CHAPITRE II
L'amitié s'enrichit de tout ce qu'elle ùuiine.
Plusieurs années s'écoulèrent ainsi. Louise fit sa première communion; et ce fut à cette époque, au moment où Dieu, éclairant sa j eune âme, répandait sur elle la profusion de ses grâces, qu'elle comprit mieux encore tout ce qu'elle devaitaux pieuses femmes qui l'avaient recueillie, ainsiqu'à l'amie généreuse quis'était vouée à soigner son enfance. Ce n'est que pour les mauvais cœurs que la reconnaissance
est un fardeau; pour les bons, au contraire, ce sentiment est si plein de charmes, qu'il acontinuellemeutbesoin de s'épancher : aussi Louise n'était heureuse qu'en exprimant à sa jeune protectrice toute la gratitude qu'elle ressentait. Elle savait que cette dernière avait atteint depuis longtemps l'âge où il lui eût été permis de quitter Fasile que la charité lui avait ouvert; elle savait que plusieurs occasions favorables s'étaient présentées, que de toutes parts on lui oflfrait des emplois avantageux, parce que son talent pour les travaux à l'aiguille était connu au dehors ; et dans l'élan de son cœur, Louise s'écriait :
« Que tu es bonne, ma Cécile! C'est pour moi que tu restes ici ; c'est pour moi que tu sacrifies ton avenir ! Comment donc m'acquitterai-je envers toi? comment te prouverai-je aussi combien je t'aime?
— Ne désespère pas, lui répondait Cécile en souriant; mon affection ne sera jamais bien exigeante; elle fera toujours la moitié du chemin. Plus tard, d'ailleurs, les circonstances te
mettront sans doute à même de me donner ces preuves d'amitié dont tu parles, et je te promets de les réclamer au besoin. En attendant, travaille avec courage. Nos sœurs m'ont permis de rester ici avec toi tant que je le voudrai : tu sais que depuis longtemps déjà je n'y suis plus une charge. Lorsque tu seras devenue bonne ouvrière, nous sortirons ensemble de cet ^aospice, et en réunissant nos travaux nous échapperons à l'indigence, qui n'est provoquée le plus souvent que par le manque d'une profession ou par la paresse. »
Ces projets étaient bien propres à stimuler le zèle de Louise. La pensée de vivre toujours avec son amie, l'espoir aussi de travailler pour son pauvre père nourricier, qui venait la voir chaque mois, redoublèrent tellement son ardeur, qu'ai 'âge de quatorze ans elle était devenue presque aussi habile que sa compagne.
Ce fut alors quelabonne sœur Madeleine, qui depuis longtemps déjà s'occupait du sort de cette dernière en lui préparant une situation
analogue à ses goûts, songea à mettre à exécution le projet qu'elle avait formé. Il s'agissait de la direction d'un ouvroir.
Cécile, âgée à cette époque de vingt-quatre ans, était en effet très propre, par la solidité de ses principes, par son instruction et ses talents, à remplir la mission qu'on voulait lui confier. Plusieurs dames attachées à une association de charité secondèrent les vues bienfaisantes de la religieuse. Un ameublement modeste, mais complet, fut disposé dans un local voisin de l'hospice; il pouvait contenir douze élèves que Cécile devait diriger, et l'excellente fille fut installée en triomphe à la tête de ce petit troupeau.
On peut se figurer la joie, les émotions • {u'elle éprouva lorsqu'elle se vit établie avec hi Louise, qu'on lui avait permis d'emmener, dans une maison qui devenait la sienne. Jusque-là elle n'avait connu que par ouï-dire le charme qui se trouve attaché au foyer domestique, et ce bien qu'elle avait toujours ardemment souhaité, elle le trouvait tout à coup
auprès de sa jeune amie, auprès de cette enfant de son adoption, à laquelle elle s'était dévouée si généreusement! C'était là un bonheur qui surpassait toutes ses espérances.
