‹ Les jeunes ouvrières, ou, L'épreuve et la récompenseChapitre 10 sur 11 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De la bonté céleste un rayon éternel Semble se rciléchir dans le cœur maternel; Et la Divinité nous offrant son image, Sous les traits dune mère appelle notre hommage. MiLLEVOYE , la Tendresse maternelle.

Après une nuit d'angoisses, Louise vit enfin naître le jour; s'étant levée aussitôt pour se rendre à l'église, où le vénérable pasteur était déjà en prière, elle épancha toutes ses pensées dans le sein de ce digne ministre de Jésus-Christ et reçut ensuite la sainte communion.

Oh! ce n'est jamais sans fruit que nous recourons à ce divin remède : par lui , notre âme se dilate, s'agrandit et s'élève au-dessus des choses qui passent; unie à son Dieu, elle

participe à toutes les consolations, à toutes les grâces réservées à la foi ; elle sent qu'une éternité de bonheur l'attend au delà de cette vallée de misères qu'on appelle la vie ; s'affermissant alors contre les épreuves, elle s'y soumet sans murmure, et puise dans son courage les inspirations nécessaires pour les surmonter.

En sortant d'accomplir ce pieux devoir, Louise se sentit donc plus forte pour affronter les difficultés que présentait son entreprise ; aussi, à peine de retour chez M. D*", elle se décida à se rendre au château de la Roche ; prenant à cet effet des vêtements semblables à ceux que portent habituellement les paysannes des Ardennes, elle espéra, sous ce costume plus que modeste, parvenir auprès du fils de Gertrude , et l'intéresser sans qu'il s'en doutât au succès de ses desseins.

Jusqu'alors pourtant aucun pian ne pouvait être arrêté ; avant tout il fallait obtenir l'entrée du château, n'importe à quel titre, et c'était vers ce but que devaient tendre d'à-

bord les efforts de la courageuse enfant. Quant à Elisabeth , il fut résolu qu'elle resterait au presbytère, attendu qu'Armand pourrait se rappeler ses traits , quelque changés qu'ils fussent ; et M. D*** accompagna seul sa jeune protégée.

On peut deviner les diverses émotions qu'éprouva cette dernière en gravissant la côte escarpée au sommet de laquelle était située la mystérieuse habitation de son ennemi. Le bois qui l'avoisinait lui en cacha d'abord la vue ; mais , au bout d'un quart d'heure, M. D"* la lui montra, et alors elle fut obligée de s'arrêter, tant les battements ds son cœur redoublèrent.

(( 0 mon Dieu ! dit-elle tout bas, faites que là je retrouve ma mère! faites qu'elle puisse encore bénir sa Louise , et tous mes vœux en ce monde seront comblés ! »

Lorsqu'elle eut repris un peu d'assurance, son vénérable protecteur la quitta pour entrer dans un taillis voisin, où il pouvait la suivre jusqu'à la grille du château sans être aperçu.

Un silence de mort régnait dans ce lieu solitaire , et la partie des bâtiments que les arbres laissaient voir paraissaient entièrement inhabitée. Cependant, au mouvement que la tremblante Louise donna à la sonnette , un homme se montra. Il était âgé de cinquante ans environ ; d'après le portrait que M""® Duval avait fait d'Armand, la jeune fille pensa que ce pouvait être lui , et ne se trompait pas. « Qui êtes-vous? que demandez-vous? dit-il en s'avançant.

— Je suis, répondit Louise, envoyée par la mère Gertrude ; j'ai logé chez elle il y a peu de jours, et elle m'a chargée d'apporter une lettre à son fils , ainsi qu'à son neveu et à sa nièce, qui demeurent, je crois, dans ce château.

— Donnez -moi cette lettre, je la leur remettrai.

— Monsieur, je désirerais bien les voir eux-mêmes; Gertrude me l'a ordonné ainsi. Je voudrais d'ailleurs les supplier de m'accorder leur protection.

