RIEN DE TROP
« Je ne vois point de créature
Se comporter modérément;
11 est certain tempérament,
Que le Maître de la nature Veut que l'on garde en tout. Le fait-on ? nullement : Soit en bien , soit en mal , cela n'arrive guère. Le blé , riche présent de la blonde Cerès, Trop touffu bien souvent épuise les guérets : En supcrfluités s'épandant d'ordinaire ,
Et poussant trop abondamment,
Il ôte à son fruit l'aliment.
L'arbre n'en fait pas moins: tant le luxe sait plaire. Pour corriger le blé, Dieu permit aux moutons De retrancher l'excès des prodigues moissons.
Tout au travers ils se jetèrent ,
Gâtèrent tout , et tout broutèrent ,
Tant que le Ciel permit aux loups D'en croquer quelques-uns : ils les croquèrent tous : S'ils ne le firent pas , du moins ils y tâchèrent.
Puis le Ciel permit aux humains De punir ces derniers : les humains abusèrent
A leur tour des ordres divins.
De tous les animaux l'homme a le plus de pente
A se porter dedans l'excès.
Il faudrait faire le procès Aux petits comme aux grands ; il n'est ame vivante Qui ne pèche en ceci. Rien de trop , est un point Dont on parle sans cesse, et qu'on n'observe point. »
Lucie et Henri embrassèrent leur oncle>
et lui promirent de mettre sa faLle en pratique.
Après s'être rafraîchis et reposés , par une heure de ce violent exercice de corps, auquel les enfans de tout âge sont convenus de donner le nom de jeu, ils cueillirent un panier de fraises dans leur petit jardin, ils en mangèrent, bien entendu, une assez- grande quantité pour décider si elles étaient mûres , ou non : puis, ils revinrent a la maison dans l'intention d'offrir les premiers fruits venus dans leur. domaine , a leur oncle; mais il n'était ni dans la bibliothèque , ni dans la salle a manger.
« ux prés , aux bois , point n'était-il. »
Ils en conclurent qu'il était retourné chez lui , sa campagne n'étant qu'a un quart de mille de la leur.
« Nous ferions mieux de courir après lui avec notre panier, » dit Lucie.
— « Non , » reprit Henri ; « il reviendra avant dîner, j'en suis sur, car maman a dit qu'il devait dîner ici, et sa redingotte est encore dans l'anti-chambre ; a présent , allons a l'hygromètre. »
Lucie déposa sa corbeille de fraises a l'extrémité la plus éloignée delà chambre, de peur que le parfum ne vînt la troubler, et Henri prit le gros volume sur les plan-
ches de la bibliothèque et l'ouvrit ; mais ses mains n'étaient point en état de toucher des gravures, car elles étaient couvertes de terre , et celles de Lucie , toutes roses du jus des fraises. La cloche du dîner allait sonner , et leur mère leur conseilla fortement de s'habiller avant de se mettre a lire. Cet avis : habillezvous d'abord, et tenez-vous prêts pour être libres ensuite défaire tout ce qu'il vous plaira } si souvent répété aux jeunes gens et si rarement écouté , fut suivi sur le champ par Henri et Lucie, sans qu'ils se permissent un seul murmure , ou un seul mouvement d'humeur.
Avec ce sentiment de bien-être, et de satisfaction qui accompagne la prévoyance, ils se réunirent de nouveau, une demi-heure avant le dîner, dans la bibliothèque, où ils trouvèrent leur oncle.
— « Oh! mon oncle, que je suis bien aise que vous soyez ici! » s'écria Lucie; et après lui avoir offert ses fraises, elle alla se placer devant le livre.
Henri demanda s*U continuerait a. expliquer le vieil hygromètre de baleine.
— è Continue, » dit son oncle, « il ne faut pas que Lucie abandon i\c une chose sans la bien comprendre, non qu'il importe beaucoup qu'elle connaisse a fond cet hygromètre plutôt qu'un autre, mais
cela mettra son attention a l'épreuve. »
— « Oh je serai très-attentive ! » Puis, observant que son oncle plaçait son bras comme auparavant de manière a couvrir une partie de la gravure , elle en fut un peu troublée; son oncle remarqua la direction de ses yeux, et lui dit :
— « Je te conseille , Lucie , de réprimer ta curiosité ; ne pense pas à. ce qui est sous mon coude , mais à ce que ton frère va te montrer. »
En effet, Lucie se tint tranquille , et rassembla toute son attention. Henri lui expliqua chaque chose , et elle le suivit pas a pas avec patience ; sans être troublée par la crainte d'être trop lente , ou par le désir de montrer la vivacité de son intelligence. Sans jeter un seul coup-d'œil vers le bras de son oncle, sans s'occuper a cher cher la raison qui lui faisait garder cette posture , elle se lais a conduire a travers les a, b, c, d, de l'hygromètre de Luc; et elle le comprit enfin , au parfait contentement de son frère , et a sa propre satisfaction. Son oncle dit qu'il était bien aise de voir que Lucie pouvait si bien tenir une résolution; et que si elle continuait avec fermeté a agir ainsi, elle trouverait bientôt aisé de faire ce qui lui semblait maintenant si difficile.
