CHAPITRE YI
.Qrju \ i^e/; ïcu Xcwivo; te DeMccbeiucitl <V Lx UlL>ate'}
Lucie avait trop de prudence pour produire l'hygromètre , au moment même, où .son père revenait de voyage; elle attendit qu'il eût fini ce qu'il disait a sa mère, comprenant que ce pouvait être beaucoup plus important pour lui, et plus intéressant, que même leur nouvelle propriété, et leurs nouveaux arrangemens. Aussitôt cependant qu'il eut le loisir de l'écouter, et lorsque se tournant vers Lucie, et lui tendant la main , il lui dit : « As-tu quelque chose de nouveau à me conter, ma petite fille? » elle répondit avec vivacité, (( Oh oui, papa, beaucoup, beaucoup ! » H lui fit place à côté de lui. Henri s'approcha, et ils lui montrèrent tous deux leur hygromètre. Lucie lui dit combien elle avait désiré comprendre ce que son frère avait appris sans elle, et comment Henri avait été assez bon pour commencer a le lui enseigner; elle, pro-
mettant d'aller lentement, et lui, aussi vite qu'il pourrait, et cle la fatiguer le moins possible. Son père fut bien aise que Henri eût appris, dès sa première tentative , qu'il ne devait pas dire tout ce qu'il savait a sa sœur, a la fois, n'importe sur quel sujet; ni s'attendre à lui voir prendre de suite un intérêt aussi vif que le sien, a des choses qu'elle ignorait ; surtout quand elle avait a subir tout le travail et tout l'ennui qu'un commençant doit endurer, avant que l'étude d'une science nouvelle puisse être pour lui facile ou amusante. Son père conseilla a.
Henri de ne point essayer de décrire toutes les petites parties, et tous les détails des mécaniques ; de ne point passer en revue tous les abc des explications des machines, qui, très-nécessaires a ceux qui doivent les faire ou les employer, étaient mutiles a Lucie. Il lui recommanda d'essayer de donner a sa sœur une connaissance claire et exacte des principes de Quelques-unes des inventions et des découvertes les plus utiles; et lui promit de l'aider, lorsqu'il rencontrerait quelques difficultés, mais, il l'engagea à voir d'abord comment il pourrait continuer seul ses leçons a sa sœur. Il répéta a Lucie ce que sa mère et son oncle lui avaient déjà dit sur l'attention ; ajoutant que ? lorsqu'il
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avait essayé dernièrement de lui démontrer quelque chose , il avait remarqué qu'elle ne le suivait pas aussi Lien qu'autrefois.
— « Je le sais, papa; j'y fais tous mes efforts, mais je ne puis pas. Je ne sais comment cela se fait, ça m'est impossible, » dit Lucie ; « chaque parole qu'on prononce éveille dans ma tête quelqu'autre idée , et chaque chose que je vois ou que j'entends, me fait souvenir de quelqu'autre chose: et mes pensées s'envolent tantôt en arrière, en avant, de côté : tandis qu'Henri peut aller droit son chemin , toujours occupé de ce qu'il fait , ou de la chose même qu'on lui explique. J'avais coutume de pouvoir faire de même autrefois, n Et elle poussa un grand soupir.
— (c Me soupire plus, Lucie, » reprit son père en souriant. « Il n'y a pas grand mal de fait, Tu as perdu l'habitude de l'attention , la faculté de t'appliquer ; mais avec ta bonne volonté et ton bon sens, nous mettrons bientôt ordre a cela: puisque tu aperçois toi-même ce qui se passe dans ton esprit, et que tu y réfléchis, tu nous aideras beaucoup. p
— « Papa , je sais d'où vient mon étourderie. Ma tante Picrrcpoint pensait qu'il importait peu que je m'appliquasse tout - à - fait , comme dit mon oncle ;
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elle disait que j'étais Lien assez intelligente; et je vous dirai, papa, ce qui fit une grande impression sur moi : c'est qu'une fois j'entendis un monsieur parler sur le génie; il dit , qu'il était étonné de ce que j'apprenais tout avec si peu d'attention , que j'avais toujours les yeux en l'air, écoutant tout ce qu'on disait, et que malgré cela j'étais si spirituelle... J'ai honte , papa , de vous en dire plus, » ajouta Lucie, en s'arrêtant.