— Pourquoi faire ?

— Oh ! ce serait pour avoir, s'il était possible , quelque occupation dans ce château. Mon travail est toute ma ressource ; mais pour trouver de l'ouvrage ou une place , il faut des recommandations.

— Est-ce que vous n'êtes pas de ce pays?

— Non , Monsieur ; le malheur m'a forcée de quitter le mien; ce serait vraiment une bonne œuvre que d'employer une pauvre orpheline comme moi. Je ne demande pas à gagner beaucoup ; le plus petit gage me sutïira, pourvu que j'aie la nourriture. »

Louise avait prononcé ce discours d'un ton si modeste et si touchant, qu'Armand ne put se défendre d'éprouver quelque intérêt pour elle. 11 réfléchit un moment; puis, ayant tiré un son aigu de l'énorme silïlet pendu à sa boutonnière, il alla au-devant d'un autre domestique qui venait à lui, et ils se parlèrent assez longtemps à voix basse.

Pendant cet intervalle, Louise, restée en dehors de la grille, était au supplice, et son

protecteur, demeuré caché dans le taillis, d'où il n'avait pas perdu un mot de sa conversation avec Armand , éprouvait lui-même une véritable anxiété.

Enfin les deux hommes se rapprochèrent ; le plus jeune était le fils de Gertrude; il prit la lettre, l'ouvrit avec empressement, et, après l'avoir lue tout haut, il demanda à Armand :

a Eh bien ! puisque cette personne demande du travail , et qu'elle nous est envoyée par ma mère, nous pouvons l'employer; il me semble que ce n'est pas ici que l'ouvrage manque ; chacun en a tout son soûl.

— Oui , mais si le maître venait à le savoir !

— Bah! comment donc le saurait -il? Ni toi ni moi nous n'irons le lui dire, j'espère; et si tant est que le pauvre homme en revienne, il n'y pourra toujours rien voir de longtemps. Tu sais d'ailleurs que ta femme est excédée de fatigue , et qu'à tout moment elle te demande une aide.

— Eh bien! arrangez -vous tous deux.

reprit Armand ; pour moi, je m'en lave les mains. Va la chercher, nous verrons ce qu elle dira. »

Baptiste ne fit qu'un bond jusqu'au château, et revint peu de temps après, amenant une femme jeune encore, dont les manières rappelaient celles de la bonne Gertrude ; seulement un fond de tristesse se peignait dans ses traits.

En apercevant Louise, qui était toujours en dehors de la grille , elle dit à son mari d'un ton de reproche :

« Eh quoi ! tu n'as pas seulement ouvert à l'envoyée de ma tante? Serons-nous donc toujours ici comme dans une prison? Tu sais pourtant que cet esclavage ne me va pas, et qu'il faut que tout cela finisse. »

Armand ne répondit rien , mais il tira les verrous. Louise franchit la grille, et son protecteur, qui la vit entrer, remercia Dieu de ce premier succès.

Marianne, c'est ainsi, on s'en souvient, que se nommait la nièce de Gertrude, fut

d'autant plus empressée d'accueillir la jeune étrangère, qu'en cela elle obéissait à une double impulsion : à sa bonté naturelle et au désir, déjà exprimé, d'échapper à une manière de vivre qui lui déplaisait. Étant donc parvenue à vaincre l'hésitation de son mari dans cette circonstance, ce fut d'un air triomphant qu'elle emmena au château sa protégée, et qu'elle la combla de toutes sortes de prévenances, voulant, disait-elle, la dédommager de la mauvaise réception qu'on lui avait faite. Cette dernière comprenait que la moindre imprudence pouvait la trahir; aussi s'efforça-t-elle, en entrant dans ce lieu , de maîtriser sa vive émotion ; et elle se montra si reconnaissante envers Marianne, que la bonne femme consentit avec empressement à se l'adjoindre dans quelques parties du service dont elle était chargée. C'était là, pour le moment , que tendaient tous les vœux de Louise. Résolue de captiver entièrement les bonnes grâces de celle qui la protégeait, elle apporta dès lors tant de zèle , tant d'exac-

