CHAPITRE X
Heureux le coupable qui prête attention au cri salutaire de sa conscience! tout n'est pas perdu pour lui : le remords peut encore le ramener au bonheur, en le ramenant à la vertu par le repentir.
Le Dr Descuret, la Médecine de$ passions.
On peut imaginer avec quelle joie la mère et la fille s'embrassèrent le lendemain. Il semblait en ce moment que la pensée de leur bonheur mutuel eût acquis un nouveau charme et fut entrée plus avant dans leurs âmes par la réflexion. Assez maladroitement Elisabeth vint troubler les douceurs de cette pensée, en témoignant le désir de connaître ce qui avait suivi sa séparation d'avec sa chère maîtresse; celle-ci ne revint qu'à regret sur ces tristes souvenirs.
« Ma fille et moi , dit -elle , nous avons pardonné à notre ennemi repentant, et désormais nous ne parlerons de lui que pour le recommander à la miséricorde divine. Quelques bonnes qualités d'ailleurs existaient chez cet homme ; une passion cupide les y a étouffées, j'en conviens ; mais cette passion elle-même, il l'eût vaincue peut-être sans les perfides conseils de son complice. Une fois entré dans la voie du mal, il n'eut point le courage de revenir sur ses pas, et il crut, cette erreur n'est , hélas ! que trop commune , que le seul moyen d'assurer le secret de son crime était d'y persévérer. L'état dans lequel je tombai quand l'espoir de retrouver ma fille me fut ravi, ne favorisa que trop leurs plans coupables : non seulement cet état me rendit impossible toute tentative d'évasion , mais il m'ôta pendant plusieurs mois la faculté d'apprécier l'excès de mon malheur.
« Ce fut cette époque funeste que choisit Arnould pour me transporter ici avec une de ses sœurs. J'y retrouvai le sentiment de ma
misère, sans y recouvrer la santé. Depuis quelque temps, mes membres étaient affectés d'une raideur convulsive qui m'en laissait rarement l'usage , et dans cette affreuse situation je fus trop heureuse d'accepter les soins de la femme qui m'avait accompagnée.
Quoique entièrement dévouée à son frère , cette femme me traita toujours avec une sorte de déférence , et son zèle à me servir ne se démentit jamais. Sa conduite me prouva donc que l'intention de mes ennemis n'était pas d'exercer envers moi de nouvelles cruautés ; mais il me fut aisé de voir qu'ils comptaient que la douleur et la maladie achèveraient enfin de les débarrasser de ma frêle existence . . . Dieu m'a soutenue, et il les a frappés, adorons ses desseins !
c( Du reste , avant la mort d'Arnould , mon sort avait déjà subi quelques changements que je dois dire heureux. La sœur de cet homme, fatiguée du métier de geôlière, avait demandé à se retirer, et la femme d'Armand la remplaça Celle-ci joignit à la même exacti-
tude dans son service , une véritable sympathie pour ma douloureuse situation, et la bonté de son cœur, je n'en doute pas, l'eut portée à favoriser ma fuite , si les infirmités dont je suis accablée n'eussent paralysé ses intentions généreuses.
(( Enfin , continua M""® d'Olmeuil , durant ces longues années de soufî'rances. Dieu ne m'a pas délaissée : il a soutenu ma foi , il m'a envoyé des consolations; au milieu même de mes plus cruelles angoisses, mon âme s'élevait vers lui , et la résignation y rentrait ; je me sentais plus forte contre mes souvenirs , contre mon isolement, et parfois j'espérais un avenir meilleur. »
Ces paroles redoublèrent encore dans le cœur de Louise le respect qu'elle éprouvait pour celle qui lui avait donné la vie.
«0 ma mère bien-aimée ! s' écriait- elle , que je suis heureuse et fière de vous appartenir! Qu'il me serait doux de pouvoir imiter tant de vertus !