De son côté, Louise, non moins heureuse, regardait autour d'elle dans une sorte d'extase. Illui semblait qu'être ainsi chez sa jeune bienfaitrice, c'était ne plus sentir le joug que lui avait imposé le malheur; aussi, ne pouvant exprimer toutes les pensées qui se pressaient dans son cœur, elle se jeta au cou de Cécile en versant de douces larmes.
c( Oui, lui dit celle ci, qui la comprit parfaitement , oui, nous avons un toit qui nous appartient. 0 ma Louise ! voilà toute mon ambition satisfaite , voilà tous mes rêves de bonheur réalisés; car depuis que la Providence t'a conduite vers moi, depuis que j'ai pris pour toi l'attachement d'une sœur, je n'ai plus formé d'autre vœu que celui d'obtenir par le travail la stabilité de notre réunion. Avant de t'avoir vue, continua l'excellente fille en pressant la main de sa jeune compa-
gne, le monde me semblait un vaste désert, où j'étais condamnée à végéter sans affection; mais tu es venue; ton amitié a répondu à la mienne; j'ai compris alors que le bon Dieu^ fîi me rendant orpheline, avait voulu me donner en toi une douce com[)ensation, et je t'ai acceptée comme un bienfait de sa miséricorde.
— Chère Cécile, répondit Louise, c'est avec cette pensée que tu m'as sacrifié les plus belles années de ta jeunesse, que tu as refusé toutes les occasions, tous les moyens qui se sont offerts de te créer une situation heureuse. Privée de ma mère, j'en ai trouvé une en toi; tes soins, tes veilles, tu m'as tout lonné î Ah! plus je te dois, plus je crains de ne pouvoir jamais te montrer assez de reconnaissance.
— Que dis-tu! ne m'aimes-tu pas? interrompit Cécile avec tendresse.
— Si je t'aime! cette question -là, tu n'as jas besoin de la faire; tu connais mieux mon ( œur que je ne le connais moi-même : n'est-
ce pas toi qui l'as formé, qui lui as inspiré tous les sentiments qu'il renferme?
— Eh bien, j'ai donc tout ce que je désirais, reprit Cécile; et maintenant songeons aux enfants qui nous sont confiées ; elles aussi vont avoir des droits à nos soins et à notre sollicitude ; c'est en remplissant dignement nos devoirs envers elles que nous mériterons d'arriver à la réussite de notre entreprise. » Après ces mots, Cécile alla vaquer à l'arrangement de sa maison : tout y était réglé avec tant d'ordre et d'intelligence, que le lendemain ses jeunes apprenties purent déjà commencer utilement leurs exercices et leurs travaux.
L'établissement des deux amies fut donc dès le principe en voie de prospérité. Elles avaient été habituées depuis leurs plus jeunes ans à une vie simple, frugale et laborieuse; elles excellaient, en outre, dans tous les genres d'ouvrages auxquels les femmes se livrent communément; et elles mirent tant de zèle à perfectionner ceux qui leur furent
confiés, que bientôt les demandes abondèrent dans leur ouvroir, et qu'elles se virent forcées de s'adjoindre plusieurs ouvrières du dehors en état de les seconder.
Heureuse d'un tel succès, Cécile apportait en même temps le plus grand soin à donner aux jeunes filles qu'elle dirigeait des exemples capables de les porter à la vertu. Chez elle une franche gaieté s'alliait toujours avec l'accomplissement du devoir : on y servait Dieu avec joie, avec amour, parce que la voie qui conduit à lui se montrait aussi facile qu'agréable.
Ah ! si toutes les personnes chargées de diriger l'enfance comprenaient bien la religion, nul doute que toutes aussi ne parvinssent , comme Cécile, à la faire chérir : son joug est si doux , si léger, surtout lorsque les passions ne sont pas encore venues soulever dans ces jeunes cœurs des sentiments contraires! Mais trop souvent on leur montre cette religion sublime sous l'aspect le plus sombre ; on fait de ses lois , toujours si bien en harmonie avec
nos besoins, des lois tyranniques qui, par conséquent, semblent incompatibles avec notre bonheur. Alors la crainte, le découragement, quelquefois même l'odieuse hypocrisie, viennent remplacer le pur amour que Dieu a mis dans l'âme de ses créatures ; et la route du bien se trouve à jamais fermée, à moins que le repentir n'y ramène.
Pour les élèves de notre bonne Cécile , au contraire, cette route s'embellissait chaque jour ; toutes y marchaient à l'envi sur ses traces, et cette douce émulation la comblait de tant de joie qu'elle ne se lassait pas de rendre grâces au ciel de tous les biens dont elle se voyait comblée.