titude dans ses divers travaux, que sa faveur alla toujours croissant; Marianne ne cessait de s*ext3sier sur son habileté, sur son entente parfaite du ménage , et la pauvre enfant, de son coté, bénissait le Ciel de l'avoir mise à même de remplir la tâche qui lui était imposée par sa nouvelle situation. Cependant, au milieu de ses courageux efforts , elle vit les jours s'écouler sans obtenir aucune certitude de l'existence de sa mère dans ce château mystérieux , où son dévouement filial lui avait fait accepter le titre de servante. Quoique parfaitement traitée par Armand et les siens, elle était exclue des divers conciliabules de la famille. On lui avait assigné une certaine partie du jardin pour les promenades qu'on lui permettait de faire avant ou après son service ; on lui avait aussi laissé la libre entrée de quelques pièces du rez-de-chaussée; mais jusqu'alors rien de ce qui se passait autour d'elle ne pouvait l'éclairer sur le principal objet de ses recherches. Seulement elle avait entendu

dire que le maître du château souffrait d'atroces douleurs ; chaque jour elle voyait Armand introduire un médecin auprès de lui, et c'était là que se bornaient toutes ses lumières.

Une pareille situation devenait d'autant plus intolérable pour Louise, qu'elle devinait l'inquiétude dans laquelle Cécile devait être plongée, ainsi qu'Elisabeth et M. D"*. Ce dernier lui avait promis , si elle parvenait à entrer au château, de venir chaque jour l'attendre , à certaine heure, près de la grille, jusqu'à ce qu'il eût réussi à lui parler, et depuis lors elle avait été tellement surveillée, que toute tentative pour voir son protecteur lui était devenue impossible.

Enfin un jour, s'étant assurée que personne ne pourrait la surprendre, elle se hasarda à s'avancer vers ce lieu , et le succès ayant couronné ses espérances, elle puisa dans les conseils du saint pasteur le courage de poursuivre son entreprise.

Le soir même, une circonstance d'abord

assez insignifiante en apparence vint attirer toute son attention. Marianne, contre sa coutume, ne parut qu'à la fin du souper; ses traits portaient l'empreinte d'une préoccupation pénible, qui semblait appartenir à une autre cause qu'à l'état du maître, et, en manifestant le désir de parler sans retard à son mari, elle ordonna à Louise d'aller se coucher. Celle-ci se retira aussitôt ; mais les remarques qu'elle venait de faire la préoccupèrent à son tour. Ne se sentant nulle disposition au sommeil , elle éteignit sa lumière en entrant dans sa chambre , qui était située au rez-de-chaussée sur le jardin, et s'assit près de sa fenêtre, dont une persienne cachait l'ouverture.

Immobile et pensive , elle était là depuis une heure environ , prêtant l'oreille au moindre bruit, lorsqu'elle crut entendre des pas fouler les feuilles sèches dont l'automne commençait à couvrir le sol : c'étaient ceux de Marianne. Louise reconnut cette femme malgré l'obscurité, et, ne doutant pas que

sa sortie nocturne ne cachât quelque mystère, elle n hésita pas à la suivre, et la vit se diriger vers une haute charmille où elle perdit ses traces. Cette partie du jardin était précisément celle qui avait été interdite à Louise; mais, résolue d'éclaircir ses soupçons , elle hrava la défense , et entra aussi sous la charmille, en étendant les hras pour ne pas se heurter. Une vive crainte vint cependant la saisir au milieu de cette obscurité complète ; tremblante , elle s'arrêta , ne sachant plus de quel côté tourner ses pas ; puis, reprenant courage, elle changea de direction , et presque aussitôt elle crut apercevoir une faible clarté se dessin t à travers les arbres. Se dirigeant alors de ce côté, elle vit une porte ouverte, la franchit, et se trouva dans un autre jardin , à l'entrée duquel était un pavillon d'oii s'échappait la lumière qu'elle avait d'abord aperçue.

