‹ Les jeunes industrielsChapitre 26 sur 26 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

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La pauvre femme et son enfant se tenaient debout près de l'endroit où Henri devait passer pour sortir du bateau. Lorsqu'il s'approcha , la première lui dit , avec un sourire reconnaissant :

« Mon jeune monsieur, ma petite fille est bien mieux depuis qu'elle a dormi d'un si bon somme. Je vous remercie de toutes vos boutes. »

Content ; et pourtant honteux de s'entendre dire cela devant tout le monde, Henri rougit jusqu'aux oreilles, et répondit avec brusquerie , et d'un ton un peu rude :

« Ne me remerciez pas pour si peu de chose. Je n'ai rien fait du tout. »

La petite fille courut devant lui pour

l'arrêter, comme il pressait le pas, et levant la main, elle lui offrit son coco :

« Je veux te le donner, prends-le, je t'en prie. »

— (( Oh non! ma chère petite, je ne veux pas te l'ôter; mais je t'en remercie beaucoup. »

L'enfant continuait toujours a lui présenter sa noix de coco, et Henri, voyant qu'elle avait l'air chagrin de son refus , la prit, et se retournant , il la fit rouler sur le pont. « Cours après ; cours ! » dit-il, (( je te serai tout aussi obligé que si je l'emportais. Adieu, adieu! »

L'enfant courut après le coco, et Henri sauta du bateau sur le rivage. Us trouvèrent une voiture dans une auberge , près du lieu du débarquement , et M. Wilson la loua pour retourner avec son fils a Clifton. La tète de Henri était si remplie du bateau a vapeur qu'il ne pouvait penser , ni parler d'autre chose.

a Papa , parmi les avantages des bateaux a vapeur sur les voitures conduites par des chevaux et des hommes, il y en a un bien grand , c'est que les machines ne mangent, ne boivent, ni ne dorment. La vapeur ne se fatigue jamais; tandis que les chevaux et les hommes ont besoin de se reposer souvent. »

— « Je voudrais que tu te reposasses

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un peu , a ton tour , Henri , » dit son père , (( et que, dans tes transports, tu ne me donnassespas de coups de pied aux jambes.»

— « Je vous demande pardon , papa.

Mais je ne vois pas pourquoi un bateau a vapeur ne continuerait pas a marcher pendant des semaines , des mois , tout aussi bien que pendant des heures et des jours. Sûrement, il peut aller tant qu'il y a du feu et de l'eau. N'est-ce pas? »

— « Certainement ; c'est-a-dire, tant qu'on peut alimenter le feu, et fournir de l'eau a la chaudière, et tant que la machine ne se brise pas , ou ne s'arrête pas par quelque accident. »

— « Alors , si l'on a soin de construire le tout bien solidement , pourquoi ne pourrait-on pas traverser le grand Oce'an qui sépare l'Angleterre de l'Amérique , aussi bien que le petit bras de mer entre l'Angleterre et l'Irlande? Pourquoi pas, papa? où est la difficulté? vous avez l'air de croire que c'est impossible. »

— h Non, Henri, pas précisément impossible; mais il y a une difficulté, et une très-grande , et si tu y réfléchis bien, tu la découvriras de toi-même. »

Henri réfléchit; mais il ne put la trouver. Son esprit était trop exalté- il était trop préoccupé par ses souvenirs récens

du bateau a vapeur pour recueillir toute son attention.

Son père l'aida a mettre de l'ordre dans ses idées, et l'amena peu-a-peu à réfléchir au temps nécessaire pour un voyage en Amérique.

a II faut compter sur trois semaines , au moins, Henri. Calcule tout ce dont tu aurais besoin pour mettre ton bateau en état de rester en mer pendant tout ce temps , et d'exécuter ce voyage sans inconvénient. »

— « Du feu, de l'eau, des hommes...

voila tout, )) dit Henri; « excepté des provisions 5 bien entendu que nous emporterions toutes les choses qui se gardent , et qu'on a coutume de prendre pour de longs voyages. »