Louise savoura d'abord, comme son amie, les charmes de leur nouvelle situation, et durant la première année son cœur ne forma pas d'autre vœu que de se rendre digne de cette amie si chère.
Jusque-là les idées de la jeune orpheline par rapport au monde ne s'étaient guère étendues en dehors de l'étroite sphère oiî
elle avait vécu; songeant peu au passé, ne s'inquiétant pas de l'avenir, elle coulait, au sein de la paix et de Tamilié, des jours pleins de douceur. Cependant, quand les scènes de la vie commencèrent à se dérouler à ses regards, lorsque ses relations, en se multipliant, la mirent à même d'établir des comparaisons , de saisir quelques-uns des étonnants contrastes que cette vie nous offre sans cesse, ses idées prirent peu à peu un autre cours : elle se préoccupa du mystère qui enveloppait sa naissance, elle songea à l'espèce de dédain que ce mystère pouvait lui attirer ; alors, se révoltant d'avance contre une injustice qui ne l'avait pas encore atteinte, elle commença à s'attrister, à trouver son sort beaucoup moins beureux.
C'est ainsi que le prix de la plupart des choses de ce monde varie à nos yeux , selon la disposition où nous sommes quand nous les examinons. Une faut souvent qu'une circonstance fortuite, un souvenir, une simple pensée , pour nous désenchanter de ce qui na-
guère faisait nos délices. Nous voulons à toute force être heureux : chercher le bonheur est un besoin inhérent à notre nature, et quand le Ciel daigne nous accorder l'objet que nous souhaitons , nos vœux insatiables se hâtent d'aller au delà; nous dédaignons le bien présent pour nous créer les chimères qui peutêtre cesseraient de nous sourire s'il était possible qu'elles devinssent des réalités.
Néanmoins Louise, tout en s'abandonnant à des pensées qui tendaient à troubler sa paisible existence, possédait déjà des principes religieux trop bien arrêtés pour ne pas s'efforcer de se résigner à ce qu'elle appelait son infortune. Les pieux exemples de son amie ne pouvaient d'ailleurs qu'augmenter chaque jour son goût pour la vertu; mais le tort qu'elle eut fut de cacher ses peines, quelles qu'elles fussent, à cette amie si sage, si dévouée, et d'affecter en sa présence une gaieté qu'elle ne ressentait plus.
Il faut le dire , ce tort de Louise est celui de beaucoup déjeunes personnes de son âge.
Souvent des idées bizarres, irréfléchies, s'emparent de leur imagination ; elles se créent mille chimères, se laissent aller quelquefois à une tristesse vague, dont Texpérience ne leur a pas encore appris à triompher, et au lieu d'user d'une entière confiance envers ceux qui les dirigent , au lieu de provoquer leurs avis en épanchant librement devant eux les pensées ou les sentiments qui peuvent les troubler, elles aiment mieux, soit par respect humain, soit par une fausse délicatesse, les renfermer péniblement au fond de leur cœur, ou bien, ce qui est pis encore, ne les confier qu'à des personnes incapables de les éclairer, et par cela même portées fort souvent à leur donner de pernicieux conseils.
Du reste, ce danger, contre lequel on ne saurait trop prémunir la jeunesse, ne pouvait être aperçu par la naïve enfant dont nous traçons l'histoire. Jusque-là elle avait si peu songé à faire mystère de ses impressions à sa jeune protectrice, que celle-ci, à son tour, n'avait pas jugé nécessaire de l'avertir qu'un
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tel mystère serait une faute. Aussi ce fut dans la bonne foi de son cœur que Louise se tut sur des pensées qui pouvaient affliger celle qu'elle chérissait, et ce fut aussi avec les meilleures résolutions qu'elle s'efforça de les bannir de son esprit. Mais à seize ans il faut, pour triompher de certaines idées, de certaines dispositions, chercher de l'appui ailleurs qu'en soi-même, et la pauvre enfant, se fiant trop à ses propres forces, ne put parvenir à vaincre ni le chagrin que lui causait la privation de ses parents, ni l'espèce de dégoût que son humble condition commençait à lui inspirer.