‹ Les jeunes ouvrières, ou, L'épreuve et la récompenseChapitre 1 sur 11 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le christianisme a placé la charité comme un puits d'abondance dans le désert de la vir-.

Chateaubriand , Génie du christianisme.

Par une belle matinée de septembre 1815, un homme dont l'extérieur annonçait la pauvreté s'acheminait à grands pas vers Paris, par la route de Yincennes. Il portait dans ses bras une charmante petite fille de six ans environ , qui dormait paisiblement , et sur laquelle de temps en temps ses regards se fixaient avec affection. Une hésitation inquiète se peignait alors sur la pâle figure de cet homme; il s'arrêtait court, pressait doucement l'enfant sur sa poitrine, et, comme

si un souvenir [ténible lui eût fait une loi de continuer sa route, il recommençait à marcher précipitamment.

Fatigué sans doute de cette lutte intérieure, et se trouvant arrivé près de la barrière du Trône, il déposa son fardeau sur une pelouse de verdure qui bordait un des côtés du chemin , puis il s'assit dans un profond accablement. Bientôt après Tenfant s'éveilla, et, regardant autour d'elle d'un air étonné, elle s'écria :

c( Où sommes-nous donc, père Maurice?

Je ne vois pas votre maison, ni mes frères, ni mes sœurs. »

A cette question si simple , mais qui avait sûrement pour le voyageur une signification douloureuse, il tressaillit; ses yeux se remplirent de larmes , et , sans répondre , il tira de sa poche un chétif morceau de pain bis, qu'il présenta à l'enfant en lui faisant signe de manger.

« Je n'ai pas faim , moi , père , reprit celleci. . . Vous pleurez! »

En même temps elle se leva pour se jeter au cou du pauvre homme, qui ne put retenir ses sanglots.

Au bout de quelques instants il parut faire un nouvel effort sur lai -même; reprenant alors l'enfant dans ses bras, il traversa la barrière, marcha d'un pas rapide jusqu'à l'hospice des Enfants -Trouvés de la rue Saint -Antoine , et ne s'arrêta que lorsqu'il fut entré dans la cour de cet établissement. Là une sœur de Charité accompagnée d'une jeune fille de quinze à seize ans vint audevant de lui , et l'introduisit dans le parloir, où il se jeta sur le premier siège qui se trouva à sa portée.

c( Vous paraissez bien fatigué , lui dit la religieuse d'un ton compatissant.

— Oh! non, ma sœur, répondit -il, ce n'est pas la lassitude, voyez -vous : je ne viens que de Saint-Maur, tout près d'ici; mais voici une pauvre petite que je suis forcé d'amener dans votre maison; c'est là ce qui m'ôte mes forces, c'est là ce qui fait

ma peine. . . Chère enfant! elle est si gentille,

si bonne, si caressante!

— Cela doit être, en effet, un grand chagrin pour vous, répliqua la sœur Madeleine ; et il faut des raisons bien légitimes pour en venir à une telle extrémité.

— Hélas! reprit Maurice, ce ne sont pas les raisons qui me manquent ; car il n'y a guère d'hommes plus malheureux que moi sur la terre. J'avais un champ qui nourrissait ma famille, une cabane qui l'abritait; les Cosaques ont tout ravagé , parce que je n'ai pas voulu me soumettre à eux comme un esclave; puis, par-dessus le marché, j'ai perdu ma Toinette, la mère de mes quatre enfants, qui n'ont plus que moi dans le monde.

— Celle-ci est la plus jeune, sans doute? demanda la religieuse en regardant la petite fille avec un intérêt toujours croissant.

— Non, elle ne m'appartient pas, répondit Maurice; pourtant, si je pouvais la garder, le bon Dieu sait bien que je le

ferais de grand cœur; mais quand déjà mon travail ne peut suffire à sustenter les miens , je ne dois pas diminuer leur part pour nourrir une étrangère : n'est-ce pas, ma sœur?

— Comment celte enfant se trouve -t -elle entre vos mains? Vous comprenez que pour la faire admettre ici il faut que vous donniez exactement tous les détails qui la concernent. Quels sont ses parents?