Louise en ce moment semblait obéir à une puissance surhumaine ; car, quelles que fussent ses craintes, elle s'avança sans hési-

ter vers l'une des croisées de cette habitation , jusque-là inconnue pour elle dans le château, et plongea avidement ses regards à travers la jalousie. Un rideau l'empêcha de voir dans l'intérieur ; mais elle entendit la voix de Marianne.

c( Je vous en supplie, Madame, prenez courage, disait cette femme d'un ton compatissant, tout va bientôt changer: je vous assure que votre ennemi ne peut plus aller loin; en attendant qu'il meure, nous vous soignerons, nous adoucirons vos peines autant qu'il nous sera possible. Vous savez qu'Armand , quoique très attaché à son maître, qui l'a comblé de biens, ne ressemble en rien à ce misérable Arnould ; il est révolté, au contraire, de tout ce que ce méchant homme vous a fait souffrir depuis vingt-deux ans, et sans la crainte de compromettre M. de la Roche, il y a longtemps qu'il aurait été déclarer aux magistrats que vous êtes prisonnière dans ce château. Enfin le bon Dieu a tout disposé pour le mieux , et dans

quelques jours vous deviendrez libre, et pour que d'ici là vous soyez mieux servie, Armand vient de m'autoriser à vous amener demain une jeune fille que nous avons maintenant à gages ; elle est douce , avenante , et vous soignera avec zèle, j'en suis sûre. Plus de chagrin donc , je vous en prie ; encore un peu de patience, et votre malheur finira... »

Un long sanglot fut toute la réponse que reçut Marianne, et ce sanglot alla retentir si douloureusement dans le cœur de Louise, qu'elle fut obligée de s'appuyer sur le mur du pavillon pour ne pas tomber de toute sa hauteur.

Plus de doute, sa mère était là, et il fallait que la pauvre enfant contînt l'élan de son amour filial ; il fallait qu'elle refoulât toutes ses émotions, tous ses sentiments, pour attendre jusqu'au lendemain le bonheur auquel elle aspirait depuis tant d'années !

Pendant une demi -heure elle demeura comme suspendue entre Tardent désir de pénétrer dans le pavillon et la crainte de eau-

ser à sa mère une surprise qui pouvait lui être funeste. Enfin cette crainte l'emporta, et elle se retira , en chancelant , vers la charmille , oii du moins elle put donner un libre cours aux larmes qui l'oppressaient.

(( Ma mère! ma pauvre mère! dit- elle, je l'ai donc enfin retrouvée ! Mon Dieu , soyez béni! Mais comment feindre demain en sa présence ? comment me défendre de la presser dans mes bras? Il le faudra pourtant, oui , encore ce sacrifice , encore cet effort sur moi-même ; puis je pourrai lui donner ce nom si cher ! je pourrai lui prodiguer tous les témoignages de ma tendresse, je l'entendrai m'appeler sa fille ! »

Après s'être abandonnée ainsi aux divers mouvements de son âme, Louise regagna sa chambre, et, devenue un peu plus calme, elle songea à faire connaître à M. D*** la précieuse découverte qu'elle venait de faire. Elle était convenue avec lui que, dans le cas d'une nécessité pressante, elle déposerait une lettre au pied de l'un de piliers de la

grille ; aussi , dès qu'elle fut parvenue à se procurer de la lumière, elle se mit à écrire : suppliant son protecteur de tout tenter pour obtenir enfin l'entrée du château. Ayant ensuite placé sa lettre dans une petite boîte de métal que le bon curé lui avait donnée pour cet usage , elle la porta sur-le-champ à l'endroit désigné, la cacha soigneusement parmi les hautes herbes qui croissaient autour du pilier, afin que personne autre que M. D"* ne put la découvrir, puis retourna chez elle pour y attendre le jour. Il parut à peine, que Marianne accourut la chercher.