— - a Tu en as dit assez , ma chère petite fille , pour me prouver que tu n'es pas tout-a-fait une sotte. Tant qu'une personne rougit d'être flattée , il y a espérance qu'elle apprendra a mépriser la flatterie , et a la détester. Je ne désespère que de ceux qui, perdant tout sentiment de honte , aiment et recherchent les louanges sans pudeur , ne peuvent s'en rassasier , jusqu'à ce que , dupes des plus basses flatteries , ils ne sentent plus combien leur crédulité les avilit , et les expose au ridicule. »
— a J'espère que je ne ressemblerai jamais à ces personnes-là , maman , » dit Lucie d'un air effrayé. « Veux-tu y veiller pour moi, Henri? »
— - a II faut aussi que je veille sur moimême , » dit Henri.
— « Maintenant, aux affaires,» reprit
leur père J « que veux-tu apprendre d'abord , Lucie ? »
Elle dit qu'elle voudrait connaître parfaitement la pompe à air , parce qu'Henri lui avait reproche de n'avoir pas bien compris cette belle description poétique qu'elle avait apprise par cœur , et qu'elle lui avaitrécitée. Henri repondit qu'il pourrait facilement lui faire comprendre la pompe a air de son oncle , parce qu'elle connaissait déjà le principe d'une pompe ordinaire.
— « Ah ! je le connais? » dit Lucie en souriant , « en vérité je ne m'en doutais pas* » et elle se rappela de nouveau l'homme qui avait fait de la prose toute sa vie, sans le savoir: mais elle s'abstint d'y faire allusion, quoique la citation lui vînt sur le bout de la langue. Henri lui rappela les expériences que leur père avait faites pour eux, il y avait deux ans.
— (( Ne te rappelles-tu pas, » dit-il, « du rouleau de cordon , qui fut mis sous un verre qu'on renversa ensuite , et qu'on plongea dans un bassin d'eau ; puis papa tira doucement le cordon , et le déroula peu-a-peu ? »
Lucie se souvenait très-bien de tout ceci.
— a Et qu'arriva-t-il , » reprit Henri . « quand le cordon fut tiré de dessous le verre ? »
Lucie répondit que l'eau s'était élevée dans le verre.
— « Pourquoi ? » demanda Henri.
« Parce que, lorsque le cordon fut ôté,
il restait a sa place un espace, ou, comme vous dites, un vide : alors l'eau qui était dans le bassin monta dans cet espace. »
— « Et pourquoi monta-t-elle ? » poursuivit Henri.
— (( Parce qu'elle était pressée par le poids de l'air , pesant sur toute l'eau du bassin, et la poussant clans le verre où il n'y avait plus d'air; rien pour l'empêcher, ou lui résister.
— (( Très-bien ; maintenant , je suis satisfait, » dit Henri: « tu te le rappelles clairement. »
— a Parce que je l'ai compris clairement la première fois qu'on me l'a montré : papa était si patient, et me l'expliquait si lentement et si bien. »
— « Tu m'as prouvé , » reprit Henri, u que tu comprends le premier principe d'après lequel agissent les pompes, car tout dépend de la manière d'opérer le vide, dans lequel l'eau s'élève , ou est élevée. La première chose nécessaire est donc de faire un vide. A présent , Lucie , dans une pompe commune , telle que celle qui est dans la cour pour pomper de Peau, où crois-tu que doive se faire le
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vide, avant que l'eau puisse monter ? »
— (( Lucie supposa que ce devait être dans l'intérieur du corps, ou du tuyau de la pompe.