— Sur cela je ne peux pas en dire plus que je n'en sais, répliqua Maurice, et le récit que j'ai à faire à son sujet ne sera pas bien long. Il y a six ans et demi environ que ma femme, étant nouvellement accouchée, voulut prendre un nourrisson. On lui en promit un qui devait lui être grassement payé. Nous demeurions alors à Paris, dans le haut de la rue Rochechouard , et mon état de jardinier ne rapportant guère, nous attendions avec impatience ce nourrisson, afin de nous tirer un peu de la détresse; mais l'enfant qu'on devait nous confier mou-

rut en naissant, ce qui désola ma Toinette; car la misère nous serrait alors de plus près chaque jour. Enfin, au bout de quelques m^.is, tandis que la pauvre créature s'attristait un soir de notre mauvais sort, voilà qu'une femme tout essoufflée entre chez nous, et lui dit en déposant entre ses bras un nouveau -né :

ce Je sais que vous êtes bonne, que vous « avez de la probité, et je vous apporte cette « enfant avec confiance; prenez -en grand c( soin; vos peines ne seront pas perdues. a En attendant voici une bourse qui conc( tient 500 francs. Achetez tout ce qui sera a nécessaire; dans quelques jours je revieni drai; jusque-là soyez discrète, ne parlez ^ de votre nourrisson à personne. Adieu; je « compte sur vous. »

« Et elle disparut sans attendre le consentement de Toinette, qui, tout étourdie de l'aventure, ne put mètne voir de quel côté cette femme avait tourné ses pas. Depuis lors on ne l'a jamais revue.

« Dans une pareille occasion il n'y avait pas à balancer. L'enfant cria; Toinette, pour Tapaiser, lui présenta le sein, et ma fine, quand elle l'eut pris, ce fut tout de suite une attache; il n'y aurait pas eu de bourse , que c'eût été tout de même : il faut bien avouer pourtant que ça n'y gâta rien. « Je rentrai en ce moment : Toinette me conta l'histoire , et se mit ensuite à arranger la petite fille. Elle était enveloppée pardessus ses langes d'un châle que voici, continua rhonnête Maurice en tirant de dessous son habit déchiré un très beau cachemire de l'Inde; car vous avez déjà deviné, n'est-ce pas, que le nourrisson et la petite fille que je vous amène, c'est tout un? On avait suspendu à son cou une bague façonnée que je vous remets également ainsi que la bourse. Quant à la somme qu'elle contenait, dame! vous pensez bien que nous nous en sommes servis en toute sûreté de conscience , puisque nous gardions l'enfant. Pour les autres choses, nous les lui avons précieusement

conservées, pensant quun jour elle serait peut-être bien aise de les avoir pour se faire reconnaître de sa famille, si Dieu veut qu'elle la retrouve. Je vous apporte donc le tout , afin que vous le lui gardiez à votre tour. »

En même temps Maurice tira de sa poche la bague et une bourse vide. Chacun de ces deux objets était orné d'un chiffre. Il remit aussi à la sœur Madeleine un acte dressé par l'autorité , puis l'extrait de baptême de l'enfant.

c( Par ces papiers, reprit-il, vous verrez que c'est ma femme et moi qui avons tenu la petite sur les fonts , et que nous l'avons nommée Louise, parce que c'est le 25 août, jour «le la Saint -Louis, qu'elle tomba comme du ciel dans les bras de Toinette. Dame ! depuis lors nous l'avons aimée comme notre propre enfant... Pourquoi faut-il que je sois forcé de m'en séparer ! J'avais quitté Paris pour aller à Saint-Maur, espérant que là je viendrais à bout de leur donner du pain à tous;

et d'abord, comme je vous l'ai dit, nous y vivions, sinon tout à fait à l'aise, du moins avec le contentement du cœur; mais les maudits Cosaques sont venus, j'ai perdu Toinelte, pour lors tout m'a tourné à mal, et d'après ça vous voyez bien, ma sœur, que je ne peux plus garder la pauvre petite. . . »

Ici Maurice s'arrêta, suffoqué par ses sanglots. Il fallut pourtant qu'il répétât ensuite le récit qu'il venait de faire, car l'administration de l'bospice exigea que ce récit fut consigné dans l'acte d'admission de Louise. Enfin, lorsque toutes les formalités se trouvèrent remplies, le bon père nourricier souleva l'enfant, la pressa un moment sur sa poitrine , puis , la remettant à sœur Madeleine, il s'échappa dans un véritable désespoir.

