CHAPITRE XV
— « Un bateau a vapeur partira de Bristol demain matin ! Oh papa ! » s'écria Henri , « pourriez-vous me le mener
voir ? »
— « Oui certes, Henri, et je le ferai
avec plaisir. »
— « Et Lucie? » dit Henri, d'un ton qui montrait que sa joie , toute grande qu'elle était, ne serait pas complète, si sa sœur ne la partageait.
— » Lucie viendra, s'il fait beau, » reprit son père ; « mais, s'il pleut , je ne pourrai pas l'amener. »
Le lendemain , Henri était debout au petit point du jour, regardant à la fenêtre quel temps il faisait. A cinq heures , le ciel était d'un gris sombre ; entre six et sept, la pluie menaçait d'une manière désolante : de huit a neuf , il pleuvait
tout de bon : et bientôt les gouttes devinrent si larges et si pressées, qu'il fallut renoncer à toute espérance d'amener Lucie. Flic! flocî Henri trottait dans la boue avec son père, entendant a peine, et ne faisant nulle attention au bruit des voitures , au retentissement lourd et tremblant des charrettes, au roulement des tonneaux, au cliquetis aigre et discordant des barres de fer chargées sur des traîneaux sans roues , frappant contre le pavé, et augmentant le fracas, le tapage, le concert de cris et de clameurs assourdissantes qui assaillissent les oreilles des passans, dans cette ville, la plus bruyante des cités bruyantes. 11 ne sentait pas non plus la pluie qui l'inondait. Mais, lorsque l'averse cessa , lorsque les parapluies trempés d'eau se fermèrent , et que le soleil , commençant a percer a travers les nuages , promit une journée passable , Henri supplia son père de le laisser courir jusqu'à la maison pour chercher Lucie , s'il voulait seulement l'attendre cinq minutes dans une boutique. « Tenez , dans cette librairie , papa : je serai de retour avant cinq minutes; je la ramènerai très-vite, et je prendrai bien soin qu'il ne lui arrive rien dans les rues. Puis-je y aller, papa? »'
M. Wilson dit que non ; qu'il ne pou-
vait pas attenlre, parce que le vaisseau partait précisément à L'heure dite , et que s'ils tardaient de cinq minutes, ils n'arriveraient pas a temps. Henri crut alors qu'il ne pourrait jamais marcher assez vite. Il pressa le pas, et prit les devans pendant tout le reste du chemin. Ils se trouvèrent entin au milieu d'une grande foule. Non seulement les oisifs de la basse classe , mais des personnes de tous les rangs s'étaient rassemblées pour assister au départ du bateau a vapeur. Henri s'élança vivement a la suite de son père , malgré les têtes et les bras , qui , se rapprochant au-dessus et autour de lui , lui fermaient le passage. Pendant un moment il ne put voir que des dos et des jambes : mais il perça a travers les ténèbres de cette masse de gros et grands corps, et sortant de dessous le coude d'un capitaine de vaisseau, qui avait au moins cinq pieds dix pouces , il se retrouva au grand air et en plein jour , debout sur la jetée d'un grand bassin , au bord même de l'eau , et parmi la première rangée d'une multitude de spectateurs qui couvraient le quai. A travers le bourdonnement confus des voix , la première chose qu'il entendit distinctement , fut :
ail ne partira pas d'un quart d'heure.