— <( Oui, c'est ce que nous nommons La chambre de la pompe , «reprit Henri. « Maintenant . dis-moi comment tu y opérerais un vide ? >j
— « Oh! mou cher Henri, c'est une question trop difficile pour moi. Comment puis-je te dire le moyen de faire un vide dans la chambre, comme tu la nommes, d'une grande pompe ? »
— « Où est donc la difficulté ? » dit Henri. « Que le mot chambre ne t'effraie pas ; ou , si tu es allarmée par l'idée d'une grande pompe , supposes-en une petite, aussi petite qu'il te plaira ; pas plus grande que le tube de verre du baromètre, y)
— « Oh! cela serait facile a supposer. Mais est-ce qu'il peut y avoir une si petite pompe ? »
— a Certainement, aussi bien qu'une très-grande ; seulement, elle élèverait moins d'eau. Mais, allons droit notre chemin, Lucie , ma chère ; ne me fais plus de ces questions qui nous écartent du sujet. Il faut que tu me laisses te questionner, et toi tu répondras. »
— (( Si je puis. »
— « Tu le peux, je t'assure, ma chère, » dit Henri, du ton le plus persuasif, « si tu veux seulement croire que tu le peux, et te tenir tranquille. Je te demande comment tu ferais pour opérer un vide dans ce tuyau ? »
— « Laisse-moi réfléchir ; laisse-moi me rappeler. Qu'est-ce que fit mon papa pour opérer un vide dans le verre? » se demanda Lucie. « Il y mit un rouleau de cordon qui le remplissait tout entier, puis il le tira, petit-à-petit, de manière à ne point laisser pénétrer d'air a la place. Mais je ne peux pas faire entrer un rouleau de cordon dans un si petit tuyau. »
— (( Non , pas un rouleau de cordon, » dit Henri; « mais, pense un peu a l'usage de ce rouleau : demande-toi pourquoi on le mettait dans le verre, et pourquoi on l'en tirait; et tu verras que toute autre chose peut servir de la même manière, et tout aussi bien. »
— (( Je crois que c'était pour faire sortir l'ait qui était dans le verre, et pour empêcher qu'il n'en entrât d'autre a la place du cordon ; afin que , lorsqu'on l'aurait tiré , l'espace reslât tout-à-fait vide. )>
— « Allons , voila qui va très-Lien , Lucie , » dit Henri , en se frottant les mains d'un air triomphant.
Li jeune fille en< ragée continua :
u Si je puis mettre qu< pie chose dans le petit tuyau , qui < . liasse l'air, et que je parvienne a l'empêcher d'y rentrer, alors j'aurai opéré un vide comme tu le veux , Henri. )>
— « Fort bien ; maintenais tu comprendras a merveille le mécanisme d'une pompe, et tu sauras bientôt comment t'en servir , Lucie. »
— a Oh! quant à cela, » dit Lucie, ♦< je sais déjà comment pomper , seulement je ne suis pas assez forte, »
— u Attends î attends, Lucie! Savoir lever et abaisser le balancier d'une pompe, et c'est sans doute ce que tu veux dire, n'est pas comprendre ce que j'entends par savoir ce que c'est que pomper, ou comment cela se fait. »
— (( J'ai vu souvent le domestique et la cuisinière pomper à la pompe de la cour. )) dit Lucie.
— « Ou'arrive-t-il quand on pompe ? »
demanda Henri.
— « L'eau sort par le tuyau , après qu'on a pompe un peu de temps, » dit Lucie.
— « Mais qu'est-ce que l'on fait quand on pompe ? »
— « Je ne peux pas te le dire exactement, Henri, parce que je n'ai jamais
vu l'intérieur d'une pompe; je sais seulement qu'on remue le balancier de haut en Las , et je crois que quelque chose qui y est attaché, fait monter l'eau, mais je ne sais pas exactement comment. »
— » C'est ce que je n'ai pas de peine a croire, » reprit Henri; « tu vois donc bien, madame Brouillon, que tu ne comprends pas ce que j'entends par pomper.