Cette scène avait vivement touché ceux devant lesquels elle s'était passée. La jeune fille qui accompagnait la religieuse en fut surtout si attendrie, que son excellent cœur

la porta dès ce moment , par un attrait irrésistible, vers l'enfant délaissée. Elle obtint de la sœur Madeleine de se consacrer pendant tout le jour à cette petite infortunée, et lui prodigua tant de soins qu'elle parvint bientôt à tarir les larmes que lui faisait répandre le départ de Maurice.

Un air posé , presque grave , une figure où se peignaient à la fois l'intelligence, la douceur et la bonté dans leur plus touchante expression , tels étaient les traits distinctifs de celle qui allait devenir la compagne de Louise. On la nommait Cécile. Privée de ses parents dès son bas âge, la pauvre jeune iille n'avait jamais connu les affections de famille, que son âme aimante était si digne de sentir. En revanche, ses charmantes qualités lui avaient si bien gagné, depuis son entrée à l'hospice , l'attachement des bonnes sœurs, qu'elles étaient devenues pour elle de tendres amies, des mères adoptives, qui se faisaient une joie de la former à toutes les vertus dont elles-mêmes étaient douées.

Oh! qui n'admirerait ces nobles filles, qu'un pieux dévouement conduit au berceau de l'enfance délaissée comme au lit de souffrance du pauvre? Pour elles, la vie n'a d'attraits que dans le soulagement de toutes les misères humaines. Elles quittent des parents chéris, elles s'éloignent de leur terre natale; elles renoncent au monde, à ses plaisirs, aux joies de la famille, pour se livrer sans partage à cette grande, à cette sublime mission qui leur fait adopter pour frères tous les malheureux. Les chercher, les assister sans cesse , est leur plus douce , leur unique occupation; elles ne comptent les heures que par de nouveaux bienfaits: aussi, quand Tune d'elles s'offre à nos regards, nous pouvons dire : Elle vient d'accomplir une bonne action, ou bien elle va la faire.

Parmi ces saintes femmes que de si hautes vertus recommandent à notre respect comme à notre admiration, la sœur Madeleine se distinguait par une instruction so-

lide, un esprit éclairé, et par une sensibilité que Texercice des bonnes œuvres semblait rendre tous les jours plus profonde. Chaque enfant confiée à ses soins était l'objet d'une sollicitude toute spéciale ; aussi son bonheur comme sa récompense était de découvrir dans ces jeunes infortunées quelque heureuse disposition qu'elle put faire fructifier pour leur bonheur futur. Sous ce rapport, Cécile, nous l'avons dit, ne laissait rien à désirer : piété tendre et sincère, docilité parfaite, jugement sain, amour du travail et de l'étude, elle réunissait tout; aussi la bonne sœur éprouvait pour elle une secrète prédilection", qu'elle se plaisait à lui montrer toutes les fois que ses devoirs ne s'y opposaient pas.

La jeune élève avait gagné à cela d'excellentes manières, et l'habitude d'exprimer noblement ses pensées ; elle possédait en outre une foule de petits talents, qu'elle n'eût peut-être pas acquis au même degré si son instruction se fut bornée à celle que recevaient les autres enfants de l'hospice. Sans

cesse on l'offrait à ses compagnes comme un modèle de piété, d'obéissance, de bonne tenue, et elle se montrait si douce, si prévenante envers celles-ci, qu'elles s'habituèrent aisément à la traiter avec autant de déférence que d'amitié.

Il était donc impossible que Louise tombât en de meilleures mains. L'enfant le sentit instinctivement sans doute; car elle eut à peine passé quelques heures auprès de sa jeune protectrice, qu'elle ne voulut plus la quitter. Quand la fin du jour arriva, on songea à la conduire dans la division dont elle devait faire partie ; mais elle versa tant de larmes, et sa jeune amie parut également si désolée de devoir se séparer d'elle, que la sœur Madeleine, touchée de leur mutuel chagrin, obtint de la supérieure de les réunir dans le même dortoir.

