‹ Les jeunes industriels (volume 2)Chapitre 3 sur 25 · DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR

=S»8«eï=-

L/EST surtout aux femmes que semble réservé le privilège de diriger cette première e'ducation morale qui naît des circonstances , et qui exerce une si grande influence sur notre avenir. Inséparable de son enlant p une mère lit dans ses yeux ses premières impressions de tristesse ou de joie ; elle sait ce qu'il a senti, ce qu'il va dire ; elle recommence à exister en lui: elle connaît toutes les nuances dont se compose déjà le caractère de ces petits êtres si mobiles , si forts dans leur faiblesse, à qui Dieu semble avoir prodigué tous les charmes de la grâce comme pour attirer et retenir ceux dont ils attendent secours et protection ; à qui l'on n'a encore rien enseigné , et qui d'eux-mêmes ont appris tant de choses ; auxquels chaque heure apporte une nouvelle découverte et un nouveau plaisir; dont l'observation toujours éveillée se fixe sur une foule d'objets et en conserve un souvenir distinct ; qui prennent enfin possession de la vie , comme d'un lieu enchanté où ils découvrent une merveille à chaque pas. Cette curiosité , cette vivacité d'intelligence, celte soif d'apprendre, deviendront, si elles sont habilement ménagées, une source intarissable de jouissances pures. Elles seront pour tout homme la base d'un bonheur réel et qu'il trouve en. lui-même, Jamais pour lui la nature si &-.

Viij AVERTISSEMENT"

conde et si variée ne perdra son attrait. Jamais , il ne se lassera d'étudier ses beaute's , ses mystères. Mais son amour ne sera pas seulement contemplatif. Il appliquera au bien-être de tous ce que seul il a vu, ce qu'il a de'couvert seul. Il descendra au fond de la mine du savoir, et il en rapportera des trésors qui feront sa gloire et l'admiration des autres hommes : il appellera les multitudes à jouir de son génie, et son nom couronné d'une auréole brillante passera à l'immortalité. Et quand même une si grande récompense ne lui serait pas réservée , lors même que ses expériences n'auraient pas réussi , et que, semblable au Prince du Conte arabe, il eût vu l'oiseau s'éloigner de branche en branche , emportant avec lui le précieux talisman , il eût du moins vécu heureux. Son esprit toujours occupé n'aurait pas compris le mal ; il aurait traversé le monde sans en prendre les souillures , conservant jusque dans la vieillesse cette candeur de l'ame , qui , de même que le génie , nous rapproche du ciel.

Le but de l'éducation est sans doute d'assurer, autant que possible, le bonheur de chaque individu , non dans la définition la plus étroite de ce mot, mais dans son acception la plus large et la plus étendue. Ne rien étouffer, développer à la fois toutes les facultés intellectuelles de manière à ce qu'elles s'harmonisent et se balancent entre elles, enfin, mettre l'homme en pleine possession des dons que lui a faits la Providence , me semble la condition la plus nécessaire pour arriver à ce but. Là, il ne s'agit pas de créer , mais d'attendre. Les plantes que Dieu sème sur les montagnes et les rochers croissent sans notre secours. Que l'enfant, livré à ses propres impressions , juge toujours d'après son expérience ; c'est un guide qui ne l'égarera pas. Qu'il

DÛ TRADUCTEUR. ix

apprenne à respecter les opinions cTautrni , mais qu'il ne les adopte pas avec une complaisance servile : qu'il sente de bonne heure le prix de la liberté , afin d'en être digne, un jour. Qu'indépendant des hommes il puisse refuser , ou accepter leurs services, selon le vœu de sa conscience : qu'il puisse toujours se passer de leur aide , jamais de leur estime et de leur sympathie. Mais que signifie une théorie en éducation :J c'est la pratique qui nous manque. Tout le monde est à-peuprès d'accord sur le point où il faut arriver, la roule seule est incertaine; chacun veut s'en frayer une, au lieu de se confier au temps et à l'instinct. JXotre vanité s'alarme du repos; notre présomptueuse raison veut que tout cède devant elle : elle coupe, elle étouffe pour un jour ce qui demandait à croître. Elle impose ses croyances, elle inculque ses préceptes, et quand elle croit avoir tout fait, quand elle triomphe avec orgueil, il survient un orage , et tout a disparu. Semblable à l'insensé dont il est parlé dans l'Evangile , elle a bâti sur le sable, « et lorsque la pluie est tombée , que les fleuves se sont débordés, que les vents ont soufflé, et sont venus fondre sur la maison, elle a été renversée et la ruine en a été grande. » Il n'en est pas ainsi de celui qui s'appuie sur la volonté du Créateur, qui l'étudié avec respect et tremblement, qui la seconde avec mesure. Il faut faire abnégation de soi , prendre un de « ces petits » par la main , et.se laisserguider par lui dam des voies nouvelles dont il a le secret. C'est en se faisant l'élève des enfans , en partageant leurs sensations, qu'on apprend l'art si difficile de leur donner d'utiles leçons, des enscignemens solides. Alors les obligations seront réciproques; vous dévoilerez à votre élève les merveilles du monde connu, des sciences,

x AVERTISSEMENT

des arts : de son côte' il vous initiera dans les mystères du cœur humain ; il vous ramènera à ces jours d'innocence et de joie qui semblent re'fle'chir le ciel , et dont le souvenir s'est obscurci en vous : son ame inge'nue s'ouvrira avec abandon ; vous la verrez grandir , s'e'lever , s'enflammer pour le bien. Vous assisterez au plus bel œuvre de la cre'ation , au développement de l'intelligence dans toute sa force et toute sa liberté.