Il ne pourra sortir, que lorsque la ma-
rée permettra d'ouvrir les portes du bassin. »
Henri comprit qu'on parlait du bateau à vapeur , et il se réjouit d'être arrivé juste à temps. Il eut alors le loisir de respirer et de regarder autour de lui. Tout près de la jetée, au bas de l'endroit sur lequel il était , il y avait plusieurs vaisseaux , parmi lesquels il distingua d'abord le bateau a vapeur, par un faible nuage de fumée grisâtre , qu'il vit sortir d'un tuyau noir en fer qui s'élevait au milieu du pont, et servait de cheminée à la machine. Le bateau avait des voiles, mais , au lieu d'être déployées , elles étaient roulées autour des vergues , comme inutiles pour le voyage. Il semblait y avoir a bord moins de matelots que sur les autres navires : mais tout était en mouvement sur le pont. Sur le quai voisin , deux hommes faisaient rouler un chariot sur des planches jetées du rivage jusqu'à la barque ; d'autres assujettissaient avec des cordes une voiture a l'endroit où elle devait rester: d'autres, encore sur le rivage , tenaient par la bride des chevaux qu'on allait embarquer , et qui , les oreilles en avant , les naseaux ouverts , reculaient , se cabraient , jusqu'à ce que , résignés a leur sort , ils se laissassent attacher et enlever de terre.
Les voyageurs , auxquels ils appartenaient , ou leurs domestiques , criaient aux matelots de prendre garde , et donnaient leurs ordres , pour que leurs favoris ne courussent aucun danger. Des groupes de gens chargés de paquets , de paniers, de boîtes, de sacs et de parapluies, attendaient avec impatience que les chevaux et les voitures fussent placés; puis , tendant à la fois le cou et les mains, remettaient leurs propriétés , accompagnées de vives recommandations , à un matelot, qui , se balançant sur une planche , et ne paraissant pas même les écouter, faisait passer les bagages, à mesure qu'il les recevait, à un de ses camarades, derrière lui, répétant continuellement aux propriétaires inquiets :
« Tout est en sûreté ; on aura soin de tout , monsieur ou madame , » selon que le cas l'exigeait.
Henri était émerveillé du poids énorme, du nombre , et du volume de choses animées et inanimées qui s'emmagasinaient a bord:desballots,des caisses, desporte-manteaux, des malles, des coffres, des nécessaires, outre les chevaux et les voitures, et enfin, la foule innombrable de passagers- tout cela porté et conduit par la vapeur, en dépit d'un vent contraire qui s'élevait. Il y avait un homme en veste bleue , avec un
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grand chapeau de paille sur la tête, debout près de Henri. C'était un matelot, faisant partie de l'équipage d'un des paquebots a voiles alors dans le bassin , et qui ne pourrait probablement pas sortir de la journée a cause du vent. Une voyait pas de bon œil les préparatifs qui se faisaient avec tant de vivacité ; son front se rembrunit, et il se mit à siffler d'un air sournois. Un des marins du bateau a vapeur l'entendit , et lui dit , en riant :
(( Camarade, il n'y a que faire de siffler pour appeler un bon vent. Nous pouvons nous en passer , nous autres. Nous partons sans lui , et quelquefois malgré lui. »
Irrité et poussé a bout par cette bravade , le vieux matelot jura, oui, je suis fâchée d'être forcée d'avouer qu'il jura, que pour lui , il ne voudrait pas s'embarquer sur un bateau a vapeur, quand on devrait lui donner les deux Indes, et un galion de rhum , par-dessus le marché.
Non, non ! il aimeraitmieux être en mer, parle plus gros temps, dans un bon paquebot a voiles, et avec un vent de tempête , que d'aller a bord d'une pareille barque, parle plus beau jour de l'année. Ce discours ayant fait peu d'impression sur lès auditeurs , il ajouta qu'il était heureux pour le bateau qu'il fît beau
temps , car il ne résisterait jamais a une brise un peu forte.
Puis, fermant un œil , et levant l'autre , il dit qu'il n'avait pas coutume de se tromper, et que le veut qui s'élevait amènerait bientôt un orage, fatal a tous ceux qui allaient s'embarquer.