On se figurerait difficilement la joie qu'éprouva Cécile lorsqu'on vint lui annoncer qu'il lui était permis de garder sa petite protégée.

« Remarquez pourtant, lui dit la sœur Madeleine , que c'est une charge trop lourde que vous allez prendre, ma chère Cécile. Notre mère supérieure entend qu'en vous laissant cette enfant, personne autre que vous n'ait à lui donner des soins, et il faudra que vos travaux ainsi que vos études habituelles n'en souffrent aucunement. Cette condition me semble difficile à remplir, songez-y bien.

— Je me hâterai un peu plus, répondit la jeune fille sans hésiter, et j'ose espérer que rien ne sera négligé dans mes devoirs.

— Bien; mais je dois vous dire encore qu'en vous chargeant de cette enfant vous allez jusqu'à un certain point vous rendre responsable des fautes qu'elle pourra commettre, des défauts de caractère qu'elle pourra montrer dans la suite , et que cela va vous astreindre à une surveillance de tous les moments.

— Je m'y dévouerai, ma sœur, répliqua Cécile, et je ferai de mon mieux pour empê-

cher cette chère petite de s'attirer des reproches. Elle est si gentille!

— Allons, reprit la religieuse en souriant, puisque votre résolution sur ce point est bien arrêtée, je vous souhaite un plein succès : puisse le Seigneur bénir vos soins ! »

En même temps sœur Madeleine montra à sa protégée le lit que devait occuper Louise , et se retira ensuite bien convaincue que cette dernière ne pouvait être confiée à de meilleures mains.

Du reste, il n'était pas rare que les religieuses accordassent à d'autres élèves de l'âge de Cécile et annonçant des dispositions analogues aux siennes, la faveur qu'elle venait d'obtenir; plusieurs étaient chargées de surveiller un certain nombre d'enfants, et cette surveillance ou plutôt cette sollicitude (ju'on leur inspirait pour leurs jeunes compagnes d'infortune produisait presque toujours d'heureux effets sur elles-mêmes.

C'était comme une sorte d'apprentissage des devoirs maternels qui les rendait plus

attentives à se corriger de leurs propres défauts, et plus disposées à acquérir les qualités qu'elles étaient forcées d'exiger chez les enfants dont la direction paraissait leur être abandonnée.

Ce moyen, peut-être trop négligé dans l'éducation des jeunes personnes, fut si puissant pour stimuler le zèle de Cécile, que, du moment où elle eut adopté Louise, on la vit faire journellement de nouveaux progrès dans la vertu, comme dans les divers petits talents que les bonnes sœurs se plaisaient à lui enseigner. Tout en se perfectionnant, elle devint aussi d'une telle habileté au travail, qu'il lui restait toujours assez de loisir pour donner des soins assidus à Louise, et pour cultiver utilement son intelligence.

(( Pauvre enfant, disait-elle quelquefois en la regardant, tu es vouée comme moi à l'infortune; comme moi, tu es privée des caresses d'une mère, et cela est bien dur au cœur. Va, je remplacerai celle dont tu es séparée, je t'aimerai comme si tu étais ma

sœur^ nous ne nous quitterons plus; quand ta raison sera formée, et que tu seras capable de juger de mon affection, nous nous appuierons l'une sur l'autre dans cette vie, où nous serons toujours bien isolées sans doute, mais où le bon Dieu daignera nous protéger, si nous restons fidèles à la vertu. »

Tout en faisant ces réflexions, souvent la jeune fille laissait échapper des larmes que Louise se hâtait de tarir en redoublant d'amabilité; aussi leur attachement mutuel se fortijGait de jour en jour. L'enfant fit plusieurs maladies qui la mirent en danger; Cécile, pendant ces divers accidents, ne connut plus un seul moment de repos; elle partageait avec une infatigable assiduité tous les soins des bonnes religieuses, les suppliait de la laisser toujours auprès de sa chère petite malade, et la mère la plus tendre n'eut pas montré une sollicitude plus ingénieuse, ni un dévouement plus absolu.

Des sentiments si généreux furent récompensés : Louise surmonta toutes les maladies

ordinaires à Tenfance, et finit même par acquérir une santé si florissante, que sa jeune amie se rassura entièrement.

