi des corps, paresse ; la loi des esprits, compromission.
Plus que jamais, au milieu de Tuniversel avachissement des caractères, est venu le temps dont parlait Mirabeau « où Ton jugera les hommes d'après ce qu'ils ont là, entre les deux sourcils » et non d'après la coupe de leur habit ou le parfum de leur mouchoir. En un temps où, du haut en bas de Téchelle sociale, intellectuelle, financière, politique, il n'v a que des hommes « médiocres », l'avenir est aux esprits qui sauront conquérir la seule supériorité rare, exquise, à peu prés introuvable, la supériorité de la force morale.
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LAPOTRE JEAN
La chasteté est une vertu réservée au christianisme. Les incroyants confirment cette vérité autant qu'il est en eux, en proclamant qu'il est impossible à l'homme de pratiquer cette vertu. Comment s'opposer, grain de sable infime, à ce flux énorme de TOcéan-nature dont l'amour pousse les flots, et dire au plus vaste et formidable de ses raz-de-marée : lu n'iras pas plus loin? Comment demeurer impassible et stoïque sous -les titillations passionnelles, auprès desquelles, sauf les brûlants aiguillons de la colère, toute tentation est jeu d'enfant? Comment tenir, inébranlé, en face des séductions du livre, du théâ-
tre, delà rue? Comment, surtout à Tâge fleuri, lutter contre Tuniverselle et irrésistible ascension de la sève printanière? Et il disent cela avec éloquence et chaleur. Ils ont des. accents émus et sincères. Ils mettent plus que de la passion à plaider la cause passionnelle : ils y font entrer beaucoup de philosophie, de science et surtout d^expérience. Ils seraient même aussi convaincants qu'ils sont communicatifs, s'ils étaient en possession de tous les éléments du procès. Par malheur ils en ignorent systérhatiquement les pièces les plus importantes, c'est-à-dire celles qui tiennent à l'ordre surnaturel.
D'aucuns, plus mélancoliques, parce qu'ils ont tenté avec l'aide d'une foi trop languissante et par conséquent sans succès, d'atteindre l'inaccessible sommet, en parlent avec un accent qui rappelle la voix troublante d'Augustin avant sa conversion : Oui, disent-ils, tout est vrai. Nous savons, nous aussi, combien la vertu est belle, la sainteté attirante, la domination de soi noble et enviable. Nous croyons comme vous que la loi de Dieu a réglé les limites dans lesquelles doit se contenir
l'aPOTRE JEAN 28q
la concupiscence humaine, et que sa justice hélas ! a préparé des châtiments mystérieux qui puniront la chair indocile des infractions commises. Nous savons mieux que vous les profondeurs de la honte dans laquelle on peut descendre, et combien sont viles et perverses les créatures d'infamie qui se font les maîtresses de nos sens révoltés. Mais au lieu de nous anaihématiser, pleurez sur nous, car nous ne sommes que des vaincus. La lutte est trop dure contre cet ennemi qui nous prend à la fois et par le dedans et par le dehors. Est-ce que saint Augustin, quand il délibérait sa conversion, ne connaissait pas cette misère ? Et pourtant il y retombait. Nous les connaissons par cœur, pour les avoir cent fois relues, et même mouillées de larmes, et même vécues, ces pages déchirantes de Thomme qui fut Tun d'entre nous, autant par ses basses faiblesses que par ses hautes aspirations... (< Elles ms retenaient ces folles créatures, ces vanités de vanités, mes anciennes amies ; elles me secouaient dans mon vêtement de chair, et murmuraient derrière moi : Vas-tu nous dire adieu ? Et à partir de ce moment
nous ne serons jamais plus avec toi, pour Péternité? A partir de ce moment, et à jamais, ceci et cela ne te sera plus permis ? Et les choses qu'elles me suggéraient quand elles disaient ce que j'appelle '< ceci et cela », ô mon Dieu ! que votre miséricorde Téloigne à tout jamais de la pensée de votre serviteur ! Quelles saletés ! Quelles hontes !.... » Et nous aussi, nous le savons par notre propre expérience, « la chair a des désirs contraires à ceux de Tesprit, et Fesprit à ceux de la chair. » Et ces désirs opposés c'est bien nous qui les formons également, et il y a plus de nousmêmes dans les bons désirs que dans les mauvais.... Mais que faire, si Tennemi des hommes nous lient en sa puissance? S'il a fait de nos instincts mauvais, de nos passions violentes, de nos habitudes sitôt prises, une chaîne fatale dans laquelle il nous a rivés!... Vouloir! Vouloir!! c'est vrai, on peut toujours vouloir. Que de fois j'ai voulu ! Et je n'ai voulu que pour donner à l'ennemi un triomphe de plus à remporter !...