— « Très-bien; mais il y a quelque chose de plus que tu n'as pas nommé et qui est essentiel; par essentiel, j'entends que rien ne pourrait se faire sans cela. »

— « Du feu, de l'eau, des hommes...

des hommes, du feu et de l'eau., . «répéta Henri, « je ne puis imaginer quelle autre chose peut-être essentielle. Je n'aurais pas même eu besoin de compter des hommes, car un seul peut faire aller la machine , a ce que je crois. »

— « Qu'entends-tu par faire aller la machine? »

INDUSTRIELS. 3ll

— — a J'entends qu'il faut une personne pour fournir de l'eau a la chaudière , et pour entretenir le feu. Ah! maintenant, je vois ce que vous voulez dire, papa. Il faut avoir de quoi entretenir toujours le feu pour faire bouillir l'eau qui fait la vapeur. Il faut donc emporter du charbon ou du bois en grande quantité : mais qu'est-ce que le poids de ces provisions sur l'eau , et avec une force comme celle de la vapeur? »

— o Oui, sans doute, mon cher; mais que diras-tu de leur volume? Le charbon, le bois , ou n'importe quelle espèce de chauffage , que tu chargeras à bord de ton bateau à vapeur , y tiendra beaucoup de place. Calcule a-peu-près combien. »

Après un calcul, inutile à donner ici, Henri soupira, et convint qu'a moins de faire construire un vaisseau beaucoup plus vaste qu'aucun de ceux qui existaient déjà , on ne pourrait jamais trouver a bord, assez d'espace pourloger la quantité de bois ou de charbon nécessaire. « Mais pourquoi, » ajoutait-il, «ne construiraiton pas un vaisseau sept ou huit fois plus grand que ceux que nous avons vus ? »

Un moment de réflexion lui démontra, qu'en augmentant la grandeur et la pesanteur du bateau, il devenait indispensable

d'augmenter aussi la force qui devait le diriger , et par conséquent la provision pour le chauffage : restait en outre l'embarras de diriger une si grande machine.

« Cependant, » dit Henri, a quoiqu'il y ait cette terrible difficulté pour le transport du bois ou du charbon, il me semble que nous ne devons pas y renoncer : qu'en pensez-vous papa ? peut-être quelquesuns des habiles savans , qui ont eu les premiers l'idée d'inventer un bateau à vapeur , il y a cent ans , ou même il y a cinquante ans, ont cru aussi qu'ils ne pourraient jamais en venir about. Peut-être que l'on se moqua d'eux, qu'on les railla, parce qu'ils ne réussirent pas tout d'abord. Et maintenant!

oh , s'ils étaient encore en vie ! qu'ils pussent voir ce qu'est devenue leur invention , et l'admiration qu'elle excite dans le monde entier! Je pense donc, papa, qu'on ne doit pas se décourager , ni s'inquiéter des railleries , quand on est sûr d'avoir raison. Les hommes de génie , au lieu d'être rebutés, ou arrêtés dans leurs découvertes, par les difficultés grandes ou petites qu'ils rencontrent , devraient toujours continuer a faire de nouvelles expériences, et à inventer , jusqu'à ce qu'ils en vinssent a une impossibilité complète ; alors , ils pourraient rester en

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repos. Mais jusque -Ta , ils ne sont pas

forcés d'y renoncer , et ils ne doivent pas

le faire , » s'écria Henri.

— « Tu as raison , et très-raison , mon

cher fils , » dit son père; « je suis bien

aise de te voir ces résolutions-la. »

Henri se tut pendant un mille ou deux ,

puis il reprit :

a Que je suis content, papa, que vous

n'ayez pas emporté de livre ce matin î vous auriez lu dans la voiture , et vous n'auriez pas eu le temps de causer avec moi. Racontez-moi, je vous en prie, les accidens qui ont eu lieu autrefois à. bord des bateaux a vapeur, et dites-moi comment on peut s'en préserver, »

— » ce Les principaux accidens et les plus dangereux , » répliqua M. Wilson , a ont été occasionnés par l'explosion des chaudières. Si je me le rappelle bien , il y en eut une qui éclata à bord d'un vaisseau américain , tua beaucoup de monde , et mit le bâtiment en pièces. Le même événement arriva dans un paquebot anglais : l'eau bouillante écliauda plusieurs personnes qui se trouvaient dans la cabane auprès de la machine , et elles moururent des suites.