— .« Et a présent ; » dit-il, en ôtant
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son bras de dessus la gravure , « tu vas savoir ma raison pour cacher ceci, et je vais le montrer ce que j'ai été chercher chez moi. »
Il tira de sa poche, et plaça entre Henri et Lucie un petit étui cylindrique , d'environ trois pouces de haut, recouvert en maroquin.
— « C'est comme l'étui de la lorgnette d'opéra de maman, « s'écria Lucie • « estce qu'il y a une lorgnette dedans? »
— « Non. m Henri sourit, car il l'avait reconnu de suite. Il savait que c'était son hygromètre favori. Son oncle le tira de l'étui , et le plaça auprès de la gravure qu'il avait couverte de son bras , disant a Lucie qu'il n'avait retardé de lui montrer le dessin , qu'afin qu'elle pût le comparer avec l'original , qu'il avait été chercher exprès pour elle.
Cet hygromètre était si simple, qu'en le regardant , et en examinant la planche, Lucie le comprit de suite. Il se composait d'une espèce d'herbe indienne, qui, de même que la barbe d'épi du sarrazin ou du froment commun , se tord et se détord , par la sécheresse ou l'humidité , mais a un degré beaucoup plus fort , exécutant , à ce qu'on assure, de dix a seize révolutions, depuis l'extrême humidité, ju -qu'a l'extrême sécheresse.
Henri raconta a Lucie , que dans la description qu'il avait lue de cet hygromètre , on disait qu'il indiquait plus aisément et plus vivement que tout autre les change mens de l'humidité dans l'atmosphère.
— - « Cette herbe est si sensitive, » continua Henri, « qu'en ouvrant ou fermant une porte, on agit sur elle, et qu'elle sent l'approche d'une personne , et l'indique par le mouvement des aiguilles. »
— « Essayons donc tout de suite si elle indiquera que j'approche , » dit Lucie. Comme elle approchait, les aiguilles commencèrent a se mouvoir; et, quand a la prière de son frère, elle prit l'instrument et le tint plus près d'elle , le mouvement augmenta; et lorsque, suivant le conseil de Henri, elle respira a travers les trous pratiqués dans le côté de l'instrument , une des aiguilles, mue par la chaleur du souffle, sembla voler autour du cercle, tandis que l'autre marquait ses évolutions. Lucie fut enchantée, même au-delà de l'attente de son frère; elle épiait les rapides variations de l'aiguille, à mesure qu'elle respirait , ou qu'elle retenait son
haleine.
— « Mais , mon frère , ne m'as-tu pas dit que ce joli hygromètre n'avait été inventé que tout dernièrement ? Comment
cela se fait-il ? Pourquoi n'y avait-on pas pense auparavant ? L'herbe n'était-elle pas toujours Fa... dans le lieu où on l'a trouvée... clans l'Inde ? »
— a Je suppose que oui, » dit Henri; « mais personne n'avait observé ses propriétés. Tout ce que je sais la-dessus, c'est que dans V Encyclopédie de Rees , il est dit que celte espèce d'herbe fut découverte dans l'Inde, vers l'année 1800, je crois, n'est-ce pas mon oncle ? par le capitaine Kater, qui, étant occupé à lever un plan, ou a faire quelques observations sur le pays f eut besoin d'un hygromètre très-exact , pour mesurer les plus petits degrés de l'humidité; il essaya de cette herbe qui remplit complètement son but, et a l'épreuve , il trouva qu'elle est de plus longue durée , et plus sensitive que la barbe d'épi de froment. »
— « Très-bien retenu , et fort bien résumé, Henri, » dit son oncle ; « mais astu lu dans l'Encyclopédie, comment il arriva que le capitaine Kater remarqua cette herbe ? »
— — <( Non , mon oncle ; le savexvous? »
~~ « Il raconta a un de mes amis , que se promenant un soir sans bottes dans un endroit rempli de cette herbe , il sentit qu'elle s'attachait a ses bas: et lorsqu'il
les ôta , en se déshabillant, il les trouva garnis de brins d'herbe qui s'étaient entortillés dans le tissu. Il les tira un a un , et les examinaavec soin. Son attention étant alors fixée , il remarqua que l'humidité et la chaleur agissaient sur cette plante, et il imagina de s'en servir comme d'un hygromètre dans ses recherches savantes. »
— <( Qu'il est donc heureux que cette herbe l'ait piqué et tracassé ce jour-la, en s'attachant a ses bas! » s'écria Lucie.
— « Et comme il était sage a lui d'observer les propriétés de cette plante ! » dit Henri , « et de penser a l'appliquer a quelque bon usage. A sa place , je l'aurais peut-être jetée sans l'examiner : du moins, j'en ai peur; surtout le soir, j'aurais été endormi , fatigué : et alors , mon oncle , le monde n'aurait jamais possédé ce joli petit instrument, si commode. »
— « Henri, et toi, Lucie, » dit l'oncle , (( aimeriez-vous bien , tous deux , a avoir ce joli instrument en toute propriété ? »
Les yeux rayonnans de joie , ris répondirent, qu'assurément rien ne pourrait leur faire plus de plaisir.