ce Yenez, hâtez -vous, lui dit- elle. Vous n'avez pas su jusqu'à présent que la nièce de notre maître habite ce château ; mais , puisque nous sommes résolus à vous garder, il faut bien que vous preniez votre part de mon service auprès d'elle , d'autant plus que la pauvre dame, déjà infirme depuis bien des années, tombe maintenant dans des évanouissements qui m'obligent à ne plus la laisser seule. Je lui ai dit que vous êtes douce ,

prévenante , et je crois bien que vous ne me ferez pas mentir, n'est-ce pas?

— Non , non , chère Marianne , soyez tranquille. Me voilà prête, je vous suis.

— Eh bien ! marchons. . . Mais , dites donc , comme vous êtes pâle! seriez-vous malade?

— Nullement, jamais je ne me suis sentie si bien ; et tenez , je cours mieux que vous. . . »

En même temps Louise cherche à entraîner sa compagne ; mais celle-ci, voulant lui donner toutes ses instructions, marche, au contraire, avec une lenteur désespérante. Enfin elles arrivent au pavillon ; Marianne y entre la première, et dit en revenant aussitôt sur ses pas :

c( Elle dort. Allez vous placer doucement auprès de son lit ; bientôt je reviendrai pour lui donner moi-même ce qui lui sera nécessaire. Si elle s'éveille auparavant, tirez un des cordons de sonnette , ils correspondent à ma cuisine. »

Eu achevant ces mots, Marianne s'en va, et Louise , palpitante d'émotion , entre alors

dans la chambre de sa mère. Tremblante, elle soulève le rideau qui lui cache encore ses traits chéris , les contemple d'abord dans une sorte d'extase; mais, en apercevant les ravages que le malheur et la souffrance y ont imprimés, elle pousse un sourd gémissement, et tombe à genoux, suffoquée par ses pleurs.

Ce fut en cet état que la malade la surprit.

« Qui êtes- vous? pourquoi versez-vous des larmes? demanda l'infortunée.

— Pardon , Madame , répondit Louise en balbutiant; amenée ici par Marianne pour vour servir, je n'ai pu me défendre de gémir sur vos maux, dont les traces sont si visibles.

— Aimable enfant ! merci ! Un si touchant intérêt pour une pauvre femme qui vous est étrangère prouve assurément que vous possédez un bon cœur, et je bénis le Ciel de vous avoir envoyée vers moi. »

Se soulevant alors afin de mieux voir Louise , qui s'était relevée et qui s'avança

pour la soutenir, elle la regarda fixement, et bientôt une vive émotion se peignit dans ses traits. « Étrange ressemblance! » dit -elle; puis elle retomba, épuisée, sur l'épaule de sa fille.

Ce qui se passa en ce moment dans l'âme de cette dernière ne saurait se décrire ; elle tenait entre ses bras celle à qui elle devait le jour; sa tête touchait la sienne, elle aspirait son souffle , et elle n'osait se faire connaître , et elle n'osait articuler ce doux nom , qui tant de fois avait fait tressaillir son cœur! Oh! pour être capable d'un tel effort il faut bien du courage, et la pauvre enfant eut besoin de songer sans cesse à l'état de faiblesse dans lequel sa mère était réduite, pour ne pas céder sur-le-champ au mouvement qui l'entraînait. La présence de Marianne vint lui donner la force de se maîtriser pendant quelques instants encore ; mais quand elle se retrouva seule avec sa chère malade, toute sa fermeté l'abandonna.