— Ma chère enfant, lui dit en souriant le bon curé, qui entrait alors et qui avait entendu le souhait qu'elle venait de former, soyez dans la prospérité ce que vous avez été dans l'infortune, et tout vous sera donné par surcroît. »
M. D*** félicita ensuite la mère et la fille , non avec cette froide politesse qui s'efforce en vain d'imiter le sentiment , mais avec toute la sensibilité d'une belle âme ; et son langage affectueux toucha si vivement M"" d'Olmeuil , que le jour même elle témoigna le désir de déposer ses pensées secrètes dans le sein du vénérable vieillard.
Elisabeth et Louise s'étant retirées afin de la laisser libre , la dernière profita de cet instant de loisir pour aller visiter le jardin du pavillon, qu'elle n'avait pas encore vu en détail. Toutefois ce lieu, quelque agréable qu'il fût par sa disposition, ne lui inspira que de la tristesse , parce qu'elle songeait combien sa mère avait dû y gémir, et elle allait s'en éloigner, lorsque la femme d'Ar-
mand vint par sa présence faire diversion à ce sentiment pénible.
« Qu'avez -vous donc, bonne Marianne?
lui demanda Louise , remarquant qu'elle ne Tabordait qu'en tremblant et avec une sorte de confusion : que signifient cet air étrange, ces révérences inaccoutumées?
— Ce que ça signifie? hélas! ce n'est pourtant pas difficile à deviner, répondit la bonne femme. Croyez -vous donc, Mademoiselle, que je ne sente pas ma sottise ! Dame! elle saute assez aux yeux pourtant, et j'en ai tant de chagrin , que je n'en ai pu fermer l'œil durant toute la nuit... Dire que je vous ai prise pour mon égale, pour moins que ça encore , tandis que vous voilà l'une des maîtresses de ce château î
— Votre erreur , chère Marianne , était toute naturelle , interrompit Louise, et vous ne devez la regretter en aucune façon.
(Juant au changement survenu dans mou sort, j'aime à croire qu'il ne vous cause
aucune peine ; car personne, assurément, ne peut vous apprécier mieux que moi; et, puisque vous m'avez aimée quand je n'étais à vos yeux qu'une pauvre servante, j'espère que vous me conserverez cette affection, bien que la Providence ait daigné m'assigner un autre rang.
— Ah ! vous le méritez cent fois ! s'écria Marianne vivement attendrie , et maintenant si vous voulez de nous , ce sera à la vie et à la mort que nous vous serons fidèles, Armand et moi ; car, voyez-vous , lui aussi a bon cœur : s'il a péché, c'a été d'abord par ignorance, ensuite per séduction , par attachement à son maître, qui a toujours été bon pour lui. 11 n'a d'ailleurs jamais ressemblé à ce misérable Arnould ; ils avaient ensemble , au contraire, des crises terribles; c'est même pour ça qu'Armand voulait avoir Baptiste avec lui, afin d'être deux contre un; s'ils y restaient, c'était pour empêcher le méchant Arnould de faire encore plus de mal ; et tout ça n'en cause pas moins aujourd'hui bien du
chagrin à mon pauvre homme, car l'apparence est contre lui.
— Allez le consoler, reprit Louise; diteslui que ma mère, en faveur de ses regrets comme de vos généreux soins, ne lexclura certainement pas du pardon qu'elle a prononcé. Dites aussi à Baptiste que non seulement nous désirons qu'il reste au château , mais que nous souhaitons aussi y voir la bonne Gertrude. C'est à l'hospitalité que m'a donnée cette excellente femme, aux renseignements qu'elle m'a fournis, que je dois le bonheur dont je jouis présentement; je veux en retour la rendre heureuse en la mettant à même de vivre désormais au sein de sa famille. L'intention de ma mère est de conserver ce dmoaine; et, en y établissant Gertrude, je compte sur vous, bonne Marianne, pour lui rendre ce séjour agréable et lui faire oublier sa chaumière.
— Ah ! c'est le bon Dieu qui vous inspire une telle pensée ! s'écria la femme d'Armand au comble de la joie ; voilà qui s'appelle mé-
riter ses richesses... Allez, vous n'aurez pas affaire à des iograts... » Pais, saisissant la main de sa jeune maîtresse, elle la pressa dans les siennes, et partit comme un trait pour aller annoncer la bonne nouvelle à son mari et à Baptiste.