A présent, viens avec moi, et je te montrerai dans ma chambre , la jolie pompe en verre que papa a faite pour moi. Tu ne peux pas voir dans l'intérieur de la pompe de la cour ; mais une fois que tu auras vu la mienne , tu comprendras comment les autres sont faites. »
Il lui montra d'abord un tuyau de verre, au haut duquel était adapté un robinet. Le tuyau était ouvert a son extrémité supérieure, et au bas, il y avait une petite porte ou soupape qui s'ouvrait en dedans seulement; il versa de l'eau dans ce tuyau pour lui montrer que l'eau pesant sur la soupape, elie était fermée et n'en laissait pas échapper une seule goutte; il vida ensuite le tube. or Maintenant, » dit-il, « tu sais qu'il n'y a plus que de l'air dans ce tuyau. Regarde bien ceci, c'est ce qu'on appelle le piston d'une pompe. » Le piston était un cylindre qui entrait juste dans le
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tuyau; il y avait, a la partie supérieure, une soupape semblable a celle qui fermait le bout du tuyau; elle ouvrait aussi d'un seul coté et eu dehors. Henri la souleva plusieurs fois avec son doigt pour montrer à Lucie qu'elle cédait facilement; il lui en fit faire l'épreuve elle-même. 11 mit alors le tuyau dans un seau d'eau ; il était soutenu par deux morceaux de bois qui l'empèclioient de toucher au fond du baquet, de sorte qu'il y avait de la place pour que l'eau entrât par la soupape inférieure. A la prière de son frère, Lucie tint le tube de verre droit, tandis qu'il faisait, descendre le piston , auquel il y avait un long manche.
— a Maintenant, Lucie, que se passe-t-il dans l'intérieur du tuyau ? » dit Henri.
— ce Rien que je sache, » répondit-elle; (( si ce n'est que tu as comprimé tout l'air dans le fond du tuyau. »
— « C'est très-vrai : distingues-tu la soupape du fond ? est-elle ouverte ou fermée ? »
Lucie dit qu'elle était fermée.
— « Et qu'est-ce qui la tient fermée ? »
— {<. L'air que tu as envoyé en bas et qui presse dessus, » dit Lucie.
Il poussa encore davantage le piston.
— « A présent regarde, et dis-moi ce qui arrive, »
— * (( Je vois s'ouvrir la petite porte qui est au haut du piston. »
Henri lui demanda qu'est-ce qu'elle croyait qui eut pu l'ouvrir.
— - « L'air au-dessous, que je suppose que tu ne pouvais pas comprimer davantage, et qui s'est ouvert une route par en haut. )>
11 leva alors le piston, et demanda ce qui en résultait. Lucie vit se fermer la soupape qui était au haut du piston, et l'eau s'élança dans le tuyau de verre par la soupape d'en bas qui s'était ouverte , et monta assez haut. Lorsque Henri lit de nouveau redescendre le piston , l'eau y entra , et lorsqu'il le retira , toute l'eau , portée jusqu'au haut du tuyau , s'écoula par le robinet.
— c( Justement comme cela se fait dans la grande pompe , » dit Lucie.
— « Et maintenant tu sais ce que c'est que pomper, » reprit Henri.
Il pompa pendant quelque temps, puis il lui céda sa place pour qu'elle put travailler a son tour. Il la questionna , et lui fit répéter son explication jusqu'à ce qu'il fût convaincu qu'elle avait clairement compris , qu'en pompant on ne faisait autre chose que de chasser l'air d'un certain espace, aiin de produire un vide, dans lequel l'eau s'élance et s'élève ; « ou plu-
tôt , )) continua Henri , « pour parler plus correctement, dans lequel Teau est pressée et soutenue par l'eau et l'air environnant. Je devrais peut-être te dire qu'il n'y a point de vide parfait: mais je ne veux pas être trop exact et trop minutieux, d'abord, de crainte de te fatiguer. Je ne t'expliquerai donc point toutes les différences qu'il y a entre une pompe soulevante , une pompe aspirante , et une pompe refoulante -d'ailleurs, je ne suis pas Lien sûr de les connaître a fond moi-même. Je ne te dirai même pas comment l'eau trouve toujours son niveau. »
— <c Je tesuis très-obligée,» reprit Lucie.