Evidemment un chrétien ne saurait abandonner la conduite de sa vie à de pareilles théories. L'E-
Tangile est formel sur Tobligation de l'absolue chasteté en dehors du mariage. Bien plus, un simple philosophe placé, d'une part, entre Tordre si net d'un livre dont la morale est en somme la plus bienfaisante et la plus douce de toutes, et d'autre part, ces révoltes de la raison et de la concupiscence humaines, estimerait qu'il y a lieu d'examiner de plus près une question aussi palpitante, et de se demander s'il n'est pas possible de résoudre l'apparente contradiction qui semble régner entre l'Evangile et la nature. Il aurait raison. L'Evangile, en effet, en donnant l'ordre d'être pur même aux plus effervescents, livre les secrets grâce auxquels on peut le devenir malgré les assauts de la chair. 11 révèle l'intervention de la puissance de Dieu dont la grâce suffit à soutenir les chastetés chancelantes. Il enseigne d'ailleurs quels movens naturels, quelles vertus plus faciles, peuvent aider cette action souveraine de la grâce et procurer, par conséquent, l'accomplissement certain de la loi, jugée avec raison impossible en dehors de cette même grâce. Il découvre aussi pour donner du courage et des ailes à ceux qui
sont tentés, les magnifiques récompenses que Dieu donne, ici-bas et là-haut, à ceux qui ont pratiqué la vertu des anges dans une nature de chair. Il fait mieux que cela, il résume tout, en une personnalité humaine, sympathique, lumineuse : il expose à nos yeux la chasteté en action avec ses causes variées et ses fruits admirables.
Un jeune homme a Thonneur d'offrir aux yeux de rhumanité cette démonstration vivante. Il occupe une des premières places dans TEvangile : c''est Jean, le bien-aimé, PApôtre vierge, le disciple que Jésus aimait, celui que le xviie siècle appelait avec tendresse et gravité : « Le favori du Christ », celui dont la beauté et la vertu ont découragé Téloquence de Bossuet impuissant à trouver, pour en parler, « des paroL-s assez tendres et affectueuses. »
Trois points nous sont indiqués au sujet de PApôtre Jean, dans les saints livres. Son exceptionnelle pureté de cœur ; les conditions d'àme qui lui permirent d"'atteindre à une sorte de perfection dans cette vertu; les joies et la grandeur dont elle fut pour lui le principe. Chacun de ces
L APOTKE JEAN 2q;
aperçus fournit un document décisif. Le premier montre que la vertu angélique est possible aux jeunes gens à un degré normal, puisqu'elle a existé chez Tun d'eux à un degré suréminent. Le second démontre en quelque sorte cette possibilité, en révélant Tétat moral qui est de nature à la produire. Le troisième, enfin, établit cette donnée infiniment précieuse que Tâme bénéficie au centuple des sacrifices imposés par cette vertu à notre chair dégénérée.
Hormis le Sauveur et sa mère, aucun visage du Nouveau Testament ne nous apparaît aussi radieux de pureté que le visage de Jean TEvangéliste. « Il commença par être un ange », écrit de lui saint Augustin.' Il fut chaste avant tout le reste. Avec une délicatesse dont TEvangile est coutumier, et qui ne soulève qu'à demi le voile sur les vertus humbles et pudiques dont il veut cependant nous donner la connaissance, les saints livres ne nous affirment pas explicitement que Jean fut vierge, ni que la pureté de son cœur et de sa vie
' In Joan., i, 4.
furent incomparables. Mais il nous le donne à deviner et nous le laisse entendre de façon à ce qu'il ne reste aucun nuage dans notre foi. Il est écrit : « Celui qui aime la pureté du cœur jouira de Tamitié du Roi >i ; il est écrit encore : « Bienheureux les cr^urs purs, car ils verront Dieu « -, ou encore : « L'incorruption rapproche de Dieu.» Non seulement TEsprit-Saint enseigne ces choses,, mais Pexpérience intime de chacun les lui rend évidentes, et l'histoire du cœur humain les confirme à chaque instant. Or, il semble que toute l'histoire évangélique de l'Apôtre bien aimé se résume et se condense en ces trois faveurs dont il a joui du commencement à la fin de sa vie. Nul n'a été plus aimé de Jésus, au point de pouvoir être appelé : « L^ disciple que Jésus aimait. » Nul n'a plongé un regard plus puissant et limpide dans cette inaccessible lumière qui est l'essence divine. Nul enfin n'a vécu dans une plus intime familiarité avec le Sauveur, soit qu'il ait eu le privilège à la Cène de reposer sa tête sur le divin cœur, soit qu'il ait joui du privilège unique de devenir, au pied de la Croix, Théritier de ce que
Jésus avait de plus cher au monde, sa mère. Ayant été Tobjet, dans une mesure si exceptionnelle, de toutes les faveurs par lesquelles la générosité de Dieu répond à la chasteté de Thomme, on ne peut qu'en induire l'existence d'un incomparable degré de chasteté en son cœur. Bien plus, la virginité étant comme le dernier terme d,e la pureté dans les enfants d'Adam, quand on voit entre Jésus et sa mère, un cœur d'Apôtre qui reçoit dès ici-bas, plus que tout autre saint, les grâces qui récompensent et caractérisent les purs, on est bien obligé d'accepter comme moralement certaine, la tradition constante qui affirme la virginité de Jean.