Quand Louise retourna auprès de sa mère, elle lui trouva une figure si calme, si heureuse, que l'espoir de sa guérison se fortifia encore dans son esprit. Cependant les jours qui suivirent suscitèrent de nouvelles agitations à l'intéressante malade; il fallut un grand nombre de formalités pour qu'elle rentrât dans ses droits, et pour que ceux de sa fille fussent régularisés ; mais le bon curé leur montra tant de zèle dans celte occasion, et fut si parfaitement secondé par les hommes de loi chargés de leurs intérêts , qu'elles virent enfin s'aplanir les difficultés dont M'"" d'Olmeuil s'était effrayée d'avance.
Pendant ce temps, divers médecins des environs furent successivement appelés au- })rès de celte dernière ; nul d'entre eux
n'ayant réussi à soulager ses maux, Louise la décida à se rendre à Paris, où lîes soins plus efficaces lui seraient offerts. Tout dès lors fut donc disposé pour que l'intéressante malade put faire le voyage sans trop de fatigue : néanmoins il fallut attendre qu'elle eût repris quelques forces, et Louise comptait les jours avec d'autant plus d'impatience, qu'à l'ardent désir de la guérison de sa mère se joignait en elle celui de revoir sa bien-aimée Cécile.
Enfin, au bout de quelques semaines, j^jme (i'oimeuil, se croyant en état de supporter la route, fixa elle-même le jour du départ. Mais rarement ici-bas nos espérances se réalisent telles que nous les enfantons ; car audessus de nous est une puissance agissante qui règle tout selon ses desseins , et non selon nos faibles vues ; Louise en fit alors l'expérience. La veille du jour qui avait été désigné pour le départ, s'étant retirée de bonne beure afin de laisser à sa chère malade un plus long repos, elle dormait elle-même
profoDclément, lorsque la voix de Marianne vint tout à coup l'arracher à ce paisible sommeil.
(( Hâtez -vous, Mademoiselle, lui dit cette femme éplorée, hâtez-vous, Madame a une nouvelle crise, et M""* Duval a voulu que je vinsse vous en prévenir. . . Baptiste et Armand sont partis, chacun de leur côté, pour aller chercher du secours; l'un doit ramener M. le curé de Dinant, l'autre un médecin arrivé depuis hier dans un château tout près d'ici. Il n'est pas de cette contrée, et on le dit plus savant que tous les autres ensemble. »
Ces derniers mots, Louise ne les entend pas. Éperdue, elle se précipite dans la chambre de sa mère, qu'elle trouve sans mouvement dans les bras d'Elisabeth. Ace spectacle, une horrible douleur s'empare de son âme. D'une voix brisée elle appelle cette mère chérie, et, voyant que rien ne parvient à la ranimer, elle s'écrie en tombant à genoux : « Grâce ! grâce , mon Dieu ! ne me Tôtez pas , ou faites-moi mourir avec elle. »
C'est en ce moment que les pas d'Armand se font entendre; on avertit Louise que le médecin est avec lui. Se relevant aussitôt, elle court au-devant de ce dernier, et ils ont à peine échangé un regard, qu'une vive exclamation leur échappe en même temps.
«Monsieur Derban ! vous ici! s'écrie la jeune tille... Mais n'importe, c'est Dieu qui vous envoie , sans doute ; venez , venez sauver ma mère ! »
Et elle le conduit au lit de la mourante. Là, les mains jointes, les yeux fixés sur le docteur, elle frémit en attendant le jugement qu'il va prononcer; mais cet homme , tout à l'heure si ému, n'olTre plus en cet instant dans ses traits qu'une impassibilité désespérante; il questionne, il agit, et ne conclut rien. Cependant, au bout d'un quart d'heure environ , la malade , à laquelle il vient de pratiquer une saignée, fait tout à coup un mouvement; ses paupières s'entr'ouvrent .
et Louise veut s'approcher. M. Derban la retient.