— a Je ne te parlerai pas non plus, » continua Henri, « du poids de la colonne d'eau qu'une certaine quantité d'air peut soutenir. »
— a Oh! pour cela, je crois que j'en sais quelque chose , » dit Lucie, a ou du moins je le savais autrefois. Cependant , je te remercie de ne pas m'en dire trop a la fois, et de ne pas essayer de m'cxpliquer aujourd'hui toutes les différentes pompes que tu as nommées. Il vaut mieux que j'aie dans la tête une idée bien nette du vide. Je l'entends a merveille ainsi que l'usage qu'on en fait; et je comprends tout ce qui arrive quand le piston remoule et descend. »
ÏOÔ **S JEUNES
— « Et a présent que tu sais ce que c'est que pomper , je vais prier maman de nous permettre d'aller a la grande pompe de la cour, Lucie , pour que tu puisses voir en grand , tout ce que tu as vu en petit. ))
Leur mère descendit avec eux dans la cour. Le balancier de la pompe était si lourd , que Henri ne pouvait que difficilement le mouvoir; mais sa mère appela un des domestiques qui vint pomper pour eux.
Il remplit d'eau un seau , et comme il le levait pour l'emporter, il dit que lui et tous les gens de la maison étaient bien contens qu'on eût réparé la pompe qui était dérangée depuis quelque temps , car il était bien fatigant pour eux d'aller chercher plusieurs seaux d'eau par jour au puits du jardin. Cette observation fit réfléchir Lucie sur la commodité d'une pompe.
« Voila une machine bien inventée et réellement utile, » dit-elle ;« elle sert a un grand, grand nombre de personnes pour les choses les plus ordinaires , tous les jours , e| presque à toute heure ; et les ignorans peuvent s'en servir tout aussi bien que les savans : quelle excellente invention ! que l'homme qui construisit la première pompe dut être heureux 7
INDl'MR7.:LS. 1 I ;
quand il la lit aller, qu'il sentil l'eau mouler, et qu'il la vit sortir a gros bouillons par le robinet! i)
— <( Quel plaisir! » dit Henri.
— a A présent, mon cher Henri . raconte-moi quelque chose de la pompe a air. »
— ce Non, non, ma chère, cela serait trop.» dit Henri, prenant un air sage et prudent, « Une pompe par jour c'est toutà-fait assez pour toi. Je te garderai la pompe a air pour demain. »
Après tant de science et de sagesse , que firent-ils ensuite ? Comment Henri et Lucie employèrent-ils le reste de cette matinée , deux grandes heures?
Si je le dis , personne ne me croira , excepte ceux qui sont encore enfans , ou ceux qui connaissent Lien la rapidité avec laquelle ces petits êtres turbulens passent des plus graves études aux plus grands enfantillages^
Henri et Lucie employèrent tout le temps qui leur restait, à pomper avec la petite pompe en verre , l'eau d'une mare formée par la pluie dans le jardin d'Henri. Ils auraient pu ia dessécher en trois minutes, et deux cuvettes de moyenne grandeur eussent sufli pour contenir l'eau , et pour l'emporter. Mais c'eut été une manière Irop simple et trop facile d'accom-
plirce grand ouvrage. Il fallait que tout passât à travers la pompe de verre; et ils travaillèrent jusqu'à ce qu'ils eussent mal aux reins , et jusqu'à ce que l'eau salede la mare eût gonfle le cuir du piston, et embourbé la soupape, de manière à ce qu'elle ne pût remuer.
Pendant ce beau travail et le dessèche» ment de la mare , il arriva plusieurs mésaventures aux pantalons de Henri, et à la robe blanche de Lucie ; blanche , elle ne l'était plus ! Il est bon de remarquer ici pour l'instruction des petites blanchisseuses , qui essayent , d'une main inhabile , de laver les taches qu'elles ont attrapées en jouant , que plus Lucie essayait de se débarrasser des siennes , plus elles paraissaient. Ce qui semblait tout-a-fait effacé , tant que l'étoffe était mouillée , revenait en séchant ; et les endroits lavés s'étendaient en larges ronds, entourés de cercles jaunes que rien ne pouvait faire disparaître ; en sorte que la robe , au lieu d'avoir gagné a ces opérations, était pire qu*avant.