C est cet échange si doux de services et d'observations qui prête tant de charme aux ouvrages que Miss Edgeworth a écrits pour les enfans. On sent qu'elle est encore plus leur compagne que leur institutrice. Toujours sur la même ligne, elle ne les presse ni ne les devance, elle marche auprès d'eux et ne les mène pas. S'ils chancèlent , son bras est là pour leur servir d'appui. Si un objet placé trop haut attire leur attention , elle ne souffre pas qu'ils s'épuisent en efforts dangereux pour l'atteindre, elle l'approche et le met à leur portée. Amie prudente , infatigable, elle sait déguiser des soins qui jamais n'importunent; elle unit à la grâce du bienfait l'aisance qui en allège le poids. Ne laissant voir que ses petits favoris , elle se cache aux yeux du speciateur, comme le ruisseau qui reverdit la prairie , rafraîchit ses fleurs et s'écoule inaperçu. Bien différente de ces doctes précepteurs qui , exigeant qu'on ne pense et ne parle que d'après eux , convertissent sans pitié une foule d'être vivans, en échos qui ne renvoient plus qu'un son, elle éveille toutes les cordes et en tire une douce harmonie. Loin de proclamer des doctrines arrêtées, elle remonte sans cesse aux sources de toute vérité, à l'expérience et à l'observation: elle y conduit ses jeunes amis par àes degrés insensibles : elle leur ménage la surprise et la

DU TRADUCTEUR. Xl

joie d'être arrives seuls. Il y a dans ses précautions une bonté pleine d'adresse, une abnégation de soi-même qui touche profondément.

Elevée par un père qui unissait à des connaissances étendues, à un jugement éclaire', un esprit aimable et un grand zèle pour le bien public , Miss Edgeworth comprit de bonne heure de quelle utilité pouvait être un écrivain consciencieux, qui, au lieu dVcrire pour se faire un nom, et pour obtenir quelques succès de vanité, se propose le but mille fois plus noble de servir ses semblables , en recueillant pour eux les utiles leçons que donne la vie. Son père, dont elle faisait l'orgueil et la joie, développa ses dispositions pour les lettres, et l'associa à ses travaux. Il avait souvent réfléchi sur l'importance de l'éducation pour former à la vertu les générations présentes et à venir. 11 avait été frappé des abus qui se perpétuent de siècle en siècle; il résolut de les attaquer, non par des déclamations violentes que leur emportement rend inutiles, mais par des exemples pratiques, par des faits et de sages raisonnemens opposés à des théories vagues, à des systèmes ennemis des améliorations. Fidèle aux principes de liberté dont j'ai parlé plus haut , et chef d'une nombreuse famille, M. Edgeworth vit se déployer autour de lui les caractères les plus divers: il en étudia les grands traits, et laissa à sa fille le soin d'en saisir les nuances, de leur donner leur physionomie habibituelle, enfin de les peindre tels qu'elle les vovait à toutes les heures du jour dans la plus complète intimité. Ce sont ces études toujours faites d'après nature qui cultivèrent à un si haut point, le talent d'observation de Miss Edgeworth, et surtout sa sympathie avec ses jeunes modèles. Elle s'identifiait à eux; tout était

xlj AVERTISSEMENT

en commun, plaisirs, espérances, chagrins. Là, comme depuis dans ses écrits, elle était l'amie indulgente, le guide éclairé auquel on en appelait en toute occasion, et qui, sans jamais faire parade de son autorité, sans jamais blesser les cœurs , savait être toujours juste. Plus tard, elle porta dans le monde ce même amour de justice et de vérité. Elle signala les abus , les erreurs ; elle combattit les préjugés ; elle s'attacha surtout à montrer combien le bonheur est facile quand nous le cherchons où la Providence l'a mis , dans nos facultés , dans nos affections. Elle simplifia tout, parce qu'elle n'écrivait pas pour faire des livres , ou pour éveiller des émotions inutiles, quand elles ne sont pas dangereuses; son but invariable était le plus grand bien de tous, et elle mit en œuvre tous ses moyens pour l'accomplir. Persuadée que des causes en apparence secondaires , que des défauts légers exercent souvent une grande influence sur nos destinées, elle donna dans Demain, un de ses plus charmans Contes Populaires , le tableau des calamités qui peuvent être la suite de cette paresse imprévoyante qui fait tout rejeter dans l'avenir. Là rien n'est exagéré; chaque événement est la conséquence rigoureuse du caractère du héros : on est tenté de croire que c'est le récit d'évènemens véritables. Le conte des Deux Fermiers (je ne puis me rappeler le titre anglais) renferme une morale encore plus frappante. Deux familles vivent à la campagne ; leurs fermes et leurs propriétés se touchent. Dans l'une règne la plus grande union: le père est un homme pieux, révéré et chéri de tous ceux qui l'entourent; il a élevé ses epfans dans la crainte du Seigneur, et les a formés à l'exercice des vertus filiales et domestiques. Ils sont pleins de bonté , de candeur , d'innocence. L'autre

Page 1