« Au nom du Ciel, lui dit celle-ci en la

regardant avec une émotion toujours croissante, expliquez -moi le trouble où je vous vois, ce que j'éprouve moi-même... Non, votre ressemblance avec l'époux que j'ai perdu ne saurait être une illusion. Parlez , parlez, je vous en conjure; qui êtes-vous?

— Votre enfant, s'écrie Louise emportée par son cœur : Elisabeth m'a tout appris , voici la bague que vous-même avez suspendue à mon cou au moment où je fus ravie à votre amour... Ma mère! ma bonne mère!

j'ai donc enfin le bonheur de vous serrer dans mes bras! Mais j'en ai trop dit, vous pâlissez... Je vous en supplie, calmez ces transports , ils peuvent vous être funestes.

— Ne crains rien, s'écrie à son tour la tendre mère ; va, laisse-moi goûter cette joie que je n'espérais plus; déjà je sens qu'elle me rend des forces. . . Ma fille, ma bien-aimée fille, oublie mes souffrances, ne songe plus qu'à mon bonheur ! »

Et toutes deux alors versent des larmes délicieuses. Pressée dans les bras de son en-

fant, l'heureuse mère la contemple avec ivresse ; elle l'interroge , elle l'écoute dans une sorte d'extase ; son amour maternel la rend avide des moindres détails : elle se les fait répéter, toujours avec un nouveau charme, et, à mesure que se déroulent devant elle tous les trésors de vertu que renferme le cœur de sa fille , elle rend intérieurement à Lieu de nouvelles actions de grâces.

Oh ! pour Louise aussi ces épanchements furent bien doux ! Jusqu'alors elle n'avait connu que ceux de l'amitié : ils avaient été pour elle une puissante consolation sans doute ; mais l'amitié, quelque tendre, quelque généreuse qu'elle soit , ne peut jamais égaler l'affection maternelle : celle-ci est un pur amour émané du ciel même ; elle rend ca[)able de tous les sacrifices , de tous les dévouements, et, après la bonté de Dieu, il n'y a rien de si parfait que la bonté d'une mère. Louise le comprit. Agenouillée devant la sienne , elle savourait avec délices tous les

sentiments que lui exprimait cet être si cher. Elle lui apportait d'ailleurs le premier de tous les biens : une vie sans tache , dont le soufDle du monde n'avait jamais altéré la pureté ; c'était là la récompense de ses longs et pénibles efforts, et cette récompense si ardemment désirée lui fit goûter une joie ineffable ; car l'approbation maternelle lui sembla en ce moment comme la voix de Dieu.

Après avoir écouté sa fille avec tant de bonheur, la tendre mère sentit cependant se réveiller tout à coup dans son âme un vif regret, en songeant à l'époux qu'elle avait perdu.

c( 0 mon cher d'Olmeuil, dit- elle, pourquoi ne m'est-il pas donné de partager avec toi une telle félicité ! Ah ! du moins c'est en ton nom comme au mien que je veux bénir notre enfant ! »

Posant alors une main tremblante sur le front de sa fille, elle formula une ardente prière. Cette scène fut une nouvelle épreuve pour la sensibilité de Louise : c'était la pre-

raière fois cpi'elle entendait nommer son père , et ce nom produisit sur elle une vive impression , qu'elle réprima néanmoins ; car elle s'apercevait que tant d'émotions successives avaient entièrement épuisé sa chère malade. S'efforçant aussitôt de la distraire de ses tristes souvenirs, elle la décida enfin à prendre quelques instants de repos , lui promettant de veiller à ses côtés durant son sommeil.