Avec la joie qu'elle conçut de Tétat prospère de sa bonne petite sœur, ainsi qu'elle l'appelait souvent, elle eut celle de la voir croître en esprit et en beauté. Sous ce dernier rapport surtout, Louise avait dépassé les espérances de Cécile ; car il semblait que la nature eût voulu répandre à la fois toutes les perfections sur sa charmante figure. A sa vue, chacun était dans l'admiration, et le premier mouvement était de s'écrier : « Qu'elle est belle ! »

Cependant cette beauté, qu'on ne pouvait s'empêcher de remarquer, finit par devenir un sujet d'inquiétude pour les dignes religieuses. Elles virent qu'en grandissant, Louise se montrait beaucoup trop sensible aux éloges, qu'elle s'efforçait même de les provoquer en se mettant en évidence toutes les fois qu'elle en trouvait l'occasion ; et ce penchant à la vanité les alarma à tel point.

qu'elles redoublèrent de vigilance, et exigèrent de Cécile plus de sévérité envers sa jeune protégée.

« Prenez garde, ma fille, lui dit la sœur Madeleine, votre amitié pour cette enfant vous aveugle; vous ne voyez pas les défauts ({u'elle contracte. Malheureusement elle est belle, et ces défauts que vous laissez croître dans son coeur en acquerront chaqne jour plus de gravité; ils peuvent devenir un obstacle à son salut et lui préparer bien des peines.

— ^[ais, ma sœur, répliqua Cécile, c'est donc un malheur d'être belle? Je croyais, au contraire, que c'était un grand avantage, et, je l'avoue, il m'est quelquefois arrivé de le regretter pour moi même.

— Si nous ne considérions cet avantage que selon le monde, repartit la sœur, il pourrait, en effet, paraîtie désirable, puisqu'il attire à la femme qui le possède une faveur presque universelle; partout la beauté reçoit un encens qui la flatte ; les hommes sont en

général tellement superficiels, qu'ils la préfèrent souvent au mérite et à la vertu ; mais les succès qu'elle obtient sont, comme elle, éphémères : le temps, qui détruit tout dans son cours rapide, la flétrit en passant, lui enlève toutes ses illusions, et malheur alors à celles qui n'ont [>as su se préparer à subir cette loi commune ! Ce n'est pas encore tout, continua la sœur Madeleine; si maintenant nous envisageons la beauté sous le rapport du salut, que de séductions, que de dangers l'entourent! Toujours de nouveaux écueils se présentent sous ses pas : on dirait que l'esprit du mal la considère comme sa proie; il la poursuit, il Tenveloppe de ses pièges, et si elle ne sort pas victorieuse de ces luttes incessantes, non seulement elle se prépare dans cette vie de nombreuses déceptions , de cuisants chagrins, mais elle aliène tous ses droits aux récompenses futures, qui doivent être le principal objet de nos vœux. — Ainsi vous croyez, dit Cécile, que la beauté et la vertu sont incompatibles?

OUVRIÈRES 2o

— Non, assurément, répliqua la sœur : si je pouvais concevoir une telle pensée, il est uTie foule d'exemples qui viendraient chaque jour me prouver le contraire; pourtant je dis (jue cet avantage passager sera toujours une tentation, un dangereux écueil pour les personnes de notre sexe qui n'auront pas assez de raison et de sagesse pour le considérer comme un moyen de se rendre plus agréable à Dieu parleur modestie, leur humilité, et par toutes les vertus enfin qui peuvent nous attirer ses bénédictions.

— Commentdonc faire, demanda vive ment la jeune fille, pour donner ces vertus précieuses à notre chère Louise? Je pensais que rien n'était si aisé que d'élever un enfant, et je vois maintenant que c'est une tâche bien difficile.

— Oui, reprit la sœur Madeleine, Cf^tte importante mission présente, en effet, d'innombrables difficultés; il faut y apporter autant de réflexion que de persévérance, parce que les moyens doivent varier selon Tâge, lacoti-

dition et le caractère de l'élève qu'on est appelé à conduire; puis les modifications à mettre en usage dans la diversité des cas exigent une telle sagacité, que peu de personnes peuvent se flatter de la posséder au degté nécessaire. Cependant, poursuivit la sœur, il est dans l'éducation un principe qui, une fois adopté, nous conduit infailliblement au succès . A[)[.uyées sur ce principe, nous pouvons nous méprendre sur quelques points, mais jamais assez pour échouer dausles choses essentielles .