« Je VOUS en conjure, lui dit-il à voix basse, évitez toute émotion; éloignez- vous, daignez vous en rapporter à mes soins; je vous réponds de sa vie.
— Ah ! que le Ciel vous récompense ! » lui répondit vivement Louise; et aussitôt elle se retira dans une pièce voisine , où son vénérable ami le curé de Binant ne tarda pas à la rejoindre.
Une joie profonde avait succédé , dans le cœur de la tendre fille, aux angoisses de la crainte; et d'abord ce fut à ce sentiment qu'elle s'abandonna ; car la haute opinion qu'elle avait conçue du talent médical de M. Derban ne lui laissait plus aucun doute sur la guérison de sa mère.
Il la sauvera! se disait-elle, il me l'a promis; je dois croire à sa parole... Oui, ma mère, ma bonne mère me sera rendue !
Bientôt cependant de pénibles réflexions vinrent troubler cette joie si pure que ressentait Louise ; elle s'alarma des nouveaux rapports qui allaient se trouver forcément établis
entre elle et cet honime estimable, que les convenances lui ordonnaient de fuir. Le digne prêtre , auquel elle confia ses inquiétudes , lui promit de ne pas l'abandonner dans cette circonstance difficile, et de demeurer au château tant que la présence de M. Derban y serait nécessaire.
a C'est une nouvelle épreuve, ma chère enfant, lui dit le sage vieillard, et je conviens qu'elle n'est pas la moins pénible de toutes celles que vous avez eues à subir ; néanmoins , avec la grâce de Dieu, j'espère que vous la supporterez dignement. Priez, priez sans cesse : bientôt vous trouverez la force de vaincre des regrets dont la durée altérerait infailliblement cette pureté d'âme qui a été jusqu'ici votre plus bel apanage. C'est à la conservation de ce bien précieux qu'il faut vous attacher ; avec lui nulle amertume n'est sans consolation , tandis que sans lui nous n'avons plus, dès ce monde, ni paix ni joie à espérer. »
Ces sages conseils ranimèrent le courage
de Louise. Se traçant dès lors un plan de conduite qui conciliait sa vive sollicitude pour la santé de sa mère et la réserve qu'elle devait s'imposer par rapport à M. Derban, elle s'abstint presque toujours de paraître en présence de ce dernier pendant les visites ultérieures qu'il fit au château, et de cette manière elle satisfit à toutes les exigences de sa position.
Du reste, la malade, qui allait chaque jour de mieux en mieux , ne tarda pas à apprendre le nom de son savant docteur, et, quelles que fussent ses obligations envers lui, ainsi que l'efficacité des soins qu'il lui donnait, elle se promit secrètement d'y renoncer ; et elle n'attendait qu'une occasion favorable pour lui faire connaître sa résolution, lorsqu'il vint lui-même la tirer d'embarras en lui annonçant son prochain départ. La sombre tristesse dans laquelle il paraissait plongé toucha vivement la mère de Louise ; aussi ce fut avec une expression de sensibilité profonde qu'elle lui dit :
« Plus que tout autre, Monsieur, je dois déplorer la nécessité de ce départ subit, et assurément vous emporterez toute ma reconnaissance ; mais ce n'est pas d'aujourd'hui seulement qu'elle vous appartient : avant de vous devoir la vie. j'ai déjà contracté envers vous d'immenses obligations, et si je suis condamnée à ne pouvoir les reconnaître comme je les sens, croyez pourtant que mes vœux pour votre bonheur seront toujours ceux d'une véritable amitié.
— Madame , répondit M. Derban d'une voix étouffée, ne me montrez pas, je voQs prie , cette touchante bienveillance ; elle m'ôterait le courage de m'éloigner d'ici , et pourtant un devoir impérieux m'y oblige...