— « Le matelot disait donc la vérité a cette pauvre femme, ce matin? » dit Henri; u eh bien, je n'en croyais pas un

mot. Il lui conseillait de ne pas s'embarquer sur le Lateau a vapeur, parce qu'il était arrive ch'ja plusieurs acciilens, et airil en arrivait encore très-souvent. »

— u Et en cela il avait tort, » reprit M. Wilson, « car il exagérait; il y a eu peu d'accidens. Des rapports exacts en ont été faits; ils sont tous connus, et Ton peut en juger et en parler positivement. »

— « J'en suis enchante , et très-enchanté, » s'écria Henri. « A présent, papa , expliquez-moi les moyens de les empêcher a l'avenir, voulez-vous? »

— « D'abord , dis-moi , Henri , si tu connais la différence entre ce qne Ton nomme du fer malléable ou battu, et de la fonte ou fer fondu. Tu les a vus tous deux , et Ton t'a montré la diiie'cnce, lor-que nous visitions la fonderie. »

— « Je m'en souviens, papa. La fonte est, je crois, du fer qui a été fondu au feu , et qu'on verse pendant qu'il est liquide dans des moules où il prend la forme qu'il doit garder. Le fer malléable ou battu , est celui qu'on forge avec un marteau quand il est rouge , et auquel on donne ainsi une forme quelconque , selon l'usage auquel il est destiné. );

— « Puisque tu es si bien au fait, Henri, je puis continuer. On s'est assuré par plusieurs épreuves, que le fer forgé

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est plus fort que le fer fondu, et plus en état de résister a la force expansive de la vapeur. Les chaudières qui ont éclaté, étaient presque toutes en fonte. D'autres, en fer forgé , ont cédé aussi ; dans certains cas; mais, alors même que cela est arrivé , elles n'ont pas éclaté violemment, et de manière a causer de grands ravages. Elles se sont seulement fendues , et ouvertes , pour que la vapeur pût s'échapper. Par suite de ces observations , on ne fait presque plus de chaudières qu'en fer battu. C'est déjà une garantie de sûreté. »

— a Et une grande , » reprit Henri.

— « Une nouvelle amélioration se prépare, )) continua son père. « L'expérience a prouvé que, quoique le cuivre s'use rapidement, en passant alternativement du froid au chaud , il est plus durable que le fer pour les chaudières des bateaux a vapeur qui traversent la mer. »

— « Le cuivre plus fort que le fer , papa! )> s'écria Henri; u je ne l'aurais jamais cru, »

— « Tu ne répètes pas ce que je t'ai dit, avec ton exactitude ordinaire, » reprit M. Wilson. « Je ne t'ai point affirmé que le cuivre soit clans toutes les circonstances, et pour toutes choses, plus fort et plus durable que le fer. Je t'ai dit qu'on l'avait trouvé plus durable , lorsqu'on

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l'avait employé comme chaudière d'une machine à vapeur en mer. »

— « En mer! » repéta Henri. « Papa, je sais que vous devez avoir quelque bonne raison pour être si précis dans vos paroles, et pour appuyer particulièrement sur le mot de mer. »

— « Eh bien , trouvcs-en la raison. »

— n Peut-être, » dit Henri, « qu'il y a dans l'eau de mer quelque chose qui rouille le fer, et le détruit: et peut-être que cette chose , n'importe ce que c'est , ne rouille pas le cuivre, et ne le détruit pas. n

— ((Exactement, Henri. Mais quelle est cette chose? Tu la connais bien, y

— « Est-ce le sel marin ? » demanda Henri. « Le sel qui est dans l'eau de

mer? »