— Quel est donc ce principe, ma sœur?

demanda encore la jeune fille en redoublant d'attention.

— C'est la connaissance de Dieu ainsi que celle de tous les devoirs qu'ils nous a lai-même tracés.

— Il me semble que l'idée de Dieu est si grande, si élevée, qu'elle ne saurait entrer complètement dans la faible intelligence d'un enfant, objecta Cécile.

— Aussi n'est-ce pas l'affaire d'un seul jour, reprit la sœur Ma-ieleine. C'est peu à p»'u.

c'est par des raisonnements aiib.^i clairs que précis, toujours ap[,ropriés à l'âge, au degré d'entendement de l'élève, que l'on parvient à lui inculquer cette idée sublime, sans laquelle nous marchons en aveugles ve.s un abîme immense. Il est d'ailleurs un moyen propre à éclairer l'esprit d'un enfant quel qu'il soit, et à le porter à l'amour du bien : c'est la sagesse, c'est la pureté des actions que l'on accomplit en sa présence. Sans cette condition, non seulement aucune répression n'est possible, mais nul principe ne saurait s'établir. Il faut que Télève trouve sans cesse dans la conduite de ses instituteurs des leçons pratiques qui soient toujours efficaces; l'exemple est un maître dont les préceptes ne sont jamais perdus; bons ou mauvais, ils fructifient chez ceux qui les reçoivent.

— Oh! je vous comprends! s'écria Cécile; aussi désormais je m'efi'orcerai d'être si attentive à bien dire et à bien faire, <|uema petite Louise puisse m'imiter sans danger. Mais coujment parvenir à arracher de son cœur ce; te

funeste vanité que vous y avez remarquée ,

ma bonne sœur ?

— Vous devez d'abord, répondit cette dernière, vous défaire de l'habitude de l'admirer, et vous abstenir en même temps de lui montrer cette tendresse excessive que vous avez pour elle . L'enfance a besoin de caresses sans doute; mais il faut en être très sobre avec elle , et les lui accorder comme une récompense, jamais comme un droit, dont elle est toujours disposée à abuser. Ensuite je vous ai vue mettre un soin particulier dans l'habillement de votre élève, regretter même devant elle de n'avoir, pour la parer, qu'une robe de bureet un bonnet noir. Mon enfant, c'est là un tort grave dont vous vous êtes corrigée, j'en conviens, mais qui a déjà porté ses fruits , n'en doutez pas; la coquetterie chez les jeunes filles serait beaucoup moins précoce et moins répandue si celles qui les entourent ne leur en donnaient les premières leçons; on leur prodigue inconsidérémentles éloges; on les entretientd'objets futiles, on attache en leur présence un grand

prix à la parure; puis on s'étonne de celui qu'elles finissent par y attacher elles-mêmes. Ab ! ce dont il faudrait s'étonner, c'est que toutes celles qui sont exposées à recevoir de si funestes leçons ne perdent pas entièrement le goût de la modestie,

— Mais, masœur, ditCécile, une jeune fille, pour être modeste et sage, doit-elle donc négliger totalement le soin de sa personne? Il me semble pourtant vous avoir entendu blâmer cette sorte de négligence.

— Je la blâme en effet; car l'extérieur d'une femme, quelle que soit sa condition, doit toujours annoncer Tordre et la propreté : il faut que son corps soit en quelque sorte comme le r»^flet de la pureté de son âme; mais de ce soin à ceux qu'inspire la vanité il y a bien loin, ma chère enfant : et ce sont ces derniers seulement que je condamne. »

Ici la digne institutrice fut interrompue ; néanmoins les avis qu'elle venait de donner à son élève produisirent l'effet qu'elle en avait

espéré. Cécile, nous l'avons dit, était douée d'autant de docilité que d'intelligence ; elle eut le courage de se montrer plus sévère pour les défauts de sa jeune protégée; et celle-ci fit dès lors de tels progrès dans la vertu, qu'il était impossible de voir, dans une position analogue, une enfant qui réunît des qualités plus aimables.

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