— Vous saurez l'accomplir , répliqua ^jme d'oimeuil en s'efforçant de surmonter son émotion ; et si en quittant ces lieux, où vous laissez des cœurs pénétrés pour vous d'estime et de reconnaissance, vous éprouvez des regrets , ils s'effaceront bientôt, je l'espère , au sein de votre famille ; car je suppose que c'est
près d'elle que vous retournez. Votre épouse doit vous attendre avec une grande impatience...
— Que dites-vous, Madame? interrompit vivement celui à qui s'adressaient ces paroles, mais je ne suis pas marié : l'union que je devais former pour me soumettre à une volonté trop chère a heureusement été rompue ; cette union , dont ma famille n'avait pas assez examiné les inconvénients, ne me convenait sous aucun rapport ; elle eût fait le malheur de ma vie, et ma mère elle-même n'a point hésité à y renoncer pour moi.
— Et vous êtes libre, entièrement libre? dit ici M"^ d'Olmeuil avec un sentiment profond de joie, dont néanmoins elle chercha à modérer l'expression. Mais alors quoi donc vous oblige à quitter ces lieux? pourquoi nous fuyez -vous?
— Au nom du Ciel, Madame, ne m'interrogez pas sur ce point.
— Je le ferai pourtant, au risque d'être indiscrète; car j'avoue que ce départ précipité,
que tout à l'heure j'approuvais, me parait maintenant inexplicable.
— Vous ignorez sans doute, Madame, reprit M. Derban d'un air grave, qu'autrefois j'ai osé prétendre à la main de Mademoiselle votre fille.
— Je sais cela , Monsieur. Oui , je sais qu'après avoir sauvé la vie de mon enfant , vous avez voulu l'obtenir pour épouse, quand, sans nom, sans appui, elle n'avait en partage que son courage et ses vertus.
— Oh ! Madame, j'eusse été trop heureux si elle eût daigné alors accepter mes offres ; mais elle les a repoussées; elle a fait plus encore : elle a exigé que je formasse d'autres liens...
— C'était un devoir pour elle d'agir ainsi, répondit M"'^ d'Olmeuil, et si la Providence ne vous a pas permis d'accomplir le sacrifice qui vous est imposé, votre conduite à tous deux n'en est pas moins louable ; mais (jue font ces circonstances passées à votre situation actuelle?
— Ce qu'elles y font! s'écria M. Derban. Ah! Madame, ce funeste projet de mariage n'a rien changé à mes sentiments; devenu libre par sa rupture, j'osais encore me flatter que je vaincrais les refus de mademoiselle votre fille. Touchée de ses vertus, mon excellente mère devait faire incessamment le voyage de Paris pour joindre ses instances aux miennes; car nous ignorions alors le changement survenu dans la fortune de M"*" Louise. En l'apprenant ici, j'ai compris que toutes mes espérances étaient anéanties ; si j'avais j)u d'ailleurs conserver encore une seule illusion sur ce point, le soin constant qu elle a mis à me fuir ne m'eût que trop appris la conduite que je devais m'imposer. C'en est donc fait, demain je quitte ces lieux : il est des cas dans la vie où l'hésitation n'est que faiblesse.
— Sans doute , répliqua M'"*' d'Olmeuil ; mais ceci ne peut être appliqué à votre situation présente: il me semble, au contraire, que si d'abord vous eussiez fait connaître la
rupture de votre mariage , vous auriez pu vous éviter le chagrin de porter un faux jugement.
— Ciel , que me faites - vous entrevoir, Madame ! demanda M. Derban hors de lui.
— Ce que vous auriez du deviner plus tôt , reprit la bonne naère. Vous avez, je le répète, exposé vos jours pour sauver ceux de ma fille ; vous avez voulu lui donner un nom honorable lorsqu'elle était pauvre et délaissée ; comment pouviez-vous douter qu'elle et moi nous ne fussions heureuses de reconnaître des sentiments si généreux, quand le bonheur daigne enfin nous sourire, et qu'il nous est permis de vous montrer toute notre reconnaissance? En vérité, pour ce seul doute vous mériteriez d'ctre puni ; mais le pardon a ses douceurs. Écrivez donc sans crainte à votre mère ; dites-lui que , décidée à ne plus lui rendre son fils, je lui offre en échange une bonne et tendre fille , qui s'efforcera de mériter aussi son affection. »
iNous n'essayerons pas de décrire les trans-
ports de l'heureux Derban en voyant ainsi combler ses vœux les plus chers. Il passait tout à coup du découragement à une félicité sans bornes ; aussi dans le premier moment il manqua d'expression pour traduire ce qu'il éprouvait.