Elle n'était pas encore a moitié sèche , et Lucie venait a peine de terminer son cinquième savonnage , lorsque le bruit des roues d'une voiture se fit entendre. Quel désespoir I Ce devait être une visite -, peut-être une des amies de Lucie
accompagnant sa maman. Le jardin était juste en l'ace de la maison. Henri sauta sur ce qu'il appelait son trône; c'était un tas de pierres d'où il voyait clairement la voiture. Il ne la reconnut point. Lucie grimpa après lui , au risque de se casser le cou, pour partager les honneurs de son frère, et pour aider son jugement de ses yeux et de son imagination. Une dame sortit de la voiture : Lucie avoua qu'elle ne savait pas qui c'était, mais elle imaginait que ce devait être une certaine madame Hanbury qui avait une visite à rendre à sa mère.
— (( Je suis sûre que c'est madame Hanbury , et je parierais que sa fille est avec elle. Je ne veux pas rentrer , car mademoiselle Hanbury est toujours fort a sa toilette , et je ne me soucierais pas qu'elle me vît avec cette vilaine robe, et sale comme je suis. Et toi, Henri , oh ! tu ne peux pas te montrer avec ces pantalons! Je vais te faire voir comment madame et mademoiselle Hanbury nous regarderaient. Nous ne rentrerons point , n'est-ce pas ? »
— « Ma foi non , pour mon compte ! » dit Henri. « Ce n'est pas que je me soucie de la manière dont ta belle demoiselle Hanbury et sa mère regarderaient, moi y ou mes pantalons: mais je déteste d'entrer
dans une chambre où il y a des étrangers. » Henri fit pourtant la remarque que , malgré l'assertion de Lucie , que c'était Lien madame et mademoiselle Hanbury , il n'était sorti aucune jeune fille de la voiture, mais seulement une clame et un monsieur.
— (c Comment cela se peut-il ? » s'écria Lucie ; « il n'y a point de monsieur Hanbury. Mais ça m'est égal ; que ce soit qui ça voudra , nous ne rentrerons pas. »
Henri était entièrement de cet avis. 11 détestait les visites, et surtout celles du matin.
— (( Et moi aussi , et tout le monde aussi, » dit Lucie. « J'espère qu'on ne nous verra pas de la maison. J'espère que maman ne nous enverra pas chercher.
Henri , ne ferions-nous pas mieux d'aller nous asseoir dans ton observatoire , dans le grand marronier? »
— « Allons-y donc tout de suite , i) s'écria Henri. « Donne-moi ta main , et je te tirerai en haut. »
Ils s'assirent tous deux bien a l'aise, clans l'observatoire de Henri, nichés au milieu du feuillage. Au bout de quelques instans, ils distinguèrent, au travers des branches, plusieurs personnes debout a la fenêtre du salon. Afin qu'on ne pût les apercevoir,
INDUSTRIELS. 1IÏ
Henri proposa de laisser la niche où ils étaient , et de monter un peu plus haut dans ce qu'il appelait son grenier noir; les branches y étaient si épaisses , qu'il était sur qu'aucun étranger ne pourrait les y voir, ou penser a les y chercher. 11 conta a Lucie qu'il s'y était assis plusieurs fois tandis que des dames passaient sous l'arbre en causant , sans jamais se douter qu'il fut si près d'elles. A peine, cependant, furent-ils montés et lo^és en sûreté dans leur grenier , qui, pour dire la vérité , n'était guère en état de contenir deux hôtes a la fois, que Henri s'écria :
— « Ah ! nous sommes perdus ! voila maman a la fenêtre , qui nous fait signe de venir. .»
