‹ Les jeunes industriels (volume 2)Chapitre 7 sur 25 · ADRESSEE AUX PARENS · texte numérisé non relu

ADRESSEE AUX PARENS

99mm

Ces volumes sont destinés aux jeunes gens de Tige de douze a quatorze ans. Ils complettentlasériedes « Premières Leçons ; » humble ouvrage dont je ne puis attendre aucune gloire littéraire , mais que j'ai surtout désiré achever par la ferme persuasion où j'étais qu'il serait le plus utile de mes écrits. J'ai eu aussi un autre motif; quoiqu'il puisse n'intéresser que faiblement le Public , qu'il me soit permis de le dire ici : Henri et Lucie furent commencés par mon père, il y a plus de cinquante ans , pour l'usage de sa propre famille , et publiés a une époque où aucun littérateur distingué, excepté le docteur Watts el madame Barbauld , n'avait encore daigné condescendre a écrire pour la jeunesse. Ce petit livre fut, je crois, la première tentative faite en Angleterre , pour donner des

connaissances élémentaires exactes aux enfans, et pour faire naître en eux le goût des sciences par une narration appropriée a leur intelligence , et calculée pour les amuser et les intéresser , en même temps que pour les instruire. Trouvant par expérience que ce livre répondait au but qu'il s'était proposé , mon père le continua à de longs intervalles* et j'eus le bonheur de travailler avec lui a la dernière partie, publiée en i8i3. Il me communiqua alors sur le développement de son plan plusieurs idées 5 que je jugeai trop précieuses pour être abandonnées. Je considérai qu'une connaissance approfondie de ses vues, et une longue habitude de sa manière d'enseigner , me mettaient à même de poursuivre son ouvrage; quoique je ne me sois pas dissimulé la difficulté qu'il y a, a combiner des explications ingénieuses et des exemples pratiques , non plus que l'exactitude et la précision qu'exige l'instruction élémentaire. Je savais aussi combien les avis de mon père me manqueraient dans cette entreprise • mais j'ai été encouragée a persévérer par l'assistance que m'ont donnée ses savans amis et les miens. Citer ici leurs noms satisferait ma vanité et attirerait sans doute la confiance des parens • mais j'aurais l'air d'y mettre de l'ostentation ? et je craindrais de rendre

PRÉFACi:. •")

les autres responsables d'erreurs qui ont pu m'échapper , malgré l'examen le plus sévère.

J'ai essaye de poursuivre dans cette ( onclusion des « Premières Leçons , » l'objet que mon père s'était propose dès le commencement; j'ai voulu exercer les facultés d'attention , d'observation ? de raisonnement et d'invention , plutôt qu'en-

igner aucune science ? ou faire faire aucun progrès par delà les premiers principes. Le point essentiel est d'exciter la soif du savoir, sans laquelle on environnerait envain l'enfant de tous les trésors des connaissances humaines. Comme le disait le docteur Johnson a Boswell , lorsque ce dernier lui décrivait les peines que ses précepteurs avaient prises pour l'instruire :

« Monsieur , il n'y a personne qui ne puisse mener un cheval a l'abreuvoir , mais qui peut le faire boire ? »

Par le genre même d'instruction qu'il s'agissait de donner , il était impossible de rendre ce livre aussi amusant que peut l'être le récit d'incidents ou d'histoires inventées a plaisir. Mais le mouvement varié de la vie domestique , les fréquents changements de scène , et les différents caractères des enfants , avec toutes les espérances et les craintes qui s'attachent à

la poursuite de leurs petits projets , de leurs propres expériences , produiront , j'espère , assez d'action , pour créer de l'intérêt, et pour tenir l'attention éveillée. Aucun stimulant pernicieux n'a été mis en avant. Ni déception, ni cajolerie n'ont été employées pour atteindre notre Lut.

Toute tentative pour tromper les enfans , par la fausse promesse qu'ils peuvent obtenir du savoir sans peine, est aussi vaine que nuisible. Les Dieux vendent tout au travail, et les mortels jeunes comme vieux doivent payer ce prix.

L'industrie a cependant droit a un salaire , car les élèves s'exercent en proportion de leurs espérances; il faut, pour encourager leurs travaux , les plaisirs du succès. J'ai pris toutes les précautions en mon pouvoir, pour assurer à chaque effort d'attention , sa juste récompense.

Beaucoup de choses qui seraient fatigantes et insupportables aux jeunes gens, si elles leur étaient présentées par des précepteurs, et d'un ton didactique, seront accueillies avec avidité en conversation; surtout dans des conversations4 entre enfans du même âge. Dans cet échange enfantin de pensées et d'observations, il entre toujours une certaine quantité de plaisanteries oiseuses , de mots vuides de sens; alliage nécessaire pour soulager l'atten,-

lion cl exercer le hou sens. Les enfans peuvent continuer a causer entr'eux beaucoup plus long-temps qu'ils ne peuvent écouler le discours , quelque sage et éloquent qu'il soit, d'une grande personne.

Les jeunes gens doués de bonnes dispositions apprennent avec une facilité merveilleuse les uns des autres, parce que le jeune maître n'a point oublié les peines qu'il a prises et les obstacles qu'il a franchis ; il sait exactement où se trouve la difficulté; il voit comment l'éloigner, et enseigne a la vaincre, Le précepteur placé au sommet de l'échelle du savoir, peut à peine tendre la main au pauvre écolier , qui , du dernier échelon fixe, sur lui des regards effrayés ; tandis qu'arrivé seulement aune hauteur moyenne, l'élève qui n'a que quelques dégrés d'avance sur lui , peut tendre a son camarade une main secourable , lui montrer où il peut avec assurance placer le pied; et taulôtle blâmant, tantôt l'encourageant , l'amener enfin jusque sur la ligne où il se trouve lui-même.