A partir de ce jour, on ne connut plus au château de la Roche que des joies vives et pures, auxquelles la bonne Cécile ne tarda pas à venir s'associer. Louise ne pouvait être complètement heureuse qu'en faisant partager son bonheur à cette fidèle amie; aussi son premier soin, en l'embrassant, fut de lui déclarer qu'elles ne se quitteraient plus. Songeant en même temps à son vieux père nourricier, elle le mit pour toujours à l'abri du besoin, et voulut l'avoir pour témoin de son mariage. Six des jeunes filles de Touvroir, ainsi que la bonne Fanchette, vinrent également y assister, et ce fut entourée de ce modeste cortège que notre Louise se rendit à l'autel. Un voile, une couronne, une simple robe blanche semblable à celle de ses jeunes
amies, formaient toute sa parure; mais les vertus qui brillaient sur son front , la joie qu'on lisait dans son regard , semblaient ajouter encore à sa touchante beauté.
On avait converti en une chapelle dédiée à la sainte Vierge l'ancienne prison de M""® d'Olmeuil , et ce fut dans ce lieu si plein de souvenirs pour la mère et la fille, que le vénérable curé de Dmant bénit les époux.
Après la cérémonie, Louise présenta à chacune de ses anciennes compagnes le titre d'une rente perpétuelle de trois cents francs, et leur dit en les embrassant tour à tour avec effusion :
c( C'est le don de l'amitié , ne le refusez pas. Autrefois vous m'aidiez dans mes travaux ; aujourd'hui que le Ciel a daigné m'envoyer des richesses, aidez-moi à en faire un bon usage. Ainsi, lorsque de pauvres enfants délaissés s'offriront à vos regards, tendezleur une main secourable ; conduisez -les dans notre cher ouvroir, dont ma bonne Fanchette voudra bien désormais prendre la
direction ; ce lieu a longtemps abrité ma jeunesse; je veux qu'il soit toujours le refuge de l'enfance malheureuse, et que le nom de ma Cécile ainsi que le mien n'y soient pas oubliés.
— Ah ! nous les bénirons chaque jour, s'écrièrent d'un même élan Fanchette et les jeunes ouvrières; mais promettez -nous de venir quelquefois encourager nos travaux par votre présence ; nous serions trop à plaindre si nous étions condamnées à ne plus vous voir. )j
Ici Louise regarda son mari et sa mère, qui en ce moment la contemplaient avec ravissement, et tous deux se hâtèrent de promettre pour elle de fréquentes visites à l'ouvroir.
Après avoir ainsi exprimé ses sentiments et distribué ses dons à ses anciennes compagnes, Louise alla s'asseoir avec elles au banijuet qui avait élé préparé , et une franche gaieté vint alors animer tous les cœurs. Bientôt cependant les jeunes tilles demandèrent
la permission de quitter la table pour aller parcourir les jardins du château, dont elles ne se lassaient pas d'admirer la beauté, et elles s'y répandirent comme un essaim d'abeilles , voltigeant de ileur en fleur pour en aspirer les doux parfums.
Leurs courses joyeuses duraient depuis une demi -heure environ, lorsque, s'étant approchées de la grille , elles aperçurent en dehors une femme assise au pied d'un arbre, et qui , la tête penchée sur ses genoux , semblait pleurer amèrement. Ses vêtements sales et en lambeaux, ses pieds presque nus, tout en elle annonçait les dernières extrémités de la misère.