— a Mais elle ne peut pas nous voir, )> dit Lucie.
— (( Certainement non; a moins qu'elle n'ait aperçûmes pantalons blancs, quand je grimpais jusqu'ici. ))
— « Tes pantalons blancs î oh non ! je suis sûre que non. »
— - « Mais la voila , » reprit Henri , a qui remue son mouchoir de poche , Lucie, w
— (c JN'yvapas, n'y allons pas ; car a présent j'ai une grande raie verte , pire que tout le reste , sur le devant de ma robe, » dit Lucie. « Je suis sûre que ma-
ira LES JEUNES
man ne nous voit pas, et je parierais qu'elle n'a pas réellement besoin de nous, mais peut-être que madame Hanbury nous a demandés, et maman nous a fait signe par politesse, »
Le signal fut répété , par intervalles -, deux ou trois fois. Lucie commençait a douter de ce qu'elle devait faire. Mais la crainte que madame Hanbury ne la vît avec sa robe sale , l'emporta. Le mouchoir de poche cessa de remuer, et ils restèrent dans leur arbre, près d'une heure, beaucoup plus long-temps qu'ils ne s'y étaient attendus d'abord. Henri avait pris son parti dès le premier moment. Il n'eut aucune indécision pendant cette heure.
Comme il était assis bien à l'aise dans son arbre , il se dit : « voici une benne occasion pour penser au problême que mon oncle m'a donné a résoudre sur une cruche de trois chopines , une de cinq , et une de huit. ))
Lucie l'interrompit plusieurs fois, en montant et en descendant , pour voir si la voiture était partie , et si sa maman était encore a la fenêtre. Enfin, ayant réussi à résoudre son problême , il la retint de force par sa robe , insistant pour qu'elle s'assît tranquillement, et cherchât a le résoudre aussi, l'assurant que cela lui ferait paraître le temps fort court.
INDUSTRIELS. I l3
ce îl y avait un propriétaire qui avait deux faneurs. Par un jour bien chaud , ils travaillèrent fortement a faire îe foin. Quand ils eurent achevé la meule , assez tard dans la soirée , le propriétaire les fit venir a la porte de son vestibule , et leur dit : « Mes braves gens , vous devez être très-altérés ! Je vais vous donner de la bière pour vous rafraîchir. Il y en a Ta huit chopines pour vous. Mais il faut que vous partagiez cette bière ,de manière a ce que chacun de vous en ait exactement la moitié , et cela, avant que vous en buviez une seule goutte. »
— <( C'est très-facile a faire, » dit Lucie ; « chacun en eut quatre. Quel drôle de problème as-tu la ? »
~- « Doucement , doucement , madame Brouillon, tu auras encore de la peine à le trouver. Le monsieur n'avait que trois cruches dans sa maison: la première contenait huit chopines, la bière était dans cclle-la; la seconde en tenait cinq, et la troisième trois, et ces deux dernières étaient vides. A présent , arrangetoi comme tu voudras, Lucie, et divise la bière dans ces cruches , de manière a ce que tu puisses me prouver que chaque homme a eu exactement ses quatre chopines. Tu peux verserlabière d'une cruche dans l'autre aussi souvent qu'il te, plaira.»
Il4 EES JEUNES
Lucie commença, et versa et reversa d'une cruche dans l'autre , en imagination , pendant quelque temps sans succès ; elle avait beau faire , il y avait toujours a la fin de ses mesures cinq cliopines dans la cruche de huit, et trois dans celle de cinq. Enfin elle découvrit comment elle en pourrait venir a bout, et démontra a Henri qu'elle l'avait divisé également.
a Y ois-tu, Henri, quatre cliopines dans la cruche de huit, et quatre cliopines dans celle de cinq. »
Son attention avait été' si fort absorbée par cette énigme , qu'elle n'avait point entendu le bruit des roues de la voiture qui s'éloignait, et lorsque tous deux sortirent de leur cachette , ils furent tout surpris de ne plus voir le carrosse.