Parmi les passagers qui attendaient leur tour , était une pauvre femme d'une mise décente , avec un bonnet et un manteau noir, tenant par la main une petite fille pâle et délicate , et portant de l'autre plusieurs paquets. La femme écoutait avec beaucoup d'inquiétude , et l'enfant qui avait l'air malade , parut fort effrayée de ce que disait le marin , et devint de plus en plus pâle , lorsqu'il commença a raconter les dangereux accidens qui étaient arrivés a bord des bateaux a vapeur, les chaudières qui avaient crevé , qui avaient échaudé des gens a en mourir , ou fait sauter tout ce qui était a bord, et mis le vaisseau en pièces. En entendant ce récit alarmant, la petite fille laissa tomber une noix de coco , qu'elle tenait serrée contre elle, et s'attacha des deux mains a la robe de sa mère. Le coco aurait roulé dans le bassin, si Henri ne l'eût arrêté. Il le ramassa, et le rendit a l'enfant; il lui offrit de le mettre dans son sac que la mère essaya d'ouvrir; mais ses mains tremblaient tel-
lement, qu'elle ne put délier les cordons; Henri les dénoua pour elle, et l'engagea à ue point s'alarmer. Le matelot persista dans son dire , assurant qu'il y avait de bonnes raisons de craindre , et que puisque l'enfant était si effrayé, et que le cœur semblait aussi manquer a la mère, il leur conseillait fort de ne point s'embarquer dans le bateau à vapeur , mais d'attendre au lendemain , et de prendre sa place dans le paquebot à voiles, qui devait partir sans faute de bonne heure.
La pauvre femme dit qu'elle ne pouvait attendre au lendemain ; et quoiqu'elle tremblât encore, elle s'efforça de parler d'une voix ferme , assurant qu'elle n'avait nulle crainte , qu'elle était décidée a partir de suite, a. bord du bateau a vapeur, parce que c'était le moyen le plus prompt et le meilleur marché qu'elle eût trouvé pour se rendre près de sa mère , qui était dangereusement malade à Dublin , et si elle tardait d'un jour, elle ne la trouverait peut-être plus en vie.
Les larmes coulaient rapidement sur ses joues pendant qu'elle disait cela : le matelot la pressa encore de ne point partir, et d'y regarder a deux fois avant de risquer de noyer son enfant. Henri appela son père ; il causait avec plusieurs messieurs et n'avait pas entendu ce qui se passait :
il le supplia de venir rassurer cette pauvre femme , et lui dire si elle courait ou non du danger en s'embarquant sur le bateau. Non seulement son père, mais ceux qui se trouvaient avec lui, vinrent de suite , et assurèrent l'étrangère que , selon eux, elle serait parfaitement en sûreté. Un de ces messieurs était américain : il lui dit que, dans son pays, il avait fait plus de cent voyages . et parcouru plusieurs centaines de milles , sur des bateaux à vapeur , sans avoir jamais été témoin du moindre accident.
M. Wilson ajouta de plus , pour encourager la pauvre femme , que les deux personnes qui venaient de lui parler , avaient pris leurs places dans ce même bateau.
Elle le remercia, et s'essuyant les yeux, elle dit qu'elle était décidée a partir a tout hasard ; mais que maintenant elle n'avait plus peur. Le matelot fit la grimace , et tournant sur le talon, il s'éloigna.
On fit alors l'appel , pour que les passagers se rendissent a bord. La marée montait, et on allait ouvrir les portes du bassin. Tous se hâtèrent, excepté la pauvre femme : dès qu'elle commença à remuer , l'enfant , poussant des cris aigus , s'attacha a ses jambes , a ses jupons , et s'écria : « Je sais que la chaudière crè-
veraîje sais qu'elle crèvera! nous serons brûlées ! ça nous tuera î oh , maman , maman î n'y va pas ! Oh, maman, maman! » La pauvre femme fit lout ce qu'elle put pour la calmer, sans en pouvoir venir à bout. La petite ûlle était si épouvantée, qu'elle n'entendait rien; et lorsque sa mère se dégagea de ses mains , et essaya de la prendre a son cou, elle attrapa le bras de Henri, luttant de toutes ses forces pour rester où elle était; un matelot vint dire que le capitaine ne pouvait plus attendre: la femme tremblait de tous ses membres, et devint pâle comme la mort.
a Papa ! )> dit Henri, « si j'offrais a la petite fille d'aller a bord , elle y viendrait peut-être avec moi, quand elle verrait que je n'ai pas peur, n
— (c Essaie, » reprit M. Wilson.