— a Eh bien ! il esta vous, mes chers enfans. Je vous le donne dans l'espoir qu'il vous enseignera l'exactitude et la patience. »
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Ils lui dirent qu'ils voulaient essayer de tenir régulièrement un registre des va-
nations de leur hygromètre. Mais Lucie ajouta que , si ce n'était que pour éprouver sa patience , ça ne lui plairait pas tant a faire , que si elle croyait que son travail pourrait être de quelque utilité a. son oncle, et qu'il servît a quelque chose.
Son oncle l'assura que cela lui serait trèsutile : il dit qu'il avait deux amis, l'un vivant en Irlande, l'autre en Améiique , et qu'ils voulaient tenir un journal de l'humidité ou de la sécheresse de l'atmosphère dans ces contrées, afin de les comparer avec la température de l'Angleterre.
— « Eh Lien! » s'écria Lucie , « nous tiendrons le journal pour notre pays avec plaisir. Ce sera Ta quelque chose d'important, et qui en vaudra la peine. »
— (( Mais, » dit son oucl<T, « si tu l'entreprends, il faut le faire avec précision et exactitude , ou ce sera inutile. Rappelle-toi que je t'ai dit que c'était l'épreuve de ta patience. Ne le commence pas, à moins d'être Lien décidée a le tenir régulièrement pendant six mois. »
-— a Six mois , c'est la moitié d'un an, r) s'écria Lucie, c< c'est bien long! » Henri cependant ne s'effrayait point de cette tache, parce qu'il avait déjà essayé de tenir le journal d'un baromètre peu-
gO LES JEUNES
dant toute une année. Seulement ses calculs n'étaient pas nets, quoique très-justes ; ses chiffres étaient trop grands, peu réguliers, et mal rangés. Mais il se consola en pensant que cette fois, il pourrait prendre Lucie pour secrétaire, et qu'elle savait chiffrer beaucoup mieux que lui.
Leur oncle écrivit pour eux quelques explications nécessaires. Il leur dit que, toutes les fois qu'ils prendraient note des degrés de leur hygromètre , il faudrait diviser un total composé d'un assez grand nombre de chiffres : cela n'épouvanta pas Lucie , car elle était experte en calculs ; et elle se réjouit de pouvoir faire promptement ce travail pour son frère. Elle était enchantée de penser qu'il aurait be-
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jours , elle pourrait lui être utile au moins une fois , sinon deux. Ils étaient impatiens de montrer leur hygromètre a leur père ; mais il s'était absenté pour quelques jours.
Il fut convenu que la première chose qu'ils feraient chaque matin, en se levant, serait d'examiner l'hygromètre , et de prendre leurs notes. Henri devait toujours dicter, et Lucie écrire.
Quiconque a essayé de tenir un journal , ou de faire n'importe quoi , régulièrement tous les jours ? a la même heure ,
doit savoir que ce n'est pas une tâche aisée ; et lorsqu'il faut la reunion de deux personnes la di inculte est plus que doublée , par les chances , que l'une ou l'autre , manquant de ponctualité, ellespasscnt leur temps à se reprocher mutuellement le défaut d'ordre. Tout le monde conviendra donc , qu'Henri et Lucie méritent quelque éloge pour avoir tenu leur journal exactement , chaque jour , pendant un mois, sans jamais se plaindre 1 un de l'autre. Lucie répéta qu'elle était fort aise que cela pùtétre d'une grande utilité a son oncle, car sans ce motif et le plaisir d'aider son frère et de faire pour lui de jolis chiffres , elle avouait qu'elle n'aurait jamais le courage d'aller jusqu'au bout.
— « Merci, oh merci mille fois, maman, de m'avoir permis d'étudier avec Henri comme je le faisais autrefois; je suis déjà beaucoup plus heureuse. Mais, maman, si j'étais bien , bien savante , et qu'Henri ne m'aimât pas, ni moi, lui, nous ne pourrions pas être réellement heureux : qu'en pensezvous , maman ? »
— <( En vérité , ma chère enfant , j« crois que non, » dit sa mère.
— « Et moi je suis sûre, tout-a-fait sûre, que non, » continua Lucie. «Supposons que je sache par cœur toutes les histoires, tous les poèmes, et tous le*
contes qui aient jamais été inventés • et que je sache dessiner, jouer du piano , danser mieux que qui que ce soit au monde, je suis sûre, maman, que je ne pourrais jamais être heureuse, a moins qu'Henri ne m'aimât et que je ne l'aimasse aussi ; ni lui , non plus , ne pourrait être heureux , même quand il saurait tous les dialogues scientifiques , et qu'il connaîtrait a fond toutes les mécaniques , l'hydrostatique , l'optique.... Mais, » s'écria Lucie en s'interrompant au milieu de cette énumération tiques , « voilà papa qui revient ! je ne pouvais pas comprendre aussi ce qui avait fait lever maman si vite. »
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