On peut imaginer quelles furent alors les pensées de notre Louise. Assurément bien des peines cuisantes étaient venues l'accabler depuis sa naissance : pauvre enfant abandonnée , nourrie du pain de la misère , sans cesse elle avait dû lutter contre la pauvreté par le travail , triompher de ses moindres goûts , et se vouer aux plus durs sacrifices; mais toutes ses luttes , toutes ses soufi"rauces , qu'étaientelles en comparaison de la récompense accordée à son amour filial ! Oh ! en ce moment le souvenir du passé n'était déjà plus pour elle qu'un vain songe. Assise auprès de son exil*

cellente mère, qui dormait alors paisiblement, elle la contemplait avec un ravissement profond, avec l'espérance de la voir bientôt rendue à la santé ; une vie nouveUe lui apparaissait : elle n'était plus orpheline , elle allait connaître ces doux liens de famille qu'elle enviait depuis si longtemps , elle allait enfin se consacrer à celle qui lui avait donné le jour ; et cette idée la rendit si heureuse, que tout autre sentiment fut d'abord écarté de son cœur. Bientôt cependant elle songea à Tamie de son enfance, à cette amie dévouée qu'elle regardait comme une tendre sœur, et elle se mit à lui écrire :

c( 0 ma Cécile, lui disait-elle, je Tai enfin a retrouvée! Oui, j'ai pressé dans mes bras ce cette mère chérie que je croyais à jamais ce perdue pour moi ! C'est près de son lit que ce je t'écris ; elle dort en ce moment, et l'imcc pression de bonheur qui se peint encore c( dans ses traits me fait espérer que nos soins c( parviendront à rétablir sa santé, cruellece ment altérée par ses longues souffrances. . .

OUVBIÉRES 251

« j'ai besoin d'éloigner le souvenir de tous « les maux qu'on lui a fait endurer pour être « capable de pardonner à ses ennemis , dont « le dernier va, dit -on, paraître bientôt « devant le Juge suprême. Quel horrible « effroi doit être dans le cœur de cet homme î « Mais ne parlons de lui qu'à Dieu... Inces- (( samment nous fuirons d'ici, et nous nous « réunirons à toi pour ne plus te quitter. « Tu aimeras aussi ma mère ; elle aura deux « filles au lieu d'une. Si le Ciel ne permet « pas qu'elle retrouve sa fortune, nous tra- « vaillerons ensemble pour la nourrir, ainsi « que la bonne Elisabeth , cause de tant de « félicité. Déjà j'ai dit à mon excellente mère u ce que tu as été, ce que tu seras toujours « pour ta Louise. 0 ma Cécile, c'est à toi, c( c'est à tes douces vertus que je dois d'être « digne de son amour; sois-en mille fois (( bénie ! Jamais je n'ai mieux senti à quel c( point je t'aime!

« Adieu. Demain je t'écrirai encore ; je (c veux que tu partages toutes mes joies.

« Embrasse pour moi notre chère Fanchette, « ainsi que toutes nos chères compagnes; « dis-leur de prier pour ma mère. »

]^jme d'oimeuil, s'étant cveillée au moment où sa fille terminait cette lettre , demanda à la lire ; et l'on peut deviner quels furent les sentiments qui remplirent son cœur durant cette lecture.

« Chère Louise, dit-elle en regardant celleci avec une ineffable tendresse, j'ai bien souffert , il est vrai ; mais en retrouvant une enfant telle que toi , tous mes maux s'effacent ; je ne sens plus que le bonheur d'être ta mère. »

Comme elle prononçait ces paroles, Marianne entra, la pâleur sur le front, et s'écriant : « Madame , aurez-vous pitié de ce malheureux? Il va mourir, et il demande à entendre sortir de votre bouche le pardon de ses crimes. Monsieur le curé de Dinant est avec lui. Ce matin, comme je sortais d'ici, le digne homme sonnait à la grille , j'allai lui parler ; il m'ordonna d'ouvrir, et je lui obéis, tout en n'espérant guère que le moribond

voulût l'entendre , puisqu'il l'avait toujours refusé ; mais Theure était venue : quand c'est Dieu qui frappe, il faut bien qu'on lui cède, Lon gré, mal gré. A peine monsieur le curé parut-il près du mourant, que celui-ci, s'apitoyant sur lui-même, se décida à se confesser; puis, ayant appelé Armand, il l'envoya en toute hâte chercher un magistrat et son greffier, auxquels il a fait des déclarations qui vous concernent. Ces messieurs sont encore là ; il y a de plus le notaire , et c'est devant eux que le pauvre homme demande à vous voir. Madame, par pitié, permettez qu'on vous porte près de son lit. Armand et Baptiste sont ici; ils attendent vos ordres.