Des légendes qui sont loin d'être sans fondement puisqu'elles reposent sur le témoignage de plusieurs commentateurs et saints Pères, augmenteraient encore notre admiration pour la pureté du bien-aimé, en nous découvrant chez elle un mérite plus exquis, ce quelque chose de plus généreux et de plus grand qui ajoute, à l'idée de simple innocence, la mâle et forte beauté de la vertu. Jean aurait été l'époux des noces de Cana.
11 aurait par conséquent embrassé la vertu difficile en pleine épreuve, en face de la plus douce et de la plus légitime séduction qui puisse entraîner un cœur honnête. Il aurait renoncé nonseulement à un amour quelconque, ou bien à un amour coupable, c'est-à-dire qui n'est pas sans répugner à une âme droite, mais à un amour de Jeunesse, irréprochable, béni de Dieu, arrivé à son développement complet puisque Pheure nuptiale avait sonné. A cet instant où Thomme va perdre la possession de lui-même, subjugué par le charme qui fascine tous les enfants d'Adam, une vision que la plume de Saint Grégoire de Nazianze pourrait seule décrire, auraitpassé devant ses yeux, éclipsant le doux visage qui lui souriait sous le voile de sa fiancée. Une voix plus douce que la voix des amours humaines, aurait murmuré un mystérieux appel à son oreille. Et, dans son cœur, une énergie mêlée de la vertu de Dieu aurait imposé silence pour jamais au tumulte du sang et des passions. Il s'était dit ce que d'innombrables jeunes gens devaient se dire par la suite des siècles, que si Dieu aime les cœurs qui se consa-
L APOTRE JEAN 2q"
crent à lui, le moment le plus opportun pour lui vouer le sien est celui.où il vaut, à tous les points de vue, davantage. Plus le flambeau donne de flamme, mieux il est désigné pour illuminer Pautel. C'est lorsqu'elle s'épanouit dans toute sa fraîcheur et son parfum qu'il est temps, pour la fleur, d'embaumer les tabernacles du Bien-aimé. LWpôtre « favori » demeure ainsi dans la mémoire chrétienne le type du saint chez lequel l'amour du Maître et l'amour de la chasteté se confondent en une seule passion. On effacera son nom de l'histoire avant d'effacer ce caractère spécial, trop intimement lié à son souvenir, pour que Fun puisse disparaître sans Pautre. Voyons donc quelles conditions spéciales, quel ensemble de circonstances et de privilèges le prédisposèrent à cette vertu, en constituèrent pour ainsi dire les éléments.
Il naquit et grandit dans un pays de foi profonde, au sein d'une société bonne et pure en ses moeurs. Sans avoir été sanctifié comme Jean- Baptiste, avant sa naissance, il reçut dès qu'il vit
le jour comme un baptême de lumière et d'air pur, dans cette atmosphère tranquille des monts de la Galilée, sur ces bords limpides du lac de Génésareth. Issu de la famille même de Jésus, il reçut, dans ses veines et dans son cœur, un sang épuré et tout prêt aux vertus du Christianisme, Il grandit sous les baisers d''une mère qui était une petite-cousine de la Vierge Immaculée. Son enfance subit successivement les saines empreintes de la foi, de la pauvreté courageuse, du travail. Le pays de Galilée n'était pas seulement, en effet, un pays que la nature avait fait merveilleux de beauté et de fraîcheur, c'était aussi un pavs de foi simple et robuste. Les quolibets juifs, pas plus que la méchanceté samaritaine, n'avaient altéré la religion traditionnelle et profonde qui était la première loi, le fondement même de cette société de braves gens. Dès que les jambes de Tenfant furent assez fortes pour lui permettre la longue course qui le séparait de Nazareth, il est fort probable qu'il rendit quelquefois visite à son cousin Jésus, de quelques années plus âgé que lui. Bien que, alors, le Rédempteur ne laissât rien paraître
L APOTRE JEAN 29g
au dehors de la divinité qui habitait en lui, Tinfluence céleste n'en était pas moins active sur lescœurs droits et de bonne volonté. Quand les mains de Jean furent assez robustes pour le labeur, son père Zébédée l'emmena avec lui, jeter le filet dans les eaux profondes du lac, sous Téblouissante lumière des jours galiléens ou le silence sacré des nuits transparentes. On devine le travail secret qui dut se faire, en cette âme pieuse et candide, au sein de tant de sérénité et de paix.