Ils rentrèrent enfin dans la maison :
leur mère leur dit qu'elle était fâchée qu'ils n'eussent pas paru plus tôt, parce que la dame et le monsieur qui étaient venus la voir, étaient extrêmement aimables, et lui avaient raconté plusieurs choses fort amusantes et fort intéressantes.
— « Ah mon Dieu! maman, ce n'était donc pas madame et mademoiselle Hanbury ? )) dit Lucie \ a que c'est désagréable ! Je suis fâchée , maman , que nous ayons manqué des choses si amusantes.
Qui étaient donc ces personnes-Fa? »
INDUSTRIELS. Il5
— ce Sir Rupert et lady Digby, les amis de votre père. »
— « Mais je n'en avais jamais entendu parler, » dit Lucie.
— a C'est très -probable , ma chère. »
— « Maman, quelles sortes de choses vous ont-ils donc contées ? » demanda Lucie.
— a Ils nous ont donne des détails sur un naufrage qui est arrivé dernièrement sur le bord de la mer, tout près de l'endroit où ils demeurent. »
— « Oh! maman, racontez-le-moi! »
s'écria Henri.
— « Oh, je vous en prie , maman! »
reprit Lucie.
— a Dites-moi d'abord , ne m'avezvous pas vu vous faire signe de rentrer, mes amis? » dit leur mère.
— « Oui, maman, nous vous avons vue, )) répondit Henri; u mais nous croyions que ce serait ennuyeux, et nous ne nous souciions pas de rentrer; j'aimais mieux continuer ce que je faisais. »
Sa mère répliqua qu'elle ne l'aurait point appelé, a moins qu'elle n'eut jugé que ça valait Lien la peine qu'il se dérangeât, et, )) ajouta-t-elle en souriant, « il faut que tu acceptes les conséquences de ton choiy, car je ne te dirai rien du naufrage, n
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« — ((. Je vous en prie , maman , dites-1 du moins a Henri; parce que c'est ma faute si nous ne sommes pas rentrés. Je ne me souciais pas de venir comme j'étai parce que... voyez ma robe , maman ! »
— « En vérité, elle est bien salie et bien tachée , » dit sa mère.
— « Oui; c'est l'eau de la mare, et ma pompe de verre , » reprit Henri , « c'est ma faute. )>
La mère demanda a Lucie pourquoi elle n'avait pas changé de robe. « N'en as-tu pas d'autre, Lucie ? »
— « Si maman , » répondit-elle en rougissant, » mais je n'en ai pu mettre aucune, parce que l'une est si courte qu'elle ne me vient qu'aux genoux; et j'ai oublié de découdre le pli. Et la jaune a un grand accroc ; je comptais la donner à raccommoder ce matin : et il manque une manche a ma robe rose , maman. Je l'ai toute déchirée hier soir en prenant un livre sur le plus haut rayon de la bibliothèque. »
Sa mère lui dit qu'elle ne voulait pas qu'on recommençât aucune espèce d'expériences, jusqu'à ce que tous ces désastres fussent réparés; et que ses robes fussent raccommodées.
« Je sais bien que j'ai eu tort , maman , et je savais bien que vous me gronderiez.
Je vais monter de suite dans ma chambre pour découdre le-; plis; mais, maman, tandis ({ne je n'y serai pas, pour riez-vous être assez bonne pour raconter à Henri l'histoire du naufrage? »
— « Je le pourrais , » dit sa mère en souriant , a mais je ne le veux pas.
D'abord , je serais fàcliec de le lui raconter eu ton absence; mais du reste , je ne compte pas le lui dire du tout. Si je lui répétais tout ce que j'ai appris d'amusant ce matin , il espérerait que je recommencerais une autre fois, et se fiant a ma complaisance , il ne s'efforcerait point de vaincre ce sentiment de timidité, qui l'empêche d'entrer dans un salon où il y a des étrangers, et qui lui fait toujours dire : « j'aimerais mieux ne pas y aller, et continuer à m'occuper de mes propres affaires. »
1 iS LES JEUNES
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