— « Oui; un chimiste a fait dernièrement plusieurs expériences qui , toutes , ont confirmé ce fait; et d'après lesquelles il a été décidé, qu'a l'avenir on ferait les chaudières en cuivre. »

— « Qu'il est donc utile de faire des expériences! » dit Henri. « Cela établit de suite la vérité des choses, et il n'y a plus à douter, ou a disputer sur ce qui est évident. Ce chimiste était un homme habile, et d'un grand sens. »

— (( Et c'est encore un autre exemple

remarquable , » reprit son père , « de l'utilité de la chimie dans les arts mécaniques. »

— « C'est vrai , papa. Mais j'ai une question a vous faire sur les roues-a-palons. Quels sont les perfectionnemens qu'on y a faits, et dont parlaient ces messieurs? ))

— « Je ne peux pas te les expliquer, Henri, parce que tu ne connais pas exactement les inconvéniens et les défauts de leur construction actuelle , et qu'il serait trop long et trop difficile de te les décrire. Il faut d'abord que tu les voies marcher dans l'eau. »

— « Comment et quand pourrai-je donc les voir?» demanda Henri.

— « Pas a présent, toujours, que nous sommes sur terre et en voiture ; » répliqua son père , en riant, u Mais il se peut qu'un jour ou l'autre , nous nous trouvions sur l'eau , en vue d'un bateau a vapeur, a

Henri répéta avec un soupir : « Oh oui, un jour ou Fautre. » Un moment après, il reprit : « Papa , n'y a-t-il pas quelqu'autre grand perfectionnement que vous puissiez m'expliquer ? »

Son père bâilla, et lui dit qu'il commençait à être las de ses questions.

cr Je n'ai plus qu'une chose a vous dire,

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une seule , et vous n'avez pas besoin d'y répondre. La machine a vapeur que j'ai vue ce matin dans le bateau, tenait une place énorme. Si ou pouvait la loger tout aussi bien dans un plus petit espace*, quelle grande amélioration ! Que cela serait commode et agréable !

— « Oui, )) reprit M. Wilson. « Et il me serait aussi fort agréable que tu me laissasses un peu en repos. »

— a Pauvre père ! Je ne soufflerai plus le mot. Merci. Mon Dieu ! comme je vous ai fatigué ! »

— « Non, Henri : mais je n'ai pas bien dormi la nuit dernière. J'avais bu du café ou du thé trop fort. »

M Wilson s'endormit, et Henri resta tranquille comme une souris dans son trou, n'osant bouger, crainte de le réveiller. Il ne concevait pas pourquoi le thé ou le café empêchaient de dormir; il fit beaucoup de conjectures snr ce sujet, mais sans en être plus sage ; jamais ni thé, ni café ne l'avaient tenu éveillé. Quand la voiture s'arrêta , son père se frotta les yeux , étendit les bras , et dit qu'il se sentait tout-a-fait rafraîchi.

Comme ils sortaient de la chaise de

Voyez la note 7.

poste, le postillon pria Henri d'attendre une minute, et il se mit a chercher quelque chose , et a fouiller dans les poches de côté, puis dans celles de devant.

u C'était ici. Ça devrait être ici. Il m'a dit qu'il l'y avait mis ! » murmurait le postillon, tout en continuant ses recherches , les jambes sur le marche-pied , et le corps dans la voiture. Enfin, il trouva dans une petite poche de coin ce qui l'inquiétait tant; et il remit a Henri une noix de coco, en lui disant qu'un matelot lui avait recommandé de ne pas l'oublier, et de ne pas manquer de lui dire c< que la mère et l'enfant la lui envoyaient, pour qu'il en fît faire une jolie coupe, et qu'if bût le lait qui était dedans, s'il pouvait l'en tirer. »

Le postillon tenait beaucoup a bien faire la commission de la pauvre femme , parce qu'il la connaissait, et qu'elle lui avait souvent donné des marques d'intérêt et de bonté.