Un autre trait de son caractère, en harmonie avec la vertu dont il devait un jour réaliser l'idéal, tendait à s'accentuer de plus en plus en son âme. 11 était le fils d'une femme à Pâme ardente et forte. On connaît les deux principales circonstances dans lesquelles l'Evangile l'a mise à tout jamais en lumière. La première fois, elle présente ses deux fils au Maître que la foule environne, et lui demande de les placer, dans son royaume, Tun à sa droite, l'autre à sa gauche. La seconde fois, nous la vovons gravir les pentes du Calvaire à la suite du divin abandonné, lui rester fidèle jusqu'à la fin-, et ne le quitter qu'après lui
3oO LES JEUNES GENS
avoir donné une sépulture honorable. Ni les outrages, ni les affres de Tagonie, ni la mort, rien n^a déconcerté la flamme qui brûlait en son sein. Son fils subit cette influence' maternelle. Cela n'est pas douteux. Il était ardent en ses amitiés. Il fit écho à la voix de sa mère demandant la première place pour lui. Il fut le seul des apôtres qui trouva en son cœur assez d'amour pour surmonter le découragement et la frayeur qui mirent les autres en fuite, et les réduisirent au plus lamentable abattement. Nous le vovons après la résurrection, aussitôt que les saintes femmes Font avisé ainsi que Pierre, du grand événement, incapable de contenir son impatience, courir plus vite que le prince des apôtres au tombeau qu'il a grande hâte de voir. Jésus lui-même a noté cette caractéristique du tempérament vif et bouillant de son disciple préféré. Il le surnomma « fils du tonnerre »'. C'est encore un des traits de la nature des anges, ces « flammes de feu », qui vont avec la puissance et la rapidité de la foudre.
Comme toutes les âmes ardentes qui s'orien-
' Marc, m, 17.
tent vers le bien, Timpétuosité de Jean le jetait avec force dans Tamour de Dieu, en même temps qu'elle lui inspirait une répulsion violente et farouche pour le mal. Et c'est encore là comme une des nombreuses racines qui fournissent son suc à la fleur exquise de chasteté. Il commença par la moins parfaite et la plus humaine de ces tendances : la haine irritée du mal. On croit que son commerce de poissons, en Tamenant fréquemment à Jérusalem, lui permit de s'affilier à quelque groupe dezélotes, de s'enflammer ensuite contre les ennemis, les oppresseurs et les corrupteurs du peuple de Dieu. La révolte sourde contre le Romain, le mépris d'Hérode, la douleur de voir Phumiliation d'Israël et la fourberie des prêtres, le préparaient admirablement à saluer avec enthousiasme le Rédempteur, aussitôt qu'il se manifesterait. Il garda toute sa vie quelque chose de cette sainte fureur contre tout mal. On sait comment il se fit rappeler à Tordre par le Maître, le jour où il demandait que le tonnerre tombât sur les Samaritains. * Ce frémissement continu de son ' Luc, IX, 54.
âme n'est pas sans communiquer une émotion latente aux écrits de sa main, qui sont arrivés jusqu'à nous, et dont saint Augustin a pu dire « que leur lecture est pour les âmes ferventes comme une huile répandue sur du feu. ' » Les mauvaises compagnies lui étaient intolérables. On raconte qu"'ayant un jour trouvé les deux corrupteurs de la foi chrétienne, Cérinthe et Ebion, dans les bains publics où il allait se laver, selon la coutume de ce temps-là, il s'en retira sur-le-champ avec tous ses disciples, leur disant : « Sortons d'ici, mes enfants, de peur que l'édifice ne vienne à crouler sur nous, à cause d'une si mauvaise compagnie. » Contre la luxure, il a surtout des expressions véhémentes, où toutes les répulsions, mépris, haine, fureur, semblent se concentrer : 9 Hors d'ici, s'écrie-t-il après la vision apocalyptique, hors d'ici, les chiens, les empoisonneurs et les impudiques ! » ' L'horreur de la corruption est bien l'envers, ou mieux le commencement de .l'amour de ce qui est pur. De ce côté-ci, en effet,
' Prœf. in epist.ad Parth. ' Apoc, xxii, 15,
l'aPOTRE JEAN 3o3
son âme est étonnante d'attachement, débordante de tendresse.
Qui fut jamais plus prompt, plus vif, plus constant dans Tamour du Sauveur? On voit bien chez Tapôtre bien-aimé quela chasteté, au lieu de naître de la sécheresse du cœur, est au contraire le fruit du plus doux et du plus impérieux besoin d'aimer. Seulement quand Famour est d'une qualité et d'une intensité supérieures, il cherche un objet d'un ordre également supérieur et s'affranchit des convoitises grossières et des attachements charnels. Son impétuosité naturelle et affectueuse en même temps, le jeta, en un instant, à la suite de Jésus pour ne s'en séparer jamais. A peine Jean- Baptiste, sur les bords du Jourdain, eut-il dévoilé la divinité et le rôle du Messie en disant : « Voici FAgneau de Dieu ! » ' que le futur évangéliste s'attacha aux pas du divin Maître et fut le premier à partager ses travaux apostoliques. Il est vrai que s'il fut répoux de Cana, le fait d'avoir renoncé aux joies de la famille à l'instant où il mettait le pied sur le seuil nuptial, est encore un signe de
' Joan., 1, 26-42.
cette promptitude à se donner au Maître. Et quelle vivacité dans sa tendresse ! Le jour où il appelait la foudre sur la tête des Samaritains, ce n'est pas que ceux-ci eussent perpétré quelque abominable forfait dans Tordre naturel, ni qu'ils eussent outragé ou frappé le Sauveur. Ils avaient simplement refusé de le recevoir, ne sachant pas même à qui ils avaient affaire, et voyant seulement en lui un voyageur qui se rendait dans la Jérusalem abhorrée. ' Une injure ainsi limitée, en grande partie inconsciente, avait suffi à mettre Jean hors de lui, parce qu'en définitive elle allait tout de même au divin ami, au Maître adoré !