Henri parla très-doucement a l'enfant
qui cessa de crier pour l'écouter, et, quand elle vit qu'il ne semblait point effrayé , elle se laissa conduire par lui; il parvint ainsi a l'amener a bord du bateau , a la grande satisfaction de la mère. L'enfant tenait toujours sa main de toutes ses forces, et lui disait: « ne me laisse pas ici ! ne t'en va pas , au moins. »
— a II faut que je m'en aille, » reprit Henri , « et j'en suis bien fâché , car j'aimerais beaucoup a rester. »
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M. Wilson, qui avait suivi son fils , et qui avait appris qu'ils pouvaient descendre la rivière pendant quelques milles , et se faire mettre a terre a peu de distance de la, dit a Henri , que , puisqu'il souhaitait tant rester a bord , il le lui permettait, et qu'il l'accompagnerait.
Henri fut enchanté , et le remercia avec toute la vivacité de la reconnaissance. Les portes s'ouvrirent , et le bateau fut remorqué , ou tiré avec une corde hors du bassin, et le long des étroites jetées, tandis que les rives étaient couvertes de spectateurs. Une bande de musiciens rassemblés sur le pont du bateau, jouait des airs gais. Le soleil brillait, et tout semblait joyeux. Cependant , Henri fut un peu désappointé de la inarche lente du vaisseau, et des moyens qu'on employait pour le faire avancer. Il dit a son père, qu'il avait cru que tout se faisait par la vapeur.
« Attendez encore quelques minutes, et vous verrez après ce qui en sera , » reprit le capitaine , en souriant.
Aussitôt que le bateau eut gagné la rivière , et dépasse le bac qui la traversait, la fumée de plus en plus épaisse et noire commença a sortir du tuyau, et se déploya au-dessus de la tête des passagers, comme un pavillon ou une banderole gigantesque. La remorque avait
cessé, et les roues-à-palons furent mises en mouvement : « A présent ; mon petit ami, )) dit le capitaine, « voila que nous marchons par la vapeur. » Et ils avançaient avec vitesse et facilité , glissant rapidement entre les hautes collines et les rochers qui bordaient les deux rives. Les terrasses élevées en amphithéâtres , les jardins suspendus de Clifton, semblaient fuir en arrière. En quelques secondes , le bac diminua peu-a-peu , et s'évanouit tout-à-fait. Ils passèrent au pied du rocher majestueux de Saint- Vincent , couronné de figures d'hommes et de femmes qui apparaissaient comme des points sur le ciel. Les oiseaux voltigeaient autour de leurs nids cachés dans le roc. Le capitaine leur désigna les Bois de Leigh , et la Vallée du Rossignol: mais a peine les avait-il nommés, que de nouveaux sites venaient s'offrir a eux. Henri commença a craindre qu'ils n'allassent trop vite , et que son plaisir ne finît trop tôt. Il n'avait pas bougé de l'endroit où il s'était placé , en entrant dans la barque : l'enfant, tenant toujours son doigt, et assoupi parla musique et le balancement du vaisseau, s'était endormi , la tete sur les genoux de sa mère. Henri eût bien voulu rejoindre son père, qui se promenait de long en large sur le pont avec le capitaine
et l'Américain; il les entendait, toutes les fois que leur promenade les amenait de son côté , parler de choses intéressantes sur les bateaux a vapeur. Mais il pensait qu'il ne pourrait retirer son doigt sans réveiller l'enfant, et lorsqu'il essaya de se dégager, la mère le regarda avec des yeux supplians, et dit:
« C'est la première fois qu'elle dort depuis trois nuits. Elle a été bien malade. r>
— • « Essayez de mettre votre doigt a la place du mien, » murmura Henri; et, ouvrant doucement la main de l'enfant endormi, il en retira son doigt; la mère glissa le sien a la place. La main se referma, la petite fille ne s'éveilla pas, la mère sourit , et Henri, rendu a sa liberté , courut joyeusement vers son père. 11 le trouva discutant avec plusieurs passagers qui réclamaient vivement pour leurs diverses nations l'honneur d'avoir rendu général l'usage des bateaux a vapeur.