Lucie qui était à la fenêtre de l'auberge, épiant leur retour avec impatience , entendit ce qui se passait, et vit le coco avec ravissement. Elle courut au-devant de Henri pour lui demander qui lui avait donné cela, et le prier de lui raconter ses aventures. Il le fit avec tout le détail qu'elle pouvait désirer , jusqu'à ce qu'il en vînt au moment où la femme s'était

mise sur son passage, comme il allait quitter le bateau. Faisant alors une pause, et tournant la noix de coco en tout sens, il dit qu'il avait honte de lui avouer combien il avait été bourru.

Son père ajouta: cr vous avez bien raison d'en être honteux, Henri. Je l'ai été pour vous dans le moment. »

— a Pourquoi donc ne me l'avez-vous pas dit, papa? »

— « Parce que je savais que cela ne vous eût pas corrigé sur le champ. J'ai pensé que vous vous le rappelleriez ensuite, comme en effet; et j'espère que le regret que vous en éprouvez, vous empêchera de retomber dans le même défaut. »

— « Je l'espère bien, » dit Henri ; «mais quand cette vilaine sensation de timidité s'empare de moi, elle est si désagréable que je ne sais ni ce que je fais , ni ce que je dis. Je suis en colère contre moimême , contre les personnes qui me parlent, contre tout le monde. Mais le chagrin d'avoir a me reprocher ensuite ma brusquerie et mon mauvais naturel, est encore pis , comme je le sens a présent; et je veux m'en souvenir , pour tâcher d'en triompher , et de me vaincre la prochaine fois. »

— « Je suis sûre que tu tâcheras , et que tu réussiras, » dit Lucie.

— - « Tiens, prends la noix de coco, »

ajouta Henri , en la lui mettant dans la main. « Nous ne l'ouvrirons pas encore; serre-la quelque part pour moi. »

— « Les hommes disent toujours de serrer une chose quelque part, » pensa Lucie , « et il faut que les femmes trouvent l'endroit. »

11 fallut en effet toute l'adresse de Lucie pour trouver moyen de loger le coco: elle parvint enfin à le faire entrer , bon gré , mal gré , dans le sac de nuit, contre l'attente et la prédiction de tous les regard ans.

Avant de quitter Bristol , les voyageurs s'arrêtèrent chez un libraire , afin d'acheter quelques livres pour lire en voiture. Plusieurs ouvrages étaient épars sur le comptoir. Henri et Lucie lurent le titre de quelques-uns, que leur père et leur mère leur permirent d'ouvrir.

— a Nous allons feuilleter les livres au hasard , » dit Henri, «pour voir s'ils nous paraîtront amusans. Nous le permettezvous, papa ? »

— « Pouvons-nous couper les feuilles ? » demanda Lucie , essayant de lire entre deux pages qui n'étaient pas séparées.

Le garçon de boutique , après un peu d'hésitation , lui présenta un couteau d'ivoire , en lui disant qu'elle pouvait cou-

per les fouilles , pourvu qu'elle prit bien garde de ne les pas déchirer. Il se rassura, lorsqu'à sa manière de s'y prendre , il vit qu'elle en avait l'habitude, et qu'elle le faisait adroitement. Mais son front se rembrunit de nouveau, lorsqu'Henri s'empara du couteau à son tour. Il pensa qu'étourdi comme tous les écoliers, il allait couper a tort ou a travers, sans s'inquiéter du dégât.

« Si je fais la moindre entaille, je m'arrêterai , et je vous la montrerai, monsieur; vous pouvez y compter, » dit fièrement Henri : « vous pouvez vous en fier à ma parole. Celui de nous deux qui fera la première dentelure, s'arrêtera, h

— f< Très-bien , » dit son père , levant les yeux de dessus le livre qu'il parcourait ; « a cette condition ? vous pouvez couper. »

Henri et Lucie furent enchantés de voir leur père et leur mère absorbés par la lecture de quelque ouvrage intéressant, prendre des chaises, et s'asseoir pour lire. « Nous aurons tout le temps , » se direntils, u de couper et de regarder, d Après avoir séparé la moitié des feuilles d'un volume , ils montrèrent au libraire les bords des pages. Il n'y paraissait pas la plus légère entaille , et l'œil le plus scrupuleux n'eut pu découvrir une seule den-

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telure. Tout était uni, régulier, même jusqu'au moindre repli du dangereux coin des pages pliées en quatre.