Cette véhémence dans l'amour divin était loin de nuire à sa fidélité, à sa constance. Les chastes seuls possèdent le secret des attachements qui tout vifs qu'ils sont, durent toujours. La chasteté elle-même trouve son principal mérite, son héroïsme, dans la persévérance. On peut dire qu'il ne fut pas un des amis de Jésus qui sût montrer autant de courageuse constance que lui. Quand le Maître avait demandé à Jacques et à lui :
' Luc, IX, 54.
l'aPOTRK JEAN 3 05
« Pouvez-vous boire mon calice «, ils avaient répondu : <c Nous le pouvons ! » Jean fut admirable à tenir sa parole. Il est présent à tous les actes de la Passion : au jardin des Olives, il voit la sueur de sang pendant que les autres dorment. Au prétoire, il demeure constant, tandis que Pierre renie. Au Calvaire, il est le seul des apôtres debout au pied de la Croix. Vraiment la chasteté est la vertu réservée aux forts, et peut-être nul n'estil fort, dans toute la mesure possible à Tâm : humaine, s'il n'est chaste. Marie et Jean, restés seuls, à rheure terrible, aux pieds de Jésus crucifié en sont un témoignage. C'est vraiment une chose admirable que la virginité seule, en ces trois personnages, ait été admise à prendre part à la consommation, c'est-à-dire à la gloire du sacrifice rédempteur.
Pour que cette ténacité de cœur, dont l'apôtre Jean fit preuve, apparaisse bien comme un des éléments essentiels de son caractère, il est bon encore de rappeler que ce fut lui qui prononça, avec Pierre, le célèbre Non j^ossumus. devenu le mot d'ordre de tous ceux qui savent mou-
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rir plutôt qu: déserter leur cause ou trahir leur devoir.
Enfin, pour achever cet ensemble de conditions et compléter la leçon vivante de chasteté que donna, dans sa vie, le plus chaste des apôtres, un dernier trait doit être indiqué : saint Jean fut toujours humble de cœur. Il -le fut à un degré qui conduit jusqu^à Tattendrissement, quand on étudie en lui ce touchant aspect de sa vertu.
C'est une loi bien mystérieuse, mais c'est une loi certaine, que Dieu n'accorde qu'aux humbles de cœur le don de pureté. Pourquoi en est-il ainsi? Il serait peut-être possible de résoudre le problème et d'établir que l'orgueil qui est la volupté de l'esprit, conduit à la volupté qui est l'orgueil de la chair. La souveraine humiliation de rhomme étant dans l'infâme servitude passionnelle, il n'est pas étonnant que Dieu y laisse tomber, pour les punir, ceux qui Toffensent par la superbe. Au demeurant, il n"est pas un maître de la vie spirituelle, et peut-être pas un saint, qui n'ait reconnu et formulé cette parenté étroite,
cette connexion nécessaire et surnaturelle qui existe entre les deux vertus.
La justification de cette théorie doit se trouver dans Tàme de TEvangéliste. Quelque soin que prenne Thumilité de se dérober aux regards, si vraiment notre saint fut exceptionnellement chaste, nous devons trouver, sous le feuillage luxuriant de TEvangile, la petite fleur dont le parfum intense nous révélera qu'il fut aussi exceptionnellement humble.
Un des maîtres du XYII^ siècle a parfaitement démêlé ce caractère d'humilité qui se cache sous toutes les œuvres de saint Jean.
« Vovez avec quelle humilité il parle de luimême, ou plutôt voyez avec quelle humilité il n'en parle pas. Jamais -cette remarque est singulière) dans toute la suite de son évangile, s'est-il une fois nommé? Jamais a-t-il marqué qu'il s'agit de lui, ni fait connaître qu'il eût part à ce qu'il écrivait: Pourquoi ce silence? les Pères conviennent que ce fut un silence de modestie, et qu'il n'a voulu de la sorte supprimer son nom, que parce qu'il n'avait rien que d'avantageux et de grand
3o8 LES JEUNES GENS
à écrire de sa personne. C'est ce disciple, dit-il toujours, Hic est discipulus ille, ce disciple qui rend témoignage des choses qu'il a vues ; ce disciple dont nous savons que le témoignage est vrai. Ne croirait-on pas qu'il parle d'un autre que de lui-même, et qu'en effet ce qu'il raconte ne le touche point? Il ne dit pas ; -c'est moi qui eus l'honneur d'être aimé de Jésus, c'est moi qui fus son confident, c'est moi qui entrai dans ses secrets les plus intimes; il se contente de dire: « c'est le disciple que Jésus aimait. »...