Le capitaine qui était écossais , le réclamait pour les habitants de Glascow.
L'Américain soutenait que le nombre des bateaux a vapeur qui existaient en Amérique , et dont on se servait depuis si long -temps, prouvaient qu'ils avaient, les premiers, senti tout le prix de cette invention. L Ecossais convint que ce fait
était incontestable; mais il ne fallait pas oublier que le premier bateau a vapeur, envoyé en Amérique, était parti deGlascow, qu'un Ecossais l'avait accompagné, et que la machine , sans laquelle il n'aurait jamais pu marcher , était sortie des ateliers de MM. Boulton et Watt.
Un Irlandais demanda la permission de faire observer, que l'expérience qui avait eu lieu l'hiver dernier entre Dublin et Holyhcad , avait été sans contredit la plus belle et la plus satisfaisante qu'on eût jamais tentée , et avait établi les bateaux à vapeur dans les trois royaumes.
Un Anglais qui était présent , et qui avait gardé le silence jusque-là , dit , que pour lui , il lui suffisait que personne ne pût douter que l'invention originale fût anglaise ; et que l'établissement en Europe de cette découverte si utile et si glorieuse , appartînt exclusivement a la Grande-Bretagne. Le père de Henri, auquel il en appela, eut la bonne foi de citer un gentilhomme français * , qui fit, il y a plusieurs années, l'expérience d'un bateau a vapeur sur le Rhône a Lyon. En écoutant ce qui se disait , Henri apprit a-peu-près l'histoire de cette inven-
* Le marquis de JoufTroy,
tion. Il y a près d'un siècle qu'un M. Hull pensa a l'employer pour remorquer les vaisseaux , a leur entrée et a leur sortie des ports ; mais il n'en fit que le projet, sans jamais le mettre a exécution , et il n'avait pas la moindre idée de l'appliquer a aucune autre chose. La première personne qui , en Angleterre, plaça une machine a vapeur a Lord d'un bateau , fut un M. Patrick Millar ; il fit a Glascow l'essai de ce nouveau moyen. Les restes du bateau existent encore dans cette ville , et l'Ecossais qui causait avec M. Wilson , dit les avoir vus dernièrement. Vers la même époque, plusieurs personnes proposèrent, en Angleterre et en Ecosse , d'employer les bateaux a vapeur ; mais ils n© devinrent d'un usage général, qu'après qu'on en eut envoyé un, comme modèle, de Glascow en Amérique. La rapidité avec laquelle on les multiplia dans ce pays , leur utilité pour parcourir les lacs immenses et les larges rivières du Nouveau- Monde , prouvèrent que cette découverte était non seulement praticable , mais qu'elle offrait encore de nombreux avantages , et on l'adopta enfin généralement en Ecosse, en Angleterre, et en Irlande. Henri ne pouvait comprendre qu'il se fût écoulé cent ans après la première découverte ? sans qu'on en eût profité, et il
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demanda pourquoi les expériences n'avaient pas réussi d'abord , aussi bien qu'en dernier lieu. On lui en donna plusieurs raisons. Le capitaine écossais dit , que dans l'origine les vaisseaux n'avaient pas été construits assez solidement ; que les perfectionncmcns introduits depuis peu dans la construction des navires , avaient permis d'employer une force de vapeur beaucoup plus grande , et dont on n'eût pu se servir autrefois , sans risque de causer de graves accidens. L'Anglais fit la remarque, que. depuisplusieurs années, on s'était occupé d'appliquer la machine à vapeur a trop de choses en Angleterre,pour avoir le temps de penser a l'adapter aux bateaux - et, a la vérité, ce n'était Je venu nécessaire que depuis que le commerce avait augmenté si rapidement 9 et qu'il y avait une si grande quantité de marchandises, et un si grand nombre de voyageurs , a transporter sur les canaux, les rivières , et la mer.