« A présent que nous avons assez coupe. » dit Lucie , « commençons nos recherches. Ouvrons le livre trois fois , Henri , et voyons ce que nous allons trouver. »

Henri saisit un des volumes, et l'ouvrit au passage suivant, qu'il lut tout haut.

« Il eût fallu une nécessité absolue pour supporter plus loug-tcmps l'obscure demeure où était mon grand-père. Ils lui cherchèrent donc un endroit où il pût être également en sûreté. Entre au* très cachettes, ils imaginèrent de le loger dans le dessous d'un lit qui se tirait. en place, et qui était au rez-de-chaussée, dans une chambre dont ma mère avait la clef. Elle et l'homme U avarièrent pendant la nuit, à faire un trou dans la terre, après avoir levé les planches j ils creusèrent avec leurs mains, afin de ne pas faire de bruit , jusqu'à ce que ses ongles en fussent tout usés : elle aidait l'homme à mettre la terre dans un drap , à mesure qu'ils la tiraient du trou , et à la porler sur son dos, jusqu'à la fenêtre qui donnait sur le jardin. Il fit ensuite une boîte chez lui , assez grande pour que mon grand -père pût y coucher avec ses matelas et ses couveitures, et il y fit des trous, afin que l'air y entrât. Quand tout fut terminé , car ce fut assez long , elle se crut la plus heureuse personne du monde. »

f( Je connais cela! je l'ai déjà vu, » s'écria Lucie, ce C'est l'histoire de Lady Grisell Balllie. Maman, je vous l'ai entendu lire a papa, l'hiver dernier. Oh, maman! vous souvenez-vous de ce passage si amusant où il est question d'une tête de mouton? Je vais te le montrer, Henri ; prête-moi le livre pour une minute... Mais ce n'est pas le même , » continua-t-elle; (( l'autre était un poème*, avec des notes à la fin. Il n'y a pas de poésie dans crluici, et j'en suis Lien fâchée. J'aurais tant voulu revoir la jolie description de tout ce que faisait Grisell quand elle était jeune fille. Je suis sûre que Henri l'aimerait, quoique ce soient des vers. r>

— « Eli bien, essayons, » dit madame Wilson. a Je crois me rappeler le morceau dont tu veux parler.

« D'un cœur Joyeux, et d'une main agile, Elle rendait chaque tâche facile ; De tous chérie, et prompte à pre'voir tout ; Dernière au lit, et première debout :

Ses tendres soins apprêtent chaque couche . Et de'licat, devient pour chaque bouche , Le mets frugal , de sa main préparé :

La nappe blanche et le linge étiré Ornent la table et frotte'e et luisante, Et la timballey resplendit brillante ; ■ ■ ■ -■■■■■■■ .

* Légendes en vers , par Joanna Baillie.

INDUSTRIELS. 3a5

Le simple c'tain le dispute à l'argent. Le bas usé, l'antique vêtement, Sous son aiguille active, industrieuse , Sont re'parés: la pauvreté hideuse Prend autour d'elle un agréable aspect.

Pour le vieillard montrant un saint respect, Tendre à l'enfant ., d'une oreille indulgente Elle écoutait, quand sa voix glapissante En hésitant ânonnait la leçon.

Le vœu craintif et la pétition Timidement sont murmurés près d'elle ; A sa bonté, chaque espiègle en appelle , Et l'opprimé vient pleurer dans son sein. En un jargon , gracieux, enfantin , Le frais marmot qu'en son lit elle arrange , Sous sa dictée appelle son bon ange :

La bouche prie, et l'œil est déjà clos, Et le sommeil vient confondre les mots. »

— (( Merci , maman. J'aime beaucoup cela , )) dit Henri.