Dans sa conduite, Jean ne s'efface pas moins que dans ses écrits. Après la mort du Sauveur il demeure longtemps l'inséparable compagnon de Pierre, et malgré le privilège d'avoir reçu la Vierge Marie en héritage, il est plein de déférence pour le prince des apôtres. Il lui laisse le premier rôle partout : au sépulcre, où il est cependant arrivé le premier; lors de la gucrison du paralytique, où Pierre après avoir dit au malade : « Regarde-nous », est pourtant seul ù faire le miracle, seul, ou le premier, à prendre la parole, devant la foule émerveillée. Ainsi, il n'est pas uug
L APOTRE JEAN -""Og
scène, dans laquelle Tadmirable Apôtre ne conserve son attitude modeste, discrète, et ne paraisse V renoncer que lorsqu'il est trop vivement aiguillonné par Tamour de Jésus ou de ses frères.
Il semblerait que la violence faite au cœur et aux sens, par la pratique de la chasteté, soit de nature à dessécher les sources de la tendresse et à rendre dur pour le reste de l'humanité. Il en va tout autrement. Les affections et les énergies de l'âme bénéficient de ce qui n'est point dépensé pour la chair. Le cœur ainsi comprimé déborde en flots de charité pour Dieu et pour le prochain. D^autre part, en rapprochant l'homme de Celui en qui sont tous les trésors de Pamour, la chasteté occasionne une dilatation de Tâme, mieux réchauffée par les rayons divins plus voisins et plus directs. Cette douce circulation de grâce et d'amour, qui va de Dieu aux âmes et des âmes à Dieu, non seulement se fait avec plus d'abondance, mais, ne rencontrant aucun obstacle charnel, avec plus de liberté. Et c'est alors le poème de la surnaturelle tendresse, des épanchements angéliques, de l'infatigable dévouement, des délicieux
échanges entre Dieu qui se communique plus généreusement et Pâme pure qui aime Dieu davantage, et ne pouvant lui rendre assez, verse sur le prochain Texubérance de son cœur enivré.
Nulle part on ne le voit mieux qu'en saint Jean. Il fut divinement aimé par le Maître. Il fut le premier à lui vouer cet amour mystique, qui devait faire tant de victimes 'toutes séraphiques parmi les saints de ce monde. Il y joignit une charité pour le prochain dans laquelle il est demeuré maître, même après les Jean de Dieu et les Vincent de Paul. Il eut Poccasion, et ny manqua point, de fournir le témoignage héroïque de son amour. Enfin nul ne réalisa mieux que lui la prophétie évangélique : « Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu. » Dieu, il le fixa avec un regard d'aigle, il vola vers le centre de la lumière avec des ailes de colombe, aigle parce qu'il vécut toujours dans les hauteurs limpides, dans une atmosphère de pureté; colombe, parce qu'il conserva la blancheur virginale de son âme.
Chacun de ces traits de gloire demande un coup d'œil spécial.
Il fut divinement aimé par le Maître. On n'ira jamais au fond de Tabîme qu'ouvre à Tœil éperdu ce seul mot de TEvangile : Le disciple que Jésus aimait. Quand on songe à Tinfinie tendresse du Sauveur pour les pécheurs, les enfants, le peuple, les saintes femmes, et tous ceux sur lesquels se posa la divine sympathie de son regard, on n'a plus qu'à se taire et à répéter, dans l'impuissance de l'extase, l'intraduisible parole: Celui que Jésus aimait. Les faits, les témoignages de cette affection tout exceptionnelle, sont encore plus significatifs. Bossuet a essayé de les résumer en trois mots : Jésus a donné à Jean sa Croix, sa Mère et son Cœur. Les croyants ravis verront toujours Jésus, dans les instants où il aime le plus l'humanité, apparaître avec saint Jean placé à la première, à là meilleure place. Le soir de la Cène, quand le Sauveur donne sa chair et son sang, TApôtre bien-aimé a la tête appuyée sur son cœur, source de toute générosité. Au Calvaire, quand le Rédempteur donne sa vie, quitte sa mère, sauve l'humanité, Jean est encore là, répétant peut-être la parole du Psalmiste : « Combien est belle la
part qui m'est échue ! », car il hérite de l'incomparable créature^ de la mère endolorie et aimable entre toutes les mères. Vraiment à la vue de la virginité du disciple, si magnifiquement récompensée, on ne peut s'empêcher de s'écrier : a Bienheureux ceux qui ont le cœur pur ! »
Si Jésus confia ainsi à Jean ce qu'il avait de plus précieux au monde, c'est "bien parce qu'il connaissait son cœur et le savait capable d'aimer mieux que tout autre. Bien plus, le don visible qu'il lui fit de Marie, ne put que correspondre à un don invisible de tendresse surnaturelle et semblable à la sienne propre qu''il lui communiquait en même t;mps. « Quel doit être, observe Bossuet, le grand saint Jean, destiné à demeurer sur la terre pour y être la représentation du Fils de Dieu après sa mort, et une représentation si parfaite, qu'elle puisse charmer la douleur et tromper, s'il se peut, l'amour de sa sainte Mère par la naïveté de la ressemblance? » Et l'on s'explique par là comment et pourquoi le saint favori nous apparaît dans Phistoire de la sainteté comme le premier et le plus grand des contemplatifs. Au contact