Henri fut fort obligé a ces messieurs de la peine qu'ils prirent de lui donner toutes ces explications , en réponse à la question qu'il avait faite, et il sentit un petit mouvement d'orgueil en se voyant ainsi traité en personne raisonnable. Il eut soin de ne pas les interrompre par de nouvelles questions, quoiqu'il en eût encore
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beaucoup a faire. Mais, a la première pause , il demanda tout Las a son père s'il v aurait moyen de lui montrer la machine a vapeur qui faisait aller le bateau. Il ne pouvait voir les roues-a-palons dont le capitaine avait parlé II desirait extrêmement comprendre comment elles étaient mises en mouvement par la machine , et comment elles poussaient le vaisseau avec tant de rapidité et de puissance contre le vent, devenu maintenant trèsfort. Son père lui dit, qu'on ne pouvait visiter la machine tant que le paquebot marchait , mais qu'il prierait le capitaine de lui permettre de l'examiner , dès qu'ils s'arrêteraient, ce qui ne pouvait tarder ; Lamplighter's Hall , endroit où ils devaient prendre terre , étant tout proche et en vue. Ils l'atteignirent au bout de quelques minutes , et Henri entendit le bruit que faisait la vapeur en sortant au grand air : on la laissait s'échapper afin que le vaisseau s'arrêtât. Les roues cessèrent de tourner , le bateau resta immobile , et on l'attacha avec une corde au rivage. Quelques-uns des passagers devaient descendre là, et être remplacés par d'autres voyageurs, et pendant le délai que cela occasionna , le capitaine eut le temps d'acquiescer a larequête de Henri. C'était
un excellent homme , qui prenait plaisir , comme il le dit lui-même , a satisfaire la louable curiosité de l'en fan t. Il lui montra par où et comment la machine communiquait aux roues-a-palons. Ces dernières ressemblaient un peu aux roues a aubes d'un moulin à eau , et , a mesure qu'elles tournaient, et que chaque partie avancée venait frapper l'eau, Henri s'aperçut qu'elles poussaient le bateau en avant , comme les rames des bateliers qu'il avait vus ramer. Il s'informa de la longueur du trajet qu'ils avaient parcouru ce jour-la même. Ils avaient fait environ huit milles et demi par heure, marchant contre le vent , mais avec le courant. Henri demanda quelle était la plus grande vitesse qu'on pût donner a la marche d'un bateau à vapeur. L'Américain lui dit , qu'en Amérique on était parvenu a leur faire faire onze milles par heure ; en Angleterre, d'après l'aveu même de l'Anglais , la plus grande rapidité n'était que de dix milles. L'Irlandais aîTirma , que depuis deux ans, la traversée difficile de Dublin a Holyhead se faisait toujours a-peu-près au taux de sept milles par heure , et que le courrier, qui arrivait par le paquebot a vapeur, avait très-rarement été en retard d'un jour, même par le plus gros temps : puis, se tournant vers Henri :
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« Avez-vous eu quelquefois le mal de mer? » lui dit-il.
Henri n'avait jamais été a bord d'un vaisseau , et il n'avait jamais été malade en bateau. D'ailleurs, la rivière avait été si calme ce jour-la, qu'à peine 3entait-on le mouvement du navire.
a Eh bien, un jour ou l'autre , vous sentirez ce qui en est, et vous saurez bon gré aux paquebots h vapeur , d'abréger au moins vos souffrances , et de vous donner la certitude qu'elles seront finies au bout d'un certain temps. »
Henri écouta attentivement son père et les étrangers passer en revue les grands ivantages qui résultaient pour le commerce et la société, de ce moyen de communication rapide avec les contrées les plus lointaines. Des vues nouvelles et vastes s'offrirent à son esprit vif et intelligent, et il s'écria :
(i Quelle sublime invention ! que je suis content qu'elle ait été faite par.... » il allait dire par des Anglais , il se reprit : « par des citoyens de la grande Bretagne h) et ce mot satisfit également l'Ecossais , l'Irlandais et l'Anglais. Tous trois lui sourirent avec bonté.