— a Je suis bien aise de voir qu'il y a quelque chose de nouveau dans ces Mémoires de Grisell Baillie , » reprit Lucie , qui venait de parcourir le livre. « En voici bien plus long qu'il n'y en avait dans les notes du poème. Je vous en prie , maman, achetez ce livre pour la voiture. »

— * « Non , ma chère , je ne l'achèterai pas pour la voiture , » répondit sa mère , en riant ; « mais je l'achèterai pour moi, si tu veux bien, et je vous en lirai

haut tout ce qui pourra vous amuser. » •— « Que vous êtes bonne, maman !

Henri , n'es-tu pas bien content que nous avons ce livre?... hein , dis donc. »

Mais Henri ne fit point de réponse; il était absorbé par la lecture d'un autre volume qu'il venait d'ouvrir. /

« Qu'est-ce ? » dit Lucie , en regardant par-dessus son épaule. « Oh, je vois le mot, machine a vapeur , en voila assez pour toi. Mais, Henri, ne va pas choisir un livre bête ou ennuyeux. »

— « Oh, il n'y a pas de danger, mademoiselle, )> dit le garçon de boutique.

<( C'est un des romans écossais. »

— a Un roman, Henri! Comment la machine a. vapeur s'y trouve-t-elle donc? d

— <( Je n'en sais rien, » dit Henri, « mais je sais que j'y ai trouvé un bel éloge de... Je ne veux pas vous dire de qui , mais vous allez l'entendre. Papa , voulez-vous avoir la bonté de le lire a maman et a Lucie ? »

— « Pourquoi n'aurais- tu pas cette bonté-là toi-même , Henri? a

— « Parce que je craindrais de ne pas m'en acquitter assez bien, papa: et c'est si beau que je ne pourrais supporter Tidée de le gâter. Oh, je vous en prie, papa, lisez-le-nous. Voici le volume. #

Son père lut haut le passage suivant où

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il était question du grand inventeur de la machine à vapeur.

« Au milieu de celte société était M. Watt , l'homme dont le génie a découvert les moyens de multiplier nos ressources nationales, à un degré , peut-être au-delà mémedeses vastes combinaisons, et de ses immenses calculs ; amenant les trésors de l'abîme jusqu'au sommet de la terre, prêtant au faible bras de l'homme une force magique , commandant aux manufactures de s'élever , comme la verge du prophète faisait jaillir l'eau dans le désert ; nous affranchissant presque de l'empire du temps et de la marée qui n'attendirent jamais personne; nous faisant naviguer sans le secours du vent, qui bravait les ordres et les menaces de Xercès lui-même. Puissant roi des élémens , il abrégea le temps et l'espace; magicien, qui, par ses conjurations nuageuses, a produit dans le monde, un changement, dont les effets, tout extraordinaires qu'ils nous semblent, ne font peut-être que commencera être appréciés j il fut non-seulement le plus profond savant , le plus habile combinateur des forces, le plus grand calculateur des nombres , pour tout ce qui s'appliquait aux choses pratiques; l'homme le plus éclairé, et le plus instruit, mais encore l'être le meilleur, et le plus aimable qu'il fût possible de rencontrer. »

Plusieurs personnes qui étaient occu-

pées a lire, fermèrent leurs livres, pour écouter ce juste et éloquent panégyrique. Lorsqu'il fut fini, et que le lecteur s'arrêta, il y eut un moment de silence , suivi d'un élan général d'admiration *et de curiosité.

(c Qui a écrit cela ?... où est-ce?... de qui c'est il ? )>

Tous se groupèrent autour de Henri pour regarder le livre. Il était orgueilleux d'avoir trouvé tout seul, et par son propre jugement, ce qui était bon. Il est a peine nécessaire d'ajouter que son père acheta l'ouvrage. On fit le paquet des livres , on le mit dans la voiture , et les voyageurs partirent. Aussitôt qu'ils furent hors des rues bruyantes, Henri et Lucie s'emparèrent du volume , curieux de savoir s'il y était encore question de M. Watt. Ils y trouvèrent quelques détails sur le charme de sa conversation, et sur la grande diversité de ses connaissances.