Le système de l'enseignement mutuel peut être suivi avec plus d'avantage pour enseigner les élémens des sciences , que ceux de la littérature, et peut s'étendre même aux plus hautes branches de l'éducation intellectuelle. C'est d'après ce principe , que dans les volumes suivants,

le jeune frère enseigne a sa sœur ce qu'il a appris, soit de son père, soit dans ses livres.

Les talens de Henri , son savoir, paraîtront peut-être au-dessus de son âge ; le lecteur peut l'attribuer a l'éducation , au hasard, ou a un génie naturel. Henri sera goûté, parce qu'il n'est pas pédant, et il a assez de défauts et de faibles, pour le sauver de l'ennui attaché à un caractère parfait, et du danger d'être jugé trop accompli pour être naturel.

D'un autre côté Lucie peut sembler parfois trop enfant et trop légère ; son respect pour l'exactitude n'étant pas d'abord beaucoup plus grand que celui de ce matelot qui disait : a nous ne nous qucrel- « leronspas pour une poignée de degrés. » Mais ces défauts donnent lieu aux plaisanteries et a l'action nécessaires pour soulager l'attention du lecteur. Quant au risque de devenir affectée et pédante , c'est a la prudence de sa mère et a son propre bon sens que nous laissons le soin de l'en préserver. Tout ce que l'autre sexe a pu direou pensersurce sujet est compris dans cette déclaration d'un spirituel Ecossais.

« Je ne m'inquiète pas jusqu'à quel u point les bas d'une femme sont bleus*,

m i ■ - i ■ i i - L >r ' ~- I 1 'I — — — ^— mm - ■ — ■ i ii

(*) On appelle en Angleterre, (a* bleus, les femmes savantes-

<( pourvu que ses jupons soient assez longs « pour les cacher. »

Mon père prévit . il y a long-temps . ce que tout le monde sent maintenant; c'est que le goût pour les sciences venant a s'élever et à s'étendre aussi rapidement que celui de la littérature, il deviendrait indispensable de préparer l'instruction de la jeunesse pour les sciences , comme on l'avait fait avec tant de succès pour la littérature classique. Dans les établisscniens publics , les changemens, même les plus nécessaires et les plus impérieusement exigés , ne s'exécutent . pour plusieurs raisons, que d'une manière tardive; d'ailleurs l'instruction privée doit tout commencer.

Plusieurs personnes ont craint, ou affecté de craindre , que les connaissances en se, répandant si généralement , n'amortissent la puissance du génie ; et que l'on ne vît diminuer les facultés inventives a mesure que les esprits se cultiveraient davantage. Cela ne pourrait arriver que par suite d'un plan d'éducation peu judicieux, où l'on se proposerait pour seul et unique but de faire acquérir a un enfant un grand nombre de sciences de tous genres ou d'an genre quelconque : l'esprit oppressé perdrait alors son ressort, et l'invention s'éteindrait sous une masse de connaissant < es confuses et mal différées : mais ce dan-

ger n'existe plus dès le moment que les facultés sont exercées proportionnellement, et si l'on met l'élève à même de classer, etpar dessus tout d'employer son savoir. Dans les sciences , l'espoir des découvertes futures et l'ambition d'inventer, sont des stimulans actifs, naturels, et qui jamais ne manquent aux jeunes comme aux vieux.

Un très-ingénieux et très-mystérieux philosophe, le docteur Hooke , parle quelque part dans ses ouvrages d'une formule algébrique , par laquelle il pouvait déterminer quelles choses étaient possibles, ou impossibles à exécuter ou a inventer. Sans ajouter une foi entière à ce prétendu moyen , et sans comprendre parfaitement ce prophète voilé , nous pouvons espérer et croire que la faculté d'inventer peut se développer et se perfectionner par l'exercice, par le raisonnement et par des expériencesjudicieuses. Plusieurs observations admirables sur la nature et sur la conduite de l'intelligence , sur les causes qui ont empêché notre avancement, nos progrès dans les sciences , et sur les habitudes des faux raisonnemens, des préventions et des préjugés qui enchaînent et anéantissent nos facultés, se trouvent dans les ouvrages de Bacon, de îïooke , de Locke, de Stewart; et de Playfair. Ces observations

ne doivent pas rester ensevelies dans des livres , admirées seulement des savans ; nous ne devons pas nous contenter de les citer parfois pour en orner nos écrits ou notre conversation. La Métaphysique, après avoir été trop à la mode, a été mise de côté trop dédaigneusement • on a confondu l'usage avec l'abus. Ce serait assurément rendre grand service a la société, que de revêtir d'une forme populaire tout ce que les métaphysiciens ont découvert qui pût s'appliquer à l'éducation pratique. Ce fut long-temps une des pensées habituelles de mon père. Il croyait qu'on pouvait cultiver, au grand avantage de la génération qui s'élève , je n'oserais dire l'art d'enseigner a inventer , mais du moins celui d'éveiller et d'aider les facultés inventives par un exercice et des encouragemens journaliers, et par l'application des principes philosophiques a des circonstances en apparence indifférentes.

J'ai maintenant exposé les intentions de cet ouvrage : je laisse au temps, aux parens, et par dessus tout aux enfans , a décider jusqu'à quel point elles ont été remplies.

Maria EDGEWORTH.

3i mai 1825.

eà

Page 1