« Allons chercher M""*" Derban , dirent tout bas les jeunes filles, elle aura pitié de cette infortunée que le bon Dieu amène à sa porte ; elle la secourra. »
Aussitôt Louise est avertie; elle accourt, ouvre la grille, s'approche de l'étrangère, et à peine elle a jeté un regard sur ses traits flétris, qu'elle pousse un cri de surprise.
« Oui, c'est bien moi, lui dit celte dernière à travers ses sanglots, c'est la malheureuse Julie, que vous devez mépriser, et qui pourtant, du fond de l'abîme oii l'ont plongée ses désordres , a osé fonder sur vous sa dernière espérance.
— Pauvre Julie! quoi', dans cet état! Mais comment êles-vous venue ici! Vous saviez donc que vous m'y trouveriez? demanda Louise vivement éoiue.
— Oui, répondit l'infortunée, j'ai appris votre bonheur, et, quels que fussent mes torts envers vous, je n'ai pas hésité à venir implorer vos secours, car votre noble cœur m'est connu. C'est à pied , c'est en mendiant mon pain, que j'ai fait ce long voyage.
— Il fallait m'écrire, me faire connaître votre détresse, reprit Louise; mais venez, venez. »
Et, soutenant les pas chancelants de son ancienne compagne, elle la conduisit vers le château.
Quel contraste oiTraient en ce moment ces
deux jeunes femmes qui naguère semblaient destinées, par l'identité de leur position, à marcher sur la même ligne! Julie elle-même en fut si douloureusement frappée, qu'elle dit en regardant Louise :
«Cette robe élincelante de blancheur, cette couronne qui orne votre front, sont l'image de la pureté de votre âme, tandis que ces lambeaux souillés annoncent l'ignominie où la mienne est descendue. Ah ! le Ciel est juste; il nous a fait à chacune la part que nous avons cherchée.
— Chère Julie, consolez -vous, répliqua Louise avec une tendre pitié; le trésor des miséricordes divines est inépuisable; il s'ouvrira à votre repentir, et alors vous bénirez la main qui vous aura frappée afin de vous ramener plus tôt dans la voie du bien. »
En parlant ainsi, elles arrivèrent au château. M"^ Derban voulait conduire la malheureuse Juhe dans une chambre écartée, où elle comptait lui donner d'autres vêtements qui lui eussent épargné la honte de paraître
dans un si misérable état devant Cécile et Fanchette; mais, avant qu'elle put exécuter son charitable dessein, ces dernières, averties par les jeunes filles, vinrent à sa rencontre, et, à la vue de Julie, leur répulsion allait se manifester, lorsqu'un regard de leur jeune amie les désarma.
En cet instant, le bon curé, M. Derban et ^pe d'oimeuil venaient aussi au-devant de Louise ; elle leur sourit avec une inefiFable douceur; puis, faisant entrer la pauvre créature , dont elle n'avait pas encore quitté le bras, elle s'empressa de lui offrir tous les secours que réclamait sa déplorable situation.