Henri fut de nouveau frappé d'admiration.

« Que je voudrais que papa l'eût connu , » s'écria Lucie, a Oh , Henri ! si tu l'avais vu seulement ! n'en aurais- tu pas été bien heureux? »

~— « Je ne me serais pas beaucoup sou-

cié de le voir seulement, » dit Henri, a a moins de pouvoir l'entendre et le connaître. »

Us commencèrent alors a se demander lesquels de tous les grands personnages dont ils avaient jamais entendu parler, ou qui étaient cités dans les difïerens ouvrages qu'ils avaient lus , ils auraient le plus désiré de connaître; puis, lesquels ils n'auraient voulu que voir? Lesquels ils auraient choisis pour connaissances? Lesquels pour amis? et ceux avec qui ils auraient aimé a vivre toujour3?

Ces questions amenèrent beaucoup de discussions intéressantes et amusantes , pendant lesquelles on en appelait souvent a papa ou a maman , qui y prenaient part volontiers, a la grande joie de Henri et de sa sœur. Le nombre de gens près desquels ils eussent vo ilu vivre , était d'abord prodigieux, surtout du côté de Lucie. Mais elle le réduisit peu-a-peu, jusqu'à ce qu'enfin ses souhaits se bornassent a cinq ou six personnes.

M. Wilson remarqua que Henri , qui , autrefois, ne désirait voir que les grands mécaniciens , souhaitait maintenant connaître aussi de grands chimistes , et en général , tous les hommes d'un génie inventif, comme il le disait.

Lucie lit l'observation que c'était là un des avantages de leurs voyages. « Mais, à propos, Henri, » cou tinua-t- elle,* demain est le dernier jour. En es-tu content ou fâche? Pour moi, je ne sais trop lequel des deux. Je me sens a demi-contente , et à demi-fàcliée. Fâchée que le voyage finisse, parce que j'aime beaucoup a être eu voiture, et a voir chaque jour quelque chose de neuf, de nouveaux visages, et des choses amusantes. Mais j'ai aussi une grande raison pour me réjouir d'arriver , c'est que nous verrons, enfin, notre petite maison au bord de la mer. Que je suis impatiente de savoir un peu quelle sorte de maison cela est; et toi , Henri? a

— a Moi aussi; mais je désire, pardessus tout, voir la mer! »

— « Et le rivage donc , f> s'écria Lucie , & où je pourrai ramasser des centaines de coquillages ! »

— « J'espère que je verrai des vaisseaux! » dit Henri.

« Et un bateau a voiles, dans lequel nous pourrons aller sur l'eau quelquefois, » ajouta Lucie.

— u Oui. Oh , j'aimerais bien cela!

j'ai besoin de beaucoup de renseignemens, sur les voiles. »

*— - « Surtout sur les voiles auriques ,

ou voiles a gigot *, » s'écria Lucie, « je me rappelle qu'il eu est parlé dans Robinsou Crusoé. Je ne peux pas me figurer ce que ce peut èlrc ! »

Son père lui en dessina une, et elle fut un peu desappointée , lorsqu'elle apprit que le nom ne venait que de la forme.

La conversation fut alors interrompue par la vue d'un bateau sur une rivière: mais il n'avait pas de voiles ; c'était un bac.

On conçoit qu'a l'âge de Henri et de Lucie on se réjouisse de passer l'eau dans un bac; mais des voyageurs plus vieux et plus avancés en expérience , n'y voient guères que de l'ennui, ou au moins de l'embarras, et sont, en général , disposés à préférer un pont.

* On nomme shoulder of million sali , en anglais, une voile qui s'amincit d'un côle' et s'élargit de l'autre, et qui a à-peu-prôs la forme d"un gigot de mouton.

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