— llâtons-nous donc, répondit aussitôt ]yjme d'Qlmeuil en regardant sa fille ; maintenant je me sens le courage de le voir. »

Aussitôt on l'habilla, tt, l'ayant placée dans un fauteuil , on la porta dans la chambre du moribond , autour duquel régnait en ce moment un lugubre silence. Assis à quelques pas de son lit de mort, les hommes de loi le

regardaient avec une expression sévère , tandis que le prêtre, agenouillé, invoquait pour lui la miséricorde céleste.

(( Edma ! c'est vous î »

Tels furent les seuls mots que put d'abord prononcer ce malheureux en apercevant sa victime. Celle-ci tenait la main de Louise; elle la serra , et dit à son ennemi :

c( On m'assure que vous êtes repentant; que Dieu en soit loué ! Espérez qu'il vous pardonnera comme je vous pardonne.

— Quoi ! vous daignez m'accorder ce pardon généreux! Chère Edmaî se peut- il! Mais l'horrible abus que j'ai fait de votre confiance, de votre malheur; ces vingt -deux années durant lesquelles je vous ai retenue captive, pourrez-vous les oublier? N'est-ce pas à moi d'ailleurs que vous devez attribuer la perte de votre enfant ?

— Je l'ai retrouvée , s'écria la noble Edma ; oui , la fille de mon cher d'Olmeuil m'est rendue. La voici! et, à l'exemple de sa mère, elle priera pour vous. »

Nous essayerions vainement de décrire l'effet que produisit cette déclaration inattendue sur les assistants comme sur le moribond. Celui-ci, s'efforçant de se soulever, jeta sur Louise un regard où se peignirent toutes les tortures du remords , et il dit en poussant un long sanglot :

c( Mon Dieu! Et j'ai pu condamner cet ange à l'abandon!... » Puis, s'adressant aux hommes de loi, il reprit d'une voix plus ferme : « Les actes que je vous ai remis me déclarent le spoliateur de tous les biens d'Edma de Beldink , baronne d'Olmeuil. Je réitère devant elle l'aveu de mon crime ; j'implore de nouveau son pardon ainsi que celui de sa fille, et je lègue à cette dernière tout ce qui peut m'appartenir en propre, comme un trop faible dédommagement du mal que je lui ai causé. »

M"® d'Olmeuil et Louise voulurent d'abord s'opposer à cette disposition du mourant; mais leur refus parut lui faire ressentir une peine si vive , que , cédant à la pitié qu'il leur

inspirait, elles permirent que sa volonté fût accomplie , et peu de moments après il expira.

Aussitôt Ton arracha la mère et la fille à ce lugubre spectacle. L'une et l'autre en étaient si profondément frappées, qu'elles ne parvinrent à surmonter leur saisissement qu'à la vue de leur chère Elisabeth, (pie le bon curé avait fait appeler secrètement au château. Ivre de joie, l'excellente femme ne pouvait se lasser de presser les mains de sa chère maîtresse ; et celle-ci fut elle-même bien heureuse de la revoir. Mais cette journée si fertile en événements avait complètement épuisé ses forces ; il fallut se hâter de la recoucher ; et la bonne Duval , rétablie dans ses anciennes fonctions, se chargea de veiller près d'elle le reste de la nuit , tandis que Louise , sûre alors que sa chère malade serait parfaitement soignée, consentit à prendre aussi quelques heures de repos.

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