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-de Dieu son cœur palpite, sa vie est suspendue. Tantôt il éclate en un transport insensé, tantôt il garde un silence d'extase. Le Jour où les hommes venant au secours de son âme éprise de Dieu, Texileront dans la solitude de Pathmos, délivré de toute préoccupation terrestre et de tout devoir humain, il s'envolera comme emporté par la mystérieuse loi d'une gravitation désormais sans contrepoids, et vivra ce long rêve d'amour et de contemplation séraphique, qui met dans le livre de l'Apocalypse autant de brûlantes effusions que de prophéties. Et quand il rencontre sur son chemin cette forme tangible de la divinité à aimer, qui s'appelle le prochain, il a des paroles tendres, des accents affectueux, des élans de générosité que nul ne surpassera jamais. Ses épitres ne sont qu'une perpétuelle et suave effusion de charité. Il est demeuré un des types les plus touchants de bienveillance, de sollicitude et d'onction, sous sa couronne de cheveux blancs, avec ces quelques mots infatigablement répétés et qui sont restés parmi les chrétiens comme l'héritage de son
cœur : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres ! » Si tendre et généreux que fut le cœur de saint Paul, on a cependant fait une remarque d'où ressort la supériorité du disciple bien-aimé quant à Tamour de ses frères. Ecoutons encore Bourdaloue : « Au lieu que saint Paul, après avoir été ravi jusqu'au troisième ciel, avoue seulement que Dieu lui avait appris des choses surprenantes, mais des choses ineffables et dont il n'était pas permis à un homme mortel de parler ; saint Jean, plein de cet esprit d'amour dont il a reçu l'onction, tient un langage tout opposé : Qiiod vidimiis et audivimus , hoc annuntiamus vobis, ut et vos societatem habeatis nobiscum. Je vous prêche, disait-il, mes chers enfants, ce que j^ai vu et ce que j'ai oui, afin que vous soyez unis avec moi dans la même société : car je ne veux rien avoir de caché pour vous, et tout mon désir est de vous voir aussi éclairés et aussi intelligents que je le suis moi-même dans les voies de Dieu. Et je vous écris tout ceci, afin que votre joie soit pleine et qu'il ne manque rien à votre
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bonheur : « Et hœc scvibimus vobis ut gaiideatis, et gaudiiim vestrum sit plénum '. »
Un don si complet de soi-même demandait cette consécration et cette forme suprême qui est le martyre. Jésus ne pouvait manquer d'offrir à son bien-aimé cette gloire qui est encore moins une pourpre royale que le signe destiné à marquer rélite de ses amis. Jean ne pouvait de son côté refuser ce témoignage « du plus grand amour que Ton puisse avoir pour ceux que Ton aime. » Bien plus, une sorte de contrat formel liait le maître et le disciple, l'un à Tégard de l'autre, en vue de la grande épreuve à subir. On se rappelle Jésus demandant à Jean et à Jacques « s'ils pourraient boire à son calice ». Ceux-ci avaient répondu : « Nous le pouvons ». Jésus avait accepté leur parole : « Soit, vous le boirez ! » Le martyre vint donc à son heure, ou plutôt il vint trois fois. Une fois pour ses yeux, au pied de la croix. Une seconde fois à Rome, pour sa chair. Une troisième fois pour son cœur. Au pied de la croix, il eut
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le cœur transpercé, quoique moins douloureusement, du glaive de compassion qui déchira le cœur de Marie. Peut-être fut-ce cette commune blessure qui ouvrit l'un à Tautre le. cœ^ur de la Mère adoptive et celui du fils adopté, et créa Taffection réciproque dont Tardeur devait répondre aux titres nouveaux que Jésus leur donna avant de mourir. « Aussi leur fallait-il faire cette violence ; il fallait de cette sorte entrouvrir leur cœur, afin, si je puis parler de la sorte, de faire entrer en Tun le respect d^un fils, et dans Pautre la tendresse d'une bonne mère, « dit Bossuet. A Rome, près de la Porte-Latine, il fut, comme on sait, jeté dans une chaudière d'huile bouillante. Mourir là, eut été une consolation pour lui. Il fallait que son calice fut plus amer. C'est pourquoi il en sortit sain et sauf, après avoir marqué une constance égale à celle de Pierre crucifié ou de Paul décapité. De nouvelles douleurs lui étaient réservées : la grande peine du cœur, Tangoisse de Fattente, l'incurable mélancolie de l'exil, le supplice de ceux qui aiment d'amour et ne peuvent de longtemps rejoindre Tobiet aimé. Tel fut le troisième