— * Et je vous prie , mon jeune ami ; dites- moi ce que vous pensez de nous autres , Américains; nous en avons fait pour le
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moins autant que vous, et racine plus, si je ne me trompe. Songez que nous avons au moins trois cents bateaux a vapeur d'un usage constant et journalier. »
— « Trois cents ! » répéta Henri, avec le ton d'une profonde admiration. * Mais rappelez-vous, » ajouta-t-il, <c que c'est grâces a nous que vous les avez. Tous savez que c'est nous qui en avons envoyé le premier modèle en Amérique. »
— « C'est-a-dire , nous autres Ecossais, » interrompit le voyageur ecossas, à demi-voix.
— « Ce modèle a beaucoup aidé , j'en couviens, » reprit l'habitant des Etats- Unis.
— a Eh bien, » dit Henri, <r si nous vous avons aidé au commencement, vous qui avez maintenant tout un nouveau monde a votre disposition , vous nous aiderez à votre tour, a la fin , j'espère. »
— u C'est de toute justice , et pour ma part j'y consens de bon cœur; donnez-moi une poignée de mains, » dit l'Américain, en s'emparant de celle de Henri , et en la secouant de toutes ses forces. « Je vous promets que , si jamais vous venez en Amérique , mon petit homme , je vous y ferai bon accueil, et pour peu que cela vous fasse plaisir, je vous ferai voyager dans un bateau a vapeur sur le Mississipi,
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le Missouri, l'Ohio, et pendant quelques milliers de milles. Je gage que cela vous plairait. »
-— « Oui, certainement, » répliqua Henri. Sa reconnaissance pour ces aimables étrangers , et l'enthousiasme excité dans son ame par tant d'idées neuves , l'emportant tout-a-fait sur sa timidité habituelle , il continua a parler de cette glorieuse invention, ce Après y avoir travaillé cent ans, » dit-il, « on a enfin atteint la perfection. »
— « La perfection ! » répéta son père ; a Henri, moucher, c'est trop dire, »
— « Trop pour toute invention humaine , monsieur, » reprit l'Ecossais ,* « et a notre connaissance , même a présent , il reste encore bien des choses a faire pour perfectionner ces mêmes bateaux a vapeur, y
— a Beaucoup se fait cependant, »
continua M. "Wilson ; « des savans, des hommes de génie, continuent a chercher et a faire de jour en jour de nouvelles améliorations. »
— « Un peu avant de quitter Londres, » dit l'Anglais , « j'ai entendu parler de plusieurs pcrfectionnemens importans qu'on a le projet d'appliquer aux bateaux a vapeur, et qui les rendront beaucoup
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plus durables et plus sûrs qu'ils ne le sont a présent. »
L'Américain fit un signe de tête , d'un air satisfait, et un peu mystérieux.
— « Est-ce que les bateaux a vapeur ne sont pas déjà parfaitement sûrs? » demanda Henri.
— « Puisqu'il est arrivé des accidens, » dit le capitaine , « ils peuvent se renouveler : mais beaucoup de ceux qui ont eu . ieu , n'arriveraient plus a présent : nous sommes en garde contre eux. »
— « Oserais-je vous demander , monsieur, « dit Henri , très-respectueusement, u quelles étaient les causes de ces accidens, et comment vous pouvez vous en garantir? »
— « Certes, vous pouvez oser, et vous serez le bien venu, mon cher petit curieux , » dit le capitaine , en souriant avec gaîté; a mais , moi je ne pourrais entreprendre de vous répondre sur tout cela a présent , ni même a quelque époque que ce soit. Dans tous les cas, ce ne sera pas pour aujourd'hui, mon bon ami, » ajoutat-il , en regardant a sa montre , « car il faut repartir. Adieu donc, au revoir! »
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