« Que vous êtes bonne! » lui dit cette dernière, profondément touchée. S'adressant ensuite aux jeunes filles qui l'entouraient, elle ajouta : a Deux exemples frappants sont sous vos yeux : puissiez -vous en profiter! Vous avez vu Louise , en butte au malheur, demeurer fidèle à la vertu; vous l'avez vue, dédaignant les perfides conseils, travailler avec courage, avec persévérance; et dans la
modeste condition où la Providence l'avait placée, vous l'avez vue aussi honorée et chérie : chacun admirait sa résignation, ses nobles sentiments, sa douce charité envers les malheureux, auxquels, chaque jour, ses mains laborieuses distribuaient quelque aumône. Eh bien ! le Ciel devait la bénir , et il l'a fait avec largesse; mais, en lui envoyant la récompense, il m'a envoyé la punition... Oui, reprit l'infortunée, regardez-moi bien , et surtout n'oubliez pas que la vanité et la paresse furent les seules causes de ma perte. J'étais habile ouvrière , je pouvais gagner ma vie honnêtement; comme Louise, je pouvais triompher de la misère et mériter l'estime générale par ma bonne conduite ; mais j'avais laissé croître dans mon cœur cette misérable vanité: devenue mon idole, elle me dégoûta (lu travail, de mon humble condition; elle m'éloigna de Dieu , de tout ce qui pouvait soutenir ma faiblesse ; et , après m'avoir livrée à la honte, aux remords, elle me conduisit jusque dans une prison, où je fus
enfermée trois mois, au milieu des plus viles créatures... Ah! que du moins ce funeste exemple vous soit profitable ! Je voudrais que toutes les jeunes personnes de votre âge pussent me voir, pussent m'entendre, afin de se convaincre que le malheur n'est pas dans la pauvreté , mais bien dans l'oubli des vertus que la religion inspire, et qu'elle seule peut conserver. »
Quelques instants de silence suivirent ce discours. Tous les yeux des assistants étaient baignés de larmes. Louise prit la main de la pauvre Julie, et par de douces paroles elle chercha à la consoler ; mais celte dernière lui dit aussitôt :
(( Laissez-moi pleurer sur mes fautes; il faut bien que je les expie. Pardonnez-moi seulement d'être venue troubler un si beau jour par ma présence; j'iguorais que ce lut celui de votre mariage. Pressée d'échapper aux dangers qui m'environnaient encore, ])ressée surtout de me soustraire aux mépris dont chacun m'abreuvait , je n'ai plus eu
qu'une pensée, celle de venir implorer votre commisération, espérant qu'elle daignerait m'ouvrir un asile où je pusse gagner mon pain en servant Dieu. Yous m'avez dit qu'il daignera prendre pitié de mes larmes ; mais si je puis recourir encore à ses miséricordes infinies, je n'ai plus rien à attendre de mes semblables; ils m'ont repoussée, je dois les fuir...
— Non , non , dirent à la fois les jeunes ouvrières, venez parmi nous, pauvre Julie! Nous vous aiderons dans vos travaux , nous compatirons à vos peines ; chacune de nous deviendra pour vous une sœur.
— Merci ! mille fois merci de ce généreux mouvement ! s'écria l'infortunée ; il me fait du bien , il me console ; mais je ne puis plus travailler ni me montrer parmi vous ; votre pureté souffrirait de mes souillures, et je ne dois plus maintenant désirer en ce monde qu'une profonde retraite où chaque jour je })uisse offrir à Dieu mes prières et mon repentir.
— Vos désirs seront remplis, ma chère Julie, dit aussitôt Louise. Demain un pieux asile vous sera ouvert par les soins du vénérable curé de Dinant , et chaque jour aussi nous unirons nos prières aux vôtres pour que vous trouviez dans ce lieu la paix et Le bonheur dont vous vous montrez digne par tant d'humilité et de résignation. »
M""® Derban avait à peine prononcé ces mots, que toutes les jeunes filles s'écrièrent, comm e elles faisaient autrefois dan s Touvroir : « Vive Louise ! vive notre chère maîtresse ! » Puis, ayant emmené Julie dans la chambre qui lui était destinée, elles la comblèrent de soins, et ne la quittèrent qu'après avoir vu renaître le calme dans ses traits flétris.
Le lendemain, la pauvre repentante, suivie du saint prêtre qui l'avait prise sous sa protection , quitta le château de la Roche pour entrer, à huit kilomètres de là, dans uno maison de retraite, où, dotée par Louise, elle devint bientôt un modèle de piété.
Heureuse de tout le bien qu'elle a répandu
sur ceux qu'elle aime, cette dej-nière continue de pratiquer au sein de la prospérité les vertus qu'elle a su acquérir dans Finfortune. Douce, modeste, charitable, ne songeant qu'à multiplier ses bonnes œuvres, elle a réussi à fonder, non loin de son magnifique château, un second ouvroir destiné à recueillir de pauvres orphelines. C'est là, c'e4 entourée de celte jeune famille adoptive, que Louise aime à se rappeler son premier état , et qu'elle se plaît à redire que notre travail otfert à Dieu devient pour nous une source de jouissances et de bonheur.