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martyre de Jean. Son gémissement fut perpétuel. « Il avait vu, entendu, touché, ce qui était apparu ici-bas du Verbe de vie », et il devait attendre comme Marie, la mort libératrice pour retrouver Celui auprès duquel et sans lequel tout devient insupportable et odieux. II avait pu jeter encore un regard éperdu sur la gloire de « Celui qui était au commencement, auprès de Dieu, fover de toute lumière, » et il devait attendre, dévoré par une douloureuse impatience, analogue aux ardeurs mystérieuses de la peine du Dam. Puis, dans Texil de Pathmos, le voile s'était fait plus transparent encore. Les cieux s'étaient ouverts. Les flots de lumière et les flots d'harmonie avaient jeté une surnaturelle ivresse en son âme, pour la laisser ensuite plus désolée, plus assoiffée, plus bondissante vers un terme qu'elle était impuissante à toucher avant l'heure. On dirait, désormais, que toutes les grâces reçues le torturent, que tous les contacts divins sont autant de brûlures. Son cœur saigne. Son ame palpite, bat des ailes, comme un oiseau blessé. Nul n'a fait entendre avec un accent plus douloureux le gémis-
sèment d'appel: « ^'eni Domine Jesu, veni cito ! Venez Seigneur Jésus, venez vite... « Etîam venio cito, oui je viens vite »,, répond le divin ami... « Veni citiùs, venez plus vite », reprend le disciple, qui n'en peut plus de soif d'aimer.
Cs serait oublier une des plus grandes gloires de Jean et Tune des plus belles récompenses de la chasteté, que de passer sous silence l'admirable connaissance de Dieu, les visions et les lumières dont il fut favorisé. N'est-ce pas le salaire promis par le Maître à ceux qui ont le cœur pur, qu'une vision plus pure et plus nette de Dieu? C'est pourquoi l'apôtre vierge fut non seulement le bien-aimé, celui qui reposa sa tête sur le cœur du Verbe incarné, mais il fut aussi l'aigle aux yeux perçants, celui auquel il fut donné de contempler des splendeurs inaccessibles aux autres hommes. Saint Augustin a pu dire que tandis qu'une Mère Vierge rendait le Verbe sensible, en le mettant au monde, il était rés.rvé à l'Apôtre Vierge de le rendre intelligible, en expliquant quelques mystères de sa génération éternelle. Tandis que les
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autres évangélistes ont raconté simplement la vie visible et mortelle du Sauveur, Jean a mis en lumière les côtés les plus sublim:-s de la théologie du Maître. Il a révélé à la ferveur chrétienne ce qui Tavait ravi et entiammé lui-même : Tintérieur de l'Homme-Dieu, son infinie sainteté, son union avec le Père, sa charité pour tous les hommes, et aussi la généreuse et divine communication de son esprit et de sa grâce. Ce qu'il vit surtout en Jésus, ce fut le surhumain. Il obtint plus d''une fois des révélations que les autres n'osaient demander. Il eut, sans cesse, « comme un aigle, dit saint Augustin, l'œil fixé sur la lumière intérieure et éternelle. » Personne ne saura jamais tous les trésors de connaissance divine que suppose, dans son esprit, cet aveu qui lui échappa un jour : « Dieu, jamais personne ne Ta vu, mais le Fils unique qui est dans le sein du Père, a lui-même raconté ce qu'il est. » A qui cette révélation a-t-elle été faite davantage sinon à celui qui reposa, à son tour, sur le sein du Fils l'nique, et qui dut, sans nul doute, à cette intimité le privilège d''étre l'Evangéliste du Verbe !
Tout ce qu'on ajouterait à ce simple exposé ne ferait qu'en diminuer la force démonstrative. Le dessein des livres inspirés qui comrnencent l'histoire de Jean à sa première jeunesse, et qui le prennent tout embaumé de chasteté, pour ne le quitter qu'au tombeau, comblé des faveurs divines, et ruisselant de lumière, est trop visible par luimême, pour exiger des explications superflues. L'Eglise a trouvé la leçon si belle et d'une application si directe pour les jeunes gens, qu'elle a (ait de l'apôtre préféré le patron de la jeunesse. A cet âge épris d'ambition, enclin à aimer, altéré de savoir, facile au dévouement, curieux d'avenir, elle a proposé comme modèle le disciple qui, dès les premiers coups d'aile, dirigea son vol vers les plus sublimes horizons, aima jusqu'à en mourir, fut enivré de toutes les lumières, donna sa vie au Bien-aimé, et finalement trouva dans sa pureté et son amour, une carrière dont la douceur et la beauté n'ont jamais été égalées ici-bas.
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